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Les Intellectuels au XXIe siècle

Quatre conférences à l'Institut français de Jérusalem (Octobre-Novembre 2012)



Depuis longtemps le philosophe et le théologien tentaient d’unifier pour le prince et pour le peuple une conception du monde et des hommes. Au milieu du XIXe siècle apparaît, en opposition aux sciences spécialisées, mais en distance avec l’institution religieuse, une nouvelle figure : l’intellectuel. qui s’engage à rendre plutôt compte « en raison » de l’un des trois grands aspects de notre condition : système socio-économique, organisation politique, ou encore responsabilité morale. Aussitôt décrié (en France pour ses « engagements », en Russie pour son pédagogisme élitaire, aux Etats-Unis pour son éloignement des pratiques, etc.), il est en même temps revendiqué comme un atout précieux dans le mouvement moderniste. Vers la fin du XXe siècle , dix ans après la fin de la guerre froide et la victoire planétaire du libéralisme économique, l’intellectuel- qui s’était dédié à la critique savante du scientisme comme cause d’une dérive dangereuse – est lui-même critiqué comme ennemi du progrès. Le règne de l’expert spécialisé s’impose. Mais, depuis les années 2000 et sa série des crises mondiales aggravées par la puissance technique –et non prévues par les experts -, l’intellectuel est à nouveau sollicité pour « comprendre » et « proposer ». La tache est difficile, d’autant que les réponses contradictoires sont plus nombreuses que les questions . Polémiques et conflits s’éveillent. Des débats surgissent : ils donnent à penser et rendent du sens à notre histoire, mais suffisent-ils ? Quelles idées , quelles problématiques s’en dégagent ? Quelles solutions ? L’intellectualité contemporaine tient-elle son rôle entre technoscience et philosophie ou éthique, entre élitisme, démocratie et populisme ?, Se renouvelle-t-elle face aux enjeux ? Comment maintient-elle une légitimité ? Doit-elle changer ou laisser à son tour une place à de nouvelles figures, repères pour la pensée et l’action ?
Nous évoquerons le panorama de ces différents aspects en quatre séances, au travers d’exemples tirés surtout de la scène française (avec des points de comparaison dans le monde) .

Séance 1. 15 Octobre 2012. Profession « Intellectuel » : entre lieux de pensée, scènes publiques et dispositifs d’influence.
. L’évolution de l'espace de légitimité entre université, fondations, médias et pouvoirs politiques. L'organisation de la scène publique de la pensée (Les formes de distribution du prestige intellectuel : comparaison des dispositifs français et anglo-américain).
L’intellectuel -appelé significativement « public intellectual » dans le monde anglo-américain) travaille généralement à partir d’une base (université, grande école, think tank, fondation ou centre de recherche- mais doit se manifester sur une scène (du salon à l’éditeur , du colloque au plateau médiatique, etc.). Personne n’échappe à cette double contrainte, mais certains sont plutôt ancrés dans l’institution de savoir, soit comme « généralistes » (de Chomsky à Bourdieu) soit -bien plus nombreux- comme « spécialistes » (en économie, par exemple : Daniel Cohen, Frédéric Lordon…) ; d’autres, au contraire, travaillent davantage à partir de la scène (de Bernard Henry Lévy ou Alain Finkelkraut à Régis Debray ou Michel Onfray… De Nicolas Demorand à Denis Olivennes…).ou se définissent même comme gens de média (Serge Halimi, Antoine Mercier, Laure Adler …) ou d’édition (Pierre Nora…) D’autres encore s’engagent à proximité du pouvoir (Jacques Attali, Luc Ferry, Alain Minc…), tandis que certains s’en tiennent à distance critique (aux USA : Christopher Hitchens, Henry A.Giroux, Alexander Cockburn ). Enfin, on voit émerger des intellectuels recourant à des supports originaux (blogs comme Paul Jorion, « abbayes de thélème » régionales comme celle d'Alain Supiot à Nantes, Université populaire à Caen…), think tanks soutenus par des mécénats (Laurent Bigorgne…), sans parler des hauts lieux, des résidences, etc.) Se révèlent aussi des profils nouveaux, plus « internationaux » ( Esther Duflo, Thérèse Delpech…), alors même que la France occupe une place de plus en plus modeste dans le paysage de l’intellectualité mondiale.
Comment comprendre le fonctionnement et l’organisation de cette « galaxie des intellos » ? Comment analyser ses glissements, ses fragmentations, ses basculements ?
Séance 2 . 22 Octobre. Que pensent et disent les intellectuels aujourd'hui ? Les polarisations, les engagements, les mobilisations, les débats. Les grands problèmes : 1 . démocratie et identités;. crises de la politique, de l'économie et de l’écologie.
La « bataille d’idées » est en un sens –sportif ou guerrier- une lutte de tous contre tous. Chaque talent personnel peut s’y faire valoir et s’y opposer à d’autres. C’est ainsi que les travaux de Hervé Hamon et Patrick Rothman, d’Emmanuel Lemieux, de Michel Trebitsch, de Daniel Lindenberg, de Sandra Laugier, de Serge Halimi , de Pascal Boniface, ou de François Hourmant et Arnaud Leclerc sur la scène intellectuelle passée et actuelle insistent sur les conflits et les liens entre personnes, coteries, partis, etc . Souvent, le combat a lieu à travers les références aux classiques : Raphaël Enthoven et Michel Onfray convoquent Platon contre Aristote, Rousseau contre Voltaire . On s’affiche pour ou contre Hegel, pour ou contre Nietzche, -pour ou contre Freud, Husserl ou Heidegger, pour Camus contre Sartre ; etc.
Mais au-delà des procès réciproques et des mêlées, les intellectuels représentent la diversité sociale et politique. Ils incarnent à leur façon les grandes fractures, les grands choix qui s’y maintiennent. Beaucoup reproduisent la polarisation « gauche-droite » traversant les sociétés démocratiques, en l’exprimant notamment dans l’alternative justice-liberté ou holisme-individualisme. La critique du totalitarisme (Hannah Arendt, Claude Lefort, AlainBesançon…) privée de son principal objet (l’URSS), s’est tournée vers l’engagement spécifique comme Pierre-André Taguieff à propos d’un « nouvel antijudaisme », ou comme André Glucksman, Pascal Bruckner ou Bernard Henry Lévy, , en Serbie, Irak, Lybie, ou Syrie. Elle a aussi parfois évolué vers une réflexion sur les difficultés de la démocratie ( Marcel Gauchet et Pierre Nora, Pierre Manent, Pierre Rosanvallon, Yves Charles Zarka et la revue Cités…) et ses enjeux planétaires (Slavoj Zizek, Ulrich Beck, Jurgen Habermas…)
On observe enfin un « virage » de cette tradition vers la défense du thème identitaire :
Alain Finkelkraut, Elisabeth de Fontenay insistent sur la nécessité de l’identité, Paul Thibaud pointe la « haine de soi » française, Renaud Camus se dresse contre la colonisation de la France), Hervé Juvin incarne un nouveau « nationalisme » , Shmuel Trigano se passionne pour l’identité juive …

Sur le versant plus explicitement économique, un grand nombre de positionalités peuvent être distinguées entre le pôle franchement « libéral » (se référant à l’école de Chicago, à Karl Popper ou à Friedrich Hayek , (et étudié par Serge Audier…), celui d’une critique réformiste du capitalisme ( Joseph Stiglitz, Paul Jorion , Paul Krugman…) ou plus acérée (Viviane Forrester, Ignacio Ramonet, Frédéric Lordon, Jacques Généreux, Naomi Klein, … ) celui d’une économie citoyenne, sociale, conviviale ou solidaire (Jeffrey Sachs, Patrick Viveret., Patrice de Plunkett, Pierre. Rahbi, Alain Caillé, Bernard Friot, Alain Badiou… ) voire utopique (J.P. Lambert, Serge Latouche,). Sans oublier les « intellectuels populistes » au ton plus tranchant et parfois inquiétant (Therry Meyssan, E. Chouard, Alain Soral, Michel Collon)…..
Un « pragmatisme » émerge enfin, rapprochant les intellectuels français du modèle américain se défiant des grandes théories et plus intéressés aux « méthodes qui marchent » (Daniel Cohen, Thomas Piketty, Esther Duflo… ).


Séance 3, 12 Novembre, Que pensent et disent les intellectuels aujourd'hui ? (suite ) Science et morale, individu et société…
Les intellectuels sont aussi liés à la question d’un savoir à justifier : ils se divisent alors souvent entre l’affirmation positive –cognitive- de la technique et de la science et leur critique humaniste. Cette dernière embraye sur une tradition d’intervention des moralistes dessinant aujourd’hui encore un grand champ de division entre les « conservateurs » et les « modernistes », concernant les normes sexuelles, la façon de consommer, ou la réponse à apporter à la délinquance.
Dans le registre du constat d’une crise morale (crises du « sujet », de l’individualisme, du narcissisme, des paradoxes de la reconnaissance mutuelle ; nouvelles « valeurs » ; nouvelle « éducation », etc.), une majorité d’auteurs insistent sur le retour à des valeurs en perdition : autorité, responsabilité, engagement. Ainsi de G. Lipovetsky, (le vide de l’individualisme), de Dany Robert-Dufour (le sujet en danger), de Charles Melman et Jean Pierre Lebrun, (l’absence de “gravité”, le ‘sans limite”, l’économie psychique), de Bernard Stiegler (critique de la politique des pulsions dans la société de consommation), de Michel Serres (l’effondrement de l’éducation), de Paul Yonnet (l’hypertrophie du « moi » dans le sport), de Renaud Camus (la grande déculturation), de Romain Goupil, d’André Glucksman (contre « le meilleur des mondes »), d’A.Finkelkraut, (défense de la culture), de Jean Romain (éloge de l’antimodernisme) … D’autres encore (Frédéric Lenoir, Michel Cazenave, Régis Debray… ) s’intéressent au retour de la religion.
Certains (se réclamant ou non de la critique foucaldienne du pouvoir) préfèrent tourner leur critique contre le « système » : Giorgio Agamben (et la critique du biopouvoir) , Axel Honneth (reprenant le flambeau de l’école de Francfort)dénonçant « la société du mépris »… D’autres (inspirés de la critique structuraliste du langage, comme Jacques Rancière, Jean Claude Milner…) tentent encore une approche des « racines culturelles » du problème (relayant les tentatives croisées d’auteurs du passé aussi variés que Pierre Legendre, Roland Barthes, Henri Lefebvre ou Michel de Certeau…)
L’ensemble de ces interventions dessine néanmoins une sorte de « front humaniste » critiquant en gros les effets de la société « matérialiste » issue de la technoscience (tel R. Gori ou les psychiatres de « la Nuit sécuritaire » dénonçant la « folie de l’évaluation”) . Il s’oppose à un grand nombre d’interventions plus discrètes mais convaincues de leur bon droit dans la foulée de L’homme neuronal, selon Jean Pierre Changeux, et notamment de la part de ceux se réclamant du cognitivisme (les auteurs publiés par Odile Jacob…) .Plus rares sont ceux qui voudraient tenter un compromis entre scientisme et humanisme (comme Edgar Morin, Lionel Naccache, Gérard Pommier , ou encore André Comte-Sponville…)
Certes, dans chacun des grands domaines de l’intervention intellectuelle (politico-économique, éthico-épistémologique), il se manifeste mille et une nuances : il n’existe rien d’aussi compact chez les intellectuels que des groupes parlementaires. Mais l’extrême parcellisation des positions sur le « marché des idées » pose problème pour un public en demande de compréhension, de même, au fond, que la tendance de toutes les positions à se rassembler –nolens volens- dans une grande division binaire des opinions.
Séance 4. 19 Novembre.: "A la recherche d’une liberté de penser : histoire et perspectives"
Décrire la scène intellectuelle comme une multiplicité ne suffit pas. Mais l’interpréter revient à produire à notre tour un « grand récit », même si la proposition d’un « sens » appelle commentaires et contestations. L’hypothèse proposée ici, c’est que sur la longue période les Intellectuels s’efforcent de se libérer des fonctions trop lourdes qui leur ont été attribuées de porte-parole des forces sociales et économiques, d’inventeurs de recettes, de conseillers ou de « pédagogues », de prophètes ou de prêtres modernes. Cette lutte de longue haleine pour l’autonomie de la pensée connaît des épisodes fastes et néfastes, des essais et des erreurs, des victoires et des défaites. Elle est tissée d’obstacles en apparence insurmontables. Si l’on se contente de la période couvrant le XXe siècle et la première décennie du XXIe, les intellectuels ont tenté de former –en dépit de leurs attachements et dépendances institutionnelles divergentes- un milieu dédié à dénoncer les emportements de la culture moderne et notamment les dégâts découlant du progrès technique. Mais des forces « positives » (souvent agressives) cherchent à les refouler vers les postures plus classiques de la morale, de la religion et de l’art, qu’il est sans doute plus aisé d’ignorer. Le combat des intellectuels se trouve alors viser le cœur du problème : occuper la critique du savoir au cœur même de la science. Une critique du langage scientifique fut ainsi tentée depuis les années 50 et 60 par « l’école française » (de Lévi-Strauss à Lacan à Legendre et Badiou, de Castoriadis à Derrida ou Bourdieu…), et culmina dans la bataille de « l’affaire Sokal », où une majorité de l’intellectualité française dut battre en retraite.
Dans les vingt ou trente années qui nous séparent de ce « turning point », la bataille s’est déplacée sur les terrains spécialisés, où elle est demeurée défensive. En une période où le dispositif technique du libéralisme semble (selon Francis Fukuyama) se parachever, s’installer sur les replis les plus intimes de la complexité sociétale, les intellectuels paraissent éprouver de grandes difficultés à imaginer –pour eux-mêmes comme pour autrui- d’autres façons de vivre et de penser. Même les nouveaux « entrepreneurs d’idées ne remportent que des succès fragiles, bientôt emportés dans la vindicte contre les échecs de l’ultra-libéralisme. La place de l’Occident en général s’est aussi amenuisée dans le débat intellectuel mondial (si l’on en croit le classement 2008 des « top public intellectuals » par la revue Foreign Affairs).
Un défi est pourtant lancé : de nouvelles générations de penseurs sauront-ils le relever ?



Les intellectuels du XXI e siècle sont peut-être encore des bébés, et leur affirmation, celle du futur, mais une chose est sûre,s'ils veulent parler des problèmes cruciaux de la société humaine en train de devenir "toute", de devenir une société-monde, ils auraient sans doute intérêt à entendre ce qu'un nommé Jacques Lacan tentait de dire il y a près de 40 ans : et si ceux de la fin du XXe ont fait mine de ne pas comprendre, ont fait semblant d'avoir affaire àun jargon d'imposteur (avant de l'agresser comme étudiant -sur ce célèbre film- ou bientôt comme professeur- dans l'affaire sokal-bricmont), les intellectuels du futur, ceux que nous cultivons maintenant, ne seront pas sans doute aussi bouchés. Il n'est que de regarder le clip :celui qui juge, de toute la violence d'un geste certes "à blanc", celui qui veut la maîtrise et en tient le discours, n'est pas celui qu'on pense.
L'intellectuel du futur est probablement celui qui saura reprendre le fil interrompu de la leçon lacanienne, et s'interrogera sur le moyen de limiter l'emprise des certitudes technoscientifiques mises au service d'un juge suprême et d'une paranoïa mondialisée.

L'intellectualité du sujet et de la morale réagit à l'intellectualité de l'organisation technique : un effet de balancier est d'autant plus attendu qu'on est allé plus loin dans lediscours du "problem solving".

Où l'auteur, qui se sent plutôt appartenir au XXe siècle, pose trois questions à un intellectuel du futur, peut-être pas encore né... :
-Que vas-tu dire à tes contemporains ?
-Comment vas-tu le dire, grâce à quelles structures soutenant ta liberté ? Ne faut-il pas inventer des formes de dispute soutenant à la fois la pluralité et la pensée ?
-Qui seras-tu ? Pour qui "rouleras-tu ?"

Vendredi 26 Octobre 2012 - 10:25
Vendredi 1 Février 2013 - 20:55
Denis Duclos
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