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Qu'est ce que la Géo-Anthropologie ? Qu'est-ce que l'anthropologie pluraliste ?


L’Environnement dans la culture sociale et politique

Cet article est orphelin de son lieu et date de publication : peu importe, il sera sûrement plus lu ici qu'il ne le fut à l'origine. Au moins prend-il ici fonction d'histoire.




1.L'Ecologisme dans le monde : nébuleuse culturelle ou constellation politique en formation?

Dans une prestation à l'émission "L'heure de vérité", A.Waechter, tête de liste des Verts français aux élections européennes, rappelait la vocation de son mouvement à participer au pouvoir. Rien n'a été pourtant moins évident que la construction de formations politiques écologistes, à partir du foisonnement de pratiques et de revendications diverses ., et d’une distance longtemps maintenue avec les autres composantes du mouvement social (comme le syndicalisme) . L'écologisme fait d'ailleurs partie de paysages culturels très différents selon les régions et les pays. Au Nord, trois grandes traditions de rapports à la nature ont à la fois assuré la permanence de la question de sa sauvegarde, et freiné une politisation rapide : celle des usagers de la nature (avec les très actifs groupements de pêcheurs à la ligne -premiers dénonciateurs de la pollution des eaux- ou de chasseurs , ou plus marginalement des "bird-watchers"); celle des "conservationnistes", liant les intérêts gestionnaires de la forêt et des aires sauvages et la curiosité scientifique; celle, enfin, des tenants des modes de vie naturels et de l'alimentation saine, de la médecine par décoction de "simples" (dans la lignée vivace des Quakers aux Etats-Unis, ou en France, celle dont Rika Zaraï s'est faite une émule contestée). Bien que souvent associées à des opinions politiques passéistes, ces pratiques sont fondées plutôt sur un "hédonisme" naturaliste, à l'occasion très capable d'exiger des mesures de protection efficaces, mais peu orientés vers un militantisme à vocation générale. La puissance des groupements conservationnistes aux Etats-unis (Sierra Club, Audubon society, Wilderness society, etc) est d'ailleurs inversement proportionnelle à la faiblesse des écologistes américains sur le plan politique. En Europe, la politisation n'a pu se manifester dans l'écologisme qu'à partir de traditions différentes: en Allemagne fédérale, deux mouvances ont ainsi permis la cristallisation des "Grünen" comme parti: d'abord la force latente d'un pacifisme, opposé à l'utilisation du territoire allemand comme première ligne d'une éventuelle confrontation militaire Est-Ouest, avec la présence massive de bases nucléaires, et la menace des missiles de "portée allemande". Ensuite, l'existence, depuis les années soixante-dix, d'une véritable contre-société formée à partir de la répression (et notamment des "berufsverbot", interdictions d'emploi) visant la contestation gauchisante, et contrainte de ce fait, de construire une réelle économie "alternative". La coalescence conflictuelle de tendances aussi différentes que les "écolibertaires", les "Fundis" (marxistes), les "Neutralos" ou les "Realos" s'est ainsi réalisée à partir d'un débat sur la place et la substance de la société ouest- allemande , et lorsque ce débat a été court-circuité par l’unification rapide des deux Allemagnes, la crise de l’écologisme politique n’a pu qu’apparaître évidente. De leur côté, les mouvements américains ont été amenés, aussi bien dans leur pratique de contestation éclatée (très efficace contre les projets de centrales nucléaires) ou de lobbying auprès de Washington (comme les groupes consuméristes), à coller au style traditionnel du système américain, sans le remettre en cause. Plus encore qu'en France, les "néo-ruraux" et les communautés californiennes se sont fondues dans la diversité des modes de vie, leur réflexion utopisante n'embrayant guère sur l'organisation politique. En France, en revanche, ce sont plutôt les occasions de renouveler un personnel politique local très nombreux qui ont progressivement donné leur chance à un idéal par ailleurs soutenu par une opinion publique très soucieuse du cadre naturel, et méfiante vis-à-vis des grandes organisations de la technologie. Ceci s'est cependant, comme en Allemagne, effectué au prix d'une sélection des thèmes, et notamment d'une insistance nouvelle sur la question des coûts économiques et des aspects sociaux d'un programme écologique.

Dans les pays de l'Est, l'écologisme a fait partie intégrante des mouvements de remise en cause du bureaucratisme socialiste, un moment toléré d'en haut par M.Gorbatchev. La focalisation sur les problèmes réels de pollution industrielle (sidérurgie et mines de lignite, nucléaire, barrages hydro-électriques etc) est souvent l'occasion de contester des modes déplorables de gestion et de direction économique, ainsi que de faire valoir des revendications nationales (voir encadré).

Dans les pays du Sud, l'écologisme a encore rarement atteint une dimension importante, sauf dans quelques pays comme l'Inde ou le Brésil. Grosso-modo trois formes principales sont en cours d'émergence : la première, essentiellement constituée d'organisations non gouvernementales au rôle plus ou moins toléré, voire reconnu par les Etats, s'apparente à une pédagogie du développement auto-centré. Nombre de zones où les productions agricoles et industrielles ont permis au Tiers Monde de contenir la famine, l'exode et la désertification, sont caractérisées par des modèles d'éco-développement, inspirés par les thèmes du "Small is Beautiful", respectant les structures traditionnelles et insérant prudemment des technologies agraires ou énergétiques "auto-gérées" par des familles ou des collectivités: sensible en Afrique (par exemple avec les associations de villages de la vallée du Sénégal), cela est frappant en Inde pour nombre de programmes communautaires d'irrigation ou de pompage, ainsi qu'avec les véritables "universités de l'éco-développement" que sont des mouvements comme Chipko , ou certains Ashrams.

La second forme émergente se rapporte à des mouvements ethniques ou professionnels locaux, se battant pour les éco-systèmes dont ils dépendent pour vivre: c'est typiquement le cas des manifestations d'Indiens de l'Amazone (comme la rencontre historique d'Altamira contre le barrage hydro-électrique de Kararao), aujourd'hui appuyés à grand renfort international (l'association Survival) et médiatique (le face à face entre le chanteur Sting et le chef Raoni) . Cette percée politique, ainsi que le rôle des syndicats de seringeiros au Brésil contre les ravages du défrichage (symbolisés par le martyre de militants, tel Chico Mendès, assassiné par des fazendeiros), ne cessent, néanmoins, de s'étayer sur des intérêts ethniques ou économiques bien localisés, de même que les mouvements d'Indiens du Canada, dont les droits "autochtones" sont parfois opposés à ceux des Provinces. Sur un registre proche, les mouvements "nativistes" en Inde, qui peuvent souvent se définir par leur opposition à l'accaparement des emplois par des "allogènes", s'associent à des organisations non gouvernementales ou des associations de défense de la nature, qui défendent souvent des modes de production d'intérêt local, par opposition aux processus de "colonisation industrielle intérieure".

La troisième forme, plus directement politique, se rapporte à des mouvements essayant de lier la thématique de la protection de la nature menacée avec celle des intérêts du Tiers Monde. Dans beaucoup de pays (comme le Brésil, l'Inde, la Malaisie, plusieurs pays d'Afrique orientale) les modes d'investissement traditionnel dans le Tiers Monde (par exemple de la part de la Banque Mondiale) et leur rôle crucial dans le déséquilibre d'écologies fragiles, sont désormais observés de près par des populations mieux instruites, d'où émergent des groupes plus nombreux de militants mieux connectés aux réseaux internationaux (comme la très active "Consumers Association of Penang", en Malaisie) et plus capables de discuter avec les juristes, les agronomes ou les industriels .

Malgré les différences notables entre militantismes écologistes dans le monde, la prise de conscience de la nécessité de protéger les équilibres précaires de la biosphère et ses trésors non renouvelables ne cesse de progresser (tous les sondages en témoignent, notamment dans les pays développés) et avec lui, tous les problèmes et les contradictions que pose la perspective d'un changement radical dans le style de production et de consommation. Certes, on ne trouve plus guère de centre doctrinal de mise en cause de la croissance, tels, dans les années soixante-dix, le Club de Rome. Mais la réalité incontournable des "externalités" d'une production industrielle ou d'une innovation techno-scientifique toujours plus capable de modifier irréversiblement la nature et l'être humain lui-même, s'est imposée à la réflexion et la pratique de maints groupements dans le monde, depuis les "hippies" de Léningrad, jusq'aux détracteurs français de la canalisation des rivières, en passant par les militants indonésiens soucieux de limiter les importations de techniques occidentales polluantes.


2. Le motif nationalitaire et l'écologisme: contradiction ou cheminement nécessaire ?
Contrairement aux marchandises, la nature ne s'arrête pas aux frontières: truisme qu'il faut cependant rappeler pour interpréter l'un des paradoxes de l'écologisme, dès lors qu'il se lance ici et là dans l'aventure politique. C'est que le ressort nationaliste demeure en cette fin de siècle l'un des plus puissants motifs de mobilisation populaire, et que l'écologisme tend à s'en inspirer pour conduire ses propres revendications: ainsi des environnementalistes hongrois opposés aux projets autrichiens ou tchèques de barrages du Danube, et critiquant la pollution industrielle roumaine (sur Rusje), ou des militants suisses indignés par la remise en marche du surgénérateur français à Creys-Malville, des Canadiens meurtris par les pluies acides larguées sur leurs forêts par les industries américaines du Middle-East. Inversement, les industriels français ont-ils pu souçonner les"Grünen" d'appuyer les constructeurs automobiles allemands, tentés de faire du pot catalytique un instrument de concurrence accrue . Très vite, la pollution devient prétexte à des frictions internationales, ou à la mise en cause de l'étranger, des cargos de déchets nucléaires japonais débarquant à La Hague, aux fuites de la centrale de Cattenom alléguées par les Luxembourgeois, de la mise en cause du bruit de Concorde par les membres américains des "Amis de la terre", à la focalisation de Greenpeace sur la politique française dans le Pacifique ou dans l'Antarctique, de la critique du voisin soviétique après Tchernobyl par les militants écologistes polonais liés à Solidarité, au réveil des nationalismes africains contre l'importation de déchets par les pays occidentaux. Le refus d'une Usine de Caoutchouc polluante par les habitants d'Erevan paraît ainsi avoir été une facette d'une résistance arménienne locale contre l'industrialisation "à la soviétique". Les projets de centrales nucléaires contestés en Arménie, en Géorgie ou en Lituanie l'ont également été en rapport aux thématiques d'indépendance vis-à-vis du centre. Plus généralement les mouvements nationalistes baltes, caucasiens, la Charte 77 en Tchécoslovaquie, les défenseurs ukrainiens des droits de l'Homme, etc.. ont fortement recours au motif écologiste et anti-industrialiste, mais toujours au service de leurs objectifs propres. Le nationalisme russe est également à l'oeuvre (en sens inverse, pour limiter l'industrialisation des régions orientales) dans le mouvement Pamiat, et dans la longue histoire de la défense du lac Baïkal, ou de la mer d'Aral .
Le motif nationalitaire, qui fait ainsi dériver la critique de la technologie vers celle d'agresseurs extérieurs, n'est pas seulement à considérer comme le détournement d'une mouvance supposée idéalement internationaliste au départ: le défi relevé par les communes bretonnes victimes de la marée noire de l'Amoco Cadiz, peut en partie se comprendre comme une partie de bras de fer avec la justice américaine.

En même temps qu'elle deviendrait l'enjeu de luttes locales contre les dominances mondialisées, la thématique de la protection de la nature serait reprise par les grandes puissances: officiellement lancée depuis les sommets (divers discours de Reagan, de Bush et de Gorbatchev) avec les programmes "Global Change", puis par les relais de la presse internationale (N° du Times de janvier 1989), la campagne sur la Planète en danger peut s'apparenter à un renouvellement des "politiques de la peur" (traditionnellement centrées sur l'équilibre de la terreur nucléaire, discours aujourd'hui temporairement remisé du fait du rapprochement des deux Grands). C'est parce qu'il y aurait un intérêt des métropoles à se servir du thème écologique (par exemple pour discipliner l'industrialisation du tiers-Monde) que celui-ci serait propulsé sur le devant de la scène, et non pas du fait du progrès des idéaux environnementalistes eux-mêmes. La “sécurité environnementale” fait désormais l’objet de savants colloques de polémologie .En tout cas, mobilisé par les puissances ou les patriotismes, l'environnementalisme paraît entrer dans une zone d'enjeux difficiles et passionants. Saura-t-il en éviter les écueils?

3 Au delà d’une alternative entre catastrophisme stratégique et hédonisme revendicatif

Au moment où les déséquilibres écologiques planétaires apparaissent dans toute leur amplitude aux scientifiques et aux autorités politiques d'un nombre croissant de pays, on peut constater que le mouvement écologiste, qui prononça les premières mises en garde il y a une quinzaine d'années, se trouve finalement placé relativement (sauf exceptions importantes) à l'écart des dénonciations actuelles, beaucoup plus institutionnelles, du “global change” Comment expliquer cet apparent paradoxe?

L’écologisme semble avoir incarné la crise du politique entre les questions d’identité, de justice sociale, d'équité, de partage, et celles du risque de nuisance, où il empiéte sur le domaine du scientifique, de l'ingénieur et de l'administratif, entrant dans une spirale de débats d'expertise, qui l'éloigne toujours davantage de la mobilisation militante. Des deux côtés, son objet propre- la Nature- a tendu à se diviser en nombreuses pratiques spécialisées, tandis que devient de plus en plus métaphysique la notion même d’environnement. En fin de compte, il apparaît que ce qu’elle recouvre n'est autre que le problème philosophique général de l’être de l’Homme, cherchant à se situer dans le contexte matériel et vivant.
Or cette réflexion sur la place de l’humain, n'a que peu à échanger avec les usagers particuliers de biens dits "naturels". Son angoisse globale se traduit mal dans l'hédonisme pratique des utilisateurs des parcs nationaux.

Une telle méditation sur l’apparentement ou la différence entre Homme et Nature se déroule sur un plan culturel voire mythique (telle la métaphore pacifiante du “pacte naturel” selon M. Serres ) qui déborde de très loin la mouvance écologiste. C’est toute la cosmogonie de la modernité qui est désormais mise en cause : lorsque que la science nous dit qu’il existe un continuum homme-nature dans les deux sens, (soit artificialisation totale de la nature devenant ainsi totalement imputable, soit naturalisation totale des techniques et des cultures), nous sommes appelés à constater les conséquences catastrophiques d’une telle représentation : soit qu’à n’être responsables de rien, comme purs avatars de l’évolution culturelle prolongeant la nature, nous dénions les impacts de nos activités, soit qu’à être responsables de tout, nous devenions “fous” de culpabilité
C'est peut-être parce que l'écologisme a travaillé il y a déjà quelques années les conséquences d'un tel choix cosmogonique qu'il a "complexifié" la notion de nature, celle d'éco-système, etc, qu'il a été conduit à envisager avec prudence, puis à délaisser pratiquement le thème de la menace globale, presqu'aussi dangereux et instable que l'objet (réel) qu'il désigne, précisément parce qu’à être trop globalisé, il ne laisse pas de place concrête à la distinction et au respect qui en découle nécessairement - et qui nous est si vital- entre l’humain -dans ses rôles valeureux- et l’environnement non humain .
Denis Duclos.

Sociologue, Directeur du Groupe de Recherche “Sociétés et risques technologiques” (n°949) du CNRS
Denis Duclos, La peur et le savoir, la société face à la science, la technique et leurs dangers, La Découverte, coll "science et société", Paris, 1989.
D.Allan Michaud et D. Duclos, Syndicalisme et écologisme, CSU/ARTE, 1985
C.M.Vadrot, Historique des mouvements écologistes, Association Française de Science Politique, Paris, journées du 26 septembre 1980, reprographié.
Margaret Manale, "Contester ou s'intégrer?: Les contradictions des "Verts" ouest-allemands", Le Monde Diplomatique, Décembre 1988.
Inde, le Défi de l'Environnement, Center for Science and Environment of Delhi, L'Harmattan, Paris, 1988.
Planète Amazone, sous la direction de M. Cotta et J.C. Paris, Editions TF1, Paris 1989.
P.Roqueplo, Pluies acides, menaces pour l'Europe, Economica, Paris, 1988.
Patrick Hubert. "L'écologie dans les pays du bloc soviétique. Crise ou catastrophe ?" Futuribles, N° 132, Mai 1989.
Colloque “Sécurité environnementale, 7-9 Octobre 1990, Québec, Université de Laval, sous la présidence du professeur P. Painchaud
M. Serres ., Le contrat naturel, F. Bourin 1990.
H.Searles, L'Environnement non humain, Gallimard, 1978.

Mardi 11 Août 2009 - 20:37
Mardi 11 Août 2009 - 22:52
Denis Duclos
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