Mercredi 8 Février 2012
5:45


Anthropologie de la société-monde (Geo-Anthropology)

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Thèmes et objets

Tome I. Guama, l'archipel-monde




par Denis Duclos








A Alexandre



A Jack Vance et Terry Pratchett qui ont prouvé que
génie rime vec humour.
A Robert Merle et Umberto Eco, qui réconcilient le peuple et l’université.

A Roger Ferreri. Il sait que les enfants aiment les histoires qui ne sont pas faites pour être crues. Les adultes aussi, d’ailleurs.

A Jacotte, qui vit sur Guama et qui connaît l'avenir grâce aux baguettes d'achillée









Tous les personnages de ce livre sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence.














Prologue



« Guama ? Non ! dit Pierre, aussi fermement que le lui permettait la brume de choulcave imprégnant son cerveau. Ce sont des fariboles, vieil homme. Tu joues de ma crédulité. »
L’Indien alluma la lampe accrochée à une poutre.
« Bien-sûr, des inventions. Mais... des hommes sont partis et ne sont jamais revenus. Ont-ils trouvé quelque chose ? »
Son geste évasif retomba dans la lassitude, et sa moue ajouta un réseau de rides profondes à un visage déjà fripé comme une pitanga mûre.
« De ces hommes, en as-tu connus ? »
Tabiraho s’anima.
« Des détenus en fuite, qui confectionnaient en hâte un esquif et le tiraient sur la plage. Puis ils partaient, dare-dare, cap au Nord-Est.
— Ils auront été pris dans les remous des Grandes Bouches.
— Peut-être, mon fils. Mais pourquoi le Rio n’a-t-il jamais rendu leurs corps comme tout ce qu’on y jette, entre ici et le cap Sable ?
— Leur cadavre aura été emporté. Requins et piranhas n’en auront rien laissé.
— Tout est possible. Mais quand le fleuve est un lac, lisse comme la peau d’une chamolle, on peut doubler le rocher de Rème et parvenir aux courants qui conduisent aux îles. Sans eux, on ne trouve rien. Jamais... »
Tabiraho hochait la tête, le regard clignotant au dessus du feuillage. Son hôte se taisait, le sentant au bord d’en dire plus.
« Vois-tu, Pierre, affirma lentement l’Indien, j'ai lieu de croire que Guama existe. En tout cas, il existait bien, il y a cinquante cycles solaires, alors que j'étais un petit d'homme, courant parmi les chiens comestibles et les cochons-nains.
— Aurais-tu un souvenir précis ?
— O combien !
—Alors, qu’attends-tu... ? brusqua Pierre.
Tabiraho sourit, ses quelques dents de guingois soulignant une ironie pleine de gentillesse. Il cligna des yeux finement.
—Est-il utile de retarder un sommeil réparateur, jeune homme ?
—J’en suis juge. Grâce à tes soins, je pense m’être débarrassé de ce début de parasitose.
—Mais tu es encore faible. »
Pierre Boucquard n’en disconvint pas. Hâve, le teint jaune, le ventre encore douloureux, il avait perdu dix kilos en une semaine. Peut-être un coup de necator americanus traînant sur un légume mal lavé, et que les pilules de la médecine tropicale n’avaient pas réussi à soigner.
Il entrait dans sa vingt-neuvième année quand sa vie avait tourné au vagabondage. Deux mois auparavant, en avril 1931, il occupait encore un poste lucratif de prospecteur à la Société Française des Huiles de l'Équinoxe, au Venezuela. Mais prise dans la guerre entre la Standard Oil et la Shell Petroleum pour le contrôle du lac de Maracaïbo,* l’entreprise chancelait. Il fallut réduire le personnel. Le jeune homme fut licencié, au motif qu’il chassait avec des Indigènes au lieu de forer autour de Sagunillas et de Mene Grande. Il décida de consacrer ces vacances contraintes à traverser les quatre Guyanes (vénézuélienne, hollandaise, anglaise et française), se donnant comme but occasionnel de s’informer sur la destinée du commandant Augustin Coriac, disparu dans la région un demi-siècle auparavant.

Augustin Coriac : figure de marin sauvage, de négociant avisé, et d'aventurier cultivé, comme le XIXe siècle sut en produire. En janvier 1881, le grand-père de Pierre, Claude-Marie Boucquard, capitaine au long cours et ami intime de Coriac, attendait celui-ci, de retour d’une escapade, au mouillage de l’embouchure du Rio Milpa. Ne le voyant pas réapparaître, il avait battu la jungle à sa recherche. En vain.
Selon la rumeur, Coriac s’était approché de côtes insalubres. Avait-il été enlevé par des bagnards évadés ? Ou par des Nègres Marrons enfuis de Louisiane, que les vents avaient aidé à se faire corsaires, écumant jusqu'à la Barbade ou Curaçao, voire les troubles parages du fleuve géant Orinoco (l’Orénoque) ?
Le grand-père Boucquard était rentré en France, tourmenté. On lui suggéra que son ami vivait caché, peut-être au Brésil. Coriac avait eu maille à partir avec les autorités en France. Sa disparition venait à point pour se débarrasser d’une identité gênante, et lui permettre de s’adonner à de lucratives activités de contrebande, peut-être en lien avec un réseau d’anciens bagnards. Mais ce n’était qu’une hypothèse, à laquelle n’avait pas souscrit Claude-Marie Boucquard. Augustin était trop rêveur pour jouer les gredins. Il avait peut-être choisi une nouvelle vie, mais sans prétexte trivial. Son ami n’admettait guère qu’on accusât le jeune père de famille d’avoir abandonné femme et enfants en bas-âge, à seule fin de se dérober au fisc.
Méritante, la grand-mère Boucquard accueillit l’épouse de l’aventurier, et leur progéniture, garçon et fille. De son côté, Claude-Marie reprit l’affaire de négoce maritime dont Augustin lui avait confié la charge, en cas d’absence prolongée. Il s’acquitta efficacement de cette tâche, dont le produit fut épargné pour les rejetons du disparu. Bien plus tard, la vie chaotique de ces derniers les éloigna de la maison Boucquard, mais tant que leur présence dura, l’énigme du destin de leur père, Augustin Coriac, ne cessa de hanter leur foyer d’accueil.

Est-ce pour se défaire de cet encombrant fantôme, pour venger sa famille de cette invasion in absentia que Pierre, à son tour, cherchait, quarante-huit ans plus tard, à en retrouver la trace ? A vrai dire, il ne s’expliquait guère lui-même qu’un tel motif ait pu l’entraîner dans une région, certes somptueuse, mais malsaine et déshéritée, peuplée de groupes à l’identité obscure.
Il était, après tout, d’une nature peu aventureuse. Lui qui dans l’enfance, allait se cacher dans la niche du chien pendant l’orage, et devenu gamin, se défilait lorsqu’il s’agissait de soustraire une dulcinée aux prétentions d’un chef de bande, comment avait-il pu, sur un coup de tête, s’en aller courir la jungle, interroger de çi, de là, au risque de tomber sur de terribles policiers indigènes, certes à la retraite ? Ceux-ci n’aimaient guère que l’on vienne enquêter chez eux. Ils avaient conservé de leurs parents la haine du « londrisme », c’est-à-dire de la doctrine philanthropique attribuée à Albert Londres, journaliste qui avait consacré sa vie à la cause des bagnards et avait fini par émouvoir l’opinion française, au point de supprimer le Bagne et du même coup, leur gagne-pain. Or, s’ils rattrapaient toujours les fugitifs, les vigiles indigènes ne les remettaient pas nécessairement vivants entre les mains des garde-chiourme. Le moindre tact recommandait de ne pas leur demander comment ils étaient morts. D’ailleurs l’absence d’ongles aux pieds et aux mains des cadavres parfois sans tête pouvait être suffisamment éloquente.
Qu’est-ce donc qui avait pu ainsi pousser Pierre Boucquard à risquer sa vie et sa santé au pays des grenouilles qui vous tuent simplement en vous sautant dans la main, et des boas si amoureux qu’ils vous changent un nain obèse en un géant filiforme ? On pouvait douter –lui le premier- qu’il se fût agi seulement d’un pieux intérêt pour les personnages d’une saga familiale révolue. Recherchait-il un trésor ? Il aurait opposé à cette franche question une dénégation méprisante. Mais si vous l’aviez subtilement entrepris, au coin d’un bon feu, après un doux repas noyé dans le meilleur des « rhums arrangés », peut-être se serait-il allé à un étrange aveu.
Il lui arrivait de rêver, ou plutôt de vivre des visions nocturnes plus vraies que la réalité. Il se retrouvait au fond d’un cylindre de moëllons verdis rappelant un puits assêché, en compagnie du corps inanimé, face dans la boue, de celui qu’il savait être Augustin Coriac.
Une voix juvénile émanait du corps, ou plutôt d’une vague aura projetée à la surface de la paroi, et qui tremblait, comme l’image de vaguelettes sur un fond sablonneux. Et cela lui disait très clairement, sur un ton pitoyable :
— Aide-moi, Pierre. Je suis prisonnier du temps….. Si tu ne me délivres pas, je vais mourir mille fois.
— Mais comment ? bredouillait l’interpelé.
— Je ne sais pas, répondait la voix, désespérée. Cherche-moi autrefois et demain, par delà les océans qui entourent les mers. Hâte-toi, je ne veux pas subir l’éternité dans ce boyau infect, entre vie et mort…

Le même dialogue avait eu lieu des dizaines de fois. Puis la vision s’estompait, et à chaque fois un « double » du mort se relevait et le regardait dans les yeux, sans aucun reproche dans le regard, avant de disparaître, provoquant le réveil en sursaut de Pierre.
La dernière fois que cette hallucination s’était produite, quelque temps avant son départ pour les Amériques, le spectre –il fallait bien lui attribuer un statut- avait modifié ses propos :
— Cherche-moi du côté de la nouvelle Guyenne, je t’attends, pour te donner ton dû…
— Que veux-tu dire ?
La silhouette n’avait pas précisé. Elle s’était avancée vers lui le toucher, puis elle avait éclaté comme une bulle de savon et n’avait jamais réapparu.

Depuis de longues semaines maintenant, Pierre Boucquard errait entre marécages et mangrove littorale. Dans la chaleur étouffante, il baroudait de village en village, interrogeant les vieillards, guettant un signe, déposé au hasard des traditions orales parfois capables de retenir des faits centenaires. Revenant des sources du Rio Milpa, il avait fait halte à Point des Diables. Fièvreux, il aspirait au repos avant de vendre en ville des plumes d’oiseau-paradis pour financer son retour en France.
Il était entré dans la case d'accueil, rafraîchie par la brise remontant le delta. Comme à l'accoutumée, le gardien des lieux, Tabiraho, le vieil Indien Aruyambi, l’avait reçu affectueusement, lui offrant de partager la soupe de tortue et la chique de choulcave. Dans la nuit, sueurs inondantes et diarrhée explosive l’avaient accablé, et, demi-conscient, il n’avait pu refuser le secours de concoctions et d’invocations chamaniques. Le jour suivant, les convulsions avaient cessé. Il avait longuement dormi, et l’après-midi finissait quand il s’était levé pour remercier le “Pagé” (le chaman). Tabiraho avait haussé les épaules et lui avait fait signe de s’installer dans le hamac voisin du sien.
Devant eux cavalcadaient des eaux boueuses, divisées en innombrables risées entre les silhouettes tremblantes des saginères. Quand le disque solaire avait disparu, la surface liquide était devenue diaphane. Les criquets avaient un instant rangé leurs archets, et les batraciens dégonflé leurs joues d’exaspérants trompettistes à deux notes. Portées sur l’aile veloutée du vent de mer, Pierre avait alors cru entendre les plaintes des esclaves d’autrefois alignés sur la plage, avant le partage entre des maîtres aussi misérables qu'eux. Certains seraient rachetés -heureux parmi les heureux- par les soeurs de St Joseph de Cluny.
Boucquard avait fait part de ses hallucinations à Tabiraho, mais le vieil homme l’avait détrompé.
« Ce ne sont pas les esclaves, bien qu'on les entende lorsque la brise d'Ouest traverse le Fort où les marchandises humaines étaient entreposées. Ce ne sont pas les gémissements des relégués, ni des condamnés à vie qui furent triés sur l'îlot de Rème, près d'ici. Non, ce que tu entends... c'est la rumeur des îles de Guama. »
Le fleuve avait souligné ses propos en bleuissant, puis s’était fragmenté en vastes nappes d’un gris huileux, insensiblement plus sombres à chaque minute.

Pierre avait craché la noix pour en prendre une fraîche, dans sa feuille humide, et s’était lové douillettement dans le hamac, dans l’attente d’un fabuleux récit.


° °

°

Tabiraho évoqua les jours bénis de sa propre enfance. Il ne devait guère avoir plus de douze ans puisqu’il n’avait pas encore été à la case-matrice où se déroulait l’initiation des garçons, il s’en souvenait parfaitement. Le village était alors peuplé d’une vingtaine de familles. La vie se déroulait, insouciante. Chaque soir voyait les hommes rapporter une pêche abondante. Les piranhas et les kouhirs n’avaient pas encore infesté les parages ni décimé tortues et bancs de marchilles.
Un matin, les Aruyambi avaient vu arriver deux personnages extraordinaires. Ils étaient Blancs, mais c’est une façon de parler, car l'un était de complexion rouge, comme s'il avait trempé visage et mains dans la teinture de rocou. De haute taille, ses muscles étaient enveloppés de graisse et son ventre essayait de passer par dessus sa ceinture. L’autre était jeune, mince et blond, d'une pâleur presque bleue, le nez en bec de rapace. Facilement amusé par les jeux des enfants, il était aussi sombre et agité de l'intérieur. Les deux hommes étaient coiffés de feutres crasseux à large bord, et leurs vêtements au parfum édifiant arboraient des boutons métalliques. Ils demandèrent de la nourriture contre du tabac, dont Capitaine-Papa, -aïeul de Tabiraho et chef du village-, contrôlait la distribution dans la tribu. Capitaine-Papa les accueillit le coeur sur la main, car toute liesse était bonne à prendre.
Ayant, bu et mangé, roté et longuement palabré, les étrangers traînèrent dans les allées de sable fin, entourés de petits curieux au premier rang desquels se tenait Tabiraho. Le plus jeune des deux étrangers avisa, à l'écart, la case de Chochitle, la Femme-Savoir. Il demanda aux enfants -habiles au langage des signes- s'il pouvait s'y rendre. Effrayés par la réputation de cette bizarre personne, cousins et amis de Tabiraho ne voulaient pas répondre. La foule, de moins en moins piaillante, délaissa les étrangers à mesure qu'ils s'engageaient sur le sentier sacré.
Finalement, la curiosité du jeune Indien l'emporta. Il les suivit derrière les arbres. Lorsqu'il parvint à la paroi de lianes tressées, le Blanc mince avait déjà pénétré dans la case. Tabiraho découvrit une maille cassée près du sol, et s'accroupit. Son oeil s'habitua. Chochitle était immobile devant la pierre de Vue, ses seins asséchés plaqués en W contre son torse épais. Sur un foyer, des branches fleuries dégageaient une fumée odorante. La vieille femme aux cheveux de porc-épic avait installé sur la surface noircie une dizaine de grosses grenouilles marbrées, qu’elle avait tranchées à la taille, d'un coup net. De leurs bouches distendues par l'agonie avait giclé un liquide vert qui, loin d'éteindre le feu, provoquait pétillements et étincelles. Les viscères glissaient dans une rigole circulaire avant de goutter par une encoche dans un pot d'obsidienne. Accoutumé aux sacrifices de Vue, Tabiraho n’était guère ému du sort des batraciens. Pour imiter les rites de Courage, il arrivait aux enfants d’en déchirer vivantes et d’en gober le contenu.

« Ne crois pas déranger ma digestion, fit Pierre Boucquard en mâchant placidement sa choulcave. Vous n'êtes pas seuls à pratiquer ces choses. Un de mes amis marins, originaire du lointain pays de Suisse, avait coutume, pour épater les fermiers, de mettre en bouche des souris vivantes et d'attendre, avant de les croquer à pleines dents. Je ne le croyais pas jusqu'au jour où il attrapa un gros rat dans la cale, et le mangea sous mes yeux, en commençant par la queue !
— Les Occidentaux sont des barbares, répondit le vieil Indien sans rire. Au moins ne s'agissait-il pas pour nous d'une bravade gratuite. »

Il continua son récit, le scandant de mélopées, dont Pierre aurait bien fait l’économie. Donc, dans la maison de la sorcière, l'Étranger blond parlementait, mêlant gestes et paroles énigmatiques. Il souhaitait s’informer d'un lieu situé au delà des mers, vers le Nord. Chochitle leva la main, puis elle désigna le foyer. Sa voix éraillée s’éleva :
« Apann, apann.... ("sur l'eau", en ancien Nahuatl.)
— Apann ? »
Le Blanc s'interrogea puis parut comprendre.
« Tepetonndli na challi... (il y a un monticule de sable...).
— Challi ?
— Si, si, confirma la vieille dame passant à l’espagnol : ay una pequenita isola, donde podras cambiar de piel (il y a une petite île, où tu pourras changer de peau).
— Ah bon ? Où se trouve-t- elle ?
— No sé, no sé... Pero... te vas encontrar al "yoayotl", la guerra, eso lo veo muy claramente (Je ne sais, pas, mais tu vas rencontrer la guerre ! çà, je le vois très clairement).
— La guerre ?
— Si, si, continua la femme-Savoir d'une voix étranglée, ton âme est un michcomitl (une jarre de nuages). Il en sort un bruit de batailles. Tu visiteras le monde d'Apann, les îles d'azur, tu te mêleras aux peuples, tu rencontreras les signours, tu côtoieras des mages puissants. Ollin, le dieu du mouvement est en toi, comme la balle qu'on projette sur un mur et rebondit jusqu'au ciel... Entre les mains de femmes trop belles, tu te dépouilleras de ta vanité... Yo te lo digo, Joven...
— Comment vois-tu tout cela, vieille femme ? »
Le rire de l'ancienne princesse vouée au célibat déchira l’air comme du papier.
« Tonalli, tonalli ! c'est ton destin... tu es né d'un némontémi (un jour de vide), tu dois faire ton propre avenir. C'est pour cela qu'il est inscrit clairement dans la vapeur de fleur.
— Vois-tu quelque événement fatal ? Que m'arrive-t-il ?
— Je ne pourrais pas te le dire, même si je le voyais, Jovencito. Ne t'inquiète pas : tu es entouré d'amis et tu connais le succès. Malgré ta vanité, malgré ton intelligence trop vive, ton cheval t'emporte au dessus des ruines. Tes noirs ennemis, des Totonaca sortis des bouches du volcan, reculent devant ton courage... les Chicauaque veillent sur toi, tu sais, les Vieux plus que centenaires. Cependant, méfie-toi du Palais du pouvoir, et de ses Tlamacasque, sus sacrificadores. Méfie-toi du guépard qui écrase le lapin d'un seul coup de patte, et sans se réveiller ! »
Elle se leva, les yeux exorbités : « Tlacacalilizli ! les flèches, les flèches vivantes qui tuent ! ... Ah, malheur, il est mort ! hurlait maintenant la sorcière, des sanglots dans la gorge. Elle secouait en tous sens sa chevelure épineuse.
— Qui est mort ? insista le jeune homme. Quien a muerto ? »
Il n'obtint pas de réponse. Chochitle dodelinait la tête au dessus du feu, grognant et ahanant comme une chamolle en fièvre. Choqué, le Blanc rejoignit son compagnon qui l'attendait dehors, les mains sur les fontes de ses armes. Ils retournèrent au village où la nuée de petits Aruyambi se forma autour d’eux.
« D’où viens-tu ? demanda Kiliro, gouailleur à son cousin Tabiraho, qui avait discrètement rejoint la bande, par un autre sentier .
— Tais-toi, macaque des marais ! répondit ce dernier dans un courroux tout apparent. Il comptait bien distiller ses nouveaux secrets pour au moins trois grappes de marchilles.


° °

°

Les Anciens s'étaient assis sur les troncs du conseil. Capitaine-Papa, l’aïeul de Tabiraho, offrit aux Blancs de partager la pipe du soir. Deux filles nubiles vinrent à leur côté, fleurs musquées à la main. Elles avaient accepté de dormir auprès des étrangers, mais ceux-ci refusèrent, au risque de contrarier le protocole. Le plus jeune des Blancs, dont l’oeil rappelait celui de la mère Purpuril à qui l’on a pris ses petits, se pencha sur la pierre de repas. De son vêtement, il sortit une carte de cuir qu’il déroula. Si les hommes reconnurent les lieux, ils n’en firent rien paraître afin de laisser leur porte-parole libre de mener la discussion.
L’étranger pointa un groupe d’îles entouré à l’encre rouge. Puis il interrogea, et ses questions étaient faciles à interpréter. Ce fut encore plus clair quand le juvénile Barbare sortit d’une bourse cachée sous le pan de sa veste immonde des pièces brillantes qu’il fit résonner sur la roche. Au bout d’un moment, Capitaine-Papa se leva. Il prit la main du jeune Blanc pour la serrer dans les siennes. Il conduirait les étrangers aux îles de Guama. Car c’étaient elles qui étaient représentées sur la carte.
L’aïeul n’avait pas accepté pour de l’or -les Aruyambi étaient alors un peuple fier- mais par défi. Il montrerait à ces étrangers leur courage et leur habileté à naviguer. Pendant le voyage, il confierait le sort du village au père de Tabiraho. Ce dernier accepta sans sourciller, bien qu’il eût préféré partir également à l’aventure. Au lieu de cela, il devrait inaugurer la cueillette des papayes, bientôt mûres dans les forêts voisines, tancer les turbulents et arbitrer les querelles entre vieilles femmes, toutes choses qui, pour être fort ennuyeuses, pouvaient néanmoins se révéler plus dangereuses que la haute mer.

Les préparatifs durèrent une lunaison. Capitaine-Papa dit aux Blancs que leur embarcation ne résisterait pas aux courants du Passage. Il fallait construire une pirogue de Marocal , assez pleine de sève élastique pour glisser comme un dauphin, se jouant des muscles tétanisés de la mer aux détentes violentes. Son ventre strié devrait ressembler à celui des baleineaux. Les Blancs prétendaient monter un radeau de bric et de broc, mais devant le refus placide des Indiens, ils se résignèrent, jouant aux dés en les regardant travailler. Le plus jeune, de nature curieuse, consacra ses soirées à apprendre les rudiments de la langue, avec les enfants, bons professeurs, et d’une patience à toute épreuve.
L’énorme tronc du Marocal, habilement creusé et sculpté, avait maintenant donné naissance à la forme élégante d’un bateau à hauts bordages. Il fallait encore l’équiper, et le consacrer à Phasogryge, le dieu des passages Aruyambi. Le plus corpulent des Blancs aurait souhaité brusquer les choses, et Tabiraho s’inquiétait de le voir démonter et remonter sans cesse le mécanisme de son fusil. Parfois, il se levait et semblait prêt à tout. Mais le Jeune Blanc aux yeux ardents était le chef. Il sermonnait son compagnon irascible, qui obtempérait comme un chien docile.

En écoutant Tabiraho, une question se fraya un chemin dans l’esprit cotonneux de Pierre Boucquard : ces Blancs venus au temps de l’enfance de l’Indien auraient-ils rapport avec Augustin Coriac ? Et si l’un des personnages était Augustin, et l’autre, un employé ou un ami ? Par exemple, Jean Latoile, qui lui avait servi de secrétaire et d’homme à tout faire, aux dires de correspondances de l’époque ?

Tabiraho, l’oeil illuminé par la choulcave, continuait d’un élan toujours plus assuré, jonglant du verbe avec aisance et parsemant son Créole de belles métaphores en dialecte Oyaricoulet.
Le bateau, se souvenait-il, avait été baptisé Doryô, “l’ami des rêves”. Il fut prêt le matin de la lune renaissante, et l’on plaça dans son ventre les vivres, maïs vert tendre, manioc, fèves, et pitangas gonflées de jus. On réveilla les Blancs. Prévenu par son frère, Tabiraho se précipita pour assister au départ. Son grand-père lui adressa un sourire, puis il se posta sur la proue, en forme de tête de calao. Deux heureux élus — Païcou et Arcomo — grimpèrent et fourrèrent leur léger bagage sous les bancs. Tout le monde entonna l'hymne des départs, et beaucoup aidèrent à pousser l’embarcation jusqu'aux courants rapides qui rôdaient près du rivage.
« Ils reviendront », avait dit la mère de Tabiraho.
L’enfant comprit qu’elle parlait de son grand-père et de ses deux oncles, Païcou le vif et Arcomo le sage; pas des Blancs.
Le temps passa. Sept, huit, douze lunaisons ? Davantage ? Tabiraho guettait l’inquiétude sur les traits de sa mère. Quand Grand-père allait-il revenir ? Aucune ombre n’attristait son beau visage, et le jeune Indien finit par s’accoutumer à l'absence.
un soir, alors que les enfants plongeaient de la branche tordue d’un immense courbaril au dessus du bras mort, le cousin Kiliro tendit le doigt : « les voila, les voila! », et tomba à la renverse dans l’eau trouble. L’oeil exercé distinguait en effet dans la dentelle des saginères, la forme basse du Doryô remontant au vent. Puis l’on entendit la mélopée des Grands Marins, chantée par des voix graves. Pour savoir s’il manquait quelqu’un, le village se rassembla sur l’embarcadère, observant les silhouettes qui s’inclinaient en cadence. On repéra trois chapeaux de paille typiques de la région : ce fut un cri de joie unanime. Que les Blancs ne fussent pas revenus n’étonnait guère et importait encore moins.
Le bonheur des retrouvailles fut diminué par l’état des hommes. Affaiblis, la peau détachée par la morsure du soleil, creusée par le sel, ils passèrent souriants, raides et muets, entre les rameaux fleuris de l’accueil, et se précipitèrent sur les sacs d’eau. Après avoir bu à longues goulées, ils s’allongèrent dans la case commune, chacun secouru par ses proches. Atl-Roatl -le Capitaine-Papa- résuma tout en quelques mots : « Nous avons trouvé les îles. Nous y avons laissé les Blancs, après maintes folles aventures. Maintenant, laissez-moi prendre du repos, je vous raconterai tout... demain. » Ayant parlé, il tomba de tout son long sur sa natte, et s’endormit du plus profond sommeil.

Tabiraho ménageait ses effets. Il tenait Boucquard en haleine. Alors que le vieil homme se taisait, laissant se déchaîner le concert des Purpurils, Pierre n’osait l’arracher à sa méditation, de peur qu’il se refermât comme une huître sur une perle extraordinaire. Lorsqu’il daignerait reprendre le fil, peut-être en apprendrait-il davantage sur la mythique Guama... et surtout quelque chose de consistant, d’incontestable sur l’affaire Coriac. Les portraits de Coriac ne montraient-ils pas un jeune homme mince, au profil aquilin, au regard intense et autoritaire ? Latoile n’était-il pas décrit comme un géant bourru, mais bonasse ?
—Le lendemain matin, continua enfin Tabiraho, chacun se pressait dans le jardin du Capitaine-Papa, qui portait désormais le titre envié de “Navigateur”. Ma grand-mère, une belle femme claire d'origine Oyana, fit asseoir les gens en rond, les enfants sur les genoux, et servit des noix de Blave. En arrière, sur le banc de modestie, Chochilte était accroupie, ombre subtile, et seule, Managora, la fabriquante de médecines (et la mère de Païcou), était auprès d'elle. Le Navigateur apparut en tunique blanche. Il but un peu de jus de Blave et s’assit sur son siège de marocal sculpté, aussitôt assailli de demandes. L’intéressé sourit de l’impatience enfantine, et amorça un récit qui se grava dans ma mémoire. »


Pierre ressentit un léger vertige à considérer la spirale qui s’ouvrait ainsi, le récit à l’ntérieur du récit dans le récit. Etait-ce d’ailleurs encore Tabiraho qui parlait, ou bien son glorieux parent, Capitaine Papa, réincarné pour l’occasion, lui dont les ossements, pieusement serrés dans une peau de jaguar embaumée, devaient pendouiller à l’un des pieux de la case d’accueil ?



I.

La Majeure



Capitaine-Papa commença par rassurer l’auditoire sur l’honneur des Aruyambi.
« Qu’aucune rumeur infamante ne circule parmi vous ! Les Blancs n’ont pas été mangés, ni détroussés, ni jetés à la mer. Nous avons accompli notre métier, tel que le code nous en a été transmis depuis des temps immémoriaux. Notre nom secret de Passeurs est sans tache. Nos hôtes nous ont quitté en un lieu fort animé, où les dangers sont bien plus grands pour notre race que pour la leur.
— Où donc les avez-vous laissés ? » s’écrièrent de jeunes excités.
Capitaine-Papa les apaisa d’un ample geste de la main.
«Vous le saurez bientôt.»
Et il leur conta comment, dès qu’ils avaient quitté la berge familière du fleuve, ils avaient pris la route directe jusqu’aux courants. Quand il fut sûr que les embruns rayant le dos de la mer signalaient le début des remous, il y lança le Doryô qui gémit comme la femme en couches.
Les Blancs, terrorisés par ces forces avides de les engloutir, pressèrent les Aruyambi de revenir en arrière. Impossible : le bateau filait aux roches de Rème qui guettent le fleuve au tournant du cap Sable. Voyant les vagues briser, les voyageurs criaient qu’on allait casser. Mais Capitaine-Papa avait appris quelle était ici la ruse des dieux : il faut franchir la passe à l’heure et à la date prescrites, sans quoi le Monstre —c'est-à-dire le Grand Courant— ne vous prend pas sur son dos. Des tourbillons épouvantables vous réduisent en miettes avant d’éparpiller vos restes à la côte.
Lorsque le Doryô s’insinua entre les écueils, les Blancs figés de peur, avaient scellé leurs paupières. Mais lorsqu'ils les rouvrirent en entendant le grondement du dragon, ils poussèrent des hurlements (ici, les enfants rirent, pour ne pas hurler aussi).

« Imaginez, dit le Navigateur, une montagne d'eau sortie de la mer en ondulant du ventre, d’un bout à l’autre de l’horizon. Ce serpent liquide, d’un bleu plus sombre que le flot marin alentour, est formé d'une vague continue, crénelée de gerbes blanches. Sa colonne vertébrale soutient une crinière d'écume au sommet de ses flancs.
Supposez, O Enfants, que sur cette crête, courre un sillon mousseux, tel une échine torrentielle, une ossature de flots furieux, et que ce sillon soit la lèvre du gouffre où s’engloutissent l'une contre l'autre les colonnes de mer formant le corps géant. Vous comprendrez pourquoi nos voyageurs ne pouvaient plus respirer. Ils étaient marbrés comme les falaises de Litoine. Mes compagnons et moi-même avions la gorge serrée, mais nous n’en laissions rien paraître aux étrangers. »

Telle une noix lancée par un singe rieur pour la fracasser contre un rocher, la coque vint donner sur le mur d’eau. Mais elle s’éleva, plume saisie par le chaud, toujours plus haut, jusqu’à ce que le Doryô chevauche le dos géant. Le mouvement avait été si vif que le monstre n’avait pas eu le temps de jeter à la mer ses passagers. Cela ne les rassurait pas, car l’esquif approchait maintenant du sillon d’écume fusante, aussi bruyant qu'une meule de la taille d’une lune. Les Blancs refermèrent les yeux, tandis que Capitaine-Papa stabilisait le bateau au centre du courant, en équilibre sur les lèvres s’avalant l’une l’autre. En vérité, les Anciens avaient été inspirés de dicter aux Aruyambi comment sculpter chaque pouce carré du navire sacré afin d’y tracer un réseau de lignes protectrices.
Ensuite l’embarcation atteignit la vitesse d’une étoile qui tombe. Le vent emplit la bouche, et fit jaillir les larmes. Le delta s’enfuit derrière les voyageurs, tandis que sur main droite courait le troupeau des îles de Sougasse et d’Entrechausse, à peine distinctes dans l'emportement de la colossale monture liquide. Quelque moment encore, et les terres se fondirent à la couleur de la mer.
Les hommes étaient seuls dans l’immensité, propulsés vers une cible inconnue. Les Blancs se calmèrent, plaisantant d’une voix tremblante. Le vent et le rugissement des eaux demeuraient forts, mais chacun s’y habitua, car l’homme est craintif, et pourtant il s’accoutume au plus effroyable.
Capitaine-Papa observa la variation de la lune pâle pour situer la position. Mais il pouvait seulement dire qu’on filait Nord-Est, en décrivant de larges zigzags. On passa la journée à galoper sur le flanc de la bête. Sans bouger de leurs places, les passagers partagèrent du poisson cuit, et quelques gorgées d’eau de palme.
Lorsque les étoiles piquèrent la soie du ciel, le mouvement s'affaiblit. Le Dragon d’eau semblait plus lent. Était-ce une illusion des sens ? Il paraissait moins proéminent sur l’océan infini. Son sillage formait un liseré plus réduit. Le Doryô était ramené à la surface des flots, au cours plus paresseux. Encore une heure ou deux, quand le soleil plongerait dans son lit sous-marin, et la dorsale du monstre se serait aplanie. Il enfouirait ses sombres remugles, et seule une piste mousseuse marquerait le chemin d’eau qui halait encore la grande pirogue.
Le premier, Arcomo, bon compagnon de pêche du Navigateur, aperçut la lumière rouge, au Nord. Ce n'était pas un astre, car elle pulsait comme les vers luisants quand ils rêvent d'amour sous les volubilis. Capitaine-Papa prit la barre. Ses équipiers souquèrent ferme. Au comble de l’excitation, les Blancs dirigèrent leur lunette vers le point lumineux. Mais la nuit devenait aussi sombre qu'une forêt. Le clignotement garda son mystère.
On pénétra dans les hautes eaux. Capitaine-Papa demanda à tous d'être attentifs à la navigation entre les coraux, et il rechercha les chenaux où l’onde est noire. Une barre aux vagues cristallines fut traversée, et l’eau devint lisse. L’oeil s’accoutumait à l’obscurité. On devinait le ballet de poissons-bouches se poursuivant entre les algues et les éponges.
Malgré l’impatience de ses hôtes, Capitaine-Papa fit jeter l’ancre et ordonna d’attendre le matin pour aborder. Ce n’était là que sagesse, mais il dut tempérer le plus brutal des Blancs, qui passait de la peur à la témérité aussi vite qu’un enfant, et voulait nager à la côte. On mangea à la faible lueur de la mer, miroir du ciel étoilé. Puis tous s’assoupirent, épuisés de tension. Si l’on avait pu voir leurs rêves, ceux-ci auraient sans doute ressemblé aux volutes s’échappant d’une bouilloire. Peu à peu, cependant, leur mouvement se serait assagi, laissant tournoyer doucement des oiseaux chimériques, de plus en plus haut dans la nue.

A l’aube, le Navigateur fut réveillé par Arcomo qui lui secouait l’épaule avec autant de respect qu’il pouvait. “Capitaine-Papa, chuchotait-il, regarde, regarde !”
Il se haussa sur les coudes : autour d’eux virevoltaient des voiles de nacre. Dans le soleil levant, ce qui ressemblait à des enfants bruns aux cheveux blonds bouclés, debout sur de légers flotteurs munis d’une voile rigide, manoeuvraient à vif. Silencieux, ils fonçaient sur le Doryô, puis, d’un tête-à-queue, repartaient à l'opposé, qui vers le large, qui vers une vaste plage en arc, à quelques encablures.
Les voyageurs étaient arrivés au flanc d’une grande île. De hauts arbres séparaient la plage dorée de molles collines. En arrière-plan, moutonnaient des sommets nuageux. Loin vers l’ouest, des hauteurs imprécises, roses ou opale, selon l’orientation de leurs versants, signalaient d’autres îles. C’était tout un archipel.



L’Aïeul de Tabiraho héla les jeunes gens qui bondissaient alentour, tenant le mât de leurs miniscules esquifs, dont la voilure semblait faite d’une solide feuille d’éboise en forme de paume. Mais, accaparés par leur jeu, ils restaient indifférents. A peine l’un d’eux tourna-t-il la tête, puis il reprit ses ébats, sans répondre aux saluts. Le Blanc brutal crut bien faire en tirant un coup de semonce. La détonation n’eut aucun effet sur les poissons volants humains, mais elle se répercuta de colline en colline, déclenchant un vol de canards.
Si la compagnie voulait arriver discrètement, c’était raté ! Furieux, le maître blanc au regard brûlant roua de coups son corpulent compagnon qui encaissa placidement. Mais cette fois l’altercation attira l’attention des danseurs aquatiques. Plusieurs se tournèrent vers les nouveaux-venus, et l’un d’eux, déséquilibré, chavira non loin du Doryô. Il fixa les occupants de la pirogue, l’air égaré, et Capitaine-Papa eut l’étrange sentiment que son visage lisse s’était plissé comme le mufle d’un vieux phoque. L’individu aggrippa son esquif, y reprit pied d’une torsion de reins, et s’adressa par sifflements à ses congénères. En un instant, la troupe se rassembla, naviguant de conserve, puis, sur un signal, ils pointèrent cap au Nord et disparurent au delà de rochers à pic.
Les Indiens en convinrent : le contact avait été pris avec la population locale. Mais que signifiait cette indifférence, suivie d’une fuite éperdue ?
« Ils ont été effrayés par la querelle, suggéra le vieux Arcomo. Mais ils nous avaient vus avant que le Blanc mince, qui a l’air d’être le chef, ne rosse l’autre, la brute. Car ils nous évitaient avec dextérité.
— “Chef” et “Brute”: je trouve que ces surnoms vont bien à nos hôtes, remarqua Païcou le mousse.
— En tout cas, dit Arcomo, les enfants-danseurs ne semblaient pas voir les Blancs, avant leur querelle, et nous étions pour eux comme des oiseaux sur une souche.
—Etranges personnes.» fit Capitaine-Papa, songeur. La fugace -mais horrible- métamorphose du garçon en vieux faune marin l’avait interloqué.

Pendant que les Aruyambi conjecturaient, les Blancs consultaient leur carte, essayant de voir si le découpage de la côte correspondait au dessin. Le jeune “Chef” tendit le rouleau de cuir à Capitaine-Papa et lui montra que la plus grande des îles, située au centre de l’archipel possédait une vaste baie sur sa côte méridionale. Tout autour, des brisants étaient symbolisés par des herses d’argent, pointant à travers des vaguelettes d’azur. Cela imitait ce que Capitaine-Papa avait cru voir dans la pénombre autour du courant. Il se demanda s’ils pourraient emprunter sans dommage à contre-sens des eaux si dangereuses.
Un autre détail de la carte attira son attention : à quelque distance au nord de la grande plage, par delà des rochers stylisés en cubes, on avait dessiné une maison.
« Je crois que c’est bien cette île. Peut-être pourrions-nous rejoindre cette installation, en prenant des précautions ? » dit-il en tapotant l’emplacement du doigt.
Chef comprit la suggestion de l’Indien, et tomba d’accord. Brute se rangea aussitôt à son avis. Capitaine-Papa donna des ordres. Ils camoufleraient le bateau sous des palmes, puis ils marcheraient vers l’endroit construit, où les Indiens prendraient congé de leurs passagers, à condition qu’il s’agisse d’un refuge assez sûr.
On échoua le Doryô. On le hissa sur le sable. Après avoir caché la pirogue entre de grosses racines, chacun se chargea d’armes et de bagages, avant de pénétrer sous le couvert…

Pierre Boucquard se laissait bercer. Une petite partie de son cerveau seulement ne pouvait s’interdire de fabriquer des points d’interrogation en série.
D’après ce qu’il avait connu de la Caraïbe, cette ceinture d’îles-joyaux sertissant la taille de la grande dame Amérique, au moins un centaine de terres émergées pouvaient correspondre à l’étonnant récit de voyage. Seule la description impressionnante du courant géant le laissait perplexe : s’agissait-il d’un effet de l’exagération lyrique coutumière en ces contrées ? Etait-ce l’évocation d’une énorme vague cyclonique, comme il en survient parfois, ravageant les côtes après un puissant ouragan ? Ou bien ?


Une sente montait vers un col. Capitaine-papa s’y engagea, recommandant aux Blancs la prudence. Agile comme un guépard, Païcou partit en avant-garde, frémissant à chaque bruit. Parvenu à la crête, il risqua un oeil sur le versant opposé, se détentit et fit signe à ses compagnons de le rejoindre.
Au delà de l’arête qui se jetait dans la mer sur la gauche, la plage laissait place à des falaises indentées, couleur grenat, surmontées de pentes chevelues. Elles découpaient une succession de criques à l’eau transparente. Au dessus de l’une d’entre elle, un gros village de maisons multicolores aux toits de tuiles vertes était suspendu comme un nid dans un balizier. Les demeures se disposaient en chapelet le long de ruelles en espaliers. Elles convergeaient vers les flots, autour d'une avenue prolongée par un ponton de bois. Un curieux édifice dominait l’agglomération : une tourelle de chêne, coiffée d’un dôme de cuivre, surmonté de globes juxtaposés se terminant en pointe effilée.
Nul signe de vie, hormis le son ténu d’une cloche invisible.
Si la maison de la carte représentait bien le village, le géographe n’avait pas signalé de danger dans ce secteur, alors qu’il avait figuré ailleurs d’ostensibles périls : ici, un bonhomme, les bras levés s’enfonçait dans des sables mouvants. Un autre ouvrait une bouche hurlante, à demi-englouti dans une lave brûlante. Au milieu de plusieurs forêts, des bêtes féroces achevaient de broyer des ossements humains. Des mousquets prolongés d'une gerbe de poudre tiraient en beaucoup d’endroits, sans parler d’arbres morts d'où tombaient des noeuds coulants, assez expressifs, surtout pour les Aruyambi, qui pratiquaient jadis la pendaison sacrée. S’il était ce qu’il paraissait, le port devait abriter des pêcheurs, qui seraient sans doute avertis des dangers que les deux voyageurs blancs pourraient affronter dans ces parages.
Les hommes trouvèrent un chemin escarpé au dessus des gorges. Des deux côtés, des arbustes hérissés de bulbes laissaient retomber des guirlandes poilues d'un mauve éclatant. Un capiteux mélange d'odeurs les enveloppa. Ils parvinrent aux portes dont les battants de fer obturaient une arche maçonnée. Capitaine-Papa s’avança au devant de la troupe, cherchant un moyen de s’annoncer : clochette, marteau, ou à défaut, un loquet et une poignée. Mais les portes étaient lisses, et aucun fenestron n’indiquait une surveillance active du haut des bastions.
L’Indien frappa de son bourdon la paroi qui résonna longuement. Aucune réponse à l’écho, pas un mouvement.
Après un délai, il tenta de pousser la porte, sans succès. Aussitôt, “Brute”, le Blanc massif vint à sa rescousse en cognant de son énorme poing. Mais il n’obtint d'autre résultat qu'une calotte de la part de “Chef”, son nerveux compagnon, qui, pour faire bonne mesure, l’agonit d’injures. Ces criailleries eurent à nouveau une vertu extraordinaire : les portes grincèrent. Deux mains rebondies apparurent, suivies du corps replet d’un personnage moustachu, aux cheveux gris et frisés, surmontés d’une toque de pelage noir.
« Qu’est-ce encore ? fit l’homme ensommeillé, qui portait un pantalon de brocart bouffant et des chaussures en pointe. Pas moyen de méditer. Il y a un moment, les gamins de Phtil faisaient un vacarme du diable, et crédibiche, maintenant, vous voila qui prenez mon seuil pour un tambour !
—Je vous prie de nous excuser, noble Bourgeois. Nous ne pensions pas déranger votre repos, dit Capitaine-Papa dans la langue des îles.
— Bon, ce n’est pas si grave. »
Le bonhomme sortit une pipe de sa poche et la mit en bouche, bien cachée sous l'épaisse moustache. Ses yeux ronds se tournèrent vers la troupe, et la scrutèrent sans ciller.
« Eh bien, dit-il, après un moment, que puis-je pour vous, dignes étrangers ? »
Capitaine-Papa expliqua qui étaient les Aruyambi, leur provenance et la mission dont les avaient chargés les deux Blancs.
L’homme alluma sa bouffarde à l’aide d’un briquet d’étoupe.
« Quant à moi, je suis Pilco, garde-portes de notre cité. Si je comprends bien, Passeur, vous souhaitez savoir si les deux personnes que voici peuvent résider ici en sécurité, avant de poursuivre leur voyage à leurs risques et périls ?
— Voici qui est parfaitement résumé, cher habitant.
— Vous ne risquez rien à l’intérieur de notre enceinte, où la police est bien faite. En revanche, dès la nuit tombée, il circule d’étranges créatures dans le sous-bois et je ne vous donne pas plus d’une chance sur mille d’échapper à une funeste rencontre. »
Sans cesser de sourire au gardien, Capitaine-Papa remarqua des ombres qui bougeaient au sommet du rempart. Deux hommes armés d’arbalètes se rapprochaient au dessus des arrivants. Leurs casques en croissant de lune rappelaient ceux des conquistadores espagnols, mais cet accoutrement hors-d’âge ne les empêcherait pas, si l’envie les en prenait, de tirer les visiteurs comme des pécaris. Capitaine-Papa considéra l’inoffensif Pilco sous un angle différent et redoubla d’obséquiosité, tout en se tenant prêt à crier à ses compagnons de se mettre à couvert.
« Je vous remercie pour cette information. Serait-ce trop demander que de dormir une nuit à l’abri de vos accueillantes murailles ? »
Le corpulent moustachu roula des yeux.
« Je ne vois aucune objection à ce que vous restiez au village, aussi longtemps que vous le voulez. Il serait toutefois préférable que vous trouviez une chambre à l’auberge du Marin Pieux.
— Nous sommes prêts à payer l'écot nécessaire, dit Capitaine-Papa, conciliant.
— Alors, dit Pilco, je vous accompagne. Elle est sur le vieux port. Et, ajouta-t-il en clignant d’un oeil complice, nous discuterons devant un verre d’annelle. Notre tenancière, Ouinia, en conserve de l’excellente en cave. »
Le gardien des portes adressa un geste imperceptible aux sentinelles. Silencieuses commes des ombres, elles s’effacèrent derrière le crénelage.
« Ce monde paraît proche de celui des Blancs, remarqua Arcomo. Nous n'aurons pas besoin de rester longtemps.
—Je n'en suis pas sûr, dit Capitaine-Papa, fort de ses souvenirs de bourgades brésiliennes. Il y a quelque chose de particulier dans l'atmosphère.
—Quoi donc? demanda Païcou , je ne sens rien.
—Les esprits du temps sont assoupis.
—Tu es déjà venu ici, Capitaine-Papa ?
—Non. Mais crois-moi, ce monde ressemble à un oiseau pris dans la pierre... Rien n'a changé depuis des lunes et des lunes. »

Plus tard, sur le ponton qui prolongeait la façade de l’auberge du Marin Pieux les étrangers étaient assis autour d’une petite table, installée pour eux par une jeune femme rondelette en robe et en fichu d’indienne. A leur aplomb balançait doucement une enseigne de bois peint représentant un galibier à genoux sur la planche de vigie. Les yeux fermés, il priait la divinité d’échapper à la sirène qui haussait vers lui son visage malicieux... et sa plantureuse poitrine.
Tandis que Ouinia Champon préparait la commande, Pilco leur apprit qu’elle était veuve. Son époux avait disparu en mer trois ans auparavant. L’opulente métisse gouvernait sans faiblesse ce bouchon très fréquenté, grâce aux filles de cannelle et d’ébène qui résidaient à l’étage quand elles ne se retiraient pas dans la maison du jardin. Grâce à son aimable fermeté, Ouinia en écartait les bagarres, qui requéraient parfois l'épaisseur des biceps de certains portefaix de ses amis. Une décoction d’hibiscus et d’annelle (et d’autres ingrédients secrets) servie gratuitement, achevait de détourner la colère et d’apaiser les désirs trop ardents.
Ouinia apporta un plateau de glossules fraîches, des carrés de bigroual, de la galette de maïs vert, et une carafe d'annelle au long col, couvant une portée de verres assoiffés, qu'elle emplit à ras-bord de ce breuvage vert et pétillant .

Une assemblée bigarrée, surtout composée d'anciens marins désoeuvrés se forma bientôt autour des nouveaux-venus.
« ...Guère d'Indiens, ici, constata Païcou.
—Mais quelques mulâtres. » remarqua Arcomo.
Sollicité par la curiosité publique, Capitaine-Papa parla des Aruyambi, décrivit leur vie le long du Rio. Il demanda ensuite à Pilco des renseignements sur l’île où le hasard des courants avait conduit les voyageurs. Le Garde-Portes ne se fit pas prier. On se trouvait, dit-il, dans l’archipel de Guama, sur une île appelée “La Majeure”, soit parce qu’elle était la plus grande, soit parce qu’elle avait la forme d’un doigt pointé, soit pour les deux raisons à la fois. Le bourg se nommait Michemin, traduction de Medagawère, l’ancienne dénomination datant de l’empire charbiniot. Les Charbiniots ayant été chassés par les Phrisogeois, on avait gardé des noms de lieux, à moins qu’on ne les ait traduits pour leur sens. Le village avait jadis servi d’escale entre deux villes plus importantes (Soufritude ? Culd’bouteil ?), mais l’histoire était passée, emportant ces hauts-lieux dans l’oubli.
Le jeune Blanc avait déroulé sa carte de cuir. En entendant le mot “Michemin”, il eut une exclamation joyeuse et montra à Capitaine-Papa une ligne d’arabesques inclinées que celui-ci ne put déchiffrer, mais dont il comprit qu’elles formaient la transcription du nom de la bourgade. Capitaine-Papa indiqua à Chef qu’il souhaitait qu’il prononçât à haute voix d’autres noms portés sur la carte, puis il se tourna vers Pilco et lui recommanda d’écouter l’étranger.
« Long— wor », énonça ce dernier en suivant du doigt de hautes cursives dorées, au milieu de l’océan gravé de vagues sombres.
Pilco approuva gravement et siffla un autre verre.
« Oui, notre bel archipel et ses sept îles merveilleuses... soupira-t-il, la moustache mousseuse. Il paraît que Guama s’appelait autrefois Cibola et que des trésors y étaient cachés, un trésor par île. Beaucoup les ont convoités, mais ils sont morts pauvres... On retrouve des squelettes pétrifiés, agrippés à la pioche ou au plat d’orpaillage. Par bonheur, cette folie a cessé depuis longtemps. »
Il regarda les étrangers de ses yeux ronds, trop farauds pour être bêtes, mais personne ne semblait saisir le message adressé à bon entendeur. Il se reversa de l’annelle et attendit d’autres questions.
« Mi— che—min, lut le jeune Blanc, et Pilco hocha la tête.
— Oui, c’est ici; cette jolie cité pacifique, qui vous accueille.
— Dra— co ? ».
Le gardien des portes faillit s’étrangler.
« Draco ! Vous n’avez pas l’intention d’aller dans ce repaire des Zwölles, ces effroyables brigands ? s’indigna Pilco.
— Certes non, dit Capitaine-Papa, mais ce Monsieur est en train de lire les inscriptions de sa carte, sans doute un peu au hasard. »
Imperturbable, Chef continua :
« La— rio...
— Oui, dit Pilco, c’est notre île-soeur, là-bas vers l’Ouest. On dit aussi “l’île triste”, je ne sais pourquoi. C’est une terre de roc usé et d’herbe toute noire. Ses habitants se querellent pour des raisons futiles. Il paraît qu'une femme sauvage en a pris la tête, depuis peu de temps...
Chef sembla enregistrer et son doigt se déplaça vers le sud-est :
— Ma—lamè ?
— Mm... soupira Pilco, nostalgique, c’est l’île ronde à l’Est, là où j’ai laissé Père et Mère. C’est un pays de douceur et d’amour.
— Clo— tone ?
— Ah ! dit Pilco vivement, çà, c’est une île intéressante, où la population est très industrieuse. Les Clotonois sont persuadés qu’ils sont le centre du monde... Je n’aime pas leur arrogance, mais je dois admettre que Clotone joue le rôle d’une capitale. On y trouve le château du Villacope, l’administrateur de tout l’archipel. C’est là qu’on rend la haute justice, dans le palais de la Conque. Il y a aussi le champ de courses sacrées et le siège du Patriarche de la forêt Cercopse. Je ne parle pas du marché couvert, vaste comme quatre fois Michemin, et du port du grand bassin, qui abrite, dit-on, des milliers de bateaux... Tant de choses encore... J’aimerais y aller un jour, mais le traversier de Zigône est trop cher pour mes modestes ressources. »
Les mains de l’étranger blond allaient maintenant de sa poitrine au parchemin et inversement, puis attrapaient le ciel.
« Que veut-il dire ? fit Pilco perplexe. »
Chef répéta sa gesticulation, et Capitaine-Papa crut comprendre.
« Ce jeune homme désire se rendre à la métropole... »
Capitaine-Papa pointa le doigt sur l’île qui avait été associée au nom “Clotone”, puis reporta ce doigt vers Chef, avant de le tourner à nouveau vers la carte. Chef hocha frénétiquement la tête.
« Oui, c’est bien ce qu’il veut dire.
— Il existe bien une liaison maritime avec la Capitale, depuis un autre port de l’île; tenez... ici, au Nord... »
Chef opina, murmurant quelques mots incompréhensibles. Puis il désigna une autre forme isolée sur l’océan de la carte :
« Péri... ache...
— Aïe, fit Pilco, retirant sa pipe ordinairement soudée, une île étrange, toute en falaises abruptes et en forêts profondes; c’est la résidence des sorciers. Je ne vous la conseille pas non plus, bien qu’elle soit un flutinet moins dangereuse que Draco.
— Sabille, non, Sa...nabille ? »
Pilco devint rêveur.
« Cela me rappelle une chanson de mon enfance : “En revenant à Sanabille, j’apportai des perles aux filles...” C’est, dit-on, une île vouée au culte des morts, ou des ancêtres. Mais je croyais que c’était davantage une légende qu’une réalité. »
Il se pencha sur la carte, signifiant à Chef qu’il désirait savoir où se situait Sanabille. Chef indiqua un rocher en forme de croissant, loin au Nord-est, tel une avant-garde de l’archipel. Des traits pointillés le reliaient à Clotone.

— Cette liaison vous dit-elle quelque chose ? demanda Capitaine-Papa au gros bonhomme patelin qui recala sa pipe au beau milieu de sa moustache.

— Mm, étant donné qu’elle se situe vers les confins les plus exposés aux vents, je ne crois pas que cette île soit facile d'accès, mais les marins nous en rapportent des rumeurs. La zone est agitée, les alizés turbulents et les traquarts géants qui l’infestent ne font qu’une bouchée de nos bateaux. Or, nos compatriotes sont courageux mais point téméraires. Ils préfèrent à ces parages les eaux poissonneuses du chenal entre la Majeure et Clotone, en tout cas avant le passage de Dysme, ou alors au Sud, vers Malamè... »

Brute qui se balançait mollement sur sa chaise, choisit ce moment pour s’effondrer dans un fracas de bois et de paille. Capitaine-Papa retint le bras de Chef, craignant l'esclandre. La tenancière accourut et gronda Brute qui tenait, penaud, le dossier de la chaise réduite en charpie. Les yeux du géant, rétrécis, clignotaient de fatigue. Elle le guida, tel un ours, vers l’auberge, où elle ouvrit une chambre vide. Elle le poussa sur le vaste lit à baldaquin. La masse humaine s’y écroula, les pieds dépassant d’une bonne longueur. Dame Ouinia, pleine de sollicitude, lui retira ses bottes, et l’abandonna ensuite pudiquement à son sort.
Au dehors, Pilco et les Micheminois présents étaient fascinés par Chef, cet étranger si expressif. Par gestes et par mots, empruntant sans vergogne aux diverses langues connues, apprenant à une vitesse surprenante certaines expressions de l’idiome local, le jeune maître buvait les informations. En revanche, il faisait la sourde oreille à tout ce qui ressemblait à une question à son égard.
«...Un bagnard évadé, un aristocrate condamné dans son pays, susurra fielleusement un marin assis à la table voisine. Le regard de feu dont le gratifia Chef (qui semblait avoir saisi le sens de ses paroles) le fit battre en retraite derrière son pot d’annelle. Quelque temps plus tard, à la faveur d’une controverse sur le climat de Draco, l’homme s’éclipsa, la lippe mauvaise, la malédiction entre les dents. Païcou le remarqua mais garda pour lui l’impression fâcheuse que produisit sur lui ce départ en coulisse.

Longtemps dura la conversation sur les îles – réelles et imaginaires - et bientôt, oubliant que les nouveaux venus étaient étrangers, on antonna d’étranges cantilènes, aux couplets innombrables et au refrain lancinant. Les Indiens imperturbables marquaient le tempo en balançant la tête ; Chef ayant prudemment soustrait sa précieuse carte aux éclaboussures d’annelle écoutait attentivement, les yeux mi-clos, et crayonnait de temps en temps croquis et notes sur le carnet qui ne le quittait jamais.
Plus tard dans la nuit, doucement imbibé d’alcool, il vint rejoindre son compagnon et s’endormit sans débotter, dans un fauteuil à bascule. Capitaine-Papa fit accrocher les hamacs des Aruyambi aux poteaux de la véranda de l’auberge. Seul le vent de mer continua la conversation, répondant aux grincements de la pieuse enseigne.


°

° °


Vers huit heures, Pilco s’en vint réveiller les Indiens, qui étaient déjà debout depuis potron-minet. Il était accompagné d’un petit homme à la barbe en fer à cheval, aux cheveux paille frisés sous une toque ronde comme celle du garde-portes, mais râpée. Il était vêtu d’une veste de cuir usée et de culottes bleues cousues de nombreuses poches. Son large visage taché de son était surtout remarquable par l’abondance des rides horizontales qui plissaient son front, comme sous le poids d’un souci permanent.
« Signour Capitaine-Papa, dit Pilco cérémonieusement, voici M. Pimlic, qui nous vient du Castiel. Il apporte de la part du Signour un message pour les Voyageurs, dont il parle la langue. A l’occasion, ajouta-t-il, baissant la voix, nous devrions lever l’énigme de leur identité et de leurs intentions. La ville se perd en conjectures : qu’est-ce qui a poussé des personnages de si haute volée, à braver les mystères de l’univers pour venir échouer dans notre petit monde ? Nous avons hâte d’en apprendre plus... »
Gêné par le sourire placide que Capitaine–Papa opposa à son chuchotement, Pilco se détourna et s’empressa d’ajouter à l’adresse de Dame Ouinia :
— Vite, vite, annoncez-nous à vos hôtes. »
Mais ces derniers ne répondaient point aux vigoureux coups frappés à la porte. Ils devaient avoir atteint un stade minéral, après les émotions de la dragauchée (pourquoi pas ? pensa Pierre, on dit bien chevauchée) et les douceurs de l’annelle, et la tenancière dut s’y reprendre à trois fois. La porte de la chambre s’ouvrit enfin sur un Chef en chemise, s’étirant comme guépard au soleil.
« Quel est ce vacarme ? s’enquit-il d’une voix pâteuse, avant que de baîller à s’en déboîter le menton.
Personne n’osait prendre la parole, mais Pilco poussa le petit-homme devant lui, l’obligeant à servir d’objet au regard que Chef tentait d’adapter à un monde flou et dédoublé.
— Pardonnez-moi de vous avoir arraché au sommeil, bredouilla finalement Pimlic en langue étrangère. Je suis le jardinier, attaché à la signourie de Michemin. Le gardien des Portes m’a prévenu de votre présence. Je suis porteur d’une nouvelle qui peut vous intéresser.
—Hm ? Elle attendra sans doute nos ablutions. » répondit Chef, et la porte se referma.
Pilco et Pimlic se regardèrent.
« Cet homme est comme le cuir de ses chausses, soupira Pilco, ses gros sourcils gris retombant en pentes hérissées.
— Un maître, renchérit Pimlic, et, sabirlousse, Dieu sait que je m’y connais. J’en supporte un tous les jours, de bimère à binocte, et de binocte à bimère... Holà, Dame Ouinia ! Pourrez-vous monter un déjeuner revigorant à ces Messieurs, avec jaques bien frais et liqueur de génipa ? Sur les pécunes du Signour, bien entendu, ajouta-t-il en posant quelques pièces ternes sur le comptoir poli.
—Bien-sûr. »
La Métisse se pencha vers un guichet en bois de senteur, où clignaient trois paires d’yeux malicieux dans la pénombre.
« Allons, les gamins, au travail, vous avez entendu ... »
Ouinia n’exploitait pas vraiment ces fils de pêcheurs du Cap Charbin, sauf pour la plonge, pour laquelle elle était implacable.

Chef et Brute sortirent enfin de leur tanière, vêtus de pied en cap de tenues riches en boucles d’argent.
« Eh bien, fit Chef, planté les mains aux hanches au milieu de la salle, je me sens d’attaque ! Voyons la nouvelle que le Sieur jardinier nous apporte.
— Ah, dit ce dernier en s’inclinant, Votre Excellence semble en bonne santé après l’épreuve du Dragon. Je...
— Au fait, mon ami ! » dit Chef, aussitôt distrait par une beauté, qui, d’une démarche languide et déhanchée, remontait vers l’étage supérieur, les cheveux défaits en volutes noires jusqu’aux reins.

Pimlic venait en ambassadeur du Signour de Michemin. Ce dernier avait bien vite appris l’arrivée de voyageurs inhabituels, et leur mandait de le visiter en sa résidence, située dans la forêt domaniale de la ville. Ceci, aussitôt que possible, précisa Pimlic.
Chef ne voulait pas être brusqué, mais il accepta de se rendre à l’aimable invitation en fin de matinée, non sans avoir fait plus ample connaissance avec la petite cité. Capitaine-Papa décida d’escorter ses clients, aussi bien en ville qu’au château, car il craignait qu’ils ne fussent confrontés, arrogance aidant, à une autorité abusive qui leur réclamerait un péage, ou pire, les mettrait en geôle sans procès. Il distribua discrètement à ses compatriotes les petites fléchettes au « poison de grenouille » qui pourraient être utiles dans cette éventualité. Pas les mortelles, les paralysantes tout du moins.
«Mais, si le prince des lieux les mettait en cabane, nous en serions débarrassés !, chuchota Païcou.
— Voyons, petit frère ! coassa Arcomo, indigné, les Aruyambi ne se rendent pas coupables de telles infamies !
— Je plaisantais, mon Aîné » fit le malicieux compagnon.


La troupe déambulait dans les ruelles encore silencieuses, sauf les oiseaux Matutins conversant d’un pignon à l’autre. Michemin s’éveillait paresseusement. Pour les Indiens, il faisait bon s’asseoir sur des pierres fraîches et dévorer des yeux choses et gens, tout nouveaux pour eux.
C’était jour de marché. Pilco délaissa les étrangers pour ses affaires aux portes du Bourg. Les négociants lui remettaient des lots en nature en échange d’un emplacement sur la grand’rue. Ses deux maigres sentinelles n’étaient pas de trop pour éviter toute querelle avec des récalcitrants.

« A quel usage sont destinées ces victuailles ? s’enquit Arcomo auprès d'un marchand de lampes au visage avenant.
— Oh, répondit l'homme, une moitié est consommée par la famille de Pilco. Quand à l’autre, elle nourrit les pauvres et les fous. Mais nous n’avons qu’un seul pauvre, ici, qui est aussi fou d’ailleurs, ce qui simplifie les problèmes.
— Comment une seule personne peut-elle manger autant de champignons, de poisson et de gibier, de vin et de fruits ? s’étonna Païcou.
Le marchand dut admettre qu’il y avait là un mystère.
« Le vieux Ribodol emporte toujours toute sa part, mais personne ne sait ce qu’il en fait. Certains disent qu’il nourrit un grand poisson, dans une grotte sous-marine connue de lui seul, et qui serait son seul ami. A propos, doux Étranger, serais-tu intéressé par l’un de ces merveilleux lumignons usagés ? Pour toi, qui est déjà tout éclairé de l’intérieur, je peux t’en proposer à moins de deux Fufes, trois en y ajoutant un rouleau d’écorce vive, et une amorce neuve.
— Mm, fit Païcou... la lampe ne m’allume guère, mais le médaillon que tu portes là sur ta poitrine velue est fort intéressant. Que représente-t-il, vaste Négociant ?
Le marchand cilla imperceptiblement :
— Ma défunte épouse, noble Sauvage, sagace et néanmoins impertinent. Ce bijou n’est point à vendre. En revanche, l’une de ces lampes... »
Mais Païcou s’était retourné sur un groupe compact de vierges à la peau de lait, drapées de soyeuses tuniques. A la vitesse de l’éclair, le jeune Indien tomba amoureux de l’une, puis de l’autre. Il se précipita pour se faire remarquer de la dernière. Mais la belle ne daigna pas tourner vers lui ses yeux aux longs cils ourlés. Elle évita habilement l’importun et rejoignit ses compagnes dans l’ombre du lavoir où elles disparurent. Arcomo tira son compagnon par le bras, avant qu’il ne les y suive, hypnotisé.

Plus tard, Pilco, à qui Païcou s’était ouvert de ses impressions éblouies, avait roulé des yeux effarés :
« Malheureux ! Des Impétrantes Magdes ! Si leurs Supérieures, qui ne sont pas loin, avaient seulement deviné votre regard concupiscent, vous seriez présentement réduit en cendres... Ou pire, il y aurait un thrombe de plus sur la Majeure.
—Un thrombe ? Qu’est ce que c’est ? »
Pilco, visiblement mal à l’aise, s’était assuré que personne n’avait entendu la conversation. Puis , les dents serrées sur son tuyau de pipe :
« Il y a des choses dont on ne parle pas, mon ami. »
Et il lui avait tourné le dos, mâchonnant et grognant.

Partout les volets s’ouvraient, rabattus sur les crépis clairs des maisons rangées à flanc de colline comme des cassettes sur des étagères. Des enfantelets tournoyaient sur les seuils, entre ombre et soleil. En retrait du port, à l’angle de la place dallée de marbre, des hommes opulents se retrouvaient. Après de véhémentes disputes, ils se retiraient sous les arcades pour délibérer et conclure en topant-là.
L’astre du jour réduisait l’ombre des enseignes. Dans les rues plus animées, le cliquetis des chausses ferrées, le raclement des cuirasses et des fourreaux rappelaient à nos amis que la ville abritait une population moins tranquille : maigres hères ou matelots burinés, soldatesque perdue et gens d’armes hargneux, prêts, selon l’occasion, à malmener le passant, voire à délester le bourgeois.
Lorsque Chef négocia auprès d'un orfèvre quelques pièces d'or de sa bourse en monnaie locale, la compagnie se tint vigilante autour de lui. Mais personne ne fit mine de les suivre.
En s'attardant, Arcomo fut témoin d'un spectacle furtif qui le laissa perplexe. Dans une ruelle latérale, de nombreuses silhouettes drapées de noir s'avançaient, serrées l’une contre l’autre. Elles allaient à petits pas pressés, encadrées par des soldats casqués, à l'allure athlétique qui jetaient de tous côtés des regards méfiants. Ils dirigèrent les personnages encapuchonnés vers la porte d'un entrepôt et les y firent pénétrer. Ces individus -hommes ou femmes, il eût été impossible de le dire- se laissaient manoeuvrer, dans une sorte d'hébétude mécanique.
« Étrange, pensait Arcomo, ces gens marchent comme des Anciens qui ont trop bu de blave distillée. S'ils tombaient, ils se pulvériseraient comme de l’écorce de saginère ! »
Cette anecdote, rapportée à ses compagnons, aurait pu les aider à élucider plus vite une énigme importante de leurs aventures sur Guama. Mais sur le moment, Arcomo, étonné de tout et de rien, n'y accorda aucune importance particulière.

On approchait de midi. Chef revint aux portes pour que Pilco lui expliquât le chemin du logis du Signour des lieux. Avec force gestes pointant les monts abrupts dominant le bourg vers l’Est, le Gardien lui indiqua un parcours. Le Blanc se dirigea vers la poterne, suivi de plus ou moins bonne grâce par le reste de la troupe.
Capitaine-Papa vit avec inquiétude les panneaux de fer ouvragé se refermer derrière la compagnie, tandis que s’ouvrait au devant la sylve bruissante. Mais à l’instant où les vantaux se rejoignaient, un bonhomme enveloppé d’un lainage effiloché se faufila dehors, poussant devant lui un animal aux longs poils, chargé de sacs. Exhalant la salaison putride, il dépassa le groupe, jetant des regards furtifs, ses longs bras maigres repliés pour cacher ses traits squelettiques. D’une démarche saccadée, il disparut dans un chemin latéral descendant vers la mer.
« C'est probablement ce Ri... Ribodol, dit le vieux Arcomo.
— Oui, dit Païcou, tu as sans doute raison, mon Oncle. »
Et il se pencha pour ramasser un objet dans la poussière.
« Qu’as tu trouvé ? demanda doucement Capitaine-Papa.
— Je crois que Ribodol l’a laissé tomber ... »
Il montrait une bague de métal gris, dans laquelle était enchâssée une pierre mauve, de texture mate. La silhouette d’un scarabée semblait saisie dans son épaisseur.
« Une sorte d’ambre » remarqua Capitaine-Papa.
Il décida de laisser Païcou conserver sa trouvaille.





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II.
Le Signour de Michemin



Qu'était donc ce lieu hybride ? Tantôt l’on songeait à une colonie européenne des confins, et aussitôt l'esprit dérouté pensait à un comptoir antique, ou à une cité médiévale. L’île exhalait un parfum de république de flibustiers qui se fût endormie, mais des détails ne cadraient pas. Les gens de Guama s’apparentaient à un peuple des Antilles, mais ils semblaient tomber d'une autre étoile.
La couleur de leur peau – puisque cette sorte de choses importe à certains – était indéfinissable, parfois ivoirine, parfois presque bleutée, et parfois encore entre cannelle et cacao, mais le plus étonnant était que, pour beaucoup de personnes, cette variation se manifestait sur chacune d’entre elles, parfois du matin au soir. L’humeur, également, semblait influer sur la teinte, et cacher ses sentiments pouvait paraître un défi.
Où nos voyageurs étaient-ils donc transportés ? Et quand ? La placidité de l'accueil qui leur avait été réservé n'était-elle pas de pure façade ? N’allait-il pas se dévoiler derrière la trop aimable apparence, une présence aux intentions plus méchantes ?
À ces questions qui semblaient préoccuper les Blancs, s’ajoutaient celles qui agitaient Capitaine-Papa, derrière son masque impassible : Que cherchait donc le jeune homme blond ? La nouveauté ? Le risque ? Un trésor peut-être ? Quelque chose de plus ? Jusqu’où entraînerait-il ses compagnons ?

Au fond d’une vallée montant en épi vers des plateaux, la résidence du Signour de Michemin se dérobait aux regards des citadins. D’abord, on traversait un marais étroit, couvert de cyprès noirs, mantillés de fils de Déesse qui retenaient l’humidité marine sur une courte profondeur. Entendant les hommes venir sur le sentier surélevé, de rares alligators poussaient leur aboiement sonore. Puis s’ouvrait une allée bordée d’agras immenses, aux feuillages en ombelles superposées, qui montait vers un plan d’herbages où l’on découvrait un château cubique, adorné de quatre tours pointues, de guingois. Un muret quadrangulaire l’entourait comme une forteresse naine, bizarrement étreinte et couronnée d’une suite de figuiers maudits, écoulant sur la pierre leurs racines aériennes comme autant de poulpitudes alanguies, de langues de guimauve végétale érotomane. Ces végétaux voluptueux, mauditement bien nommés, avaient à peine épargné la porte majestueuse en dévorant les lions hiératiques qui la surmontaient, et figé entre leurs bras ligneux un ultime battant rouillé qu’ils dissolvaient paresseusement au long des années.

Prévenu par son jardinier Pimlic, le Signour vint à la rencontre des nouveaux venus. C’était un homme grand et maigre, à la mâchoire carrée. Sa chevelure noire abondante et quelque peu graisseuse tombait, raide, sur une chemise de cuir laquée par l’usage. Il s’adressa à Chef dans la langue de ce dernier. Les Indiens suivirent le mouvement, saisissant quelques bribes de la palabre entre les deux hommes. Le Signour avait embrassé Chef avec un peu de froideur, et l’entraînait vers le perron. Pimlic, le front plus ridé que jamais, rattrapa Païcou qui partait en exploration parmi les coucules, les paquerêts, les trompettes des anges, et les salges géantes du potager.
— Veuillez sortir de l’ouche, chuchota-t-il, je ne veux point qu’on écrase une jeune tige innocemment poussée près d’un bord.
La passion de Pimlic allait d’abord aux fleurs éclatantes et charnues de la région : passiflores, légères cléomes de toutes sortes de pourpres, boulets de canon explosés en rougeurs et bulles d’or, lianes de jade, merveilleux doigts pointants de balisiers, queues touffantes de chat, hélices de frangipane, bataillons tremblants du bombax, anthuriums obscènes présentés par leur langue feuillue, fanfares aériennes de Bougainvillée, roses de porcelaine, grenadiers rouges à peine défripés, et des centaines d’autres encore.
Avec le temps, le brave homme devait apprendre à respecter le jeune Indien en matière de Simples, car Païcou appartenait à une lignée d’herboristes, et sa mère, Managora, l’avait élevé dans l’intimité des plantes utiles ou dangereuses.
La compagnie entra dans un vestibule sombre et frais. On se rendit au salon occidental aux poutres peintes et aux fenêtres de hauteur démesurée. De loin en loin des chandeliers en fer étaient plantés dans les murs. Ils arboraient l’écusson aux sept joyaux, dont on pouvait supposer qu’ils symbolisaient les îles de Guama.
Capitaine-Papa vivait dans la simplicité de la forêt, mais il avait visité de grands bateaux et des cités coloniales, telles Managua-la-splendide ou Tocaïa Grande. Il remarqua l’absence de meubles, sauf quelques chaises dépareillées et un buffet rustique poussé dans un coin. Sur la terrasse prolongeant la façade tournée vers la montagne, une table était dressée à l’ombre légère d’une tonnelle. Des mets appétissants y attendaient les hôtes, car le Signour, bien qu’il fût pauvre, souhaitait leur faire honneur.
Pendant le repas arrosé d'une vieille annelle brune, Capitaine-Papa s’assit à côté de Pimlic afin de suivre la conversation entre les maîtres. Le Signour répondait au nom ronflant de Phial d’Atoy de Parinofle. Il se répandit sur les malheurs de sa vie. Et bientôt l'on sut tout de lui.

Un soir, d’aimables clients du Marin Pieux lui avaient proposé de jouer. Comme cela, pour combattre l’ennui. Pour quelques fufes symboliques. Trop tard, il avait compris que ces tricheurs expérimentés ne s’étaient pas levés pour aller se regarnir en chiques, mais qu’ils s’étaient évaporés une fois plumé le crédule. Rentré au château sans un liard, il avait aussitôt perdu le reste, qui appartenait de droit à son épouse Misigraine de Sisipare, noble dame d’ascendance clotonoise. Après une scène épouvantable, elle s’était embarquée avec armes, bagages, valets et gouvernantes, pour retourner chez son père.
Phial avait suivi jusqu’au quai le déménagement de la dame, abreuvant d’insultes le capitaine du galion clotonois convoqué en rade de Michemin pour ramener Misigraine et ses meubles.
L’homme de mer, impassible en apparence, dépêcha plus tard trois marins pour corriger le Signour. Mal leur en prit : rude combattant, Phial les dérouta à mains nues, brisant leurs coutelas et les raccompagnant à la nef à coups de bottes au train. Toutefois, bien qu’il eût apprécié de les pulvériser, il ne pouvait risquer de voir le bourg bombardé, ni de déclencher un incident diplomatique irréparable. D’un côté, il enrageait du départ de la femme et du confort, mais de l’autre il était soulagé d’une épouse acariâtre et probablement stérile, bien qu’il reconnaissait n’avoir pas accompli d’efforts démesurés pour obtenir d’elle un héritier. Phial avouait d'ailleurs courtiser des femmes du pays. Il avait un faible pour Ouinia la bonne hôtesse de l’auberge, veuve allègre et ancienne amie d’enfance. Cela limitait les risques, car sa noblesse ne le protégeait pas contre un mari jaloux, embusqué dans les agras, et dont la tirapelle à grenaille ne lui laisserait pas le temps de prouver sa grande bravoure.
Le château fut donc nettoyé de son contenu jusqu’à la pendule et son napperon. La digne -et irascible- dame claqua enfin la porte vermoulue derrière elle, embarqua sous escorte, et disparut dans le ventre du galion qui prit le large aussitôt, cap à l’ouest. Les coups de pieds dans la muraille étant indignes et inutiles, Phial se réfugia au fond du baldaquin, pour y demeurer une semaine entière, n’acceptant d’autre visiteur que son fidèle Pimlic.
Le jardinier le réveillait avec du jasmin d'Arabie et des compresses d’eau de chiroine « à appliquer sur les yeux pour obtenir un rajeunissement cérébral », affirmait-il. Il se peut qu’il ait eu raison, car au matin du septième jour, Phial s’éveilla de si bonne humeur (après avoir massacré en rêve la famille de Misigraine) qu’il bondit de sa couche, réclamant son épiarque (longue arbalète aux carreaux comme des rasoirs) pour chasser la brenèle. Pimlic, tout heureux, lui apporta l’arme, en lui conseillant de se ménager pour “la convalescence.” « Malade, moi ? » gaussa Phial qui enfourcha Taradelle, sa cannasse fauve, traversa les cacaoyers, et partit droit dans le bois. Il y courut jusqu’à la nuit et revint bredouille, béat et fourbu, tenant le jument par le licol, fumante et tremblante, malgré sa légendaire robustesse .

Phial s’ensauvagea chaque année davantage, et devint chasseur émérite. Il bravait les bêtes puantes des pentes du mont Wino, à parfois plus de dix jours de chez lui. Bien qu’il eût pu vivre du produit de sa chasse et du potager de Pimlic (qui élevait aussi quelques cabrasses et une dizaine de poules d'Ardilonne, aux oeufs volumineux), Phial se ressentait de son extrême pauvreté. Il n’avait pas une Fufe (la monnaie clotonoise en vigueur à la Majeure, malgré le maintien officiel du Liard local), et s’était offert le luxe de renvoyer à sa légitime propriétaire, Misigraine, un grand hochet d’or et de platine aux clochettes d’argent et au manche ouvragé de nacre de Slupine. A vrai dire, cet objet puéril lui répugnait, dont sa femme n’avait pu se défaire (elle préférait dormir avec lui qu’avec son époux : étonnant qu’elle ait pu l’oublier derrière elle !). Mais il l’aurait sans doute vendu pour un bon poids de pièces de plomb. L’honneur l’avait emporté. D’ailleurs, s’il devait un jour refaire fortune, il s’était juré de ne plus boire, ni jouer ou se battre comme un soudard dans les ruelles de Michemin. Quoi que... tuer de temps à autre un malpinguot entretînt une légende de guerrier redoutable, utile pour maintenir sa fonction précaire auprès de ce vieux cochon de gouverneur de l’île.

Au détour d’une phrase, les voyageurs apprirent ainsi que la véritable autorité était le gouverneur Paraday Principus Mungabor, délégué général de la république de Clotone. Il vivait dans son lointain palais de Trigone, sur la côte Nord, et n’intervenait jamais dans les affaires locales. Mais il s’informait des événements les plus futiles et ne manquait pas de rappeler cette subtile surveillance à Phial et aux autres hobereaux à chaque fois qu’il les convoquait (une ou deux fois par an) pour des agapes amicales... mais obligatoires.

« Voila, Amis étrangers, quelques uns de mes heurs et malheurs », dit pensivement le Signour Phial.
Il s’ébroua, redressant sa puissante carcasse.
« Mais je vous ai assez importuné, et je ne remplis pas mes devoirs d’hôte ! Bien sûr, vous dormez ici ce soir. Pimlic a préparé la chambre verte, la seule qui n’ait pas été mise à sac par Misigraine. Quant aux gens de votre escorte, ajouta le gentilhomme en désignant les Indiens, des litières ont été montées pour eux dans la bibliothèque.
— Nous ne voudrions pas abuser de votre hospitalité, dit Chef.
—Vous n’abusez aucunement. Je souhaite m’entretenir davantage avec vous. Peut-être pourrons-nous trouver un intérêt commun, échanger des biens ou des idées. Car vous me voyez prêt à toute action qui pourrait m'enlever à cette ennuyeuse solitude. »
Phial d’Atoy de Parinofle se leva dignement, invitant Chef à le suivre dans le salon aux lambris boursouflés. L'humidité y était tempérée par une flambée de bûches d'agra sec. Le groupe d’Indiens lui emboîta le pas, suspendus à la traduction de Pimlic.

« A propos, Monsieur l'Étranger, dit le Noble, que nous vaut l’honneur d’une telle visite ? Quelle force vous a-t-elle poussé à braver les dangers formidables qui séparent Outremonde de notre petit archipel ? Fuyez-vous une mortelle menace, comme nombre de marins qui échouent sur nos rivages ? »
Chef ne répondit pas sur le champ. Les yeux rivés sur la flamme, il retenait des émotions contradictoires. Puis il s’exprima doucement :
« Cher hôte, je ne vous cacherai pas que la découverte de votre... monde m' est une surprise merveilleuse. Je l’attendais, la désirais, et ce voyage a été enfin possible grâce à nos talentueux passeurs. Il m’est difficile, en revanche, de vous dire ce que j’y suis venu chercher. La chose n’est pas claire à mes propres yeux. Il me faudrait du temps pour vous exposer mes motifs. Peut-être le ferai-je plus tard, dans d'autres circonstances. »
Il soupira, et poursuivit :
« Dans l’immédiat, j’aimerais me rendre à Clotone, dont j’ai cru comprendre, d’après les dires de Pilco, le gardien des portes de la ville, qu’elle est “l’île capitale” de l’archipel.
— C’est exact, acquiesça Phial.
— Je pense y rencontrer des savants qui pourraient m’aider dans certaines recherches.
— A Clotone ? Mais c’est une excellente idée, cher Étranger. Vous y verrez ce que vous souhaitez, du plus sublime au plus dangereux... Ce projet, je dois dire, rencontre chez moi un certain désir de voyage. »
Soudain inquiet de ces propos, Pimlic laissa échapper cuillers et fourchettes.
« Oui, continua Phial, je me demande si l’idée de vous accompagner à Clotone ne serait pas à caresser. D’autant, ajouta-t-il, que vous pouvez avoir besoin d’un guide dans les jungles de la Majeure.
—Le plaisir serait pour nous, fit Chef, jouant de la botte avec des branches carbonisées.
— Eh pour moi donc ! Enfin de l'air !
— Mais vous étiez encore à la chasse hier ! explosa Pimlic. Je n’ai même pas eu le temps de nettoyer les tirapelles.
— Tais-toi, paldiguot, et ne me fais point enrager ! cria Phial, qui se calma aussitôt pour sourire à Chef.
— Oui, mieux je considère l’idée, et davantage elle me ravit. Enfin libre ! Plus de château, plus de valet grincheux, rien que l’aventure, le gibier, l’eau fraîche, la nuit étoilée comme ciel de lit ! »

Ayant affiché son désintéressement stoïque, Phial ne cacha pas à ses hôtes, qu’il attendrait d’eux quelque soutien, ne serait-ce que pour financer la couverture d'une tourelle dont le toit s’était affaissé. Sans plus de manières, Chef lui demanda à combien il évaluait le service de les mener à l’embarcadère de Zigône, de l’autre côté de l’île, car il souhaitait se rendre à Clotone aussi vite que possible.
« Combien avez-vous dans votre bourse ? lui répondit du tac au tac le maigre sire, d’un ton dégagé.
Chef, quelque peu surpris, protesta :
« Ah Monsieur, vous ne sauriez estimer votre prix à l’aune de nos possessions, mais plutôt à partir de la valeur de cette tâche dans les parages circonvoisins. Ce serait, à n’en pas douter, une méthode plus juste que de nous estourbir au dernier sou. Ne pensez-vous pas ?
— Eh ! Signour, répartit l’autre, imperturbable, je vois que vous vous offusquez, et ne saurais vous en blâmer. Cependant, vous ne devez pas m'imputer d’intention roublarde ni malfaisante. Je n’ai pas idée de ce que je puis obtenir de vous, n’ayant encore jamais marchandé mes connaissances de la forêt. Je vous demande de quelle richesse vous disposez, non point pour vous imposer un chantage, mais pour me représenter ce que je puis espérer, sans vous dépouiller des ressources d’un long voyage.
Notez cependant, ajouta-t-il, les yeux réduits à des fentes, que si j’étais un bandit de grand chemin, je ne vous poserais pas la question ...
— Ah non ?
— Bien entendu, je vous prendrais la bourse et la vie, et tout cela sans compter ...
— Voyez-vous cela ! »
Capitaine Papa remarqua à cet instant que leur hôte, qui avait arboré jusque là une coloration dermique oscillant tranquillement entre le beige ensoleillé et le cuivre modérément astiqué, avait opté pour un battement plus rapide de gris-cendre et de brique brûlée, qui le parcourait de haut en bas, si l’on en jugeait au visage et aux mains.
Bien qu’il ne fût pas favorable à la perspective d’un périple épuisant, Pimlic – entre le jaune et le verdâtre - admettait le bien-fondé de la proposition de son maître. Mais l’âpreté de ce dernier pouvait faire capoter la transaction et il prit vivement la parole :
« Excusez, insignes étrangers, les façons du Signour Phial, dues à sa solitude et au genre provincial de notre petite ville. Toutefois, je peux en témoigner, son intention est pure. Vous voyant dans l’embarras, je vous soumets une autre manière de compter. Voici : ordinairement, mon maître rapporte de ses chasses de quoi nous nourrir pour quinze jours et nous vêtir pour plusieurs mois. Si je devais me procurer l’équivalent au magasin général de Michemin, ou bien même auprès des trappeurs du marché de plein air de Thécuman (vendredi), je devrais, au bas mot, me démunir de quinze mille liards, soit quatre cent Fufes clotonoises, êtes-vous d’accord, Maître Phial ? »
Le Signour de Michemin acquiesça sans réserve et redevint tout uniment couleur cèdre paisible.
« Eh bien, poursuivit le jardinier soudain stabilisé dans les teintes célestes, voila un avis désintéressé. Mais nous devons soutenir ici la survie non pas de deux hommes frustres, mais de six personnes, dont certaines habituées à des mets délicats.
— S’il s’agit de nous, c’est excessif, coupa Chef. Nous mangerons comme les autres. Par ailleurs, la présence des Aruyambi n’est peut-être plus requise, si nous sommes en votre compagnie : ce qui ferait trois personnes en moins.
— Je vous arrête , dit Phial, les Aruyambi peuvent être utiles pour la chasse et la pêche, surtout dans les marécages de l’Ouest. Avec leur pratique, nous ne perdrons pas de temps en route. De plus, la région est moins que sûre, et la rumeur courant sur deux Blancs fort riches peut ajouter au danger.
— Mm... Ceci pourrait nous convaincre de rester avec nos clients », avança Capitaine-Papa qui consulta ses compatriotes du regard. A voir l'oeil brillant de Païcou et la lueur amusée dans la pupille de Arcomo, rajeuni de vingt ans, il n'hésita pas.
« Puisque le danger semble réel, notre devoir nous est dicté : nous restons avec vous, au moins pour la traversée de cette île.
— Merci mon ami ! dit Chef, je n'en attendais pas tant de vous.
— Bon, soupira Pimlic, la question semble réglée. Nous parvenons à deux mille quatre cent bonnes Fufes de Guama, ou quatre vingt dix mille Liards de La Majeure. Soit, je crois, trente de ces pièces d'or à l'effigie de l'aigle qui s'échangent dans votre monde. »
Il y eut un silence, seulement interrompu par les mastications bruyantes de Brute rongeant un os de chniarque.
Finalement, Chef tendit une main ouverte à Phial :
« Ne chicanons pas... Je m’en voudrais d’en rajouter à votre situation précaire. J'ai moi-même un château dont la toiture a été enlevée l’an passé par le vent du Nord.
— Alors, vous êtes aussi un Signour, mon ami ?
— En quelque sorte, oui, mais guère plus fortuné que vous...
— Sacremiole ! Appelez-moi Phial, fit le nobliau ému, en tendant à Chef une paume large comme une planche à pain.
— Et moi, Augustin... grimaça aimablement Chef, la main broyée.
— Quant à moi, fit Brute, souriant de toutes ses dents, je suis Jean…

En entendant ces mots, Pierre Boucquard, tout endolori qu’il fût de dengue ou d’une autre fièvre inconnue, se dressa brusquement, tel le ressort décidant de passer à travers le matelas.
— Quoi ? Répète ! aboya-t-il fort irrespectueusement à l’adresse de Tabiraho.
— Répéter quoi ?
— Mais les prénoms de tes deux bonshommes, sacripoile !
— Ah oui : Augustin et Jean, si j’en crois ma mémoire du témoignage de mon Aieul qui…
— Mais justement, s’écria Pierre enthousiasmé. Même si ta mémoire te trompait ou si Capitaine-Papa n’avait pas rapporté fidèlement son périple, jamais ces deux prénoms, précisément, n’auraient été prononcés !
Le vieil Indien découvrit seulement un ou deux chicots, façon de montrer qu’il demeurait perplexe face à l’émotion excessive de son hôte. Pierre renonça à lui expliquer, mais il était maintenant convaincu que le récit de Tabiraho relatait bien les aventures d’Augustin Coriac, et de son fidèle compagnon Jean Latoile, dont il cherchait la trace depuis des mois. Ou du moins fort peu de doute subsistait.

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°

L’affaire conclue, continua Tabiraho, on se leva de table. Pimlic montrerait à chacun où dormir, et l’on se donna rendez-vous le lendemain, pour préparer l’expédition. Plusieurs, cependant, ne manifestaient pas d'empressement à se mettre au lit.
« Venez, dit Phial à Augustin, je vais vous montrer mon observatoire. »

Capitaine-Papa s’invita et suivit les deux hommes dans la spirale d’un haut escalier de mahogany, qui déboucha au sommet d’une tourelle. La terrasse de pierres bleues était couverte, non d’un toit pointu comme les trois autres, mais d’une coupole percée d’un rectangle, pour le passage d’un télescope astronomique. Nul instrument de cette sorte n’était visible au dessous de l’ouverture. En revanche, plusieurs lunettes reposaient sur de fins trépieds, l’objectif pointé sur autant de caps différents, vers le large.
« Si vous regardez dans la première lunette sur la gauche, dit Phial, vous pourrez voir les remous du grand Dragon.
— C’est vrai, constata Augustin, mais je croyais qu’il avait disparu ...
— Pas du tout, jeune homme. Vous avez eu la chance de pouvoir le quitter dans une zone où il se dilue en se mélangeant à des eaux froides. Ensuite, il repart de plus belle et donne lieu, au delà d’un grand banc de sable, à l’un des tourbillons les plus effroyables qui existent dans notre monde et probablement dans le vôtre.
— Puis-je le voir d’ici ?
— Regardez donc la seconde lunette. »
Au bout d’un moment, le jeune Blanc s’écria :
« Je le vois... Un véritable entonnoir au milieu d’un lac de brumes vertes ! Il doit être gigantesque, si nous le percevons aussi grand à une distance qui doit être considérable...
— Trente miles marins, environ, dit, impassible, le Signour de Michemin. »
Capitaine-Papa voulut à son tour regarder dans l’instrument étrange. Ce qu’il y vit le fit frissonner rétrospectivement.
« Si nous n’avions pas mouillé près de la grande plage de votre île, nous allions à une mort certaine... Mais comment vous rendez-vous sur les îles montagneuses dont on voit la ligne de crête, à l’Ouest ?
— Lario et Draco ? Eh bien, nous nous y rendons peu, et jamais à travers ces parages. Nous évitons la zone de calme où vous êtes arrivés, car elle est temporaire et capricieuse, souvent couverte de brouillards dangereux. Il faut passer par un point situé au Nord-Est d’ici, en face de Lario à l’Est, et de Clotone, à l’Ouest. Mais je dois dire que nous sommes plutôt protégés par le grand Dragon et par l’Emphale (c’est le nom du tourbillon géant), car les gens de Périache, de Draco et de Lario, de l’autre côté du courant, ne sont pas des plus pacifiques... La violence des éléments qui nous en sépare a donc un bon côté : nous ne sommes pas dérangés par leurs menées guerrières, des flibustes sanglantes ou de terrifiants prodiges.
— Je suppose que vous possédez quelques lumières sur la nature de ce courant marin, dont la dimension est hors de proportion avec ce qui se rencontre ailleurs, sauf peut-être, au large du Cap Horn.
— Pour être honnête, Augustin, je vous avouerai mon ignorance dans le domaine maritime. Bien que j’ai combattu autrefois sur des bateaux, je suis un fantassin. La terre est mon domaine de prédilection, et je laisse aux marins le soin de me conduire en sûreté quand je dois emprunter un navire, ce que je n’aime guère.
— Mais que dit-on, sur Guama, à propos de ce qu’est le Grand Dragon ?
— Les tavernes regorgent d’idées plus farfelues les unes que les autres. Je vous conseille de ne pas trop leur prêter foi. L’homme qui connaissait le mieux les courants de l’archipel était mon oncle, Karool Jion de May —paix à son âme—. C’est lui qui a construit l’installation où nous sommes. Il a fabriqué de ses mains la plupart des instruments de cette terrasse.
— Cet oncle a-t-il partagé avec vous des informations ?
— Certes, puisque c’est lui qui m’a élevé ! Mais il était toujours prudent avant d’affirmer quelque chose.
Descendons, maintenant, ajouta le Signour de Michemin, la nuit n’attend plus que nous... »
Pensif, il précéda ses hôtes vers l’ouverture du campanile qui abritait l’escalier, où il marqua un temps d’arrêt.
« Il y a une chose que j’ai toujours entendu dire par l’oncle Karool, c’est que le grand Courant était l’ami du grand équilibre.
— Le grand équilibre ? »
Phial haussa les épaules.
« Faudrait-il que je vous explique tout notre monde en quelques heures ? Nous avons le temps, Diablecruche ! Vous devriez aller prendre du repos. Mais si vous tenez à en apprendre plus sur les mystères de nos courants, je vous incite à consulter les ouvrages que mon oncle Karool a rassemblés dans la bibliothèque.
— Je vous remercie de votre proposition » dit Augustin, les yeux brillants.

La nuit venue, les trois Aruyambi s’étaient allongés l’un contre l’autre sur des tapis de soie moisis, dans l’allée centrale de la bibliothèque du château. Mais ils ne dormaient guère. Sans qu’ils se l’avouassent, ils étaient un peu effrayés par les anges de bronze soutenant les balustres des rayonnages autour de la salle, un éternel sourire figé sur leurs lèvres décolorées. Leurs visages verdis aux expressions énigmatiques, que la flamme changeante des chandelles faisait varier insensiblement mettaient les Indiens mal à l’aise. Les milliers de vieux livres gonflés et pourrissants, suspectés de contenir des manifestations immémoriales de l’esprit humain, les angoissaient encore davantage.
« Capitaine-Papa ? chuchota Païcou.
— Oui, jeune homme ? répondit l’interpellé d’une voix qu’il voulait paisible.
— Crois-tu que des démons vivent dans ces livres, et que ces anges les empêchent de sortir ?
— Je ne sais pas. Je pense plutôt que les paroles qui dorment sur le papier sont mortes sans le savoir. Même si quelqu’un les lit pour les réveiller, elles n’ont plus le moindre sens et s’envolent alors comme ces anges muets. Elles sortent par les fenêtres, par les cheminées, et deviennent nuées. Et puis, pfuit, plus rien qu’un peu de bruit...
— Ah ?
— Tu peux dormir tranquille, elles ne te réveilleront pas.
— Ah bon ! » dit Païcou, et, confiant, il s’endormit.
Seul Capitaine-Papa continua à veiller, l’esprit préoccupé. Il devait s’avouer qu’il ne s’attendait pas au genre de périls qui se profilaient ici. Il lui était déjà arrivé de côtoyer des bandits capables de tuer un homme à la moindre contrariété, et des épaves humaines cirrhosées très capables de mourir au moindre battement de cil. Mais il n’avait encore jamais rencontré de noble chasseur vivant en un château, doté d’un nombre aussi considérable de livres, et d’un caractère aussi changeant que la couleur de sa peau. Il se demandait si leur compétence à jouer de la sarbacane aussi bien que de la flûte de bambou serait bien utile au cas où l’irascible personnage se fâcherait contre les Blancs. S’il devait y avoir une déroute, le déshonneur serait si grand que les Aruyambi seraient contraints à l’errance interminable, car ils ne pourraient rentrer chez eux, sauf pour y mourir de honte.

Soudain, des craquements se firent entendre. Le parquet antédiluvien avait encore la force de se rebeller et signalait une présence. Une ombre tremblotante s’allongea, enveloppant une lueur rougeâtre, et joua sur les couvertures armoriées d’or. Elle devançait la bougie que portait une silhouette masculine sortant d’une petite porte latérale. Se seraient-ils éveillés à ce moment, ses compagnons auraient aussitôt reconnu l’homme intéressé aux livres de son hôte.
Augustin — car c’était lui — fit le tour de la vaste pièce, visiblement insatisfait. Il grimpa l’escalier en colimaçon qui conduisait au deuxième étage de rangées, et tomba en arrêt devant un rayon chargé de volumes géants, de rouleaux scellés, et de cartons pleins de feuilles manuscrites. Il posa la chandelle sur une tablette et dégagea un massif in-octavo, qu’il porta dans ses bras jusqu’à un lutrin de fer forgé. Puis, il souffla pour en exprimer la poussière et l’ouvrit, à la page marquée d’un premier onglet de cuir noir.
Tard dans la nuit, il lut, relut, prit des notes, recopia des passages et des dessins. Capitaine-Papa l’entendait marmonner doucement, et parfois s’exclamer à mi-voix.
Chef parvenait-il à déchiffrer les langues anciennes de l’archipel ? Que cherchait-il donc dans tout ce fatras ? Qu’aurait-il pu, d'ailleurs, y découvrir ?
Autant de questions qui n'empêchèrent pas l’aïeul de Tabiraho de trouver enfin le sommeil.



° °

°


Au petit-déjeuner, dans l’immense cuisine aux murs noircis, les tâches furent partagées. Augustin et Phial discutèrent de l’itinéraire. Ils décidèrent l'achat d’équipements et de nourriture pour quinze journées de marche. Capitaine-Papa se chargea de remiser le Doryô, aux soins d’un ami de Pilco, qui possédait une anse privée. Arcomo, accompagné de Païcou, devrait se procurer le matériel de chasse, de pêche et de campement, sans se préoccuper des armes que choisirait Phial pour tuer des bêtes de grande taille. Pimlic, quant à lui, se rendrait à Phtil, le quartier des maquignons, pour y acquérir trois jeunes méyots, sortes de mulets robustes et peu émotifs, ce qui compterait en cas d’une rencontre avec un licadion.
Non que ce dernier fût en lui-même bien dangereux, mais ses feulements rauques avaient la vertu de figer sur place, puis de faire déguerpir tous ceux — humains ou animaux — qui l’entendaient. Plus d’un trappeur avait ainsi perdu son équipage, la montures affolées prenant la poudre d’escampette en laissant sombrer leur maître au milieu d’une mer végétale.

La résidence signouriale s’animait comme par enchantement. Paysans et artisans y déposaient vivres, armes et outils. Les membres de l’expédition s'affairaient entre Michemin et la noble demeure. Parfois désoeuvrés, Augustin et son énorme compagnon déambulaient en ville, dînant soit au “Marin Pieux”, soit au “Crocaster Blanc”, taverne à l’ombre d’une tour de l’enceinte. Ils flânaient sur le marché où maints objets s'échangeaient : conques et calebasses, flotteurs d’algues (qui servaient de fioles médicinales), poissons séchés aux gueules déployées, mille et un colifichets tressés ou enfilés à partir de coquillages minuscules, étincelants comme des pierres précieuses.
Augustin et Jean étaient indifférents aux étalages, excepté aux chiques de choulcave ou de tabac qu’un vieillard présentait sur un tabouret. Augustin en acheta quelques pincées, enveloppées dans du papier huilé. En revanche Arcomo, le marin avisé, devait retenir Païcou émerveillé par les présentoirs des apothicaires : jus d’anacardier pour calmer l’ivresse en un clin d’oeil, amande pilée de coucule pour redresser l’organe masculin épuisé par plusieurs batailles d’amour, gorge de crapaud-buffle pour les brûlures, grains de chayote pour la beauté du teint, gombos sêchés, etc. Il aurait volontiers succombé au charme d’un bonimenteur.
« D’ailleurs, dit Arcomo, que donnerais-tu en échange ?
— Ah, Sage Oncle, fit Païcou, observe les regards de convoitise que suscitent les boucles de nos ceinturons.
— Oui, rétorqua Arcomo narquois, et je te vois tenant ton pagne à deux mains lorsque nous rencontrerons l’un des animaux féroces qui font la réputation de cette contrée... »

Phial prévint son hôte qu’il désirait lui montrer le maniement de quelques armes. Augustin le rejoignit dans la salle de combat, et ils firent des passes, pour évaluer l’habileté de chacun. Trois ou quatre échanges (dont une botte de Vincennes, fort inattendue pour le Signour) suffirent à élever leur estime réciproque. Presqu’essoufflé, et arborant une belle teinte de laitue, Phial s’écria :
«Voila un bretteur ! Point n’est besoin de croiser davantage le fer. Venez en ville, nous allons boire au départ des meilleurs guerriers de l’île. »
Sans vouloir contrarier son hôte, Augustin lui demanda s’il était avisé d’avertir la population de leur voyage. Phial le pria de se départir de toute inquiétude :
« De toute façon, bon compagnon, Pimlic et vos trois amis ont déjà transmis à la ville entière les détails de notre projet. A cette heure, le gouverneur est au courant, à l’autre bout de l’île. Il est au contraire important que nous partions publiquement, et que je puisse afficher mon retour comme probable.
— Et bien, soupira le jeune Blanc, allons boire.
— Oui, renchérit Jean, ne tardons pas... »




° °

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III.
La forêt de Wino


Vint l'aube du départ, déjà toute bruissante d'oiseaux affairés. Les membres de l’expédition se retrouvèrent en cuisine, autour d’une boisson tonique. Pimlic fit d’ultimes recommandations au cousin bossu qui allait garder le domaine pendant son absence, accompagné de sa femme et de grands enfants dépenaillés. Dans l’excitation et la bonne humeur, tout le monde se rendit sur l'esplanade où les méyots attendaient, attachés à des anneaux. Pimlic et Jean attelèrent les bêtes à deux chariots emplis de montagnes d'objets. Capitaine-Papa et les Indiens les aidèrent, sans trop s’approcher des animaux dont ils ne connaissaient guère les réactions. Augustin monta sur le magnifique cheval pie, très nerveux, que lui avait offert Phial et qu’il avait eu l’occasion de maîtriser depuis deux jours, tandis que le Signour de Michemin se contentait de sa vieille Taradelle, infatigable et immortelle, assurait-il.

Quand on ouvrit les portes du rempart extérieur, le jour n’était pas encore levé au dessus du plateau. Au carrefour, il fallut forcer les chevaux à droite, vers la forêt, car ils préféraient l’itinéraire qui descendait en ville. Ils protestèrent à grands frémissements de naseaux. Les méyots, innocents, empruntèrent sans broncher la piste montante et crevassée. Leurs muscles saillants enlevèrent sans effort la charge brinquebalante des charrois.
Au delà des herbages, on pénétra sous les agras, hautes colonnes écailleuses aux chapiteaux démesurés, formant un entrelacs de mains géantes, très loin au dessus des petits hommes cheminant entre leurs racines. Les pas des chevaux et des hommes s'assourdirent sur les larges feuilles déposées au pied des troncs moussus. Quand le soleil joua au travers des vertigineuses ramures et des tombées de lianes, le regard porta loin entre les fûts, malgré les buissons de fragans qui poussaient sous leur ombre, tels des nains agressifs. Dans les clairières ouvertes par des arbres abattus, parfois encore retenus par des cordes amoureuses, se regroupaient des Purpurils, abrités dans les yeux morts des souches, avant que les voraces termites ne les leur disputent, pressées de faire retourner le bois à l’humus afin de reproduire le sol de cette forêt toute en chevelure. Les Becs d’Ivoire, intimidés, n’osaient pas frapper les écorces de leur marteau rapide et regardaient marcher les intrus, leur houppe repliée en arrière. Une fois passée la caravane, ils reprenaient leur discrète conversation en morse à travers la sylve muette.

Un gros croback troua le ciel de son battement noir. Il émit un couinement nasal presque humain, vira sur l’aile, et avisa une branche basse à droite du chemin, sur laquelle il se posa, serres en avant. Puis il replia sa vaste envergure lustrée et observa lesvoyageurs, la tête penchée de côté. A son cou, pendait un minuscule cylindre de métal poli.
« Un message du gouverneur » dit Phial.
Il avança la main et le volatile vint se poser sur son poing, se laissant déposséder de son léger fardeau. Puis il s’envola, massif et élégant, et disparut au dessus des arbres. Le Signour dévissa le bouchon de métal et saisit le fin papier roulé.
Augustin observait du coin de l’oeil. Il vit le visage du Nobliau virer au gris perle puis au pourpre saumoné avant de revenir à la normale.
« Des ennuis en perspective, Signour Phial ?
— Oh, maugréa l'intéressé, seulement d’ennuyeuses obligations...
— Voulez-vous dire que nous devrons vous accompagner dans une visite au gouverneur ?
— Vous avez deviné, Safoinvert ! s’étonna Phial, haussant les sourcils . Votre gouverneur, informé par des gens à son service, est légitimement intéressé par cette étrange caravane. A moins que ce genre de passage ne soit fréquent.
Phial haussa les épaules et répondit d’un ton maussade :
« Mungabor est intrigué par la description qu’on a fait de votre compagnie. Mais d’autres étrangers circulent sur l’île, n’attirant qu’une surveillance discrète. Hélas, c’est à moi qu’il en veut. Le gouverneur sait que je suis en route avec vous pour Clotone. Dans son esprit, je ne puis me rendre à la capitale que pour participer à des intrigues politiques. Nous entrons dans une période d'effervescence électorale, et Mungabor cherche à exercer un contrôle sur les événements. Je suis sûr qu'il va me sermonner et me charger de missions diverses auprès du Villacopat.
— Qu'est... le Villacopat ?
— Disons qu'il s'agit de la haute administration de tout l'archipel, dont Paraday Principus Mungabor est l'instrument sur La Majeure. C’est un homme très méfiant. Même si je le persuade que je ne monte en ville que pour chercher femme, je ne le convaincrai pas que ce projet soit strictement privé. Il souhaitera obtenir des précisions sur mes visées, car toute alliance noble entre ici et Clotone pourrait modifier les équilibres politiques, voire mettre en cause sa propre position.
— Comment cela ? s’étonna Jean, dévoilant un intérêt inattendu pour la chose politique.
— Imaginez que je veuille prendre femme...
— Ce qui est votre affaire, et ce sur quoi nous ne saurions entretenir d’opinion, fit poliment Augustin.
— Certes, mais imaginez tout de même; et supposez aussi que je trouve une épouse parmi les dames de l’aristocratie de la Ménile.
— Ce projet audacieux semble vous convenir fort bien, fit Augustin, bien que je n'en apprécie sans doute pas toute la portée.
— Ne voyez-vous pas que je deviens, par alliance, le membre d’une force influente ?
— Ah, mais oui ! fit Jean, les yeux grands ouverts sur l’évidence.
— Alors vous comprenez que Mungabor, dont la position sur cette île dépend de la confiance qu’il entretient dans la classe politique de Clotone, conçoive de l'appréhension à l’égard de mes projets les plus intimes.
— Sans doute », admit Jean. Satisfait, il piqua des deux et poussa son méyot en tête du convoi, remuant de profondes pensées. Il disparut dans les méandres du chemin, mais bientôt la troupe le rattrapa, immobilisé devant une bifurcation, au pied du gigantesque tronc écailleux d’un agra millénaire.

Comme Jean demandait s’il fallait s’orienter vers la droite ou la gauche, une voix répondit avec un fort accent créole : « à dwoite, c’est pour le Wino, à gauche c’est pour le cap Chawbin. »
Jean sursauta et faillit aplatir son méyot sous son large postérieur. La bête reprit son équilibre en soufflant avec indignation. Jean se frotta les yeux : un vieil homme vêtu d’une tunique diaprée de motifs rappelant l’écorce... sortait de l’arbre.
« Ah çà ! s’étonna Jean, est-ce là quelque magicien ?
— Non, dit Phial derrière lui, c’est seulement un berger d’alpilons laineux. Le bonhomme doit demeurer immobile pour surveiller ses bêtes, et finit par se confondre avec le milieu.
— Ce mimétisme est efficace, constata Augustin, j’ai vraiment cru qu’il sortait de l’arbre. »
Le vieil homme sourit, et toussota d’une voix érodée par l’habitude de sucer le bambol.
« Non, Signours, je ne peux point entrer dans un arbre. Trop inconfortable. Mais il est vrai que je me revêts de tissus qui wappellent le bois.
— Et pourquoi donc, brave homme, te comporter comme un caméléon ? demanda Jean, les yeux ronds.
— Parce que, Messignours, je ne veux pas être la pwoie d’un crocaster. Ces grands rapaces ne fewaient qu’une bouchée d’un vieillard comme moi, et ma bonne Mariahd sewait peinée de devenir veuve, tout du moins aussi vite. C’est pourquoi elle me twicote des tuniques imitées de la fibre ligneuse. Ainsi, je me confonds avec les arbres. Comme cela, voyez-vous ? »
Le contour de l’homme s’estompa dans l’écorce derrière lui, sauf la tache grise de sa casquette, laquelle, à la réflexion, aurait pu passer pour un noeud du tronc, la visière figurant un champignon de bois. Seule sa voix permettait de situer l’endroit d’où il parlait.
« Mais c’est extraordinaire, fit Augustin, une telle capacité de camouflage... »
On entendit le rire creux du berger caché, puis il décrût. Touchant l’arbre de son bâton ferré, le jeune homme s’assura qu’il n’y avait plus personne; rien qu’une grumeleuse armure d’écailles bien sèches.
« Eh, vieillard, appela Phial, reviens ! »
Un ricanement affaibli courut sur des buissons, en arrière-plan.
« Non, Messignours, je dois chercher une bête égarée... A dwoite, Wino, à gauche Chawbin...
— Cela, je le sais bien, Berger, cria Phial, mais tu pourrais nous renseigner sur les dangers de la forêt. Oh, dis ? Tu m’entends, Berger ?
— L’affaire est entendue, prononça un lointain filet de voix tremblante, l’affaire est entendue. A droite, Wi...»
Plus rien.
« Curieux bonhomme, remarqua Augustin.
— Mais impertinent. Après tout, ces lieux relèvent de ma juridiction. La solitude rend ces bergers un peu fous..
— Mais est-ce bien un berger ? émit Pimlic, songeur. On dit parfois que ces hommes-arbres sont les ancêtres errants de nos ancêtres.
— Farigoules et fibolettes !» s’emporta Phial en éperonnant sans succès Taradelle.

Les voyageurs empruntèrent donc le chemin de droite qui attaquait une raide côte de chapougnets vert-de-gris. Sur le replat, la vue se dégagea au Nord et vers l’est. Le mont Wino apparut comme une dent bleue en arrière-plan des collines dites de Fandarède. A l’ouest, le paysage se partagea en cuvettes semées d’un orge roux, séparées par de petits bois de fragans, dont certains, ayant subi l'incendie, étaient remplacés par des pelouses sèches de chikruas. Bientôt l'on y admira le jeu des oiseaux-sophores, au poitrail étincelant et au bec tel un masque pointu attaché derrière le cou par un noeud de plumes d’or.
Pour déjeuner, la troupe s’installa sur l’herbe. Plusieurs s’abritèrent sous les moroses chapougnets, car des pointes de vent froid mordaient, en descendant du Wino. On dévora les provendes préparées au château, et Pimlic constata que l’estomac des Aruyambi était extensible tant que les victuailles ne faisaient pas défaut. Un fromage entier de Bigroual (un faubourg rural de Michemin, connu pour ses fermes laitières) disparut dans les profondeurs de Païcou, bien que celui-ci semblait n’ouvrir la bouche que pour s'abîmer dans la contemplation des beaux horizons. Capitaine-Papa lui-même témoignait d'un solide appétit, et fit un sort au jambon fumé de trois livres qui pendait au flanc du méyot de Jean.
« La bête est ainsi soulagée de son fardeau ! »
La sentence entraîna l’hilarité de ses compatriotes. Il était entendu que la vraie façon des Aruyambi de se faire payer pour un voyage était de profiter au mieux du couvert offert par les clients.
Pimlic secouait la tête devant l’engloutissement des réserves, mais Phial le rassura en prévenant les Indiens qu’ils devraient, dès le lendemain matin, conduire la chasse et la cueillette. Loin d’attrister les intéressés, cette annonce les réjouit tant que Païcou esquissa une danse des Quinze Soleils, bondissant à en donner le tournis.

La marche reprit. On entra dans la forêt sous-winolle, pour un périple qui devait durer, d’après le Signour, cinq bonnes journées et autant de nuitées. Le sentier plongea. Les animaux furent freinés pour éviter que les chargements ne glissassent sur leurs encolures. Le silence se fit attentif, alors que le chemin se creusait entre des chapougnets plus larges que hauts. Chevauchant de l’avant, Phial de Parinofle donnait l’allure, sans toutefois brider sa monture expérimentée, dont le poil avait pris, à cause de la sueur, un reflet rougeoyant. En passant sous la branche d’un arbre moussu, le gentilhomme se souvint de quelque chose et sourit vaguement. De la pointe de son bâton, il découvrit une plaie de l’écorce, en forme de P et de V un peu boursouflés. Viviane ? Volnelle ? Il ne se souvenait pas très bien du nom des gentilles damoisielles qu’il avait amenées jusqu’ici, jadis, dans un but peu recommandable. Soudain, il se sentait millénaire comme la forêt. A mesure que l’ombre s’épaississait sous la superposition des feuillages, sa méditation s’assombrit.
Phial prit de l'avance sur le reste de la troupe, et mit sa monture au galop, frôlé par les branches basses, volant au dessus des troncs abattus et des ornières grasses. Il parvint à la clairière de Champoulle et tira sèchement sur les rênes de la jument, grisée par la course. Les voyageurs le rejoignirent, anxieux de connaître le motif de cet arrêt.
« Allons-y, mais soyez vigilants. Des dangers peuvent surgir du couvert, aussi bien sous vos pieds que des cimes, par derrière que par devant...
— Pou... pouvez vous préciser, Maître ? » bredouilla Pimlic, la peau parcourue de bandes blanches et jaunes. Le jardinier ne brillait pas par la témérité, et n’avait jusque là accompagné Phial dans ses pérégrinations sauvages que par narrations interposées. Phial ne lui répondit pas. Son regard d’aigle scrutait les frondaisons. La clairière était vaste et lumineuse, peuplée de pins espacés, si hauts que leur plumet sommital s'estompait dans le ciel.
La troupe, inquiétée par les paroles de Phial, se détendit un peu. On se dispersa, se fiant à l’instinct des montures, ravies de baguenauder entre des espèces variées et succulentes. Augustin qui maintenait son alezan dans le chemin s’attira de véhémentes secousses de crinière.
Phial se tourna vers lui, soucieux, et s’exprima à voix basse.
«La forêt aime attraper un isolé, alors que le groupe forme une masse vivante qui l’intimide... J’invite vos compagnons à se resserrer autour de nous. Il le faudra en tout cas avant de pénétrer sous les cèdres, que vous voyez là-bas.
— Bien, dit doucement Augustin, je vais rassembler cette troupe indisciplinée. »
Il fit signe à Capitaine-Papa qui émit un sifflement bref. Aussitôt, Arcomo et Pimlic convergèrent vers lui. Mais Païcou avait déjà pénétré dans la forêt de cèdres, l’arc pointé vers les hautes branches, à l’affût d'un volatile perché. Soudain Phial piqua des deux. Il lança Taradelle à travers les hautes fougères, et se précipita sur Païcou qu’il saisit par les cheveux, le projetant brutalement à terre.
« Qu'est ce que..? » eut le temps de crier le garçon furieux.
Un fracas se fit entendre dans les hauteurs. Quelque chose tombait à l’endroit où il se trouvait l’instant précédent.
Une masse indistincte s’écrasa sourdement au sol, entraînant une guirlande de branches et de lianes de chanvre, suivie d’une pluie de feuilles et de pignes. Cloué sur place, chacun regardait, éberlué, l'objet qui venait de choir comme un énorme fruit sombre, mais qui était peut-être un animal carnivore. Païcou, alerté par un tremblement de la chose, rampait le plus loin possible en couinant. Capitaine-Papa poussait des sifflements d’alarme désespérés, et les Blancs retranchés qui derrière une souche, qui un monticule avaient sorti leurs armes à feu, prêts à mettre en joue.
Mais Phial éclata de rire et descendit de cheval.
« N’ayez plus peur ! Une fois tombé au sol, ceci n’est guère plus dangereux qu’un paquet de chiffons. Le risque d’être enfoncés comme des clous, est maintenant écarté.
D'ailleurs, ajouta-t-il, s’il n’est pas encore endormi malgré sa chute, ce Lourd pourrait nous être assez utile. »
Le signour s’approcha de la taupinière géante qui frémissait devant lui, s’effritant continuellement depuis le sommet. Les mains sur les hanches, il s’écria d’une voix forte :
« Eh, Monsieur Lourd, savez-vous que vous avez failli nous écraser ? »
L’insatiable curiosité de Païcou avait eu raison de sa peur. Il s'était relevé pour observer l’étrange animal, mais fit un bond en arrière quand une main rocheuse détachée du tronc, s’inclina vers lui, puis s’abattit sur des fragans qu’elle brisa comme fétus. Un bruit différent se fit entendre : un glissement râpeux, un frottement de meule évoquant le pleurnichement. Une voix rocailleuse s’éleva enfin d’un renfoncement rectangulaire à la base de la chose :
« Allons bon ! Je me suis encore assoupi. Et me voila par terre, vingt-cinq mètres plus bas. Il va me falloir quinze jours pour regagner mon nid... Je n’ai plus assez de forces en moi... Quelle slurpitude ! »

Phial s’était encore rapproché du météore planté de guingois sur un amoncellement de feuillages. Il l’interpella à nouveau, les mains en porte-voix :
« Bonjour, nous sommes désolés d’interrompre votre repos, mais...
— Quoi ? hein ? gronda la masse en s’ébranlant sur place. Est-ce toi, le vent du Nord qui m’a éveillé en sursaut, me décrochant des cimes ? Ces brises turbulentes devraient être surveillées par les Maîtres... Dès que quelque chose se prépare, les voila qui filent en tous sens, imprévisiblement, et poussent leurs nuées dans les endroits les moins faits pour les recevoir.
— Non, monsieur Lourd, cria Phial, je ne suis pas le vent du Nord, mais Phial de Parinofle, signour de ces lieux... Me reconnais-tu ? »
La légumineuse minérale se tut. Deux morceaux de rochers tombèrent de la face grise, attirant l’attention sur de vagues cavités au regard vide.
« Ah oui ! fit un souffle grinçant s’échappant des dents noires de la bouche-porte. Tu es un humain... Il y a même plusieurs humains qui tremblent sur leurs petites jambes alentour. Allons, j’espère que je n’ai écrasé aucun d’entre vous. J’en serais peiné, car cela arrive trop souvent. Nous irions aux ennuis, je le crains, chuinta la chose tristement.
— Non, non, la rassura Phial, vous n’avez écrasé personne, mais ce fut par miracle.
— Ah bon… (la voix caverneuse semblait presque déçue). D’ordinaire, il y a un écrasé ou deux, dont les pieds dépassent, ou la tête... Mais là, je ne sens rien. Vous avez raison... Je pense qu’il faut s’en réjouir.
— Je le pense aussi, fit le signour de Michemin, imperturbable, mais je me demande pourquoi vous visez toujours si bien quand vous tombez.
— Oh, je n’y peux rien, répondit le Lourd. Mais il y a peut-être une explication simple.
— J’aimerais la connaître, dit Phial.
— Chhh, voyons, voyons... C’est une certaine sorte de bruit qui me fait lâcher prise, et point d’autres. On dirait que le genre en question provient exactement du lieu situé en dessous de moi. Comme si mes oreilles n’entendaient bien que ce qui bruite exactement à l’aplomb de l’arbre où je suis niché.
— Intéressante hypothèse, dit Phial en se caressant le menton.
— Quoi ? fit le lourd.
— Intéressante HYPOTHESE, répéta le signour, plus fort.
— N'est-ce pas ? Mais étrange aussi, car il est sûr que mes organes auditifs ne sont point placés sous mon fondement.
— Probablement non, bien qu’on puisse se le demander en ce moment même, fit le comte de Parinofle à mi-voix, à l’adresse de ses compagnons qui étouffèrent leurs rires.
— Hein ? brama le rocher, qui poursuivit aussitôt : non, mes bonnes oreilles sont situées, très normalement de part et d’autres de mon crâne, lui-même logé dans la partie supérieure de mon corps. Pourtant, elles ne semblent entendre bien que ce qui provient du dessous, ce qui déclenche aussitôt une chatouille à laquelle mes mains endormies ne résistent pas, et se rétractent, en lâchant l’écorce où elles sont plantées... Et alors...
— Alors, vous tombez ...
— Quoi ? Que dites-vous ?
— Alors, vous tombez, répéta Phial.
— Exactement, et le plus souvent, les victimes sont de gros cochons marrons, car je ne me réveille point pour de menues bestioles.
— Heureuses formes de vie, susurra Phial.
— Oui, soupira Païcou, en se frottant la tête encore endolorie par l’empoignade salvatrice. A propos, Signour Phial, je ne sais comment vous remercier de m’avoir sauvé la vie...
— Ce n’est rien, mon petit, mais tu me remercieras plus tard, car j’ai encore affaire avec ce monstre épais, avant qu’il ne sombre en catalepsie. Cher Lourd, continua-t-il à l’adresse de la souche minéralisée, puis-je savoir votre nom ?
— Chbaoum Achoupf, de la tribu des Floconneuses Soeurs... Notre territoire est situé plus à l’Est, avant les premières falaises du Wino, mais j’étais en visite chez mes cousines Dupoids.
— Cher Chbaoum, pourriez-vous nous soulager d'une grande inquiétude, en nous prévenant de la présence de vos congénères dans les environs circonvoisins ?
— Eh bien, sur ce point, je puis vous renseigner : pas un frère ou une soeur dans les alentours, sur des dizaines de lieues à la ronde, et cela de façon sûre. Vous savez que nous disposons d’un sens spécial de la famille.
— Sens de la famille, en quel sens l’entendez-vous ?
— Oh, fit Chbaoum sur le ton du plus profond ennui, il y a l’ouïe, l’odorat, le toucher, et le sens de la famille. C’est bien connu, et parfois fort gênant, surtout lorsque nous voulons nous rencontrer de façon plus intime. »
Il sembla à Augustin que la partie supérieure de la masse informe prenait une teinte de brique rosée en prononçant ces mots, puis cette impression se dissipa, et le bloc rocailleux s’attrista en produisant un son proche de la plainte du vent du Nord.
« Ooh, mais pourquoi évoquer des rêves agréables, alors que je suis plongé dans une si triste condition ? se lamenta le Lourd. Me voila bon pour faire le caillou pendant toute la saison, car je n’aurais jamais assez d’énergie pour retrouver mon nid et chanter l’appel. Je suis vide et délaissé... sans courage pour chercher la groupenouille...
— Ecoutez-moi, dit Phial, voulez-vous que nous vous ramassions de la groupenouille ? »
Un claquement joyeux retentit entre deux lames de silex, dans le fond de la porte rocheuse.
« Vous feriez cela pour le pauvre Chbaoum ? Ce serait évidemment merveilleux. Je pourrais remonter là-haut très vite, et... Mais sans doute vous moquez-vous ?
— Non point, dit Phial, nous le ferons. A une condition...
— Je me doutais bien que cela n’irait pas sans complication, déplora le Lourd, et il se figea dans une prudente expectative.
— Voila, dit Phial, pendant que mes compagnons partent dans la forêt cueillir des tiges de groupenouille, vous allez répondre à quelques questions, et surtout sans vous endormir.
— Ce n’est que cela ! soupira Chbaoum, soulagé, je m’attendais à pire. Je ferai ce que vous dites... bien que je ne puisse vous certifier que je resterai éveillé. Dans notre espèce, l’assoupissement survient sans que nous en soyons prévenus par une langueur prémonitoire.
— Je sais, dit Phial, mais si vous-vous endormez, vous n’aurez PAS de groupenouille. »
Plusieurs écailles de pierre tombèrent du corps grenu.
« Mon corps a bien compris. Dépêchez-vous tout de même, je vous en prie...
— Bien, laissez-moi donner mes instructions. »

Phial convoqua les membres de l’expédition. Il ordonna à Pimlic de décrire la plante recherchée à ses compagnons, puis de diriger une cueillette, ensemble. Après avoir bien observé le premier bouquet, on pourrait se séparer en petits groupes, à condition que chacun ne s’éloigne pas sans marquer son trajet. Les Indiens, déjà entrés en communication avec la forêt, écoutaient ces conseils avec un zeste d’ironie, mais sans manquer de respect. Le mot “groupenouille” ne signifiait rien pour eux, mais Capitaine-Papa attendait de voir le végétal en question, subodorant qu’il s’agissait d’un genre voisin de ce qu’ils connaissaient fort bien en Guyane, à l'ombre des cacaoyers ou des palmiers-de-marais.
Pimlic entraîna la troupe dans le sous-bois, et Phial revint à Chbaoum Achoupf, en espérant qu’il n’ait pas entre-temps plongé dans le plus profond sommeil. Par bonheur, il n’en était rien.

Phial n’avait pas seulement congédié ses compagnons pour qu’ils collectassent le chaume parfumé dont se nourrissait le Lourd, mais aussi pour garder pour lui certaines des informations que ce dernier lui fournirait. Non qu’il se défiât des membres de la troupe, mais il ne souhaitait pas qu’Augustin, ou même Pimlic prissent connaissance de certains faits, avant, du moins, qu’il ait lui-même su comment en tirer parti.
« Que souhaitez-vous entendre, Monsieur l’Humain aux bottes noires ? demanda le morceau de montagne, dans un grincement plus aigu qu’auparavant.
— C’est facile : que raconte-t’on dans la forêt en ce moment ? quels animaux ou quels êtres humains s’y promènent ou s’y cachent-ils ? Bref, je désire savoir quels dangers et quelles opportunités nous pouvons rencontrer dans notre route vers le mont Wino ...
— Bien qu’il me soit pénible de parler longuement, ce qui épaissit mon huile minérale, dit Chbaoum, je vais tenter de vous répondre, en vous contant ce qui m’est récemment arrivé dans cette région du monde, et ce qui m’est parvenu aux oreilles, soit directement, soit via le sens de la famille.
— Eh oui, dit Phial, c’est cela ou PAS de groupenouille... »
La grande main de roche clivée se leva et se rabattit avec fatalisme. Le Lourd se mit à chantonner d'un ton alangui, ponctué de respirations hululantes .
« Comme je survolais les plans de Wols
(car en phase légère, nous sommes aériens comme des nuages),
il y a peut-être une douzaine de jours,
je vis une fumée s’élever, fort noire, circulâtre et voluteuse,
du dessous de grands frênes en gloire de feuillaison.
Je m’éloignais aussitôt du lieu, car nous autres Lourds,
n’aimons pas le guerroiement ou toute autre violence,
mais je pensais que la cabane de Surveillance
située à peu près à l’aplomb de l’écharpe de suie,
était en feu. En ce cas, on avait dû l’y mettre,
le feu.
La cabane incendiée, cela n’avait point eu lieu depuis au moins
trois successions de Lourds, soit environ deux générations humaines,
lors de la précédente Enflure de Dragon.
— Oui, mon père me l’a racontée, l'interrompit Phial, rêveur. Il était alors capitaine de Juridiction à la Ménile...
— Il paraît que le ciel faillit basculer dans la mer et que nombre
de monts en équilibre s’écroulèrent dans leurs vallées.
— On le dit, acquiesça Phial.
— C'est pourquoi, face à ce signe, je me sentis inquiet
pendant plusieurs jours,
mais rien ne survenant d’autre,
je me tranquillisai et pus m’adonner à la succion de plusieurs petits bouleaux délicieux.
— Ah, vous sucez aussi les bouleaux ?
— Oui, par la pointe, comme avec des pailles,
mais sans les tuer,
bien sûr.
Cela leur remonte juste un peu la sève dans la cime
et les saoule passablement. Et nous grignotons aussi
les boules de gui,
à l’heure de la chiroine.
Toutefois, ces mets de choix
ont comme effet
de ralentir notre course et de nous appesantir peu à peu.
Je me préparais donc à me poser dans une clairière
pour la sieste,
quand j’entendis le vacarme d’une galopade effrénée,
et dus me retenir de toutes mes forces à un tronc, pour ne pas venir heurter du séant deux êtres fort rapides,
à la poursuite l’un de l’autre.
J’eus à peine le temps de les voir, mais il s’agissait d’Humains
à cheval,
et le poursuivant était revêtu d’une houppelande sombre,
dont les pans flottaient derrière lui.
— Hm, dit Phial, avez-vous pu observer, par hasard, comment étaient le visage ou les yeux de cet homme ?
— Non, je n’ai pu l’apercevoir que de dos, et
pendant quelques secondes,
avant que je ne cligne des panneaux.
En revanche, le poursuivi se retourna une fois,
pris de panique
et je vis que
ses yeux lançaient des éclairs
couleur de ciel.
— Le vêtement du poursuivi a-t-il retenu votre attention par quelque détail ?
— Non, sauf peut-être,
avant qu’il ne disparaisse entre les troncs, ce que je pris pour
une écharpe rouge...
— En êtes vous sûr ? demanda Phial, le sourcil gauche haussé en accent circonflexe, signe de souci.
— Hélas, fit la grande bouche rouillée, pas vraiment.
Ils allaient si vite...
— Bien, dit Phial qui surveillait les plaques articulées au dessus de ce qui pouvait passer pour de vagues orbites, et dont la descente progressive aurait sans doute signifié que l’être s’assoupissait. Auriez-vous remarqué autre chose..?
— Quoi ?
— AUTRE CHOSE ?
— Non, sauf la routine habituelle : des sangliers courant,
par ici, par là,
un gros bovidé tué par un crocaster et laissé là,
carcasse ouverte,
de grands cerfs blancs partis en brâme,
sur les pentes du Wino.
Et tout à l’horizon, le campanile blanc de Logatrou,
entre les hauts monts à la peau grumeleuse... »

Un son caverneux se répercuta dans la profondeur du Lourd : il baillait. Mauvais signe !
« Mon cher Chbaoum, restez éveillé, je vous prie, je sens la groupenouille qui arrive !
— QUOI ? émit la chose, avec un bruit rappelant le rideau de fer d’une boutique qui remonte très vite.
— J’entends mes compagnons s’en revenant par les sentiers. Nulle doute que la récolte a été bonne. Tenez bon jusqu’au repas...
— Je vais essayer, mais faites vite, mon ami,
sans quoi
vous n’aurez plus ici qu’un gros rocher mort
jusqu’à la saison prochaine...
— Ce serait au moins çà de gagné pour ceux que vous ne tassez point, fit Phial, aigre-doux. Mais enfin, votre renseignement m’a peut-être été précieux.
— J’en suis aise », fit le Lourd, frémissant sur son assise comme s’il voulait se tourner pour voir arriver la compagnie.
Pimlic émergea des grandes fougères, un panier de branches sous le bras.
« Alors, Ami, as-tu trouvé de quoi sustenter notre informateur ?
— Mm, fit le jardinier, avec une moue dégoûtée, la groupenouille n’abonde pas dans les parages... J’ai fait ce que j’ai pu... »
Il s’approcha de la chose et plongea la main dans le panier, en retirant de grosses baies violettes à l’extrémité en panache.
« Où est-ce que je...
— Par ici, dit Phial indiquant l’anfractuosité buccale du Lourd, jette-y les graines en pluie... »
Pimlic s’exécuta, et, dans un grondement de meule, une broyeuse invisible se mit à tourner dans les joues du Lourd. A la troisième poignée de baies, le monstre émettait un ronronnement, en trépidant sur place. Quand les autres humains revinrent, le miracle s’accomplit : le gros derrière gris se souleva, et avec une extrême rapidité les bras de pierre se plièrent et se détendirent autour d’un tronc de cèdre, entraînant tout le corps massif dans l'escalade aérienne.
« Ah çà ! fit Païcou, il n’a même pas attendu le dessert...
— Car vous aviez également trouvé la plante ? s’étonna Phial.
— Bien sûr, répondirent en coeur les trois Indiens, en montrant les jolies récoltes qu’ils avaient entassées dans des linges sur leur poitrine.
— Qu’à cela ne tienne, laissons la groupenouille au pied de l’arbre, il la sentira et viendra manger quand il le souhaitera. Après tout, c’est un brave Lourd. »
Phial remarqua que Païcou enroulait rapidement autour de sa taille une liane d’aspect repoussant.
« Ha ! ha !, mon jeune ami, on se fournit en chondodendron tomentosum ? »
Païcou lui renvoya un sourire énigmatique et s’éloigna en silence.
Pimlic interrogea des yeux son maître.
« Eh oui, mon bêta. Contrairement à ce Guyanais, tu ne sais visiblement pas reconnaître la plante à curare. »
Le jardinier se renfrogna.
« Je n’en ai pas l’usage pour la confection de vos soupes. Peut-être devrais-je parfois les en saupoudrer. Vous feriez sans doute moins de bêtises au réveil.
« Tais-toi donc, vieil escarglouche ! »
L'on se remettait en selle quand Augustin et Jean firent leur apparition dans la clairière, bredouilles évidemment, sous les applaudissements et les sifflets nourris.
L’hilarité cessa aussitôt : des crissements sinistres se faisaient entendre dans les hauteurs, et l'on se dépêcha de reprendre la route avant qu’un train de roches ne s’abatte sur les voyageurs.
Habilement questionné par Augustin, Phial répondit évasivement à propos du témoignage du Lourd. Les indices étaient trop minces, pour valoir d’être mentionnés. Mais le Signour ouvrait l’oeil et l’oreille, à mesure qu’ils se rapprochaient de la Cabane de Surveillance. La troupe y bivouaquerait pour la nuit, brûlée ou non, si toutefois l’eau du puits voisin n’avait pas été souillée.
Un dernier effort attendait les méyots surchargés. Du fond d'un défilé entre deux falaises de spathfeld, étincelantes dans le soleil de cinq heures, nous rejoignîmes un carrefour forestier. Un gigantesque cèdre y avait rassemblé ses rejetons autour de lui. Phial mit pied à terre, et se cacha derrière le tronc pour observer le site de la cabane.

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Tabiraho, essoufflé, se tut un long moment, mais Pierre Boucquard ne s’en rendit pas compte : il planait sur les ailes du rêve éveillé qu’avait induit en lui la merveilleuse narration. Il en était venu à se dire que, réalité ou légende, peu importait. Il était seulement dommage que le vieux conteur ne puisse être enregistré. Il n’aurait vraisemblablement pas accepté de voir sa parole volée par une lourde machine tournante, et Pierre n’avait pas la force de prendre des notes. « Mais au fond que me chaut ?, se disait-il. L’essentiel est que l’histoire me soit dédiée, à moi seul ici et maintenant, au risque d’épuiser ce vieillard. Quel hommage ! ».
Et puis il y avait tout de même cette certitude : un fond de vérité était logé dans cette chronique, même enjolivée par un poète épique digne d’Homère. Celui-ci n’avait absolument pas pu inventer Jean et Augustin, ni leur apparence. Certes, il existait nombre d’Augustin et de Jean parmi les patronymes répandus par les Français depuis le XVIIe siècle dans les îles, ou leurs équivalents anglais ou espagnols. Mais il s’agissait le plus souvent de familles noires ayant depuis longtemps absorbé les traits d’un géniteur blanc… Sauf parfois des yeux bleus, tout étonnés de se retrouver là, au milieu d’un visage africain, certainement plus souriant que leur premier habitacle breton ou normand !
Peut-être était-ce la nostalgie portée par ces yeux qui avait poussé les prédécesseurs de Tabiraho à imaginer la versatilité dermique des habitants de Guama ? Peut-être était-ce là le plus ancien et le plus passionné des désirs des gens des îles, que de brouiller enfin définitivement les différences visibles…, ces marqueurs du destin social et historique, sans pour autant abandonner les avantages de chaque parure naturelle ?
Mais pourquoi vouloir afficher tant de scepticisme ? Il était aussi possible, après tout, que Mère Nature ait su produire, en un unique endroit un habile mélange variable selon les heures, sans doute plus protecteur du soleil océanique que la pigmentation fixée une fois pour toutes. Ce ne serait pas la première fois que dans l’immense réservoir de formes de vies de la région, se produiraient des anomalies durables, bien que pas toujours favorables. Ne disait-on pas de telle tribu amazonienne qu’elle avait perdu le mouvement latéral des yeux, obligeant chaque individu à tourner brusquement la tête, à la façon du perroquet Psitaccus Versicolor ? Ou encore que telle autre avait récupéré la toison intégrale de nos ancêtres Erectus, bébés et femmes étant aussi barbus que les hommes ? Ou bien que certains descendants des détenus avaient le pied gauche bien plus puissant que le droit, en souvenir de l’effort pratiqué par leurs aïeuls pour traîner leur boulet ? Boucquard ne souscrivait pas à toutes ces fables faribolesques, mais, là encore, il devait bien avoir du grain dans l’ivraie, et du vrai dans le faux. Il avait lui-même observé un marin d’eau douce (ou de pétrole, s’agissant du lac Maracaïbo) dont la casquette de capitaine s’était fondue à son cuir chevelu, de telle sorte qu’il ne pouvait plus la quitter, ni en dormant, ni sous la douche. Elle paraissait aussi curieusement se régénérer, comme si les cheveux se tissaient en poussant pour reformer la partie trop usée, voire redessiner, d’une touffe de blondeur, l’ancre d’or frontale qui consacrait la dignité de son rang.


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Tout semblait calme. La maisonnette de rondins moussus était là, depuis toujours, enveloppée de chikruas bleus. La rampe et l’abreuvoir étaient déserts, la porte fermée.
Phial donna le signal et s’avança en terrain découvert, s’abritant prudemment d’un tir éventuel derrière la pauvre Taradelle, indifférente à la mauvaise pensée de son maître.
Le sol alentour avait été piétiné par trois chevaux quelques dizaines d’heures auparavant, mais le refuge était vide et propre, hormis l’âtre noirci. Fourbue, la compagnie s’installa. Chacun étendit sa paillasse et sa couverture, tandis que Pimlic et Arcomo préparaient le foyer.
Ce fut Arcomo qui attira l’attention de Pimlic sur la chaîne de la grande calebasse de bronze.
« Mais... c’est du sang ! » s’écria le jardinier d’une voix perchée, le visage traversé de raies blafardes.
Augustin et Phial s’approchèrent. Le signour de Michemin examina la trace grasse qui poissait la chaîne, à mi-hauteur.
« Du sang humain, si je ne me trompe.
— A quoi le voyez-vous ? s’informa Augustin.
— A la façon dont il a séché.
— Une personne blessée s’est servie du chaudron.
— Mm, c’est possible.
— Récemment ?
— Probablement.»
Phial, visiblement soucieux, fit le tour des lieux, sans découvrir d’autres indices. On trouva du bois sec dans un appentis. Le feu s’éleva, repoussant la fraîcheur humide. Tous soupèrent de grand appétit, appréciant les champignons collectés par Pimlic et les condiments ajoutés par Arcomo. Puis, les uns chantèrent ou devisèrent, les autres somnolèrent. Sur le perron de rondins, Augustin s’était installé à cheval sur la barrière. Il tendit son flacon de tafia au Signour.
« Sacremiole, vous m’aviez caché la chose !
—Il n’y en a pas d’autre.
—Mmm... c’est bon. dit Phial après une gorgée. M’rappelle la ragomielle de Draco, un fort alcool distillé, augmenté de mi... »
Un hurlement glaça le sang de toute la troupe.
« C’est Païcou ! affirma Capitaine-Papa, le gamin fait encore de siennes ! »
Le cri déchirant reprit, ce qui permit d’en situer la provenance derrière la cabane. On y courut, sans rien voir qu’un potager embroussaillé, et la ferronnerie spiralée d’un vieux puits.
A nouveau, le gémissement s'éleva d’un fourré d’épineux.
« Là !» fit Arcomo : derrière le hallier remuait la silhouette de Païcou, dont la tête semblait bloquée dans la fourche d’un arbre trapu. Il faut croire que le jeune Guyanais avait un talent pour se faire remarquer, ou pour déclencher les situations dramatiques, sans lesquelles le voyage aurait été trop ennuyeux.
« Qu'est-ce qui t’arrive, jeune Frère ? demanda Capitaine-Papa contenant son émotion .
— Ah, c’est vous... dit Païcou presque calme. J’ai l’impression que je suis coincé...
— Tu as mal ?
— Pas vraiment, mais...
— Cet imbécile s’est fait prendre par un arbroeil, coupa Phial. Si on ne le dégage pas d’ici cinq minutes, il ne fera plus qu’un avec ce bois vivant. Laissez-moi faire... »
Il pénétra dans le buisson de fragans derrière lequel Païcou était immobilisé, et se fraya un passage dans la ramure acérée, jusqu’au tronc contre lequel Le jeune indien était debout, les yeux cachés par une branche sinueuse, appliquée à son visage comme un bandeau.
« Qu'est-ce qui lui arrive ? chuchota Capitaine Papa.
— Oh, dit Phial, il a été attiré par l’éclat d’un fruit-perle. Il a tenté de regarder dans le creux de la branche, et l’arbroeil l’a attrapé... par les yeux.
— Par les yeux ? s’écria Pimlic horrifié.
— Oui. Cela s’est rabattu autour de sa tête, et cela commence à émettre des bourgeons qui vont passer sous la peau, et le transformer en écorce, avant de le boire de l’intérieur.
— Mais c’est abominable ! Il faut scier cette horreur au plus vite, pressa Augustin.
— Et lui trancher le nez par la même occasion ? J’ai une meilleure idée... »
Il s’approcha de l’arbroeil, évitant tout contact avec de gros glands bulbeux, et finit par se coller contre le tronc, de l’autre côté du jeune homme.
« Païcou ?
— Oui, gémit l'intéressé.
— Tu vas me décrire ce que tu vois... Vas-y.
— C’est beau, murmura Païcou, c’est comme la mer...
— Tu vois la mer dans l’arbre ?
— Oui, la plage grise, l’eau avec des remous... Des vagues qui tombent lentement, lentement...
— Bien. dit Phial. Il sortit sa dague et la pointa sur un noeud du tronc. Continue à décrire...
— C’est toujours la même chose, mais les vagues sont plus grosses et plus bleues.
—Parfait. Est-ce que tu vois autre chose, dans le ciel ?
— Je ne distingue pas. Je ne peux pas tourner les yeux, çà me fixe tout le front...
— Essaie, conjura Phial, impérieusement.
— Il y a une sorte de boule blanche, globuleuse...
— Est-ce qu’elle tourne ou est-elle immobile ?
— Je crois qu’elle... elle commence à tourner en se rapprochant... comme un tourbillon, elle descend, elle descend... C’est joli...
— Mais c’est mortel. S’approche-t-elle de toi ?
— Oui. Elle va me faire mal ?
— A un moment, elle deviendra rose et tu crieras très fort qu’elle est rose, d’accord ?
— Oui... mais elle est blanche... Maintenant elle est juste devant le bout de mon nez... elle vient, elle vient... Ah, çà me picote...
— Elle est rose ?
— Non... non.. Ah SI ! elle est ROSE... »
Païcou poussa un hurlement et se tordit en un spasme douloureux. D'un geste vif, Phial enfonça la dague dans une fente de l’écorce, jusqu’à la garde. Il y eut un craquement sec comme la foudre et l’arbre trembla. La branche mobile se rétracta. Le jeune indien roula dans l’herbe, tel un fruit mûr, les mains sur les yeux.
« Décidément dit Jean, ce godelureau collectionne les expériences.
— Cette fois, c’est ma faute, admit le Signour, j’aurais dû me souvenir que le verger de la cabane avait autrefois servi à une voyante, qui élevait les arbroeils pour améliorer ses breuvages magiques.
— As-tu au moins observé quelque chose d’intéressant mon garçon ? demanda Arcomo, paternel, en relevant Païcou qui se massait méthodiquement les yeux.
— Rien que la mer, mais au début il y avait aussi des chevaux qui couraient sur la plage.
— Ah? dit Phial, tu es sûr ? Etaient-ils montés?
— Je n’ai pas bien vu, mais c’est possible. C’était une vision fugitive, avec du blanc et du rouge.
— Mm, du blanc et du rouge... » médita Phial.

Sur les mains de Païcou un réseau de veinules vertes courait en tous sens. Il y en avait de plus sombres sur ses paupières, ses tempes et ses pommettes. Elles brouillaient le tracé rectangulaire des tatouages rituels de son visage. Ses yeux rougis aux pupilles élargies n’avaient pas l’air d’avoir trop souffert.
« Pimlic, ordonna Phial, tu feras un onguent de moirelle pour les mains et le visage du garçon... Allons dormir, maintenant. Nous serons réveillés de bon matin, par le caquetage d’enfer des perroquiots et des opalins.
— Dormir ? Ah çà non...» protesta Païcou.
Arcomo et Capitaine-Papa secouèrent la tête, mais n’exprimèrent aucun reproche, inutile au demeurant.


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Il peut faire frais la nuit sous les tropiques, au creux de certaines forêts de montagne, nommées « forêts desnuages». Capitaine-Papa jouissait de la douce chaleur de l'âtre alimenté en grosses bûches. Près de lui, Pimlic discutait avec Jean à mi-voix (pour ne pas être entendus des maîtres qui jouaient aux cartes sur la petite terrasse). Il était question de l'étrangeté du jeune Chef.
« Mon maître, disait Jean, est un fort brave gentilhomme, comme il est rare d'en trouver encore chez nous, dans les contrées occidentales du monde. Je l'aime et vous ne pourrez pas tirer de moi le moindre ragot infamant.
— Là n'est pas mon intention ! se récria Pimlic. Je veux seulement savoir pourquoi il semble à la fois gai et triste, souple et dur... Tantôt à l'aise dans la conversation et tantôt absent de ce monde-ci et en visite dans un autre, où il adresse des mouvements de lèvres à d'invisibles fantômes.
— Vous avez remarqué ? fit Jean un peu inquiet. Cela n'est pas bien grave. Je lui connais cette habitude depuis qu'il est petit. Mon maître, voyez-vous, ajouta-t-il du ton de la confidence, est une nature rêveuse et imaginative. Quand vous le voyez ainsi parler au vide, c'est qu'il est en train d'inventer un projet nouveau. J'ai donc, vous le pensez bien, appris à redouter ces airs-là ! Je m'empresse de le ramener sur terre, par exemple en lui proposant de jouer aux échecs, ce qu'il apprécie grandement.
— D'où lui vient, d'après vous, ce penchant à la rêverie ? demanda Pimlic.
—Mes amis, je dois vous dire que mon maître, encore bien jeune puisqu'il n'a pas la trentaine, a déjà plusieurs vies derrière lui. Il a été marié, mais s’est détaché d'une épouse trop jeune. Père, et pourtant désireux de ne faire connaître à ses enfants que la figure glorieuse qu'il ramènera de ses voyages. Il fut déjà presque tout : marchand de liège, propriétaire de cannes, fabricant de rhum, ingénieur, interprète et même médecin de bord improvisé, lorsqu’il fit une attelle à un subrécargue, à qui la chute d'une poulie avait déjeté le pied. Il vécut d'abord en France, notre mère patrie, et bientôt, son père étant mort, il fut recueilli dans les Antilles, voisines d'ici-même si je l'en crois, où il fut élevé par une bonne nourrice créole. Retourné sur la terre natale, il n'y resta que pour faire naviguer des bateaux pleins de bouchon, avant de quitter tout métier chrétien pour s'adonner à l'aventure. Il n'était pas humain de l'y laisser s'engouffrer seul, et je le suivis, laissant à mon tour femme et enfants.
— Mais c'est terrible, dit Pimlic. Et tout cela sans raison ?
— Sur ce point, vous devrez entendre mon maître exposer de sa bouche ses motivations profondes, dit Jean, allumant une bouffarde de choulcave grise (la pire).
— Mais vous aurez bien une opinion... suggéra le jardinier, lissant la paille drue de sa barbe.
— Ce que je puis vous dire, c'est que mon maître aime sillonner le monde, et que cet univers-ci, qu'il a découvert par hasard, grâce à une carte peut-être magique, le passionne pour le moment... Mais je sais qu'il risque de se lasser, car il ne s'éprend rien tant que d'une nouvelle lubie, une fois défloré un certain sujet.
— Vous prétendez que votre maître a encouru les rigueurs du Grand Dragon, sans compter les fièvres de l'Orinoco et d'autres fleuves chargés de miasmes, à seule fin d'augmenter sa collection d'histoires vécues ?
— Il y a de cela », convint Jean en se frottant l’entrejambe d'un geste qui aurait probablement été élégant chez les hommes de la forêt d'Afrique qu'on appelle Ouran-outan.
Il baissa la voix : « En réalité, le jeune Monsieur a également une passion, fort durable, celle-là.
— Et qui est ?
— Il faut me promettre de ne pas répéter.
— Bien sûr, Signour, dit Pimlic, et je pense que l'on peut compter sur les Indiens pour demeurer aussi muets que des tamanoirs quand leur langue est chargée de fourmis.
Capitaine-Papa goûta la métaphore, et confirma le propos de Pimlic : les Indiens ne diraient rien.
« Alors, voila : ce jeune homme s'est entiché des mystères du temps. Il se figure, sans y croire vraiment et souvent en en riant, qu'il existe une porte temporelle...
— Une porte temporelle, répéta Pimlic, qu'est-ce que c'est que cet oiseau ?
— Pas un oiseau, dit sérieusement Jean : une PORTE. Oui, une porte qui rapprocherait deux époques complètement différentes. S'il la découvrait, mon maître pourrait peut-être revenir avant sa propre naissance.
— Et voir ses parents s'embrasser ? Quelle fadaise, dit Pimlic en secouant la tête.
— Bien pire, dit Capitaine-Papa. L'un de nos contes fondateurs dit que Grand Guépard passa de l'autre côté de la lune et aperçut ses parents qui riaient ensemble.
— Un euphémisme, je suppose, dit Pimlic, dont les bandes de couleur oscillaient maintenant entre le rose tendre et le rouge pivoine.
— Mais il fit un peu de bruit, et les parents, effrayés, cessèrent de rire. Aussitôt Guépard, qui était justement le fruit de cette rencontre, disparut dans le non-être. Il fallut toute la bonne volonté du Paresseux Suprême pour aller l'y rechercher. Ce qui lui prit un demi-siècle, rien que pour descendre de son arbre.
— Amusant, dit Jean, mais je ne suis pas sûr d'avoir compris l'affaire du non-être.
— Ce n'est pas grave, dit Pimlic. Cela veut dire, à la façon indienne, que vous ne pouvez pas revenir avant d'être né, car vous risquez de déranger la tendre activité qui vous a vous-même produit. Je trouve donc assez étrange que votre maître se consacre à une idée aussi bizarre.
— Oh, il n'y consacre qu'une faible partie de son temps, je dois le reconnaître. Comme un amusement de l'esprit, si vous voulez.
— Ce n'est pas très amusant, dit Capitaine-Papa, car même si l'on se contente d'applaudir à sa propre conception, c'est comme si l’on naissait de sa propre volonté. Et si l'on naît de soi-même, qui est alors ce soi-même, sinon un trou sans nom ?
— Mm, médita Pimlic, çà a l'air profond, ce que vous dites, mon ami.
— Si profond que je n'y vois goutte, ajouta Jean. Je crois que je vais aller me coucher.



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Le lendemain, on atteignit le bord des plateaux que longeait la route du Nord. Elle contournait le piémont du Wino, dans la direction de Logatrou puis vers les collines de Pathiol.
Le paysage, battu de vents, était monotone. Les bêtes allaient leur train sans se faire prier, et Phial en profita pour initier ses compagnons à quelques aspects de la vie de ce petit monde.
L’ensemble de l’archipel (qui aurait compté à l’époque quelques centaines de milliers d’habitants) était régi -et l’est peut-être encore- par une règle étrange : tout le monde était censé participer à un jeu .
D’après ce que Capitaine-Papa en comprit, le jeu fondamental des habitants de l’Archipel consistait à établir entre les îles une harmonie qui refléterait “l’équilibre céleste”. Il n’y avait pas d’île dominante, bien que chaque île ne songeât qu’à contester la règle du jeu proposée par la voisine, et que chacune affirmât sa prééminence en quelque matière sur toutes les autres. Par exemple, Clotone prétendait diriger l’archipel, au nom du fait qu’elle était la plus populeuse, et que sa monnaie, la Fufe, régnait sans partage. Mais Périache affirmait que la destinée des îles était entre les mains des prédictions et des sorts lancés par ses terribles magiciens. Quant à Lario, elle contestait systématiquement la politique de Clotone. Et curieusement, tant que cette contestation durait, une certaine démocratie régnait à Clotone.
Beaucoup de cela rappelait à Augustin l’état de querelle incessante qui marquait le reste du monde.
« Mais, s’enquit-il, comment pouvez-vous concilier cette compétition belliqueuse avec l’affirmation que les Guamaais recherchent l’équilibre de leur univers ?
— Eh bien voilà, expliqua Phial : juste au moment où de malins génies de la politique triomphent à Clotone en persuadant tout le monde de la justesse de leurs opinions ; au moment, donc, où ils parviennent à imposer une administration globale au nom de la démocratie, et que triomphe l’unification la plus “raisonnable”, il arrive toujours une chose impensable. Un mécanisme invisible se met en marche : un Maître des vannes mystérieux, dont personne n’a jamais découvert l’identité ni l’ingénieux dispositif, déclenche un gonflement subit du grand courant. Le Dragon enfle, enfle, et son flot de vagues monstrueuses coupe bientôt l’archipel en deux.
— Et bien ?
— Eh, ne voyez-vous donc pas ? Le passage entre l’Est et l’Ouest devient alors périlleux, et même impraticable pendant de longs mois. Davantage isolés de l’île Capitale, les rebelles qui, traditionnellement, se concentrent sur Lario, se font plus facilement bandits sur Draco et enfin, sorciers sur Périache. Rebelles, bandits et magiciens tendent à s’unir et à devenir plus forts, car les expéditions punitives des lourdes flottes des Villacopes de Clotone deviennent plus rares à leur encontre. Au lieu de poursuive leur fuite, les habitants de Lario s’enhardissent. Ils prétendent revenir vers Clotone, où ils ont des parents ou des alliés, car la surveillance de la Passe (située au Nord, au delà des variations d'humeur du courant) est affaiblie, alors que leurs propres bateaux corsaires traversent plus facilement l’obstacle.
Donc, tandis que les Clotonois se sentent paralysés, les féroces bandes de Draco et de Périache n’hésitent pas à chevaucher le Grand Dragon dans l’autre sens, tout en disposant peut-être aussi de voies de passage secrètes entre les îles. La vie politique des “îles civiles” se trouve peu à peu bouleversée. La concorde se rompt d’elle-même, l’économie recule, la pauvreté s’installe, et une révolution de palais finit par entraîner à l’abîme le Villacope en exercice.
Un régime autoritaire prend alors le pouvoir sur une ou deux îles de Clotone, amenant inexorablement la séparation politique des républiques, et leur rééquilibrage. On revient enfin à la situation de départ, tandis que, tout aussi étrangement qu’il a surgi des eaux, notre Dragon d’y dilue à nouveau doucement.
— Quel bizarre phénomène ! s’exclama Augustin. Si ce que vous m’expliquez est vrai, c’est unique dans l’histoire : la politique nivelée par un tour de robinet.
— Pas tant que cela, fit sentencieusement Capitaine-Papa, j’ai moi-même vu des arrangements analogues parmi nos tribus de la côte orientale : la paix ou la guerre sont réglées par la crue du fleuve sur lequel ils vivent.
— Je soutiens l’opinion de Capitaine-Papa, proclama Jean, toujours inattendu. Dans ma région natale, plusieurs années de mauvais temps et de récoltes pourries entraînent toujours la misère, et la misère fait pousser le bandit de grand chemin comme le champignon.
— Oui, mais ce que vous ne trouvez pas chez nous, remarqua Augustin, c’est l’influence inverse : la misère ne fait pas revenir le beau temps…
— Qui sait ? » persista Jean, plus têtu qu’un âne.


Passionné par les explications de Phial, Augustin posa plusieurs questions sur le Maître des vannes et sur le passage de Dysme, auxquelles le Signour de Michemin répondit de bonne grâce dans la limite de ses connaissances, parfois superficielles.
« Vous savez, reconnut-il, je n’ai jamais profité des ouvrages accumulés par mon vieil oncle Karool dans la bibliothèque où ont dormi vos Indiens. Parfois, je me le reproche, car beaucoup d’événements insolites ou de comportements incongrus des Guamais s’expliquent en fin de compte par des causes situées dans l’histoire lointaine. Mais la vie nous bouscule, et l’on ne peut passer son temps à l’étude.
— Certes, approuva Augustin, qui hésita un instant avant de poursuivre :
— Je dois confesser un petit secret...
— Ah, fit Phial, le sourcils en points d’interrogation, tandis que Pimlic se rapprochait, l’oreille en éveil.
— Pendant que Arcomo, Païcou et Capitaine-Papa dormaient du sommeil le plus innocent dans votre bibliothèque, j'ai consulté quelques ouvrages, à la lumière d’une bougie...
— Satrelotte, quel grand crime !ironisa le Signour, retenant sa monture attirée du côté du ravin, et qu’avez-vous donc découvert dans toute cette poussière ?
— Oh, rien de concluant. La plupart des ouvrages sont rédigés en langue phrisogeoise, apparentée à notre grec ancien, mais assez éloignée tout de même pour que je ne puisse la décrypter aisément. Mais j’ai consulté un livre de géographie, fort bellement agrémenté de cartes et de gravures. J’y ai vu, en particulier un certain dessin, que j’ai reproduit. Voici. »
Augustin tendit un papier froissé à son noble compagnon qui le déplia pour l’examiner, tandis que Pimlic tentait désespérément d’amener son méyot à hauteur de Taradelle.
« On dirait une porte creusée dans la montagne... Et ces pointillés semblent indiquer un couloir souterrain, comme la galerie d’une mine. C’est peut-être l’illustration d’un chapitre sur les mines d’asbalte de Draco. Je ne vois rien là d'extraordinaire.
— Je ne crois pas qu’il s’agisse de Draco, mais de la Majeure, de la partie centrale de l’île, pas très éloignée d’ici, je suppose.
— Ah, oui, vous avez raison, dit le Signour de Michemin examinant le papier avec plus de soin.
— Avez-vous noté l’objet sombre à l’autre extrémité de ce que vous avez interprété comme un couloir ?
— Mm... cette tache symboliserait-elle une ouverture se situant de l’autre côté de la montagne, comme l’entrée d’un tunnel ?
— Oui, quelque chose comme cela.
— Ce ne serait guère étonnant, car cette région est creusée ici et là de cours d’eau souterrains, parfois utilisés comme départs de puits de mines. Mais puis-je vous demander pourquoi vous-vous intéressez à ce genre de choses ?
— Oh, fit Augustin, en rougissant légèrement, rien... Je m’intéresse aux passages, aux portes... de toutes sortes.
— C’est votre droit. D’ailleurs, il est temps de faire halte... Pimlic, veux-tu te porter en avant avec un Indien, pour nous trouver une bonne place de bivouac ?
— Certes, Maître, tout de suite » s’empressa Barbe de paille.

Un moment après, tout le monde se retrouvait à l’ombre d’un immense agra solitaire. Avancé sur un promontoire, telle une main noire en visière, il dominait à l’Ouest un panorama portant jusqu’à l’extrémité de l’île, et laissant deviner au delà, dans la brume de chaleur de midi, les formes floues de Lario et de ses îlots précurseurs.






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IV.
Nadja Benjou



Après déjeuner, Augustin s’échappa. Il souhaitait méditer à sa guise, marcher et courir pour détendre ses muscles crispés par la longue chevauchée, admirer le pays, et réfléchir à ses projets, au demeurant assez vagues.
S'attarder sur certains indices occultes, ou jouir de la vie ? Le jeune homme penchait de plus en plus pour la seconde perspective. Il serait bien temps, plus tard, de reprendre le fil de sa quête fantastique. Les portes du temps l’avaient attendu jusque là. Elles pouvaient bien patienter encore. Ce qu’il y cherchait et qu’il devait y découvrir était trop important pour qu’il s’y rende insuffisamment préparé. Lorsqu’elles s’ouvriraient pour lui, il devrait être au mieux de sa forme, en pleine possession de ses moyens, et cet archipel constituait un merveilleux terrain d’entraînement. Il grimpa en bondissant une colline assez haute pour y découvrir un vaste aperçu. L'île était somptueuse. Epais tapis vert, la forêt en couvrait une large part, toute bruissante de milliers d’espèces et sillonnée de dizaines de rivières serpentant vers les vastes marais de l’ouest, tandis que la chaîne du Wino semblait être la colonne vertébrale d’un être ancien aux proportions colossales. Là haut, des bandes d’oiseaux lui adressaient de joyeux appels, semblant l’appeler à l’aventure.

Mais déjà l’après-midi mûrissait. Il fallait faire demi-tour et rejoindre la compagnie, sans doute en train de se remettre en selle pour voyager à la fraîche. Dévalant un sentier de cabrasses, le garçon crut entendre un bruit. Il suspendit son pas, tel un chien d’arrêt, et regarda autour de lui, sans rien apercevoir. Il reprit sa marche. Les voix susurrantes du vent d’Ouest lui avaient joué un tour.
Mais le son, presque inaudible, se répéta, plainte légère. Il provenait d’un tertre couvert d’arbustes aux feuilles en tridents. Au milieu du bosquet, un cèdre solitaire se penchait, agrippant ses racines comme des fouets. Le garçon s’approcha prudemment du tronc grenu.
Une perle pourpre éclata sur une pierre, puis une autre, et une autre encore. Augustin toucha une minuscule étoile brillante : des gouttes de sang ! Il leva les yeux et distingua, plaquée à la flèche de l’arbre, une frêle silhouette, enveloppée d’un manteau qui avait du être blanc, et d’une grande écharpe rouge.
« Eh, vous... Voulez-vous du secours ?
— Oui ! répondit un souffle de voix. Si vous ne vous hâtez pas, je vais tomber, le monde tourbillonne dans ma tête.
— Tenez bon ! Agrippez-vous au tronc, je vais vous rejoindre... »
Augustin attrapa la branche maîtresse et opéra un rétablissement qui le haussa à deux mètres du sol, déclenchant un envol d’oiseaux-sophores nichés dans le voisinage. Bientôt il parvint à la fourche où se tenait un garçon aux cheveux blonds. Non ! Une jeune fille vêtue de grossiers effets, qui soulignaient, par contraste, l’exquise beauté de ses traits.
Du sang sourdait en abondance d’une plaie au dessus de son genou et dégoulinait sur le pentalon déchiré.
« Vous sentez-vous capable de vous accrocher à moi ? demanda Augustin.
— Je vais essayer », dit la jeune fille, libérant un bras hésitant.
La voix fruitée était charmante, mais épuisée, et les grands yeux bleu-vert dénotaient un vertige intérieur.
« Ne bougez pas. Donnez-moi votre écharpe, pour nous attacher.»
La rescapée en appui sur son dos, Augustin assura chaque prise jusqu’à ce que ses pieds touchent le sol, puis, il la fit étendre, la nuque sur l’écharpe, roulée sur une racine.
« Vilaine écorchure...
— Une chute de cheval, mais elle s’est réouverte en grimpant dans l’arbre.
— Elle ne paraît pas profonde... mais il faut la nettoyer. »
Augustin lui tendit sa gourde à laquelle elle but avidement, avant de verser le reste du contenu sur la blessure.
« Je vais vous préparer un bandage de fortune. »
Il déchira un mouchoir en bandes parallèles, dont, après avoir retroussé le pentalon, elle entoura sa jambe meurtrie.
« Merci de votre sollicitude, Monsieur... que l'Équilibre vous soit propice, je dois avouer que j’étais à bout. »
Elle lui tendit la main.
« Que vous est-il arrivé ? »
La voyageuse ne répondit pas, et tenta de se lever. Elle ne put réprimer une grimace et se rassit. Le mouvement découvrit sa gorge, et Augustin en aperçut la délicate plénitude.
« Reposez-vous un peu, rien ne presse. Et vous devriez manger, vous êtes morte d’inanition ! »
Il ouvrit sa besace et lui tendit un morceau pain.
« Prenez aussi ces graines de carachuet, c’est revigorant.
— Vous me sauvez. Signour...
— Augustin. Un voyageur d'Outremonde, en visite à Guama.
— Je suis Nadja Benjou, des Benjou de Canémo, dans l’archipel de Clotone.
« Nadja ? C’est ... »
Augustin suspendit sa phrase : son interlocutrice fixait un point au delà de lui. Quelque chose de terrifiant. Elle se recroquevilla contre l’arbre, les yeux plissés pour ne pas voir l’intolérable.
« ...TENTION ! » émit-elle enfin d’une voix étranglée.
Augustin n’avait pas attendu l’avertissement. Le réflexe le guida. Il esquissa un demi-cercle et lança vers l’arrière la lanière à boucle de son sac, pour dévier une attaque éventuelle. Le geste fut efficace. Le cuir siffla et s’enroula autour d’un poignet levé sur lui, dague brandie. Le lourd écusson de bronze frappa des phalanges, dont le propriétaire poussa un râle rauque. Le jeune homme tira d’un coup sec, à l’arraché. La main cinglée une deuxième fois, l’agresseur lâcha son arme, éructant d’imprécations sauvages. Augustin fit face, et dégaina l'épée.
Cuirassé de noir et casqué jusqu'aux yeux, un personnage trapu, haletait, bras ballants, étonné de cette résistance imprévue.
« Mais quel animal es-tu pour frapper aussi lâchement ? » s’exclama Augustin.
L’adversaire recula, hurlant sa rage, cherchant où était retombé le long poignard. En vain.
« Viens donc ! Tu vas être reçu maintenant... »
L’homme répondit d’un sifflement, regard obscur sous une visière de métal, dents dégarnies au dessus de gencives rougeâtres et mousseuses. Il hésitait, évaluant ses chances.
Il se décida soudain et leva la main au-dessus de son épaule, en tirant une mince lame damasquinée d'un fourreau attaché sur son dos. Il l’abattit de biais sur la gorge d'Augustin, qui devança le contact, d'un revers. Le choc fut si violent que la lame d’Augustin cassa net, au ras de la coquille, en même temps que l’arme de l’agresseur lui échappait à nouveau. La masse de muscles continua sur sa lancée, ses ongles jaunes cherchant à déchirer les artères du cou. Par bonheur, l’assaillant trébucha et tomba, la face dans l’herbe.
Augustin lui décocha un coup de pied à la tempe. Les vertèbres de la nuque massive craquèrent, et le casque bruni sauta, dévoilant une hideuse calvitie, des oreilles déchiquetées de matou, des traits brûlés à l'acide.
Le spadassin se releva, sonné, évoquant un chat monstrueux aveuglé par une lanterne. Revenu à lui, il vit son sabre osciller dans la dextre d'Augustin, tel le serpent qui va frapper. Il ne demanda pas son reste, et s’enfuit en grimaçant, mi-rampant mi-courant, butant contre les obstacles, dégringolant des déclivités rocailleuses, sans se retourner, sous les huées de la rescapée et de son sauveur. Il disparut enfin du paysage.
Peu à peu les nuées d’oiseaux-sophores exaspérés se calmèrent et revinrent se nicher dans les chikruas.
« Merci, fit la jeune fille, encore pâle de frayeur. Il allait vous poignarder, et m’aurait ensuite tuée séance tenante. Nos têtes seraient maintenant suspendues à sa ceinture, à la mode Zwölle. Je vous dois deux fois la vie... Ce qui fait beaucoup pour une seule demi-heure. »
Augustin lâcha le sabre et s’assit à ses côtés, la nuque contre l’écorce.
«Je n'avais vraiment rien entendu, fichtra! Vous m'avez alerté à temps !
— Il a jailli si vite des buissons que je suis restée sans voix...
¬—Par bonheur, votre regard parlait pour vous. »
Il repoussa du pied le casque d’acier dépoli aux bizarres oeillères.
« Qui est ce sombre malandrin ?
— L’homme que vous avez mis en fuite est... Nardor Botulis, un agent de la Sorteresse. Ou non ! plutôt un employé du Médiat, murmura Nadja, comme frappée tout en parlant, par une découverte inattendue.
— La Forte... quoi ?
La fille aux yeux d’azur sombre regarda Augustin d’un air étonné : « Sans doute, êtes-vous vraiment étranger à nos îles, Signour... La Sorteresse est la grande Magicienne de l’archipel. Elle préside le conseil des Magdes.
—Et qu’est-ce que c’est que ces Mag...des ?
—Oh, il faudrait du temps pour vous expliquer tout cela. Hélas, nous n’en disposons pas. »
Elle se leva, aidée d’Augustin.
« Je crois que çà ira maintenant. »
Elle se tenait à l'arbre et tendit à nouveau une main que le jeune homme effleura d’un baiser.
Elle la retira doucement, son regard s’éloignant.
« Pensez-vous, Nadja, avoir assez de force pour m’accompagner au campement où mes amis m’attendent ?
— Je le crois, mais auparavant… »
Elle tira de son col un paquet de toile cousue, en cassa le lacet, et le tendit à Augustin.
« Signour, je vous prie d’accepter ceci, qui est de la plus haute importance pour sauver des vies.
— Je vous aiderais volontiers car vous m’êtes... sympathique, dit Augustin. Mais, ignorant tout de ce pays, puis-je me charger d’une mission utile ?
— Attendez, insista la jeune fille, je ne vous demande rien d’autre que de garder ce paquet pour le mettre en poste, si vous passez par une auberge ou dans un port. Je vais vous donner les quelques fufes nécessaires à l’envoi, et...
— La question n’est pas là, dit Augustin, mais...
— L'homme que vous avez mis en déroute est membre d’une compagnie nombreuse. Ils vont me rattraper, ce soir ou demain, et vous représentez la seule chance pour que ce message parvienne à son destinataire. Si vous n’acceptez pas, c’est comme si vous m’aviez laissée tuer tout à l’heure. Jamais je n’aurai le temps de transmettre l’information, si je ne saisis pas la chance que vous représentez ... »
Augustin entendit le sanglot monter dans la voix de Nadja. Il décida de prêter attention à sa requête.
« Parons au plus pressé. Vous allez venir jusqu’à notre camp où vous serez en sécurité, au milieu de la meilleure troupe qui soit. Vous aurez tout loisir d’aviser, et si vous estimez encore devoir me confier ce paquet, j'envisagerai la chose. Mais j’aimerais que vous m’en disiez assez long pour que j’aie la conviction de m’engager à bon escient.
La jeune voyageuse secoua la tête.
« Non, dit-elle d’une voix affermie, je ne puis prendre le risque de vous mettre en danger si, par inadvertance, vous parliez un peu fort...
— Je n’ai pas l’habitude de laisser les paroles s’envoler vers qui ne doit pas les entendre, dit Augustin en fronçant le sourcil.
—Je ne veux pas vous froisser. Mais les forces auxquelles nous avons affaire entendent tout. »
Elle regarda Augustin avec attention, et il soutint son regard.
« Bon, soupira-t-elle, je vais vous dire l’essentiel. Avant toute chose, retenez le nom d’Olivon Clinus.
— Olivon... Clinus ?
— C’est cela.
— Le voila gravé dans ma mémoire.
— C’est le nom de la personne en qui vous pouvez avoir confiance, une fois arrivé sur Clotone.
— Est-ce à lui que vous destinez ce paquet ?
— Oui. Mais je n’ose vous demander de le lui porter directement.
— Ce serait sans doute plus lent que par la poste.
— Oh non, et bien plus sûr...
Nadja fit quelques pas, encore précaires.
« Nardor Botulis me poursuivait. Il m’avait déjà rattrapée hier, en pleine forêt. Il s’était embusqué derrière un arbre, et m’a violemment frappée au passage. Je serais certainement morte si mon cheval, ému par quelque signe anticipateur, n’avait pris le mors aux dents, précédant la massue cloutée lancée vers mon dos.
J’ai tout de même reçu un peu de la force que Botulis avait mis dans son coup, et je me suis maintenue en selle par miracle, en suffocant. Il se lança aussitôt à ma poursuite. Mais la chance me sourit. L’homme était si acharné à ma perte qu’il ne vit pas une branche de fanguier lui barrer la route. Il fut désarçonné, tandis que je m’enfuyais.
Je cherchai alors un refuge et j’avisai une cabane de trappeurs. J’étais si tremblante qu’en mettant pied à terre, j’effrayai ma monture et tombai, le genou contre une arête rocheuse. Je me cachai quelque temps, puis, ayant recouvré mes sens, je compris mon erreur : le poursuivant me chercherait certainement en cet endroit. Je repris donc la route vers le Sud. La région était moins boisée, mais il fallait que je grimpe assez haut dans un arbre au feuillage épais. Quand j’avisai ce cèdre, la nuit tombait. Il était trop tard pour reculer. Je cinglai la croupe de mon cheval afin qu’il galope seul de l’avant, pour brouiller les pistes.
— Solution désespérée, remarqua Augustin, car un cheval laissé à son erre, ne va jamais loin et revient sur ses pas. C’est lui qui a dû guider ce... Botuchose.
— J’étais à bout et je pensais qu’un peu de repos me permettrait de faire le point.
— L’idée, finalement, vous a servi puisque le hasard a conduit mon chemin vers vous.
— Oui, dit la jeune fille en souriant. La providence du Grand Équilibre ! » Son regard vif semblait considérer Augustin dans une nouvelle perspective.
« Qu’est-ce donc que ce Grand Équilibre ?
— Vous ignorez cela aussi ? s’exclama Nadja. Décidément, vous devez venir de loin ! C’est une expression rituelle qui réfère à des croyances partagées dans tout Guama... mais je n’ai guère le temps de vous faire un cours sur nos religions.
— En tout cas, vous avez de meilleures couleurs.
— Les épreuves sont loin d’être finies. Je vais avoir besoin de toutes mes ressources vitales... Mais vous, me direz-vous la raison qui vous amène en ces lieux ?
— Rejoignons d'abord mes compagnons. »
Nadja boitillait encore, et il la soutint à la taille.
« Je crois que ça va aller. Allons-y. »
Elle affichait la plus grande résolution. Sa chevelure se défit, roulant sur ses épaules. Leurs regards se croisèrent, se détournant aussitôt.
Augustin ne put s’interdire de lui demander pourquoi elle voyageait ainsi, en habit d’homme, elle qui était... si ...
« Si ?
— Si ravissante, osa Augustin.
— Votre opinion me fait plaisir, dit simplement la jeune fille. Mais vous répondre serait si long, et... le danger peut revenir d’un moment à l’autre, ajouta-t-elle, jetant des regards de tous côtés.
— Le danger semble passé. La nature est tranquille autour de nous.
— C’est vrai. La bienheureuse ne se soucie pas de ce qui peut nous arriver. »
Elle se détendit un peu.

Ils se dirigeaient vers un col entre deux collines rases.
Nadja rompit le silence qui s’était installé depuis quelque temps.
« Vous avez vu cette source ?
—Où cela ?
—Là, juste sous le rocher en forme de fuseau.
— Oui, en effet.
— Peut-on s’y arrêter un petit moment ?
— Si vous le souhaitez... »

Sous la paroi grêlée de milliers d’orifices, la source coulait au creux de deux pierres plates en forme de mains jointes. Elle abreuvait une guirlande de mousses rougeâtres, avant d’emplir une vasque de marbre poli. Plusieurs lignes de caractères inconnus étaient gravés sur la surface constamment lavée par l’eau qui débordait, limpide, et allait se perdre dans l’herbe d’une combe zigzagant vers la mer.
Nadja se pencha et but à longues goulées.
« Comprenez-vous ce qui est écrit ?
— Mm, pas vraiment. Il est question du grand Dragon et des quatre piliers de l'Équilibre... Mais nous n’avons pas le loisir de pratiquer l’archéologie.
— Vous avez raison. D’ailleurs, mes amis m’attendent.
—Pardonnez-moi, Augustin. Je ne suis guère d’humeur bucolique. De sinistres complots s’activent sans trêve. Et puis cette rouille en suspension dans le bac ne m’inspire aucun diagnostic favorable pour l’avenir proche.
—Lisez-vous dans l’avenir ?
—Non. C’est une interprétation traditionnelle : des particules rouges : la mort; des particules blanches : le bonheur.
— L’agression dont vous avez été victime ne vous incline-t-elle pas au plus sombre pessimisme ?
— Hélas, Signour, vous ne vous doutez pas à quel point le moment que vous avez choisi pour visiter nos îles approche du temps des catastrophes... Je ne veux pas vous détourner de la quête de votre propre destin, mais promettez-moi, du moins, de vous acquitter de la tâche dont vous avez bien voulu vous charger pour moi.
— Je n’ai qu’une parole, dit Augustin, qui osa une légère caresse de la chevelure d’or.
— Remontons sur le chemin. »
L'un soutenant l'autre, et la seconde ne refusant pas l'aide du premier, les jeunes gens regagnèrent la piste qui menait au bivouac.

« Une chose m’étonne, dit Nadja. On dit que le passage vers Guama est presqu’impossible à emprunter. Comment êtes-vous donc parmi nous, jeune homme d’Outremonde ? »
Augustin raconta brièvement son arrivée de Guyane et la rencontre avec Phial d'Atoy.
« Ce nom ne m'est pas étranger. Cet homme est sans doute d'une famille connue.
— C'est une fière nature, et un guide hors pair ! Plus que tout j’apprécie son esprit d’indépendance...
— Une rare qualité, approuva Nadja, et qui fait tellement défaut à nos peuples ! ajouta-t-elle d’un ton princier qui fit sourire le jeune homme.
— Le conformisme de la foule est, hélas, un trait fort répandu parmi les masses humaines, dit-il doctement. Ah, nous y voici ! »

Les méyots qui broutaient paisiblement le talus relevèrent la tête et manifestèrent quelque agitation. Les Indiens, plus sensibles à ces signes que leurs compagnons, vinrent aux nouvelles et, reconnaissant Augustin, lui adressèrent le salut. Voyant Nadja Benjou à ses côtés, ils s'étonnèrent, mais n'en laissèrent rien paraître.
« Çà alors ! dit Phial, en se levant de son trépied de campagne, on laisse le jeune homme deux heures, et le voila qui revient fiancé !
— Voyons, Signour de Michemin, la plaisanterie est facile, dit Augustin mi-riant, mi-fâché.
— Ces manières de soldat ne me choquent pas, dit Nadja guère effarouchée, j'en ai entendu de bien pires dans ma courte vie. »
Pimlic et Jean étouffèrent un rire. La gracieuse présence leur faisait de l'effet.
Augustin fit les présentations et Phial, ôtant son chapeau pour l'occasion, s'inclina.
« Que nous vaut le bonheur de votre visite, belle Damoisielle ? Je crois comprendre à votre teint et votre mise, qu'un hasard désagréable a croisé votre route. »
Augustin évoqua brièvement l'escarmouche et requit pour Nadja la tente que Jean tenait pliée sur son méyot.
Tout ce petit monde masculin se mit en quatre pour la jeune Clotonoise, promue au rang de reine du soir. Arcomo et Païcou firent merveille à la cuisine, autour d'une estouffade de côtes de brenèle, tout en raffinements olfactifs. Pimlic découvrit par hasard dans ses fontes une excellente fiole de vieille glône, qu'il déboucha sans remords, goguenardé par Phial. Jean, curieusement désempoté, s'affairait ici et là, retendant un câble, époussetant un pan de toile, cherchant à se rendre utile. Plus tard, il sortit une guimbarde dont Augustin semblait ignorer jusqu'à l'existence, et joua, en chantonnant, de tristes chants du Minervois, son pays d'origine. L'onde magique saisit Capitaine-Papa, qui ne se fit pas prier pour nous conter deux ou trois de ces interminables mythes, que les Indiens versifient pour endormir leurs enfants, chaque phrase séparée de la suivante par un Oÿ ! Oÿ! lamentatoire.
Nadja, le coeur réchauffé, applaudit les artistes. Augustin, tout souriant, la regardait d'un regard de velours un peu triste, car elle avait affirmé bien haut qu'elle partirait le lendemain à la première heure.
« En tout cas, dit Phial, lâchant moult ronds de fumée, nous avons élucidé le mystère des traces de sang dans l’âtre de la cabane de surveillance. Cela recoupe aussi le témoignage du Lourd et la mémoire de l’arbroeil...
— Comment cela ? fit Augustin.
— Voyons, mon jeune ami, n’avez-vous point prêté attention à ce que je vous ai dit du Lourd, ou à ce que Païcou a vu dans l’arbre ?
— Voulez-vous parler de ces histoires de cavaliers blancs et noirs ?
— Rien n’échappe aux habitants de cette forêt, même s’ils ne savent pas interpréter ce qu’ils voient. Ils ont tout simplement assisté à la poursuite de la mystérieuse jeune fille de Canémo que voici, déguisée en homme, par un non moins bizarre cavalier noir. Mais nous aurons sans doute besoin d’autres pièces du puzzle pour comprendre pourquoi ce... Nardor Botulis vous a ainsi agressée.
— Je ne peux, vous le comprendrez, vous aider dans cette tâche, car je dois être le plus discrète possible, dit Nadja, qui jeta un coup d'oeil à Augustin, silencieux.
— Puis-je au moins vous demander, Damoisielle, quelles affaires vous pressent tant, désormais ? dit Phial. Ne serait-il pas prudent de venir avec nous à Logatrou, plutôt que de battre le bois, tentant le bandit ou l'ennemi, voire la bête féroce ?
—Je vous en remercie, mais nos routes se séparent. Je dois parvenir demain à Michemin.
— Je ne peux, hélas, démunir notre expédition en hommes. A moins que Pimlic...
— Ah oui, moi, je veux bien ! s'écria le jardinier, saisissant au vol l'intention de son maître.
— Ne vous préoccupez pas de moi, coupa Nadja. Je vous remercie de votre prévenance à mon égard, mais si vous voulez m'aider... vendez-moi plutôt l'un de vos coursiers rapides. Je puis négocier cette chaîne en or que j'ai au cou. »
Augustin se leva.
« Si une monture doit vous être fournie, ce sera la mienne, Mademoiselle. Encore n'est-il pas question que vous payiez.
— Comment vous rendre cette bonté, jeune étranger ?
— En me laissant vous accompagner demain matin, jusqu'à l'orée des bois.
— Je vous l'accorde volontiers. Mais je suis en dette envers vous. A la porte de la ville, je confierai le cheval aux bons soins du maître de guet, qui, je crois, en a plusieurs à sa garde.
— Si vous le souhaitez, dit Augustin.
— Il me faut maintenant prendre mon sommeil, pour être éveillée à la première lumière. Soyez remerciés, mes amis, car je me trouve réconfortée. Je me demande, ajouta-t-elle en regardant Païcou, ce que vous avez rajouté dans mon verre de glône tout-à-l'heure... mais c’est revigorant.
— Ce n'est rien, balbutia le jeune Indien. Une pincée de quelques herbes que m'a donné ma mère.
— Votre mère sait des mystères bien utiles », dit Nadja, sa petite main devant ses lèvres pour retenir un bâillement.
Elle se retira sous la tente, et les hommes détournèrent pudiquement le regard pour ne pas voir l’ombre chinoise jouer gracieusement sur la toile.


L'aube était encore lourde quand la tente de Nadja s'illumina de nouveau. Quelques minutes après, bottée, le manteau sanglé, elle en sortit, chevelure au vent, et se pencha sur Augustin qui dormait comme un Paresseux céleste.
« Debout, jeune homme... si vous voulez m'accompagner.
— Quoi ? Hein ? »
L'angoisse d’un cauchemar s'estompa, et la vision de la jeune fille répandit un sourire sur ses traits ensommeillés. Il fut sur pied à l'instant et alla seller le cheval destiné à Nadja.
« Attention, dit-il, la bête est nerveuse. Elle n'aime pas les ronciers.
—Ne vous inquiétez pas, les chevaux sont mes amis. »
Elle caressa la peau élastique du menton de l'animal, qui approuva des oreilles, aussitôt hypnotisé.

Un peu plus tard, tous deux chevauchaient de conserve, Augustin monté sur un méyot préparé pour lui. Ils repassèrent dans le creux du chemin bordé de gros arbres figés dans des poses de désespoir, puis remontèrent vers les frondaisons de la forêt winolle, encore embuée des nuages qui s’y étaient déposés pour la nuit.
— Écoutez, Nadja, je vous le dis sans ambages, votre compagnie m'est agréable, et... j'aimerais vous revoir. Je suis inquiet que vous disparaissiez comme cela, à peine aperçue, au milieu des dangers.
— La vie est faite de rencontres qui ne peuvent se poursuivre, dit un peu tristement la jeune fille. Mais devons-nous pour autant renoncer à l'honneur ?
— Je ne sais pas, bredouilla Augustin, sans doute non, mais a-t-on le droit d’éviter des rencontres... que l’on sait rares ?
Elle rit.
—Il est sans doute romantique, pardonnez-moi, d'attendre ainsi quelque chose d'un simple croisement de parcours.
— Etes-vous fiancée, Nadja, ou votre coeur est-il pris ?
— Non, dit-elle très vite. Mais... »
Elle se tut, avant de se reprendre :
« Nous devons mener nos vies. Et puis, qui dit que nous ne nous reverrons pas ?
— La vie est courte, surtout dans l'aventure. Quant à celle qui va jusqu'à son terme, elle se fane au tiers, et passe également.
— Gardons l'espoir.
— Espoir ! reprit Augustin d’humeur élégiaque, pourquoi dois-tu te substituer précisément à l'agrément du présent ? Je... »
Nadja l’interrompit brusquement, frémissante.
« Chht !... Il se passe quelque chose... Vous sentez ?
— Non... Enfin, si : le vent. Tout ondoie autour de nous.
— Pas seulement le vent... »
Nadja tentait d’interpréter les signes du ciel comme un marin qui pressent la tempête. De partout, un vrombissement sourd s’élevait maintenant, enveloppait le lieu, secouant les feuillages alentour, tel un moulin géant dont tournoieraient les ailes de drap. Puis le phénomène s’estompa, aussi rapidement qu’il était apparu.
« Qu’est-ce que c’était ? chuchota Augustin, rendu prudent.
Je ne sais pas. La Majeure est une île aussi mystérieuse pour moi que pour vous. Je suis plus à l’aise dans l’agitation des foules de Clotone qu’au milieu des caprices imprévisibles de la nature sau... »
Une nuit tomba sur eux, le vent mugit au centuple et les buissons se soulevèrent, laissant place à des colonnes articulées, armées de longues griffes qui se refermèrent sur le manteau de la jeune fille. Au milieu de sa phrase, elle fut arrachée à sa monture et happée vers le ciel.
Il fit jour de nouveau, tandis que le cri de Nadja diminuait rapidement avec la distance.
Sans réfléchir, Augustin se jeta au milieu des branches brisées, dans la direction où elle avait été enlevée. A peine eut-il le temps d’apercevoir une masse volante sombre qui s’amenuisait au delà des arbres lointains, et sous elle, la tache plus claire, minuscule, du manteau de Nadja.
Avec l’énergie du désespoir, il persévéra, forçant un passage au milieu des fondrières, escaladant les racines géantes des canipores, écartant les épines des fragans, écrasant les dentelures des chikruas. Mais bientôt le souffle lui manqua, et il s’agenouilla, accablé.
Un objet gris tourbillonnait au gré du vent et descendait vers lui. Il se posa sur un chardon géant. Une plume duveteuse. Plus grande qu’un couffin, arrondie en coquille, elle lui rappelait la parure d’autruche qu’on avait encadrée dans le bureau d’un vieil oncle. Le souvenir se joignit à celui de la peinture naïve suspendue au dessus d’un comptoir à Michemin.
« Un crocaster ! Quel monstre ! Au moins six mètres d’envergure ! »
Il se releva, saisi de rage impuissante.
« Il va la dévorer, ou la donner à becqueter à ses oisillons. Il faut que je trouve son nid... »
Augustin repartit de l’avant, ignorant les lianes barbelées qui lacéraient son vêtement. Il parvint à une rocaille, s’élevant par degrés vers des blocs basaltiques entre les interstices desquels poussaient des agras sinueux et maigres.
— Avec un peu de chance, le nid de ce monstre n’est pas loin.
Il gravit un bloc plus élevé et en fit le tour, cherchant le moindre indice.
« Là-bas, l’écharpe ! »
Dans la direction du soleil couchant, le sommet d’un agra mort avait retenu le tissu rouge comme une bannière claquant au vent. Le garçon y courut, grimpa et s’en empara, l’enfouissant sous sa chemise. De ce perchoir précaire, il fouilla à nouveau l’horizon. A peu de distance, un paquet de branchages emmêlés, de la taille d‘une grande meule de foin, était encastré dans des éboulis couverts de déjections blanchâtres.
—Putredianche ! Le nid...
Parvenu à l’éminence où reposait la grossière couche de l’animal. Augustin se plaqua contre une paroi et rampa vers l’objectif. L’endroit était désolé. La puanteur était suffocante. Ses yeux piquants et se retenant de vomir, il inspecta le site. Un vent givrant hurlait, rendant plus sinistre encore le spectacle des restes sanglants, des ossements entassés, des coquilles cassées, des plumes mêlées d’excréments et de viscères. Un cadavre momifié de poussin (grand comme un poulain) certifiait qu’il s’agissait bien de l'habitat de crocasters. Mais pas trace d’un oiseau vivant, ou d’une proie humaine récente, vivante ou morte.
Peut-être le nid de l’oiseau ravisseur n’était-il pas celui-là ? Augustin se coula entre les roches et explora prudemment les alentours, mais il ne trouva aucune autre de ces constructions maladroites. Ignorant l’abominable odeur, il revint à sa première découverte .
Pourquoi s'en voulait-il à ce point ? Après tout, ce n’était qu’une inconnue et les sentiments humanitaires lui étaient en général étrangers. Il devait reconnaître que Nadja l’avait touché. Une rencontre émouvante, aussitôt dérobée par une monstrueuse irruption. Il y avait aussi la blessure d’amour-propre : celle d’avoir failli à son rôle protecteur.
La lumière du jour faiblissait, le site se parait de teintes ocres, les ombres des carcasses se projetaient sur les parois, offrant un spectacle d’épouvante. Augustin remarqua l'étincelle qui brillait dans l’orbite d’une tête de mort posée sur un replat. Il s’approcha et vit un anneau que mordorait le soleil tardif. Il le prit et le regarda attentivement. C’était de l’or, et à l’intérieur, deux initiales étaient gravées : N. B.
Nadja Benjou ?

Il n’eut pas le temps de s’interroger davantage. Un formidable cri retentit, évoquant le froissement d’une tôle entre des pinces d’acier. Augustin leva les yeux et vit, se découpant sur le ciel rougissant, la forme d’un gigantesque oiseau. La tête du rapace était proportionnellement bien plus forte que celle des faucons de son monde, spécialement les mâchoires donnant naissance au bec dentelé comme une scie hégoïne.
Augustin se figea sur le sol, se souvenant que l’oeil acéré d’un aigle était attiré par le mouvement plutôt que par la forme d’un être vivant. Vu du ciel, qu’était-il d’autre qu’un paquet de tissus, parmi les lambeaux d’autres vêtements ? Il pensa que Nadja était peut-être tapie non loin de lui, sous quelque buisson, tenant le même raisonnement.
Le volatile géant ne semblait pas l’avoir vu, mais il cherchait, ses yeux en soucoupes sous leurs sourcils de plumes reflétant la colère. L’espoir envahit Augustin en même temps que l’angoisse. Laissée près du nid, Nadja s’était peut-être enfuie, profitant d’un moment d’inattention de la bête, après avoir déposé la bague dans l’oeil du squelette, pour marquer son passage.
Que faire ? Probablement rien : éviter de se faire prendre, en attendant quel’oiseau se lasse; et espérer que Nadja en réchappe, si toutefois elle n’avait pas déjà été gobée tout rond.

Le crocaster s’éloigna enfin, lançant de temps à autre son aigre cri de dépit. La nuit tomba, noire et sans lune. Augustin se releva et emprunta la direction de l’Est. Il y croiserait le chemin de Logatrou. Beaucoup plus tard, il le trouva, et le prit vers le Sud. Il devait avouer que certains bruits de la forêt pouvaient troubler l'aventurier endurci, bien qu'il sût que le Crocaster n’était pas un rapace nocturne et que les agresseurs humains pouvaient se faire plus silencieux que l’ombre.
Enfin, il aperçut la lueur du campement.


« Nous étions inquiets ! » gronda Phial. Encore un quart d’heure et je m'apprêtais à partir à votre recherche.
Augustin, déprimé, raconta l'enlèvement de Nadja par le Crocaster. Il montra l’anneau à ses compagnons, et partagea avec eux l’espoir que la jeune fille fût en vie (mais il ne leur dit pas qu'il avait conservé son écharpe).
« Vous avez fait au mieux, dit Phial. Organiser une battue en plein bimère (midi) ne servirait à rien. Dès la fin de la chaleur, nous irons avec les Indiens, tenter de débusquer l’animal. Cela nous donne le temps de préparer des crochets pour le harponner.
— Merci, mes amis...
— Et, en un sens, espérons ne pas la retrouver : elle s’en sera tirée. Peut-être même la retrouverons-nous à Logatrou. Le Crocaster, voyez-vous, est plus impressionnant à voir que réellement féroce. Il aime ramener des proies vivantes au nid, et là, il les laisse souvent échapper, car il repart aussitôt en chasse. Ses petits, pour avides qu'ils soient, sont presque aveugles et fort maladroits. »
Phial rabattit son chapeau sur ses yeux et s'enfonça dans le sous-bois pour y chercher de belles épines de fragan avec lesquelles il confectionnerait les armes destinées à s'ancrer dans la chair de la bête à abattre.

Vers la cinquième heure, Phial, Augustin, Jean et Païcou se dotèrent d'un léger équipement de chasse, et enroulèrent les cordes des harpons autour de leur taille. Ils retrouvèrent rapidement les nids des Crocasters, mais six heures de battue minutieuse ne leur permit pas de découvrir plus d'indices que le jeune étranger n'en avait trouvés la veille. Ils débusquèrent en revanche un troupeau de brenèles qui détalèrent, sans attendre une flèche perdue.
Renforcés dans l'idée que la jeune Clotonoise avait, malgré des avatars dramatiques, rencontré une heureuse fortune, ils revinrent au camp, et se sustentèrent d'un repas solide.








V.
Les contes de Logatrou


Cette fois, ce fut Pierre Boucquard qui interrompit Tabiraho.
« Pourrais-tu me dire, cher hôte, de quoi se composait ce repas ? »
A sa surprise, le conteur ne lui répondit pas : il était secoué d’un rire prolongé, qui finit en quinte de toux.
« Ah, dit-il enfin, larmoyant, tu as sans doute grand faim pour poser de telles questions. Je suis heureux que tu aies ainsi retrouvé l’appétit, sentinelle de la santé. Je peux te faire servir un plat de riz agrémenté de bananes vertes et de star-fruits. Mais je ne peux pas satisfaire ta curiosité, car Capitaine-Papa ne m’en a pas transmis la mémoire.
— Va pour le riz aux bananes ! cher Tabiraho, et j’aiderai le plat à descendre d’un petit coup de ce rhum des Douze Rivières , qui m’a bien aidé à survivre jusqu’ici. J’ai de surcroît une autre question à te poser.
— J’ai toujours pensé que les Blancs avaient dû, jadis, se croiser avec des mangoustes, tant est insatiable leur curiosité. Pose ta question, jeune homme.
— Quelle était la couleur de Nadja ? »
A regarder la teinte brique mal cuite de son interlocuteur, le rire saisit à nouveau Tabiraho, secouant dangereusement sa vieille carcasse.
— Nadja était diaprée, dit-il enfin, de couleurs versatiles, comme beaucoup d’habitants de Guama, jeune homme. Mais elle tentait sans doute de présenter à autrui une variation de tons délicats, pour autant qu’elle semblait appartenir à une haute classe, et que celle-ci se distinguait des autres de cette façon.
— Le stupide mépris porté à la couleur avait donc infecté ce monde, comme le notre !
Le vieil Indien haussa les épaules :
-Quand il n’y a pas de différence naturelle visible, les gens sont parfaitement capables d’en inventer d’autres, comme nos voisins les anciens Arawakos, qui réservaient à leurs aristocrates, des tatouages du visage tellement bien inscrits dans la peau, et tellement magnifiques, qu’ils parvenaient à faire croire aux gens du peuple que ces dessins indiquaient irréfutablement leur essence divine.
— Il n’empêche : cela m’ennuie de penser que l’élue du cœur d’Augustin Coriac était imprégnée d’une conception raciste de la société. As-tu vu en Europe où nous mène une telle folie ? »
Tabiraho hocha la tête comme un magot de porcelaine :
« Je sais, et j’en suis fort triste pour vous et pour le monde. Cependant, tu ne dois pas juger Nadja avec les lunettes d’un Européen actuel. Elle devait considérer son propre choix de couleurs comme l’effet d’un art raffiné, d’une esthétique intime dont il s’agissait d’être digne. Cela n’impliquait en aucune manière de considérer les autres comme inférieurs. D’autant que la palette de tons variables était si riche, qu’elle permettait de se personnaliser soi-même comme par le vêtement, plutôt que de se couler dans un moule social rigide, une échelle uniforme.
— C’est une possibilité rassurante », acquiesca Pierre et il conclut sa pensée en assêchant le cul de sa dernière bouteille. L’une des compagnes de Tabiraho la happa à l’instant même où l’idée le traversa de la jeter dans la marigot. Elle y ferait sans doute mariner du piment.

Il n’aimait pas trop que Tabiraho lui fît la leçon. Il avait l’impression d’être retourné sur les bancs de l’école – qu’il n’avait jamais aimée -, sauf que le professeur, au lieu d’arborer un grossier complet de lin et une ficelle en guise de cravate, aurait été nu, scarifié de partout, sans compter les dents de phacochère glissées dans les lobes de ses oreilles et l’anneau de cuivre traversant le cartilage séparant ses narines. Mais en fermant les yeux, n’eût été la voix éraillée de l’Indien, on eût dit que c’était lui l’agrégé. D’où tenait-il tant de science et de sagesse ? Avait-il été éduqué lui-même par quelque anthropologue installé dans le village ? On disait qu’un certain Claudius Lève-Trousse - sans doute un Belge - se baladait dans la région entre Nambikwara et Bororo, accumulant de quoi écrire un livre de deux mille pages sur les Amazoniens.

Quoi qu’il en soit, Pierre préférait Tabiraho en conteur. Il suffit d’ailleurs que le vieux Aruyambi renouât le fil de son récit pour que le Français oublie les contingences matérielles ou les tourments moraux et laisse paresseusement fumer le plat de riz préparé par la plus jeune femme de son hôte, jusqu’à ce qu’il soit froid...

° °

°

Le camp levé, dit Tabiraho, la troupe reprit sa progression en ligne droite sur le flanc oriental des plateaux défendant l'accès du Wino. Tout en cheminant à l'arrière-garde, Augustin, morose, portait l’écharpe à son visage pour en respirer négligemment le parfum. Il se surprit à souhaiter que Nadja ait vraiment survécu.
Il avait posé sur le pommeau de la selle le casque d’acier abandonné par l’homme en noir après le combat. Fixant avec colère le regard vide de la visière, il se jura de répondre au défi : les ennemis de Nadja étaient désormais les siens. Sa quête de la Porte du Temps passerait à l'arrière-plan pour une bonne raison. Curieusement, cette résolution le libéra d’un poids. Il aiguillonna sa monture qui se mit à trotter, évitant les cailloux avec dextérité.

Dans l’après-midi, alors que l’on croyait accéder à la pente pelée qui grimpait vers le sommet, la compagnie se trouva devant une faille. Les gorges de l’Arioso avaient creusé des méandres si profonds que l’on perdait toute espérance de remonter de l’autre côté. L’impression était aggravée lorsqu’on comprenait que l’étroite corniche, (dont les lacets fuyaient en contrebas sous d’impressionants ressauts), se dirigeait vers l’aval de l’Arioso, faisant reculer le voyageur d’une trentaine de kilomètres vers l'Est par rapport à la base du Wino.
Comme il n’y avait pas d’autre solution pour passer sur l’autre berge, chacun fit taire son ressentiment contre la nature. Et l’on en fut bientôt récompensé lorsque, de l'autre côté du gué, Logatrou se découvrit au regard, sur l'aile d’une vallée abritée.
Le village était minuscule : pas plus d’une quarantaine de maisons serrées frileusement, sans compter l’auberge, la mairie et le campanile. Observées de plus près, les constructions étaient curieuses : bâties en hauteur sur trois ou quatre étages de pierres de couleurs différentes, elles comprenaient de vastes fenêtres, toutes situées à l’étage supérieur.
Phial expliqua :
« Logatrou, mes amis, sert de refuge aux forestiers, aux chasseurs, à ceux qui se hasardent dans les parages. En dehors d’une grande hôtellerie primitive, d’une poste et d’un magasin général, ce lieu est habité par une drôle de communauté de moines laïques... qui se disent poètes. Ces gens, (une cinquantaine) se recrutent parmi des marginaux en provenance de tout l’archipel. Vous les verrez dans les rues, emmitouflés de bleu sombre. Ils se sont assemblés là, pour la qualité des herbes-à-pensée qui leur permettent de tenir des conversations éblouissantes.
Ils tentent de captiver les passants et de les retenir aussi longtemps que possible. Moi-même, je me suis laissé surprendre par une discussion qui a duré quarante-huit heures sans que je m'en aperçoive ! Je vous garantis qu’il sont ardents au pelletage des cumulo-nimbus. Parfois, certains voyageurs fascinés restent à Logatrou et s’adonnent à la consommation de ces herbes. Leur vie est alors raccourcie, parce qu’ils tendent à ne plus rien manger d’autre et à converser jour et nuit. J’en ai vu un mourir d’inanition à mes pieds en ayant encore aux lèvres le souffle d’une ultime objection logique. »
Augustin sourit.
« Nous devrons tenir nos langues et fermer nos oreilles...
—Ce sera plus difficile que vous ne le pensez, Signour Augustin.
— Nous verrons, mon cher Comte », dit l'intéressé, qui ne mégotait plus sur les titres de leur guide.

Peu de gens vaquaient par les ruelles du village, hormis un rempailleur assis contre un pilier de la place, où gazouillait une fontaine trilobique. On se rabattit sur la taverne, le “Gigastome d’Or”, dont s'annonçait l’activité aux nombreux chevaux et méyots attachés en rang d’oignons devant une mangeoire murale bourrée de paille.
Dès que Pimlic eut ouvert la porte, la compagnie se trouva immergée dans une vaste salle enfumée, et saisie par le brouhaha de la foule. Personne ne prêta attention à la présence des nouveaux venus. Chaque tablée poursuivait une conversation passionnée agrémentée de rasades de glône mousseuse. Un serveur affairé indiqua un coin sous une poutre où pendaient jambons de chniarque et bottes d’ail. L’on s’y serra sur deux bancs, laissant la seule chaise au signour Phial, que le patron vint bientôt saluer, la mine épanouie et le torchon sous le bras.
« Ah, mon bon Signour, je vois que tu nous reviens fort entouré. Tu as même décroché quelques Indiens de leurs arbres, et trouvé deux mages étrangers couverts de cuir...
— Ne sois pas impertinent avec mes compagnons, Malandron ! coupa Phial sans sévérité excessive. Quoi de nouveau à Logatrou ?
— La routine, Excellence, il y a eu la semaine dernière une grande chasse à l’immogre, et bien sûr, ils sont tous revenus bredouilles, mais contents, avec deux rossiflards et trois chniarques dans la gibecière, en guise de compensation.
— J’espère qu’ils t’ont payée la taxe...
— Oh, fit Malandron, bien entendu. Mais tu sais que pour une compagnie qui s’acquitte des droits légaux, trois évitent l’auberge et ne paient rien. De sorte qu’au bout du compte...
— ...Tu n’as rien dans la cassette pour le légitime percepteur de ces lieux, à savoir le Signour de Michemin.
— Mais, ajouta rapidement le tavernier, vous êtes toujours le bienvenu, vous et vos amis, dans la plus belle de nos chambres, et pour le meilleur des repas composés par ma douce Lantagnelle, ceci aussi longtemps qu’il vous plaît de rester dans ma modeste maison.
— Je sais, je sais, soupira Phial, c’est pourquoi je ne t'en veux pas trop, Malandron, bien que tu me plumes comme volaille. »
L'hôtelier se renfrogna et fit passer son humeur sur un valet à qui il ordonna, avec force tapes sur le crâne, d’aller préparer la “suite gouvernorale” pour ces messieurs, et de bouchonner leurs montures, dans l’étable privée, située dans une cour en arrière. Puis il prit commande du repas. La liste des mets désirés par le groupe, sans compter Jean, s’allongeait outre mesure à son goût, et son sourire obséquieux fit place, peu à peu, à un dépit si touchant que Phial et Augustin éclatèrent de rire.
« Et nous remettrons sans doute cela demain » dit Phial pour enfoncer le clou.


Le souper se déroula joyeusement. On trinqua maintes fois, dont l’une en l’honneur de la belle patronne, Lantagnelle, qui circulait entre les tables en évitant habilement les pinçons et les claques bien dirigées. Plus tard, à l’heure des pipes de choulcave, alors que Jean et Païcou s’étaient endormis sur leurs chaises, un homme grand et barbu, vêtu d’une longue toge bleue, vint s’asseoir à la table des étrangers.
« Je suis Blavarian Métaphos, un habitant de Logatrou, et je vous prie de m’accorder quelques brêves minutes...
— Pas tant d’histoires, grommela Phial, maître Blavarian, j’ai déjà évoqué vos titres de gloire auprès de mes compagnons... »
Le grand homme se rengorgea, se passant la main dans la barbe, pour en défaire les noeuds rebelles .
« Je leur ai aussi conseillé de vous fuir, sous peine de tomber dans une léthargie incurable », continua imperturbablement le gentilhomme, posant sans manières ses pieds bottés sur la table.
Le sieur Métaphos ne cessa pas de sourire, mais cilla imperceptiblement.
« Oh, la philosophie est moins dangereuse que la chasse ou la guerre... Signour Phial.
— C’est à voir ! Des Villacopes ont déclenché des massacres pour des raisons qu’ils pensaient inscrites au ciel de la vérité... Mais je n’en débattrai pas davantage avec vous, car déjà, d’un mot, vous avez réussi à m’entraîner dans un débat oiseux ! »
Maître Blavarian émit un rire musical et se retourna pour commander une tournée générale de glône, que personne ne refusa.
« Il est tout de même sympathique votre philosophe, susurra Jean, ouvrant un oeil.
— Vous avez le sommeil léger, remarqua Pimlic.
— Il faut bien que je veille sur Augustin », répondit Jean en se rendormant, la tête dans les mains.
Le susnommé participait distraitement à la conversation. Son regard parcourait la multitude, cherchant sans chercher quelque indice évoquant Nadja, ou son poursuivant. La jeune fille avait parlé d’une armée d’ennemis, et une armée a souvent un uniforme, ou des insignes. Peut-être un observateur, membre de la bande, porterait-il un justaucorps noir, comme celui de Nardor Botulis, ou sa monture, le même type de licol pourpre aux clous octogonaux. D'ailleurs, il aurait dû commencer par inspecter les étables.
Il s’excusa en se levant, mais personne ne fit attention à son départ, car Maître Blavarian avait réussi à captiver l’attention de ses compagnons par une histoire de trésor récemment perdu dans les gorges de l’Arioso, lors de l’écroulement d’un pont au passage d’une caravane de Zigonois. Ainsi les Sages de Logatrou fascinaient-ils les passants à l’aide de petits épisodes, avant de les engager dans des conversations plus spéculatives.
Augustin se rendit au comptoir massif en fer à cheval, au centre de la salle. En arrière, un large escalier plongeait droit dans de rougeoyantes pénombres, d’où montaient à toute allure de jeunes marmitons portant des plats fumants.
« Brr, lucifériennes cuisines ! » songea le jeune homme.
Son regard fut attiré par une femme rousse assise sur un haut tabouret, au coin opposé au sien. Elle semblait se parler à elle-même, ne s’adressant à personne en particulier, un étrange sourire aux lèvres, perdu dans le vague. Augustin, tendant l’oreille, entendit qu’elle chantait doucement, sans se soucier que sa voix fut couverte par le vacarme.
Il se renseigna auprès du patron affairé au lavage des brocs de glône.
« C’est Mazine Tical, notre muse du chant. Elle est en mal d’amour, dit Malandron, sur le ton de la confidence. Elle a perdu un fiancé auquel elle vouait une passion éperdue. C’est pourquoi son chant est triste ce soir. Mais demain cela ira mieux, ajouta l'hôtelier en clignant de l’oeil. Si vous restez, vous assisterez sans doute à la renaissance du phoenix, dès qu’elle aura retrouvé l’inspiration. Quelle voix ! je ne vous dis que çà...
— Est-ce que le nom de Nardor Botulis vous dit quelque chose ? interrogea Augustin à brûle-pourpoint, guettant la réaction de Malandron.
— Non, rien du tout, fit celui-ci avec indifférence. D’autres questions, jeune étranger ?
— Non... enfin, si : auriez-vous vu une jeune fille vêtue en habits d’homme, et l’air, disons, soucieux ?
— Hm, réfléchit le gros tavernier, nous voyons beaucoup de gens, mais j’aurais sans doute remarqué une jeune fille en vêtements masculins. Je vais demander à ma femme. Attendez un instant... »
Tout en essuyant une large coupe vermeille, il héla un serveur et lui ordonna d’aller quérir sa maîtresse. Comme un navire de haute mer, Lantagnelle, tenant un cratère de vin sur la hanche, fendit la foule avinée pour rejoindre son mari, auquel elle sourit de sa large bouche pulpeuse.
« Oui, mon noble époux ?
— Ce jeune homme me demande si l’on a vu une fille vêtue en homme, et qui aurait eu, si je comprends bien, des ennuis...
— Non, rien de cela, dit Lantagnelle, ses yeux immenses avalant littéralement Augustin. Mais, ajouta-t-elle en riant, vous devriez prendre langue avec Mazine, qui, elle, a perdu un jeune homme vêtu en fille ! »
Malandron pouffa avant de gronder sa femme :
« Médisante bonne femme, veux-tu bien témoigner du respect dû à nos hôtes...
— N’empêche, renchérit Lantagnelle que c’est par peur de Mazine que le jeune Disciple a disparu depuis trois jours ! Il devait être tellement troublé à l’idée de monter dans le lit de l’égérie qu’il en est tombé à la rivière et soigne un rhume chez lui, les couvertures remontées sur le nez !
— Qu’en sais-tu, femme d’imagination perverse ?
— Je sais tout, mon chou à la crème, fit Lantagnelle en absorbant le nez de son mari dans un baiser suceur du plus terrible effet. Puis elle tourna le dos et, oscillant des hanches, se perdit dans la houle des mains tendues, sous le vent torride que suffisaient à lever les regards exorbités des chasseurs, sevrés depuis des lustres.
« Elle est pas belle, ma Lantagnelle ? »
Augustin acquiesça, sincère.
« Certes, vous avez beaucoup de chance, Monsieur Malandron. Puis-je encore vous poser une question ?
— Faites, mon petit.
— Savez-vous où je peux laisser un objet à envoyer par courrier rapide, pour Clotone.
— Bien sûr. Vous pourrez me le remettre en mains propres. Mais pas ce soir. Je fais le service le matin entre huit et neuf heures, avant que la malle ne passe. Cela m’évite de conserver des valeurs, ce qui pourrait attirer des malfrats sans vergogne, et me devrait, en plus des plaies et bosses reçues en leur résistant, une double ration de coups de la part des clients mécontents.
— Je vous comprends.
— Mais c’est mon tour, jeune Signour, de vous questionner...
— Faites.
— Si votre compagnie se rend à Clotone, à en croire la rumeur, pourquoi souhaitez-vous recourir à la poste, qui, à n’en pas douter, mettra au moins autant de temps, et par la voie maritime la plus détournée, c'est-à-dire au grand risque de perdre des objets au fil des escales ?
— Je ne savais pas...
— Il y a bien le service aérien des grands ballons du Villacopat. C’est beaucoup plus rapide, mais votre paquet sera ouvert par les agents du Gouverneur Mungabor. Le risque est alors double : si c’est un objet de valeur marchande, il sera au pire confisqué, et au mieux partagé par ces drôles de douaniers. S’il n’en a pas, ces bandits le détruiront de dépit, ou encore le retiendront, comme pièce dans un procès en subversion. Non, tout bien réfléchi, je ne vous conseille guère l’aérostat villacopal. Maintenant, jeune voyageur, je vous quitte. Regardez : dès qu’on quitte ces marouflets de l’oeil, ils s’arrêtent de fonctionner, et les clients attendent... »
Le corpulent aubergiste descendit les marches de la cuisine et l’on entendit sa voix de stentor :
« Bande de brelouques ! On active, si l’on ne veut pas prendre la place des cabrasses à la broche ! »

Augustin sortit à l’air frais, et fit quelques pas sur la place entourée de maisons cossues, qui se penchaient sur lui en bonnes bourgeoises fières de leurs colombages vernissés. Le rempailleur avait disparu, les montagnes géantes de l’Est — sans doute le massif du Wino — bleuissaient. Très haut dans le ciel, il reconnut un vol de Lourds qui rejoignait une forêt hospitalière vers le Nord. Chbaoum Achoupf faisait-il partie de la troupe ?
Le jeune homme s’assit sur la margelle de la fontaine, regardant distraitement autour de lui. Puis il décida de se promener, au hasard du dédale de ruelles désertes.
Son pas résonnait sur le pavé, et l’écho se dédoublait, un peu trop décalé. Il se retourna : un petit garçon en tunique bleue le suivait, la tête enveloppée d’un grand turban. Augustin continua son errance, vérifiant du coin de l’oeil si l’enfant était toujours là. C’était bien le cas. Il prit la première allée transversale, et se cacha sous une porte cochère, guettant le passage du gamin. Guère décontenancé, celui-ci se dirigea droit vers la porte et parla très vite, d’une toute petite voix :
— Monsieur Augustin, je dois vous parler. Nadja se porte bien, elle m’envoie vous dire qu’elle s'est rendue à Michemin. Vous devez faire très attention à Nardor, et surtout aux marchands de Mortangle. Voila... Vous m’avez entendu ?
— Oui, fit Augustin en sortant de l’ombre. Toi-même, as-tu vu Nad...? »
Le petit garçon avait filé comme un dératé dans le labyrinthe de venelles où ses pas résonnaient de tous les côtés à la fois. Augustin renonça à la poursuivre. Il aurait espéré revoir l’aventureuse jeune fille, mais elle avait ses raisons. La nouvelle le réjouit. S’il en parlait à Phial, celui-ci pourrait dépêcher un oiseau messager à Michemin et organiser une surveillance discrète pour protéger la fuite de la jeune fille.
De retour vers l’auberge, il s’interrogea : pourquoi diable fallait-il spécialement se méfier des gens de Mortangle ? Avaient-ils partie liée avec les cavaliers noirs ? Augustin aurait aimé en savoir plus sur la trame qui entourait Nadja. Il se rendit à l’écurie et inspecta les chevaux, mais rien n’éveilla son intérêt. Il rentra dans la grande salle par une petite porte près des cuisines et revint s’asseoir à la table de la compagnie, toujours captivée par les discours du sieur Blavarian, y compris Jean, dont les yeux larges comme des soucoupes témoignaient de l’intérêt extraordinaire que l’orateur avait soulevé en lui.
Ne voyant pas quoi faire d’autre, Augustin s’assit, le visage dans les mains, prêt à endurer l’ennui.

«... Et, en ouvrant leurs cassettes, quelle ne fut pas la surprise des habitants de Languiche, disait Métaphos, de découvrir qu’elles étaient pleines...
—...De vingt Sols d’or ! fit Jean, avidement.
— Eh bien non, grand Voyageur ! De vingt bigorneaux bien pointus...
— Comment çà, des bigorneaux ? s’indigna Jean, en bousculant la table de son ventre. Mais il n’a jamais été question de bigorneaux...
— En un sens , si ! N'oubliez pas que les possesseurs du trésor étaient des pêcheurs à la côte... et qu’en ces temps de disette, comme je vous le disais, ces gens ramassaient un peu n’importe quoi.
— Oui, mais le trésor, rugit Jean, bonne Mère, le trésor...
— Le trésor était dans l’un des coffres. Dans l’autre, je ne vous ai pas dit ce qu’il y avait...
— Non, en effet, admit le colosse en se rasseyant. Voulez-vous dire qu’il y a eu quelque mauvais tour de gitan ?
— Je ne sais ce que vous appelez “gitan”, Signour Etranger, mais mauvais tour, il y eut en effet. Point du fait des pêcheurs, je dois dire. Le benêt du village, qui avait été choisi pour prendre les pièces dans le coffre, en fut l’auteur. Au lieu de prendre une poignée de sols d’or, il saisit une poignée de bigorneaux et les enfouit dans chaque cassette; tout en faisant du bruit dans sa poche avec quelque bimbelotte métallique. Chacun ayant obéi à l’ordre du Magiston, referma sa cassette sans y regarder avant une semaine. Personne n’osa pas ensuite avouer ce qu’il avait trouvé, de peur de passer pour idiot auprès de la communauté. De sorte que l’on tut la chose jusqu’à ce que la rumeur leur apprit que le crétin du village, disparu depuis de longs mois, avait été vu, achetant des dizaines d’esclaves dans la capitale voisine. On se renseigna, et le fait consternant se révéla exact : le benêt était devenu l’homme le plus riche de la contrée.
— Enfutoncle crapulesque ! fit Jean en se frappant le front, est-il possible d’aussi bien cacher son jeu ? J’en serais bien incapable moi-même.
—C’est certain, mon Garçon, confirma fielleusement Augustin.
— J’ai déjà vu pire sur cette île même, dit Phial de Parinofle. Mais je tairai les noms...
—Trêve d’histoires médiocres, trancha Blavarian, agitant ses manches. Le Signour Augustin étant revenu, je voudrais lui dédier une petite fable, qui me fut rapportée par un marchand ayant navigué de l’autre côté du monde.
— Pourquoi pas ? dit le jeune homme, amusé.
— Voici : un jour, un Maître et son disciple traversent une région montagneuse. Un brouillard épais se lève, le disciple s'affole : Maître, nous devrions avoir rejoint le monastère de Chiton depuis une heure. Je crois que nous sommes perdus. Où sommes-nous ?
— Nous sommes ici, répond tranquillement le Maître. »
Blavarian se tut.
Au bout d’un moment, Jean s’agita, se frictionnant les poils des mollets.
« Où est le truc ? Je ne vois pas.
— Il n’y en a pas, mon bon Jean. C’est une leçon que veut nous donner le conteur. Il suggére qu’il n’est pas utile de voyager avec tant d’ardeur, quand on est si bien n’importe où.
— C’est vrai dit Phial, sauf dans une forêt de cèdres où tombent les Lourds.
— _Ou entre les bras d’un Arbroeil amoureux, soupira Païcou.
— Ou dans un nid de Crocaster, renchérit Augustin.
— Sans parler de la proximité odorante de Ribodol, constata Pimlic.
— Qui est Ribodol ? demanda Blavarian fronçant un sourcil, il me semble avoir déjà entendu son nom.
— Oh, dit Pimlic , un simple habitant de Michemin... »
Les Indiens, qui ne se voulaient pas en reste, ajoutèrent le Grand Dragon aux lieux où il n’était point bon s’attarder, et ou, par conséquent, le sage de l’histoire, n’aurait pas pu prononcer sa sentence.
Beau joueur, Blavarian Métaphos admit que la sagesse la plus grande ne valait que relativement. « Toutefois, ajouta-t-il, le voyageur d’orient, me raconta cette autre historiette. Vous me direz qu’en penser.
Un jour, deux moines en route vers la sagesse doivent traverser un fleuve. Une jolie femme arrive et demande à être aidée. L’un des moines la prend dans ses bras pour la traversée du gué. L’autre s’assombrit et ne parle plus pendant la suite du voyage. “Qu’as-tu sur le coeur, mon frère, pour faire ce visage”, lui dit le premier au bout d’un moment ? L’autre alors laisse aller sa rancoeur :
— Ne sais-tu pas que nous ne devons pas toucher les femmes ?”
—Ah, dit le premier, cela fait déjà deux heures que nous avons quitté le bord du fleuve, laissant la femme à son chemin, mais tu sembles, toi, encore la porter .”
— Eh bien dit Phial en allumant une pipe, ce genre de récit édifiant ne m’impressionne guère. Car au fond, celui qui est supposé sage en cette affaire est celui qui pense qu’il n’est pas agréable de porter une femme dans un gué, même jolie. Si la chose m’était arrivée, j’aurais plutôt laissé mon ami grincheux, et j’aurais raccompagné la dame chez elle, avec son accord, bien entendu. »
La réplique du signour ayant reçu un franc succès, Blavarian toussa et se renfrogna. Mais il ne se laissa pas abattre.
« Alors n’hésitons pas à franchir les bornes de la bienséance, puisque cela plaît à cette compagnie. Un jour, un maître emmène ses disciples au bordel. L’un d’eux est gêné et s’enfuit. Le maître, entouré des prostituées, mais toujours chaste, se moque de lui...
— La belle affaire, l’interrompt Augustin. Que le maître pense-t-il prouver ? Que sa virilité résiste à toutes les tentations ? Mais s’il n’avait simplement pas de virilité ?
— C’est exclu, bredouille Blavarian, c’est exclu dans ce genre d’histoire. J’en veux pour preuve la suivante : un autre jour, le même maître tombe amoureux d’une courtisane, et lui déclare sa flamme. Parfait, dit celle-ci, je veux bien envisager de satisfaire ton désir. Mais tu dois d’abord me prouver ton amour en revenant sous ma fenêtre, dormir au dehors, pendant 99 jours. Le centième jour je serai à toi. Le maître accepte. Il revient la nuit suivante dormir sous la fenêtre, et ainsi pendant 99 jours. Mais la nuit du centième jour, il ne revient pas et ne reviendra jamais. Que veut dire le maître ?
— Que nous importe, dit Phial, agacé. Nous ne savons toujours pas si ce maître éprouve encore du désir le centième jour. S'il en éprouve, il est bien sot de ne pas se soumettre à la coquetterie de la belle; et s’il n’en éprouve plus, personne ne peut lui reprocher de ne pas revenir. »
Blavarian s’échauffait.
« Vous n’avez rien compris ! »
A ce moment, un maigre jeune homme aux longs cheveux noirs et brillants, vêtu de la même toge que Métaphos, et que personne n’avait remarqué car il s’était assis en retrait, prit la parole doucement :
« Laissez, maître, vous savez combien le signour Phial aime les réparties du tac au tac. Laissez faire le travail de l’histoire, doucement pendant le sommeil.
— Tu as raison, mon Fils, j’allais m’emporter. »
Blavarian reprenait maintenant d’une voix onctueuse :
« En voici donc une, un peu énigmatique. Un jour, un disciple s’enrage de ne jamais parvenir à égaler son maître. Il s’approche de lui par derrière et lui décoche une flèche. Mais le maître se retourne et, à la vitesse de l’éclair décoche à son tour une flèche qui vient briser en deux celle de l’élève. Celui-ci recommence encore plus vite, mais toujours la flèche du maître brise en deux son propre projectile. Arrive l’instant où le maître n’a plus de flèche dans son carquois. Le disciple croit avoir gagné et tire sur lui désarmé. Mais le maître pousse un cri vital si puissant qu’il brise la flèche du disciple qui s’effondre à ses pieds, prosterné, pleurant, suppliant le grand maître de lui pardonner, s’en remettant à sa merci. Alors le grand maître s’effondre aussi aux pieds du disciple, pleurant et le suppliant de lui pardonner. Que veut dire le maître , mes Amis ? »
Cette fois, la petite compagnie resta muette.
Cette perplexité semblait réjouir le sage Blavarian Métaphos qui se frottait les mains et buvait de grandes gorgées de mélisse.
Soudain Capitaine-Papa se dressa :
« Sentant la bagarre venir, il avait truqué les flèches du disciple, évidemment ! De sorte qu’elles se cassent toutes seules en plein vol !
— Bien sûr , émirent en choeur Arcomo et Païcou, voila la solution .
— Probablement, renchérirent Jean et Augustin, pour soutenir Capitaine-Papa qui avait l’air si fier de sa proposition.
— Consternant, siffla Blavarian, les épaules basses et le nez dans son verre. Je me demande si vous méritez mes superbes histoires.
— Certes, ils les méritent, fit à voix douce le jeune homme en retrait, mais vous savez que la réponse est difficile...
— Tu as raison mon bon Trophilogue... J’oublie toujours que mes hôtes ont tant à apprendre avant de franchir quelques degrés vers l’illumination.. Écoutez donc encore celle-là, elle est plus longue et plus facile... »
Voyant l’auditoire toujours bienveillant (ce qui, songea-t-il, avait un coté surprenant, car des Majorais normaux l’auraient abandonné depuis au moins une heure), il prit son souffle et se lança une fois encore :
« Jadis, un coupeur de bourse avait épousé une vilaine femme, tenancière d’une taverne du bois Caïman. Le voila qui tue deux jeunes mariés en voyage de noces, pour les dépouiller de leur argent. Le gredin est si dégoûté de son propre geste, lui, criminel endurci qui a massacré tant de passants, qu’il décide de mettre fin à ses jours. Au moment de s’ouvrir la gorge, il est retenu par un scrupule religieux et décide d’aller voir un maître pour lui laisser décider de son sort. Celui-ci le détourne du suicide, car dit-il, “tu as encore de nombreux jours de vie pour racheter tes crimes et faire davantage de bien que de mal”. L’ancien bandit se demande comment effectuer ce rachat. Passant par un village, il constate que ses habitants sont séparés des champs par une rivière tourbillonnante, fort dangereuse. Une frêle passerelle relie les champs au village, mais elle doit contourner une masse rocheuse au milieu des eaux. Tout autour du rocher, vertical et lisse, les eaux tumultueuses vagissent. Souvent, un paysan ou une famille tombent à l’eau, et meurent noyés. Leurs corps sont retrouvés au loin. — Ah se lamentent les villageois, si nous pouvions faire disparaître ou creuser ce rocher, nous installerions un solide pont, et il n’y aurait plus de morts ! Mais le rocher est si volumineux et si solide que personne n’a réussi à entamer sa paroi...
— Qu’a cela ne tienne, dit l’ancien bandit. Il se rend au pied du roc avec une pioche et commence à le creuser. Au début, on se moque de lui, on lui jette des pierres. Au bout de six mois, il a réussi à creuser un mètre et personne ne rit plus. On lui apporte du riz pour qu’il survive. Les années se passent, l’ancien bandit est devenu un sage respecté. Chaque année, la galerie s’enfonce davantage dans le rocher. L’homme vieillit, mais pas une minute il n’arrête son travail, sauf pour quelques heures de sommeil.
Un jour arrive au village un chevalier qui prétend le tuer parce qu’il a reconnu en lui l’ancien bandit qui sévissait dans la région de son signour. La foule des paysans veut protéger leur bienfaiteur, dont les anciens forfaits leur importent peu. La querelle s’envenime et le massacre va avoir lieu, quand le vieil homme s’en remet au guerrier. Il lui fait cependant une dernière requête :
— Laisse-moi au moins terminer ma tâche qui ne devrait prendre plus de quelques mois ! Impressionné par le travail, par la réputation du Sage et par son humilité, le jeune chevalier lui accorde momentanément grâce. Il ne supporte pas de demeurer oisif, et il se met à l’ouvrage avec le vieil homme. En quelques semaines, les deux travailleurs s’approchent de la paroi opposée. Une nuit, la pioche crève le dernier obstacle, et le vieillard se livre au jeune guerrier pour être mis à mort. Mais celui-ci l’épargne et décide de l’accompagner sur les routes pour chercher avec lui la sagesse.
— Très sympathique, ce jeune homme, dit aussitôt Phial. Au fond, c’est lui qui a fait presque la moitié du travail, en voulant aller plus vite pour tuer le vieux malin, et c’est ce dernier qui a la gloire, pour les années passées au labeur... »
Blavarian, un peu blême, rit nerveusement.
« Et le bois Caïman ? demande Jean, brusquement.
— Oui ? chevrota Blavarian, essayant d’être aimable .
— Pourquoi le bois Caïman ?
— Je ne sais pas, moi. C’est ainsi que se raconte l’histoire, dans ce lointain pays . On évoque toujours le bois Caïman, mais c’est un détail.
— Qui n’a pas la moindre importance dans l’histoire ?
— Non, je ne crois pas.
— Et les bigorneaux, non plus alors ! éructa Jean, son front de taureau barré de rides profondes.
Un hoquet se déclara chez le maître-conteur, qui tenta de garder son calme, tandis que le garçon maigre lui tapotait la main, avec componction .
Pimlic leva alors le doigt.
« Oui ? dit Blavarian d’une voix blanche.
— Oh rien, c’est juste Capitaine-Papa qui vous fait demander si le rocher était du genre de celui qui nous est tombé dessus dans la clairière, un Lourd, je crois.. Car alors, il aurait été assez facile de le creuser, vu qu’il était visiblement déjà assez creux.. avec sa bouche, là et... »
Pimlic s’arrêta subitement au spectacle de la figure de Maître Blavarian : elle semblait curieusement se craqueler comme un sol d’argile desséché.
Phial décida de mettre un terme au supplice du conteur en appelant un valet qui ramassait les chopes vides.
« Holà, jeune Clampitre, allez sitôt vous enquérir auprès de nôtre hôtelier des suites qui nous ont été réservées... Nous voudrions nous coucher. »
Le garçon boutonneux fila, l’échine basse, heurtant bancs et piliers dans son empressement maladroit.
« Une dernière, une petite dernière pour la route, proposa Blavarian, suppliant, laissez-moi une chance de vous en dire une que vous puissiez enfin comprendre....
— Mais volontiers, dit Phial avec douceur : vous voyez, mes amis et moi apprécions vos histoires, maître Blavarian. C’est parce qu’ils les aiment qu’ils les commentent avec tant d’alacrité. Il ne faut donc pas vous formaliser, car ce n’est pas là méchanceté de coeur, bien au contraire.
— Si vous le dites, soupira Blavarian, épuisé. Voici donc la toute dernière histoire : un disciple rejoint son maître méditant en haut d’une montagne glacée, et lui supplie de l’aider à trouver l’illumination. Mais celui-ci indifférent, ne répond rien. En désespoir de cause le disciple se tranche un bras. Ému, le maître se tourne vers lui et lui demande : —qu’attends-tu de moi ?
— Que tu me donnes la paix, Maître.
— Je te l’ai déjà donnée, répond le maître. Et le disciple repart, illuminé.
— L’histoire est finie ? demanda Jean, sur le ton d’un élève studieux.
— Oui, Cher Ami, c’est une petite merveille qui se suffit à elle-même... »
Le silence méditatif de l’assemblée souleva l’espoir dans le coeur de Blavarian jusqu’à ce que le commentaire d’Augustin lui fende le coeur définitivement :
« Évidemment que le disciple a la paix : il ne peut plus se trancher le second bras. Il est donc réduit au pacifisme vis-à-vis de lui-même.
— Non répliqua Jean, non Monsieur, il pourrait se trancher un pied maintenant.
— Moi, dit Phial, c’est la question du bras coupé qui m’intrigue...
— Ah bon ?, fit Blavarian d’une petite voix sèche.
— Le disciple l’a-t-il remporté avec lui, ou l’a-t-il laissé au Maître pour le petit déjeuner ? »
Blavarian haussa les épaules et se leva.
« Non, c’est inutile. Tu vois, Trophilogue, l’esprit barbare est inapte à la sagesse. Il gauchit tout ce qu’il reçoit... Viens, mon garçon, retournons dans nos tours de méditation.
— Bien, Maître.
— Attendez ! (Le ton de Phial était sans réplique.) A mon tour, maintenant. Je vous prie de vous rasseoir pour écouter une histoire véridique.
— Mm ? Peut-être pouvez-vous m’en dire le titre, car je crois en connaître une assez jolie collection, remarqua Trophilogue avec fatuité.
— Je n’en connais point le titre, mais voici, rétorqua Phial. Un jour, le plus grand des maîtres accueille l’un de ses disciples qui le supplie de lui dire comment rejoindre la vérité, qu’il cherche depuis si longtemps, en suivant scrupuleusement tous les préceptes... En guise de réponse, le grand, très grand maître lui montre un joli caillou rond sur la route.
Le disciple se perd en conjectures, et pendant des semaines est torturé par ce qu’a voulu dire le maître. N’y tenant plus, il lui demande enfin : —Maître, O plus grand des maîtres, j’ai beau torturer ma pauvre cervelle, je ne comprends pas ce que tu as voulu me dire en me montrant ce joli caillou, que je garde d’ailleurs précieusement depuis.
Alors le maître, de lui rétorquer : sais-tu, mon ami, pourquoi ce caillou est plus près de la sagesse que toi ?
— Non, O grand maître sublime. Pourquoi ?
— Eh bien, parce que ce caillou ne pose pas de questions idiotes. »
Là-dessus Phial fit cul sec de son broc d'annelle, et sans attendre de commentaire, se leva pour rattraper le valet pustuleux qui portait ses bagages en direction de l’étage.
Interdit, Blavarian Métaphos balançait entre l’amusement et la vexation. Il opta finalement pour le persiflage érudit.
« Ne pensez vous pas, mon bon Trophilogue, que cette histoire provient du Livre IV des exercices de Chiton ?
— Moui, admit Trophilogue, condescendant. A moins qu’elle sorte du grand traité du petit Voiturage Sacré, dix-huit-millième stance...
Pimlic intervint :
— Je ne voudrais point vous contrarier, Messieurs, mais, connaissant mon maître, je puis vous assurer qu’il n’a jamais ouvert de livre de philosophie orientale, et qu’il a sans doute totalement inventé cette histoire.
— C’est possible, convint Blavarian. Je crois que nous allons prendre congé maintenant, nobles Voyageurs...
— Vous ne voulez pas que je vous narre un petit récit de mon cru ? proposa Augustin en souriant.
— Hm, non, non, je vous remercie du fond du coeur, mais... nous devons absolument retourner à nos études, il y a une conjonction d’étoiles dont nous devons faire l’observation ce soir... Vous venez, Trophilogue ?
— Je vous suis, mon cher maître, s’empressa le jeune homme ascétique en multipliant les courbettes. »
Les deux personnages disparus, un fou rire parcourut la compagnie. On commanda une dernière tournée, puis chacun rejoignit la chambre qui lui était réservée, sauf Augustin qui sortit, pour quelques pas au clair de lune.


° °

°

Le village semblait assoupi, à l’exception de lampes à huile dans les étages supérieurs de trois maisons de conteurs. Au sommet de l’une d’elle, dans une tourelle édifiée sur la terrasse, Augustin crut reconnaître la silhouette fluette de Trophilogue, penché sur quelque machine. Pas de trace de Blavarian, sans doute tombé dans un sommeil réparateur, après la dure épreuve de la soirée.
Le regard d’Augustin revint sur Trophilogue, intrigué par le mouvement de celui-ci : non point la tension immobile de qui regarde dans une lentille ou règle le pas d’une lunette. Mais une sorte de transe, de rapide mouvement des mains et des doigts, comme celui d’un pianiste, mais dans le silence le plus total. Le mage faisait parfois des pauses, puis recommençait à frapper une surface invisible. A un moment, il dut prendre conscience qu’il pouvait être vu depuis la place , car il allongea le bras vers un interrupteur et la petite tourelle devint obscure.
« Curieux » pensa Augustin.
Le jeune homme rentra dans la salle, où les clients se raréfiaient. Au bar, Mazine Tical, toujours plus belle dans sa robe couleur de ciel d’automne et ses cheveux flamboyants, demeurait solitaire devant son verre vide. Elle se tourna vers Augustin et lui sourit, un peu tristement. Il répondit à son sourire, sans toutefois s’approcher d’elle. Ce fut Mazine qui descendit de son siège et vint à sa rencontre.
« Bonsoir, jeune homme, dit-elle d’une voix de velours, Malandron m’a dit que vous étiez à la recherche d’une jeune fille habillée en homme ?
— C’est exact, Madame...
— Pouvons-nous parler un moment ?
— Avec plaisir... »
En habituée, Mazine guida Augustin vers une table abritée sous deux arc-boutants, piquetés d’une impressionnante collection de mélissoirs de cuivre. Elle l’invita à s’asseoir et remarqua qu’il avait des yeux d’une grande beauté.
« Mais, ajouta-t-elle aussitôt, ne craignez rien. Je ne compte pas vous importuner.
— Point du tout, Madame, la compagnie d’une aussi belle femme me ravit.
— Merci du compliment, d’autant qu’éplorée, vous ne me voyez pas sous mon meilleur jour... ou ma meilleure nuit, ajouta-t-elle avec un rire malicieux. Mais laissons cela. Revenons à la jeune fille vêtue en homme, que vous cherchez. Serait-elle passée par ici ?
—Je le pense. Et son déguisement ne devait pas être fameux, car il a été percé à jour par ceux qui lui voulaient du mal.
—Non. Enfin, il y avait bien, il y a quelques jours, ce frêle jeune homme blond, emmitoufflé d’une écharpe rouge jusqu’aux oreilles. Tout le monde s’écartait de lui à cause de la fièvre des montagnes : elle est si contagieuse.
— C’était probablement elle. Quoi qu’il en soit, je ne la cherche plus. Je sais qu'elle n'est pas ici. Des renseignements récents m'ont rassuré à son sujet. En revanche, j'aurais aimé en apprendre plus sur l’homme qui était à sa poursuite et qui a probablement séjourné à l’auberge.
Je lui fis la description de Nardor Botulis. J’ajoutai que je pensais cet individu suprêmement dangereux.
—Vous me parlez d'un reître Zwölle, Signour. Il ne serait certainement point passé inaperçu dans les parages. Il a dû éviter le village ou emprunter également un déguisement. Je suis désolée de ne pouvoir vous aider.
— Au contraire, Madame, dit Augustin. Vous m’inspirez la plus grande confiance, et je vous serais reconnaissant de m'éclairer sur ces fameux Zwölles, que l'on semble tant craindre. »
Mazine jeta un regard circulaire et reprit d'une voix plus sourde :
—Il est difficile d'aborder ce sujet, jeune homme. Ils suscitent une grande haine, mais leur puissance occulte est sans bornes. Même dans ce petit village où je connais tout un chacun, j'hésiterais à divulguer en public des informations sur des personnes en butte à leur vindicte. J'aurais trop peur de la trahison. Car il y a de la lumière et de l'ombre à Logatrou.
—Et, selon vous, d'où viennent les dangers ?
—Je vous répondrai franchement, Monsieur. Si danger il y a, il faut le chercher du côté de certains conteurs...
— Maître Blavarian ?
— Oh non ! C'est un homme charmant, parfois naïf, et d’une timidité rare avec les personnes du sexe. Je pense plutôt (elle frissonna) à son acolyte, ce... ce Tréphonème...
— Vous voulez dire Trophilogue ?
— Oui... Une vraie limace.
— Jugement peut-être excessif, mais je vois ce que vous voulez dire.
— Il y a aussi certains cuisiniers avec lesquels ce cloporte est souvent acoquiné, pour je ne sais quels trafics innommables.
— Mm... Je viens de le voir dans une maison, derrière le grand fromager de la place... s’affairant de façon étrange.
— Où était-il dans la maison ? Que faisait-il ? demanda vivement Mazine.
— Il était dans le clocher qui coiffe la terrasse, et semblait tapoter sur un instrument que je n’ai pu identifier.
— Oh, fit Mazine, ce n’est que trop clair : ce sagoupiard était en train de transmettre les informations de la soirée à ses maîtres... Votre description, tout ce que vous avez pu dire, sont maintenant connus d’une puissance maléfique.
— Comment cela ? demanda Augustin , intrigué.
— Ce Trophilogue habite dans la maison de maître Blavarian, qui est en relation avec d’autres personnes de qualité dans l’archipel. Il dispose pour cela d’une merveilleuse machine. J’ai eu le privilège de la voir, étant petite, cachée dans les jupes de ma tante, qui faisait le ménage de notre grand conteur. C’est une boîte en cuivre munie de fils et d’excroissances en forme de tambourins. D’après ce que Maître Blavarian expliquait, on tape sur ces plaques vibratiles et des sons inaudibles s’en échappent, qui parviennent à une machine semblable située à des milliers de lieues, et en font vibrer les membranes de la même façon. En posant ses doigts sur la peau tendue, on perçoit des chocs rythmés qu’on peut traduire, si l’émetteur a utilisé un code connu par le récepteur. On appelle cette machine un dactyloge. Il y en a fort peu, et leur usage est réservé aux Grands de ce monde.
— Ah oui, je vois ... Une variante de notre télégraphe... Maître Blavarian est-il le seul à posséder ici une machine de ce genre ?
—Dans le village, oui, mais il ne refuse jamais de faire passer un message important pour tel ou tel concitoyen.
— Il n’est donc pas étonnant que Trophilogue puisse en user.
—Si, au contraire, car bien que ce crabouisse réside à demeure, je n’ai jamais ouï dire que le maître laissât quiconque entrer dans son laboratoire-de-ciel sans qu’il fût lui-même présent. Le limaçoïde a dû profiter de son absence momentanée. Tout ceci me confirme dans mes inquiétudes. Tenez-vous sur vos gardes, Monsieur, je vous en prie... »
Mazine effleura l’épaule du jeune homme d’une longue main nostalgique et s’en fut vers l’escalier au pied duquel s’ouvrait une petite porte.
« Encore un mot, chuchota la belle jeune femme en se retournant : quelqu’un vous attend dans la cour, un ami, il veut vous parler.
— Ah ?
— Ayez confiance... »
Elle lui sourit encore et disparut, comme la lune derrière des nuages.
Augustin se dirigea à contrecoeur vers la cour obscure imprégnée de parfums nocturnes, et se tint prêt à tirer le fer à la moindre alarme.
La voix étouffée de Blavarian se fit soudain entendre tout près de lui, derrière une haie cascadante de trasminelle.
« Ne vous retournez pas vers moi... Les murs ont des oreilles. Ecoutez seulement ceci : les poursuivants de Nadja vous ont repéré. Ils vous surveillent. Partez demain à la première heure sans dire à quiconque où vous dirigez vos pas. Je souligne : à quiconque... Vos compagnons se sont déjà beaucoup trop épanchés, malgré mes efforts pour les garder muets en les abreuvant d’interminables fichaises...
— Ah, vous faisiez semblant de... ?
—Bien sûr, la véritable philosophie, mon jeune ami, ne s’embarrasse pas de paraboles édifiantes. Mais le temps presse... Rendez-vous à Clotone, le plus vite possible. Sur la Majeure, méfiez-vous surtout du gouverneur Mungabor.
— Pourquoi ?
— Je n’ai pas le temps de vous en dire davantage. Je dois...
— Et Nadja ? Avez-vous de ses nouvelles ?
— Non, vous en savez plus long que moi à son sujet.
— Il faut que je vous dise, Blavarian, votre aide, Trophi...
— Chuutt, c’est sans importance... En cas d’extrême urgence, tentez de contacter le vieux Huimror, et dites lui ceci : MINAX— MORNAX... Répétez ...
— Voir Huil... Non Huimror, et lui dire MINAX— MORNAX...
— C’est cela, souvenez-vous en... Maintenant Adieu. »
Il y eut un léger froissement de feuilles et Augustin sut qu’il était seul.

Il alla aussitôt à la chambre de Phial et frappa à la porte quelques coups discrets.
« Entrez ! »
Le signour de Michemin ne dormait pas. Il étudiait des cartes dépliées sur le coffre au couvercle bombé.
« J'ai des nouvelles de Nadja.
— Mm, bonnes j'espère.. Cette jeune Canémienne était assez charmante...
— Oui. J'ai reçu d'elle un message, disant qu'elle avait atteint Michemin sans encombre.
—Bonne nouvelle. Je vais faire prévenir là-bas notre bon Pilco, pour qu'il ait un oeil sur elle. »
Augustin lui fit aussi part des étranges conversations qu’il venait d’avoir avec Mazine Tikal et Blavarian Métaphos.
« Cela ne m’étonne que fort peu, dit Phial imperturbable. Blavarian est un homme sérieux, malgré sa propension aux historiettes insipides. Quant à ce Trophilogue, nous l'aurons oublié bien vite. Mais, allez-vous coucher, Augustin, je m’occupe de tout ! Demain, tout le monde sur le pont à cinq heures. On se donne rendez-vous près de chevaux, et en silence. Nous partirons sans tambour ni trompette, ni, je le crains, de collation matinale... n’en déplaise à votre ami Jean.
— Une minute, Signour Phial !
— Oui, mon jeune ami ? fit le Signour, interloqué.
— Vous ne m'enverrez pas dormir avant de m'avoir dit qui est la grande Sorteresse, et qui sont les Mag...des, dont Nadja m'a parlé ! Et aussi les Zwölles ! Il me faut un peu saisir comment ce monde fonctionne, et vous ne m'en avez pas dit assez jusqu'ici...
— Bon, soupira Phial avec fatalisme en regardant sa montre, c'est encore l’affaire d'une heure.
Et il raconta au jeune étranger une partie de ce qu'il savait de Périache et de ses sorciers Omen, ainsi que de l'étrange îlot d'Hirpan, tout près de Périache, où sévissait Lucilia, la grande sorteresse, c'est-à-dire la plus grande magicienne de l'archipel.
— Elle n'est pas vraiment une puissance maléfique, conclut-il. Elle est surtout chargée de superviser les mariages religieux, dont la tradition veut qu'ils soient consacrés par les Omen d'abord, et par elle ensuite.
— Pourquoi Lucilia voudrait-elle faire assassiner une jeune fille comme Nadja Benjou ?
— Je n'en sais rien, et je trouve cela peu vraisemblable. En revanche si ce Nardor travaille pour quelque Omen crapuleux, on peut tout attendre. Il faut aussi vous dire, Augustin, que la famille Benjou n'est pas sans importance à Clotone et à Canémo. Ces gens sont connus depuis plusieurs générations pour leurs prises de positions courageuses, leurs recherches politiques à rebrousse-poil.
Il est possible que Nadja, dans la tradition familiale, ait levé un lièvre un peu trop gros pour elle...
— Hm, voila qui me la rendrait encore plus... sympathique, chuchota Augustin.

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° °



VI.
Les secrets du mont Wino



A l’aube du lendemain, on attaqua le Wino par un raccourci qui tenait de l’escalier de géants plus que du sentier à chèvres. Les méyots grimpèrent sans broncher, pliant et dépliant leurs jambes d’acier, comme des mouflons. Le soleil apparut à huit heures, et accabla aussitôt voyageurs et montures, s’alliant à des myriades de mouches et d’insectes à la piqûre irritante. A quelque distance, les têtes rouges et perplexes de beaux coqs de Gravan émergeaient des roches plates qui leur avaient servi d’abris pour la nuit, et Phial regretta de ne pouvoir s’arrêter pour tirer de proies si consentantes et regarnir les gibecières.
Vers dix heures, on parvint à un replat, accueilli comme le paradis. Une chute d’eau étroite prenait son élan dans le bec d’un surplomb, quarante mètres plus haut, et venait frapper des éboulis qu’elle avait amalgamés et arrondis. A son pied, une mousse vivace profitait de la buée permanente pour tapisser les parois voisines jusqu'à un petit lac. Phial ne prodigua aucune mise en garde, et animaux et humains se précipitèrent dans l’eau peu profonde, avec force ébrouades de joie.
On avait bu et mangé, et l’on se reposait sur l’herbe, quand un épouvantable hurlement jaillit de la chute d’eau, envahit le vallon puis faiblit par degrés et mourut en une plainte désespérée, tandis que son écho torturé se répercutait alentour. Tout le monde resta figé, le coeur battant, sauf Phial qui haussa un sourcil.
« Ah.. la vieille bête, fit-il en souriant vaguement, de la tendresse dans la voix.
— Ce cri affreux ne semble guère vous apeurer, remarqua Augustin.
— Il n’y a pas de risque, bon compagnons... Pas ici en tout cas.
— Mais, mais, dit Païcou, le cri semblait venir de tout près, de la chute d’eau, là ...
— C’est un effet de résonance, ne vous inquiétez pas. »
La clameur atroce, mi-étranglée, mi-glougloutante, reprit, plus violente encore, semblant provenir de la base de la cascade. Certains se levèrent, portant la main aux armes. Seuls, les méyots continuaient à tondre tranquillement l’herbe moussue.
« Allons mes amis, dit Phial, je vous ai dit qu’il n’y a avait pas de danger. Ne me faites-vous donc plus confiance ?
— Si fait, Messire, dit Capitaine-Papa, mais je crois traduire le sentiment de tous en vous demandant de quel être émane une voix aussi affreuse, qui fait irrésistiblement penser au cri d’une femme accouchant d’un crocodile ...
— Quittons ce lieu, dit Phial, nous avons une longue route. Je vous dirai tout à la prochaine étape. »
Pendant qu’on réharnachait les bêtes, le cri se fit entendre une fois encore, toujours aussi glaçant, mais un peu plus lointain.
Une fois franchie la falaise par un col gardé d'arbustes aux épines comme des poignards, on redescendait légèrement dans un vallon qui courait au pied du mont Wino proprement dit. En le prenant par la gauche, on laisserait le sommet au Nord afin de rejoindre les plaines occidentales. Mais à l’abri des vents dessicants, et les racines nourries de limon, la forêt redoublait ici de sauvagerie tropicale, et l’on devrait marcher dans le lit caillouteux de la rivière, dont les eaux claires après avoir contourné la montagne, descendraient vers le soleil couchant.
Phial raconta à ses compagnons que le Rhul (ou riowl en ancien Phrisogeois), était un torrent sacré. On y sacrifiait jadis des enfants aux déesses des Portes, pour garantir aux défunts le passage vers la seconde vie, sur une planète parallèle. Dans certaines gorges aux parois vertigineuses existaient encore quelques pans d’anciens temples pris dans l’étau destructeur des ligres, qui poussaient sur leurs faîtes, avant de s’effondrer ensemble, plantes et bâtiments unis dans la chute.
Phial recommanda de ne pas se déporter sur le côté gauche de la rivière, car les ruisseaux qui en partaient pouvaient s’engouffrer dans des trous sans fond. D’ailleurs la cascade au pied de laquelle on s’était reposé, n'était que la résurgence d’un de ces torrents. On disait aussi que certaines grottes communiquaient avec des combes dérobées où vivait la plus formidable bête sauvage de la Majeure : la grande Immogre, une variante géante du licadion.
« C’est donc elle dont nous avons entendu le cri ! s’exclama Pimlic, un tremblement rétrospectif dans la voix.
— Tu es perspicace, compagnon, approuva le Signour de Michemin, d’humeur facétieuse. Veux-tu partir à sa recherche ? Je te prête cette laisse pour nous la ramener par le col... »
La chasse de l’animal fabuleux, dont on entendait parfois la voix plaintive, portée et démultipliée par les tunnels invisibles, était réputée presque impossible. Phial expliqua que, malgré ce défi à tout chasseur, personne n’avait le droit de partir en guerre contre la Bête, à moins d’avoir fait ses voeux de Grand Sillin (ou Bor Hond, en ancien Phrisogeois) auprès du gouverneur.
« Je suppose que vous êtes Grand Sillin, fit Augustin.
— Oui, et nous sommes quatorze ou quinze sur cette île, à ma connaissance.
— A quoi ressemble cet Immogre ? demanda Capitaine-Papa.
— Eh, bien, je ne sais pas si c’est une fable, mais regardez bien le mont Wino... A quoi vous fait-il penser ?
— Je ne sais pas, dit Jean, à une montagne...
— Regardez mieux, dit Phial, patient. Est-ce qu’il ne vous frappe pas que le Wino ressemble à quelque animal ?
— Mm, fit Augustin peu convaincu. Peut-être à une sorte de gorille en position d’arrêt, avec des épaules aussi hautes que le crâne, et puis des orbites projetées en avant et un mufle vertical, symbolisé par la grande falaise, avec quelques sapins équilibristes en guise de poils du nez...
— Oui, Malputange ! fit le Signour avec enthousiasme. Eh bien, figurez-vous qu’on a prétendu qu’un sculpteur géant, venu d’une contrée lointaine, avait pris une Immogre en modèle et, se penchant sur elle avec une loupe, en avait reproduit les traits à coups de ciseau céleste. Les chutes de son travail auraient formé les blocailles amoncelées au dessus des sources de la rivière Rhul.
— Je les vois, dit Augustin. Après un moment d’observation à la lunette, il ajouta :
— Je vois même un curieux petit objet rougeâtre, comme une crotte de phélan sur une pierre... »
Phial éclata de rire.
« A l’échelle de la pierre dont vous parlez, et qui n’a que cent cinquante mètres de haut, cette crotte est tout simplement l’une des tours de guet du Gouverneur, en avant-garde du défilé du Ru Fou, le torrent qui passe au pied du palais .
— Fort intéressant, mais cette couleur rouge ne semble provenir d’aucun minerai circonvoisin.
— Finement observé. C’est qu’elles sont en partie construites en briques importées de Clotone.
— Importer de la brique, voila qui est singulier ! Cela semble plus indiqué pour couler des navires en rade d’un port que l’on veut interdire à l’ennemi.
— Certes, mais ce fut la fantaisie d’un Villacope du temps jadis, qui ne voulait pas que le gouverneur se sentît éloigné de sa terre natale. Il fit transporter alors plusieurs millions de tonnes de terre rouge de La Mirande, afin de construire les soubassements des tours ainsi que la terrasse du château.
— Quelle munificence !
— En effet, et fort mal dépensée, puisqu’avec les années le matériau rapporté de Clotone se comporta différemment sous un climat aussi humide et chaud que le nôtre. Vous verrez que ces tours, fort bien bâties, n’en sont pas moins toutes plus ou moins fissurées et reprises avec des poutres de bois ou de fer. »

La marche dans le lit tourmenté du Rhul dura près d’une heure, puis on parvint à un grand rocher plat, sur lequel l’eau s’étendait en une très mince couche, lisse comme un miroir. Des gradins semblaient creusés dans la berge, et invitaient à s’asseoir. Ce que l’on fit, laissant les méyots un peu au delà de l’aire.
« Regardez sous ces lianes, dit Phial.
— On dirait une statue, remarqua Augustin.
— Oui, c’est la Jeune Fille au médaillon. Une vraie statue, celle-là, probablement sculptée jadis par un artiste de Logatrou. Elle représente la paix, dit-on. On ne saura jamais ce qu’elle tenait dans ses mains : elles sont cassées.
— Son visage est calme, les lianes lui font une mantille.
— Vous voulez dire qu’elle a l’air morte... C’est en tout cas ce que j’ai toujours pensé.»

La compagnie quitta bientôt le lit de la rivière et s’éleva, par degrés, le long de la berge sur un sentier enfoui sous une exubérance de volubilis et de périboles. Très raide, le chemin émergea de la forêt, au flanc raide d’un cailloutis où s’accrochaient de hauts pins bulbeux. Au sommet de la colline, la piste se divisait : un chemin courait droit vers l’ouest, sur la crête même. Un second redescendait en lacets dans une sorte de cratère au sol plat, de quelques kilomètres de circonférence. On voyait, aux reflets bleus et verts, qu’il y avait de l’eau et de l’herbe au fond de cette dépression brumeuse.
On pouvait indifféremment emprunter les deux voies, mais celle du cratère semblait plus courte et beaucoup plus agréable. Pimlic emporta la décision, arguant de la grande fatigue des méyots. Phial aurait préféré le chemin de crête, sans pouvoir dire pourquoi.
Il connaissait le lieu pour y être passé plusieurs fois à la chasse aux chniarques, mais il n’aimait pas s’y attarder. Tout en devisant avec les Blancs, il surveillait les alentours paisibles. Il n’y avait rien à signaler, sauf, peut-être, cette inflammation des roches, aussi violettes que les feuilles intérieures de l’artichaut. Une incendie avait sans doute naguère ravagé le vallon, rosissant la pierre comme un four. Et puis il y avait cette odeur persistante de... salaison, curieuse en cet endroit sec.

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Pierre Boucquard se retournait dans son sommeil, interminablement, comme l’arbre-moteur d’un cargo à vitesse lente. Compatissante, la plus jeune épouse de Tabiraho l’éventait sans interruption, elle aussi changée en quelque moteur humain. La forêt, elle, ne dormait pas et donnait de l’orchestre nocturne. Brusquement, Pierre se redressa et tomba de la natte surélevée sur les grosses planches de la case. Il écarta sans rudesse la petite main secourable : il voulait rattraper sa vision. Trop tard…
« Qu’as-tu vu, O Blanc ? Un esprit rôdeur ?, dit-la jeune femme inquiète.
— Non, rassure-toi. Mais je me suis retrouvé dans le puits. Et pour la première fois, Augustin était debout, et me regardait, souriant. Il me tendait les bras, et….
— Et ?
— Et puis rien, bougonna Pierre, serrant les poings.
— Je ne comprends pas, dit la petite femme, mais si cela te souriait, c’est qu’il n’y a pas de problème…
— Puisses-tu dire vrai ! »
Boucquard ne pouvait vraiment lutter contre la conviction intime que l’apparition – il n’y avait pas de mot plus exact, bien qu’il ne soit pas du parti de Bernadette Soubirous – l’ait encouragé à poursuivre dans la bonne voie. Tout, dans son maintien et ses gestes signifiait, comme dans un film muet : « tu as trouvé ! Continue, Bravo, vas-y ! »
Mais le doute était encore tapi dans un recoin de son esprit laïque et moderne : il se demandait encore pourquoi il était si certain que la silhouette un peu floue de son rêve était bien Augustin Coriac. Etait-ce tout simplement parce qu’il l’avait lui-même inventé tel quel, visage osseux, mâchoires triangulaires, grands yeux bleus, nez fin, masse de cheveux blonds ? Cela en mélangeant les descriptions de Tabiraho et les témoignages d’époque, dont une plaque photographique où on le voyait, barbe folle et pipe rimbaldienne au bec, négocier un chargement de sucre sur le quai de St-Pierre de Martinique, dans les années 1880 ?
Quelque chose le retenait d’adhérer à cette explication trop évidente. Il y avait de la magie là-dedans, il n’en démordrait pas. Et puis, dans l’histoire de Tabiraho, il y avait l’amour affiché d’Augustin pour les livres anciens, les cartes, les passages, les portes et spécialement celles du Temps. Aurait-il été un adepte des sciences occultes ? Rien dans sa biographie officielle ne donnait le moindre indice allant dans ce sens. C’était un sportif, un voyageur, un commerçant, un baroudeur, et il préférait à coup sûr le grand large aux guéridons tournants qui faisaient fureur à l’époque dans les salons de la meilleure société. Mais il était peut-être tombé, au cours d’une pérégrination, sur quelque chose qui l’avait intrigué. Un légende de bistrot à Trinidad, Pernambouc ou Bahia, un grimoire trouvé chez un vieux bouquiniste, la prédiction d’un sorcier vodoo ? Parfois les marins, aussi tanné qu’ils prétendent avoir le cuir, conservent un peu de leur âme enfantine, à la poursuite de chimères.






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Le pourpre des parois du cirque devenait plus profond à mesure que s’y projetait l’ombre des murailles opposées. En même temps, toutes les arêtes brillaient, comme allumées de l’intérieur. Les murailles rugueuses étincelaient, parsemées de cristaux iridescents. Le spectacle était magique.
Soudain Phial prit la décision de rebrousser chemin, immédiatement.
« Mais, protesta Pimlic, nous avons fait plus de la moitié du cratère, c’est absurde !
— Sans doute, mais il y a danger.
—Tu ne crois pas que ces lumières annoncent le réveil du volcan, tout de même, cela fait des millions d’années que...
—Ce n’est pas çà, mon bon Pimlic, mais obéis sans tarder, rattrape les méyots et fais les revenir à la crête, au galop si possible.
—Enfin ! gémit Pimlic, tu sais bien que nous avons traversé plusieurs fois...
—Ne discute pas. »
En silence, la petite troupe rebroussa chemin, les chevaux un peu rétifs.
« Croyez vous vraiment que... hasarda Augustin
— Regardez la ligne de faîte.
— je ne vois rien de particulier.
—Une espèce de vibration, comme si l'on tirait un drap très fin contre la pierre.
—Un rayonnement calorifique, sans doute ?
—Non, malputange ! Si c’est bien ce que je pense, nous sommes en mauvaise posture, je vous assure. Vite, remontons sur la crête. Crapiard de crapiard ! Ces animaux qui n’avancent pas... »
Pimlic, gagné par la panique, appliquait des coups de verge aux méyots nerveux. Le plus robuste, le vieux Cachoup, tomba dans une fondrière et perdit son chargement qu’il fallut réinstaller. Phial triturait le pommeau de son épée, et les Indiens, serrés l’un contre l’autre, observaient les alentours, les yeux presque fermés, comme ceux de chats feignant l’indifférence.
Après quelques minutes de retraite, ce fut Pimlic qui remarqua :
« Nous avons beau courir, nous n’avançons pas. La montée du col est toujours aussi loin. »
Un peu plus tard, la chose devint évidente : la paroi semblait reculer à mesure qu’on s’en approchait.
« C’est peut-être le sol, suggéra Augustin.
—Le sol ? fit Jean.
— Oui, regardez ! »
La terre paraissait s’être durcie sous leurs pas, comme une mousse vitrifiée, ne laissant plus bouger un caillou sous le pied.
« Etrange ! Il n’y a pas un quart-d’heure, cet endroit était du sable mou, comme en témoigne la profondeur de nos empreintes, là... » dit Capitaine-Papa.
Un peu partout apparaissaient des craquelures, des lignes droites et brisées, comme si la surface était une peau en train de fendiller sous l’effort.
Soudain, Arcomo poussa un cri :
« Le sol bouge.. Regardez le vieux Cachoup ! »
Le méyot qui, depuis sa mésaventure, broutait des chardons d’un air abattu, avançait... sans remuer les jambes, comme sur un tapis tiré par des mains invisibles.
Pimlic bondit, saisit la bride pour forcer l’animal à rebrousser chemin. Mais ce fut alors lui qui sembla s’éloigner du groupe, bien qu’il courût maintenant, l’animal trottant derrière lui. Finalement, il rejoignit le reste de la compagnie, essoufflé comme s’il avait parcouru des centaines de mètres.
Partout le terrain frissonnait, mais ce n’était point seulement l’herbe, agitée par le vent léger. La surface elle-même ondulait, traversée de courants. Des dunes mobiles se rapprochaient ou s’éloignaient, comme une débâcle de glace, mais en silence.
N’en croyant pas leurs yeux, les voyageurs demeuraient immobiles sur l’espèce de plaque où ils étaient réunis. Puis les regards se tournèrent vers Phial.
« C’est le Gigastome, dit le Signour de Michemin, je ne pensais pas qu’il existât vraiment. Mais j’en ai lu la description dans un de mes vieux grimoires, quand j’étais enfant. Il a dû être réveillé par quelque chose. A moins que... »
Phial fut interrompu par un glissement qui le fit tomber à la renverse ainsi que Jean. Les chevaux et les méyots tournaient en rond ou faisaient des écarts sauvages, mais, suspendus à leurs cous, les humains réussirent à éviter leur fuite éperdue.
« Balipomme !, grommella Phial en se relevant, nous avons un problème. Il faut que je me souvienne d’un détail, car les Phrisogeois, jadis, savaient échapper au gigastome.
— Dites m’en plus, fit Augustin, cela pourra peut-être aider.
—C’est une chose dans le sol, faite avec le sol lui-même.
— Lève-toi, Crédibiche ! cria Augustin à Jean, toujours couché de tout son long, ce n’est pas le moment de la sieste.
— Je ne peux pas, dit celui-ci calmement, je suis collé.
— Comment çà, collé ? Debout au plus vite, montagne de paresse ! »
Phial intervint :
« Il a raison, il ne peut pas... Le Gigastome a senti la masse de Jean... Ce sera sa première victime. A moins que... »
Il dégaina son épée et courut sur Jean qui hurla.
« N’ayez pas peur... J'espère seulement que votre ceinture n’est pas trop solide. »
Phial fendit tous les vêtements de Jean, ceinture comprise, comme un papillon ouvre sa chrysalide. Et l’énorme bonhomme se remit debout, dans la tenue d’Adam sauf les chausses, cachant ce qu’il pouvait à deux mains.
« Ne me laissez pas comme çà ! »
Apitoyé, Pimlic lui lança une couverture et un bout de corde, et Jean ressembla plus que jamais à un être venu du fond des âges.
« Mes chaussures commencent à adhérer, fit remarquer placidement Augustin.
— Dansez d’un pied sur l’autre ! hurla Phial. Vite ! Si l’on bouge assez, il ne pourra pas nous retenir... Ah ! j’ai une idée... Suivez-moi, tout le monde ! »
Le Signour de Michemin se mit courir, d’un pied aussi léger qu’il le pouvait, en direction d’une éminence rocheuse qu'il escalada.
Le groupe le rejoignit. On installa les montures sur cet îlot, apparemment hors d’atteinte de la Chose qui pétrissait le sol. Des vagues concentriques apparurent, comme si elle avait compris que ses proies lui échappaient à cet endroit précis.
« Et, en dehors de fixer ses victimes au sol, que fait le monstre ? demanda Augustin, observant le ondes de sable avec curiosité.
— Il les déplace à la surface jusqu’à l’un de orifices qui lui servent de bouches, et elles disparaissent dans les profondeurs... Hop ! Nettoyées.
— Il les mange, sans doute ?
— Difficile à dire... Je ne crois pas me souvenir qu’on ait jamais retrouvé les squelettes de victimes du Gigastome.
— Avez-vous un plan pour nous sortir de là ?
— Ecoutez, dit Phial à la compagnie. Nous allons miser sur le fait que cette Chose semble être sensible au poids et au mouvement. Entassons des pierres au bord de notre rocher. Puis nous chargerons un méyot de ces pierres et nous l’attacherons à l’extérieur. Sentant la présence cette proie, le Gigastome nous oubliera peut-être, si nous nous échappons assez vite dans la direction opposée, en ayant réparti entre nous les poids strictement utiles.
— Mais, on ne va pas sacrifier un méyot ! cria Pimlic indigné.
— C’est cela, ou nous y passons tous... »
Augustin prit la parole :
« Ton idée est bonne, Phial. Cependant, il serait préférable d’attendre un peu avant de la mettre à exécution. D’abord parce qu’il est possible que la Chose se décourage, si nous demeurons assez longtemps hors de son atteinte. Si nous dormons sans bruit, elle peut nous oublier, et nous partirons alors le plus discrètement possible, en appliquant ton plan. Par ailleurs, un autre souvenir de lecture ancienne peut te revenir pendant le sommeil, et nous inspirer.
— Très avisé, mon cher Augustin. Nous mangerons donc ce soir sans faire de feu et en parlant à voix basse.
— Cela ne règle pas la question du méyot, dit Pimlic.
— Cette question est réglée, coupa Phial. »

La nuit tomba, noire comme du jus de frielle, mais le couvre-feu ne gêna pas grand monde, car l’humeur n’était pas à la jasette.
Augustin s’éveilla bien avant le lever du soleil, observant tout ce qu’il pouvait dans la pénombre indistincte. Bientôt, il secoua Phial :
« Je crains que la Chose ait été plus intelligente que nous.
— Comment cela, dit Phial, encore ensommeillé.
— Regarde bien le dégradé des ombres autour de nous...
— Oui... Eh bien ?
— Nous en aurons le coeur net dans quelque moment, quand l’aura précédant le soleil sera plus claire. Mais je suis sûr que nous avons bougé. La bête nous a transportés, îlot et passagers, vers l’un des bords du cratère. Tu vois ce grand pan de grisaille à droite ?
— Oui.
— C’est certainement une paroi, et située à moins de cinquante mètres de distance...
— Si ce que tu dis est vrai, penses-tu qu’elle nous attire ainsi dans une grotte ou un gouffre s’ouvrant dans la montagne ?
— Possible, à moins qu’un trou ne s’ouvre avant, sous notre “radeau”.
— Mm...
— C’est même l’hypothèse que je préfère, car si cette chose est vraiment intelligente, elle a dû prendre en compte qu’au réveil, nous verrions que nous avons été déplacés, et que nous nous échapperions aussitôt...
— Donc ?
— Donc, il faut réveiller nos compagnons au plus vite et foncer chercher un abri au hasard, sous les falaises... »
S’alarmant du moindre craquement, Phial et Augustin secouèrent leurs amis. Au signal, chacun se lança sur le sol mouvant, et galopa vers l’ombre de la falaise. A peine parvenus à la muraille, un grondement s’éleva, mille fois répercuté. Des pierres se mirent à pleuvoir autour des voyageurs, protégés des impacts directs par le surplomb. Les hennissements désespérés du méyot qu’on avait laissé entravé sur l’îlot fendaient le coeur de Pimlic, mais ce sacrifice était probablement nécessaire pour éviter une trop grande frustration de la Chose. A travers les volutes de poussière, on pouvait voir une déclivité se creuser, à la place du monticule qui avait servi de nef sur les ondes de roche et de sable. Une faille s’ouvrit avec un craquement sec autour de la pauvre bête figée, qui s’enfonça, vite recouverte par un éboulement continuel. Deux vagues cendrées se rejoignirent au dessus des longues oreilles. Pointant désepérément au dessus de la surface, les naseaux éjectèrent deux faibles colonnes de poussière, puis tout fut fini.
La tempête minérale s’apaisa soudain. Dans un silence précaire, on se mit en file indienne, collés tels des bas-reliefs égyptiens contre la falaise, dans la direction du Sud-Ouest, où Phial pensait retrouver l’entrée du chemin. Le soleil se leva au dessus des parois du cratère, et les tranchées des lacets de la route apparurent à moins d’un kilomètre. On y arriverait bientôt, si le Gigastome daignait se laisser duper.
Hélas, des chocs sourds retentirent, ébranlant le paysage, comme si un géant souterrain frappait le plafond, irrité contre des voisins bruyants. Des blocs recommencèrent à tomber dru, et les compagnons durent s’éloigner du bord naguère protecteur, pour s’aventurer sur le sable dangereux. Aussitôt celui-ci ondula comme une couverture qu’on repousse, tandis que s’élevait une tornade aspirant feuilles mortes et brindilles à des hauteurs vertigineuses au dessus du cratère. Le vacarme était assourdissant et le spectacle grandiose, mais les voyageurs n’avaient guère l’occasion de l’admirer. Ils fonçaient, tête baissée, persuadés que leur salut était dans le plus court trajet vers les marches irrégulières qui marquaient l’entrée du cirque. Peut-être n’y arriverait-on jamais. On aurait en tout cas tenté de sauver sa peau.
Plus la compagnie s’approchait du but, plus la colère tellurique de la Chose était formidable... et inefficace. Elle avait maintenant rassemblé un vaste nuage crépitant de poussière noire au dessus du cratère. Le magnétisme ambiant s’unissait à celui du ciel, amorçant des arcs électriques dont l’éclair, tel un gigantesque arbre blanc enroulé sur lui-même, réduisit en poudre plusieurs éperons rocheux. Le tonnerre déferla, comme le son d’un tambour monstrueux, presque suffisant à écraser bêtes et hommes. Mais rien n’y fit. Phial avait déjà rejoint la première dalle, et tendait la main à ses compagnons pour les hisser vers lui, à l’abri.
Augustin s’était attardé pour attendre Pimlic, essoufflé, qui avait dû se blesser à la jambe, car il boîtait de manière prononcée, sans toutefois lâcher la bride de son cher Cachoup. Le jeune homme soutint le vieil écuyer, lui passant le bras sous l’épaule. Tout le monde avait mis pied sur le seuil, quand une fracture cisailla le sol, et la plaque sur lequel Augustin se tenait fut brutalement tirée en arrière, vers le gouffre en formation. Il tenta de sauter, bien trop tard. Le sol friable s’effrita sous lui et il s’enfonça à mi-cuisse.
Il y eut un instant de répit, comme si la Chose s’interrogeait sur ce qu’elle avait attrapé.
Phial ne laissa pas passer la chance. Il tira son couteau de chasse, l’abattit sur le sac de sel que portait Cachoup, l’éventra et le lança dans la crevasse tremblante dont Augustin essayait vainement de s’échapper. Un jet de vapeur siffla, et tout mouvement cessa dans un rayon de quelques dizaines de mètres. Augustin en profita pour dégager ses jambes, et courir quatre à quatre se mettre à l’abri.
Il s’effondra sur une dalle de marbre veiné, et chacun put voir qu’il était désormais en culottes fort courtes, comme si le tissu avait été dissous. Ses jambes, noircies, étaient intactes. Relevant la tête, il rencontra le regard de Jean, qui était, lui, toujours nu comme un ver, sa vertu protégée par son chapeau à plume. Augustin éclata de rire et toute la compagnie en fit autant, Païcou se roulant sur la dalle, plié en deux. Seul Phial ne se laissa pas aller au fou-rire nerveux. Il surveillait les mouvements saccadés de la Chose, qui ressemblait de plus en plus à la purée de potyglon, quand elle bout à gros bouillons.
« Remontons ! Ne tardons pas ! Qui sait si le Gigastome, furieux, ne peut pas brusquement briser cette pierre. »
On ne se le fit pas dire deux fois. Une demi-heure après, tous se retrouvaient, épuisés mais heureux, à la fourche du chemin de crête. Cette fois, plus rien ne s’opposait à ce que les voyageurs s’écroulassent sur l’herbe rase, pour un repos mérité. Vers dix heures, on descendit du col pour se transporter paresseusement sous les ombrages d’agras nains, en contrebas de la piste, au Sud-Ouest. La vue y était assez dégagée et un ruisseau tranquille coulait non loin.




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Phial décida d’accorder aux voyageurs deux journées de repos en ce lieu agréable. Les étapes suivantes ne seraient pas dépourvues d’épreuves, et il fallait calmer les montures après les émotions des dernières heures.
Les deux Blancs s’immergèrent dans le sommeil réparateur jusque tard dans l’après-midi, tandis que Pimlic surveillait les bêtes paissant alentour. Il évita qu’elles ne s‘approchent des mercantins, champignons à l’odeur savoureuse, mais mortels pour les méyots, qu'ils font gonfler et exploser. Arcomo et Païcou allèrent chasser et pêcher, et promirent d'assurer le repas du soir.
« Attention au dard des guipes. Il y en a beaucoup par ici, mit en garde Phial.
— Des guipes ? » demanda Païcou.
La description de ce gros lézard à la chair savoureuse n'inquiéta pas du tout le jeune Indien qui se lêchait déjà les babines.

Capitaine-Papa eut une longue conversation avec Phial à propos de l’étrange animal minéral appelé Gigastome. L’Indien exposa au Signour une idée bizarre. D’après lui, la Chose ne dévorait pas ses victimes. Elle les fossilisait, les transformant en une pierre brillante, aux reflets somptueux, tel un sculpteur procédant à la cuisson d'un moulage.
« Ingénieux, dit Phial en allumant une pipe. Avez-vous des indices ?
— Oui, dit Capitaine-Papa qui parlait rarement pour ne rien dire, et il montra à Phial une grosse araignée de pierre aux pattes écourtées.
— Voyez-vous cet insecte ? Je l’ai ramassé dans le cratère près d’une faille. Comment voulez-vous qu’il ait été ainsi pétrifié, sinon par la Chose ?
— Vous avez peut-être raison... Cela expliquerait aussi un mystère que je n’ai jamais pu élucider.
— Lequel, Monsignour ?
— Oh, dit mélancoliquement Phial, mais celui du sourire triste de la jeune fille au médaillon...
— Que voulez-vous dire ?
— Je n’ai jamais cru qu’un tel sourire, celui que la mort douce met sur les traits, fût l’oeuvre d’un vrai sculpteur. J’incline maintenant à penser qu’il s’agit d’une victime de la Chose. Elle a été avalée, pétrifiée, puis emportée au gré d’une crue, par une rivière souterraine, dans le lit du Rhul. D’ailleurs, il y a bien d’autres statues extraordinaires le long des gorges de la rivière, et votre idée me semble expliquer leur état. »
Plus tard, après le délicieux repas de guipes et de fretailles (de gros hérissons) préparé par Païcou, les rôles s’inversèrent : Arcomo et Païcou s’endormirent comme des enfants dans leurs hamacs. Pimlic et Jean s’installèrent entre les montures, pour jouer aux cartes sur le tapis de Malamè qu’avait déroulé le jardinier du Signour de Michemin.
Seul ce dernier et Augustin veillaient, assis sur des roches, surplombant le soir somptueux qui montait vers eux la mer de l’Ouest, au delà de la forêt d’agras géants. il y avait aussi Capitaine-Papa, qui s’était accroupi à l’écart, sous un fanguier rugueux à l’odeur douce-amère. Les oiseaux-sophores, invisibles, craquetaient, et s’il entendit la conversation qui suit, ce ne fut point par indiscrétion. Seulement parce que le vent souhaitait lui rapporter ce que chuchotaient Phial et Augustin, dans une langue qu'il comprenait mieux, maintenant.










VII. L'histoire d'Augustin




« Comment avez-vous eu l’idée de jeter à la Chose un sac de sel ? demandait Augustin à Phial. Une réminiscence de votre lecture sur le Gigastome, je présume ?
— Exactement. Cela m’est venu pendant mon sommeil sur le rocher flottant. Je me suis souvenu que d’anciens Samaïns — les sorciers de l’époque charbiniote — provoquaient l’immobilisation du Gigastome en jetant des poignées de gemmes sur les surfaces en mouvement. Cela leur permettait ensuite d’aller danser sans danger pendant quelques minutes, à la grande admiration de leurs spectateurs.
— Vous nous avez sauvé la vie, Phial, je suis en dette vis-à-vis de vous. Demandez-moi ce qui vous agrée... et si c‘est en mon pouvoir, je le ferai.
— Hm, fit Phial après un long silence, je vous sais gré de votre sens de l’honneur. Je ne vous tiens pas en dette, car ce sont les aléas d’un voyage, et les compagnons se doivent assistance mutuelle. Toutefois, je profite déloyalement de votre offre pour oser une question que je retiens depuis un certain temps.
— Osez, osez, mon ami.
— Vous connaissez ma curiosité insatiable. Je suis anxieux d’apprendre quel est votre but dans cette affaire. Quitter le monde extérieur dont on dit tant de bien, pour venir échouer dans notre petite constellation solitaire. Quelle mouche a-t-elle bien pu vous piquer ? Mais ne répondez pas si cela vous gêne en quelque façon...
— Ah, soupira Augustin, je savais que cela vous brûlait les lèvres depuis quelque temps, et je vous suis reconnaissant de m’avoir épargné jusqu’ici. Mais, maintenant, je crois que je puis m’épancher. Je suis en mal de libre parole, et je peux vous faire confiance.
— Certes, Ami, dit Phial, les yeux clairs comme des lagunes.
— Pourrais-je néanmoins vous demander de tenir le secret ?
— Cela va sans dire, vous avez ma parole de gentilhomme.
—Elle me suffit. Voici donc toute l’histoire. »
Augustin tira hors de son rabat de toile le vélin enroulé contre sa ceinture.
« Vous aurez sans doute remarqué que je consulte souvent cette carte de cuir.
— Je vous ai vu la regarder, et Pilco en parla à Pimlic dès votre arrivée à Michemin. J’ai cru comprendre qu’il s’agissait d’une représentation des îles de Guama.
— Oui. Ne vous étonne-t-il pas qu’une personne étrangère à ce lieu puisse détenir un tel document ?
— Pas outre mesure. Il existe un commerce interdit, mais important, de tels instruments de voyage, et j’ai pensé que vous vous l’étiez procuré dans une échoppe, ou bien auprès d’un marchand ambulant.
— Non. Je détiens cette carte depuis plusieurs années, et j’en ai fait l’acquisition fort loin de ce monde, chez un bouquiniste de Saint Louis de Marie-Galante, en Guadeloupe.
— J’ai entendu parler de la Guadeloupe fît rêveusement Phial. Un capitaine hollandais, père d’une jolie fille rencontrée autrefois, m’en avait fait mention. Il disait que c’était une grande île en forme de papillon, située dans Outremonde, très au Nord-Ouest de Guama.
— Je ne saurais rien affirmer à ce propos, car Guama semble exister en dehors des coordonnées normales de notre monde commun, et je ne parviens pas à faire le point car non seulement nos boussoles tournent folles, mais compas et sextants semblent rétifs à mesurer des angles fiables. Je puis en tout cas vous affirmer que j’ai souvent caboté tout au long des Petites Antilles vers Trinidad et la Guyane, ou dans l’autre sens vers Haïti ou les Bahamas, par l’Océan et par la Mer caraïbe, et sur toutes sortes de bâtiments. Jamais au grand jamais, nous n’avons croisé de terres rappelant Guama. L’Atlantique est parfaitement vide à l’Est des Barbades.
— Il y a donc un mystère…
— A n’en pas douter. L'explication la plus raisonnable serait que de vastes courants, peut-être à partir de la grande masse d’eau projetée par l’Orénoque, détournent tous les voiliers, les clippers, et même les nouveaux bateaux à vapeur, d’une sorte de vortex où se situerait cet archipel.
— C'est plausible, concéda Phial en baîllant. Mais vous me parliez de l’origine de cette carte de cuir ?
— Oui. Je dois vous dire que j’ai passé beaucoup d’années de ma jeunesse à Marie Galante, où vivent mon oncle François et ma tante Anaïs. Ce sont eux qui m’ont élevé depuis l’âge de cinq ans, après la mort de mes parents en France. Le précepteur qui venait à la maison m’enseigner les matières élémentaires était propriétaire d’une petite boutique de livres, près d’un monastère entre Bourg et Capesterre. Ce vieux métis fort lettré faisait profession de marchand de géographie, pour les navigateurs. En outre, il collectionnait toutes sortes d’objets rares. J’adorais visiter son antre, et fouiller sur les étagères, ce qu’il m’accordait le dimanche, en récompense de leçons apprises par coeur. Je découvrais avec passion des livres d’aventures, des grigris mystérieux, des boussoles et des compas aux mécanismes délicats, des bouteilles scellées où l’on entrevoyait des messages enroulés, des cahiers de marins, des cartes des hauts fonds, des coquillages et des poissons naturalisés.
Vers seize ans, je partis vers la métropole pour achever mes études navales et de droit maritime, mais je n’avais qu’une hâte : revenir dans notre île, auprès de ceux que je considérais comme ma vraie famille. Bardé de diplômes et disposant d’une somme rondelette léguée par mon père Benjamin, je revins à Marie Galante où je tentai, avec l’aide de mon oncle François, de créer une entreprise de négoce. Cela se passait il y a douze ans (en 1870, selon notre calendrier). J’allai rendre visite à mon vieux maître. Il fut si content de me revoir qu’il me demanda de choisir un cadeau parmi les plus beaux objets de sa boutique. Mon choix se porta d’abord sur un splendide astrolabe, puis mon attention fut attirée par un rouleau de cuir assez anodin, bruni et poli aux endroits où la main l’enserre. Je le déroulai distraitement, et c’est alors que je vis... Mais regardez plutôt... »
Augustin tendit la carte à Phial qui la manipula en tous sens.
— Que dois-je voir, mon ami ? demanda Phial au bout d’un moment. C’est une figuration assez sommaire, pour ne pas dire un peu enfantine, de nos îles.
— Regardez mieux.
— Ah, décidément, je ne vois rien, si ce n'est ces petits symboles gravés un peu partout, et dont plusieurs sont assez faux. Par exemple, il n’y a pas de bêtes sauvages à côté de Zigône, ou alors plus depuis cent ans.
— Précisément, Monsieur, cette carte est probablement très ancienne. Mais, ce n’est pas cela qu’il faut chercher.
— Quoi d’autre ? demanda Phial perplexe.
— Dites ce qui vous vient, au hasard.
— Bon. Voila le grand courant, qui est assez bien représenté par des lignes parallèles dans le cuir, et là, une ligne de pointillés creusés en travers du courant... Mais cela ne correspond pas du tout à l’endroit du Passage.. C’est beaucoup trop à l’Est, comme si cela illustrait une relation directe entre Draco et La Majeure.
— Mm... Intéressant. Pouvez-vous m’éclairer sur ce point ?
— D’après ce que je sais, il ne peut exister aucune navette ou ligne de traversiers en cet endroit tout à fait impraticable, à cause de la proximité de l’Emphale, le tourbillon géant. Et cela ne peut pas représenter non plus un chemin spécial pour les Danseurs, car ceux-ci traversent le courant exactement où çà leur chante, et jamais deux fois au même endroit.
— Peut-être était-ce différent autrefois ?
— Non, de mémoire d’homme, on n’a jamais pu passer le courant de façon prévisible ailleurs qu’aux passes du Nord... Mais il existe une autre hypothèse, un peu folle.
— Laquelle ?
— Oh, il y a tant de racontars, de rumeurs à propos de passages souterrains entre les îles de l’Est et de l’Ouest ! Mais je n’y ajoute aucun crédit s’empressa d’ajouter Phial.
— Cela ne vous donne-t-il pas envie de vérifier ?
— Ce serait amusant si nous avions beaucoup de temps à perdre, et si, surtout, la ligne de la carte était assez précise. Mais le dernier pointillé dessiné sur le sol de La Majeure est tellement grossier qu’il couvre l’équivalent d’une dizaine d’hectares, qui plus est au beau milieu de Fliouchfène, la plus malsaine des plaines de l’île !
— Bon, nous en reparlerons peut-être une autre fois. Mais ce n’était pas encore cela que je voulais vous montrer.
— Ah ? Mais, Safoinvert!, de quoi s’agit-il donc ? »
Augustin sourit :
« Concentrez donc votre attention sur la carte, toute la carte...
— Qu’a-t- elle donc de particulier, cette carte, Chapituile ! sinon qu’elle est en cuir, qu’elle est fort usée, salie, lustrée, et... Ah, çà y est !
— Vous avez vu ?
— J’ai vu que je n’ai point vu, mon ami !
— Que voulez-vous dire ?
— Là, dit Phial en posant son grand doigt concave sur un point situé au Nord-est de la carte : quelque chose n’est pas dessiné, qui devrait l’être absolument !
— Ah, dit Augustin dont les yeux se plissèrent, mais encore ?
— Cette carte ignore le Pas de Dysme...
— J’ai vaguement entendu parler de cet endroit, qui est, je crois, une sorte de banc de sable au milieu de l’océan.
— C’est cela, mais c’est bien plus ! C’est peut-être le centre nerveux de tout le système de courants sous-marins de l’archipel, cela et d’autres choses encore. Vous devez savoir qu’aucun voyageur se rendant aux îles de l’Est, Sanabille ou Malamé, ne peut y parvenir directement sans s’arrêter au Pas de Dysme pour y accomplir le rite sacré.
— Quel rite sacré ?
— Je vous expliquerai cela plus en détail une autre fois. Disons qu’il s’agit d'une procession, qui a pour objet de mettre les pélerins en accord avec les lignes d’équilibre de notre univers passant en ce point. Sans cela, croit-on, chaque passage contribuerait à défaire l’ordre cosmique, et nous irions vers une catastrophe climatique.
— Étrange croyance, qui attribue beaucoup d’influence aux rituels.
— Oui, mais c’est sans doute là un trait qui nous vient aussi bien des anciens Amérindiens que de l’Afrique. Plusieurs de ces vieilles religions croyaient sincèrement que le monde s’écroulerait si l’on ne continuait pas à le soutenir par la prière ou le sacrifice. Revenons à nos alpilons : est-ce bien cela que vous vouliez me montrer ?
— Pas exactement, Phial, bien que vous veniez peut-être de m’éclairer sur le sens d’un mystère.
— Mais, foutrepoile, j’ai tout regardé !
— Non. Vous n’avez pas regardé... l’envers de la carte.
Phial retourna le vélin et fit une moue.
— Rien ! Rien que la crasse de centaines de manipulations.
— Ne voyez vous pas, sous la patine, précisément, quelque chose de curieux ?
— Maintenant que vous me le dites, il y a ce gros point noir, qu’on pourrait prendre pour un défaut de la matière, mais qui est, à y réfléchir, trop nettement circonscrit... »
Phial tira de sa poche un gousset de soie de papillon. Il en sortit une litopse qu’il promena à quelque centimètres du défaut, en fermant un oeil pour mieux faire défiler le grossissement sous une facette du joyau.
« Diantrelet! Vous aviez raison, ce n’est point là une vulgaire tache, mais un sceau, et fort bien tracé !
— Voila ! Vous avez trouvé.
— J'en suis fort aise, mais je ne suis pas plus avancé pour autant, car ce sceau ne me dit absolument rien, sinon qu’il évoque, en son centre, le corps d’un animal, d’un chevreau, peut-être ?
— Vous brûlez ! Votre vue est perçante, mon ami. C’est exactement cela, un chevreau.
— Levez cette énigme, cher Augustin, vous me faites mourir de curiosité...
— Ah, noble Signour, c’est une fort longue histoire ! Ce que signifie pour moi ce sceau, et la raison pour laquelle je fus saisi de fièvre quand je le distinguai, à la bougie tremblante de la boutique de livres de Marie-Galante ? Je vais tenter de vous en faire un résumé clair, mais je vous prierai à nouveau de tenir votre promesse de silence, non pas qu’il y ait ici quelque secret d'État, mais parce que je vais livrer à vous l’intimité de mon âme, la mettant à la merci de votre jugement.
— Parlez sans crainte, Augustin, je respecterai vos croyances, et ne vous tiendrai pas pour ridicule ou dément : je sais trop que ce monde repose sur des apparences trompeuses pour blâmer qui que ce soit de chercher des causes obscures, ou de croire même les avoir trouvées.
— Vous m’avez compris, s’écria le jeune homme aux yeux bleus. Je vais donc m’exprimer avec vous en toute amitié.
— A propos de ce chevreau ?
— Oui. J’avais appris, par d'anciennes traditions de famille qu’il existait certaines marques secrètes permettant d’identifier les auteurs de correspondances, et d’inviter à lire un sens crypté aux lettres ainsi contresignées. Le chevreau était l’une de ces marques, utilisées par une profession bien particulière : celle des sagataïres, les saigneurs d’animaux de boucherie, préparés selon la loi mosaïque.
— Je ne suis pas sûr de tout saisir, mais poursuivez.
— Oh, qu’il suffise de rappeler que dans notre monde lointain, existe un peuple qui vécut souvent de façon clandestine parmi les autres. Il tentait de garder sa culture originale à travers certains rituels religieux, en particulier dans la façon de tuer et de manger les bêtes.
— Je comprends, nous avons cela ici aussi, chez certaines sectes de Lario.
— Une seule corporation de bouchers avait le droit de pratiquer les abattages et la préparation de la viande, et comme ses pratiques subissaient la médisance, ses membres avaient pris l’habitude de communiquer, d’une ville à l’autre, par des lettres secrètes, scellées du signe du chevreau. Je fus étonné de voir cette marque sur la carte de cuir, parce que j'avais appris que ce sceau ne devait jamais apparaître de façon visible, sauf, lorsque l’encre sympathique en avait été noircie à la flamme, et que le document ainsi visé devait être alors détruit après lecture. Par ailleurs, le secret avait cours vers le XIIIe siècle et disparut progressivement avec l’acquisition d’un meilleur statut pour ce peuple. J’étais donc doublement étonné : comment cette carte pouvait-elle être aussi ancienne ? Et comment les Sagataïres des villes européennes de cette époque auraient-ils pu être intéressés à une carte marine ? Mon étonnement s’accrut de beaucoup lorsque je la déroulai et constatai qu’à l’évidence, elle ne correspondait à aucun site géographique connu.
— Vous avez donc décidé de demander au bouquiniste de Marie Galante de vous l’offrir.
— Exactement. Mais il faut que je vous dise pourquoi mon intérêt pour cette carte était si vif, bien au delà de l’énigme historique qu’elle représentait.
— Je suis rongé d’impatience de l’apprendre, Mouribulle! s'écria Phial.
— Je me souvenais d’un récit fantastique de mon père, quand j’étais encore tout enfant. Selon cette histoire, notre famille avait jadis perdu un certain objet permettant le passage instantané entre l’espace et le temps. Cet objet, nommé “translatador”, aurait été possédé en propre par la lignée de Sagataïres d’où était issue ma famille paternelle.
Voici ce que racontait mon père, Benjamin Coriac, et qu'il consigna aussi par écrit. Vers 1280, vivait à Carcassonne un homme nommé Mardochée, assistant à la boucherie attenante à l’Eschole, c'est-à-dire à la synagogue. Cet homme aurait été accusé d’avoir égorgé un enfant qu’il aurait mélangé aux autres viandes saignées. Découvert par le maître-sagataïre au moment où il fendait le petit crâne, il aurait été traduit devant les Bailons de la Carrière (les chefs du Ghetto), en grand secret. L’enfant était un petit voleur qui escaladait régulièrement le mur de sa maison, depuis l’extérieur du quartier, s’introduisait chez lui et dérobait tout ce qu’il trouvait. L’ayant surpris, Mardochée l’aurait poursuivi pour le morigéner. Acculé contre une fenêtre, l’enfant s’était jeté dans le vide, et son corps avait rebondi sur la margelle d’un puits attenant, avant d’y tomber. De sorte que personne n’avait rien vu. Désolé de cet accident, Mardochée attendit la nuit, puis il remonta le corps et, comme il ne pouvait pas sortir du quartier, bouclé du dedans et du dehors, il avait pensé à cette façon de le faire disparaître sans traces. »
Augustin semblait éprouver une sorte de honte, bien que parler le soulageât. Son regard se porta vers les lointains encore rosis par le coucher du soleil, au dessus duquel, très haut dans le ciel mauve, une colonie de Lourds dérivait lentement, telle une caravane de ballons gris vagabonds.
Il continua : « Vous devez comprendre, cher Phial, que le crime était d’autant plus horrible qu’il venait étayer, s’il était connu, la rumeur que les gens faisaient peser sur ce peuple, et selon laquelle, la nourriture préparée selon le rite incorporait des cadavres d’enfants. Vous savez que c’est une rumeur universelle qu’on lance sur toute population d’ennemis ou d’étrangers.
— Oui, je vois, dit Phial en hochant la tête avec conviction, on disait cela des Phrisogeois, avant la venue des Charbiniots, ou même des Zwölles, pendant la guerre des Courants... Maintenant que vous me le faites remarquer, je me demande s’il ne s’agit pas aussi d’une invention faite après coup par les vainqueurs... »
Augustin continua, sans prêter attention à la remarque de son ami.
« Les membres de ce peuple craignaient tant ces rumeurs qui précédaient toujours la vraie violence exercée contre eux, qu’ils faisaient tout pour la désamorcer. Ainsi embauchaient-ils des étrangers pour cuire les portions de pain rituel, afin qu’on ne dise pas qu’il y avait des choses étranges dans la farine. Le crime de Mardochée était impardonnable car il risquait d’attirer le malheur sur la communauté, qui serait chassée, pire, brûlée vive. Les Bailons s’entendirent pour l’exclure immédiatement : il devrait partir aussitôt que possible, accepter de voir ses biens vendus, et sa famille dispersée en attendant une réinstallation.
Désespéré de devoir quitter la ville qu’il aimait, et certain qu’il allait à la mort ainsi que sa famille en quittant la relative sécurité de la Carrière, Mardochée demanda conseil à un maître secret de sa corporation, membre d'une secte occulte, lequel était réputé conserver intacte la transmission d’une magie très ésotérique. Contre la promesse de partir malgré tout pour éviter tout scandale, ce maître lui indiqua le moyen de tenter de ramener l’enfant à la vie.
— Comment était-ce possible, puisqu’il était déjà réduit à l’état de côtelettes ? s’étonna le Signour de Michemin, toujours pragmatique.
— Le maître aurait confié à Mardochée le moyen surnaturel de revenir dans le passé, juste au moment où l’enfant tombait. Dédoublé de son propre corps, il serait descendu dans la cour, assis sur la margelle, et il aurait reçu dans ses bras le petit malandrin qui aurait aussitôt filé, après l’avoir mordu à la joue. Mardochée, au moins tranquillisé dans sa conscience, vint vivre à Montepelle, et l’on n’entendit plus jamais parler de cette histoire.
— Intéressant cas d’hallucination... fit Phial d’Atoy, résolument matérialiste.
— Peut-être oui, dit Augustin, une lueur dans le regard, et peut-être non.
— En tout cas, je ne vois toujours pas le rapport avec notre carte ?
— Eh bien, voici. L’histoire rapporte que le rite secret auquel Mardochée se soumit était fondé sur un déplacement à la fois dans l’espace et dans le temps. Et que cette “translation” ne pouvait avoir lieu qu’en recourant à une carte très spéciale, détenue par les maîtres secrets de la corporation des Sagataïres depuis des lustres.
— Je comprends mieux, maintenant, pourquoi ce chevreau vous a tant étonné.
— Bien sûr. Je me suis empressé de demander la carte à mon vieil ami le bouquiniste qui m’offrit en prime l’astrolabe. Revenu en France, je consultai diverses sectes en relation possible avec des connaissances sur ma découverte, mais rien ne fut probant. J’en vins à penser que je devais prendre les indications de la carte pour elles-mêmes, afin de tenter de découvrir où le point de passage pouvait se situer à la surface réelle de la planète.
— Mais, si je puis me permettre, dit Phial, pourquoi tentiez-vous cela ? Que je sache, vous ne m’avez pas dit avoir vous-même eu à vous faire pardonner un crime...
Augustin rougit.
— Veuillez m"excuser si j’ai évoqué là une question douloureuse, je n’en ferai plus mention, se reprit aussitôt le maître de Michemin.
— Oh, ce n’est pas cela, fit Augustin. Mais, voyez-vous, cette histoire d'enfant mort et ressuscité, a poursuivi l'histoire de notre famille comme une ombre tenace. Toutefois, je l'aurais certainement oubliée, si je n'étais pas tombé sur cette carte à la marque secrète. J'aurais encore préféré me détourner d'oiseuses recherches, si je n'avais pas retrouvé, dans de vieilles archives, une description du "translatador", assez proche de la carte que je possédais pour raviver le désir d'en percer le mystère, d'autant que la rumeur courait que les maîtres de la secte en question maîtrisaient la formation de l'or et la capacité d'animer des statues d'argile...
— Grand Equilibre, quelles niaiseries !
— Certes. Mais vous conviendrez que lorsque la carte est parvenue à m'ouvrir réellement la voie de cet archipel, mes raisons s'en sont trouvées subitement lestées d'un grand poids.
— Quelles raisons, jeune Signour ? Celles de constater l'exactitude d'un ancien document de navigation secrète, ou celles d'en déduire la vérité d'une fable sur les passages dans le temps, ou de la transmutation de l'huître en lingot d'or ?
— Ne raillez pas, je vous en prie. Je sais que ma quête comporte de faible, voire de ridicule. Mais vous-même, n'avez-vous jamais rêvé de posséder la pierre philosophale, de trouver la fiole de venin de dragon qui transforme la poussière de votre château en bonnes Fufes trébuchantes ?
Phial acquiesca, tout réjoui :
— Ah oui, çà, je suis preneur ! Hélas, vous devriez me convaincre là où mon vieil Oncle Karool, féru de toutes les sciences possibles, n'est jamais parvenu à le faire, parce que sitôt qu'il tentait une expérience — l'ultime, toujours— il fallait un régiment pour éteindre le feu de son laboratoire. Nous cherchions en vain des concrétions aurifères parmi les débris calcinés , sauf une fois, parmi les restes fondus de balustres métalliques : mais ce n'était que sa propre montre réduite à l'état d’incrustation.
Ah, mais, ajouta le Signour d’Atoy en s'animant, je connais bien les chansons du grand art :
"Eaux pourpres, noix de galle,
arsenic, soufre et sel ammoniaque;
et d'herbes, que tant j'en peux nommer .
L'aigremoine, la valériane et la lunaire,
Et bien d'autres encor, si je veux y rester.

Dirai-je nos foyers brûlant jour et nuit,
pour aboutir notre art, quand il se peut ?
Nos fours aussi pour la Calcina
et pour le blanchiment de la petite Eau.
Et feux variés de bois et de charbon;
le sel de tartre, l'alcali, le sel bien prêt,
les matières comburées puis coagulées,
l'argile au poil de cheval ou d'homme, et l'huile
de tartre, l'alun, le verre, la levure, le moût, l'argoil,
le résalgar et l'imbibition de nos substances...."

Augustin l’écoutait, stupéfait.
— Ah çà, comment diable pouvez vous connaître le dict du valet du Chanoine de Cantorbéry ?
— Je ne savais pas qu'il s'agissait du chat-noine que vous dites, mais je vous assure que mon oncle débitait de telles choses à longueur de jour, moi petit, jouant sur le carrelage, à distance respectueuse des gouttes d'acide qui venaient le percer, de temps à autre... J'en sais encore dix de la même eau, et qui bercèrent mon enfance, comme une musique de rêve. Mais, chapituile, JAMAIS un seul résultat ! Non, je vous assure, Jeune Homme, vous faites fausse route.
— Et pourtant, j'ai bien trouvé le chemin de cette anomalie insensée qu'est Guama !
— Guama, une anomalie insensée ? Comme vous y allez avec notre patrie, jeune homme ! La puissance de votre science ultramondaine n'autorise personne à nous traiter d'anomalie... Mais je m'emporte... ajouta Phial en inspirant un bonne goulée d’air. Les stries plus sombres qui avaient un moment parcouru son épiderme laissèrent à nouveau place à une teinte légèrement violine, telle la surface d’un lac reflétant le crépuscule.
« Considérons encore, puisque vous le voulez, la question de votre carte. J'aurais pu, si vous me l'aviez demandé, vous en montrer de très semblables et d'aussi anciennes dans la bibliothèque de mon oncle. C'est que voyez-vous, nous sommes avertis qu'un commerce tenu secret a existé depuis de fort nombreux siècles avec moult contrées du monde. Certaines corporations maritimes ont déployé autant de courage à maintenir le silence qu'à traverser les océans les plus immenses.
Je me souviens d'avoir entendu rire mon oncle quand on lui rapporta que les Portugnols avaient cru découvrir Hispaniola, l'île que vous appelez aujourd'hui Saint Domingue. Car il savait, par une tradition immémoriale, que plusieurs générations de pêcheurs basques s'étaient déjà mariées avec des Indiens d'Amérique du Nord, nommant plusieurs lieux dans leur dialecte unique, ensuite repris dans les langues autochtones...
Qui plus est, vous savez mieux que moi que les gens de la religion de vos parents ont été poursuivis jusque dans les Amériques. Vous rappelerai-je que lorsque Pernambouc cessa d’être hollandaise, des dizaines de milliers de gens, descendants de Marranes durent fuir la rancune de l’Inquisition, et s’en aller vers les îles, qui anglaises, qui françaises, et que certains d’entre eux ont même pu découvrir la voie pour venir ici ! Que de Brésiliens nommés Costa, Santos, Pinhero, Castera, se sont saupoudrés dans la Caraïbe et au delà, apportant partout les meilleures techniques pour produire, acheter et vendre le sucre… Il se peut que votre tradition de famille conserve ce souvenir, pieusement maintenu à l’état d’énigme !
— Mais au fond, que voulez vous avancer ici ? Signour Phial, fit Augustin un peu vexé.
— Oh rien, sinon que l'existence d'un secret bien tenu n'est pas rare dans l'histoire, et qu'on ne peut déduire de sa levée que tous les secrets du monde n'existent plus, surtout s'il s'agit de folies sans consistance !
— Votre argument se tient, dit Augustin au bout d'un moment. Cependant...
— Ah! ah ! fit le signour de Michemin, vous n'êtes pas convaincu de renoncer aux chimères et ne le serez jamais... Tout comme mon cher oncle Karool, vous êtes mordu par le démon de la quête... Au moins m'accorderez-vous que la probabilité pour que cette carte soit magique et vous livre le secret des portes du temps...est faible.
— Bien sûr. Je me suis douté assez rapidement que la carte n’était pas en elle-même le “translatador”, ou alors qu’elle le devenait dans des conditions qui ont été perdues depuis fort longtemps. Je me suis donc imaginé qu’en l’absence d’une formule magique permettant de passer d’un seul coup par espace et temps, pour rejoindre directement le moment souhaité, il fallait peut-être d’abord trouver le lieu imaginaire d’où le saut dans le temps serait possible. Et j'ai supposé que ce lieu aurait bien plus de chances de se trouver sur Guama que partout ailleurs.
— Belle construction, quoi qu'un peu brinquebalante. »
Phial commençait à s’ennuyer .
« Pas tant que cela, poursuivit Augustin, enflammé. Car les textes ésotériques de la secte dont un membre avait conseillé mon ancêtre, mentionnaient explicitement que le départ des sauts temporels se trouvait dans "une île secrète", l'arrivée pouvant se situer n'importe où à la surface de la planète. Plus j’étudiais ma carte, et plus je me persuadais qu’il fallait d’abord rejoindre ce mystérieux archipel, et, de là, trouver le point d’où l’échappée dans le temps serait peut-être possible. C’est pourquoi je me mis en recherche de toute indication sur ces parages, sur leurs noms ou ce qui pourrait les évoquer.

Un jour, au cours de mes pérégrinations commerciales sur la côte brésilienne, j’entrai dans un asile de malheureux, tenu par des soeurs irlandaises, afin de leur remettre un lot de fruits invendus, et qui auraient péri. Fières de leur travail, les nonnes me firent visiter l’endroit, et mon attention fut attirée par hasard sur un marin, délirant de fièvre, qui ne cessait de répéter le mot : “anaville, anaville...” J’avais alors si bien en tête les dénominations de la carte, que ce balbutiement me rappela Sanabille. J’interrogeais l’homme, qui me tint des propos sans queue ni tête. Encore en revenait-il souvent à parler des “bateaux de rêve du Rio Milpa”, fleuve dont, à cette époque, j’ignorais tout. L’intuition, sans doute, me poussa à demander à la soeur de garde si elle reconnaissait là le nom d’un lieu connu.
« Bien-sûr, me dit-elle, ce pauvre bonhomme –un ancien fermier algérois du nom d’Andy Costia- fut naguère bagnard en Guyane, dans un fort proche de l’embouchure du Rio Milpa, dont il a sans doute gardé un souvenir cuisant. Au moins sur ce point, je pense qu’il ne dit pas n’importe quoi.»
Intrigué, je tentai alors de faire réagir au mot “Sanabille”. Il eut effectivement un sursaut étonné, et arbora un grand sourire, tout en essayant de m’indiquer une direction de son vieil index recroquevillé. Puis, il retomba dans un état catatonique dont il ne fut plus possible de le tirer. N’ayant aucune autre piste, je notai l’information, et lorsque l’occasion se présenta d’un cabotage vers le Venezuela, je profitai d’une quarantaine, au large de la Guyane, pour abandonner le bord d’un vaisseau où je régissai la marchandise pour le compte d’un armateur, et me faire transporter à terre, accompagné de mon fidèle ami Jean. De là, nous rejoignîmes le delta du Milpa, et rencontrâmes les Aruyambi. Vous savez la suite... »
Phial, admiratif, mâchonnait une tige de phluge.
« Je dois dire que vous avez eu une chance inouïe. A moins que le destin n’y soit pour quelque chose... ajouta-t-il songeur. Mais, mon jeune ami, vous ne me persuaderez jamais que Guama soit le site où se rencontre un au-delà, tout-à-fait impossible par ailleurs.
— Qui sait ? dit Augustin.
— Personne, bien- sûr. Mais je sais au moins une chose : il est interdit de revenir pour empêcher quelque acte passé que ce soit, car le faire vous anéantirait dans l'instant, puisque vous faites partie, au présent, de l'infinie arborescence des conséquences de cet acte ancien.
— Expliquez-vous ! Signour-professeur.
— Eh bien, par exemple, dans l'histoire que vous m'avez narrée, si ce Mardochée avait vraiment pu se trouver en même temps à la fenêtre, repoussant malgré lui l'enfant dans le vide, et en bas du mur, les bras tendus pour l'accueillir et l'empêcher de se fracasser le crâne sur la margelle du puits, il n'aurait pas tardé à se rencontrer lui-même : et alors, quel Mardochée aurait-il survécu ? Lequel des deux aurait-il fait valoir son avenir sur l'autre, pouvez-vous me le dire ?
— Non. Mais j'ai étudié ce que certains savants appellent le "paradoxe temporel", et...
— Ecoutez donc, Cornepipe ! dit Phial s'emportant. Supposez que le Mardochée sauveur l'emporte sur le Mardochée-tueur-malgré-lui, le premier abolit l'existence du second, car il ne peut y avoir deux Mardochée qui continuent à vivre dans le même lieu. Et s'il en est ainsi, c'est parce qu'il tue son double (ce qui substitue un second crime au premier), ou bien encore parce qu'il n'a jamais été en haut à la fenêtre, puisqu'il est en bas à recevoir l'enfant qui tombe dans ses bras. Or, s'il n'a jamais été à la fenêtre, l'enfant n'est pas tombé, puisqu'il n'a pas eu à avoir peur de lui, et il n'y a pas lieu non plus qu'un sauveur existe en bas, à l'attendre, tandis qu'il cambriole la maison. Pour résumer : ou bien Mardochée est deux fois meurtrier, dont une fois de lui-même, ou bien il ne s'est rien passé, parce qu'il n'était pas là. Autrement dit, en bonne logique, l'idée même d'intervenir dans le temps abolit le voyageur... et vous-même, puisque vous dites en descendre. La question que vous me permettrez donc de vous poser, Augustin, à propos de votre croyance est celle-ci : pourquoi désirez-vous tant abolir votre ascendance ? »
Interloqué, le jeune homme ne sut quoi répondre sur le coup. Il réfléchit .
« C'est une autre histoire, finit-il par dire à voix basse.
— Ce qui veut dire que cette autre histoire existe ? insista Phial, conscient de la souffrance morale qu'il infligeait au jeune homme.
— Ne vous souciez pas tant, Phial, de ma part d'ombre ! Elle ne m'empêche aucunement de profiter de la vie.
— Je vous crois, jeune homme, et qui sait, peut-être votre rêve vous fera-t-il toucher, par inadvertance, quelque véritable trésor enfoui... »
Le soleil était maintenant couché, lançant encore des rayons dorés à la verticale. Les deux hommes s’ébrouèrent et revinrent lentement au campement.








VIII.
Les Pathiolans




La petite caravane cheminait dans la lumière tendre du matin. La marche était douce sur l'herbe des collines qui descendaient sur le versant occidental de La Majeure. Le temps des affrontements semblait révolu, et tout, dans la température et dans le paysage, devenait familier, clément. L’air était léger, les bavardages allaient bon train. Une fois de plus, Phial d’Atoy devait jouer les guides, parlant à ses compagnons toujours insatiables, des choses rencontrées et des lieux que l’immense horizon leur annonçait.
Capitaine-Papa voulut savoir si le promontoire sombre, dans les lointains de l’Ouest était l’extrémité de l’île.
« Oui, noble Passeur, c’est le cap Charbin. Et le scintillement que tu vois de temps en temps entre les pins, c'est le phare installé sur l’îlot des Danseurs en arrière du cap. C’est là que vit le gardien de la station météorologique et botanique de La Majeure. Parfois, des passagers du bateau hebdomadaire de Clotone sont débarqués pour quelques heures au môle de Cap Charbin. Ils viennent visiter cet îlot célèbre, et déjeunent avec le vieux gardien Huimror, qui est une attraction à lui tout seul, et dont l’épouse muette cuisine les repas. »
Augustin pensa au message étrange que Blavarian lui avait demandé de transmettre à Huimror.
« Peut-être pourrions-nous nous y rendre aussi ? Pour autant que cela ne nous déroute pas trop.
— Rien de plus facile, mon ami. L'îlot des danseurs est à deux heures à peine à pied de Cap Charbin. Mais lorsque nous serons parvenus au port, j’aurai trop à faire pour préparer notre transbordement sur un prochain traversier, et je vous laisserai aller voir seuls le vieux Huimror. J’ai assez goûté dans le passé l’exécrable caractère du bonhomme, ajouta-t-il, mais je ne vous décourage pas : la chose est pittoresque et si vous savez le prendre, le vieillard vous en dira sur Guama bien plus long que tout habitant de l’île.
— Existe-t-il beaucoup de villes ou villages sur votre belle île ? s’informa Capitaine-Papa.
— Nous comptons huit Parolats, répondit Phial. Leur réunion, une fois l’an, constitue le conseil de l’île. Il comprend les Parolats de Cap Charbin, (105 habitants), Zigône (134 habitants), mais je n’y compte point les cinquante serviteurs et gardes du gouverneur ni leurs familles. Il y a Mortangle et Maivase (146), Logatrou (71), Pathiol (246) et bien sûr Michemin et sa banlieue Phtil (Huit cent personnes). Il faut encore compter, de droit, le Gardien de l'îlot des danseurs, et un représentant des Archéologues de l'îlot du Vieux Maître.
— Pardonnez-moi, Cher Phial dit Augustin, mais, selon les critères de nos contrées, votre vaste et magnifique île serait dite presque déserte.
— Vous n’avez pas tort, mon Ami. La Majeure est certainement la plus belle de l’archipel de Guama, mais elle ne fait vivre qu’un peu moins de deux mille Guamaais, dont près de la moitié sont concentrés dans notre bonne ville de Michemin, vivant de potagers en étages, et du produit de la pêche.
Personne ne comprend clairement pourquoi la colonisation de La Majeure ne s’est pas réalisée depuis longtemps à partir de l’île voisine, Clotone, qui rassemble la grande majorité de la population de l’archipel avec deux-cent trente mille habitants sur un territoire deux fois plus exigu, et qui n’est guère distante que de quelques dizaines de miles marins. »
Pour sa part, le Signour de Michemin expliquait ainsi le phénomène : la Majeure n’était pas facile d’accès, car la rive Nord faisant face à Clotone était une suite de hautes falaises blanches, abruptes, elles-mêmes surmontées de montagnes massives, les monts Vinois au Nord-Ouest, le mont Wino, au Nord Est. Peu de points de pénétration, donc, sauf le lough de Zigône, ou l’anse du cap Charbin. La côte Sud était certes plus accessible, mais elle débouchait sur une zone marécageuse malsaine, trop vaste pour être asséchée ou drainée.
A ce propos, Phial évoqua ce qui hantait la mémoire de ses compatriotes : deux cent vingt ans auparavant, un débarquement de mille colons clotonois d’origine cicéolienne avait eu lieu dans la zone des marais, mais elle s’était terminée en catastrophe. Le paludisme avait tué plus du quart du contingent, un autre quart avait péri dans des boues chaudes, un tiers s’était enfui, et les rares survivants avaient été décimés ou assimilés en quelques années par les pêcheurs Mortanglars.
De son côté, la forêt du mont Wino, avec ses arbres de quatre à cinq mille ans (certains agras, les pinalcones et la plupart des palantais), avait une étrange réputation qui en avait écarté les visiteurs, sauf les Mirandolais qui venaient y couper un nombre règlementé d’arbres pour construire leurs bateaux.
Puisqu’ils étaient maintenant sortis des bois les plus sauvages, Phial pouvait bien l’avouer à ses compagnons : on disait qu’autrefois nombre de promeneurs à cheval sur la route de la forêt entre Zigône etMichemin, se perdaient. Leur monture revenait à vide, et les cavaliers n’étaient jamais retrouvés. Ils avaient peut-être été victimes d’un hallier de fanguiers dont les pointes acérées pouvaient piquer assez douloureusement un cheval pour qu’il prenne le mors aux dents et abandonne son maître. Ensuite quelque Crocaster avait fait ses délices du piéton égaré.
« A l’Est de la côte Nord, continua Phial, il existe des zones rocheuses à fleur de mer qui paraissent propices aux installations solides. En réalité, elles sont d’une matière volcanique friable, nommée baderta, et qui est suspectée de traîtrises imprévisibles. Le meilleur exemple en est le plateau des Oiseaux, ainsi désigné à cause des myriades de volatiles de plusieurs espèces qui y nichent (coqs de gravan, sarmoiselles, mais surtout oiseaux-sophores et Kriards). Cette lande rabotée est réputée avoir jadis formé le socle d’une éminence où se tenait le château d’une ville mythique construite par les Phrisogeois (Néboriuc, je crois). D’un coup, tout le sol du castel aurait glissé dans la mer, détruisant la ville située en aval, et engloutissant ses habitants.
— Diablecruche ! fit Jean en haussant un sourcil, la nature n’y va pas de main morte, par ici!
— Oui, et ces légendes sur l’inhospitalité de notre île continuent de dissuader les modernes Clotonois de s’y implanter, dit le Signour Phial, ce qui n’est pas pour me déplaire, d’ailleurs, car ces citadins saccagent facilement les sites où ils s’installent.
Les seules traces avérées d’occupation antique se situent aux deux extrémités occidentale et orientale de l’île : les baies coraliennes y étendent des eaux si limpides qu’on peut y voir des alignements, et quelques murs de villes submergées. Ce ne sont pas les restes de communautés détruites en un jour, mais des aménagements abandonnés peu à peu, jusqu’à ce que, dans un passé assez reculé pour n’avoir laissé aucune mémoire, les hommes préférassent en émigrer complètement. Les seuls témoins de l’ancienneté de ces parages sont les danseurs aquatiques, dont on ignore où se trouve la base, mais qui hantent les lagons. »
Augustin interrompit le Signour :
« Quand vous dites “danseurs aquatiques”, faites-vous allusion à ces gens étranges qui nous avons rencontrés en arrivant, et qui courent en pleine mer sur des flotteurs dotés de voiles de nacre ?
— Oui, dit Phial. Ces créatures semblent privées de la parole. Elles sont pacifiques, mais elles sont douées d’un courage surhumain quand il s’agit d’affronter le Grand Serpent. »
Augustin rappela que les Aruyambi étaient aussi de farouches marins, ignorant la peur du Dragon, et sans doute descendants directs des hommes qui avaient découvert et occupé les Antilles à l’aide de simples pirogues à balancier, plusieurs millénaires avant l’arrivée des Colons et de leurs esclaves.

Phial, parut se rendre compte d’un aspect auquel il n’avait pas pensé.
« Bien sûr. Je ne voulais pas déprécier la valeur de vos guides. D’ailleurs, leurs qualités éminentes pourraient être de nouveau mises à contribution dans peu de temps. Ils pourraient vous être d’une aide précieuse pour votre retour en Guyane, car nul n’a jamais pu obtenir l’appui des danseurs aquatiques, du moins sans que ceux-ci n’offrent leur aide de leur propre voeu, et d’une façon imprévisible.
— Mm... fit Augustin gravement. Je ne sais pas si nous devons songer à retenir nos amis Aruyambi, ce n’est pas dans le contrat moral que j’ai signé avec eux.
— Nous discuterons de cela en son temps, déclara Capitaine-Papa, impassible.
— Quant aux Zigonois, poursuivit Phial, ils sont un peu jardiniers, davantage écumeurs d’épaves et surtout pirates. Ces gens, très fermés, n’affichent guère leurs vraies ressources, ne cherchent pas d’ennuis, ni ne se mêlent des affaires d’autrui, à terre tout du moins. Leur rôle officiel, au service du gouverneur, est la surveillance lointaine du Chenal de Clotone et ils disposent de systèmes de signaux entre le village et leurs bateaux.
Leurs cousins de Cap Charbin vivent du transport des marchandises entre leur petit port et Michemin. Une convention les lie aux Hanséhards de Clotone -la plus grande ligue de marine marchande de l’archipel- et ceux-ci s’interdisent de venir à Michemin sur la côte Sud. Cela leur épargne de croiser les courants dangereux et les écueils au large du cap Charbin.
En fait, les commerçants charbiniots se querellent avec leurs voisins zigônois dédiés au piratage, bien que, normalement ces derniers n’attaquent pas leurs bateaux, ni ceux des Hanséhards. De plus, les Micheminois sont en conflit avec les Charbiniots : nous contestons leur monopole sur la liaison avec Clotone, et nous répliquons à ce privilège indu par des votes au Conseil des Parolats pour interdire tout développement de Cap Charbin. Mais, personnellement, je conserve d’excellents rapports avec le comte de Palantuel, le Signour des Charbiniots, et je soutiens rarement ces motions excessives. »
Par la suite, Capitaine-Papa devait apprendre que lors d’une tentative des Charbiniots de bâtir des maisons au pied des falaises extérieures à leur crique, le conseil de l’île avait recouru aux services de bandits de Draco pour démolir les constructions à coups de boulets .

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Pimlic qui s’était tu jusque-là, chevauchant son méyot d’un air sombre, se crut autorisé à dire son mot :
« Sauf votre respect, Signour Phial, je crois que les Pathiolans sont beaucoup plus dangereux que les Zigonois. J’ai un cousin qui a été récemment victime de leurs amusements...
— Brelouque ! Ton cousinage ne nous intéresse point ! » coupa le gentilhomme.
Le jardinier, vexé, freina sa monture et s’en alla bouder en arrière-garde, cachant sa barbe sous son tablier de blin gris.
« Cet imbécile n’a pas tort, admit Phial au bout d’un moment, hochant la tête comme pour secouer de mauvais souvenirs.
— Hm ? fit Augustin.
— Eh bien oui, à propos des Pathiolans, Pimlic a raison... Nous approchons de Pathiol, qui se tient avant l’embranchement de la route privée du château de Mungabor. C’est un village fortifié, constitué pour l’essentiel de familles d’anciens soldats du gouverneur.
— Au moins, ces gens ne peuvent-ils être soupçonnés de fauter contre la loi, conjectura Augustin.
— Oui et non. Lorsqu’ils ne reçoivent pas de consignes explicites, ils traitent assez mal les passants, en jouant les contrôleurs tatillons. Il leur arrive aussi d'obliger les visiteurs à concourir dans des courses à cheval, sur la plaine de buissons épineux qui sépare le village de la côte Nord. J'espère que nous éviterons ce genre d’ennuis, car j’ai encore autorité sur ces mirouflets. »
Augustin nota le ton soudain acerbe ainsi que l’éclair dans le regard du Nobliau. Visiblement, il n’aimait guère les Pathiolans, qu’il devait pourtant rencontrer régulièrement, en se rendant chez son maître, le gouverneur.

La pelouse laissait place à de vastes degrés rocheux. Chacun ressemblait au précédent : une plaque érodée, lisse et veinée, traversée de ruisselets. Ceux-ci couraient au hasard sans parvenir à creuser de véritables lits.
La végétation moussue cédait devant des arbustes, plus vigoureux à mesure que l’on descendait vers le niveau de la mer : caroutons, brusilles et blâves nains se relayaient en bosquets touffus, d’où s’exhalaient les senteurs musquées de l'après-midi. Au bord de chaque gradin géant, des assemblées d’oiseaux, tournés vers le Sud, méditaient face aux marais couronnés de brumes perpétuelles. Ils tournaient le dos aux rangées de croupes noires, dont le dense couvert forestier de travognards et de sapinets-blâves cachait, quelque part au Nord-Ouest, le village de Pathiol.
Vers le soir, on s’engagea sur une autre dalle, dont le creux s’était empli d’un lagon circulaire, protégé par des rangées de maigres fragans, poteaux hérissés d’arêtes, plutôt qu’arbres vivants. Les compagnons aperçurent de petits groupes de silhouettes humaines, immobiles près de l’eau. Pêchant en silence, les jeunes Pathiolans aux ponchos multicolores semblaient inoffensifs.

D’un geste autoritaire, Phial stoppa la colonne derrière lui et descendit de sa jument. Il s’approcha des pêcheurs, en père tranquille, la pipe au bec, et avisa un garçon plus grand que les autres, coiffé d’un bonnet rond de velours cramoisi.
« Salut, mon garçon... Tu es bien Jostique ?
L'interpellé se retourna, surpris, le visage traversé de variations dermiques rappelant les éclairs de chaleur dans un soir d’été.
— Oui, co... comment sais-tu mon nom ?
— Oh, rien de bien mystérieux, mon ami; j’ai reconnu les emblèmes de ton clan sur ton poncho, et je connais ton père, Jormail, qui a combattu avec moi, il y a longtemps. La dernière fois que je t’ai vu, tu étais grand comme cela, la hauteur d’un sapinet blâve.
— Eh bien, vous en avez de la mémoire ! fit Jostique. Et vous, qui êtes-vous ? ajouta-t-il d’un air effronté, les poings sur les hanches . Sa peau avait retrouvé un cycle plus paisibles d’ondes entre l’orangé et le rose vif.

— Je suis Phial de Parinofle, signour de Michemin.
— Ah bon, fit le garçon, pas du tout impressionné. Et vous comptez passer par le dème de Pathiol, je suppose ?
— Hm, oui. Nous voulons rejoindre Zigône au plus vite, mais la route des marais est malsaine, et une halte dans ta cité serait agréable. Mais, hm, il arrive que tes concitoyens n’apprécient pas la visite d’une caravane. Je sais que ton clan est influent à Pathiol. Peux-tu transmettre à ton père mes salutations, et lui remettre ceci ? »
Phial tira de sa houppelande un rouleau serré, noué d’un fil d’or.
« Ce sont les dernières aventures de “Mogodack le marchand subtil”, rédigées par le grand conteur, Suspirol de Logatrou.
— Oh, s’étrangla le garçon, les yeux émerveillés. Mon père... et moi, nous raffolons de ces histoires ! »
Jostique défit fébrilement la lanière du rouleau et tira le fond de soie sur lequel étaient collées vingt feuilles minces, couvertes de lignes serrées. Il s’absorba aussitôt dans la contemplation des illustrations polychromes.
— Ah oui, on dirait qu’ils ont été enlevés par les Sirionais !
— Tu as deviné, mais je ne te dirai rien de la suite... Tu perdrais le goût de la lire. Maintenant puis-je te rappeler de dire à ton père que nous souhaitons passer par la lande de Pathiol et camper au carrefour de la route du Gouverneur; en toute sécurité, cela va sans dire ?
—Bien sûr, Signour, dit le jeune Pathiolan, tout souriant.
— Tu te rappelleras mon nom : Phial de Parinofle ?
— C’est gravé là », dit le gamin en montrant son front, qui arborait maintenant la couleur d’un ciel serein.
Il siffla très fort. L’un des chevaux blancs paissant l’herbe rase au delà du lagon accourut au galop, tête baissée, et se présenta de flanc à son maître, en piaffant.
—Belle bête, remarqua Phial.
— Un cadeau de mon père, un Braque de haute naissance, dit Jostique. Il bondit sans effort sur la croupe de l’animal et, avant même d’être en selle, piqua des deux. Il disparut vers le Nord dans un nuage bleuté.
Comme si le départ du garçon en avait donné un signal, les pêcheurs plièrent leurs cannes et ramassèrent leurs besaces. On entendit des sifflements variés, et, parfois à deux sur une même monture, les silhouettes multicolores s'éclipsèrent les unes après les autres.
Phial se retourna vers ses compagnons.
« Nous allons attendre ici. Les Pathiolans ont l’air calme aujourd’hui. Mais on ne sait jamais, deux précautions valent mieux qu’une seule. »

On alluma le feu à l’abri d’un repli rocheux, et l’on soupa, se régalant des crapaudins chassés par Arcomo, et des champignons ramassés par Païcou. Puis chacun se fit un lit dans l'un des petits gradins creusés dans la pente, répliques en miniatures du paysage grandiose. Le sommeil, cependant, fut long à venir, surtout pour Phial qui venait de voir s’allumer un essaim d'étoiles scintillantes au milieu des sombres collines du Nord : les lumières de Pathiol-la-fourbe.



Pathiol était construit au milieu d’une large vallée rectiligne montant de terrasse en terrasse vers les contreforts occidentaux du Wino (nommés monts vinois). C’était un superbe bourg montagnard construit sur trois roches pointues, reliées par des arcs à la voussure élancée. Les bâtiments n’ayant pu croître en largeur, on avait utilisé les ressources de la verticalité. Chaque maison s’appuyait sur l’autre dans une course vers le ciel entre tourelles, toits aigus et flèches effilées.
Les Pathiolans adoraient regarder les lointains à partir de points de vue imprenables. Plusieurs cafés logés dans les édifices de façade proposaient à leurs clients de prendre place sur des balcons vertigineusement suspendus aux parois.
Le ferronnier Brézère Norage était attablé devant le soleil couchant sur la terrasse du plus petit des cafés, “Au grand Gouverneur”. Il dégustait son verre de glône vespérale. Il allait trinquer à cul sec avec un compère, quand il crut voir un reflet d’argent au sud, vers le plan du Sidois, au détour de la route de Mortangle.
« Eh, s’exclama-t-il à la cantonade, je me demande si ce ne sont pas là des estrangers qui nous arrivent ! »
La patronne sortit aussitôt sur la terrasse, la main protégeant ses yeux.
« Où cela, mon chéri ?
— Là, juste à la sortie de la forêt sous-winolle. Tu vois ? On dirait un cheval en ombre chinoise... Et tous les enfants sont rentrés.
— Mais tu as raison ! Tes yeux sont encore de vraies chignoles. Bon, c’est parti... »

La grosse femme blonde se précipita derrière son comptoir et actionna une manette. Aussitôt un son strident se fit entendre, tandis qu’un jet de vapeur sortait d’un bec de métal à l’aplomb de son établissement. Un autre sifflement lui répondit, en bas et à droite. Puis un autre plus haut à gauche, et ainsi de suite, jusqu’à ce que toute la haute façade du bourg résonnât d’un concert de dissonances flûtées.
Une foule bigarrée s’amassa sur les balcons fragiles, tandis que les citoyens de garde se précipitaient vers l’escalier qui les séparait de l’écurie, où les valets se dépêchaient de préparer des chevaux caparaçonnés.

Dans un tonnerre de lourdes cavalcades, les gros chevaux Braque, montés par d’élégants cavaliers corsetés de cuir, furent échauffés à point, pour courir “sus à l’estranger”. Dans les estaminets, on se prépara à compter les points : quelle équipe allait-elle ramener les plus d’individus, et surtout qui réussirait à en lancer le plus grand nombre dans le panier de cordes au centre de la place de Pathiol ?
On ouvrit les portes, tandis que les gens d'armes tentaient de ranger les chevaux sur quatre colonnes.
L’agitation était à son comble, et personne ne prêta attention au jeune cavalier au poncho rouge qui entrait dans la cité au galop, et enfilait aussitôt l’avenue circulaire menant aux maisons patriciennes. Il entra en trombe dans la cour d’un assez vieil hôtel , sauta directement sur le perron et monta quatre à quatre les escaliers de marbre, appelant : “Père ! Père !”.
Essoufflé, Jostique mit quelque temps à expliquer l’affaire à Jormail, assis au bord de la vasque du patio. Le guerrier massif au nez écrasé entendit d’abord son fils d’une oreille distraite, croyant à l’évocation d’une bagarre de Jeunes. Mais quand il saisit le nom de Phial de Parinofle, il se leva vivement.
« Vite, Jostique, vas prévenir le Conseil, je vais essayer d’arrêter ces sauvages », cria-t-il en enfilant sa tenue de joute. Il se précipita à l’écurie, pour monter Bourdiau, son solide destrier, blanc comme le lait, et fila vers la place centrale, où il parvint d’extrême justesse à se placer devant la porte au moment où l’on levait l'oriflamme rouge de la course.
« Halte ! hurla-t-il, cabrant sa monture pour mieux se faire voir et entendre. Halte, au nom du Conseil ! Les gens que vous allez attaquer sont des amis, des parents !
— Haro sur les amis ! » hurla un joyeux excité qui vint buter du poitrail de son cheval contre la selle de Jormail. Mal lui en prit. Il reçut instantanément sur la face un coup qui le désarçonna et le fit rouler à terre, le visage en sang.
« Pourquoi agresses-tu nos francs joueurs ? s’écria d’une voix furieuse un cavalier vêtu de gris, au visage caché par un casque d’acier.
— Parce que tu connais nos lois comme moi, Dron Magoulay. Nous ne devons en aucun cas mettre en jeu des amis.
— Et qui te dit que ce sont des amis ? Fréquentes-tu donc maintenant des blablateurs de Logatrou, à moins que ce ne soient des culs vaseux de Mortangle ? Ou encore de gros marchands de Zigône ? » railla le personnage en laissant sa monture se livrer à des écarts impatients. La foule poussait des cris et des gloussements.
« Calme-toi, Dron ! Reviens à la raison ! fit Jormail Joor de sa voix grave et puissante. Les gens que tu vas agresser sont de la maison de Mungabor ! »

Le nom de Mungabor eut un effet magique. La plupart des participants, cavaliers ou fantassins, jusque là hilares ou vociférants se figèrent sur place, le souffle suspendu. Alors que Dron Magoulay s’avançait vers Jormail, levant sa visière pour laisser paraître un maigre visage sans lèvres ravagé par la haine, un mouvement de repli se fit nettement sentir. En quelques minutes la place se vida, les derniers à s’esquiver étant les valets d’armes traînant de mauvaise grâce les lourds équipements de leurs maîtres. Dron dût admettre sa défaite, mais de mauvaise grâce.
« Fais attention, Aîné des Joor, proclama-t-il, un doigt vengeur pointé sur Jormail, cela fait déjà plusieurs fois que ta maison s’oppose à la volonté populaire... Cela te portera malheur. Sois-sûr que les gens de bien sauront vérifier tes dires, et que tu devras assumer tes responsabilités s’il s’avère que tu as arbitrairement interdit à notre cité d’accomplir le rituel traditionnel de la course de Braques !
— Je te trouve bavard, mon cher Dron, dit calmement Jormail. Tu devrais essayer une cure de silence. » Et il lui tourna le dos, laissant son cheval ponctuer élégamment ses propos en levant la queue pour parsemer le pavé de crottin.
Il croisa sur son chemin trois vieillards barbus à dos de méyots, dont les longues oreilles étaient toutes percées d’anneaux d’or.
« Ah, Jormail, que se passe-t-il ? bredouilla le plus âgé, tout courbé, frêle et presque transparent.
— Ce n’est rien, finalement, nobles membres du Conseil. L’attroupement dangereux s’est dispersé à temps.
—Tant mieux, tant mieux ! Nous éviterons d’avoir à décréter l’arrêt de jeu d’urgence.
— Mais c’est tout de même ennuyeux, dit le second vieillard, les gens vont être mortifiés avec tous ces faux départs. Nous devons prendre garde de préserver les Jeux...
— Il vaut mieux un faux départ qu’une insulte au signour Phial, Noble Janicet, vous le savez bien !
— Bien sûr, bien sûr, mais c’est bien contrariant tout de même renchérit le troisième, et il fit faire demi-tour à sa mule. Viens-tu, Padouin ? Rentrons à la maison.
— Ah, soupira le premier vieillard, en se rapprochant de Jormail, tu devrais surveiller les Magoulay, tabirouette ! Ils te haïssent, et complotent pour avoir l’appui des Magonautes, ajouta-t-il en baissant la voix. Tu as vu la réaction de Janicet et de Padouin ?
— Oui, grand Conseiller, j’ai vu, et je suis surpris. Sont-ils donc suicidaires à leur âge ?
— Non, Jormail, ils sont simplement réalistes : si nous ne laissons pas les Pathiolans “jouer”, ils vont devenir fous, et ils pourraient aussi bien s’en prendre à des ambassadeurs, ou kidnapper de belles marquesses en visite au palais. Nous aurions alors droit à une descente des gens d’armes de Mungabor, qui réclameraient quelques têtes en représailles...
— Je sais tout cela, et je me rends à vos raisons, bien que je préfère penser à nos chasses ancestrales, lorsque nous ne abaissions pas à réduire l’homme à l’état de proie. Mais Phial est un ami, et je ne tolérerai pas...
— Chut, mon cher Jormail. Tu sais que je partage tes idées; n’insiste pas, tu prêches un convaincu. Je dis seulement que nous allons devoir être prudents pour venir à bout de ces... (cette fois, il baissa beaucoup le ton) sauvages.
— Merci, Prude Homme, je sens que nous sommes d’accord. Je serai prudent. Bonsoir et que l’Equilibre vous soit Propice ! »
Sur cette formule rituelle, Jormail prit congé du vieux Conseiller et rentra chez lui.



Phial rêvait que Ouinia Champon, femme de caractère, lui mordait l’arrière de l’épaule dans les affres de l’amour. Elle en faisait un peu trop. Il se réveilla et demeura un moment sans comprendre le sens des ombres rougeâtres qui dansaient autour du feu, au dessus de lui et de ses compagnons. Il se souleva sur un coude, écarquilla les yeux.
« Ne bouge pas ! » dit une voix rauque, et la morsure contre son omoplate se fit aiguë, traversant la peau sous le cuir de la veste. Se retournant à demi, Phial distingua le visage rébarbatif d’un grand escogriffe au bonnet rond, qui pointait sur lui une lourde lance de métal noir.
« Mets-toi lentement debout, et sans gestes inconsidérés, ou je t’embroche comme un poulet. »
Phial obéit, cherchant du regard l’arme la plus proche. Ses yeux s’habituèrent à la pénombre, et il aperçut trois archers barbus, vêtus de ponchos sombres, qui le tenaient en joue. Les armes de ses compagnons avaient été ramassées et jetées dans l’herbe hors de portée. D’autres hommes les avaient cernés et les rassemblaient, tandis qu’un dernier groupe fouillait les sacs et les fontes des voyageurs. Le signour de Michemin évalua à une vingtaine les agresseurs, dont il ne put identifier les emblèmes. Il pouvait se tromper, mais il fallait agir, et il s’adressa à la cantonade, sur le ton du mépris le plus cinglant :
« Mes bons compagnons, je crois que nous sommes tombés aux mains d’une bande de lâches Pathiolans, si pervertis qu’ils ne sont même plus capables de respecter les règles du jeu de Course... »
L’homme qui le menaçait de sa lance tressaillit, et partit d’un rire forcé .
« Nous ne nous battons pas avec des esclaves, Bonhomme ! » aboya-t-il, et il cracha aux pieds de Phial.
—Qu’on attache ces animaux, les mains dans le dos, ajouta-t-il, d’un ton d’infini mépris.
—Pourtant tu dois savoir à qui tu parles, marouflet, rétorqua Phial, si tu as été, comme je le pense, renseigné par les jeunes qui pêchaient tout à l’heure sur le lac.
— Les moucherons ne nous ont rien dit, mais votre caravane a été vue depuis la ville, gens de peu d’intelligence. Quand à savoir qui tu es, je pense que les marchands de Zigône à qui nous allons te vendre s’y intéresseront peut-être, mais c’est bien le dernier de mes soucis. »
Phial était maintenant certain qu’ils n’étaient pas de vulgaires maraudeurs, de ces gens de mer dont les bandes débarquaient parfois, pour quelque mauvais coup contre une ferme isolée. Il s’agissait bien d’une tribu de Pathiol. Il était probable qu’elle agissait en dehors de l’accord du Conseil. C’était vraisemblablement un clan hostile à la famille de Jostique qui, s’il avait réussi à prévenir son père, viendrait les accueillir au petit matin. Dans ce cas, Phial s’expliquait la rapidité avec laquelle avaient réagi les agresseurs (la lune n’était pas encore montée dans le ciel), afin d’éloigner assez tôt leurs victimes du lieu de rendez-vous et d’effacer toute trace de leur attaque.
On allait les conduire à une cache connue seulement des membres du groupe. On les y enfermerait jusqu’à ce qu’ils soient livrés aux contrebandiers de Zigône. Au moins, Phial pouvait-il espérer gagner du temps. Il essaya la provocation, pour que le ton monte et que des éclats de voix soient entendus à distance. Mais il ne fallait pas non plus mettre les vies en danger.
« Sache, cornufiau, que tu as osé porter la main sur Phial d’Atoy de Parinofle, signour de Michemin, en visite au Gouverneur, ainsi qu'à des ambassadeurs d’Outremonde et leur suite. Ton compte est bon, pauvre argouchet, si tu ne nous relâches pas sur le champ. »
L’escogriffe s’approcha de Phial, lance baissée, et le fixa dans les yeux, soutenant son regard, un rictus déformant ses traits.
« Saleté de Micheminois voleurs de chevirelles, hurla-t-il, voila ce que je pense de ta signourie de fange et de putréfaction. » Et, cette fois, il lui cracha au visage.

Phial s’essuya et regarda l’homme avec calme.
« Dis-moi ton nom, que je sache qui devra mourir comme un phomard pour cette insolence... »
L’homme tira un fouet de sa ceinture et en cingla le torse de Phial, faisant sauter les boutons de son justaucorps de cuir, et lui déchirant la peau du bras.
« Grande gueule, tiens-toi tranquille, si tu ne veux pas que te fasse empaler sur l’heure. »
Convulsé de colère, il se retourna et cria l’ordre de placer les prisonniers en chaîne, et d’enlever tous les paquetages.
Puis il grimpa sur une éminence, surveillant les opérations d’un air courroucé, où se mêlait cependant de l’embarras.
Phial pouvait lire dans ses pensées : la présence d’un véritable noble contrariait tout projet de vente fructueuse. De bons bourgeois de Michemin auraient pu faire l’objet d’une rançon appréciable, et la vente des Indiens comme esclaves aurait rapporté quelques centaines de Fufes. Mais de la capture d’un Signour, on ne pouvait espérer que les représailles implacables du Gouvernorat. Relâcher Phial devenait également problématique, car il pouvait monter une enquête et finir par retrouver les auteurs du forfait. Il devrait donc le tuer, et rendre impossible tout témoignage de la part de ses compagnons. Couper la langue aux Indiens ne suffirait pas, et on en serait réduits à vendre le lot à des bandits de Draco, pour une somme bien plus modeste. « Quel gâchis ! » songea-t-il en fulgurant Phial du regard.
« Eh oui, maraud, railla ce dernier comme s’il avait entendu le raisonnement, tu aurais dû prévoir les conséquences d’un tel acte ! Mais on sait que l’intelligence n’est pas la plus grande qualité des Pathiolans !
— Ne perds pas ton souffle, tu en auras besoin quand je te ferai courir derrière mon cheval. »
Après avoir réfléchi, l’homme se décida : il séparerait Phial de ses compagnons, et l’entraînerait vers la côte, où il serait possible de simuler une mort accidentelle. Quant aux six autres, on pourrait obtenir l’absence de curiosité de certains négociants Charbiniots qu’il connaissait, en échange d’une baisse de prix.
« Allons-y ! » fit-il quand la colonne fut prête. Et l’on prit en silence la direction des collines à l’ouest de Pathiol, les bandits à cheval escortant les hommes aux mains liées.
« Courage, bons compagnons, dit Phial qu’on avait poussé devant eux.
— Ne vous en faites pas pour nous, répondit Augustin, impassible. Le destin est riche en surprises !
— On ne parle pas dans les rangs ! » aboya un garde.
Tout en marchant, Phial essayait de raisonner aussi vite que possible : on se dirigeait sûrement vers un refuge forestier de la bande, probablement formée d’individus de plusieurs tribus (au vu de leurs accoutrements divers). S’il s’agissait d’une confrérie de contrebande, le chef véritable n’était pas l’homme épais et violent qui commandait le groupe, mais un membre de clan, qui cacherait son identité tant qu’il risquerait d’être reconnu (en encourant le bannissement dans les îles de l’Ouest, voire la livraison du coupable aux Sorciers de Périache pour être réduit à l'état de zombie). D’un autre côté, se dit Phial, si l’homme de tête avait décidé sa mort, il pourrait lui être indifférent que le Signour apprenne quel était le clan dont la bande était cliente, car il ne pourrait rien faire de cette information.
Cela lui donnait une idée.
Il était inutile de mêler ses compagnons à cette tentative risquée. Il força l’allure, et bientôt distança le reste du groupe, obligeant son gardien à mettre son cheval au petit trot.
« Holà, tu es bien pressé, Micheminois !
— Sais-tu que Jormail Joor, qui m’est très cher, et à qui je suis apparenté par mon vieil oncle Karool, m’a toujours mis en garde contre ton clan ? » lança Phial au hasard.
L’homme tomba instantanément dans le piège :
« çà ne m’étonne pas de ce triphonard ! Sa famille n’a plus aucun sens des traditions. Il a toujours détesté les Magoulay, et nous le lui rendons bien.
—Les Magoulay ! Safouinvert, mais bien sûr ! pensa Phial cachant sa jubilation intérieure. Il continua, impassible :
—Et tu n’as pas peur que les Joor n’obtiennent un mandat au Conseil, pour vous poursuivre, avec l’aide des autres tribus ?
— Pourquoi, Dieux du Sable, le feraient-ils ? Si vous n’êtes pas demain matin au lagon du Sidois, c’est que vous avez simplement décidé de partir !
— Penses-tu Jormail si naïf ? Ne te doutes-tu pas que je lui ai fait transmettre des informations qui rendent peu plausible notre départ sans message ?
— Tu te vantes, pour me troubler. Mais ta peine est vaine, Micheminois. Tu es très malin, mais pas assez. »
Phial plaça sa botte secrète :
« Crois-tu, Sardon Magoulay, que je ne vois pas clair dans ton jeu ? » dit-il doucement.
Le cheval du sbire se cabra et il faillit tomber de sa monture.
« Comment connais-tu mon nom ? fit-il d’une voix rauque.
— Comment peux-tu imaginer, Sardon, que les plans de ton frère Dron me soient inconnus ? »
Stupéfait, blême, le chef du groupe encaissa. Il descendit de cheval, et vint aux côtés de Phial, auquel il s’adressa presque en chuchotant.
« Et... Que sais-tu de nous ?
— Oh, bluffa Phial, notre enquête est loin d’être achevée... Mais Jormail en sait presqu’autant, et la lettre que je lui ai fait remettre par Jostique est fort détaillée. Attends-toi donc à une chose certaine : s’il m’arrive le moindre mal, la suspicion du Conseil s’orientera vers Dron et toi. Votre repère de contrebande sera saisi avant demain, et il vaudrait mieux pour toi que tu aies alors réussi à prendre un bateau pour l’ouest. Sinon, tu y seras conduit de force, dans la cale d’un pénitencier à destination de Périache.
— Ce n’est pas possible, s’étrangla l’homme, vous savez donc tout...
— Nous n’en sommes pas loin.
— Et.. et que me proposes-tu ? dit l’épais guerrier, hésitant.
— C’est simple, libère-moi immédiatement ainsi que mes compagnons. Je te laisserai alors tranquille, si tu t’engages à ne plus maltraiter de passants. »
L’homme déglutit malaisément. De profondes rides de réflexion traversaient son front bombé.
« Qui me dit que tu ne vas pas courir prévenir Jormail Joor et le conseil de Pathiol ?
— Rien, en effet. On t’affirmerait, à Michemin, que je n’ai qu’une parole, mais je conçois que tu puisses en douter. Réfléchis-donc à ceci : en nous libérant tout de suite, et même si je te dénonce, tu prétendras que c’était une mauvaise plaisanterie, ou que tu as, en revenant de chasse, saisi quelques étrangers pour jouer à la Course, avant que tu t’aperçoives de la qualité de tes hôtes. Que sais-je encore... Et comme nous n’avons pas encore rallié votre cachette, je ne pourrais rien en dire.
— Oui, d’accord, mais les Magonautes vont prendre peur, et se retourner contre nous par crainte du moindre scandale. Ils vont blâmer publiquement les Magoulay, et les Joor tireront une fois de plus les marrons du feu. Non, je ne peux pas te laisser partir sans garantie que tu ne dises rien.
— A ce sujet, j’ai une idée... dit Phial.
—Dis-toujours, grogna l’autre dubitativement.
— Je te propose de garder les indiens Aruyambi en otages.
— Tu veux rire, Micheminois ! ils ne sont rien pour toi, et tu les sacrifierais sans scrupule. De mon côté, des Indiens ne conviennent pas, ni pour la vente, ni pour le massacre : jamais nos hommes n’accepteraient de boire le hlymoun dans des hanaps faits avec des crânes de Caraïbes. Pouâcre, rien que l’idée me dégoûte...
— Mais qui parle de les tuer ? Au contraire, je vais te dire pourquoi ils me sont très précieux. Viens ici, je dois parler bas.
— Pas d’entourloupe, hein ? Je te tiens à l’oeil, fit d’un ton rogue le rustre en se rapprochant malgré tout de son prisonnier désarmé.
— Voila, chuchota Phial, ces Indiens savent capturer vivants des oiseaux-paradis ...
— Ah bon ? Comment font-ils ? Ils meurent toujours dès qu’on les touche...
— Vois-tu le pactole qu’ils pourraient te rapporter dans le commerce avec Zigône ?
— Mm... sans doute.
— Mais je ne t’ai pas dit le principal. J’ai gardé le meilleur pour la fin.
Phial mit sa main en porte-voix et se pencha vers l’oreille poilue du cadet des Magoulay :
— Ils savent reconnaître sans erreur les racines du Phulte qui porte les truffelles d’amour !
— Quoi ?
— Tu m’as entendu : ces Indiens savent trouver les truffelles d’amour.
— C’est bien vrai ce que tu me dis là ? dit le bonhomme incrédule, mais les yeux soudain allumés.
— Absolument, je te le garantis sur mon honneur de gentilhomme.
— Alors... pourquoi veux-tu t’en séparer ?
— Parce que je préfère la liberté, et que je dois accomplir un voyage de la plus haute importance à Clotone. Si je dois te les confier pour quelque temps, cela ne me dérange pas, mais je compte les retrouver, et je ne parlerai donc pas de ce que je sais sur toi. Tu me suis ? »
L’homme caressa pensivement le cuir de ses joues hirsutes, puis se cracha dans les mains avant d’en tendre une au Signour.
« Tope-là ! cette solution me convient, fit-il radouci, presque jovial. Tu allais m’obliger à une violence qui me répugne.
Phial leva le bras pour conclure l’accord mais suspendit son geste .
— Il va de soi, ajouta-t-il, que, pour rendre la chose encore plus crédible, je compte sur ta parole de Magoulay de libérer les Indiens d’ici un mois, le temps que tu fasses une récolte suffisante d’oiseaux-paradis et de truffelles d’amour. Es-tu d’accord ?
— Bien sûr, fit l’imbécile espérant avoir roulé Phial, cela va sans dire et mieux en le disant. Je m’engage à te renvoyer les Indiens dès qu’ils auront assez travaillé pour moi !
— A la bonne heure ! alors je tope, dit le Signour de Michemin en cachant son dégoût d’étreindre la grosse paluche veule. J’espère que tu vas libérer mes trois autres compagnons, maintenant.
— Bien sûr, j’y vais, attends-moi là.»
Sardon Magoulay fit faire demi-tour à son cheval et héla les gardes.
« Puis-je suggérer encore quelque chose, Noble Pathiolan ? dit Phial.
— Vas-y, Camarade, je t’écoute, fit le cavalier rendu débonnaire par la perspective mirifique de s’approprier les précieuses truffelles aphrodisiaques, plus prisées des Pathiolans que tous les trésors du monde.
— Je suppose que tu n’as pas envie de partager les truffelles avec tes compatriotes ... Me trompai-je ? »
L’autre arrêta pile.
« Continue, je t’en prie, où veux-tu en venir ?
—A ceci : plutôt que de rentrer à Pathiol cette nuit, et être obligé de dire à ton frère pourquoi tu gardes ces Indiens... »
Le cri du coeur fusa :
« Ah non ! Le clan me piquerait tout !
— Très probablement ! Donc, plutôt que de commettre cette erreur, tu pourrais aussi disparaître quelque temps dans les monts du Vinois ou dans la Roposa, où l’on trouve les meilleures truffelles. Tu ferais travailler les Indiens pour ton compte, puis tu irais négocier directement la récolte avec les Zigônois, et tu rentrerais riche au pays.
— Mm... c’est une bonne idée. Mais pourquoi me dis-tu tout cela ? ajouta l’homme, soudain méfiant.
— Oh c’est simple, fit Phial désinvolte. Si je veux revoir mes Indiens, je n’ai pas intérêt à ce qu’ils tombent entre les mains du clan. Alors que je suis obligé de t'accorder ma confiance, car tu sauras t’arrêter à un certain niveau d’enrichissement, je présume ?
— Tout à fait, la modestie de mes moeurs est légendaire, renchérit le guerrier, matois.
— Et tu libéreras donc les Indiens, sans les livrer au clan, qui les ferait travailler pour des rivaux, n’est-ce-pas ?
— Certes, certes, dit le Pathiolan dont on voyait littéralement le front refléter la question : trucider les Indiens, ou les exploiter jusqu’à épuisement des truffelles ?
— Alors il est de mon intérêt, vois-tu, que tu te sauves dans la forêt, et non pas que tu rentres à Pathiol.
— Je crois que tu as raison, Micheminois. Je vais suivre ton conseil avisé. »
Il se pencha et broya amicalement la main de Phial qui retint un gémissement.
« Tu ne m’en veux pas, Camarade, mais les affaires sont les affaires, dit le bonhomme, magnanime .
— Bien sûr que non, je ne t’en veux pas : un bon accord vaut mieux qu’une mauvaise guerre» répondit Phial en forgeant pour l’occasion un dicton un peu bancal.
Le Magoulay fit rassembler les captifs et ordonna qu’on libère les “hommes de cuir” (c'est-à-dire Augustin et Jean) ainsi que Pimlic.
« Mais, Chef ?... s’inquiéta un Pathiolan.
— Tais-toi et fais ce qu’on te dit ! » hurla Sardon.

Pendant qu’on repartageait les méyots et les chevaux, Phial demanda à parler aux Indiens, afin “de les préparer à leur sort”.
« Faites donc, Signour, fit Sardon, devenu presque obséquieux, mais ne vous fâchez pas si j’assiste à votre entretien .
— Je n’y vois pas d’inconvénient. Je dois seulement remettre au vieil Indien cet anneau de cuivre. C'est un fétiche sans lequel ils ne peuvent pas chercher la truffelle, car ils lui attribuent la force de leur don.
— Curieuse superstition ! Allons-y ensemble. »
Phial s’adressa à Capitaine-Papa comme s’il l’avait toujours connu.
« Mon bon Capitaine-Papa, nos routes se séparent. Tu vas changer de maître. Voici l’anneau sacré qui vous permettra de chercher les merveilleuses truffelles pour le compte de ce chevalier Pathiolan. Ne vous préoccupez pas de votre avenir, le dieu des ruses et des vents veille sur nous tous ! Adieu, mes amis.
— Adieu, fit Capitaine-Papa d’un ton encore plus grandiloquent, que la déesse de la lune-quarte nous tienne éveillés pour la quête de la truffelle !
— Mais, noble Père, le signour Phial nous trahit !, cria Païcou indigné. Vas-tu laisser...
— Veux-tu te taire, jeune Macaque, avorton de cacatoès, siffla Capitaine-Papa en langue Aruyambi, tu vas faire tout capoter ! »

Phial était admiratif du sang-froid de Capitaine-Papa, et de la rapidité avec laquelle il était entré dans le jeu pour décider avec lui du moment de l’assaut qui les délivrerait.
Car leur échange était crypté : ils venaient de se communiquer le jour (Jiovalan, jeudi, le jour du dieu des ruses, c'est-à-dire le surlendemain) ainsi que le moment (le petit-matin, l’heure du coucher de lune), où les prisonniers devraient se tenir prêts pour collaborer avec leurs sauveteurs.
Avant d’emmener les trois Indiens ligotés par les chemins forestiers des monts Vinois, Sardon Magoulay fit attacher Phial, Pimlic, Augustin et Jean à des arbustes, en recommandant à ses spadassins de ne pas trop serrer les liens, afin qu’ils puissent être libres au bout d’une heure.
« Adieu, Micheminois. Ce fut un plaisir de négocier avec toi, fit le Pathiolan, goguenard et satisfait.
— A bientôt, camarade .
— A ton service ! » .
La soldatesque disparut dans l’ombre feuillue.
Une minute plus tard, Pimlic, fils de marin, qui avait passé son enfance à nouer et dénouer les filets, délivrait ses compagnons. Phial imposa le silence encore quelque instants.
Enfin, Augustin, qui bouillait d’impatience, explosa :
« M’expliqueras-tu pourquoi tu as laissé nos Aruyambi entre les mains de ces crapules ?
— Pour pouvoir mieux nous porter à leur secours, ami Augustin... En doutes-tu une seconde ?
— Ah, j’aime mieux cela. Mais comment allons-nous faire ?
— Vite... Aidez-moi à trouver quelques épines de travognard, ce sont de véritables épées coupantes. Des glands de carouton feront aussi des massues acceptables. Le tronc de sapinet blâve fait un arc inversé très puissant, et les tiges de brusille, des flèches naturelles...
— Ne vaut-il pas mieux poursuivre les brigands, dit Jean, je me suis attaché aux Indiens, moi, et...
— Ne t’inquiète pas, ces triphonards sont incapables de camoufler leur trace. Leur piste est tellement visible que nous pouvons leur laisser prendre quelques heures d’avance. Profitons-en pour nous équiper sérieusement. A quatre, bien armés, avec l’effet de surprise, nous pouvons en tuer quelques-uns et disperser le reste.
Augustin restait dubitatif :
— Mm, ne penses-tu pas que le rapport de forces soit défavorable ? Je ne doute pas de tes qualités prodigieuses, et Jean peut assommer deux hommes en même temps, mais tout de même, quatre contre vingt-cinq mercenaires entraînés...
— Tu dois compter avec la ruse, ami Augustin. Je trouverai un moyen de pousser une dizaine de leurs hommes à sortir du camp pendant que Pimlic se glissera auprès des Indiens pour couper leurs liens et leur remettre des armes.
— Comment ferez-vous ? maître Phial, fit Jean, l’air esbaubi.
— Vous verrez... Maintenant, allons nous fournir en armes dans cette généreuse nature. »
L’idée de Phial était la suivante : il imiterait le cri de la brenèle, femelle d’un cervidé rare, appréciée des chasseurs pour sa chair tendre, et sa facilité d’approche. Le signour n’imaginait pas que ces hommes mal nourris puissent, malgré leur méfiance, résister à la perspective d’un succulent et abondant repas facilement acquis.

Le plan fonctionna en partie. Sept soldats du Magoulay sortirent chercher la Brenèle, les mains en cornet, pour imiter la voix du mâle. Aussitôt, Pimlic, tapi dans les buissons, se faufila sous le ventre des chevaux. Il délivra les Indiens qui s’enfuirent en silence après avoir assommé leur gardien, à l’insu des sentinelles qui bavardaient autour du feu.
Ensuite, les choses tournèrent mal. Au lieu de découvrir la brenèle attendue, Sardon tomba sur la silhouette massive de Jean. Il le prit en chasse, et donna l’alarme à ses compagnons. Le compagnon d’Augustin ne dut son salut qu’à la fuite éperdue, fracassant tout sur son passage, tel un pachyderme en folie. La grenaille d’une tirapelle le mordit cruellement à l’épaule. Maîtrisant la douleur, il se tapit, laissant son chasseur passer à quelques mètres de lui, loin de supposer sa victime capable d'une telle ruse.
Phial joua le tout pour le tout. Il lança l’assaut, mais il trouva le campement vide.
« Quelque chose est arrivé, Saputille ! »
Il ordonna le repli en catastrophe, et presque toute la compagnie se retrouva par miracle à un carrefour de sentiers.
« Ventrecul ! Où est Jean ? » demanda Augustin.
L'intéressé se leva simplement du buisson voisin, en tenant son épaule ensanglantée.
« Je suis ici. On repart en faire de la soupe ?
— Ouf, tout le monde est là !
—Tu es blessé.
—Pas grave...»

Phial tira le bilan de la situation et dut s’avouer que, contre vingt-quatre hommes équipés de tirapelles, ses sept camarades épuisés et mal armés ne pourraient guère monter une embuscade efficace. On allait au massacre.
Il choisit donc de plonger droit dans la combe qui descendait vers les marais de Mortangle. Il espérait que la furie des poursuivants se calmerait en constatant que leurs proies couraient vers la zone des brumes, lieu de leurs cauchemars et de leurs terreurs. Il n’en fut rien : leurs cris de rage résonnaient toujours, non loin en arrière, et le Signour de Michemin fut obligé d’entraîner ses compagnons sous les ombrages fétides des canipores, sur des chemins fangeux qui approchaient des eaux grises, aux reflets aussi angoissants que ceux de l’oeil d’un phélan des cimetières.

Au bout d’une demi-heure d’humidité envahissante, ils ralentirent le pas. Seuls les bruits mouillés du marécage les entouraient désormais. La troupe des Magoulay devait avoir renoncé, mais on ne pouvait pas rebrousser chemin, car le silence pouvait cacher une ruse. Ils avaient pu s’embusquer pour les cueillir au retour. La seule chance d’en sortir était d’avancer, au milieu de dangers dont seul Phial connaissait toute l’ampleur.
L’ignorance de ses compagnons était heureuse. Ils ne paniquaient pas, et lui témoignaient une confiance totale. Le Signour réprima un frisson. Il devrait compter sur la chance pour rejoindre le pied des Vinois sans se perdre dans les sentes qui couraient sur les langues de vase. On pouvait, certes, pénétrer carrément le marais et cheminer sur les digues. Quelques-unes étaient reliées par des pontons de bois —plus ou moins pourris — . Mais la plupart débouchaient sur des bras de mer ou des rivières, après des kilomètres de parcours sinueux. On aurait pu venir à bout du labyrinthe en quelques jours, mais le temps pressait. Il fallait soigner Jean, dont les plaies risquaient de s’infecter plus vite dans cette poisse pleine de miasmes.
Que faire ? La solution rapide était aussi la plus risquée : traverser le palus en ligne droite, pour rejoindre la terre ferme au point le plus proche, sans éveiller l’attention des adversaires, ou de bien d'autres ennemis possibles. Phial saurait encore reconnaître les boues mouvantes, en rappelant ses souvenirs d’enfance (lorsque son oncle Karool l’emmenait à la pêche aux slifes). Mais il serait incapable de repérer les aires de combustion spontanée, fléaux du marécage. Seuls les Mortanglars semblaient avoir développé une science à ce propos. Ils pouvaient prévoir quand et où l’ébullition étrange se produisait, suivie du surgissement de nappes noires à la surface de l’eau, et bientôt de leur embrasement, déclenchant de vastes incendies grésillantes aux flammes oranges, visibles de loin.
Curieusement, ces "feux de boue", comme on disait, n’atteignait pas la végétation des digues et des îles, où toute la population d’oiseaux courait se réfugier.
Phial se décida : « Allons-y ! »
Il descendit entre les brusilles molles, provoquant l’indignation de la gent ailée, et s’enfonça jusqu’aux cuisses. Ses compagnons le suivirent avec répugnance, et la file d’hommes progressa avec précaution dans le flot bourbeux, au plus épais d’un brouillard pestilentiel.
Sous les pieds, la vase compacte était glissante, mais ne cédait pas, sauf par endroits. Le silence se fit pesant, ponctué de grosses bulles glauques montant à la surface, et dont Phial vérifiait avec inquiétude qu’elles ne s’accompagnaient pas de traînées noirâtres annonciatrices. Par précaution, il se rapprocha d’une digue, tout en tenant le cap au Nord.

Il y eut un bouillonnement de flots sur la droite. Le groupe se figea, et les Indiens bandèrent leurs arcs dans la direction suspecte. On crut entendre les ailes d’un volatile frappant l’eau en tentant de s’envoler, mais un bruit plus fort, la chute d’un corps volumineux dans l’eau, indiqua autre chose. L’efferverscence liquide reprit, se rapprocha, mêlée de grognements, de ahanements, des gémissement sourds. Etait-ce une bête en lutte contre un prédateur qui cherchait à l’achever sur place ? Ou la fuite d’un animal épuisé ? Le brouillard épais comme de l’ouate ne laissait émerger que des branches de fanguiers, fixes et convulsées.
Une silhouette humaine sortit de la grisaille, avançant vers le groupe à vive allure. L’individu vit Phial et ses compagnons. Il s’arrêta net, poussant un hurlement désespéré. Puis il se ramassa sur lui-même et, grondant comme un fauve, se précipita.
Phial vit les Aruyambi tourner leur arc vers lui et cria :
« Non !, laissez-le passer. Il ne nous attaquera pas... Ecartez-vous ! »
L’être hirsute, nu, pâle comme un mort, ralentit sa charge en voyant les hommes lui ouvrir un passage. Il émit un grognement étonné et redressant un peu le cou, la tête de biais, regarda chacun, scrutant de ses yeux rouges les intentions du groupe. Il sembla admettre que ces étrangers immobiles n'étaient pas offensifs, et s’engagea dans le couloir vide entre eux.
Au milieu du chemin, il pivota vers Païcou, regardant fixement son arc et sa massue. Puis il s’avança vers lui, l’air décidé.
« Oh... Dites, qu’est-ce que je fais maintenant ? fit Païcou d’une voix tremblante. Il a l’air de m’avoir pris en grippe.
— Ou en affection, ironisa Capitaine-Papa, ce qui est peut-être pire !
— Ne bouge pas, je pense qu’il veut prendre ta massue... Si c’est cela, donne la lui.
— Bon, mais s’il m’agresse ?
— Alors, on sera obligés de l’abattre. »
Le misérable, musclé comme un primate, s’avança vers le jeune Indien, le cou à nouveau affaissé en avant, les yeux exorbités couleur de rubis, de la bave dégoulinant sur son menton, les doigts décharnés, cassés comme les dents d’un râteau.
Au dernier moment, Païcou lui tendit la massue, et leva aussitôt son autre paume ouverte en un geste de paix, pour qu’il ne se méprenne pas sur ses intentions.
L’homme stoppa, poussant un grondement rauque. Puis il s’empara de l’arme. Aussitôt il la brandit, mais figea son geste au dessus de lui. Sa tête semblait à nouveau un poids trop lourd au bout d’un cou de cordes tendues. Il poussait de petites plaintes inarticulées, en remuant une langue jaune, engluée, et regardait les mains de Païcou.
Le jeune Indien les tournait lentement, pour affirmer qu’il était maintenant désarmé. Ceci eut pour effet de faire tomber la créature à genoux, sanglotante.
« Tiens, je dois lui rappeler sa mère.
— Non, susurra Phial, quelque chose sur toi impressionne ce Thrombe.
— Un Thrombe ? » s’étonna Augustin.
Païcou s’aperçut que l’étrange personnage ne réagissait que lorsqu’il lui présentait la main gauche, à l’index de laquelle il avait placé l’anneau d’ambre ramassée à la porte de Michemin.
Pour confirmer cette impression, il enleva la bague de son doigt et la tendit. Aussitôt l’homme sauvage se prosterna, front dans la boue, gémissant de terreur servile.
« Je crois que c’est la bague de Ribodol qui lui fait cet effet.
— Curieux... dit Phial pensif. Bon, mets-la hors de portée, et laisse-le s’éloigner de toi. »
Comme s’il était maintenant sûr que Païcou n’allait pas utiliser les pouvoirs de la bague contre lui, le Thrombe se releva, le visage souillé de vase, et s’éloigna à pas lourds, tête entre les épaules, lorgnant derrière lui avec méfiance. Il disparut dans la brume dans la direction de la digue.
On l’entendit marcher dans l’eau quelque temps. Puis il y eut un vrombissement suivi d’un claquement sonore et d’un glapissement terrifié. Et ce fut le silence, ponctué de clapotements .
« Quelque chose a dû l'attraper, chuchota Arcomo... Quelque chose qui était tout à l’heure derrière lui ...
— Tenons-nous sur nos gardes, dit Phial, et continuons notre marche; il ne faut pas nous éterniser dans ce lieu malsain. Allons... »

Il n’eut pas le temps d'en dire plus. Une ligne plate fendit le brouillard au ras des flots. Un bateau longiligne glissa silencieusement vers le groupe, occupé de plusieurs formes emmitouflées. A l’arrière de la barge, le Thrombe était couché, encore vivant, enserré dans les mailles d’un filet.
La silhouette de tête se redressa, enleva son capuchon, et un gros visage buriné apparut, le front barré du bandeau rouge caractéristique des Mortanglars.
« Ah Messignours, fit l’homme d'une curieuse voix chuintante, cette bête ne vous a pas fait de mal ? Nous étions presque sûrs de trouver des blessés et des morts...
— Non, dit Phial, ce Thrombe a l’air trop faible pour attaquer qui que ce soit. Puis-je vous demander comment vous comptez en disposer ?
— Oh, mais comme d’habitude, Monsieur, nous rétablirons sa santé afin qu’il puisse être échangé dans de bonnes conditions. Vous savez sans doute que nous ne vivons pas que d’une seule sorte de pêche ! »
Il émit une sorte de couinement pouvant passer pour un rire.
« Mais je me présente, Sufflant Vihl, maître pêcheur des marais.
Il s'inclina très bas (de façon outrancière, pensa Augustin.)
— Peut-être pouvons nous être de quelque utilité auprès de ces nobles visiteurs de nos déroutantes contrées ?
— Mm, nous n’avons pas besoin d’aide, Signour Sufflant, répondit Phial, car nous sommes ici pour une partie de plaisir... Toutefois, la journée va vers sa fin, et un peu de repos dans une auberge de Mortangle pourrait plaire à plusieurs d’entre nous... Qu’en dites vous mes amis ?
— Nous nous amusons trop ! dit Augustin...
— Nous devrions déjà rentrer ? C’est trop dommage, renchérit Païcou (dont la grimace démentait les propos).
— Ah bon ? Tiens, moi j’aurais bien été dormir dans un lit sec, dit Jean, toujours simple. Et il me faut panser cette épaule éraflée... par une brenèle en brame.
— Si ce gentilhomme désire loger dans notre modeste canton, nous nous ferons un plaisir de l’y transporter.
— Sans filet, fit Phial, de préférence.
— Sa Signourie veut rire...
—Bien sûr, je connais l’humour des Mortanglars. Eh bien, si Jean veut rentrer, nous n’allons pas le laisser partir seul, braves compagnons ?
— Bien sûr que non ! » dirent en choeur tous les autres.


IX.
Les Mortanglars



Il y avait beaucoup de place sur le large plateau goudronné qui fendait silencieusement l’eau grise, et chacun s’assit aussi confortablement que le permettaient les bancs grossièrement équarris.
Le grand Mortanglar se tenait debout à l’avant, sans appui, regardant attentivement le paysage qui sortait de la brume, tandis que ses trois acolytes plongeaient en cadence de longues perches dans l’eau.
Phial essayait de voir la direction suivie, et il éprouvait de plus en plus l’impression qu’on n’allait pas vers le Nord, vers Mortangle, mais plutôt plein Ouest, vers la zone des étangs maritimes qui prolongeaient les marécages et s’ouvraient peu à peu sur l’océan, à travers une immense résille de chenaux et de bancs de sable.
Si tel était le cas, l’intention des Mortanglars n’était pas du tout celle qu’ils avaient affichée à leur égard. Phial pensait qu’ils voulaient simplement les vendre avec le Thrombe aux acheteurs qui les attendaient probablement, en quelque mouillage secret.
Le signour et ses compagnons pouvaient se rendre maîtres de l’esquif des Mortanglars, mais il savait d’expérience qu’ils ne sauraient les obliger à les emmener où ils désiraient. Le peuple des "marins sournois", comme on les appelait partout sur l’île, était incroyablement retors, et rétif à toute persuasion. Rien que pour l’amusement, ils pourraient tourner en rond dans les palus pendant des jours, jusqu’à ce qu’un matin, leurs hôtes, épuisés, ne découvrent le bateau vide se dirigeant droit vers un bourbier en instance d’embrasement.
Il valait peut-être mieux laisser croire aux bateliers qu’ils étaient leurs dupes, et les laisser rejoindre la ligne des étangs de mer, à partir de laquelle on pourrait obliquer vers l'îlot des Danseurs. Mais il faudrait réagir assez tôt pour ne pas être capturés par les marchands d’esclaves stationnés quelque part...
Phial regrettait de ne pas avoir tenté l’affrontement avec les Magoulay. Malgré la fatigue de ses amis, ils auraient pu l’emporter, tandis qu’entre le marais et l’équipage spécialisé qui les attendait à la côte, les chances étaient désormais beaucoup plus minces. Il en était là de ses méditations amères, lorsque, se penchant sur Païcou pour lui servir un bol de soupe aux algues, le chef des pêcheurs faillit tomber du banc et se rattrapa au plat-bord.
« Que vous arrive-t-il, fit Païcou étonné, j’espère que je ne vous ai pas fait de croche-pied involontaire ?
— Non, non fit Sufflant Vihl d’une petite voix. Mais, pourriez-vous me dire où vous avez trou... trouvé cette bague, mon bon Signour ?
— C est très simple, commença Païcou. C’est...
— Il ne l’a pas trouvé, Monsieur de Mortangle, coupa Phial vivement. Cette bague lui appartient depuis toujours. C’est celle de sa famille.
— Ah, fit le gros pêcheur d'un ton empreint d’une inquiétude plus grande encore. Mais alors, je ne comprends pas. Pour... pourquoi avez vous laissé filer ce Thrombe ?
— Mon ami Phial va vous répondre, fit Païcou d’un ton hautain. Mais sachez que ma bague n’a pas failli à son usage immémorial...
— Je... Je comprends de moins en moins, fit l’homme en secouant la tête.
— Eh bien, dit Phial (se réjouissant de ce que le jeune Indien ait, cette fois, saisi le jeu qu'il fallait jouer), puisque ce noble Passeur me délègue la tache de tout dire à nos hôtes, voici : le pouvoir dont il dispose sur les Thrombes, et qu’il tient de qui vous savez (Phial étudia soigneusement les réactions de Sufflant Vihl à ces propos vagues à souhait, et ne fut pas déçu : un éclair de terreur passa dans son regard, très vite éteint)... ne l’oblige pas à se saisir de chaque individu rencontré. Il arrive que nous en laissions quelques-uns pour le commerce banal des Mortanglars.
— Vous... Vous admettez que nous ne vous avons pas soustrait une proie ? dit le pêcheur d’une voix où perçait le soulagement. Nous n’avons pas interféré avec votre Droit ?
— Vous avez bien failli, mon bonhomme, mais nous avons décidé que pour cette fois, comme nous avions laissé partir le Thrombe, vous pouviez en disposer... A condition toutefois, ajouta Phial, le regard éloquemment inexpressif, que nous parvenions bien à la destination que vous nous avez proposée.
— B...bien entendu maître, bredouilla Vihl d’une voix soudain étranglée. Vous avez entendu, vous-autres ? dit-il aux barreurs. Nous avons toujours voulu conduire nos hôtes à Mortangle, n’est-ce pas ? Sans attendre la réponse, l’homme se leva, très agité , et se rendit à la petite cuisinière de cuivre au centre du bateau. Il enleva la toile qui couvrait un grand plat, découvrant une douzaine de dodus lupifers, dont l'oeil rond et vif démontrait la fraîcheur. — "Qu'en dites-vous, mes nobles amis ? Vous siérait-il de goûter de ces excellents poissons ?
— Pourquoi pas ? dit Jean en se frottant les mains.
— Eh bien, préparez-vous à vous régaler de la meilleure cuisine du monde ! »
Le Mortanglar, tout en devisant, s’affaira à préparer les lupifers, tirés de sa réserve personnelle, et les fit cuire à l’attention de ses “invités”, avec des petits morceaux de phluge et de mâchonnets.
Il sortit aussi une grande fiole de glône de Canémo.
— C’est ma tournée ! ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre de véritables amis !
— Vous l’avez dit », renchérit Phial en levant son verre de bonne grâce (ayant remarqué que le bateau avait insensiblement repris la direction du Nord-Ouest).
On mangea de bon appétit, mais, la méfiance régnant, chacun préférait la méditation et le soutien de la conversation était laissé au bavardage anodin et intarissable du batelier. Phial réfléchissait. Il ne comprenait pas pourquoi la possession de la bague de Ribodol avait hypnotisé le Thrombe, ni pourquoi Sufflant Vihl avait été tant impressionné par le même objet, qu’il en avait renoncé à une fructueuse transaction. Une fois rentré à Michemin, il ferait convoquer Ribodol pour tenter d’en savoir davantage.
Le Thrombe, qu’on nourrissait sous son filet à l’arrière du bateau en lui jetant des déchets de poisson, se souleva soudain et montra du doigt quelque chose, en poussant des cris mi-apeurés, mi-plaintifs.
« Eh, oui, dit le Mortanglar, il nous indique probablement la porte par laquelle il est arrivé .
Un petit édifice de pierres massives paraissait encastré dans la digue qu’ils longeaient. Vu de face, cela ressemblait à la voûte d’une fondation de bâtiment ancien. En se levant, on distinguait le départ d’un grossier escalier descendant sous terre.
« Je me suis toujours demandé comment les tunnels n’étaient pas envahis par l’eau commenta le Mortanglar.
— Oh, dit Phial rassemblant quelques souvenir érudits, je crois que la construction date des Charbiniots, qui étaient de prodigieux architectes souterrains.
— Çà doit être çà » fit le Mortanglar, indifférent.

Capitaine-Papa n’osait poser aucune question à Phial de peur de commettre un impair utilisable par les personnages antipathiques qui les avaient pris en charge. Mais il se doutait bien qu'ils étaient pour le moment subjugués par la bague, presqu'autant que le Thrombe l'avait été. Il se promit, dès qu'il en aurait le loisir, d'interroger le Signour de Michemin.
Peut-être le masque impassible de celui-ci recouvrait-il une pure ignorance, mais il en savait certainement davantage que lui-même sur ces étranges semi-humains appelés Thrombes. Pourquoi ces êtres massifs et musclés, animés d'une énergie bestiale, étaient-ils arrêtés par la vue de la gemme portée par Païcou ? Si la bague appartenait au vieux Ribodol, la risée de tout Michemin, cela signifiait-il que le chemineau entretenait un commerce avec les Thrombes ? Jouait-il un rôle inconnu de ses concitoyens, et qui lui donnait autorité sur des monstres comme celui qui grelottait derrière eux, misérablement plaqué sur le fond de la barge ?
Les questions se bousculaient dans l'esprit aigu de Capitaine-Papa : avait-il bien entendu le Mortanglar à propos du surgissement du Thrombe hors d'un puits ? Si c'était vrai, la créature provenait-elle d'une carrière souterraine, ou bien venait-elle d'ailleurs, en empruntant un tunnel ?
Qu'était-ce au juste qu'un Thrombe ? Une sorte de singe ? Improbable, car l'individu avait fait preuve d'une certaine intelligence. Il avait compris ses compagnons lorsqu'ils s'étaient concertés pour le laisser passer. Il s'agissait plutôt d'un homme, mais d'un homme réduit à la sauvagerie et à la terreur. Il agissait comme s'il fuyait une menace en comparaison de laquelle la méchanceté avide des Mortanglars semblait bénigne. Quel traitement avait-il été infligé à cet homme, pour le réduire à un aussi triste état ?
Capitaine-Papa en était là de ses méditations, quand on doubla une longue dune couverte de brusilles ondulant dans le vent, et des constructions basses apparurent, ici et là, enchâssées dans le sable, parfois presque enfouies.
« Voici Mortangle, notre belle patrie», déclara le chef de l'expédition des pêcheurs.
Concernant les Mortanglars, les questions étaient aussi nombreuses : vivaient-ils vraiment de pêche, ou n'étaient-ils au fond que des trafiquants d'esclaves ? En ce cas, à qui vendaient-ils ces Thrombes ? Les embauchait-on dans des bandes armées ? Ou bien les utilisait-on pour des travaux de force ? Qui pouvait vouloir employer des existences aussi avilies ?
L'esquif effilé glissait maintenant sur un canal bien délimité, entouré de quais marqués par de grosses poutres. Il s'engagea dans un réseau de voies d'eau étroites, entre lesquelles, sur les lanières de terre qui les séparaient, apparaissaient des bâtis de planches, fantômes pâles dans la brume azurée. De loin en loin étaient érigés de vagues miradors de guingois, où des gardes se tenaient accoudés, le regard perdu dans les lointains.
Une puanteur s'élevait de tas d'immondices, formés de cadavres d'esturgeons et de coquilles de glossules. Des milliers d'oiseaux vert de gris s’assemblaient en bruyants nuages à la verticale des détritus.
Les barreurs orientèrent la proue du bateau sous un pont aux grosses piles enduites de bitume. De l'autre côté, on débouchait sur un lagon, que des bandes de chevaux roux traversaient sans appréhension, de l'eau jusqu'au jarret.
En arrière d’une vaste assiette grise de sable collant, se concentraient des maisons plus hautes mais guère mieux bâties. Au fond, (au Nord, pensa Capitaine-Papa, qui se repérait à la ligne imperceptible des monts Vinois), on voyait des façades bancales agrémentées de colonnes de pierres.
« Notre palais de Ville, annonça le Mortanglar. Avez-vous déjà vu un si bel ensemble urbain ?
— Mm, fit Phial amusé, c'est une architecture intéressante, un mariage de la planche, de la pierre et du sable...
— Oui, nos femmes font de très bons maçons. Elles confectionnent les briques de boue de nos maisons. Monter au sommet des chantiers est aussi une excellente méthode pour accélérer l'accouchement de nos épouses.
— Je n'en doute pas », dit Phial.
L'attention des hôtes fut détournée du paysage par de vives démangeaisons. Une multitude de minuscules moustiques étaient passés à l'attaque, semblant ignorer les Mortanglars pour se concentrer sur les nouveaux venus à la peau moins marinée.
Le plaisir visible des pêcheurs au spectacle des étrangers dévorés par leurs insectes familiers fut de courte durée. Impassible, Païcou sortit de sa besace un onguent dont il distribua des noix à ses compagnons, leur enjoignant de s'en enduire le cou. En moins d'une minute, les hordes vrombissantes, étonnées, puis consternées, firent demi-tour, repoussées par un arôme puissant, d'ailleurs fort agréable pour l'odorat humain .
« Mm, je vais vous présenter aux Anciens, dit Sufflant Vihl, impressionné, ils seront flattés de recevoir une troupe de puissants magiciens, de la famille des porteurs du Sceau : je vous prie de débarquer par l'avant de la barque, pour ne point vous mouiller.
— Touchante attention », dit Augustin.

L'entretien avec les Anciens se révéla éprouvant, compte tenu de la fatigue extrême des voyageurs.
Phial témoigna d’une patience infinie devant la curiosité oblique des vieillards au visage fermé. Il finit par obtenir la jouissance d'une vieille roulotte abandonnée, dont l'avantage insigne était d'être située à l'écart du groupe de baraques. L'on s'y rendit en soutenant Pimlic qui dormait littéralement debout. La roulotte, munie d'un jeu de six roues géantes, semblait échouée dans la dune depuis des temps immémoriaux. Elle était vaste et personne ne se préoccupa de ses parois pourrissantes, qui suffisaient néanmoins à protéger ses occupants du vent du Sud, tiède et salé.
Quand Phial fut certain de ne plus être épié, il ouvrit la petite cage que Taradelle portait au flanc, et qui contenait un oiseau minuscule : une sarmoiselle messagère, capable de retrouver son nid par tous les temps, et de jour comme de nuit. Le domicile du menu volatile n'était d'ailleurs pas très éloigné, puisqu'il s'agissait de la tour oiselière du palais de Trigône, à moins d'une heure de vol. Phial glissa dans l'anneau de sa patte un papier roulé, avec cette seule mention : "Mortangle ?" Puis il ouvrit la main et la tendit au vent.
Très à l'aise sur la paume de son maître, la sarmoiselle vérifia son intention en renversant la tête vers lui, bec interrogatif. Quand elle fut sûre que les grands doigts noueux ne se refermeraient pas sur sa frêle carcasse, elle n'hésita plus et partit à tire-d'aile, dans un froufrou soyeux, droit dans la direction voulue.
Le Signour expliqua à ses compagnons qu'il conservait ce moyen de prévenir le gouverneur Mungabor de l'endroit où il se trouvait, en cas de grave difficulté. Or la situation était passablement préoccupante. Certains Anciens baissaient le ton en le regardant, mais il avait entendu à plusieurs reprises les mots "millions de Fufes" dans leur conversation véhémente. Phial se doutait que ces gens n'avaient pas renoncé à l'idée de les vendre ensemble au plus offrant. Il n'était pas impossible qu'ils aient été liés d'une façon ou d'une autre aux Magoulay, et qu'ils aient attendu la tombée de la nuit pour les faire prévenir de la présence du groupe. Autant dire qu'ils étaient quasi-captifs, et devraient peut-être se préparer à un combat sans merci, pour conserver leur liberté. On organisa un tour de garde. Phial et Augustin, malgré leur épuisement, prirent le premier quart, et s'installèrent sur la dune poudreuse qui engloutissait le vieux véhicule. A l'aube, Païcou qui avait pris la garde, entra dans la roulotte en criant :
« Debout ! Une troupe arrive... »
Phial grimpa au poste d'observation et rassura bientôt ses amis. L'oriflamme porté par les cavaliers de tête de la formation armée qui traversait le lagon en leur direction, était celui des Joor de Pathiol. Bientôt il distingua le jeune Jostique, à côté de son père Jormail, chevauchant le gros Bourdiau, qui renâclait et écumait des naseaux. En arrière, se tenait la silhouette imposante du Signour Morhol, capitaine de la garde du palais gouvernoral, suivi de quelques cavaliers vêtus d'acier. Apparemment, les Joor avaient fait leur jonction avec les soldats de Mungabor. Ils étaient sauvés, au moins temporairement.

Jormail et Phial tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
« Mon cher ami, on peut dire que tu arrives à pic, Saputille de Brelouque !
— Eh là, Phial de Parinofle, mon vieux compagnon de combat, tu as emprunté un curieux détour pour venir chez nous ! plaisanta Jormail. Tu connais pourtant la route ! Etait-ce bien nécessaire de venir s'échouer chez ces gluants personnages !
— Tu railles, bon Parrain, mais tu sais sans doute que ce sont vos gentils cousins Magoulay qui nous ont poussés vers ce cul de basse fosse.
— Bien sûr, mais ce sont aussi eux, en tout cas Dron, qui ont finalement permis de t'en sortir.
—Comment cela ?
—Quand son frère Sardon l'a prévenu de ton sort, et lui a rapporté les informations que tu lui avais délivrées à propos de Mungabor, il s'est senti mal à l'aise. Mais quand il a vu le capitaine Morhol, ici présent, faire halte à Pathiol en annonçant à voix haute qu'il partait à ta recherche, la panique l'a saisi ! Il a préféré tout dire, plutôt que d'encourir une terrible rétorsion. Comme il venait de recevoir la visite d'un émissaire mortanglar, il savait exactement où vous vous trouviez.
— Ce qui fut bien utile, car, ajouta Morhol, d'une mâle voix grave. Comme vous le soupçonniez sans doute, à en juger par le point d'interrogation sur votre message, vous n'êtes point ici à Mortangle, mais à Maivase, un faubourg caché à quelques kilomètres de la ville.
— Sacrediotte, je me doutais que ces Malcrotins étaient animés d'intentions sulfureuses ! s’écria Phial en se tapant les cuisses.
— Mais vous ne pourrez rien prouver, soupira Morhol, qui releva sa visière, libérant une barbe rousse épineuse. Ce qui est dommage : je vous aurais bien aidé à leur flanquer une correction .
— Bah, une autre fois, dit le signour de Michemin.
— A propos, dit le capitaine, je vous ai rapporté quelque chose.»
Il fouilla dans ses fontes et ramena au bout de ses doigts une minuscule cage de cuir.
Passant le bec à travers les petits barreaux, la sarmoiselle poussa un cri enjoué, suivi d'une trille. Puis elle tourna le dos et, levant sa queue bifide, produisit une fiente.
« Le sentiment du devoir accompli ! » commenta Phial.
Et tous d'éclater de rire.

La compagnie leva joyeusement le camp. Sans un regard pour les Mortanglars qui formaient une haie blème et sinistre, on prit la direction de Pathiol, où l'on parvint tard dans la soirée.
Une fête avait été préparée, dans la maison des Joor. On mangea, on but, on dansa, et Païcou fit un concours de jonglerie avec Jostique et des jeunes Pathiolans, avant de s'intéresser à un groupe de filles assises un peu à l'écart, près d'une fontaine. Il ne tarda pas à les faire rosir, au feu de propos que l’on n'ose rapporter ici.
Au cours du festin, Jormail rappela quelques-uns des hauts faits d’armes dont Phial et lui avaient été témoins ou acteurs, dans leur jeunesse. Il rappela que leurs deux maisons étaient liées par le grand-oncle Karool Jion de May, un Pathiolan de haut lignage, qui avait quitté la ville quarante ans auparavant, pour s’expatrier à Michemin, où il pouvait s’adonner aux études érudites et aux expériences dangereuses qui étaient sa passion. Jormail admit en riant que ses compatriotes n’avaient rien d’intellectuel, et qu’ils considéraient avec mépris la recherche des vieux livres et des vieilles pierres, lui préférant l’ardeur bien vivante des courses de braques.
Nombreux furent les visiteurs, et le clan des Magonautes honora fort tard de sa présence la loge au dessus de la cour. Même Dron Magoulay passa brièvement, inquiet de ce que Phial pourrait rapporter de son inhospitalité, et surtout de ses activités occultes à Mungabor. Peu rancunier, le signour de Michemin lui fit comprendre qu'il ne dirait rien. Soulagé, Dron se détendit et but une ou deux flûtes avant de prendre congé, la voix à nouveau forte.
Augustin le regarda partir :
« Cet homme semble nourrir des projets ...
— Que voulez-vous dire ? dit Phial, engloutissant une brochette de foincles aux prunelles.
— Il ne m'a pas paru vraiment apeuré, mais inquiet comme quelqu'un peut l'être, lorsqu'il est dérangé dans des calculs soigneusement pesés. Vous voyez ce que je veux dire ?
—Vous avez raison, Augustin, je crois qu'il faudra garder un oeil sur les Magoulay, et sur Sardon, en particulier, qui est aussi bête que méchant. »
On distribua enfin les mets principaux et les invités formèrent un grand cercle, discutant de toutes choses, et riant aux éclats.

Fatalement, la conversation finit par évoquer le péché mignon des Pathiolans : la course de Braques à travers la grande plaine steppique de la Roposa. Augustin avait un peu bu, et il décida de relever le défi que les cavaliers de la ville lui soumettaient, sous la forme de plaisanteries allusives.
— Eh bien, Putrefolle! il ne sera pas dit qu'un Coriac se sera soustrait à une épreuve sportive de bel aloi ! fit-il en tapant sur la table. La nouvelle fit immédiatement le tour de l'assemblée, et un concert de "vivas" s'éleva. Trois ou quatre jeunes gens brandirent leur bonnet en signe d'engagement .
On accompagna les compétiteurs sous la loge d'honneur, afin qu'ils présentent aux Magonautes la demande rituelle pour l'organisation d'une "course civile", avec la "participation de nos invités". D'abord réticent, le vieux Padouin Magonaute se laissa convaincre par son frère Janicet que l'on pouvait organiser une petite course sportive. Cela ne ferait pas de mal. Il suffisait de substituer aux grandes battes ferrées utilisées pour se débarrasser des concurrents (les étrangers attachés de force sur des chevaux), de simples rameaux de fanguier, dont les compétiteurs pourraient se fouetter à loisir, sans danger de blessures graves. La proposition du vieux sage fut acceptée avec enthousiasme et Augustin fut porté en triomphe par une foule de jeunes gens jusqu'à la place d'armes.
On lui fournit un superbe braque noir à la longue crinière, à peine dompté, qui était censé répondre au nom de Tavalo. Puis les autres coureurs apparurent, entourés de leurs valets, plus ou moins bien réveillés, et l'on sortit des murs de la ville, suivis par la foule, en direction du lieu de départ.



X.
La course de Braques




La quinzaine de concurrents en lice, le justaucorps armorié, descendirent en désordre la pente pelée qui séparait Pathiol de l'orée de la Roposa. Chemin faisant, les cavaliers expliquèrent à Augustin les règles de la course, et Jostique, qui se tenait à ses côtés sur Bourdiau, le Braque de son père, en qualité de Héros Accueillant, commentait certains détails.
La course se déroulait sur un vaste circuit à peu près circulaire à travers la plaine. Il existait douze stations. Chacune d'entre elles était marquée par une statue, une placette ou un autel, sur lesquels les Poursuivis trouvaient abri.
« Les Poursuivis ? demanda Augustin.
— C’est nous, dit Jostique; toi, parce que tu symbolises l'Étranger, et moi parce que je me dois de te protéger pendant la course.
— Ah, fit Augustin, guère rassuré. Et quel est le but du jeu ?
— Oh, c’est facile ! fit d’un ton gouailleur l’un des membres du clan Magoulay, vous allez porter ce sac de cuir rouge, appelé la coquille, et qui est rempli de pommelles. C’est le trophée... »
Il tendit le grand sac à Augustin et Jostique lui indiqua comment le placer sur son dos en serrant les sangles.
« Voici, continua le jeune Magoulay : l'Étranger doit parvenir à la dernière station avec son sac. S’il y parvient, on lui remet en or le poids de pommelles qu’il contient. Notre but, en tant qu’adversaires de l'Étranger est de nous emparer de la coquille avant la dernière station. Si l’un d’entre nous y parvient, alors nous nous partageons l’or des pommelles. Nous récupérons notre mise avec bénéfice.
— Cela me semble simple, dit Augustin.
— Bien sûr, dit un autre coureur en riant, excessivement simple !
— Ce sont les règles de la concurrence entre les coureurs qui le sont moins, rajouta un autre, qui n’était autre que le ferronnier Brézère Norage, fervent adepte des courses, mais joueur connu pour son impartialité et son honnêteté scrupuleuse.
— Ah bon ?
— Oui, à chaque fois qu'un concurrent rattrape l'Étranger, il a le droit de le combattre avec une arme. Dans un jeu normal, il peut utiliser une batte ferrée. Ici, nous n'aurons que du fanguier...
— Il suffit alors de donner le sac de pommelles pour éviter le combat ?
— Bien-sûr, mais c'est montrer de la lâcheté que ne pas tenter de s'emparer des pommelles ou de les conserver, ce qui est lourdement sanctionné.
— Dans les courses habituelles, dit un autre Pathiolan, l'Étranger n’est pas libre de se défaire du trophée, qui est cousu sur le dos de son vêtement. Les Attaquants s’emparent alors de la personne même du porteur, ce qui est bien plus amusant... mais, soupira-t-il, nos Magonautes en ont décidé autrement pour cette fois, étant donné votre statut d’ami de Pathiol.
— Et.. quelle est la sanction pour avoir abandonné le sac, enfin , le trophée ? , s’informa Augustin.
— Oh, dit Brézère Norage, c’est simple : l'Étranger est plongé dans la mare de Floge, dont l’eau puante grouille de parasites urticants...
— Ah bon. Et s’il perd, enfin, si je perds le sac au cours d’un combat ?
— Vous devez essayer de le récupérer coûte que coûte, en combattant cette fois toute notre équipe.
— Et si je n’y parviens pas ?
—La mare de Floge !
— Objection, s’écria Jostique indigné : vous savez bien que si les juges décident que la course a été menée loyalement et courageusement, l'Étranger n’est pas plongé dans la Floge, mais simplement arrosé symboliquement de glône.
— C’est exact, consentit le ferronnier.
— Et toi, quel est ton rôle ? demanda enfin Augustin au fils de Jormail.
— En tant que Héros Accueillant, je dois te protéger. Je n’ai pas le droit de toucher moi-même à la coquille, mais je dois tenter tout ce qui est en mon possible pour empêcher un concurrent de t’attaquer et de s’en emparer. »

Au bas de la colline, les cavaliers s’installèrent sur une ligne approximative, face à l'allée qui s’enfonçait dans la forêt d’arbustes. Un membre âgé du jury, vêtu d’un poncho noir, remit à chaque coureur un rameau de fanguier aux pointes acérées.
Puis, le vieil homme fit signe à Augustin :
« Quand vous voudrez, dit-il. Et que le Dieu des Vannes vous soit propice !
— Par où allons-nous ? demanda Augustin à Jostique.
— Tout droit. Il n’y a pas de difficulté dans la première étape. Laisse ton cheval aller son train. Et quand je te dépasse, laisse le suivre. »
Augustin eut à peine besoin d’effleurer le flanc de sa monture : elle bondit en avant. La course prit immédiatement un train d’enfer. Le jeune homme, excellent cavalier, avait l’impression de filer dans un tunnel vert, son Braque volant au dessus des souches et des pierrailles. Une ombre blanche le doubla sur la droite : c'était Jostique, couché sur sa monture. Pendant quelques instants, le jeune Pathiolan le devança, puis il vira abruptement au pied d’un gigantesque agra, aussitôt suivi par le Braque d’Augustin. Risquant un coup d’oeil en arrière, celui-ci vit que la troupe compacte des poursuivants collait à eux, à quelques dizaines de mètres à peine, les Magoulay aux premiers rangs.
Il était coutumier que la primeur de la chasse soit accordée au clan ayant déclaré son hostilité à un étranger ou à son protecteur. Aiguillonnés par la haine, on attendait d’eux qu’ils entraînent la course à un rythme implacable. Augustin sentait qu’ils gagnaient du terrain, malgré la vitesse de Jostique qui le tirait dans son sillage. Déjà il entendait dans son dos les cris rauques des coureurs s’excitant mutuellement à l’assaut. L’allée boisée était en cet endroit assez large pour permettre à trois chevaux de galoper de front. Deux Magoulay se séparèrent, comment pour le prendre en étau , tandis qu’un troisième se plaçait derrière lui, pour fouetter la croupe de la monture du poursuivi, l’affoler, l'obliger à des écarts pour le déstabiliser ou le ralentir et le placer à la merci des “accompagnateurs”. Ceux-ci n’auraient plus qu’à se pencher sur leur victime pour agripper le sac et arracher violemment le cavalier à ses étriers, le laissant traîner à terre jusqu’à ce qu’une sangle se détache.
Augustin, tout courageux qu’il fût, ne comprenait pas pourquoi Jostique caracolait toujours devant, sans se soucier du dispositif qui se refermait sur son partenaire. Il sentit que le cavalier de droite se rapprochait de lui, rameau de fanguier prêt à le harceler. Il tourna brièvement le regard vers lui et reconnut le visage convulsé de Sardon Magoulay. Son inquiétude laissa place à une colère intense et il se prépara à se battre. Mais sa monture accéléra la cadence et la distance se creusa à nouveau entre lui et les poursuivants, enragés de déception.
La course déboucha sur une plaine nue, plantée d’un mât où pendaient des objets noirâtres. A son pied, Jostique attendait, immobile, son cheval piaffant, les naseaux frémissants, les gencives dégagées et mousseuses. Le braque noir du jeune Européen rallia le site en un clin d’oeil et pila des quatre fers, puis il se retourna et offrit fièrement sa grande tête aux assaillants, la crinière secouée, les longues dents découvertes, prêt à mordre.

Les attaquants se séparèrent en deux flots et passèrent à distance du mât avant de se croiser en deux files circulaires, qui se rejoignirent un peu plus loin, s’assemblant en ligne sur un petit tertre périphérique.
« Voila. Tu comprends maintenant pourquoi nous devions aller vite, dit Jostique imperturbable. La première étape est presque toujours à l’avantage des “Coquilles”, c'est-à-dire nous, les poursuivis, à condition d’aller vite sans tuer les chevaux. Heureusement, nous avons les meilleurs braques de tout le pays pathiolan. Tu as vu comme Tavalo a réglé son galop pour donner à croire qu’il allait être rattrapé ?
— Oui, dit Augustin, je l’ai laissé faire.
— Continue, c’est le mieux. Nous repartons tout de suite : c’est bien vu par les juges.
— Où sont-ils ?
— On ne les voit pas, mais eux ne nous quittent pas des yeux ! »
Jostique piqua des deux, aussitôt suivi par la monture d’Augustin, qui hennit joyeusement.
« Au moins, il y en a un qui aime çà ! » pensa le jeune homme mi-figue, mi-raisin.
Cette fois, la troupe des poursuivants emboîta le pas sans délai, et la galopade reprit, dans des allées sinueuses, au milieu de bois de plus en plus touffus. La vitesse augmenta et Augustin se demandait comment il tenait encore sur son cheval, lancé comme l’éclair dans les branches basses sifflant de tous côtés.
Augustin et Jostique avaient pris un peu d’avance lorsqu’ils débouchèrent sur un nouvel espace découvert. Des maisons de pierre y ressemblaient à de gros dés jetés au hasard. Jostique fit signe à son compagnon de viser le Nord et s‘engagea sans hésiter par dessus les murets des jardins, abandonnés et stériles. Les maisons n’avaient ni portes ni fenêtres, et ne semblaient jamais en avoir eu.
Les jeunes gens traversaient la zone des “villages morts” où jadis une autorité avait attiré la population des nomades de la Roposa, en leur faisant cultiver des champs irrigués. Les villages avaient été dédaignés par ces populations fières, qui avaient choisi leur propre voie pour se sédentariser : ils attaquèrent les passants à partir des nids d’aigle de la chaîne du Vinois. Ces pasteurs vigoureux étaient les ancêtres des Pathiolans. Les rares villages qui avaient été occupés quelque temps étaient aussi retournés à la steppe. Ils hébergeaient de petits renards gris, tandis que les terres environnantes naguère verdoyantes, avaient subi une remontée de sel à cause de l’irrigation, et s’étaient figées en plaques grises où seuls quelques arbres fruitiers fossiles rappelaient la tentative hasardeuse des modernistes de Clotone.
Jostique attira son compagnon derrière le mur d’une “maison du peuple” un peu plus haute que les autres, mais tout aussi ruinée.
« Séparons-nous... Les adversaires seront déroutés en voyant deux panaches de poussière. Ils ne sauront qui suivre. Tu comprends ?
— Oui, dit Augustin, mais où nous retrouvons-nous ?
— Tu vois cette pyramide “fondue”, au Nord-Ouest ?
— Oui.
— Très bien, décris un arc de cercle vers la gauche et puis rejoins la. C’est le but de l’étape.
— D’accord. »
Augustin se prenait au jeu. Il donna de l'étrier, et Tavalo s‘élança, s’allongeant comme un félin, frôlant à peine les obstacles variés : colonnades effondrées, restes de parapets, escaliers défoncés, jardins réduits à des sablières, mares salées revêtues de croûtes nauséabondes, fouillis de brusilles séchées...
De temps en temps il se retournait pour guetter les poursuivants, mais il ne pouvait voir aucun nuage de poussière annonciateur, sinon son propre sillage. Il mit le cap sur la pyramide, content de la relative facilité de la course. Parvenu à un bloc de maisons de l’objectif, il eut soudain une intuition : les poursuivants avaient filé tout droit vers la cible, sans se séparer. Ils étaient probablement en train de bifurquer à droite et à gauche pour couper la route à leurs “proies”. L’évidence de la manoeuvre était telle qu’il était surpris que Jostique n’y eût pas songé. Il s’approcha au plus près de la route circulaire autour la place de la pyramide, et se cacha derrière une porte à demi éboulée. Quelques secondes après, une charge furieuse de cavaliers passa devant lui.
Il attendit et traversa tranquillement la route, vérifiant qu’aucun attardé ne pouvait le voir. Puis il se rendit au trot au lieu de rendez-vous, situé au sommet aplati du monticule.
Jostique n’était pas encore là, et Augustin se mit à compter jusqu’à dix, avant de se porter à son secours.
Mais à neuf, Jostique arriva, le bras droit de son vêtement lacéré.
« Bravo, fit le jeune Joor tout essouflé, tu te débrouilles mieux que je ne l’aurais soupçonné.
— Tu ne t’attendais pas à ce qu’ils filent tout droit et ne nous coupent la route qu’à la fin ?
— Euh, fit Jostique un peu vexé, je n’y ai pensé qu’en route. D’ordinaire, les gens ne font pas çà...
— Oui, mais il y a les Magoulay.
— Tu as raison, ce sont des sauvages.
— Et maintenant ?
— Je suppose qu’ils nous attendent quelque part... Ils ont le droit de nous tendre une embuscade.
— Quelle est la cible suivante ?
— Une petite île, au milieu d’une mare, dans la partie humide de la Roposa, en direction Nord-Ouest.
— Est-ce qu’aller lentement est mal jugé par les arbitres ?
— Non, du moment qu’on a quitté le refuge.
— Bon, tu permets que je prenne une initiative, Jostique ?
— Bien sûr, c’est toi qui porte la coquille...
— Alors, on y va. »
Augustin choisit d’avancer dans les ruelles le plus étroites possible des Villages Morts, tout en suivant la direction générale du Nord-Ouest. Bientôt une nuée grise l’avertit qu’ils avaient presque rejoint la troupe ennemie, laquelle s’était installée à un large carrefour pour les surprendre en pleine course.
Descendant de cheval pour être moins visibles, les deux jeunes gens traversèrent la route perpendiculaire à leur chemin, sans se faire repérer. Puis, au milieu de la ruelle suivante, Augustin avisa une maison branlante dont la toiture de brusilles ne demandait qu’un coup de pouce pour s’écrouler sur la chaussée. Il dépassa la maison et, mit pied à terre, confiant les rènes de son cheval à son compagnon. Puis il grimpa sur le sommet du mur et poussa la masse de branches sèches qui tomba, en avalanche, obstruant l’étroit passage sur une bonne hauteur, soulevant une épaisse nuée. Puis il se remit en selle et fit signe à Jostique de l’accompagner à toute vitesse.
Comme il l’avait prévu, les poursuivants, alertés par la poussière, se précipitèrent à la suite des uns des autres. Ils s'enfournèrent dans la ruelle comme dans un entonnoir, le premiers venant s’enfarger dans la paille acérée, les chevaux se cabrant, se retournant, vidant leurs cavaliers de leurs selles. Les suivants tentaient trop tard de rebrousser chemin, et venaient coincer les nouveaux arrivants.
Bref, un méli-mélo royal dont les auteurs se réjouirent, en déduisant ce qui était arrivé du long délai qu’il fallut aux assaillants pour parvenir à leur tour à l’étape suivante. Augustin et Jostique profitèrent de leur avance pour reposer leurs chevaux sur l’île marécageuse, puisque le temps de refuge n’était compté qu’à partir du rassemblement des adversaires à sa périphérie.
Mais ce qu’il avaient gagné en temps et en repos, ils l’avaient peut-être perdu sous d’autres aspects. Le clan des poursuivants arriva en effet épuisé, recru des coups qu’ils s’étaient infligés les- uns les-autres pour sortir de la cohue, mais leur silence et leur regard sombre augurait du pire : l’état de furie absolue où les avait conduit la ruse insultante d’Augustin signifiait que la bataille serait désormais à mort.

— Il faut charger tout de suite, dit Jostique. Leurs chevaux sont essoufflés.
— Tu as raison, Allons-y.
Sans perdre un instant, Augustin lança Tavalo et le jeune Joor l’escorta sans faillir, le poitrail blanc de Bourdiau saillant fièrement, prêt au choc frontal. Il ne s’était pas trompé : si les hommes étaient fous de rage, les chevaux, eux, étaient fourbus et devant l’assaut inattendu des deux Braques massifs, ils préférèrent s’écarter, malgré les coups d’étriers et les hurlements de leurs cavaliers.
Augustin sentit le vent d’une épine de fanguier contre sa joue, mais il passa. La voie était libre, à condition de pousser immédiatement l’avantage.
Jostique prit la première place, les guidant à toute allure dans l’herbe humide, dont les mottes s’envolaient au bout des sabots. On allait maintenant plein Ouest, où les deux stations suivantes étaient jumelées sur un seul site : deux plates-formes de pierre surélevées au milieu d’un gazon sans limites. Une pure épreuve de course que les montures en meilleur état pourraient remporter facilement.
C’était compter sans le puissant animal qui portait Sardon Magoulay, un Braque de haute naissance qui avait connu plusieurs belles victoires. Sardon soutint le rythme des poursuivis, remonta sur Tavalo, et alors que celui-ci dépassait la première plate-forme pour parvenir à la seconde, il jeta son rameau de fanguier dans les jambes du fier animal. Touchée, la bête hennit et fit un écart si violent qu’Augustin fut éjecté et roula sur le sol.
Aussitôt, Sardon sauta à terre et fonça sur le jeune homme étourdi, sortant un couteau pour couper la sangle de la coquille.
Il ne put achever son geste. Jostique érafla durement le dos de sa main, le forçant à battre un instant en retraite. Augustin usa de ce répit pour courir sur le petit môle où l’attendait Bourdiau.
Bientôt toute la troupe multicolore des attaquant arriva, hululant les mélopées traditionnelles de victoire, et acclamèrent Sardon qui les rejoignit.

Les “coquilles” avaient réussi à atteindre le cinquième refuge, ce qui était une rare performance, surtout en si peu de temps, mais ils avaient perdu un cheval : Jostique avait beau siffler Tavalo, celui-ci, le ventre et les jambes endoloris par le rameau, avait décidé de prendre des vacances en broutant tranquillement l’herbe un peu plus loin.
Le lieu de départ réservé aux assaillants était à chaque fois un peu plus éloigné du refuge, et, à deux sur Bourdiau, Augustin et Jostique n’iraient pas loin. Une seule solution : ils courraient sus à Tavalo, et Jostique, qui connaissait bien ce cheval sauterait sur son dos, pour tenter de le remettre dans le droit chemin, tandis qu’Augustin prendrait la fuite vers la sixième borne, une antique tour phrisogeoise située sur la route pavée, toujours à l’Ouest.
Cette stratégie rendait quelques chances à l’étranger : il serait porté par le meilleur cheval de Pathiol, tandis que le jeune Joor, davantage menacé, ne pouvait pas être attaqué, sauf pour répondre à ses propres offensives. On pouvait, en revanche, tenter de l’empêcher de rejoindre son “protégé”, en lui barrant la route ou en effrayant son cheval.
La première partie du projet réussit, et Jostique enfourcha le cheval noir, qui se révéla plus rétif que prévu, hennissant et ruant furieusement.
Augustin se dit qu’il aurait à compter désormais sur ses seules ressources. Il se souvint d’une histoire célèbre enseignée dans son enfance : le héros qui combattait tour à tour chacun de ses poursuivants. Il s’élança sur la vieille piste pavée, en réglant son allure sur celle des quatre ou cinq adversaires qui semblaient encore capables de soutenir un rythme sérieux. Sardon Magoulay en avait repris la tête, la main droite en sang. Augustin le vit tirer de ses fontes quelque chose qu’il reconnut immédiatement : une longue épine de travognard, tranchante et solide comme une épée d’acier. Il ne s'interrogea pas sur la légalité d’une telle arme végétale, car il sentait que le Magoulay, course ou pas, voulait maintenant sa peau.
Augustin s’en remit au sort et à son talent de bretteur. Il arrêta son cheval, le fit pivoter sur place, et attendit Sardon le bras tendu, immobile, visant de son long rameau le sternum de son adversaire. Décontenancé, celui-ci continua sa charge, moulinant au dessus de sa tête comme s’il voulait décapiter le jeune étranger. Augustin demeura impavide et se tendit simplement en avant quand l’autre arriva sur lui, comptant sur l’allonge de son bras et sur la résistance du fanguier aussi bien que celle de Bourdiau. Tout fut plus simple qu’il ne l’avait rêvé : l’homme atteint en pleine poitrine fut éjecté de ses étriers en y laissant ses chausses et atterrit dans la boue, s’y encastrant profondément l'arrière-train.
Augustin n’attendit pas son reste. Il reprit sa course, toujours en modulant sa vitesse sur celle du premier de ses poursuivants. Il s'agissait cette fois d'un jeune Magoulay très pâle, dont la résolution semblait plutôt tenir à l’emportement de son cheval. Il se laissa rattraper et, utilisa cette fois son rameau — passablement fléchi— comme une fleuret. Il batailla brièvement avec l’adversaire, puis, sentant son avantage, il feinta, passa en quinte et désarma le jeune assaillant. Comme celui-ci semblait vouloir revenir sur lui, animé de l’énergie du désespoir, Augustin eut recours aux grands moyens : il se servit de la coquille comme d’une “bola”, et expédia au Magoulay deux coups derrière les oreilles, dont le second l’envoya rouler dans le fossé.
« Bonne faveur, Et de deux ! » s’écria Augustin enivré.
La tour phrisogeoise apparut droit devant, et le jeune homme choisit de ne pas s’y attarder une seconde, confiant en Bourdiau qui paraissait s’amuser autant que lui.

Il ne sut pas tout de suite que la course était terminée. Les six dernières étapes ne furent qu’une promenade, car les Magoulay les plus agressifs étaient cloués au sol, Sardon presque pour le compte, et les autres n’avaient plus le feu sacré. Ecorchés par le tas de brusille du Village Mort, épuisés par la cadence, énervés constamment par un Jostique qui avait retrouvé sa puissance de harcèlement, et secondé par un Tavalo revenu aux bons sentiments, ils renoncèrent bientôt à la poursuite.
La troupe penaude et débandée arriva à l’autel des Résultats, suivie d’un Jostique ironique et mordant qui l’accablait de quolibets.
Augustin était arrivé depuis longtemps.
On l’on avait cérémonieusement fait asseoir sur le trône des vainqueurs, quand survint Sardon, l’oeil vitreux et le souffle à demi coupé, soutenu par deux cousins. On attendit qu'il fut aligné avec ses compagnons de défaite, pour peser les pommelles du sac et déposer en vis-à-vis des poids d’or, évalués à une somme considérable de Fufes, en provenance du trésor des attaquants, augmentés d’une quote-part municipale.
Augustin se trouvait fort encombré de cette fortune dangereuse. Sur le conseil de Phial, il décida d’en livrer une moitié au clan des Joor, et de rendre l’autre à la ville de Pathiol. Cette rétrocession étant plus importante que le gage de la ville, les Magonautes furent très heureux. Ils firent taire les Magoulay et leurs partisans, qui commençaient à exiger réparation. Lassé de tant de bruit, Dron Magoulay infligea une correction à son frère. Il lui cassa quelques côtes supplémentaires, et le plongea, pour le compte, dans la Floge, ce qui lui valut d’être couvert de pustules purulentes pendant un mois entier.
Augustin conserva une belle pièce de 1000 Fufes d’or, qui fut regravée à son nom, avec l’intitulé suivant :
“A l’ami de Pathiol, en éternel souvenir d’une victoire manifeste”.
L’honneur était sauf pour les deux parties.

Totalement liquéfié par l’épreuve, Augustin s’assoupit dans les bras du trône. On le porta doucement, raide comme une souche de marocal, dans la maison des Joor, où il ne s'éveilla que quarant-huit heures après, sans se souvenir où il était.
On le vit apparaître au milieu du patio d’honneur seulement vêtu d’un drap. “Qui suis-je ? Où vais-je ? D’où viens-je ?” demandait-t-il à Jormail ou à Phial en train de jouer au jacquet sur la margelle de la fontaine. Ils résistèrent à l’envie de le jeter dans l’eau tout vif. On lui fit plutôt apporter une eau de chiroine à la cordomille, et on l’installa à l’ombre douce d’un siquier, sur une chaise à bascule où il lui fallut quelques heures encore pour retrouver ses esprits.
Il aurait encore plusieurs jours pour refaire ses forces, car Phial n’était pas pressé d’affronter un adversaire autrement plus dangereux et coriace que les Magoulay : le gouverneur de l’île, Paraday-Principus-Mungabor.

L’hospitalité chaleureuse des Joor incita la compagnie à s’attarder dans une ville devenue souriante et affectueuse. Les Indiens avaient élu résidence à la taverne où le ferronier Brézère Norage, qui les avait pris sous son aile protectrice, présidait à des conférences sur les Guyanes et, plus généralement, sur Outremonde. Encore un peu sonné, Augustin entreprit de longues déambulations autour de Pathiol, savourant la visite des sites qu’il avait traversés comme une fusée, sur le dos d'un des plus braves Braques de la contrée,Tavalo. Le cheval, donné par Joor au jeune homme en gage de haute estime, semblait apprécier la promenade autant que la bataille, et se livrait sans contrainte aux suggestions de son odorat quant au choix des pousses succulentes qui pointaient au hasard, sur le bord des chemins. Il raffolait tout particulièrement de salge et de pimpregarne.




XI. La joueuse de tandoran


La soirée s’annonçait délicieusement rafraîchie par les alizés, qui, en prime, chassaient au loin les moustiques importuns. Dégustant du fruit de l’arbre à pain divinement cuisiné par l’épouse de Jormail

La semaine suivante, Augustin revint un soir avec Tavalo des cryptes du Village Mort. Il entendit résonner de mur en mur, un tambour.
Les rythmes à deux temps des danses lourdes, et les tempos rapides à trois temps alternés, se succédaient avec fantaisie, sans parler des trilles et des staccati improvisés avec à-propos. Augustin se mit à la recherche du frappeur extraordinaire, s’attendant à découvrir de jeunes danseurs, fêtant le départ d’un soleil ardent, et contribuant à réveiller leurs ardeurs assoupies par la moiteur du jour.
De ruelle en ruelle encombrées de taillis, il s’efforçait au silence entre les fougistrales épaisses, évitant d’accrocher ses manches aux fanguiers proliférant sous les porches d’anciens logis. Il se rapprocha ainsi du foyer du son, situé, lui semblait-il au croisement de ruelles et de routes, au lieu où s'élevaient les ruines d'un théâtre.
La lumière adoptait des tons violets, qui donnaient au mélange de végétaux et de pierres une allure sépulcrale et pourtant douce. Augustin ne parvenait toujours pas à voir le mystérieux joueur dont la virtuosité ne connaissait plus de bornes.
Le jeune homme contourna le parapet extérieur du théâtre, et comprit que le tambour battait sous un gigantesque chapougnet poussé de biais dans la fosse d'orchestre en déjointoyant ses marbres. Il descendit de sa monture qui se laissa docilement attacher à une colonne.
Sous l'ombrage feuillolant, se muant en verte obscurité, Augustin vit deux mains voleter comme des ailes de papillon au dessus d'un instrument plat. Il s’approcha, craignant d’effrayer la personne. Mais le joueur était seul.
Les yeux d’Augustin s’accoutumaient et distinguèrent les bras, les épaules et le contour d’un visage jeune, et semble-t-il, féminin. Augustin avança dans le chemin pour être visible. La joueuse ne s’arrêta pas lorsque le jeune homme fut devant elle.
C’était une toute jeune fille, vêtue d’une tunique de blin gris serrée à la taille . Assise sur une souche, les jambes écartées autour d'un petit tambour de terre cuite, elle regardait devant elle, les yeux fixés sur un point au dessus d’Augustin. Celui-ci croyant avoir peut-être affaire à une aveugle, profita d’une pause entre deux percussions.
« Bonjour...
La jeune fille ne sursauta pas, et leva à peine les yeux :
— Bonjour.
— J'aime votre style, çà court comme le vent.
— Merci, je suis flattée que vous trouviez agréable ma musique.
— De très loin, et avec l’écho multiple, on croirait d'abord des moutons qui s'ensauvent, crécelle au col. Puis une armée de coursiers, foulant le roc. Ensuite, on imagine la ronde endiablée de fiancés en sabots. En s’approchant, les rythmes se décroisent et on entend l’artiste.»
La jeune fille rit, et imita le son du pic-vert frappant à la porte de son arbre.
« N'avez-vous pas peur en ce lieu désert ? demanda Augustin.
— Oh, il n’y a pas de malandrons par ici. De toutes façons, je saurais me défendre... comme cela. Elle tapota le bord de l'instrument et Augustin sentit un frisson lui parcourir l'échine. Elle tapa plus vite et le jeune homme fut pris d’une grande envie de danser, tant le rythme était attrayant.
— Ha, ha ! Voulez-vous dire que vous faites danser les éventuels agresseurs ?
—Exactement, Signour, et je les entraînerais sans qu’ils puissent s’arrêter . Quand l’assaillant s’épuise, l’oreille encore pleine de ma musique, je suis partie. Depuis longtemps.
— Amusant et intéressant. Puis-je vous demander où vous avez appris un art aussi remarquable ?
—Oh soupira la jeune fille, il y a d’extraordinaires professeurs dans le quartier bohème de Sanabille, mais c’est aux garçons de haut lignage que l’on apprend cet art, et ceci afin de faire danser les filles quand ils le souhaitent.
— Dois-je comprendre que ce privilège vous fut accordé de façon exceptionnelle ?
—Oui et non, dit la jeune fille en secouant sa frange brune, mais étant l’unique héritière de mon père, le Phiagde de Sanabille, il se désola tant de ne pas avoir de fils qu’il m’éleva comme un garçon.
—Et pourquoi ne vivez-vous pas avec votre famille sur Sanabille, si ce n’est pas trop indiscret ?
—Ce n'est pas du tout indiscret. Je vis ici parce que j'aime les espaces de La Majeure. Ils conviennent à l'inspiration que je dois trouver pour devenir une Grande Joueuse. Je vis frugalement à l'abri d'une de ces maisons vides, et je travaille dans la solitude à me perfectionner jusqu'à ce que je me sente capable de jouer devant nos anciens. Alors seulement je rentrerai à Sanabille, et je demanderai à participer à la fête des Morts. Il y aura d'autres concurrents très habiles, et je dois m'entraîner sans répit. »
La jeune fille se leva d'un bond, le tandoran au dessus de sa tête. Elle se mit à tourbillonner avec la grâce d'une plume, en marquant un tempo rapide. Tantôt se hissant vers le ciel de toute sa hauteur, tantôt se repliant comme une toupie sur le sol, elle immobilisait son petit visage gracile, pour aussitôt le projeter vers l'arrière ou de côté, comme la divinité hindoue à têtes et membres multiples.
Émerveillé, Augustin ne la quittait pas des yeux.
— Venez, dit la jeune fille lui tendant, depuis la tornade, une main qui l'invitait. Venez danser... Enfin, si vous voulez !
— Volontiers, cette fois, dit joyeusement Augustin. Et il s'élança sur le sable blanc. Cela faisait si longtemps !
Elle l'entraîna dans une folle ronde, enlaçant légèrement sa taille tout en agitant de son autre main ondulante, le tandoran qui vrombissait au dessus d'eux.
Vite essoufflé, le garçon abandonna la danse après quelques tours, et se jeta sur l'herbe. Il regarda sa cavalière continuer au rythme d'une vive nobia. Enfin, elle s'envola, pour s'asseoir sur la grosse branche basse du chapougnet.
« Bon, dit-elle avec une moue, vous dansez bien, mais vous n'avez pas beaucoup d'endurance.
— Je l'avoue, fit le jeune homme, la pratique me manque et l'usage abusif du narguilé a sans doute réduit ma capacité respiratoire.
— L'usage du quoi ?
— Narguilé, une sorte de pipe de choulcave, où l'on fume une vapeur ayant d'abord filtré dans de l'eau parfumée.
— Oh comme c'est amusant, cela plairait à mon père, qui fume beaucoup... Ce qui ne l'empêche pas de danser admirablement.
— Votre père doit être une force de la nature.
— On peut le dire ! Surtout ma pauvre mère, à qui il a donné mes douze soeurs.
— Puis-je vous demander la faveur de me dire votre nom ?
— Je suis impardonnable. Je m'appelle Ennelle, Ennnelle Trodon, et vous ?
— Augustin .
— Ce n'est pas un nom des îles, ou bien c'est un très vieux nom ...
— Je ne suis pas si vieux...
— Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire, dit la jeune fille. Et soudain elle le regarda fixement. Augustin se perdit un instant dans le noir intense de son regard. Insouciante, elle détourna les yeux.
— Pour être heureux, il ne faut pas savoir tout sur tout...
— Que voulez-vous dire, Ennelle, cette phrase est énigmatique.
— Je ne sais pas, soupira la jeune fille, sur votre visage, peut-être, je ressens...
—Quoi ?
—Une inquiétude, une volonté de comprendre, de remonter à la source...
— Vous croyez ? mentit Augustin, qui se sentait rougir.
— je n'en sais rien, fit Ennelle, secouant la tête. Il y a quelque chose, en vous, qui ne danse pas très bien, c'est sûr. Quelque chose qui enfonce ses ongles dans les muscles de vos épaules.
— Ah bon.. Vous êtes un peu voyante ?
— Non, mais la danse, la danse fait voir où s'attachent l'âme et le corps... Excusez-moi si j'ai été indiscrète, ajouta-t-elle en sautant de la branche. Je vais rentrer dans ma petite maison, il se fait tard.
— Eh bien... au revoir.
— Et vous, où allez vous ?
—Je vais continuer mon voyage sur cette île. Mes compagnons se dirigent, je crois, vers le château du gouverneur .
— Mungabor ?
— Oui, c'est son nom.
— Alors, faites très attention : il est plus dangereux qu’une immogre solitaire. Et sa femme également, Borach Maïch. Une comploteuse.
— Comment savez vous tout cela ?
— Ma soeur aînée Sariella travaille au château. Elle a une bonne place de comptable des vignobles. Elle n'est pas malheureuse et elle a la faveur du gouverneur, pour ne pas dire plus, mais je ne m'occupe pas trop de ses affaires. Il faut dire que Mungabor doit respecter notre famille. Un Phiagde de Sanabille, c'est tout de même un Signour... Et peut-être ne savez vous pas que mon grand père, Sapient Trodon, fut Villacope pendant dix années, il y a longtemps.
— Pensez-vous que nous pouvons parler en confiance à vôtre soeur ?
— Oui, c'est un amour. Elle ne vous fera jamais le moindre mal et vous pourrez vous appuyer sur elle pour beaucoup de choses. Mais je vous en prie, ne la compromettez pas !
— Loin de moi cette idée.
— Vous ne connaissez pas la susceptibilité jalouse de Borach et le caractère imprévisible de Mungabor.
— Comment reconnaîtrai-je votre soeur ?
— C'est une jolie brune avec de longs cils. Elle a le nez de mon père, un peu rond, brillant, une bouche à fossettes, un long cou de cygne. Hélas, depuis quelques années, son visage est souvent triste. Elle tient ses yeux mi-clos comme pour prier. Ses oreilles sont percées de glossules d'argent, et elle porte les cheveux tombant sur les épaules, à la mode de Sanabille. Je pense que vous pourrez la trouver à l'étage des Commis, vers le milieu de la forteresse.
Quant à Borach, vous ne pourrez pas la rater, mais comme elle peut surgir n'importe où, et sous toutes sortes de déguisements, il vaut mieux que je vous la décrive. C'est une grande femme blonde assez maigre au visage carré, aux pommettes hautes. Ses yeux sont noirs, petits, vifs et mobiles. Elle a une bouche voluptueuse, une voix aguicheuse, d'une étrange sourdine. Elle parle vite, sur un ton autoritaire, en s'emmêlant dans les mots, et elle adopte facilement un rictus méprisant, comme ceci. »
Ennelle fit une horrible grimace en remontant ses lèvres pour pointer en galoche son menton mignon. Tout aussitôt, elle se mit à rire, espiègle.
« Malgré ses nombreux déguisements (de femme de ménage, de magde en voyage, de bourgeoise de Canémo, etc.) elle ne peut renoncer à porter de grands colliers de glossules roses.
— Merci de tous ces renseignements, Ennelle, ils pourraient se révéler précieux, si l'ambiance du palais est aussi inquiétante que vous le suggérez. »
Ennelle haussa les épaules et s'éloigna, rangeant son tandoran dans une grande sacoche de toile.
« Je ne crois pas que vous risquiez grand-chose comme étranger. Mais les gens de la haute compagnie voudront certainement en savoir plus sur vous et votre pays. Dites en assez, mais pas trop... Adieu !
— Adieu...
— Ou plutôt au revoir... Car sur Guama, on se revoit souvent plus tôt qu'on ne le croit. »

Ennelle se retourna, souriante, et esquissa un pas de danse avant de disparaître derrière les brusilles sèches de la ville éteinte.
Tavalo piaffa et hennit, quelque part au delà du bosquet, pour se rappeler à son maître.








XII.
L’antre de Mungabor



Comme la selle d’un chameau se tient en équilibre sur l’échine étroite de l’animal, le palais du gouverneur couronnait la colline, mangée par les falaises de la côte Nord. Un réseau de murailles déclives quadrillait les sommets et les cols, arpentées par de vigilantes patrouilles de soldats en tuniques vert-de-gris.
Du côté sud, l'éminence se dégradait en blocaille de roches géantes, coupées par les gorges du Ru Fou. Cette rivière capricieuse descendait d'un chapelet de lacs sur les pentes du Wino, et formait, en contournant la base du palais, une suite de cascades vertigineuses. Enjambant le Ru Fou, une arcade de roche naturelle avait été creusée, à l'intérieur de laquelle un escalier de pierre montait vers le château sans sortir d'un boyau oblique. Mais il fallait d'abord passer les contrôles. Ils se déroulaient dans une pièce froide, creusée dans le pied rocheux. La garde gouvernorale composée de grands gabarits cuirassés, sinistres et rogues y vérifiait vos références, et il ne valait mieux pas être invité à un "entretien approfondi" dans un sous-sol obscur.

La compagnie de Phial était attendue, et nulle difficulté ne fut faite à aucun de ses membres. Le chef de la garde expliqua brièvement à Phial où ses amis seraient logés pendant les conférences auxquelles il devrait assister.
« Quant à vous, Signour, fit-il d'une voix à peine courtoise, son Excellence vous attend au rapport aussitôt qu'il vous conviendra. »
Tirant les montures derrière elle, la petite troupe passa les portes de fer. Elle s'engagea sur la pente raide aux gradins inégaux, plongée dans une pénombre que perçait de loin en loin la faible lumière de pierres irradiantes.
Les yeux s'accoutumant, on distinguait des guérites creusées dans les piliers qui soutenaient le milieu du passage. Des gardes aussi immobiles que des statues, y surveillaient la progression des invités. La plupart des gens, impressionnés par le décor écrasant, montaient et descendaient en silence, ou chuchotaient respectueusement, comme la foule d'une basilique.
« On dirait des singes Sufiak qui surveillent leur forêt depuis leurs trous d'arbres, fit Païcou d'une voix assez forte pour résonner sous les arcades.
— Chht ! le tança Pimlic, vert de peur.
— Eh, mon ami, aucune loi ne nous interdit de dire nos opinions, continua Païcou, très décontracté, voire provocateur.
— Mm, dit Phial en se retournant vers le jeune Indien, on voit, jeune homme, que vous ignorez tout du pouvoir.
— Le pouvoir ? fit Païcou, qu'est-ce que cet animal ? Nous ne l'avons pas sur le Rio Milpa... »
Le jeune Aruyambi continua ainsi, de sarcasme en quolibet. Des passants interdits le regardaient, les yeux ronds. Certains serraient leurs enfants contre eux, pour les protéger du malheur qu'attirerait certainement ce fou. Rien ne se passa. L'escorte de Phial était sans doute d'un rang trop élevé pour être punie d'incartades infantiles. Toutefois Phial ne doutait pas un instant qu'une remarque acide sur les "Sauvages" lui serait servie au cours d'une réunion, par un conseiller bien en cour. Histoire de rappeler que, du haut de sa magnanimité, le ministère de son Excellence prenait connaissance du moindre événement.
Une centaine de mètres plus haut, le tunnel débouchait sur une place pavée, souvent couverte de verglas, ce qui étonnait plus d'un visiteur, peu au fait des phénomènes climatiques de l'île. La place dite de l'Échange était entourée d'arcades où nichaient de nombreuses boutiques surmontées de leur entrepôt. Chaque comptoir recevait des marchandises d'un genre défini, la plupart du temps perçues au titre de l'impôt, et parfois échangées contre de la monnaie locale, battue par la trésorerie du palais. Une placette attenante, coincée entre deux puissantes tours, donnait sur les hostelleries et les tavernes où étaient accueillis —à leurs frais— marchands, diplomates et requérants.
Malgré leur sourire commerçant, les hôteliers étaient des membres actifs de la police de Mungabor, et Phial avait mis ses compagnons en garde contre tout propos critique, même humoristique.
Pour parvenir à leur gîte, les hôtes de marque —catégorie à laquelle appartenaient nos amis— devaient encore passer la poterne intérieure, grimper plusieurs étages de ruelles en lacets, toutes occupées par les casernes, et déboucher sur une plate-forme plantée d'arbres, donnant sur la falaise.
Autant la place de l'Échange, surplombant les gouffres du Ru Fou, était froide et humide, autant la promenade de la place Haute était-elle nimbée de tiédeur, comme si l'on avait changé de pays en montant encore quelques centaines de marches. Une grande maison crépie à la chaux attendait les voyageurs : la "Taverne de Clotone". C'est là que mes compatriotes devraient dormir, et que Pimlic et Jean devraient aussi loger. Seuls Phial et Augustin étaient priés de se rendre au palais lui-même, situé plus haut, et qui ressemblait à un fort espagnol, tout en chicanes basses, sauf, en son centre : un puissant bâtiment carré qui dominait tout le massif.



°
° °



Profitant du bref moment où ils furent laissés seuls pour délester leurs montures de leurs affaires personnelles, Augustin fit part de ses inquiétudes à Phial :
« Ne trouvez-vous pas gênant d'être ainsi séparés, en cas de coup dur ?
— Je ne crois pas que ce soient là des mesures qui nous concernent particulièrement, fit le Signour de Michemin. Hélas, il en va toujours ainsi, car Mungabor est d'une méfiance maladive.
Je suis persuadé que vos quartiers seront assez éloignés des miens, mais ne vous inquiétez pas : je saurai où vous avez été installé, et nous ne perdrons pas le contact.
— Vous me rassurez à peine.
— Ah, Augustin, un dernier mot avant que je ne sois enlevé auprès du chef suprême... Un émissaire venant de ma part frappera à votre porte quatre coups courts et un long... D'accord ?
— Quel mystère ! Je m'en remets à vous... »
Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Des soldats d'un style plus raffiné, à l'uniforme noir et à la collerette blanche se présentèrent aux portes de l'écurie, et se déployèrent comme pour en barrer l'issue. Ouvrant les rangs, leur officier, un homme dans la quarantaine, au visage constellé de taches de rousseur, vint saluer Phial.
« Bonjour, Monsignour, nous vous escortons à vos appartements...
— Bonjour, Latourrette, comment vous portez-vous ? demanda Phial avec bonne humeur.
— Moi, çà peut aller, dit l'homme, mais mes articulations souffrent d'aller et venir entre le froid et le chaud...
— Ah, je vous plains, mon bon », fit Phial en clignant de l'oeil en direction d'Augustin.
L'officier continua à se plaindre, tout en manipulant les nombreux jeux de clef des grilles d'entrée. De couloir en douve et d'escalier en passerelle, il ouvrait les portes devant les deux visiteurs, tandis que le groupe des soldats silencieux fermait la marche, les enveloppant de manière si compacte qu'Augustin avait du mal à observer les détails du labyrinthe qu'ils traversaient.
Ils parvinrent enfin dans un jardin bien taillé, au fond duquel se dressait une façade ornementée, aux colonnades doriques raffinées. Un passage sans grilles s'y ouvrait, donnant sur une entrée majestueuse, et, plus loin, sur un patio carré, dont l'ouverture vers le ciel était rétrécie par de vastes toitures en surplomb, soutenues par des poutres d'ébène sculptées .
« Voici votre chambre, annonça Latourrette à Augustin en désignant une étroite porte noire aux reliefs gothiques.
— Et en voici la clef, ajouta-t-il. L'on vous y servira les repas et tout ce que vous pourrez désirer. Vous avez le loisir d'aller et venir à votre guise dans les espaces ouverts, et je vous conseille de vous rendre ce soir aux grandes salles de la façade Nord, où ont lieu les réceptions ordinaires de cette semaine. Souhaitez-vous qu'un page vous soit confié, qui pourrait vous servir de guide ?
— Je ne sais pas, dit Augustin, perplexe.
— Ne vous sentez pas gêné de refuser, cher Monsieur, dit le chef de la garde. Nous ne voulons vous imposer aucune présence indiscrète. D'ailleurs, ajouta-t-il sur un ton léger, son Excellence le gouverneur est généralement bien informée. Point n'est besoin d'en rajouter. N'est-ce pas mes amis ? »
Les soldats interpellés eurent un rire forcé; Augustin crut les voir blêmir, leurs regards attirés vers l'extrémité du couloir. Mais il n'y avait personne dans l'ombre des agras nains du jardin suspendu.
« Eh bien, à plus tard, dit Phial en serrant la main d'Augustin. Amusez-vous sans réserve, tandis que je subis ces corvées protocolaires ! »
Latourrette renchérit aussitôt :
« Monsignour a raison de se plaindre ! Quel sacerdoce que le devoir politique sur cette île ! C'est ce que dit toujours notre Gouverneur...
— Et notre gouverneur a toujours raison.
— Je vous précède, Monsignour.
— je n'en ferai rien... »
Augustin sourit en regardant le groupe s'éloigner, se berçant de politesses à l'insignifiance palpable. N'affirmaient-elles pas à qui était chargé de l'entendre, à l'autre extrémité de quelque tube d'écoute, que rien de sérieux n'était à dire en ces lieux, sous peine de danger mortel ?
Augustin fit le tour de sa belle chambre aux tentures de soie et aux meubles étirés en hauteur. Puis il se jeta sur le lit à baldaquin, et se dit qu'il devrait rester éveillé. Il s'endormit aussitôt.
Quand il se réveilla, la nuit était tombée. Il sortit sur le balcon, vertigineusement accroché à la paroi Nord et admira le ciel étoilé, encore clair vers l'Ouest. En se penchant, il ne distinguait rien au dessous de lui, mais le son régulier qui s'élevait de l'abîme évoquait le ressac. La mer, au pied de la falaise. Aucune chance de s'échapper par là. En revanche, sur la gauche, le retour du balcon empiétait sur la façade occidentale, enveloppant un moëllon en saillie, dont les jumeaux s’espaçaient à intervalles d’un mètre, jusqu'au jardin bien dessiné. En cas d'urgence, il pourrait peut-être en user comme d'échelons.
Le regard du jeune homme courut au delà de la rambarde extérieure du parc. Au delà, il ne voyait que l'arête du toit de l'auberge de Clotone, faiblement éclairée par des pierres luminescentes. Mais que de circuits compliqués pour parcourir l'espace entre le jardin et l'auberge ! Pour rejoindre ses amis, une solution aérienne serait sans doute plus aisée.
On frappa à la porte. Deux coups seulement. Augustin alla ouvrir et trouva devant lui un valet de douze ou treize ans, aux immenses yeux en amandes, et dont la profonde révérence réduisit la taille à bien peu de chose .
« Bonsoir, Monsieur, fit le petit bonhomme d'une voix flûtée, je vous informe que la fête d'Aran (Mardi) se déroule en ce moment dans les salons de la réception ordinaire. Son excellentissime Borach Maïch, notre chère Gouvernoresse, vous adresse ses salutations et vous invite chaleureusement à vous y rendre. »
A mesure qu’il dévidait son discours, Augustin se rendit compte qu'il ne s'agissait pas du tout d'un enfant, mais d'un jeune adulte nain.
« Volontiers, je vous demande quelques instants, afin de me rendre présentable.
—Prenez tout votre temps, fit le Nain. La fête ne commencera pas vraiment avant deux heures. Elle durera toute la nuit...
— Et c'est tous les jours comme cela ?
—Oui, sauf lors des fêtes extraordinaires, pour la visite de personnages d'Etat, car elles ont lieu dans le grand salon occidental. Et bien sûr, sauf Jiovalan et Thecuman, qui sont nos jours de repos.
— Ah...
— Monsieur, puis-je vous demander de porter ceci ? »
Le petit valet tendait à Augustin un masque noir de jais, surmonté d'ailes de corbeau.
« C'est un bal masqué ?
— Toutes nos fêtes sont masquées, notre Gouverneur l'exige , fit le Nain, étonné qu'Augustin ne sache pas ce fait élémentaire.
— Bien , donnez moi le masque. »

Les salons des fêtes Ordinaires étaient situés au même niveau que la chambre d'Augustin, bien après l'atrium. De longues tables nappées étaient dressées contre un mur, garnies de mets variés et de carafes multicolores. Un orchestre installé sous un dais de bois jouait, dans le plus profond ennui, des airs protocolaires.
Des groupes de personnes masquées s'étaient formés ici et là, perdus dans l'immensité réfractée par de hautes glaces, et multipliée par les piliers en quinconce. Augustin s'avança, désoeuvré, grappillant de petites choses comestibles, puis il s'assit sur un banc doré, et regarda les gens qui entraient, de plus en plus nombreux.
Il se demandait s'il saurait reconnaître sous leurs masques Borach Maïch ou même Sariella, la soeur de la danseuse au tandoran. Mais personne ne répondait au signalement des deux femmes, car les présentes semblaient être fort âgées, peut-être les épouses d'officiers en retraite.
Augustin s'aperçut d'un détail amusant : de son banc, en s'asseyant d'une certaine manière, on pouvait suivre ce que se disaient à voix basse deux vieux hommes en frac, assis sur un banc symétrique de l'autre côté du salon, et qui semblaient, d'après leurs dires, être bibliothécaires au palais. Le jeune homme occupait-il une place dédiée à l’espionnage de la cour, ou cette particularité phonique était-elle un pur hasard ?
Il n'eut pas le temps de s'interroger d'avantage. Un brouhaha se fit entendre près des portes, et les laquais se figèrent au garde-à-vous, tandis qu’un bouquet de personnalités aux vêtements et aux masques opulents faisaient leur entrée.
Une petite foule se rassembla aussitôt sur le parcours des nouveaux venus, mais sans dépasser une certaine limite symbolique. L'attention semblait surtout polarisée par un petit homme aux cheveux blancs et au masque d'or, plutôt bien en chair, qui précédait plusieurs personnages aux riches vêtures. Il était lui-même drapé d' une tunique de soie émeraude aux mille reflets, tandis que des dizaines de gemmes épinglés sur le côté droit de sa poitrine chatoyaient, telles de minuscules décorations.
Augustin sut que c'était Mungabor. Puis il vit Phial, sur sa gauche. Il avait failli ne pas reconnaître le signour de Michemin, non pas à cause de son masque qui ne cachait rien de son nez altier ni de ses tristes cheveux noirs, mais parce que son pourpoint de paillettes crème jurait complètement avec sa personnalité habituelle, plus à l'aise dans un justaucorps de cuir crasseux. Augustin se retint de pouffer.
Il s'attarda sur un personnage massif et carré à la barbe rousse, dont l'allure lui disait quelque chose. C'était le capitaine Morhol qui dirigeait l'escorte venue les tirer des griffes des Mortanglars.
Personne d'autre ne lui était connu. Le regard d'Augustin flotta, puis revint sur quelque chose de très inquiétant : près du buffet, sifflant un verre de breuvage rose, il y avait un homme en noir portant non pas un loup de fantaisie, mais bien... le casque si particulier de l'agresseur de Nadja Benjou.
Une sueur froide envahit le jeune homme. Il prit les devants, se leva et s'approcha du personnage, faisant mine de se servir une assiette de viandes. Se rapprochant encore, il croisa son regard. L'autre, indifférent, ne le soutint pas. Augustin avait maintenant la certitude que ce n'était pas Nardor Botulis. Mais l'uniforme était le même, et le casque d'un modèle proche, en version d’apparat. Il faudrait en savoir plus sur l’ordre militaire auquel appartenait son propriétaire. Sans doute le même que celui du tueur lancé aux trousses de le belle Nadja .

Les yeux prolongés par deux ailes de tourterelle bleues, une jeune femme aux longs cheveux bruns était paisiblement installée à côté de la coupe de caviar doré. Elle en dégustait une petite assiette à la cuiller. Amusé, Augustin lui demanda si c'était bon, et ne s'attira aucune réponse, sinon un regard profond, un peu étonné. Elle se détourna et se leva immédiatement pour accueillir Mungabor qui venait vers elle. Il la prit familièrement par le bras et lui glissa quelques mots à l'oreille. Elle acquiesça avec empressement, prit le pli qu'il lui tendait discrètement et le fit disparaître dans son corsage. Puis elle disparut par une porte cachée dans un élément de bibliothèque murale.
Quelques instants plus tard, elle revint et se tenant dans l'embrasure, elle souleva son masque pour essuyer son visage éprouvé par la chaleur de l'action.
Aussitôt, la description de sa soeur par Ennelle, la danseuse de la Roposa, revinrent à la mémoire d’Augustin :
« Une jolie brune avec de longs cils, le nez un peu rond, brillant, un long cou de cygne... Son visage est souvent triste. Ses oreilles sont percées de glossules d'argent, et elle porte les cheveux longs tombant sur les épaules, à la mode de Sanabille. »
C'était sûrement Sariella...
Il s'approcha vivement d'elle.
« Encore vous ? fit la jeune femme inquiète, je suis occupée, vous....
— Sariella ?
— Oui, fit l'intéressée, surprise, comment le savez-vous ? Elle fronçait les sourcils, cherchant à saisir ses traits sous son masque corbeau. Est-ce que je vous connais ?
— Non, mais votre soeur Ennelle m'a parlé de vous. »
Elle porta sa main à son coeur.
« Ennelle ! çà alors... Comment va-t-elle ?
— Elle danse à merveille.
— Oui, c'est la plus grande danseuse du clan... Mais, se reprit-elle, comment la connaissez vous ?
— Nous nous sommes rencontrés à Pathiol et nous avons eu une grande conversation... Elle a appris que je devais venir ici avec mon ami Phial d'Atoy, et ...
— Alors c'est vous le jeune homme d'Outremonde ? J'aurais dû m'en douter... »
Elle soupira :
« Ce palais n'est pas un endroit pour vous... et Phial ne peut guère vous être utile en ce moment. Il a trop à faire pour éviter d'être piégé par Mungabor.
Elle regarda à droite et à gauche, avant de continuer à voix basse.
« Il y a de l'orage dans l'air. Quelque chose se prépare. Je ne voudrais pas être là quand la colère du Gouverneur va s'abattre... Mais venez par ici. »
Sariella entraîna Augustin à l'abri des regards, dans un boudoir aux murs peints de scènes champêtres, arrangées en trompe-l'oeil autour d'une vraie fontaine.
« J'ai très peu de temps. Le grand homme est en conférence avec de mystérieux plénipotentiaires, mais je dois le rejoindre d'ici une ou deux minutes. Je lui sers de factotum, vous savez. Beaucoup de messages passent par moi. Je n'ai encore pas compris pourquoi il m'accordait tant de confiance...
— Vous en montrez-vous digne ?
— Hélas oui... Jamais je ne regarde le contenu des billets; je connais trop le prix à payer pour les indiscrétions les plus bénignes.
— Peut-être Mungabor sait-il que vous êtes capable de résister à la curiosité...
— Non... il me laisse souvent entendre de quoi il s'agit, pour que je puisse prendre langue utilement avec le correspondant, sans toutefois me confier des fonctions diplomatiques. Je pense qu'il ne fait passer par moi que certaines choses plutôt anodines, comme s'il voulait qu'on sache, du côté des gens auxquels je suis liée, c'est-à-dire la classe noble de Sanabille, qu'il se comporte correctement en affaires.
— Votre jugement, je veux dire, celui de Sanabille, est-il donc si important pour Mungabor ?
— Oui et non. En un sens, il s'en fiche, car Sanabille n'est qu'une petite île sans importance. Mais de l'autre, c'est la résidence d'un personnage redoutable, que nombre de gens avertis considèrent comme le véritable maître de tout l'archipel : Savroun le long. On le nomme aussi le Signour des Morts...
— Pardonnez-moi si je vous pose la question qui me brûle les lèvres.
— Faites donc, ami.
— Avez-vous effectivement un lien avec ce Signour... des Morts ?
— Personne n'est lié avec Savroun. C'est un être solitaire qui vit retiré dans des montagnes inhospitalières, et sans aucun rapport avec les populations de Sanabille. Mungabor entretient des illusions à ce sujet. Et je dois dire que je laisse planer le doute, car, sans cela, j'aurais fini depuis longtemps dans une oubliette ou au fond d'un gouffre.
— La vie semble bien difficile dans ce palais.
— Oui, et je vais vous laisser, pour continuer à vivre...
— Pourquoi restez-vous, Sariella ?
—Ce serait trop long à vous expliquer. Disons que Mungabor, malgré toute son inhumanité, a su, il y a longtemps, m'intéresser... à l'être fragile qui est en lui. Depuis, nos sentiments se sont beaucoup affaiblis. Mais... »
Elle soupira et fit un geste évoquant la fatalité.
« Si vous avez besoin de quelque chose, jeune étranger, n'hésitez pas à me le demander. »
Elle s'éclipsa, légère et triste.


Augustin déambulait dans les salons, arpentait les corridors, et regardait distraitement les tableaux posés sur la soie tendue des parois.
Il y avait beaucoup de scènes mythiques sur la guerre entre Phrisogeois et Charbiniots. Les premiers étaient représentés en vêtements fins et dans des décors urbains somptueux, les seconds étaient figurés comme des rustres farouches, aux armures maculées de sang. D'autres oeuvres montraient les exploits de héros, le cou toujours orné d'un torque d'or à pierre violette. Dans plusieurs scènes, les héros étaient unis à de belles jeunes filles voilées, au milieu d'un choeur de femmes encapuchonnées de gris. L'idylle était consacrée près d'un autel aux formes primitives, sous l'égide d'un vieillard de haute taille escorté de deux acolytes.
Une majorité de toiles était consacrée à un thème violent : la capture, au milieu de sombres forêts, de créatures anthropoïdes monstrueuses, ressemblant, en bien plus grand, au Thrombe des marais de Mortangle. Un autre genre favori était la course de Braques, imaginée de manière lyrique, le plus souvent par une suite de petits cadres marquant les stations successives de la compétition. Augustin éprouva un frisson rétrospectif, mais il s'amusa des situations critiques ou grotesques où les artistes se plaisaient à placer les concurrents malheureux.
Plus fastidieuses étaient, dans certains couloirs latéraux, les longues séries de portraits des célébrités passées de l'archipel. Sur les plaques de bois doré qui identifiaient les personnages, on pouvait lire des noms et des qualités, associées à des dates de naissance et de mort.
Il y avait trois genres de plaques : les grandes ovales, étaient réservées aux "Empereurs de Longuor", titre ancien qui semblait avoir disparu depuis longtemps. Les petites carrées étaient attribuées aux "Villacopes", dont Augustin avait appris de Phial qu'ils étaient les grands administrateurs de l'Archipel. Enfin, les médaillons octogonaux désignaient les "Protomes Minusaï", titres curieux que le jeune homme ne réussit pas à clairement situer (peut-être une expression créole pour parler des "premiers ministres ?").

La série des empereurs attira son attention. On y trouvait des noms étranges, comme Flangron Nardolé II et III, ou Zigmon Nardolé, Walbon Mungar, ElwoIin Fich’eac; ou encore Myriapous Fich’eac. La plupart de ces gens avaient régné plus de six ans, et la dynastie des Nardolé était restée un demi-siècle au pouvoir.
Grâce à l'une des plaques où les dates étaient indiquées sous le double registre de la datation Guamaaise et du calendrier chrétien, Augustin put reconstituer l'époque des "empereurs": 520-599, soit 1662-1741. Au passage, Augustin se promit de demander à Phial à quel événement correspondait l'année zéro, soit 1142 de l'ère chrétienne, au plus fort des croisades franques en Orient.
La liste des Villacopes, bien rangés dans l'ordre diachronique ne commençait qu'en 605. Peut-être une période révolutionnaire s'était-elle intercalée entre le régime des empereurs et celui du Villacopat ? Toujours est-il que celui-ci semblait avoir été inauguré par un certain Lantin Braightch qui gouverna dix ans, jusqu'en 615 (soit 1747-1757), suivi de Léonoros Dyocard (trois ans : 1757-1759 ). Le suivant ne prit le relais qu'en 1767, et Augustin se demanda ce qui s'était passé entre temps, jusqu'à ce qu'il découvre que la liste des Protomes Minusaï comblait les interstices : il s'agissait donc bien de gouvernants, mais dotés d'un statut différent. Le jeune homme put ainsi reconstituer la collection des maîtres officiels de l'archipel depuis plus d'un siècle :

Vienèse Milone , Villacope (1759 -767)
Hontard Sixtuffe, minus (1767-1771)
Sokalitos de Solidos , minus, (1771-1782)
Berto Sigmarin, Villacope (1783)
Constantinos Praximard, minus (1783-1798 )
Chrisdouiche et Aniatelle Praximard, pseudo-villacopes (1798-1799)
Léole Molineaux, Villacope (1799 -815)
Mardon Supiard, minus (1815-1817)
Audoin Walpipe , Villacope 1817 -1825))
Troupol Durauburnes, minus, (1825 -1828)
Philon Poutiargues , Villacope (1828 -1832)
Alan Mockepetiot, minus (1832 -1838)
Nibard Utilon, Villacope, (1838 - 1840)
Sapient Trodon, minus, (1840-1850)
Phingel Magdaz ; minus (1850-1859)
Lucien Moutard, Villacope, (1859 -1867)
Mulibron Ortiflan (1867-....)
Il n'y avait eu aucun Minus depuis 23 ans, et le dernier Villacope paraissait encore en exercice. Il bénéficiait d'un tableau plus grand que les autres, et situé, seul, au milieu d'un mur. Il s'agissait d'un homme replet, au teint aussi fleuri que son nom, et qui régnait, semblait-il depuis 15 ans, ce qui était fort long à l'aune des durées moyennes. Etait-ce là le signe d'un blocage des institutions ? s'interrogea Augustin. Y avait-il entre Minusaï et Villacopes une sorte d'alternance qui aurait été arrêtée, entraînant une crise dont résonnerait le palais de Mungabor ?
Autant d'énigmes qu'il comptait résoudre tôt ou tard, moins par intérêt passionné pour la vie politique des Guamais, que pour éviter, dans l'avenir, de commettre des impairs et de rendre plus difficile la progression de sa propre quête.

Augustin revint près de la porte du premier salon, et faillit heurter deux hommes en grande conversation. Il s'excusa, puis réalisa subitement que ces deux hommes étaient le rouquin barbu Morhol, et le “collègue” de Nardor Botulis.
Comment revenir en arrière et saisir ce qu'ils disaient ? Les interlocuteurs semblaient trop circonspects pour qu'il fût possible de rester dans leur voisinage.
Augustin se faufila près du buffet où Sariella était de nouveau assise, dégustant le caviar doré d'un air boudeur.
« Sariella, chuchota-t-il, en se penchant pour se servir un verre d'annelle au phluge... Pouvez-vous me rendre un service ? »
La jeune femme suspendit la cuiller, semblant la considérer avec intérêt.
« Dites toujours...
— Vous voyez l'homme en noir et le grand soldat au coin de la porte, là bas ?
— Oui, je vois l'émissaire zwölle, et çà me fait des frissons d'horreur, rien que de le voir... J'espère que...
— Ecoutez, même si ça vous coûte, pourriez-vous trouver un truc pour amener ces deux personnages à s'asseoir sur le banc doré, à côté du buffet des gâteaux, vous voyez ?
— Oui, mais...
—Le temps presse et cela peut être important. Pensez-vous pouvoir trouver quelque chose ?
— Oui, soupira Sariella en se levant, on va essayer...
— Faites en sorte qu'ils reprennent leur discussion là-bas, et qu'ils y restent.
—Je ne vous garantis rien, dit la jeune femme d'une voix douce et lasse.
— Merci encore. »
Augustin, l'air dégagé, se déplaça le verre à la main jusqu'au banc "des écoutes", qu'il avait découvert au début de la soirée.
« Sacremiole de bouzic ! » jura-t-il en constatant que le banc était occupé par deux gandins en train de roucouler. Il n'hésita pas, et fit tomber le contenu de son verre sur le pourpoint jaune pâle de l'un des tourtereaux.
« Fizz ! dit le blanc-bec, vous m'avez tout taché ! Une veste taillée d'hier, au prix de quinze mille Fufes...
— Mille excuses, cher Monsieur, je suis impardonnable.
— Mais j'ai tout vu, vous l'avez fait exprès, se récria son ami d'une voix stridente.
— Chht ! du calme, gronda Augustin, et, aussitôt il reprit sa voix la plus suave : si vous accompagnez tout de suite votre ami aux vasques et que vous demandez au valet du sel, vous pourrez certainement dissoudre la tache.
— Vous croyez ? demanda l'entaché.
— Oui, c'est une recette très efficace de ma mère.
— Bon j'y vais, tu viens mon Jasbinet ?
— Non, je t'attends ici...
— Mais enfin, tu n'es pas solidaire de mon malheur ?
— Si, enfin...
— Vous ne serez pas trop de deux, pour laver et saler votre veste, Monsieur, si vous m'en croyez, car tout est une question de temps : encore une ou deux minutes et l'empreinte deviendra indélébile.
— Oh, bon, viens donc vite, Jasbin.
— Oui, mon triquet ! Parce que je t'aime... »
La place était libre. Augustin s'y jeta, scrutant aussitôt le banc situé en vis-à-vis, à trente mètres. Par miracle, ses deux "proies" étaient déjà assises, devisant avec animation. Comment Sariella les avait-elle convaincues ?
Pour se donner une contenance, il sortit son carnet et fit mine de croquer le tableau inscrit dans le lambris au dessus de lui, chose assez dangereuse, d'ailleurs, car il risquait d'attirer le genre de curieux qui viennent toujours se pencher au dessus de l'épaule d'un dessinateur.
Le Zwölle vêtu de noir parlait très vite, d'une voix sourde qui interdit assez longtemps à Augustin de saisir le sens de ses paroles. Puis quelques bribes lui parvinrent, plus clairement.
« ...imprudent... Ces gens ont l'habitude d'avoir raison... leur morgue est trop grande. Il a cru que personne ne s'intéresserait à leur conversation, que personne parmi ces paysans et ces marins minables ne le reconnaîtrait.
— Mais qu'est-ce qui vous autorise à dire que ...? fit la voix froide de Morhol, qui se perdit ensuite derrière un brouhaha.
— Je vous dis que nous avons des informations précises. La conversation a été surprise, il n'y a aucun doute. Nous savons même par qui...
— Mais alors, tout va bien !
— Pas du tout, car il y a eu un couac, fit l'homme en noir .
— Vous voulez dire, dit Morhol ironiquement, que votre petite organisation s'est révélée faillible ?
— Ne vous moquez pas, c'est inutile. Le hasard existe... Un concours de circonstances peut ridiculiser les plus intelligents... Enfin bref, nous avons pour le moment perdu la trace de...
— Mais c'est extrêmement dangereux », s'écria Morhol, se contenant aussitôt, pour regarder autour de lui. N'ayant pas repéré Augustin à demi-caché par un pilier, il continua à voix basse :
« Vous rendez-vous compte, si le... le témoin parvient à livrer ses informations à qui de droit ?
— Ou à la presse...
—Oh la presse ! fit Morhol avec impatience, aucune importance, nous la contrôlons...
— Vous êtes sûr ? Nous avons des raisons de croire que ce n'est pas tout-à-fait vrai...
— Vous ne faites pas confiance à la Famille ?
— Bien sûr que si, fit le Zwölle noir, une confiance totale... Mais il y a d'autres forces en action, vous savez...
— Oui, je sais.
— Il y a même des gens qui travaillent avec nous, enfin, des factions, qui ne sont pas très sûres... Je vous recommande d'être prudents.
— C'est cela que vous aviez à me dire ?
—Oui, redoublez vos précautions avec toutes les rumeurs. Filtrez la presse avec la plus grande attention...
— Bon, d'accord, on le fera. C'est tout ?
— Autre chose. Désormais, ne vous adressez qu'à nous, par le canal direct.
— Ce n'est pas une autre imprudence, çà ?
— Non, car nous avons des raisons de penser que...
— Des traîtres, déjà ? vous vous noyez dans la méfiance...
— Puis-je compter sur vous ?
— Oui » assura Morhol qui se leva et s'éloigna rapidement.

La discussion laissait Augustin pensif. Quand l'homme en noir avait fait allusion à un fugitif détenant des informations, il avait aussitôt pensé à Nadja Benjou, et il avait serré contre lui le petit sac de toile qu'elle lui avait remis et qu'il s'était juré de transporter à son destinataire, sur Clotone.
Si ces gens semblaient aussi décidés à récupérer ce que Nadja portait, et qu'ils avaient vent de son propre rôle, il serait bientôt également un fugitif... songea-t-il. Il pourrait certes jeter le paquet du mur de la terrasse, mais les autres, sachant qu'il avait parlé à Nadja, le feraient sans doute torturer. Il ne savait rien, mais eux ne le savaient pas.
Dans ces conditions, pourquoi ne pas regarder l'intérieur du paquet ? se demanda Augustin. N'était-il pas désormais assez impliqué dans l'affaire ? Il valait mieux ne pas mourir idiot, et des informations utiles pourraient l'aider à manoeuvrer. Cependant...
Contrarié, Augustin se leva et sortit sur la terrasse où soufflait une brise chaude. Sariella y cheminait un peu plus loin, en compagnie d'une femme blonde aux grands gestes autoritaires : sans doute Borach Maïch, l’épouse du Gouverneur. Le jeune homme s'éloigna derrière les bosquets taillés, où s'abritaient quelques couples d'amoureux. Il s'approcha d'un pavillon aux hautes fenêtres et y jeta un clin d'oeil distrait.
Un lit doré trônait au milieu de la pièce et, à la surprise d'Augustin, il lui apparut qu'il était occupé par... une jeune fille endormie, au visage d'ange. Il la contempla un moment sans qu'elle ne remue un cil. Seul le drap recouvrant sa poitrine était animé d'un soupçon de vie.
« Etrange, n'est-cepas ? »
Augustin sursauta. Il n'avait pas entendu venir le soldat au col immaculé qu'il reconnut aussitôt :
« Latourrette !...Vous m'avez fait peur.
— Vous ne devez pas être inquiet, Monsignour ! Si l'on ne vous reproche rien, vous ne courez aucun risque...
— Ah... Tant mieux... mais...
— Vous souhaitez sans doute savoir qui est cette jeune personne ?
— Euh, oui..
— C'est la Princesse qui Songe... La petite soeur de notre Gouverneur. Elle a eu un accident de cheval il y a douze ans, et ne s'est jamais réveillée. Elle est cependant demeurée en vie, et Mungabor, qui l'adorait, l'a fait mettre en cette chambre, dans l'espoir qu'un jour...
— Elle ne se réveille... çà me rappelle un conte.
— Hélas, je crois savoir que sa pensée est abolie. Elle ne sait plus que respirer très doucement, et elle est nourrie par les tuyaux qui percent ses jolis bras. »
La voix de Latourrette semblait empreinte de nostalgie.
« Sans cela, vous auriez tenté de jouer le prince charmant ?
— Peut-être, fit l'officier songeusement. Mais personne n'a le droit d'entrer dans cette pièce. C'est un mausolée.
— Charmant tout de même, dit Augustin, qui pensait que cela n'allait pas avec le style généralement attribué à Mungabor.
— Mais je vous laisse à vos méditations, Monsieur, fit Latourrette se troublant sous ses taches de rousseur.
— Merci. »
Augustin s'approcha du bord de la terrasse et se pencha sur l'obscurité vertigineuse, atténuée au Nord par une luminosité diffuse. Probablement, les lumières de Clotone.
« Finalement, se dit-il, je n'étudierai pas le contenu du paquet de Nadja. Je ne vais pas me laisser impressionner par deux ou trois ferailleurs casqués... S'ils veulent jouer, jouons ! »
Le jeune homme se rendit alors compte que Latourrette, qui était encore en contemplation devant la princesse dormante, devait être normalement en faction devant l'escalier entouré de fers forgés, qui, c'était probable, montait aux quartiers privés du gouverneur. Se demandant quelle folie le prenait, il profita de l'inattention de l'officier, et contourna le pavillon. La voie était libre, et il grimpa silencieusement les marches de fer.
Il parlerait au gouverneur !



°
° °



Mungabor lui-même n’occupait que la partie supérieure du palais, le cube massif où se trouvait la grande salle du conseil. Ses appartements privés se situaient sur la toiture même, vaste surface dallée de marbre rose sur laquelle on avait planté des jardins aux essences plus rares qu'aux étages inférieurs. Non loin du dôme qui émergeait d'une chapelle, un étang avait été creusé dans la pierre d’un unique rocher, encastré au mitan de la terrasse. Son eau pure et tranquille s'écoulait comme celle d’un lac naturel, sa machinerie habilement dissimulée dans un bouquet d’ajoncs.
Des bâtiments au crépi clair et aux toits de tuiles émaillées, étaient édifiés ici et là. Leur modeste apparence cachait leur importante fonction : abriter les divers aspects de la vie compliquée du gouverneur. Chaque maisonnette avait un objet particulier : salon de musique, boudoir pour le confidences politiques, petite salle de douche, chambre à coucher secrète, salle à manger solitaire, salle pour les repas entre amis, logement de la concubine agréée, chambre du mignon, chambre d’amis, appartement d’honneur pour une personnalité voyageant incognito, salon de jeux de hasard, animalerie, orangerie, aquarium, etc... sans parler des postes de la garde du corps, répartis aux quatre coins de la terrasse, ainsi qu’au centre, à l’endroit où l’escalier de fer débouchait de l’étage du dessous, au milieu d'un îlot émergeant de l’étang, au centre de la terrasse.
On ne pouvait sortir de ce lagon central qu’en empruntant une barque, et se sachant observé à travers les bambous et les roseaux de son pourtour. Il suffisait d’un geste mal interprété ou d’un ordre discret pour que le visiteur, devenu persona non grata, soit abattu d'une flèche de curare, lancée par la sarbacane silencieuse de l'Arawak, le tueur mutique dévoué au gouverneur. Que de personnages insignes avaient ainsi disparu, arrivant morts au débarcadère miniature, à l’autre bout du lagon si calme ! Leur corps était aussitôt transféré dans une charmante fermette voisine, et jeté aux murènes de l'aquarium logé dans ses murs. Aussi l’inquiétude étreignait-elle toujours ceux et celles à qui l'insigne honneur était accordé de monter sur la terrasse gouvernorale.
Au détour d'un buisson de lauriers pourpres, Augustin rencontra un bonhomme aux yeux noirs , surmontés d’épais sourcils bruns, contrastant avec le blanc neigeux de sa chevelure clairsemée. Vêtu d'une chemise de grossière toile bleue, le sécateur à la main, il égalisait les feuillages. Augustin s'apprêtait à lui demander où il pourrait trouver le gouverneur, quand le bonhomme aux épaules tombantes se retourna et lui tendit la main :
« Salut , jeune étranger, Phial m’a parlé de vous... Accepterez-vous de boire avec moi un peu d'annelle à la mélisse, de ma récolte personnelle ?
— Avec grand plaisir , vo... votre Excellence, fit Augustin, pour qui l’autorité dans la voix du vieil homme ne faisait pas de doute : c’était Mungabor en personne.
— Vous m’en direz des nouvelles... Venez par ici... »
L'homme dont le nom faisait trembler l’île précéda le jeune homme sur un petit chemin dallé, circulant entre des murets couverts de lierre, descendit quelques marches et disparut sous une cascade de fleurs.
« Baissez la tête, jeune Augustin, les phidianes meurent dès qu’elles sont touchées...
Sous la tonnelle rendue invisible par l’exubérance végétale, se trouvaient deux simples chaises et une table où luisait doucement une carafe ventrue. Mungabor invita son hôte à s’asseoir et lui servit un verre d’un liquide mordoré. Non sans quelque inquiétude, Augustin porta le verre à ses lèvres et aussitôt le parfum enivrant de la mélisse lui emplit les narines.
« Mais goûtez donc, cela ne vous empoisonnera pas, fit le gros homme avec un léger sourire, avant de vider son propre verre d’un trait.
— Ah vieux zigonard que je suis, fit-il en frappant la table, j’ai oublié de trinquer avec vous. Mais qu’à cela ne tienne, je vous souhaite la bienvenue et le plus agréable séjour dans notre archipel enchanté... Vous en garderez, j’en suis sûr, le meilleur souvenir... »
Il se tut. Le sourcil levé, il écarta les feuilles de la tonnelle, comme pour observer quelque chose au dehors. Puis son attention soucieuse se dissipa et son regard sombre et perplexe se reporta sur Augustin.
« Mon brave Phial d’Atoy me dit que vous êtes venu ici par hasard, à l’aventure, porté par le grand courant que seuls les Indiens savent chevaucher...
— Mm, dit Augustin, sentant qu’on attendait de lui confirmation. Je n’aurais jamais cru à l’existence même de votre contrée, si les Aruyambi ne m’y avaient transporté.
— Mais que dit-on dans le grand Monde sur notre archipel sacré ? Croit-on y trouver de l’or ? des perles de glossules ?
— Pas du tout. Seule une poignée d’êtres humains soupçonnent la présence de Guama, et même les plus aventureux des chercheurs d’or n’ont pas eu vent d’une légende vous concernant...
— Alors nous sommes encore à l’abri. Mais pour combien de temps ? soupira le gouverneur en se resservant un verre d'annelle mélissée. Quoiqu’il en soit, vous repartirez bientôt avec les Indiens, n’est-ce-pas ?
— Eh bien, dit Augustin, j’aimerais d’abord visiter votre beau pays, et surtout connaître Clotone, dont on m’a parlé avec admiration...
— Ce n’est pas moi qui m’opposerai à vos projets, jeune homme. Cependant...
— Y voyez vous quelque objection, Votre Excellence ?
— Certes non, mais tenez vous à l’écart des intrigues. Ne vous laissez pas captiver par les histoires où l’on ne manquera pas de vous entraîner... J’ai toute confiance dans le comte de Parinofle, qui est loyal et droit. Mais d’autres personnes rencontrées pourraient, n’en doutez-pas, profiter d’un jeune étranger de passage, lui confier quelque message, ou l’engager dans un commerce inopportun, voyez-vous ? »
La voix un peu grêle était glacée. La figure bonasse aux traits avachis ne trahissait aucun sentiment, aucune curiosité particulière mais Augustin sentit qu’il ne pouvait se permettre aucune erreur.
« Vous avez raison, Monsignour, et je n’ai pas l'intention de m’immiscer dans des affaires qui, à entendre les conversations, m'ont paru bien trop compliquées. Vous n’avez rien à craindre de moi. Je ne suis qu’un passant sans autre ambition que de jouir des beautés du lieu, et de rapporter dans l’autre monde, d’heureuses impressions de voyage. »
Ses épais sourcils froncés de façon dissymétrique, Mungabor écoutait avec attention, semblant guetter une information entre les mots. Il se détendit enfin, et eut un petit rire :
« Mais je ne crains rien de vous, jeune homme. Votre bonne foi rayonne sur votre visage. Et, quand bien-même apprendriez-vous quelque chose sur nos affaires locales, il vous faudrait si longtemps pour en comprendre les enjeux que vous ne seriez pas en mesure d’interférer désagréablement avec nos intérêts. Jouissez donc pleinement de votre séjour parmi nous... »
Cette fois il remplit le verre d’Augustin et trinqua.
« Maintenant je vais vous laisser. Vous pouvez demeurer sur cette terrasse aussi longtemps qu’il vous conviendra. Le salon de musique et la salle à manger vous sont ouverts. Si la compagnie d’une jeune fille vous tente, ajouta le vieil homme en clignant de l’oeil, vous pouvez aussi accéder aux maisons de plaisir, surmontées d’un drapeau de bandes roses. Ne cherchez cependant pas à entrer dans les maisons fermées, car les gardes pourraient mal interpréter vos actes.
— Je n’aurais jamais pris la liberté, Monsignour, de...
— Ah ! Et encore une recommandation : ne permettez à personne de vous approcher en secret pour vous donner un objet ou vous faire porteur d’un message, même si ladite personne vous semble mériter votre entière confiance. Cela vous porterait malheur.
—Nous avons beaucoup d’ennemis fort rusés... » ajouta-t-il en se baissant pour franchir le rideau de feuilles et de fleurs. Puis il disparut et il n’y eut plus que le vent dans les branchages et le caquetage de quelques Kriards fauves, sur le lagon voisin.
Augustin marcha, se laissant porter aux hasard des sentiers et des escaliers. Au loin, beaucoup plus bas, la mer sombre faisait entendre son chant assourdi. Il distinguait mieux maintenant les tours de guet, discrètement camouflées en tonnelles. Ce jardin enchanté était une forteresse, et sa tranquillité était celle de la puissance.
Ses pas le menèrent vers un talus d'herbe circulaire au creux duquel se tenait une chaumière pimpante enveloppée de bambous chantants. Devant la porte vitrée aux motifs compliqués, un gros homme tonsuré était assis sur un banc, lisant un livre.
Il releva la tête à son approche, présentant un visage lisse aux pommettes colorées et des lèvres proéminentes.
« Bonsoir, jeune Signour, cherchez-vous quelque chose ? s’enquit-il d'une voix cordiale.
— Je vous remercie, mais je déambule simplement, admirant la beauté du site.
— Faites. Vous pouvez jeter un coup d'oeil à la bibliothèque du Gouverneur, qui en vaut la peine.
— Ah ?
— Oui, le bibliophile peut y rencontrer de splendides exemplaires d'Atlas Imaginaires Phrisogeois... tout enluminés. Vous intéressez-vous aux livres anciens ?
— A certains d'entre eux... » avança prudemment le garçon.
L'homme se leva et, ayant rajusté son lourd manteau de velours rouge, lui tendit la main .
« Je m'appelle Grodion, apothicaire du palais. Je déserte de temps à autre mon officine pour venir me détendre en lisant. Je suppose que vous êtes le jeune étranger d'Outremonde dont parle la rumeur ?
— Je le suppose aussi.
— Venez, je vais vous montrer la bibliothèque... »

Au delà de la porte, un large escalier de jaspe s'enfonçait dans un espace ouvert. Organisée sur trois étages soutenues par des colonnettes, séparant des alvéoles similaires aux loges d'un théâtre, la bibliothèque semblait bien plus grande à l'intérieur que du dehors.
Il y avait là, derrière des vitres soigneusement closes, deux dizaines de milliers de volumes, répartis dans quelques domaines : l'art militaire, le droit des Iles, la pratique médicale et la cueillette des Simples, le trésor de l'État, la distillation de l'annelle, l'élevage des sarmoiselles voyageuses, la conduite des Thrombes, la construction des traversiers de haute mer, la chasse à l’Immogre, etc. L'attention d'Augustin fut attirée par la rubrique "Arcanes et pouvoirs magiques".
« Ah, dit Grodion suivant son regard, vous aimez les histoires étranges ?
— Je ne déteste pas... dit-il sans trop s'engager.
—Je vous avoue que c'est là une marotte que je partage. Ce dont vous ne vous étonnerez point, car le domaine est tout proche de ma profession, bien que nous-autres apothicaires devions nous garder de toute interférence malencontreuse. Il s'agit au contraire de démêler le légendaire du vrai, pour ne conserver que le second.
— Vous-même, Maître Grodion, croyez-vous à la transmutation du plomb en or ?
— Bien sûr... Les manuels de votre Nicolas Flamel sont étudiés depuis longtemps par les apprentis-mages, dont la pharmacie est une branche. Mais personne n'a le droit de pratiquer l'arcane, en vertu d'un ancien édit protégeant la valeur de la monnaie... Je m'intéresse davantage, je vous l'avoue, à l'élixir de longue vie, qui est l'idéal même de notre activité. Vous voyez là quelques ouvrages fort rares de doctes Chinois ayant atteint la longévité grâce à un pulvérulat aurigène, que nous n'avons jamais réussi à reproduire à Guama. Le produit qui s'en approche le plus donne une colique mémorable, et c'est plutôt ainsi que j'y ai recours, soit en cas de grave constipation, soit pour punir un insolent. »
Augustin eût soudain l'intuition que le vrai métier de Grodion était d'empoisonner au sens propre la vie de ses contemporains, et spécialement de ceux qui n'avaient pas eu l'heur de plaire au gouverneur.
L'autre lut dans ses pensées et sourit.
« La fonction d'apothicaire gouvernoral n'est pas de tout repos, convint-il. Mais il est fort varié, et l'un dans l'autre, le nombre d'êtres que nous aidons à mieux vivre et plus longtemps, l'emporte sur ceux dont nous accélérons la destinée. Je pratique parfois la chirurgie, et ajouta-t-il en baissant la voix, il m'arrive d'étudier l'intérieur de certains cadavres, pour y chercher ce qui sépare la vigueur de l'affaiblissement. J'ai d'ailleurs assez progressé dans la science des organes. Si vous le souhaitez, vous pourriez lire dans cet opuscule, dont je suis l'auteur précisa-t-il fièrement, des suggestions intéressantes sur la glande, également présente dans la carpe, et qui est plus grosse chez les centenaires...
— Vous croyez que la durée de notre vie est réglée par cette glande ?
— Je le crois, mais Mungabor ne veut point me permettre d'ajouter une collection de rats mangeurs de broyats de glandes humaines, à mes instruments de laboratoire. Ce serait pourtant le moyen de vérifier s'ils ne vivraient pas plus longtemps.
— Intéressant, dit Augustin. Et... avez-vous entendu parler du déplacement dans le temps ?
— Non pas vraiment, dit Grodion d'un ton songeur. Il y a une phrase dans le Zohar qui dit que les morts ne tombent pas dans le passé... mais il est difficile de saisir sa signification. Un savant Guamaais, Karool Jion de May, a écrit un livre assez obscur sur "l'Avant, le pendant, l'après et le tout-le-temps". Attendez, il est peut-être par ici....
— Karool Jion de May ? ne put s'empêcher de s'écrier Augustin, mais....
— Vous connaissez cet auteur, en Outremonde ? s'étonna Grodion.
— A vrai dire, non... Mais j'ai beaucoup entendu son nom depuis mon arrivée à Guama.
— Ce n'est pas étonnant, ce fut une personnalité importante, d'ailleurs mystérieusement disparue. »
Augustin ne dirait pas à Grodion que Karool avait élevé Phial d'Atoy, ce qui n'était peut-être pas su de Mungabor, à qui ses propos seraient vraisemblablement rapportés. Il ne voulait pas non plus l'informer qu'il était lui-même en possession d'un petit manuscrit de cet auteur, subrepticement emprunté au château de Phial.
« Ah, le voila... dit l'apothicaire rubicond en soufflant sur une reliure empoussiérée. Voulez-vous le feuilleter ?
— Mais oui, pourquoi pas ?
— Eh bien, tenez, je vous laisse un instant, car je dois aller refermer mon Codex Plantulae Guamaici...
Le jeune homme ouvrit un siège encastré dans un lambris, patiné par dix-mille derrières érudits, et se plongea dans la lecture à la lueur d'un vitrail percé dans le plafond mansardé.
L'ouvrage, fort court, et rédigé en Guamaais classique, traitait d'une sagesse peu familière. Il n'y était fait aucune allusion aux passages temporels dont Augustin rêvait. A la dernière page, un dessin attira cependant son attention. Il représentait un carré dont chaque coin était marqué d'un mot différent : Andi, Epi, Pérri, et Holè. Augustin traduisit : avant, après, pendant et tout le temps. Une diagonale joignait "avant" et "pendant", au milieu de la quelle avait été dessinée une petite silhouette de coureur.
« Amusant... qu'est-ce que cela peut bien représenter ? » se demanda Augustin.
Il renonça à comprendre le schéma, mais le mémorisa, puis replaça le livre. Ce Karool était décidément un personnage bizarre, un peu mystique.
« Vous avez trouvé quelque chose ? fit Grodion, revenant vers lui.
— Non. Mais ce penseur s'intéresse à l'espace et au temps, c'est certain.
— On dit — c'est là une affirmation toute gratuite— que Karool Jion de May en savait long sur certains secrets du sous-sol de nos îles. Il avait longtemps résidé à Sanabille, l'île des morts, où régnait déjà Savroun le Long (peut-être depuis cent ans) et avait aussi été reçu par Cathéa, la précédente sorteresse de l'îlôt Hirpan. Mais ces noms vous sont probablement étrangers...
— Certains ont été mentionnés devant moi. Avec celui de Lucilia, qui serait la sorteresse actuelle.
— Exact, dit Grodion regardant furtivement à gauche et à droite. Je n'aime pas trop évoquer ces puissances-là, car elles ne sont pas inactives à la cour de Mungabor, où comme vous l'avez sans doute observé, tout se sait. Mais je vous conseille de vous renseigner davantage sur elles, si vous vous rendez sur Clotone, notre capitale.
— J'en ai l'intention en effet.
— Je vous souhaite bonne chance. Et encore un conseil...
— Je vous en prie.
— Ne vous attardez pas sur cette terrasse. Aussi agréable soit-elle, il s'y passe parfois des choses dont on n'aurait jamais dû être témoin... »
Grodion disparut dans les profondeurs de la bibliothèque. Quelque part, une porte grinça et se referma. Peut-être l'apothicaire était-il redescendu vers son officine par un escalier intérieur.
Augustin sortit de la chaumière et s'orienta vers la lagune centrale qui scintillait à quelque distance entre des bouquets d'arbustes. Il cheminait sur un pavage aux couleurs alternées, quand un buisson de trasminelles, sur sa gauche, se mit à parler :
« Je vous soutiens mon cher ami, dit le buisson d’une voix empreinte de componction, n’ayez aucun doute, mais comprenez que je doive faire preuve de la plus grande prudence... Notre rencontre sur la Majeure a été bien trop hasardeuse.
— Çà, je le sais, coupa une seconde voix, rauque et assourdie, en provenance du même feuillage. Nous avons peu de temps. Notre précédente entrevue a été probablement surprise, on me l’a rapporté.
— Quoi ? s’exclama la première voix. Impossible ! Per... personne ne sait que je suis sur la Majeure. Mon rôle de précepteur de Valien est une couverture parfaite. Et mon physique est suffisamment transformé.
— Ce n’est pas ce que disent les agents de qui vous savez, coupa la voix dure (dont le timbre semblait forcé artificiellement). De toute façon, nous ne sommes pas plus à l’abri chez ce comploteur impénitent de Mungabor. Séparons-nous maintenant que vous avez ce qu’il vous faut.
— Et dont il sera fait bon usage, soyez-en sûr, ne croyez pas que c’est le prix d’une corruption...
— C’est entendu. Allons, maintenant... »

Un froissement de feuilles. Augustin n'eut que le temps d’accroupir. Une haute silhouette barbue sortit du mur de verdure et passa en trombe près de lui, enveloppée d’une cape sombre. Aussitôt après cette fugace apparition, la masse végétale se partagea à nouveau, et un maigre personnage, courbé, aux cheveux argentés, se faufila à son tour dans l’interstice, jetant des regards à droite et à gauche. Il ne vit pas Augustin, et celui-ci ne put voir non plus son visage, caché par un masque blanc évoquant les traits d’un chien, semblait-il, ou d’un rat monstrueux.
« Drôles de bonshommes. Ils semblent jouer leur propre jeu. Le grand type avait quelque chose de familier. Je suis sûr que je le connais... Décidément, tout le monde a l’air sur les dents. Pour le moment, le mieux est de suivre le conseil de Mungabor. Il serait idiot d'être jeté dans un cul de basse fosse, pour des affaires auxquelles je ne comprends goutte... Mais c’est tout de même excitant, et qui sait si, au fond, cette agitation n’est pas sans rapport avec les grands secret du Passage ? Au diable, les angoisses. Instruisons-nous... »
Augustin fut stoppé net dans ses considérations par le surgissement silencieux de trois soldats noirs à collerette, qui le dépassèrent au pas de course, sans daigner lui jeter un regard.
« Excusez-moi, Messieurs, pourriez vous m’indiquer l’embarcadère pour retourner à l’escalier des étages inférieurs ? » fit le jeune homme à haute voix.
L’un des soldats se retourna, le fusillant des yeux. Les mâchoires convulsées, il se maîtrisa et lui indiqua vaguement de continuer dans la même direction, puis suivit ses camarades et se fondit dans les bosquets.
« Pas très loquaces, ces sbires... »
Un hurlement désespéré retentit vers le Nord, et décrut, comme le cri d'un homme qui tombe d’une montagne, pour se confondre finalement avec le vent.
« Quelqu'un a basculé par dessus la rambarde... Ou a été jeté. Saputille ! Ne nous attardons pas... »
D’escaliers monumentaux descendus quatre-à-quatre, en galeries aux mille statues porte-flambeaux, où l’on pouvait davantage glisser que courir, Augustin finit par retrouver miraculeusement le parvis du pavillon de la Princesse qui Songe.
De là, il se rendit facilement au carrefour du Puits de Lumière, puis à la porte de sa chambre qu’il referma sur lui à double tour, haletant. Il se précipita à la fenêtre, l’ouvrit, et se pencha. Si un homme était tombé dans le gouffre, même à l’aplomb de la pièce, son corps ne serait pas visible sur les rochers en contrebas, ni dans la ténébreuse écume, tout au fond. Mais sur la droite, au milieu de la paroi couverte de mousses humides dues aux jardins suspendus, la lumière des torches lui révéla une longue traînée rougeâtre. Avait-elle été laissée par un corps qui avait rebondi sur les moëllons, et s'y était déchiré ? Le coeur au bord des lèvres, il referma la fenêtre, et s’affala sur le lit.
Ne pas rester là... rejoindre Phial... mais à qui le demander ?
Les pensées tournoyaient, les alternatives se bousculaient. Dans de telles situations, le cerveau préfère souvent donner l’ordre de la retraite, car le dormeur rassemble plus aisément les morceaux épars de son destin en marche.

°

° °

Quelques heures plus tard, Augustin fut tiré en sursaut d’un sommeil tourmenté , sans pouvoir dire ce qui l’avait réveillé. Il perçut alors des petits coups hésitants, grattés plutôt que frappés contre la porte. La main au pommeau de sa dague, il alla ouvrir, prêt à refermer le battant sur un intrus. Mais ce fut une femme masquée, enveloppée d’une ample mante, qui se glissa furtivement dans la chambre.
« Vite, refermez, je vous en prie Augustin... On ne doit pas me voir...
— Qui êtes-vous, Madame ?
— Ne reconnaissez-vous pas ma voix ?
— Ce timbre de velours m’est en effet familier, mais... »
L’intruse porta ses mains derrière sa tête et défit le noeud du masque de plumes, qui glissa.
« Mazine ! Mazine Tical... Çà par exemple, que faites-vous ici ?
— Chhtt ! plus bas, mon ami, dit Mazine en libérant sa flamboyante chevelure du capuchon qui la cachait, les choses sont sérieuses. Blavarian m’envoie vous prévenir... Mais venez derrière cette tenture, nos voix seront assourdies.
— Et comment êtes-vous parvenue jusqu'ici ? dit Augustin en suivant la jeune femme derrière l’épais rideau de brocard tendu à quelques dizaines de centimètres de la pierre suintante.
— Oh, sourit Mazine, j’ai emprunté un vol de Lourds.
— Vous voulez dire que...
—Une petite troupe de Lourds conduite par Chbaoum Achoupf, qui vous connaît, a répondu à l’appel de Blavarian. En phase aérienne, les Lourds peuvent transporter une personne, en s‘y prenant à trois ou quatre. Ils tendent sous eux un filet au creux duquel se tient une balancelle assez confortable. Une petite troupe de Soeurs accompagne les porteurs en leur fournissant l’indispensable groupenouille.
— Et vous comptez repartir par le même chemin ?
—D’ici une demi-heure, je vais attendre au puits de lumière. J’imiterai le pépiement de la sarmoiselle, et Chbaoum déroulera une corde de soie à laquelle je me nouerai solidement. Après quoi, les Lourds m’enlèveront dans les airs. Nous avons donc un peu de temps, mais il faut parler bas, car le espions du Gouverneur sont partout, et ils font spécialement attention à un étranger comme vous.
— Je vous écoute, chuchota Augustin dans la pénombre, un peu troublé de la proximité physique de la belle jeune femme.
— Voila. Blavarian a surpris son assistant Trophilogue qui recevait un message sur son dactyloge. Il détourna l’attention du traître en lançant une pierre sur la terrasse, ce qui le poussa à sortir quelques instants. Notre maître conteur pénétra dans le local de transmission et eut le temps de lire les notes prises par ce crabouisse de Trophilogue, avant de s’éclipser discrètement.
Il s’agissait de vous. Votre signalement était donné en détail, et, je cite de mémoire ce que m’a dit Blavarian : “tous les agents de sa Magnanimité doivent se porter à la rencontre de l’Ultramondain nommé Augustin et tenter de le tuer sans délai.” signé : N.B.
— Nardor Botulis, sans doute, gronda l’intéressé.
— Oui.
— A votre avis, qui est cette “Magnanimité” ? Est-ce comme cela que l’on appelle la grande sorteresse ?
— Non, je ne crois pas. Lucilia se fait toujours appeler Éminente Passeuse. C’est son titre officiel. Elle signe d'ailleurs toujours E.P., à l'intérieur d'un cercle rouge.
— Alors, est-ce que cela pourrait désigner un prêtre ou un mage qui sont à son service ? demanda le jeune Européen, se remémorant les propos de Nadja et certaines explications de Phial.
— Je ne sais pas, avoua Mazine. Blavarian ne m’a rien dit à ce sujet. Je pense qu’il s’agit de l’autorité occulte dont Nardor Botulis dépend, à moins qu’il ne soit lui-même le chef, ce qui est douteux.
Inutile de vous dire que la teneur du dactylogramme alarma notre bon maître. Il décida de prendre des mesures immédiates, et comme il devait partir lui-même pour affronter un danger plus grand (dont il ne m’a rien dit, d’ailleurs), il me demanda de vous avertir au plus vite, car il a de bonnes raisons de penser que le gouverneur Mungabor est lié d’une façon ou d’une autre aux complices de Nardor Botulis.
— Mm, réfléchit Augustin, je viens de m’entretenir avec le Gouverneur...
— Ah ? fit Mazine surprise. Et rien dans ses propos ne vous a semblé inquiétant ?
— Au contraire, tout, dans ce bonhomme est parfaitement inquiétant. Mais en tenant compte de ce que vous m’apprenez, je dirais que Mungabor a l’attitude de quelqu’un qui tente de recouper de informations avant de prendre une décision. S’il en est bien ainsi, je serais en sursis.
— Peut-être pas pour longtemps, téméraire ultramondain ! Mungabor est pire qu’un crocosophe ! Il frappe en silence, sans prévenir. Vous devriez vous mettre hors de sa portée le plus vite possible, c’est le conseil pressant de Blavarian. Partez, sortez sans délai de ce piège, avant que son maître ne donne l’ordre de vous fermer toutes les portes, ou que l'agent de Botulis ne vous poignarde dans votre chambre !
— Et Phial ?
— Ne vous inquiétez pas pour lui. Sa vie n’est pas en danger car il est une personnalité officielle de La Majeure, et sa disparition entraînerait trop de remous politiques. Vos autres amis sont sous sa protection et ne courent, par conséquent, aucun péril. Vous seul êtes visé, Augustin, parce que vous avez parlé avec Nadja, et que vous avez vu le visage de son agresseur. Non seulement vous êtes menacé de mort, mais vous risquez d’être soumis à d’horribles tortures, afin de vous arracher quelque secret. »
Mazine frémit et posa doucement sa main sur celle d’Augustin.
« Je vous en prie, Ami, soyez prudent ! La meilleure solution serait que Chbaoum vous emporte dans son vol, tout de suite...
— Le vol de Lourds pourrait-il supporter mon poids et le vôtre ?
— Non, je ne crois pas... Je devrais rester à votre place.
— Dans ce cas, il n’en est pas question.
— Je courrais beaucoup moins de risques que vous... Peut-être seulement de devenir l’une des nombreuses courtisanes du palais.
— Ce sort ne vous sied pas, Gente Dame.
— Après la disparition de mon amour, je suis sans force, et je n’ai guère envie de me lancer dans une autre histoire de coeur. Une place de gouvernante pour les enfants d’un des noblaillons installés à la cour me conviendrait, et je sais de qui l’obtenir.
— Merci de tout coeur de vouloir vous sacrifier, Mazine, mais je vais tenter de m’en tirer autrement. D’ailleurs, ces complots commencent à m’échauffer les oreilles et puisque les gens d’ici semblent à tout prix vouloir m’impliquer dans leurs affaires, je crois qu’il serait amusant de leur montrer ce dont Augustin est capable, lorsqu’on le provoque un tantinet.
— Ne faites pas de folie... »
Elle se pencha et l’embrassa sur le front.
« Je dois partir maintenant... Mais avant cela... »
Mazine sortit d’une poche de sa mante une boîte oblongue enveloppée de tissu noir. Elle enleva la poche de satin, découvrant la cage étroite d’une sarmoiselle endormie, son petit bérêt de plumes d’or rabattu sur l’oeil.
« Si vous parvenez à sortir sans encombre, attachez ce ruban vert à la patte de l’oiseau. Il filera vers Logatrou et nous serons prévenus dans les deux heures. Si, en revanche, vous êtes en danger immédiat, libérez-le sans ruban, même si vous êtes dans un lieu fermé : les sarmoiselles n’ont pas leur pareil pour découvrir des failles dans les plafonds, les murs ou les vitraux, et rejoindre le dehors. Nous tenterons de vous venir en aide aussitôt que possible.
Augustin voulut parler, mais elle lui posa un doigt sur les lèvres. L’instant d’après, elle s’était éclipsée de la chambre. Le jeune homme la suivit au puits de jour, mais il n’eut que le temps d’apercevoir ses bottines croisées autour d’une corde qui s’élevait rapidement en tournant sur elle-même. Emportée vers le ciel comme feuille au vent ascendant, la silhouette de Mazine disparut dans la nuit.
Le jeune homme retourna s'enfermer dans sa chambre et faire son paquetage. Il glissait la cage du petit volatile dans une poche de son sac de marin , lorsqu'on frappa à la porte. Quatre coups courts et un long... Chapituile ! il en avait presque oublié Phial et son émissaire. Il alla ouvrir et fut surpris de trouver devant lui le page nain aux grands yeux, qui l'avait accueilli la veille.
« Ne vous inquiétez pas, je viens bien de la part du Signour de Michemin. Prenez vos affaires et venez. Sans tarder, je vous en supplie... »
Augustin et son guide rejoignirent le parvis de la chambre de la Princesse qui Songe, et le nain tira de sa poche une clef minuscule. Il ouvrit un huis dans le battant monumental et invita en silence Augustin à entrer, puis referma soigneusement derrière eux. Ils se trouvaient dans la pièce-sanctuaire qu'Augustin avait entrevue depuis les fenêtres de la terrasse des salons. Sans hésiter, le nain s'approcha du lit de soie sauvage et appuya deux doigts de sa main droite sur les yeux de la princesse endormie.
« Mon Dieu, que... que faites vous ? » chuchota Augustin.
La réponse vint d'elle-même : les paupières battirent mécaniquement, puis, tout le corps allongé sembla se fendre à hauteur du lit et ce qui n'était que la moitié antérieure d'une poupée grandeur nature bascula sur le côté, découvrant une cavité faiblement éclairée.
« Çà alors ! Voila qui décevrait ce pauvre Latourrette !
— Oui, c'est toujours étonnant quand on le voit pour la première fois... Mais dépêchez-vous, suivez-moi. »
Le nain s'engagea “dans” le corps de la princesse et descendit les marches du petit escalier en colimaçon qui y était pratiqué. Augustin suivit, en se contorsionnant pour passer à l'intérieur du torse étroit. Ils se retrouvèrent, quelques mètres plus bas, au fond d'un puisard. Le nain pianota sur un jeu de pierres, et un pan de muraille concave pivota, s'ouvrant sur de sombres boiseries aux reliefs torsadés. Augustin réalisa qu'ils étaient dans la chapelle phrisogeoise dont la coupole donnait, deux étages au dessus, au milieu des jardins privés du gouverneur. Dans la pénombre éclairée de quelques chandeliers, il distingua la grande silhouette de son ami, agenouillée sur un prie-dieu.
« Ah , vous voila, dit Phial à voix basse. Je n'ai pas énormément de temps, la séance recommence dans dix minutes. Bon, çà n'a pas été trop mal pour toi ?
— Non, mais je crois qu'ils ont tué quelqu'un quand j'étais sur la terrasse.
— Cela ne m'étonnerait pas. Il y a une agitation terrible autour de Mungabor. Il a quitté trois fois la salle d'audience ce matin... Et Borach a l'air hors d'elle, giflant à tour de bras ses femmes de compagnie. Tout peut arriver. Je crois qu'il vaut mieux te sauver. J'ai demandé à Satius...
— Le petit homme, là ?
— Oui, c'est un ami de la famille. Il est très sûr. Je lui ai demandé de t'aider à sortir. Cela va être assez périlleux, mais c'est mieux pour toi que de finir dans une oubliette.
— Où est-il parti ?
— Satius ? Il est aller préparer un volavelle.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Tu verras; un bon moyen de t’enfuir.
— Euh, Mazine Tical est venue ...
— Quoi ? Jusqu'ici ? Comment a-t-elle fait ?
— Elle est venue sur une nacelle, portée par un vol de Lourds.
— Curieux ... Et que t’a-t-elle dit ?
— La même chose que toi ! Elle m’a conseillé de filer au plus vite. Mais toi-même, Phial, n'es-tu pas en danger ?
— Non, Mungabor ne peut pas me toucher... Mazine ne t'a rien dit d'autre ?
— Elle m'a mis en garde contre Nardor Botulis, qui serait ici. En tout cas j'ai vu un type habillé comme lui discuter avec le capitaine Morhol de façon vraiment suspecte.
— Mais encore ?
— Ils parlaient d'une rencontre qui avait été surprise, et le plus étrange c'est que deux autres bonshommes, là haut, parlaient aussi d'une discussion que personne n'aurait dû entendre . Quelqu'un qui n'aurait pas dû être reconnu...
— Ont-ils donné quelque détail ?
— ils ont parlé d'un certain Valiant, dont l'un des types était le précepteur, en tout cas comme couverture...
— Valiant... tu veux dire Valien ? Tu parles d'une histoire ! C'est le fils de Mungabor, un bon à rien de 17 ans. Je ne lui connais pas de précepteur à ce paldiguot, qui ne sait que s'empiffrer et boire.
— En tout cas, l'homme qui se disait son précepteur a reçu quelque chose de l'autre, de l'argent ou quelque chose qui pouvait servir à réaliser autre chose, un cadeau...
— Tu as saisi un indice à propos de son interlocuteur ?
— Il était grand et fort, barbu je crois, mais sa voix était étrange, comme métallique, rugueuse, pas naturelle, et pourtant avec un je ne sais quoi de...
— Un masque protophone.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Un ustensile pour déformer la voix. Ton bonhomme savait qu'il pouvait être épié; il était probablement de la maison. Mais est-ce qu'il ne ressemblait pas à l'un des participants de la première discussion ?
— Oh, Mouribulle ! mais bien sûr, maintenant que tu me le dis, c'est évident : c'était Morhol qui rendait compte de la mise en garde qu'il avait reçue de la part du Zwölle noir, une demi-heure auparavant. Je n'y ai pas pensé sur le coup !
— Tu n'es pas habitué aux intrigues... Mais dis-moi vite si tu as appris autre chose, Satius vient te chercher d'une seconde à l'autre. »
Augustin raconta brièvement les confidences de Sariella, la conversation inquiétante avec le gouverneur, la rencontre avec Grodion l'apothicaire...
— Pas le temps de réfléchir avec toi sur toutes ces données, coupa le Signour de Michemin. Nous en discuterons en bas, quand tu seras à l'abri... chez le vieux Huimror, à l'îlot des Danseurs. Tu te recommanderas de ma part au vieux Fou. Tu te souviendras ?
— Oui, tu m'en as déjà parlé. Et d'ailleurs...
— D'ailleurs ? reprit Phial, le sourcil levé.
— Non, rien... »
Augustin venait de se souvenir du message que Blavarian lui avait dit de transmettre à Huimror, qui décidément, était une personnalité très prisée : Minax...Mornax... Oui, c'était cela, il ne devait pas l'oublier.
« Le mieux, c'est que tu achètes un méyot ou un cheval dès que tu arriveras au village de Zigône, où Satius va te conduire, et que tu fonces ensuite sans t'arrêter jusqu'à l'embarcadère de l'îlot. D'accord?
— Oui... Ah, Mazine Tical m'a donné ceci ... »
Il montrait la cage de la sarmoiselle.
« Sacremiolle ! Mazine ne sait-elle donc pas que Mungabor élève des crocasters-nains tout exprès pour rattraper ce genre de messagères, les étouffer dans leurs serres en plein vol, et ramener leur cadavre avec leur message ? Donne-moi çà.
— Si tu y tiens. »
Satius revint, vêtu d’un cuir épais, la tête enfermée dans un casque à oreillettes faisant ressembler son porteur à un ânon.
— Vous êtes prêt, Monsignour, vite...
— Le vent est bon , Satius ?, demanda Phial.
— Il faut attendre encore quelques minutes qu'il tourne franchement à l'Est.
— Bon, attendons ici. N'es-tu pas frappé d’une chose, Augustin ?
— Laquelle ?
— Eh bien, toutes ces femmes qui viennent à ton secours...
— Que voulez-vous, je suis sensible à leur charme et peut-être, en retour, m'accordent-elles quelque attention...
— Oui, mais tout de même, Mazine Tikal, Ennelle et Sariella Trodon, toutes ces personnes du Sexe qui, comme si c'était naturel, te viennent miraculeusement en aide. Je trouve çà sympathique... mais presque excessif.
— Croirais-tu à un complot féminin ?
— Peut-être. Tu sais qu'il existe un dense réseau de Magdes sur nos îles. Lucilia, la grande sorteresse de Hirpan, ne laisse pas les choses au hasard, et elle se confie rarement aux hommes, sauf pour leur emprunter temporairement leur violence guerrière.
— Tu penses que Mazine, Ennelle, Sariella, pourquoi pas Nadja Benjou, feraient partie d'un vaste réseau clandestin de Magdes ?
— Je n'en sais vraiment rien. Mais si ce n'est pas le cas, alors tu as le génie de te faire aimer des femmes.
— Qu'on ait la fleur ou bien les pleurs, chantonna Augustin,
Maître, esclave ou bateleur,
on préfère souvent l'âme soeur...
— L'un n'empêche pas l'autre , dit sentencieusement Phial, sans enlever de sa bouche la pipe de choulcave.
—Que veux-tu dire ?
—La fleur et les pleurs... C’est ce qui nous échoît souvent ensemble. Mais laissons là les sentiments.
—A la réflexion, peut-être qu'au moins Mazine....
Augustin suspendit sa phrase, et reprit, saisi d'une inspiration :
— Dis-moi, Phial, connais-tu la façon dont signe la grande sorteresse Lucilia ?
— Euh... non. Devrais-je le savoir ?
— Eh bien, Mazine le savait. D'après elle, la grande sorteresse signe E.P. entouré d'un cercle rouge. Penses-tu que tout le monde à Guama puisse être informé de tels détails ?
— Mm, les gens de Logatrou se targuent de tout savoir. Et Mazine est la fille d'un des plus brillants penseurs de ce célèbre village. Mais, tu as peut-être raison, Mazine pourrait être une Magde. En ce cas, cela expliquerait l'énergie qu'elle a déployée pour venir au château. Il se peut que Lucilia s'intéresse à toi, pour des motifs qu'elle seule pourrait élucider. Nous nous expliquerons plus tard, Filez ! »


Le Volavelle



Un vent à décorner les taureaux les mieux pourvus soufflait au sommet de la tourelle supérieure, où Satius avait entraîné Augustin par des escaliers dérobés.
« Le voila ». Le Nain désignait à son compagnon l’étrange appareil maintenu par un échafaudage, installé sur une excroissance en surplomb de la terrasse. Cela, pensa Augustin, tenait de la flèche de papier que se lancent les enfants quand la maîtresse d’école a le dos tourné. Mais celle-ci avait les dimensions d’une grand pirogue, et la surface inférieure de son aile était couverte de fines feuilles de cuivre cousues entre elles.
L’engin était perché sur une machine de bois en forme de fronde géante, entre les bras de laquelle on avait fixé une rampe, creusée dans le fil d’un tronc étroit. Satius grimpa sur la machine, enjamba l’engin, et invita Augustin à s’asseoir derrière lui sur la jointure des ailes.
Vue du dessus, la chose était sillonnée de nervures qui en maintenaient la forme, convergeant vers une colonne vertébrale, au milieu de laquelle étaient installés deux sièges rudimentaires sur un étroit plancher .
« Vite, attachez-vous comme moi, les soldats arrivent. »
On entendait des bottes résonner dans l’escalier, au pas de course.
Augustin se harnacha comme Satius, bouclant les trois ceintures du siège autour de ses cuisses, de sa taille et de son torse.
Le Nain tournait maintenant à toute allure une manivelle dont le mécanisme démultiplié mit en branle l'échafaudage, et orienta la flèche de métal vers le Nord-Ouest, nez vers la mer.
Derrière eux, des hurlements retentirent :
« Il est au volavelle... Les tendons, coupez les tendons ! »
Les soldats à collerette n’eurent pas le temps d’obéir à cet ordre, car Satius posa la main sur un levier situé à sa droite, et cria :
« Fermez les yeux, le choc va être brutal ... »
Il abaissa le levier, et Augustin fut plaqué sur son dossier, souffle coupé, vision obscurcie, comme s’il avait reçu en plein diaphragme le poing d’un lutteur géant.

Quand il reprit ses sens, il sut qu’ils étaient dans les airs, filant à une vitesse inouïe, le vent giflant son visage, chaque grain d’air transformé en autant de petites lames d’acier frappant sa peau. Le jeune homme se courba pour s’abriter derrière le dossier du siège de Satius, qui, impassible, pilotait la flèche à l’aide de deux manches de bois.
L’élan se ralentit et l’engin commença à piquer du nez vers la mer. La chute s’accéléra. Augustin hurla : « nous tombons ! »
Satius tourna vers lui un visage souriant, dont les yeux étaient encore agrandis par ses épaisses lunettes de pilotage.
« Non, non, je prends de la vitesse, c’est tout.
— Ah bon ! » déglutit Augustin, les mains crispées sur le cadre de bois.
La flèche s’inclina encore davantage, presque à la verticale, et la surface se rapprocha rapidement. Augustin ferma les yeux, puis les rouvrit au moment du choc final attendu, pour mourir en homme.
Mais rien ne se passa hormis l'impression soudaine de peser cent tonnes, quand le projectile décrivit un cercle gracieux au ras des arbres et pointa à nouveau vers le ciel sombre.
« Vous... Vous manoeuvrez bien, dit Augustin, comment faites-vous ?
— Oh, la gouverne de profondeur est très efficace sur le volavelle et je l’ai encore perfectionnée », se rengorgea Satius.
Maintenant, Augustin avait peur que le volavelle ne retombe en arrière, quand son élan vers les étoiles serait épuisé. Mais le Nain n’attendit pas le décrochage, et vira sur l’aile, amenant la machine parallèlement à la côte sur laquelle Augustin avait, de flanc, une vue plongeante .
« Nous planons, fit Satius d’un ton d’émerveillement que son expérience en matière aérienne n’avait pas entamé. Regardez, nous ne descendons plus ! Nous sommes soulevés par le vent de côte.
— C’est extraordinaire, convint Augustin, sincère. Mais... comment allons-nous revenir sur terre ? »
Satius rit.
« Soyez sans inquiétude, un volavelle redescend toujours. Nous pouvons voler encore une dizaine de kilomètres vers l’Ouest. Cela mettra plus de distance entre nous et la garde.
— Vous croyez qu’on nous poursuivra ?
— Hélas, j’en suis sûr. Mungabor veut votre peau, maintenant.
— Pourquoi donc ? je n’ai pas nui à cet homme, que je sache !
— Vous connaissez sa suspicion extrême... Il craint que vous ne participiez à un complot contre lui.
— C’est absurde !
— Certes, mais c’est ainsi. Et de toute manière, il compte vous mettre à la question pour en savoir plus sur Outremonde, grignoter des connaissances techniques ou politiques qui pourraient lui être utiles. A la limite, l’accusation de complot n’est qu’un prétexte.
— Il veut me mettre à la torture ?
— Probablement, et ses sbires n’y vont pas de main morte, je vous assure, à en juger par les cris horribles qui montent des lucarnes de douves !
— Brr... il est donc avisé de ne pas tomber entre ses mains.
— Je ne vous le fais pas dire.
— Cela me rappelle la prédiction que me fit une vieille Indienne, en Guyane : elle me mit en garde contre le "Palais du pouvoir", et contre le "gros guépard qui tue le lapin d'un coup de patte, même en dormant!". Elle ne pouvait pas mieux caractériser Mungabor... Mais vous, Satius, pourrez-vous revenir au palais sans danger ?
— Oui, je ne crois pas que les soldats m’aient vu sur le volavelle. Ils pensent que cela ne peut être que vous, homme d’Outremonde. C’est en effet quelqu’un venu de votre univers qui a construit cette flèche et qui était seul à pouvoir la piloter avant que Mungabor ne le fasse exécuter.
— Mais alors, comment êtes-vous capable de...
— Parce que cet homme a eu le temps de m’enseigner en secret l’art du vol ! Je suis d'ailleurs étonné que vous ne le possédiez pas. Je croyais que tous les Ultramondains en étaient avertis.
— Pas du tout, mon cher Satius, fort peu de gens, chez nous, sont capables de manoeuver des aérostats.
— Des ballons comme ceux de la poste villacopale ?
— Des ballons de toile gonflés au gaz chaud. Quant aux “plus lourds que l’air”, je crois qu’une petite poignée de fous de par le monde pensent qu’on peut les soutenir plus de quelques minutes dans l’espace. Le fonctionnement de cet engin est la preuve qu’ils n’ont pas tort. Je suis fort admiratif de votre prouesse. Ce qui ne m’empêche pas d’être effrayé.
— Oh, le volavelle est très sûr. Il ne tombe jamais comme une pierre et même par grand vent, il demeure assez stable. Évidemment, il faut encore se poser sans encombre.
— Bien entendu, approuva Augustin pour faire bonne figure.
— Nous devons trouver un bon terrain.
— C’est difficile ?
— C’est le hasard. Mais au pire, nous risquons quelques fémurs en bouillie .
— Agréable perspective...
— Nous avons de la chance, il fait beau. Nous pourrons peut-être atteindre la route de Zigône, le long de laquelle on peut aisément atterrir. »
Tout se passa presque à merveille. Satius piqua droit au Sud et conduisit la machine volante au delà des collines vinoises, au relief atténué en cet endroit. Au pied de leur versant, il avisa une plaine étirée qui les séparait des marais couverts de nuages permanents. La flèche descendit majestueusement, si lentement qu’on pouvait croire qu’elle était immobile au dessus d’un sol caillouteux et parsemé de chikruas nains.
« Euh, ce arbustes ne présentent-ils aucun danger ?
— Ce n’est rien. Nos ailes sont protégées de métal. Les plantes nous aideront plutôt à ne pas casser l’étrave sur un caillou inopportun, et... »
Satius n’eut pas le temps de conclure. Une violente bourrasque bouscula le volavelle, qui, tel un cerf-volant, rebondit de plusieurs dizaines de mètres vers le Sud, pénétrant la nuée violette du marais.
Le pilote tenta de redresser pour éviter que l’aile ne vienne se ficher dans la vase d’un étang. Pendant plusieurs minutes qui semblèrent une éternité, l’étrave, mal stabilisée, fila près de l’eau grise, puis reprit un peu de hauteur, et passa au dessus d’arbres aux branches torturées, avant d’être à nouveau rabattue par les bouffées nerveuses d’un vent capricieux. Le coton des brumes, ramassé en grappes, épargnait une zone plane, couverte d’une végétation rase aux couleurs fauves. Satius se décida.
« On y va, tenez-vous bien !
-Mais à quoi ? »
Même le vent, momentanément calmé, semblait savourer l’instant. Le silence se fit, et le volavelle se cabra comme un héron qui se pose, ailes déployées.
Au moment du contact, Augustin réalisa que l’engin se propulsait encore à la vitesse d’un cheval au galop. Les passagers furent secoués comme des pommeliers, au milieu des craquements et des crissements aigus. Augustin se demanda deux ou trois fois s’il n’allait pas être vidé de son siège malgré les sangles résistantes. Puis ce fut terminé.



Satius se libéra et sauta sur le sol, invitant Augustin, un peu contusionné, à le suivre.
« Où nous trouvons-nous ?
— Je crois que nous sommes sur les pitèches.
— Les pitèches ?
— Ce sont d’anciennes terres marécageuses. Leur sol est spongieux mais pas dangereux. La terre est noire, très ligneuse. On peut la faire brûler.
— Comme de la tourbe... hasarda Augustin.
— Y marcher est pénible, bien qu’on ne s’y enfonce jamais beaucoup. Mais je crois que c’est préférable à la route. Elle va être bientôt sillonnée de gardes ou de Mortanglars qu’on aura lancés à votre recherche.
— Bien, mais où allons-nous ?
— Nous pouvons aller à Zigône, où il existe une bonne cachette. Mais il y a une autre solution : aller directement chez Huimror par les pitèches.
— N’habite-t-il pas dans une île ?
— l’îlot des Danseurs est relié à la terre ferme par des chaussées d’alluvions, un peu à l’ouest de ces pitèches. Avec un peu de chance, nous tomberons sur la marée basse. Sinon, nous attendrons quelques heures.
— Vous connaissez le chemin ?
— Oui.. J’emprunte assez souvent ces parages, justement parce que les gardes ou les Mortanglars les détestent.
— Et pourquoi les détestent-ils ?
— Je ne saurais pas vous le dire. Il est possible que le vieux Huimror, qui n’aime pas les gens du gouverneur, leur ait infligées quelques cuisantes expériences. Il est aussi possible qu’il dispose d’un moyen d’éloigner les importuns de cette zone, trop proche de chez lui. Personnellement, en tout cas, je n’ai jamais eu de problèmes sur ces chemins qui sont à l’abri des feux de marais et qui ne connaissent pas de bêtes très dangereuses.
— Allons-y...»


En progressant au coeur de brumes à l'odeur lourde, Augustin se rendit compte que seul quelqu’un de parfaitement averti, comme Satius, pouvait éviter de se perdre entre les milliers de faux sentiers qui partaient à chaque instant dans toutes les directions entre les mottes d’herbe rousse. De plus, les vastes flaques d’eau noire omniprésentes, bien qu’inoffensives, évoquaient des histoires d’enlisements, ou d’envoûtements par les génies des marais.
Les marcheurs s’approchaient de la mer. Ils pouvaient sentir l’air salin, et bientôt le brouillard se dissipa, les laissant sur une plage de gros galets colorés, face à une étendue d’eau calme.
« Ce sont les étangs de la Tourloupe, qui donnent sur l’océan, par là-bas, au bout du Fliouchfène.
— Nous faut-il encore beaucoup avancer pour être en vue de l'îlot des Danseurs ?
— Nous avons de la chance, s’écria Satius sans dissimuler sa joie, regardez... »
Il montrait à son compagnon une levée de blocs envasés qui serpentait au milieu de l’eau, et parfois s’y confondait.
« C’est l'une des chaussées dont je vous ai parlé. Elles sont à découvert en saison de bas courant, ce qui est le cas. Et la marée nous est aussi favorable, à condition de ne pas perdre de temps pour la traversée.
— Nous conduit-elle à l’îlot ?
— Directement. Nous devrions l’apercevoir bientôt sur l’horizon. »

Une heure suffit, au milieu des vents salins et de marais de plus en plus ouverts à la houle, pour amener Augustin et son guide près d’une butte de faible hauteur, revêtue d’une herbe jaune, ondulante comme une chevelure. Quand ils entreprirent la brève escalade du rebord de l'îlot, les vagues qui assaillaient tranquillement la chaussée de galets se refermèrent derrière eux, croisant leurs écumes.
Vu de son pourtour, l'îlot tenait de l’assiette à soupe. Son bord interne, presque circulaire, descendait en pente douce vers une touffe d’arbres étirés par le vent vers l’est. Avec un peu d’attention le visiteur pouvait alors distinguer, à travers les broussailles, la pierre crayeuse de la demeure de Huimror, le gardien des lieux. En approchant des pelouses, toujours mouillées de rosée, on pouvait voir les couleurs vives du potager entourant la petite maison basse.
Une femme travaillait au jardin. Elle les aperçut et vint à leur rencontre.
« Bonjour, Étrangers, que l’Equilibre vous protège!, je suis Moïra. Que nous vaut l’honneur de votre visite ? »




XIII.
Huimror



Moïra Chiron, une grande femme blonde aux yeux doux, accueillit Satius et Augustin dans la salle commune de la maison. Au milieu, trônait un foyer circulaire empli de briques de pitèche, qui brûlaient d'une flamme crépitante. Aux murs pendaient des filets, et divers instruments à long manche qu’Augustin ne put identifier.
Elle parut heureuse d’apprendre qu’ils étaient des amis de Phial d’Atoy de Parinofle, signour de Michemin, mais, leur dit-elle, Huimror son époux, maintenant très âgé, dormait du sommeil du juste, après un travail épuisant qui l’avait longtemps retenu dans les landes. On ne pourrait pas le voir ce jour là. D’ailleurs, si elle tentait de le réveiller, il serait d’une humeur massacrante et ses colères étaient réputées sur toute l’île.
« Mais, ajouta-t-elle, vous pouvez dormir et manger dans notre modeste logis, et vous aurez sans doute l’occasion de voir demain le vieux Maître avant Rudinée, ou même dès Lucinin. »
Les compagnons suivirent le conseil de Moïra qui leur prépara un délicieux repas de poissons-moines et de glossules fraîches, puis les conduisit à une chambre où ils s’étendirent sur de larges bancs recouverts de confortables peaux de chamolle.
« Dis, Satius ? fit Augustin à mi-voix.
— Oui ?
— Pourquoi dit-on que Moïra est muette ? Elle semble parler fort bien, et à bon escient.
— Je n'en sais pas plus que toi... »
Le lendemain, éveillés de bonne heure, après avoir déjeuné de pain et de lait de chevirelle, ils demandèrent à Moïra quand ils pourraient voir Huimror.
« Tentez votre chance... Je suppose qu’il est dans la serre au fond du potager, et qu’il taille les bourgeons de flugrelles.
Vous passez le pont de bois, et prenez le sentier de droite, c’est tout droit.
— Un grand merci, nous y allons de ce pas. »
Chemin faisant, Augustin remarqua des arbroeils florissants, deux fois grands comme celui qui avait attrapé Païcou dans la forêt sous-winolle. Leurs radicelles s’orientaient vers les passants, mais elles étaient coupées assez court. Huimror ou Moïra regardaient-ils l’avenir en se liant momentanément à ces étranges et dangereux végétaux ?
La serre était une hutte aux montants de bois sculptés, dont les ajourements étant comblés d'une matière transparente comme le mica. A l’intérieur, il régnait une bonne chaleur et une forte odeur de terreau. Augustin vit un homme très grand, à l’abondante chevelure blanche et au visage orné d’une barbe cotonneuse , penché sur des étagères où étaient rangés des pots contenant des jeunes plants.
« Euh, Huimror ? »
Le grand vieillard ne répondit pas, pas plus qu’il ne se tourna vers les étrangers.
« Maître Huimror ? reprit Augustin plus fort. Toujours sans le moindre succès.
S’approchant encore, il répéta ces mots.
Huimror ne réagit pas, continuant à tailler des plantes cramoisies à l’aide d’un minuscule sécateur.
Décontenancés, Augustin et Satius se regardèrent. Que faire ?
« Bon, dit soudain Huimror, venons-en au fait : que voulez-vous de moi, jeunes étrangers ? Phial d’Atoy se porte-t-il bien ?
— Euh oui, Maître, fit Satius, surpris, il vous adresse ses meilleurs voeux de santé...
— Qu'avez-vous dit ? grommela le vieux, la main en cornet autour de son oreille. Parlez plus haut, jeune homme je vous prie.
—PHIAL SE PORTE BIEN...
— Holà ! Pas si fort, je ne suis pas sourd... A-t-il fini sa visite à notre bon Mungabor ?
— Euh, non... dit le Nain, surpris.
— Çà ne m’étonne guère, quand on lui en laisse le loisir, ce vieux sagoupiard vous suce le sang, le temps, la vie ! Phial viendra-t-il vous rejoindre ici ?
— Je ne crois pas, Maître. Il a le projet de prendre le traversier de Cap-Charbin dès qu’il pourra quitter le palais. C’est là, d’ailleurs que nous devons le rattraper, au départ d’après-demain.
— Et ce jeune étranger, là, que nous veut-il ? » ajouta Huimror en se tournant vers Augustin, qui fut frappé par l’éclat intense de son regard bleu sous ses épais sourcils.
Il se lança :
« Minax-Mornax...
— Mm ?
MINAX-MORNAX...
— Ah ! c'est Blavarian qui vous envoie, dit le Vénérable d'un ton radouci.
— Oui, c'est cela, il m'a dit de vous répéter ces mots.
— Alors c'est qu'il a la plus grande confiance en vous. Et je suis obligé de le suivre dans ses jugements. Remarquez, je prends un risque, jeune homme, mais je vais répondre à vos questions. »

Il se dirigea lentement vers la chaise à bascule à côté du petit poêle et s'y laissa lourdement tomber, regardant rougeoyer les briques de pitèche .
« Allons, je vous écoute.
— Je ne sais pas, dit Augustin. C'est... toute cette atmosphère de mystère qui s'épaissit. Je ne suis pas vraiment concerné par ce qui se passe sur votre archipel, et je resterais bien à l'écart des intrigues, pour suivre mes propres voies, mais j'ai le sentiment que tout concourt à m'impliquer dans les affaires de cette contrée. Je ne sais d'ailleurs pas si, de mon côté, je puis me confier à vous, mais je suis, comme vous peut-être, obligé de suivre le conseil d'amis ou de gens qui m'ont semblé intègres, au nombre desquels je compte Blavarian et Mazine Tical.
— Mazine , vous connaissez Mazine ?
— Oui, et je dois dire qu'elle m'a beaucoup incité à m'intéresser à ce qui se passe ici. Après une autre jeune femme...
— Mm...
Augustin se décida :
— Nadja Benjou.
— Ce prénom ne me dit rien, fit le vieillard, se lissant la barbe avec application. Je me souviens d'un Procator Benjou, un militant utopiste de Canémo, il y a trente ans... Qui est-elle ?
— Oh, c'est une amie qui a eu beaucoup de problèmes avec des gens comme... comme Nardor Botulis.
— Ce clampitre glaireux ! Ce genre de Zwölle cherche à causer le plus de mal possible. Pauvre d'elle si elle tombe entre ses mains !
— Mais qui est cet homme, à la fin ?
— C'est l'agent d'une sombre puissance.
— Lucilia ?
— Certainement pas, dit Huimror en secouant sa crinière blanche. Je pense qu'il travaille pour Kryalîche, l'homme de main de Mina Termina.
— C'est la première fois que j'entends ces noms. Guama est bien compliqué.
— Oh non ! Mina est la véritable patronne de l'île de Lario, dans sa partie-Nord tout au moins. Vous en entendrez sûrement parler encore si vous restez assez longtemps sur l'archipel. Kryalîche est le chef de sa soldatesque. Il s'occupe également de toutes ses affaires plus ou moins occultes, comme de corrompre le gouverneur Mungabor.
— Ah ?
— Bien sûr. Le gouvernement de Clotone limite les frais du personnel politique et Mungabor ne pourrait jamais vivre sur ce pied s'il devait compter seulement sur ses émoluments légaux. Or Lario est considéré comme une puissance en rébellion permanente contre Clotone, et il n'est pas autorisé au gouverneur de commercer avec les Larionais, ni d'entretenir d'ambassade. Ces derniers intriguent donc pour obtenir en contrebande ce qu'ils ne peuvent obtenir officiellement. Ils paient grassement Mungabor en contrepartie de marchés clandestins, ou de l'organisation de rencontres diplomatiques secrètes. Vous comprenez ?
— J'essaie.
— Comme vous le savez peut-être, les Jeux de l'Archipel se tiendront bientôt, et les candidatures pour le Minusat vont être collectées. Alors vous pensez que dans les écuries, çà caracole ! Chacun est prêt à tout pour faire émerger une candidature qu'il puisse contrôler. Le jeu classique des Larionais est de susciter un candidat qui, étant élu, ferait reconnaître leur légitimité. Je me demande s'ils n'utilisent pas Mungabor pour leur dénicher l'oiseau rare. »
Augustin se dit qu'il demanderait plus tard des explications sur le concours du Minusat, mais pour le moment, il devait comprendre des choses élémentaires.
« Mungabor travaillerait-il pour les Larionais ?
— Le problème c'est qu'il travaille sans doute pour bien d'autres en même temps ! C'est le roi de l'intrigue, voyez-vous ! Et parfois il s'embrouille tellement qu'il doit tuer un peu plus de gens que d'habitude pour étouffer les scandales qui pourraient le déconsidérer auprès de tel ou tel client.
— Un joli monsieur...
— N’est-ce pas ainsi dans Outremonde ? N'avez-vous aucun Mungabor chez vous ? fit Huimror ironiquement.
— Bien-sûr avoua Augustin sans réticence, et bien pire, sans doute !
— Alors abstenons-nous des jugements moraux, ils sont inutiles. »

Le vieux de l'île se tut un long moment, semblant ruminer de sombres pensées en même temps qu’un peu de sa barbe. Puis, brusquement :
« Cet assassin de Botulis travaille peut-être pour Kryalîche qui est en affaires avec Mungabor. Mais, voyez-vous, jeune homme, les choses ne sont pas absolument claires, car le VRAI patron de Kryalîche n'est pas cette excitée naïve de Mina Termina : c'est un homme absolument sinistre nommé Mortone Trug, et qui fait la loi sur Draco...
— L'île aux "bandits" , de l’autre côté du Grand Dragon ?
— Oui. Et ces gens, cette compagnie de soldats sanguinaires qu'on appelle Zwölles noirs et dont on ne sait pas l'origine, sont féroces, sans pitié. Je crois que, si chacun devait à Guama se liguer, associer ses forces contre l'ennemi le plus terrible, ce serait sans conteste contre Trug. Mais on ne m'écoute pas, vous savez... Au moins, vous qui êtes candide, retenez ce que je viens de vous dire. Cette contrée paradisiaque sera conduite au bord du chaos par Mortone Trug. Croyez-moi, par le Saint Équilibre !
— Je veux bien vous croire. Et pensez-vous que c'est ce Trug qui veut du mal à la jeune Nadja, par le biais de ce... Kryalîche et de son agent, Nardor Botulis ?
— Je ne sais pas. Tout dépend ! Ce peut-être juste une vengeance personnelle du Nardor. Mais cette jeune personne a peut-être aussi insulté Kryalîche, ou encore Mungabor l'a désignée en victime pour Dieu sait quelle raison et a engagé pour l'éliminer des gens comme Botulis, qui jouent volontiers les assassins à gages, à leurs heures perdues, en dehors de leur mission principale.
— En tout cas, aucun doute : il avait l'intention de la tuer.
— Vous a-t-elle dit quelque chose ?
— Hélas trop peu, sinon que Botulis la suivait depuis un certain temps et l'avait déjà agressée. Elle s'en était tirée par miracle.
— Donc, elle ne vous a rien dit ? » insista Huimror en le fixant dans les yeux. Augustin rougit et sentit sur sa poitrine le paquet que lui avait confié la jeune fugitive.
— Si... Enfin, non.
— Ah, sourit Huimror, rajeunissant instantanément de trente ans, un sentiment tendre passe, comme un ange.
— Non, enfin... balbutia Augustin. Non je vous assure, je n'ai pas vu cette jeune personne depuis plus de vingt quatre heures, oh zut, je veux dire pas plus de vingt-quatre heures, enfin bref seulement vingt-quatre heures. Alors...
— Alors... l'amour a besoin de moins de temps pour exercer ses ravages.
— Non, pas du tout, pas dans mon cas, bredouilla Augustin confus et un peu irrité.
— Au fond qu'en savez-vous ? Que savez vous de la douceur qui vous a peut-être fait reconnaître dans cette brève rencontre une sorte d'attirance entre âmes différentes ?
— Vous exagérez, Monsieur, dit Augustin souriant d'un romantisme qu'il ne croyait pas trouver chez un homme aussi âgé.
— A peine, puisque vous continuez à penser à elle et même, si mon intuition est bonne, à conserver un secret commun par devers vous.
— Eh bien... tenta Augustin, mais il s'arrêta, découragé.
— Je ne vous demanderai pas ce secret. » dit Huimror doucement.

Puis il se rembrunit brusquement et soupira :
« Je puis seulement vous dire que votre amie a peu de chances d'échapper aux hommes de Kryalîche. Encore moins si elle est tombée sur des secrets mettant en cause Mortone Trug. Dans ce cas, son arrêt de mort est signé.
— Mais pourtant, elle m'a laissé entendre que...
—Allons, que vous-a-t-elle laissé entendre ? Dites-le, peut-être pourrais-je vous aider, insista l'énergique vieillard.
— Rien d'autre que... enfin, qu'elle était saine et sauve.
— A quand remonte ce message ?
— A la semaine dernière, je crois, oui...
— Elle a eu cent fois le temps d'être exécutée depuis. Pauvre jeune homme ! Faites en votre deuil.
— Elle disait... qu'elle se rendait à Michemin, et elle me mettait en garde contre Botulis et aussi contre les marchands de Mortangle.
— A Michemin ? Qu'allait-elle faire dans ce bourg perdu loin de tout ? A moins que...
— Dites, si vous avez une idée...
— Non, rien. »

Huimror, préoccupé, tapotait les accoudoirs de son fauteuil.
« Vous avez promis de répondre à mes questions, le pressa Augustin.
— Bon... Eh bien, votre amie a peut-être essayé de s'embarquer pour les îles de l'Ouest. On y trouve parfois des refuges efficaces, à cause même de la sauvagerie des habitants.
— Mais c'est impossible : il faut traverser le Grand Dragon.
— Sauf si elle a utilisé les services des Enfants de l'Eau.
— Vous voulez dire, les “danseurs aquatiques”, ces gens qui naviguent sur de miniscules flotteurs avec une grande feuille en guise de voile ?
— Exactement.
— Mais on dit qu'ils ne s'adressent pas aux humains, et ignorent tout de leurs demandes.
— D'abord, les Enfants sont des humains, cher Signour, dit Huimror doucement. Ils ont même chèrement payé leur humanité retrouvée... Certes, ils ne sont pas très liants ! Toutefois, si l'on prend contact avec eux par l'intermédiaire d'un passeur qui les connaît assez, alors on peut leur demander bien des choses, et surtout de traverser le Courant avec eux.
— Vous savez s'il existe un tel passeur à Michemin ?
— Je ne puis répondre à cette question, et vous comprendrez pourquoi.
— Est-ce Ribodol ? »
Ce fut au tour de Huimror de sursauter devant la question directe. Il s'enferma aussitôt dans un mutisme aussi révélateur que s'il avait confirmé la chose .
« Bon, c'est Ribodol, et vous le connaissez.
— Je n'ai pas dit çà, dit le vieillard la voix étranglée.
— Ne pouvons-nous avoir un peu confiance ? dit Augustin.
Silence chargé d’électricité.
— Eh bien, je vous l'accorde, répondit enfin le vieillard, triturant nerveusement sa barbe, je connais le vieux fou de Ribodol. Il m'est bien utile. Mais pas comme vous le croyez.
— Et comment ? osa Augustin.
— Au point où j'en suis, je dois vous demander de garder le silence le plus total sur ce que je vais vous révéler.
— Je vous donne ma parole de gentilhomme.
— Je suis obligé de m'en contenter. Eh bien voici... Mais d'abord, avez-vous entendu parler des Thrombes ?
— Je pense même en avoir vu un de mes yeux, poursuivi par des pêcheurs Mortanglars, dans le marais.
— Alors, vous êtes déjà bien plus au courant des affaires de l'archipel que vous le prétendez, jeune homme.
— Ce spectacle assez éprouvant est demeuré pour moi une énigme. J'ai vu cette créature courir, crier...
— Vous avez bien compris, cependant, que les Mortanglars font commerce de ces pauvres gens, et les vendent aux Zigonois ou, directement, aux gens de la hanse cicéolienne ?
— Je n'ai pas saisi le détail de ce négoce, mais, en gros, oui.
— Mais vous ne savez pas ce qu'est un Thrombe, n'est-ce pas ?
— Non.
— Cela, je puis vous l'apprendre. Un Thrombe est un être humain qui a subi un traitement magique qui l'a rendu proche de la bête sauvage.
— Mais qui pratique cette chose horrible ?
— C’est une longue histoire. En fait, l'homme qui va être transformé en Thrombe a d'abord subi un changement par lui-même. Il s'est trouvé porté à une certaine violence bestiale, le plus souvent acquise dans les rangs des bandits dracois. Mais il peut aussi être un esclave capturé par eux, ou qui leur a été vendu par des négociants des îles occidentales. Ce peut être encore un condamné livré par la justice clotonoise aux mages de Périache. C'est peut-être enfin un naufragé d'Outremonde, qui échoue sur les plages inhospitalières de Draco. L'important est qu'il parvienne à Périache dans un état lamentable. Il est alors pris en charge par les Mages Omen d'abord, par les Magdes ensuite. Au cours d'une série de rituels, il est lentement vidé de tous ses souvenirs.
Sa pensée disparaît. Il perd l'usage de la langue et se transforme physiquement. Sa force décuple et atteint des capacités inouïes, et se décharge dans des crises meurtrières. Son corps se change en une machine d'acier prête à tuer, à déchirer à mains nues.
Les Magdes achèvent l'envoûtement des hommes. Les plus forts sont sélectionnés par les Zwölles ou les Omen, pour diverses fonctions. Les autres sont libérés au bout de quelques mois, ou plutôt ils sont relâchés dans des souterrains où la plupart meurent en s'entre-dévorant. On ne les retrouve jamais, pas même leurs ossements que les vainqueurs mangent aussi, moelle incluse.
Pourtant, certains survivent, et parviennent, après une suite d'épreuves épouvantables, à sortir vivants des labyrinthes souterrains, par des issues dont beaucoup sont situées dans le grand marais mortanglar. Là, ils errent, se nourrissant d'oiseaux et de poissons, jusqu'à ce qu'un incendie de marais les fasse griller vifs. Les rares survivants sont cueillis par les pêcheurs qui en font commerce. Ces êtres sauvages, muets, idiots, peuvent être utilisés soit comme gladiateurs dans les courses de Braques, surtout à Clotone, soit comme travailleurs de force. Leur appropriation privée est interdite, mais qui va vérifier sur les immenses terres cicéoliennes, quelle est l'origine des laboureurs, ou des portefaix ?
— Je comprends mieux...
— Or, vous l'aurez senti, je trouve ce commerce ignoble et je cherche à m'y opposer. Ne disposant d'aucune force armée, je ne puis qu'intervenir discrètement.
— Et comment procédez-vous ?
— Eh bien je suis aidé par quelques uns -tel Ribodol, un ancien Thrombe- qui me signalent parfois la présence de Thrombes en fuite, tout en participant eux-mêmes au commerce pour leur compte ou celui de maîtres inconnus. Le plus souvent, j'arrive trop tard : les individus sont morts ou captifs. Mais parfois, je peux en recueillir un.
— Vous les détenez ici ?
— Certes non ! Ce serait inhumain et d'ailleurs impossible. Je les sors d'affaire physiquement, puis j'en confie la garde à mes amis les Enfants d'Eau.
— çà alors ! Les danseurs aquatiques prennent soin des Thrombes ?
— Bien sûr, car ils sont eux-mêmes d'anciens Thrombes revenus à l'état de jeunesse .
— C'est incroyable ! les danseurs aquatiques, aussi graciles, sont d'anciens Thrombes ?
— Oui, mais ils ne récupèrent jamais la parole. D'ailleurs, tous ne parviennent pas à trouver l'état d'enfance. En réalité deux sur trois doivent repartir, encore englués dans leur gangue de bestialité .
— Où vont-ils ?
— Fort peu de gens connaissent ce que je vais vous dire : je me charge d’ orienter Les Thrombes dits "réfractaires" vers le chemin de l'Est.
— C'est-à-dire ?
—C'est-à-dire que je les aide à traverser, par des passages secrets, la forêt de Wino, jusqu'à un embarcadère d'où ils sont conduits à Sanabille.
— A Sanabille ?
— Oui. Vous savez que cette île est consacrée au culte des morts...
— On m'en a vaguement parlé. Enfin, on a évoqué devant moi, si je me souviens bien, une fête des Morts à l'occasion de laquelle un concours de danse est organisé.
— C'est cela, jeune homme. Ces danses, on ne vous l'a peut-être pas dit, sont censées "réveiller" les Thrombes. Si cela marche, ils reviennent à l'état humain, complet cette fois, se souvenant de tout leur ancien passé.
— C'est extraordinaire...
— Mais hélas, la plupart du temps, cela ne marche pas, et le Thrombe est alors conduit, très doucement, vers la cité des Morts. Il y descend, et personne ne le reverra jamais. On dit qu'il est accueilli par les gens de Savroun le long, et qu'il est placé "en attente" d'un avenir lointain. Mais je préfère ne rien savoir du Signour des Morts et de ses pratiques sinistres. »

Huimror sombra dans une rêverie morose, d'où Augustin eut quelque difficulté à le tirer.
« Votre tâche doit être bien difficile, Huimror.
— Quoi ? Hm ? Ah oui ! Bien difficile en effet... Mais très importante, car, voyez-vous, si personne ne concourait à ce cycle, tous ces malheureux rescapés seraient tués sans pitié.
— Et que deviennent les Thrombes qui sont revenus à l'état humain ?
— Eh bien, le plus étrange est qu'ils disparaissent souvent de la situation. Ils prennent de petits métiers à Clotone, ou même s'embarquent pour Outremonde. Quelques-uns restent... comme c'est mon cas.
— Vous... Vous avez été un Thrombe ? s’exclama Augustin, stupéfait.
— Oui mon ami, je l'ai été. Mais inutile de me questionner sur ce triste état : l'amnésie s'installe dès qu'on en est sorti, et, si l'on se souvient parfaitement de sa première vie, avant la thrombisation, celle-ci se referme dans l'oubli le plus absolu. Sauf, peut-être parfois, ce rêve de rougeoiement infini... Mais je préfère ne pas en parler; ajouta Huimror d'une voix nouée.
— Je comprends, dit Augustin. Je suis content de vous avoir connu, ajouta-t-il, après un silence.
— Merci, jeune homme. Je ne sais si j'en dirais autant de vous, mais enfin... »
Il se leva.
« Je vais vous montrer quelque chose, maintenant. Venez. »


Le vieil homme redressa sa haute stature, et conduisit ses hôtes vers le fond de la serre. Il appuya sur une clanche logée dans le bois d'un pilier. Aussitôt, une rangée d'arbustes denses aux fruits jaunes glissa silencieusement, découvrant une ouverture donnant sur un labyrinthe végétal. Ils s'engagèrent dans un dédale de couloirs étroits entre de hautes haies, et parvinrent au pied d'un monticule herbu, que fermait un bloc de granite. Derechef, Huimror manipula un mécanisme, et la paroi roula sur le côté dans un grondement sonore.
Ils descendirent quelques marches et se retrouvèrent dans une salle baignée d'une lueur bleuâtre. Au centre, un corps immobile gisait sur un lit minéral. S'approchant, Augustin reconnut le corps décharné, les muscles saillants, le masque livide et déformé d'un Thrombe. Sa poitrine osseuse se soulevait à un rythme paisible.

« Voila... J'ai libéré ce pauvre garçon des mains des Mortanglars, il y a sept ou huit jours. Ils allaient le vendre aux pirates Zigônois. Il dort. Moïra lui administre régulièrement des potions qui devraient peu à peu le tirer de son hypnose. Son sommeil est calme et j'augure bien du traitement. S'il s'en sort, je le garderai encore deux ou trois jours après l'éveil, afin de soigner son âme meurtrie par des conversations appropriées. Ensuite, il terminera sa guérison parmi les Enfants de l'Eau.
— Se pourrait-il, demanda Augustin, que ce soit celui que nous avons rencontré avant qu'il ne soit pris dans le filet des Mortanglars ?
— Avez-vous noté un signe particulier à son propos ?
— Non. Ah si ! Peut-être une marque circulaire à l'épaule, s'il me souvient bien.
— Mais ce n'est pas spécifique, dit Huimror. C'est la marque d'infamie que les Magdes impriment au fer rouge dans la chair de tous les Thrombes. Vous a-t-il attaqué ?
— Non. Enfin, il avait l'air de chercher à passer entre nous, mais le groupe que nous formions l'effrayait, et il n'aurait sans doute pas hésité à charger celui qui lui aurait semblé trop proche, ou aurait fait mine de lui barrer la voie. Son comportement nous a étonnés. Il a vu la bague que portait l'un d'entre nous et s'est aussitôt agenouillé devant lui, suppliant.
— Hm, fit le vieillard impassible, vous souvenez-vous de cette bague ?
— Parfaitement, car l'énigme nous a passionnés, et nous en avons parlé abondamment. C'était une bague de fer , montée d'une étrange pierre translucide dans laquelle est pris un insecte à la carapace dorée.
— Ah oui, une pierre de Belturet. En deux mots : une personne soumise à la thrombification ne réagit plus aux paroles ni à aucun stimulus. Les Magdes s'en font alors obéir en usant de ces pierres d'ambre qui exercent une véritable fascination sur les malheureux, on ne sait trop pourquoi. Je crois que ces pierres leur en rappellent une autre, la Cladague d'Oeuf, avec laquelle on les a fait passer de l'état humain à l'état thrombique.
La Cladague d'Oeuf est un énorme cristal d'origine inconnue, qui émet des rayonnements délétères. On attache les patients en rangs autour de la Cladague, et on les y laisse une journée et une nuit entières, tandis que les novices chantent continûment la mélopée sacrée de la "Thrombifiance". La transformation s'effectue graduellement, et s'accélère après une dizaine d'heures. Les impétrants ont alors sombré dans une torpeur muette. Ils s'éveillent une dernière fois, pour entrer dans la grande crise de Résistance. Celle-ci s'achève dans des convulsions atroces, et les patients tombent en catalepsie. Ils n'en sortiront que sous la forme bestiale définitive.
On les détache alors en prenant soin de leur présenter les pierres de Belturet, soit montées en bagues, soit plantées au bout de cannes, soit enfin, fichées sur de petites lampes à huile qui en rehaussent l'éclat. Les Thrombes ne peuvent détacher leurs regards de ces pierres et les suivent religieusement, ce qui permet aux Magdes d'éviter toute attaque brutale, et de les regrouper en colonnes soit pour les livrer aux Zwölles, soit pour les conduire au Gouffre.
Parvenus autour de celui-ci, les créatures sont abandonnées par les Magdes, qui se retirent dans des cachettes. les Thrombes s'agitent, terrifiés, privés de leurs repères, et croient entrevoir une rangée de pierres lumineuses, comme au bas d'un escalier. Ils se jettent alors dans l'abîme et sont aussitôt emportés par le fleuve souterrain qui passe là, entre des piliers massifs où les leurres ont été fixés.
Ceux qui ne s'y noient pas seront déposés çà et là, aux gré des flots glacés, sur des plages obscures donnant parfois sur quelque anfractuosité. Gémissants, hurlants, traînant leur peine, ils tentent inlassablement de trouver une issue, mais un grand nombre aboutissent dans des lieux infects : culs de basse-fosse où pourrissent des charniers d'animaux jetés depuis la surface, bourbiers, siphons d'eaux brûlantes sous pression, cheminées de laves ou de gaz asphyxiants, cônes d'éboulis, cavernes où grouillent des peuples de larves carnivores, et j'en passe.
— Mais c'est abominable ! s’écria Satius, les yeux hors de la tête.
— S'ils réchappent des pièges des sous-sols, continua Huimror pensif, les Thrombes errants peuvent parfois revoir la lumière en surgissant de puits situés en plusieurs points de la Majeure, et aussi sur d'autres îles. Mais ils ne sont pas pour autant en sécurité au grand jour : une armée de trafiquants rôde autour des portes de l'enfer et en capturent une bonne part. Parfois sans violence, quand ils disposent de pierres de Belturet volées ou achetées à prix d'or à quelque Magde dans le besoin.
A ce propos... savez-vous comment votre compagnon se trouvait en possession d'un tel bijou ?
— Il l'avait ramassé sur la route près des remparts de Michemin. Nous-nous sommes même demandés si la bague n'était pas tombée du doigt d'un personnage qui sortait à ce moment là de la ville, Ribodol, justement.
— Mm, c'est possible, mais improbable... Ribodol est une sorte d'idiot qui exerce un magnétisme naturel sur les Thrombes. Il n'a guère besoin de bague pour les apprivoiser. A moins qu'il n'ait escompté en tirer commerce. Une autre hypothèse est qu'un contrebandier soit passé par là, peut-être même accompagné de Thrombes. Distrait par des conséquences dramatiques, il a pu perdre un objet aussi précieux et ne pas être en mesure de venir le rechercher.
— Comment un trafic de Thrombes pourrait-il passer inaperçu aux portes de Michemin ? demanda Augustin, perplexe.
— Mais qui vous parle de trafic inaperçu ? fit Huimror, ironique. La chose se passe souvent de nuit, certes, et la colonne de personnes en robe et en capuchon peut passer, aux yeux des naïfs, pour des novices de Périache ou des pèlerins. Mais il n'y a pas beaucoup de naïfs à Michemin. Je crois plutôt qu'on ferme les yeux, contre quelque rémunération trébuchante en bonnes devises de Clotone. Tout le monde sait la destination finale de ces pauvres gens : l'esclavage aux champs, ou dans les mines d'Asbalte.
— Ainsi donc, Arcomo n'avait pas rêvé ! s'exclama Augustin, portant la main à son front. Il avait bien vu une troupe de Thrombes dans une petite rue de Michemin. Tout s'assemble : c'était la matinée même où, quelques heures plus tard, nous devions trouver la bague ! Votre hypothèse semble coïncider avec les faits, Huimror.
— Vous voyez ! Mais, trêve de détails bizarres, dit le vieillard en rejetant sa chevelure blanche en arrière, je vous reçois si mal... »
Il prit une bouteille d'un liquide vert sur une étagère de pierre et servit trois petits verres.
« Ne le dites pas à Moïra, fit-il avec un clin d'oeil, elle me tuerait. Buvons, mes amis, au grand Équilibre qui, comme par miracle, interdit aux puissances de ce monde de nous plonger dans l'apocalypse ! Buvons à la vie qui permet à ce pauvre être de résister à tous les traitements inhumains qu'on lui a fait subir ! »
On trinqua à l'adresse du Thrombe endormi. Puis Huimror ramena Satius et Augustin à la serre et se rassit dans son fauteuil, proposant des tabourets à ses hôtes.
« Si nous avons encore un peu de temps avant le repas, dit le vieillard, baissant la voix comme pour réclamer une friandise ou annoncer une petite coquinerie, j'aimerais que vous me racontiez la vie dans Outremonde. Je n'ai obtenu jusqu'ici que des ouï-dire, sauf les propos incohérents d'un vieux marin brésilien, cela fait trente ans de cela.
— Oh oui, dit Satius les yeux brillants, voila une bonne idée, racontez- nous !
— Bien volontiers, dit Augustin, mais par quoi commençai-je ? Que dois-je vous décrire ?
— Tout, dit Satius enthousiaste, tout ! »

Augustin se plia de bonne grâce aux souhaits de ses interlocuteurs. Il évoqua bien des aspects du vaste monde, le grand nombre des personnes, la taille imense des continents, la variété des langues et des cultures. Il s'attarda sur les prodiges de l'industrie, les merveilles de la machine à vapeur, les miracles de l'électricité, les splendeurs de la photographie. Puis, un penchant mélancolique faisant retour, il parla aussi des famines épouvantables, des guerres effroyables, des conquêtes coloniales, des migrations massives, du monde soumis peu à peu aux puissances chrétiennes, de l’esclavage des Noirs à peine aboli, et de la ruée vers l’or.
Il termina en souhaitant que Guama demeurât aussi longtemps que possible à l'écart d'Outremonde, afin qu'il ne soit pas confronté aux canonnières françaises ou britanniques, voire américaines, dans le cadre de la récente “doctrine Monroe.”
— Quant à moi, soyez persuadé, Noble Huimror, que si la fortune m'accorde de rentrer un jour chez moi, je ne trahirai pas le secret de l'emplacement probable de l'archipel. Et si j'écris les mémoires de ce voyage, je le ferai comme s'il s'agissait d'un pays imaginaire, un monde de rêve, à tout jamais hors d'atteinte.
— Je vous remercie de cette intention prudente et généreuse, mon Ami, dit le vieillard ému. Car vous confirmez mon jugement sur le grand intérêt que nous avons à demeurer inconnus des gens de votre monde. Et vous comprendrez mieux pourquoi nous jurons ici non par les Dieux, mais par le Grand Équilibre.
—Enfin, soupira Augustin, quelqu’un va pouvoir m’informer sur cette importante spécialité locale ! Dites-moi Signour, ce que vous entendez exactement par là. On m’a parlé d’un jeu entre les îles, d’un lien compliqué entre la politique et les coourants marins...
Huimror sourit en cardant sa barbe comme un écheveau de laine.
—Certes, jeune homme, mais avant tout il s’agit d’un équilibre physique, et pas seulement entre les îles de l’archipel. Le principal équilibre est celui qui permet de maintenir les puissants courants marins qui entourent Guama et en ont, jusqu'ici, détourné toute navigation à voile, et même à vapeur, le commerce aussi bien que la course la plus hardie. Sauf quelques égarés, qui ont témoigné sans être crus.
Car il existe dans notre région une déformation magnétique étrange. Elle est liée à des phénomènes optiques qui rendent la déviation des courants inaperçue pour ceux qui nous approchent... et nous contournent sans le savoir. Mais je ne doute pas qu'un jour ou l'autre, l'anomalie ne soit forcée par vos savantissimes académies, immédiatement suivies par vos mages missionnaires, puis par vos propres marchands de Thrombes. Au moins, ne précipitons pas ce jour néfaste, en détruisant les courants protecteurs ! Conservons le grand Équilibre !
— Pensez-vous qu'un tel changement soit possible ? S'il existe une barrière naturelle qui vous rend invisible pour le reste du genre humain, croyez-vous qu'elle puisse être abaissée par une volonté néfaste ? demanda Augustin, sceptique. Ces choses là sont heureusement hors de portée des mortels...
— Eh bien, jeune homme, c'est là tout le problème ! répliqua Huimror, en abattant sa grande main sur l'accoudoir à l'en ployer. Les sages de Guama savent depuis des temps immémoriaux que les courants marins sont mystérieusement liés aux actes humains...
— Oui, dit Augustin, Phial d'Atoy m'a parlé de ce phénomène : le grand courant transversal, celui que vous appelez le Dragon, se gonfle et devient infranchissable, dès qu'il existe une tentative de contrôle de tout l'archipel par un pouvoir central.
— C'est à peu près cela, jeune homme. Mais ce que Phial ne vous a peut-être pas expliqué, c'est que lors de cette montée du Dragon, qui paralyse la vie politique de Guama et la ramène à une conception plus fruste et plus juste, il y a aussi, sur le pourtour de l'archipel, un affaiblissement des courants que nous disons "circulaires" et nous protègent de votre monde. C'est donc en général pendant ces crises bénéfiques que nous sommes le plus vulnérables aux incursions venues d'Outremonde. Je crois par exemple, comme l'a écrit un ancien maître érudit, que les Zwölles, ces plaies purulentes, sont des étrangers introduits dans l'archipel à l'occasion d'une de ces conjonctions, il y a deux ou trois siècles. Venus sur un bateau de métal, ils ont apporté avec eux maints progrès techniques, parmi les plus mortels.
— Curieux, dit Augustin, les bateaux de métal sont, en Outremonde, de facture toute récente, à peine vingt ans...
— La légende améliore sans doute les choses. Mais c'est un fait : la modification de nos courants, qui s'est toujours révélée consécutive à des changements politiques de grande envergure, comporte un risque terrible pour nos peuples. C'est pourquoi la sagesse voudrait que nous anticipions ces changements pour les réduire, afin de ne pas trop solliciter la restauration mécanique de l'Equilibre. Mais Guama, comme tous les autres mondes, est principalement peuplé de Fous, qui s'activent avec la plus grande énergie à déstabiliser leur propre milieu d'existence !
Encore le font-ils, ajouta gravement Huimror, dans la plus parfaite inconscience des conséquences de leurs actes. Ce qui est heureux. Car que pensez-vous qu'il se passerait si la clef de l'équilibre des courants était découverte et maîtrisée par l'un des protagonistes ?
— Mm, vous voulez sans doute suggérer qu'il n'hésiterait pas un instant à user de son pouvoir pour déclencher le changement à son profit ?
— Exactement, ou bien à l'interdire, ce qui serait tout aussi catastrophique ! »

Huimror, perdu dans de profondes pensées, se tut un long moment. Augustin n'osa pas interrompre son silence, mais il était maintenant clair que leur hôte n'était pas seulement un vieux gardien de site protégé. Son rôle sur l'archipel était peut-être plus important que celui qu'il avouait, et dépassait sans doute aussi celui de médecin des Thrombes. Le style de ses préoccupations le rapprochait plutôt d'un homme d'Etat, plus ou moins écarté du pouvoir, mais toujours sur la brèche.

Moïra apparut à la porte.
« Je crois que nous allons avoir des visiteurs, dit-elle placidement. Tes hôtes devraient prendre quelques précautions, car, d'après les bannières des cavaliers, ce sont des soldats de Mungabor.
— Diablecruche ! s'écria son époux, ils ont été plus rapides que prévu !
— Et il y a aussi quelques Zwölles noirs avec eux. C'est bien mauvais signe...
— Vous allez devoir partir ! mes amis, déclara Huimror en hochant sa tête chenue.
— Bonne Guipe !, fit Satius d'une voix aigüe, oseraient-ils venir chez vous ?
— Non, mais je ne veux pas qu'ils vous sachent ici. Il ne faut pas donner trop d'arguments à Mungabor pour demander ma tête au Villacope. Il ne lui faudrait pas plus d'une nuit pour monter l'opération de police qu'il me destine depuis quinze ans. Venez !
— Bonne chance », dit Moïra qui remit à Augustin un sac de provisions et embrassa les deux voyageurs.



Ils se rendirent au coeur du petit bois derrière la maison, et s'engagèrent sur une pente en colimaçon le long d'un profond cratère.
« Nous sommes au dessous du niveau de la mer ! constata Satius au bout d'un quart d'heure de marche dans des profondeurs de plus en plus obscures.
— Bien vu, jeune homme. C'est exact. Les parois de cet ancien volcan sont épaisses et étanches, ce qui permet au réseau souterrain d'être à sec, sauf quelques chutes d'eau qui empruntent des failles dont le débit est trop faible pour inonder les couloirs.
— Voila, continua-t-il, un peu haletant, nous arrivons bientôt. »
La lueur du jour parvenait encore à éclairer faiblement le palier où ils se trouvaient, fermé d'une grille aux grossiers barreaux de métal. Huimror l'ouvrit à l'aide d'une clef qu'il portait à la taille.
« Nous nous séparons ici. Descendez jusqu'au sol et tournez au fond du puits en restant bien sur votre gauche. Ne prenez pas la première porte, mais la seconde, plus petite, marquée d'un grand delta. Ensuite, continuez tout droit dans la galerie de mine qui en part. Ne vous laissez détourner de votre chemin par aucune issue qui pourrait vous sembler plus vaste, ou mieux éclairée. Sinon vous vous perdrez irrémédiablement.
— Et... et comment y verrons-nous dans l'obscurité ? demanda Satius, d'une voix un peu angoissée.
— Prenez ces quelques bouts de pitèche d'allumage, dit Huimror, et ce briquet. La pitèche brûle lentement, et vous en avez pour trois heures. Mais ce sera à peu près le temps que vous mettrez à rejoindre la porte de l'Est, située près de la route de Zigône, si vous ne prenez aucun retard.
Une fois dehors, rejoignez vite le bourg et courez chez maître Propio, le forgeron. Vous vous souviendrez de son nom ? Propio. C'est un ami fidèle, en qui vous pouvez vous fier. Restez discrètement chez lui, le temps que Phial d'Atoy et vos camarades vous y rejoignent. Et préparez-vous à sauter sur le bateau de Clotone. Une fois à bord, vous serez en sécurité... »
Il referma la lourde grille et commença à remonter la pente.
Une dernière fois , il se retourna:
« Que le grand Équilibre vous protège ! Adieu...ou plutôt... à bientôt . »
L'écho qui démultipliait sa voix s'éteignit.


°
° °


Ils étaient seuls.
Satius se serra involontairement contre son compagnon.
— Je préfère les dangers aériens, dit-il, parcouru d'un frisson.
— Ne t'inquiète pas, Satius, nous allons nous en sortir.
—Je l'espère. Pimprette, ma femme, serait bien triste de me perdre. Il serait dommage que Zopagor, mon fils nouveau-né, soit orphelin si vite.
— Sans avoir eu le temps de devenir pilote de flèches volantes, comme son père.
— C'est vrai, acquiesça le petit homme avec le plus grand sérieux. Quoi que cette compétence ne nous serve pas à grand chose dans cette noirceur souterraine..
— De quoi te plains-tu, mon jeune ami, dit Augustin d'un ton enjoué. N'apprécies-tu pas qu'il fasse chaud et sec ?
— J'admire votre optimisme, soupira Satius.
— Il est temps, je crois, d'allumer un brandon de pitèche, fit Augustin, on n'y voit plus goutte.
Il frotta le briquet d'amadou et Satius bondit en arrière, pointant du doigt une loque brune et de soyeuse, qui pendait devant eux :
— Vous avez vu ? Est ce que c'est une bête ?
— Mm, j'avoue que j'ai rarement rencontré d'aussi grosse chauve-souris. Presque un chien, mais ce n'est pas un vampire d'Amazone.. Cela ressemble plutôt à une espèce qu'on trouve dans le Nord de l'Inde et que mangent les autochtones. Délicieux, au demeurant, et sans arêtes.
— Je préfère passer à l'écart, fit prudemment Satius, se collant à la paroi opposée. D'ailleurs, nous avons déjà des provisions.
L'animal endormi ne bougea pas au passage des compagnons qui le laissèrent derrière eux sans remords.

Ils parvinrent au fond du puits dont la paroi était percée d'ouvertures irrégulières que la lueur orange du flambeau changeait en autant de bouches infernales prêtes à happer leurs visiteurs.
Les indications de Huimror se révélèrent précieuses, car ils n’auraient pas spontanément pénétré dans la crevasse surmontée d'un delta sculpté. Au delà de ce sas, le passage s'élargissait, devenant un vaste tunnel au sol sablonneux qui s'étendait droit devant, sur une pente légèrement descendante.
La voie royale se prolongea quelques centaines de mètres, puis se rétrécit et devint un étroit boyau , où même Satius dut baisser la tête. Marchant néanmoins plus vite que son compagnon, il prit de l'avance, tâtonnant devant lui.
— Aïe, s'écria-t-il soudain .
— Qu’est-ce qui t’arrive ? s’alarma Augustin.
—Je crois que c'est bouché. Un mur barre la route.
— Il y a peut-être un passage sur le côté.
La torche, promenée le long de toutes les parois, confirma l'opinion du Nain. Pas le moindre orifice.
— C'est terrible, fit Satius, nous sommes coincés.
— Attends, dit Augustin. Réfléchissons... Huimror nous a bien dit de filer tout droit. Mais entendait-il cela au sens géométrique, ou comme on le dit d'une voie principale qu'il faut suivre, même si elle tourne un peu ?
— Je ne sais pas, dit Satius, découragé.
— En tout cas, s'il s'agissait d'aller vraiment tout droit, alors je crois que nous avons évité une sorte de faille sur la gauche, un peu plus haut, avant le rétrécissement.
— Ah, je n'ai pas remarqué ?
— Tu étais emporté par ton élan... Rebroussons chemin.
Il s'avéra que la faille était bien trop étroite pour permettre le passage d'un être humain, et la torche en révélait le fond. C'était probablement un ancien front de taille abandonné.
— C'est épouvantable, dit Satius.
— Du calme. Revenons au lieu bouché. Il doit y avoir une solution.

Devant la muraille de granite sombre, Augustin se prit le menton dans la main, et donna les signes d'une profonde concentration. Soudain, il se décida.
« Écoute, Satius, essaie d'appuyer sur toutes les aspérités ou les creux, sur les trois parois, en commençant par le centre. Je vais essayer autre chose... »
Il se pencha sur le sol et étudia la ligne d'appui de la roche. Tandis que son compagnon tapotait fébrilement à droite et à gauche, il dégarnit le pied du mur et se releva soudain :
« C'est bien une porte : regarde, il y a une rainure. Elle fait toute la largeur. Çà doit basculer ou rouler sur le côté.
— Mais pourquoi Huimror ne nous en a-t-il rien dit ?
— Je n'en sais rien. C'est un vieil homme, il se peut qu'il ait tout simplement oublié. Ou encore qu'il ait tellement l'habitude de ces mécanisme qu'il ne s'imagine pas qu'on puisse en ignorer l'existence ou le fonctionnement .
— C'est bien ennuyeux. La lumière ne nous attendra pas... »
Ils s'essayèrent, encore et encore, fouillant les moindres déclivités, du sol au plafond, et sur plusieurs mètres de profondeur.
Au bout d'une heure de recherche, Augustin dut s'avouer qu'il y avait un sérieux problème. Il essaya la force, se précipita contre la muraille et ne réussit qu'à se contusionner l'épaule.
« Foutrepoile ! rugit-il, je n'aime pas çà.
— Je le savais, je le savais, geignit Satius en remuant la tête désespérément.
— Bon, éteignons le bougeoir, et étendons-nous pour dormir. Cela ne sert à rien de s'échiner.
— Dans le noir ? demanda Satius, d'une voix tremblante.
— Nous n'en mourrons pas, et le sommeil nous apportera peut-être une solution. »


Un moment après, Satius s'éveilla en sursaut, hurlant de terreur :
« Un serpent glacé me touche ! Noon ! Augustin, aidez-moi !
— J'arrive », fit la voix lointaine de son compagnon.
Bientôt le Nain terrorisé vit la torche rougeoyante s'approcher, revenant de la grande allée.
« Calme-toi, tu as eu un cauchemar... dit Augustin.
— Non, je vous assure, c'était...
— Regarde devant, dit Augustin. »
Satius se retourna. A sa grande surprise, il vit un trou sans fond à la place où il attendait la paroi qui fermait le passage un moment plus tôt.
« Voila. C'est le souffle froid de l’ouverture qui t'a réveillé.
— Comment avez-vous fait ?
— Oh, j'ai rêvé que j'étais constructeur de ces tunnels. Je me suis dit que j'aurais placé le mécanisme d'ouverture avant le tournant, à un endroit où je ne perde pas de temps. Et j'avais raison : il y avait une niche cachée dans la faille, qu'on atteint avec la main. Il suffisait de boucher une canalisation de pierre avec un chiffon, pour détourner une chute d'eau. Le temps d'arriver ici et un réservoir se vide, un flotteur se déplace, et çà entraîne le mécanisme d'ouverture. Mais nous devons passer maintenant, car je crois que la chose va se refermer . »
Le pronostic d'Augustin se révéla exact. A peine avaient-ils mis le pied de l'autre côté qu'un vaste pan de roche se mit à glisser silencieusement, avant de s'affaisser sur le sable, obturant complètement la porte.
— Nous avons assez perdu de temps. En avant !
Ils coururent longtemps sur un sentier de gravier, entre des murs ornés de bas-reliefs très usés.
Augustin tenait dans la main le dernier brandon charbonneux qui s'éteignit enfin.
— Chapituile, nous sommes fichus... fit Satius désespéré.
— Non, regarde ! dit Augustin.
Ses yeux s'habituant, Satius distingua au loin un vague ovale grisâtre.
—La sortie, mon ami... Nous sommes sauvés.


Ils débouchèrent sur une bande de végétation rousse, au milieu d'une brume désormais familière, et, tout enivrés de la joie d'être libres, esquissèrent une ronde avant de rouler dans l'herbe.
« Hm, nous ne sommes peut-être pas plus avancés, dit Augustin revenu à la raison.
— Attends, attends... Ce lieu me dit quelque chose, dit Satius. Surtout ce gros phulte mort, là bas... Je suis sûr que.... Oui, nous sommes passés par là allant chez Huimror, tu te souviens ?
— Absolument pas, mais je te fais une totale confiance.
— Ce qui veut dire que nous avons laissé le volavelle dans les parages...
— Crois-tu que cela ait un sens de le retrouver, maintenant qu'il est au sol ? Sans compter qu'il a pu être repéré par des ennemis.
— Ce vieux volavelle n'a peut-être pas dit son dernier mot, vois-tu, et Satius non plus... ajouta le petit homme malicieusement. Tu vas voir. »
Il fallut peu de temps au jeune Nain pour retrouver l'étang près duquel s'était posée la flèche volante. Elle était toujours là, l'arrière trempé dans la vase, emprisonnée par les buissons de chikruas aux branches hargneuses.
Satius grimpa sur l'engin et fouilla dans les étroits placards qui garnissaient l'avant. Il en tira un câble fin dont il fit passer l'extrémité dans un jeu de poulies compliqué.
« Vas-tu m'expliquer ? Que diable mijotes-tu, lutin des airs ?
— As-tu déjà joué avec un papiègle ?
—Un papiègle ?
—Oui, une toile tendue sur des baguettes, et qu'on propulse dans les airs en la retenant au bout d'un fil déroulé ?
— Ah, un cerf-volant ? Oui, bien-sûr, il y a fort longtemps, sur les pentes d'une montagne dans une petite ville de mon enfance...
— Eh bien, dans ce cas, dit Satius s'affairant avec l'autre extrémité du câble au milieu des arbres, tu dois te souvenir qu'on peut démarrer un papiègle à partir du sol, s'il y a assez de vent.
—Je vois ce que tu veux dire... Mais, ajouta-t-il, il n'y a pas de vent.
— Il va y en avoir, un peu plus tard dans la soirée : ce qu'on appelle les vents de côte, qui remontent toujours au Nord. Aide-moi donc à soulever le volavelle. On va l'installer nez au Sud, la pointe sur un arbre assez haut...
— Et puis, continua Augustin pas très à l'aise, je me souviens surtout que la majorité des tentatives d'envol se soldaient par un écrasement brutal.
— Sur ce point, fais moi confiance ainsi qu'au volavelle. »

Une fois l'appareil mis en place, Satius et Augustin s'installèrent sous l'abri que formait sa vaste envergure, et attendirent que le vent veuille bien se manifester. Il se fit désirer, mais monta paresseusement en puissance. Le soleil se couchait quand le souffle chaud prit enfin l'ampleur espérée.
« Dépêchons-nous, car il va retomber dès l'obscurité... »
Ils montèrent sur l'aile et se sanglèrent. Puis le pilote tira sur le câble comme sur les rênes d'un cheval, relevant la tête de l'animal. Aussitôt le vent courut sous la forme profilée, ébranlant la vaste carcasse de bois léger. Les plaques de cuivre, sollicitées, émirent un son musical. Soudain, Augustin sentit qu'ils étaient en l'air, flottant à un ou deux mètres. L’esquif oscillait fortement, comme au milieu de rapides.
« Çà part bien. On va y aller... »
Satius laissa se dérouler doucement le filin et, comme s'il s'agissait d'un ballon, le volavelle prit de la hauteur, le nez toujours fièrement dressé vers le Sud, le vent le poussant vers l'arrière, battant dangereusement des ailes. Puis, parvenu à deux ou trois cent mètres, alors que l'engin émergeait des nuages, il s'immobilisa complètement, tel un oiseau de proie au dessus du pays qu'il observe.
« Bravo ! s'exclama Augustin, un bémol dans la voix.
— C'est fantastique, hein ?
— Je l'admets, mais je trouve les souterrains plus rassurants.
—A chacun sa peur et sa passion, rétorqua le Nain. Personnellement, j'adore chevaucher les nuages... Et puis, tu comprends, voir les choses de si haut... çà me change !
— Bien sûr, mon ami ! Mais n'oublie pas qu'on doit filer sur Zigône... Avant qu'on nous repère.
— Tu as raison. D'autant que Mungabor dispose de bons archers, et de tirapellistes d'élite, qui atteignent leur cible à plus de huit cent mètres. »
Il laissa encore filer le câble, puis, parvenu à l'extrémité, il la lâcha, et mit immédiatement le cap à l'ouest, le côté bâbord de l'aile se soulevant majestueusement, les emportant comme un tapis magique, corps allongés sur le vide, dans une vaste dérive vers le Nord-Ouest.
Ils passèrent au dessus de la route de Zigône et se rapprochèrent à nouveau des collines vinoises, dont la robe de carreaux jaunes et émeraude annonçait les champs cultivés.
Augustin crut apercevoir sur la route de petites silhouettes noires fort véloces.
Etait-ce une escouade de poursuivants ?




XIV.
La falaise de Rhinois



Zigône-sur-le-bras (ancienne Zeig-an-lough) était un village de pierre grise au fond d'une vallée encaissée, où la mer s’enfonçait profondément.
Son campanile octogonal au toit de cuivre était curieusement bâti sur un gros rocher rond, presque sur l’eau. La légende voulait que ce rocher ait roulé du haut du mont voisin, le Matorque, en détruisant tous les huttes qui composaient l’ancien habitat. La catastrophe aurait été déclenchée par un jeune homme grimpé au sommet du Matorque, et qui s'était approché du rocher, alors placé là-haut en équilibre instable. Voyant quelque chose dans le creux formé par le surplomb, il retira une pierre qui servait de point d’appui à la roche. Et cette dernière de dévaler la pente, prenant toujours plus de vitesse, bondissant et frappant le sol avec un bruit de tonnerre, avertissant ainsi les villageois qui prenaient tous l’air en cette belle soirée. Ils n'eurent que le temps de s’enfuir pour se protéger derrière un promontoire.
Le rocher fou rebondit sur celui-ci comme sur une rampe, s’éleva dans les airs et retomba sur le village, écrasant toutes les cahutes. Furieux contre le jeune homme, les villageois s’apprétaient à lui faire un mauvais parti, quand il montra ce qu’il avait trouvé sous le rocher : 30 000 fufes d’or dans une corne de brenèle.
« Voyez, chers compatriotes ! Avec ceci, nous reconstruirons un village bien plus beau que celui-ci ! » Ainsi fut fait, et depuis les gens des alentours considéraient avec envie les jolies maisons de pierre de Zigône et son orgueilleux campanile, plus grand que celui de Michemin .
Le rocher bénéfique fut revêtu d'une peau d'or pur, qui était soigneusement remartelée chaque année. Il était honoré comme un demi-dieu, surtout au moment du passage des Lourds, considérés comme des parents éloignés de la pierre sacrée.


Il était midi quand l'aile volante survola le Matorque, qui n'était guère plus — n'en déplaise aux Zigônois — qu'une grosse colline d'herbe spongieuse, et piqua dans la direction du campanile. Augustin ne s'habituerait jamais à ces descentes vertigineuses. Il serrait convulsivement ses sangles ventrales comme s'il s'agissait des rênes d'un cheval fou. Mais Satius semblait aux anges et chantait à tue-tête, tandis que le bolide fonçait droit sur le rocher. A la dernière fraction de seconde, il l'évita et plongea dans une ruelle débouchant au fond du lough, sur la plage duquel il se posa, au grand dam d'une assemblée de Kriards.
Trois femmes de pêcheurs, assises sur un banc, n'arrêtèrent pas pour autant de recoudre leurs filets ni de bavarder de leurs malheurs familiaux. Augustin crut qu'elles ne les avaient pas vus, ce qui était presque impossible. Mais elles le saluèrent poliment et reprirent leur ouvrage. Le jeune homme devait apprendre par la suite que les Zigônoises avaient comme principe de ne jamais s'occuper des affaires des étrangers, leurs maris étant par ailleurs engagés avec tout le monde dans des affaires si louches ou si délicates, qu'il ne valait vraiment pas la peine d'en rajouter.
Satius leur demanda où ils pourraient trouver le logis du forgeron Propio.
« Maître Propio ? C'est fort simple, Messignours, c'est la dernière maison en suivant la rive Ouest du lough. Vous la trouverez dans un repli de pitèche, presque à l'aplomb de la falaise du Rhinois.
— Ah ?
— Vous voyez la grande muraille rouge, là, en face ?
— Oui...
— C'est le Rhinois.
— Je vous remercie Mesdames, et bonne continuation.
— Le Grand Equilibre favorise vos voyages ! répliquèrent en coeur les dames », qui n'avaient pas semblé lever les yeux sur eux pour leur répondre.
En tout cas, Augustin n'entendit-il pas la plus jeune, au teint de rose, susurrer doucement, penchée sur son fil et sa maille :
« Le jeune étranger est bien mignon.
— C'est vrai, ma fille, dit la plus âgée, si j'avais vingt ans de moins...»
Nos amis empruntèrent le sentier du bord de l'eau, et parvinrent bientôt sur un gazon épais, où broutaient en liberté de petites cabrasses frisottées, quelques grosses chevirelles de Draco, ainsi que deux ou trois chevaux rouges à la crinière touffue.
La chaumière du forgeron leur apparut sous un bouquet d'agras déjetés par le vent du Nord. La forge était accotée à un bâti de briques où de grands soufflets jumelés se gonflaient et se dégonflaient alternativement, animés par l'énergie d'une roue à aube.
Maître Propio était plus large que haut, et totalement chauve. Pratiquement nu sauf un grand tablier de cuir, il frappait sans relâche sur une longue tige de métal couchée sur un bicorne de fonte, au milieu d'un feu d'enfer.
Voyant les visiteurs, il suspendit son geste, et ses muscles estompèrent leurs reliefs impressionnants .
« Salut à vous, nobles passants. Je suppose que c'est vous qui êtes arrivés tantôt par la voie des airs ? Faites-vous profession dans la poste villacopale... Ou bien êtes-vous dompteurs de Lourds ? Il n'y a pas de sot métier... Mais je ne veux pas être indiscret. »
Il s'essuya le visage où la sueur coulait à ruisseaux, tombant de son cou sur le métal porté au rouge, et s'y évanouissant dans un nuage de vapeur bruissante.
« Nous ne sommes pas postiers, dit Satius, ni dompteurs de Lourds. Nous sommes des amis de Huimror, le vieillard de l'îlot des danseurs, et nous avons besoin de votre aide.
— Bienvenue, jeunes voyageurs, les amis de Huimror sont mes amis ! Je ne vous vendrai donc pas tout de suite comme esclaves... »
Il rit aux éclats de sa propre blague, d'une voix de stentor. Augustin craignit qu'elle ne parvienne à ébranler les colonnes irrégulières de la falaise, au dessus d'eux.
Voyant que son hilarité n'était guère partagée, le forgeron se calma, s'essuya les mains dans un chiffon crasseux et vint vers eux, sa large bouche édentée souriant jusqu'aux oreilles. Il leur broya très amicalement la main et les entraîna chez lui, ne voulant rien savoir tant qu'ils n'auraient pas bu et mangé. Satius ne se fit pas prier et se jeta sur le lait et le pain.

Propio vivait seul avec sa petite fille de six ans, Zilette, qui gardait les cabrasses, assise sur une motte d'herbe, un peu plus loin. La chaumière était une pièce unique, au sol battu, aux meubles grossiers mais propres et aux murs bien chaulés.
Quand il ne pratiquait pas son métier (principalement alimenté par les commandes des marins du village et du charretier qui convoyait — de nuit— certaines marchandises vers l'embarcadère de Trigône), Propio apprenait à lire à son enfant. De temps en temps, il grimpait tout en haut de la falaise du Rhinois, pour chasser le chniarque ou l'alpilon.
« Je ne peux pas aller trop loin. Zilette est très prudente, mais si je restais absent trop longtemps, un Phélan pourrait venir s'installer dans les parages. Je regrette le bon temps, quand je chassais l'immogre dans les gorges du Rhul. »
Fièrement, Propio montrait sur le mur la grande épiarque et la boucle d'or du ceinturon que seuls les maîtres sillins avaient le droit de porter.
« Ah, dit Augustin, vous êtes un.. "Bor Hond" ?
— Bravo, jeune homme ! Vous connaissez les anciens noms ? J'en suis un en effet, et si je ne chasse plus guère, je me tiens au courant. Je suis encore trésorier de la Fraternité des Borey Hondi, qui se réunit à Trigône deux fois par an.
— Je ne voudrais pas vous presser, fit Satius, mais il faut exposer nos motifs...
— Bien sûr, petit homme , je suis tout ouïe.
— Nous sommes poursuivis par les soldats du gouverneur, et...»
Satius s'arrêta, le sifflet coupé par le rire rocailleux du forgeron.
« C'est seulement çà ? C'est pas bien grave... Jamais ils n'oseront venir par ici, vous êtes tranquilles. Vous pourrez rester autant de temps qu'il le faudra pour vos affaires.
— Mm, dit Augustin, dubitatif. Je ne suis pas aussi sûr que vous de notre sécurité, car je crois que nous représentons un enjeu un peu spécial pour Mungabor. De plus ce n'est pas seulement sa garde normale qui nous poursuit, mais les "cavaliers noirs", ceux que vous appelez.. Zwölles. »
Le front épais de Propio s'était couvert de plis :
« Des Zwölles ? c'est différent alors... Ce sont des sauvages. Ils continuent à se battre même la tête coupée... La tête mord d'un côté, et le reste fait des moulinets... Je ne vous mens pas, j'en ai vu de mes propres yeux ! Savent-ils que vous venez par ici ?
— Ils ont des informateurs partout, dit Satius, et nous les avons doublés sur la route de Zigône. Je suppose qu'ils nous ont vus, car le volavelle ne passe pas inaperçu.
— Bon, écoutez, fit le massif forgeron en grattant sa calvitie de ses ongles noirs, et produisant ainsi le son d’une râpe à bois, le mieux est que je vous emmène tout de suite avec moi vers Cap-Charbin par les falaises. Jamais ils ne nous y suivront, je vous le garantis. Ils ne supposeront même pas une seconde que nous sommes partis par là. A supposer qu'ils voient votre engin volant sur la plage, ils pourront croire que vous avez pris un bateau.
Quant aux gens de Zigône, ils resteront muets, même sous la question. Ce sont des crapules infernales, mais courageuses, je dois le reconnaître. Pendant ce temps, nous cheminerons vers l'embarcadère où vous pourrez arriver pour le prochain traversier.
— C’est une excellente idée. Qu'en dis-tu, Satius ?
— Je suis un peu épuisé, mais je crois qu'il le faut. Nous n'avons pas le choix, dit le Nain.
— Bien sûr, mais rien ne nous dit que les Zwölles ne vous attendront pas au port, à Trigône.
— Le risque est à courir. Surtout s'ils perdent leur temps à nous chercher dans les environs.
— Bon. Sustentez-vous bien, et bourrez-vous les poches de fruits secs. Je vais prévenir Zilette que je vais m'absenter. Comme elle vous a certainement vus venir, je lui dirai quoi répondre aux questions indiscrètes.
— Vous ne craignez pas pour elle ?
— Vous ne la connaissez pas, dit fièrement Propio. Elle court comme une brenèle, grimpe comme une chevirelle, et nage comme un phomard. Eventuellement, elle mord comme un petit traquart. Par ailleurs, elle n'a pas la langue dans sa poche, et je plains le bonhomme qui aurait à subir son babil. Elle peut embrouiller le plus subtil des interrogateurs et emmener la troupe la plus résolue à dix lieues de l'endroit où elle veut se rendre.
— Bref, c'est pour le sort des Zwölles que vous craignez le plus.
— Je n'irais pas jusque là, car je ne suis pas un père indigne, dit sérieusement Propio, mais presque. C'est la fille de sa mère, vous comprenez !
Son gros doigt noir montra près du lit un médaillon sur lequel, par politesse, les deux visiteurs se penchèrent.
Une très belle femme à la longue chevelure de jais souriait d'un air malicieux.
— C'est mon Uljane ! Elle a disparu en mer, il y a trois ans, dans le naufrage d’un traversier de Clotone.
— Quelle tristesse !
— Je ne m'y fais pas... dit Propio, refoulant un gros sanglot. Mais nous n'avons pas de temps à perdre. Nous devons être sur la crête avant la nuit noire. Nous dormirons là-haut, dans une grotte. »



°
° °



Le chemin des falaises serpentait au pied de formidables effondrements de roches. Puis il prenait son élan et se faisait escalier étroit, courant au long d'une faille invisible à flanc d'à-pic. L'escalier devenait cheminée vertigineuse, où l'on montait en double appui, attachés par des cordes, sur plus de cent mètres. Encore vingt mètres à glisser sur des cailloux qui vous ramenaient au vide, et l'on mettait enfin un pied mal assuré sur la pelouse pentue qui montait vers les sommets.
Les difficultés ne faisaient que commencer, car la crête de la falaise était trouée de gouffres et peu praticable, tandis que la prairie très inclinée qui la dominait, était littéralement gorgée d'eau. La marche y était éprouvante. On trébuchait constamment sur les racines de chikruas cramponnées au ras du sol, avant de s'enfoncer jusqu'aux genoux dans une décomposition puante, emplissant les interstices des mottes proéminentes.
Au bout de trois kilomètres d'un extrême inconfort, les marcheurs furent vidés de leurs forces, et même le puissant Propio donnait des signes de fatigue : son ventre se dépliait et s'affaissait comme l'un de ses vastes soufflets.
« Nous arrivons », fit-il en désignant à travers la quasi-obscurité ouatée, une échancrure rocheuse dans le couvert d'herbes.

La nuit fut dure à l'intérieur du réduit, fait de deux pans de mur grossier montés en défense d’une étroite grotte naturelle. Il y pénétrait un vent mugissant et glacé. Sans avoir dormi, on s'éveilla aux premières lueurs du jour, transis jusqu'à l'os, tout particulièrement le frêle Satius que le froid traversait aisément de part en part. Augustin tenta de le réchauffer en le frictionnant énergiquement, ce qui eut la vertu de ramener le Nain du bleu au rose pâle. Propio, maître du feu, se dédia pendant ce temps à assembler du chikrua sec et des lichens pas trop humides. Toute la longueur de la mèche d'amadou passa aux tentatives d'allumer un foyer de brindilles. Enfin, avec d'infinies précautions, le forgeron y réussit, et l'on se réchauffa lentement, préférant la fumée âcre à l'humidité pénétrante.
« Bois çà, dit Propio, paternel, tendant à Satius une fiole de glône.
— Merci... çà fait dix ans que je n'ai pas bu d'alcool.
— Ah bon, s'informa Augustin, content de le voir réagir, ta religion y objecte-t-elle ?
— Non, mais au Palais, celui qui boit se met à parler. Celui qui parle est mort...
— Je comprends. »
Après un bref repas de graines, on reprit la route, progressant encore plus lentement sur une pente aiguë et presque liquide. Qui plus est, la visibilité était nulle car la brume, levée avec le soleil, noyait le paysage. Augustin et Satius s'en remirent à leur guide et le suivirent dans un état second. Le temps semblait s'éterniser au milieu d'un néant blafard.

« Regardez ! dit soudain Propio. Là, sur la gauche ! »
On ne voyait encore pratiquement rien à travers le coton épais, mais celui-ci se soulevait par endroits comme un matelas qu'on secoue, et, par intermittence, Augustin crut voir une ombre massive sur fond de vert uni.
« Il y a quelque chose...
— On est arrivés... C'est la grange de Tapitoul, le plus grand contrebandier du lieu. On peut s'abriter derrière elle, et de là, attendre le traversier qui devrait se manifester dans deux ou trois heures. D'ici là, le grand beau temps va se lever. On verra nettement l'embarcadère, qui est quelque part sur la droite, au pied de la colline. »
Le soleil perça bientôt. Une chaude lumière les effleura, puis les enveloppa pour les ramener à la vie. Le paysage se dégagea. La vallée d'abord, puis la pente d'herbe qui menait à la plage de sable noir. Enfin la surface de la mer fut balayée, comme le carrelage d'une immense salle... et le débarcadère apparut.
C’était un ensemble de pylônes et de passerelles de bois suspendues près de la rive, des plates-formes avançant sur l'eau, hérissées de nombreux piquets, de flèches en poutrelles goudronnées, et de miradors aux formes compliquées.
L'endroit semblait désert.
Une corne retentit. Sa plainte sonore se répercuta plusieurs fois, l'écho revenant des falaises lointaines.
« Les gens du port ne vont pas tarder à arriver, dit Propio, çà va s'animer. Attendons encore...
— Est-ce que ce n'est pas une installation un peu... petite pour la desserte de l'île ? remarqua Augustin .
— Ah, mais ce n'est pas le port de Cap-Charbin. C'est ce qu'on appelle la Pointe aux Bois. On ne voit pas le port principal qui est encore caché par la brume : il est situé de l'autre côté de l'embouchure de la rivière. Les passagers embarquent là-bas.
— Mais le traversier vient tout de même ici ?
— Bien sûr. Une fois le fret embarqué, et tous les passagers installés, le bateau fait une courte halte ici. On vérifie le fonctionnement de certains mécanismes. De petites réparations ont lieu, et surtout, on y accroche les trains de grumes qui entourent la coque. Si on le faisait avant, on ne pourrait pas embarquer .
— Mm, je comprends. Cela veut-il dire qu'on ne pourra pas monter à bord ?
— Je n'ai pas l'impression qu'il y a beaucoup de grumes à cette époque de l'année. Et puis, c'est prévu pour pouvoir prendre en catastrophe des passagers en retard. Bien-sûr, on embarque seulement ceux dont l'importance le justifie... ou la richesse, car ce service est payable au plus haut prix.
— Çà semble assez aléatoire.
— Çà l'est en effet, d'autant que l'humeur des capitaines est variable, et qu'ils sont souvent indifférents au sort des gens qui veulent embarquer d'urgence. »

L'attente fut longue. Il fallait résister à l'envie de dormir pour rattraper la nuit perdue. Satius y céda, et Augustin se réveilla plusieurs fois en sursaut, ayant sombré dans de brèves somnolences.
Soudain, tout le monde se redressa, aux aguets : des pierres, arrachées au sol de la colline roulaient ici ou là autour de la grange.
Quelque chose se passait. Quelqu'un ?
Pris d'une inspiration soudaine, Propio imita le cri du Sophore et obtint une réponse immédiate.
« Zilette, gronda-t-il, que fais-tu ici ? Montre-toi vite, sale gamine ! »
A la surprise de tous, Zilette sortit de derrière un monticule, tenant par la bride une cheval.
« D'où sors-tu ? fit son père d'une voix enrouée par l'émotion. Par où es-tu passée ?
— Oh, par le chemin du haut, dit la petite fille blonde aux joues rondes.
— Par la forge des diables ? Mais tu es folle, tu aurais pu être emportée par le vent. Comment... Propio s'assit, le front dans les mains, secouant la tête, incapable d'en dire davantage.
— J'ai amené Poutine avec moi, dit Zilette en souriant. J'ai pensé qu'elle pourrait vous être utile. C'est une jument très courageuse.
— Tu as bien fait, Chérie, dit Propio en soupirant.
— J'ai aussi amené de la chiroine chaude.
— C'est gentil, dit Augustin sans pouvoir réprimer une grimace. çà, c'est vraiment gentil.
— Et puis les épées de Papa, si vous devez vous battre.
— Je vous l'ai dit ! fit Propio en serrant sa fille dans ses bras, un vrai petit génie.
— Ecoutez, Propio, je ne voudrais pas que cette enfant soit mise en danger. Vous nous avez accompagnés à bon port. Nous allons continuer seuls. Rentrez-vite chez vous...
— Je pense que vous avez raison dit le forgeron. Gardez les armes et Poutine.
— Vous croyez ?
— Zilette a raison, cette jument peut être incroyablement utile...
— Même sur mer ?
— Vous ne savez pas ce qui peut arriver, ni même si vous embarquerez. Imaginez que les Zwölles soient déjà à bord ? Vous devrez pouvoir vous enfuir à toute vitesse dès que vous les aurez vus.
— C'est fort avisé. Nous acceptons. Comment vous remercier ?
— Je verrais çà avec Huimror. Vous inquiétez pas. »
Il prit Zilette sur ses épaules et de sa démarche puissante, commença à grimper le flanc abrupt du massif qui les séparait de Zigône.
Les deux compagnons les regardaient s'éloigner en faisant de grands gestes d'adieu.



«Restez calmes. Rendez vous sans histoire ! »
Augustin et Satius sursautèrent et se retournèrent : un genou à terre, trois hommes en cuir noir les tenaient en joue. Un quatrième, massif et trapu s'était avancé vers eux, les bras croisés, le regard de feu sous le casque d'acier.
« Nardor Botulis ! s'écria Augustin. Je.. je te reconnais.
L'autre s'inclina légèrement, en signe de respect ironique.
— Physionomiste, avec çà ! Mais cela ne te servira plus à rien. Mets tes mains derrière le dos et agenouille-toi.
— Si tu me veux, affronte-moi debout, coquille de mort ! »
Un rire sardonique jaillit de la bouche tordue, imitant assez bien le cliquetis de la chaîne rouillée d’une ancre filant au fond.
« Je ne me bats pas avec un vil criminel, condamné pour trafic de narcotiques !
— Vous avez de l'imagination, Botulis.
— Pas tant que cela... fit la voix métallique, Donnez-vous seulement la peine d'ouvrir la porte de cette grange, et vous verrez que l'accusation tient bien le coup.
— Pas la peine, je vous fais confiance... Mais dites-moi, avant que nous nous séparions, qu'avez-vous fait à la jeune fille que vous poursuiviez dans la forêt de Wino ?
— Nadja Benjou, cette petite folle ? Mais rien... Elle ne perd rien pour attendre, la mijaurée.
— Voulez-vous dire qu'elle vous a échappé ?
— Vous pouvez le dire en ces termes, étranger. Cela ne veut rien dire. Voyez-vous, nous autres, les Zwölles Noirs, nous sommes d'une patience infinie. Et le monde de Guama est si réduit ! Je m'attends d'un moment à l'autre à recevoir l'annonce de son arrestation. Mais je vous retourne la question, mon jeune Signour :
Ne savez-vous vraiment rien sur cette fille perdue ? N'avez vous aucune idée de l'endroit où elle se terre ? »
Son ricanement ressemblait au frottement du papier de verre.
« Ne vous pressez pas pour répondre, jeune homme, nous avons les moyens d'obtenir de vous des aveux complets. Là encore, nous serons très patients. Soyez sans inquiétude, nous... »

Le Nain fit brusquement un saut de côté, et plongea sur l'épée de Propio qu'il saisit par la pointe et jeta à la volée dans la direction de Botulis. Celui-ci l'écarta d'un léger mouvement de sa badine, et rugit :
« Ecrasez cette punaise ! »
Il y eut un sifflement bref. Satius fut arraché au sol par un carreau d’épiarque. Propulsé en arrière comme une balle de chiffons, il se fixa aux planches goudronnées de la grange, entouré d'une projection sanguinolente. Ses grands yeux étonnés cherchaient à comprendre. Il émit un piaillement inaudible et sa tête retomba en avant, au dessus de l'empennage qui dépassait à peine de son torse maigre, du côté du coeur.
« Bon Dieu, hurla Augustin, ...Satius ! »
Le Nain releva lentement la tête et regarda son compagnon, ses lèvres repoussant une bulle rosâtre, à travers laquelle il essayait de former un mot.
« Ils m'ont eu ! dit-il enfin. Sauve-toi, tu as encore une... chance. »
Ses yeux basculèrent, ne laissant voir que le blanc, et sa tête glissa, cette fois, sur le côté.
Indifférents, les acolytes de Nardor s'avançaient vers Augustin, préparant des chaînes.
Agir...
De la tige de fragan qu'il cachait dans son dos, le jeune homme cingla Poutine qui se cabra, battit l'air de ses sabots puis retomba en avant, déjà au galop. Au passage, Augustin saisit sa crinière.
Glissant au milieu des projectiles sifflants comme des serpents, la jument emporta le cavalier, rivé à son flanc.
Vers la plage.
Bénédiction ! : Face au fuyard qui remontait en selle, la silhouette massive du traversier se détachait au dessus des structures de l'embarcadère.


Mais peut-être était-ce trop tard. Déjà, le majestueux mastodonte s'écartait lentement du rivage en tournant sur lui-même, tel le corps d'un moulin à vent de dimensions géantes.
Lançant Poutine à pleine vitesse, Augustin s'engagea dans le chemin de halage qui s'enfonçait dans la mer, marqué de piquets, de gros sacs amortisseurs et de cordages . Le cheval avait de l'eau jusqu'au poitrail quand il réussit à rejoindre le flanc du navire. Mais le mouvement rotatif de celui-ci ne s'arrêtait pas.
Comment attirer l'attention de l'équipage ?
Le cavalier avait été aperçu depuis longtemps. La rampe de secours avait été préparée et descendue sur le côté, soutenue par un ample filet. Le vaisseau devait encore infléchir sa course et capturer Augustin dans son orbite. Il y faudrait plusieurs minutes, et les cavaliers zwölles, détachés du contingent des gens d'armes gouvernoraux, arrivaient à bride abattue sur le jeune homme.
L'un d'eux avait dégainé son épée et fonçait droit devant lui, visant la gorge, prêt à l'estoc. Interdit, Augustin hésitait encore à combattre, le regard attiré par l’approche du navire. Le volte-face s'imposa bientôt, au risque de ne plus pouvoir embarquer, et de s'engager dans une bataille perdue avec des ennemis toujours plus nombreux. Il se leva sur ses étriers et se résigna au choc le plus violent, tenant fermement Poutine sous lui, priant pour qu'elle ne soit pas effrayée. Il prépara son revers à la pointe fléchée de l'arrivant, suivi d'un retour en arrière pour l'atteindre au coeur, une fois passé, depuis le creux de l'omoplate. Il cilla au contact, presque sûr d'avoir pu glisser le bout de l'épée sous la mentonnière de son adversaire.
Mais il n'y avait pas eu choc : l'homme s'était dilué en arrivant sur lui. Il flottait maintenant, inerte, son cheval emporté plus loin par une vague. Le second cavalier noir arrivait en rugissant. Il se dressa soudain en arrière, électrisé, et vida les étriers, englouti à son tour dans le flot sombre.
Augustin n'attendit pas de comprendre ce qui était arrivé à ses deux adversaires, car le gros de la troupe débouchait du défilé de piquets, mugissante, la masse des sabots changeant l'eau en crème fouettée.
Il s'avança vers le bateau, pris dans les remous de la haute muraille flottante.
On communiqua enfin avec le retardataire par porte-voix, en lui recommandant de se tenir face à la bouche de toile qui venait vers lui, rasant les flots. La pelle invisible qui frottait le fond vint contre les sabots de Poutine. Docile, celle-ci leva le pied, et se trouva bientôt enveloppée d’un filet annelé.
Un ordre rauque, et l'ensemble fut enlevé dans les airs. Le filet se resserra contre les flancs du cheval, et l'empêcha de tomber, obligeant Augustin à se coucher sur son dos. Puis la grue fut tirée au dessus du pont supérieur par un autre jeu de poulies. Comme un sac de billes qu'on ouvre sur une table, les mailles de la nacelle furent desserrées, et Poutine fut projetée assez rudement sur le pont avec son cavalier, au milieu des applaudissements, tandis que des hurlements de rage leur répondait en bas, vite étouffés par la distance .






XV.
Vers Clotone



— Bienvenue sur le Berto Sigmarin ! dit l'homme en blanc qui avait saisi le mors du cheval.
« Phial ! les Indiens ! Jean ! Pimlic ! Vous êtes tous là et indemnes ! s'écria Augustin ravi.
—Toi aussi, mon bon maître !, beugla Jean en se précipitant sur lui pour l'étouffer entre ses bras.
— Mais, dites-moi une chose... s'exclama Augustin après s'être rassasié d'étreintes : qui dois-je embrasser pour avoir abattu les deux Zwölles ? Je suis sûr que le coup est parti du bateau !
— Tu ne te trompes pas, s'écria Phial. Remercie Païcou et Tabiraho. Leurs fléchettes empoisonnées semblent traverser les cuirasses les plus épaisses. Et leur effet est instantané.
— Comme la foudre ! dit Capitaine-Papa. Mais Phial se trompe sur un point : nos flèches ne traversent pas les cuirasses. Elles s'insèrent dans les interstices, exactement comme le dard du scorpion glisse pour s'insinuer entre les panneaux chitineux des araignées.
— Alors votre mérite est encore plus grand, dit Augustin en les embrassant encore. Votre habileté au tir est prodigieuse.
— Pas tant que cela, fit modestement Païcou. Depuis tout petits, nous devons apprendre à tirer des oiseaux-pituites pour le déjeuner. Ces animaux volent au dessus des canipores géants, et ils ont à peu près la taille des guêpes.
— Ah bon ? fit Augustin encore plus impressionné.
— En fait, précisa Capitaine-Papa, Païcou exagère un peu. L'oiseau-Pituite est gros comme un lapin de bonne taille.
— Certes, rétorqua Païcou, mais quand ils volent au dessus des Canipores, ils ont vraiment l'air d'être des moucherons.
— Allons, dit Phial, allons au salon du pont-paradis. On y a dressé la table. »


Les traversiers de Clotone sont d'énormes coracles bitumés, de près de dix mètres de hauteur sur l’eau. Ils ressemblent à de monstrueux paniers tissés.
La coque, souple, est formée de l’enroulement d’un cordage épissé, gros comme un cou de vache, et tenu par une trame en étoile, en troncs de palantais. Le cordage est une tresse de lianes Jusquarma, qui possèdent la vertu de se gonfler d’autant plus qu’elles sont détrempées. Quand une paroi est pénétrée lors d’un choc, les couches intérieures réagissent en décuplant de volume. La plaie se ferme, et l’on peut attendre la fin de la tempête pour réparer.
Le sol de la cale est revêtu d’une épaisse couche de sable sur laquelle est étendu un plancher de cubes de bois. Un jeu de filets tendu entre les parois, contient la cargaison et l’empêche de rouler. L’ensemble occupé par les ponts se compare à un couvercle circulaire constitué de plusieurs feuillets articulés, et reliés par des escaliers abrupts. Là, entre le premier pont aveugle et le deck extérieur occupé par de légères paillotes, peuvent vivre une centaine de personnes.
Le pont le plus agréable, réservé aux personnes de qualité invitées par le capitaine, est situé à hauteur du bord de cordage. Il est préservé de la canicule et bien aéré par de larges échancrures.
Des appartements de taille variable y ont été aménagés. En tout état de cause, une suite gouvernorale est placée au centre, protégée par un paravent circulaire en clayonnage mordoré. Elle demeure à la disposition des autorités, qui en usent à discrétion pour le courrier secret, quand aucun grand personnage n’y voyage en personne.
Le pont-paradis abrite des jardins suspendus semés dans les espaces libres entre les coursives en rayons, et éclairés indirectement par des panneaux habilement disposés dans le pont supérieur. Ces jardins ne sont pas tous décoratifs. La plupart servent à transporter des plants pour les pépiniéristes, voire de petits champs de blé qui sont ensuite greffés avec leur sol dans des terres arides ou difficiles.
Le voyageur qui a la chance d’habiter le pont-paradis admet que le nom n’en est pas abusé. D’autant que des oiseaux familiers animent cette végétation nomade. Ceci compense cela : le “panier”, à peine en haute mer, est agité de mouvements qui font ployer et rebondir la structure élastique de façon assez imprévisible. Rares sont ceux qui échappent au malaise de ce qui n’est ni roulis ni tangage, mais s'apparente au mol tremblement d’une méduse qui aurait décidé de prendre l’air.
Les mouvements sont plus forts dans la cale mais l’équipage des profondeurs, constitué de Zigônois tenant la charge depuis plusieurs générations, vaque, impassible, à la surveillance et à la réparation constante des filets et des parois. Ils arpentent l’espace en trois dimensions grâce à de longues cordes auxquelles ils grimpent comme d’étranges primates.
Chacun sait qu’en cas de naufrage, ce peuple rude est condamné, car aucun de ses membres n’accepterait de monter dans “le couvercle”. Question d’honneur. En revanche, le occupants des ponts s’en tirent presque toujours car le couvercle en question se détache du fond du panier, et flotte comme un vaste radeau articulé, entouré d’une spirale de cordages capables d’amortir les écueils les plus acérés.
La voilure, tendue sur des troncs enfilés dans l’épaisseur de la coque, est formée de deux spirales d’écailles de tortue géante (carretta moamarr), qui aspirent le vent en sens inverse, empêchant la rotation du coracle sur lui-même. Puis, habilement coordonnées par un équipage de Malaméens de la tribu des Eolards, les “écaillures” (plutôt que les voiles) produisent une poussée dans une direction donnée, et le traversier se trouve attiré vers le haut et vers cette direction, comme si une main géante avait soulevé le panier par l’anse, pour aller faire ses courses, bien loin de là.
Pour une masse si imposante et si informe, le traversier pouvait atteindre une vitesse surprenante, profitant aussi bien des rafales au ras de l’eau, que des vents ascendants, ou de la simple convection. Tout était entre les mains du maître-capitaine, qui conduisait son bateau comme on joue de l’orgue. Sa petite cabine était perchée sur un mât central, assez épais pour qu’y tourne un escalier en colimaçon, aux marches serties de tenons d’or.
Dans la cabine à la vitre cristalline, le meuble de conduite ressemblait à un piano aux touches de bois multicolore. Seul le Maître avait accès à la cabine, ainsi que les deux disciples qu’il avait choisis pour lui succéder dans le métier. Aucun profane n’aurait réussi à diriger le coracle en ligne droite pendant plus d’une minute. Même toutes les encaillures mises à la panne, l’engin se serait mis à tournoyer, sous la seule force du vent sur les parois, creusant un vortex où il se serait enfoncé irrémédiablement dans le gouffre bleu.
C’est assez dire le respect dont étaient entourés les Maîtres de la mer et leurs fidèles exécutants, les Eolards. Ils devaient le partager, non seulement avec “le peuple de la Cale”, mais aussi avec le peuple du Ciel, dont l’habileté à maintenir en état les écailles et les mâts, était une condition impérieuse de la manoeuvrabilité du vaisseau.


Dans le salon de plaisir, situé sur le pont-paradis vers le mât “avant”, Augustin et ses compagnons étaient confortablement installés sur des sièges-bacs, et regardaient béatement autour d'eux, après s'être congratulés, puis racontés mille choses sur leurs aventures, depuis qu'ils avaient été séparés au château gouvernoral.
Une foule bruyante de voyageurs vrombissait autour d’eux. Ils discutaient en famille ou entre amis, et partageaient des victuailles négligemment étalées. Ils faisaient la queue pour le fakar glacé, ou pour acheter des marchandises dédouanées (boissons fortes, noix de choulcave, jouets de bois, etc.)
Une compagnie de Malaméens, reconnaissables à leur poncho bleu clair vint s’asseoir en rond à l’ombre d’un pin empoté dans un sac massif. Aussitôt deux d’entre eux sortirent des instruments ressemblant à la guitare, avec un long manche en cou de cygne, et commencèrent à en jouer en chantant. La mélopée, à la fois douce et syncopée, capta l’attention des gens alentour. Ils reprenaient le refrain, le sifflotaient, ou formaient silencieusement les paroles sur leurs lèvres. Tout le monde avait l’air réjoui, quand fit irruption un grand moine vêtu de gris, à la barbe longue et tire-bouchonnée. Il se lança dans un discours véhément à l’adresse des musiciens qui s’arrêtèrent.
Phial expliqua en riant à Augustin qu’il s’agissait d’un sorcier Omen de Périache conduisant un groupe de futures Magdes au lieu de leur formation sacrée, et qu’il trouvait les chansons bien vulgaires pour leurs chastes oreilles. D’ailleurs, ces dames étaient trop fatiguées pour écouter de la musique, arguait le sorcier. Qu’on aille donc jouer sur le pont-lavoir !
Des voix s’élevèrent dans la foule pour protester, mais le grand moine Omen toisait les contestataires de sa stature imposante. “Allez donc les écouter AUSSI sur le pont, hurlait-il. bande de mirouflets!”. A mesure qu’il s’énervait, des badaux s’attroupaient, optant instantanément pour le parti des instrumentistes, qui, finalement, reprirent la musique, haussant les épaules devant les injonctions du moine.
Une dame enveloppée de soie diaphane fit la remarque méprisante que ces “chansons pour habitants des niches” ne devraient pas avoir cours sur le pont des gens de qualité. Aussitôt une grande femme, haute en couleurs et généreuse en formes, la mit en garde : si elle continuait à jouer la chienne, on lui enverrait un os, et si cela ne suffisait pas, le peuple lui fournirait sa pâtée gratuitement. La dame de haute naissance se détourna, la moue dégoûtée, et tira de longues bouffées de son délicat porte-noix, susurrant qu’elle n’avait pas de leçon à prendre d’une pétacle de la grande rue de Clotone. Remarque à laquelle la femme répondit par un franc éclat de rire, enveloppant de ses bras blancs son voisin hilare, qu’elle couvrit de baisers.
Une Malaméenne reprit alors le flambeau du combat de classe et demanda à l’élégante si elle avait demandé l’autorisation de fumer. S’étranglant à demi, la gente dame fit remarquer qu’il n’y avait pas d’écriteau interdisant la choulcave.
« Certes,répondit sentencieusement son interlocutrice, mais la politesse du coeur n’a pas besoin d’écriteau public. »
Outragée, la bourgeoise, poings fermés, tourna les talons, et s’en fut sur la coursive extérieure, sous les applaudissements et les huées de l’assemblée. Aussitôt, les musiciens entonnèrent une chanson endiablée. Tout le monde se mit à danser, au grand dam du Sorcier-Omen qui disparut aussi, visage convulsé et barbe écarquillée.
« Est-ce toujours la même ambiance pendant les traversées ? demanda Augustin.
— Oh, ce n’est encore rien. Dès qu’ils auront un peu bu, ce sera le délire... c’est la tradition.
— C’est sympathique. Et vivant.
— On peut le dire. Le traversier est un des rares moments où l’on peut libérer ses instincts, régler ses comptes, attaquer un ennemi... se débarrasser de sa femme, ou de son mari. Aucune police ne contrôle les actes des gens à bord, et l’équipage se contente de protéger le bateau et les marchandises. Des gens sont jetés par dessus bord, presque à chaque traversée. La capitainerie du port en donne la liste à la fin de chaque voyage.
— Beaucoup d’épouses disparaissent-elles ?
— Ah oui, fit jovialement Phial, mais pour être juste, disons qu’il y a pas mal d’époux aussi. C’est pourquoi les riches couples à problèmes voyagent dans des cabines séparées, et défendues par des serviteurs très attachés à la seule personne de leur maître ou de leur maîtresse . »
Augustin se fit traduire les paroles de quelques rengaines en vieux-phrisogeois, plutôt romantiques que salaces, et parfois tristes.
— Venez, maintenant dit Phial, nous avons à parler. Allons à la buvette de la passerelle, nous y serons tranquilles.

Dans un boudoir séparé de l’estaminet, les deux hommes se firent servir de l'annelle et des pipes de choulcave. Ils fumèrent et burent en silence, regardant le beau ciel clair de l'après-midi, éprouvant le vent léger qui passait entre les mailles des cordages de la paroi.
« Eh bien, dit Phial, à tout seigneur tout honneur, comme on dit dans votre pays... Je vais commencer. Par où, je ne sais trop... Disons, tiens, par l'homme qui fut jeté par dessus la rambarde de la terrasse du gouverneur.
— Ah, je ne m'étais donc pas trompé.
— Non. Mungabor a fait tuer le précepteur de Valien, son fils incapable, ou bien il a provoqué sa mort accidentelle, je ne sais pas. En tout cas, on l'a retrouvé en miettes sur les rochers au bas de la falaise.
— Etes-vous sûr que c'est bien cet homme ?
— Ecoutez : Sariella a vu un cadavre chez l'apothicaire, qui était plus ou moins en train de disséquer ses restes. Grodion aime bien Sariella et lui a dit ce qu'il savait : que les soldats lui ont amené le cadavre en le présentant comme celui d'un rebelle en train de s'échapper, et qui était malencontreusement tombé ; que l'homme, dans la quarantaine, était vêtu d'un costume typique de dignitaire subalterne de la magistrature de Clotone. L'officier lui a demandé de l'avertir s'il trouvait quoi que ce soit dans ses viscères ou son estomac.
— Quoi par exemple ?demanda Grodion.
— Je ne sais pas, moi, un bout de papier récemment avalé, ou une petite fiole avec un message...
—Ah bon ! dit Grodion placide (il en voyait tant d'autres). Mais il ne trouva rien.

Par la suite, j'ai appris que le précepteur, de nom inconnu, avait disparu de la circulation. J'ai donc recoupé les informations, sachant qu'il était effectivement juriste de la Conque. Je suis loin d'avoir élucidé cette histoire, mais j'ai laissé une ou deux personnes au palais mener l'enquête, à la lumière de cette affaire de réunion secrète surprise par un inconnu, peut-être par votre amie Nadja.
— Finalement, vous n'avez pas pu apprendre quelque chose de décisif...
— J'ai surtout appris que vous étiez activement recherché depuis quelque temps par plusieurs personnes, mais que Mungabor avait différé votre arrestation parce qu'il souhaitait savoir qui avait l'intention de vous contacter. Enfin, ce sont des bruits de la salle de garde, où j'ai quelques alliés sûrs. A vous, maintenant... Et avant tout, dites-moi : il est arrivé malheur à Satius, n'est-ce pas ?
— Oui... Le brave petit homme est mort dans la bataille. Un sbire de Botulis l'a cloué au mur, d'un coup d’épiarque. Affreux ! Cela s'est passé si vite... »
Phial resta silencieux, les mâchoires agitées de tremblements nerveux. Il se maîtrisa enfin :
« Je le connaissais depuis toujours... C'est sa petite femme qui va être malheureuse ! Je lui écrirai : il vaut mieux qu'elle apprenne sa disparition par moi que par les monstres du château. Je lui proposerai de venir à Michemin avec son fils. Cela ne remplacera pas son homme. Mais...
En tout cas, continua le signour de Michemin, sur le ton de la résolution bien arrêtée, le Botulis ne perd rien pour attendre. Je suis heureux que nous soyons sortis des pattes de Mungabor, car nous serons plus à l'aise à Clotone pour organiser la bataille contre ces Enfutoncles.
— Car vous êtes décidé à vous battre, Phial ?
_ Je l'étais déjà en sortant du Conseil, ayant appris un certain nombre de choses inadmissibles sur les entreprises du gouverneur. La mort de Satius me donne une raison supplémentaire, mais ce que je sais maintenant du commerce des Thrombes m'oblige à sortir de ma réserve. C'est la guerre, Augustin, le mot n'est pas trop fort !

Le Signour d’Atoy mit quelque temps à se calmer en mâchonnant sa pipe, le regard braqué sur d’inquiétants lointains. Il se détendit enfin.
_ Mais, je vous parlerai une autre fois de mes projets politiques... Dites-moi plutôt quelles ont été vos tribulations ? Avez-vous...
— Mon Dieu, le coupa Augustin en se levant brusquement, la prédiction !
— Ola,j que vous arrive-t-il ? De quelle prédiction parlez-vous , mon ami ?
— Je viens de m'en souvenir, à propos de la mort de Satius...
— Eh bien, soyez clair, Saputille ! »
Le jeune homme se rassit, la tête dans les mains :
« Vous ne me croirez pas, mais je viens seulement de comprendre que sa mort a été vue, par une diseuse indienne que j'ai rencontré en Guyane avant de m'embarquer pour Guama. Je me souviens parfaitement de ses paroles. Elle a dit : "les flèches qui tuent !" et ensuite : "il est mort". Puis, elle s'est mise à sangloter et je n'ai pas pu en tirer davantage.
— Vous savez, dit Phial, impassible, c'était peut-être un simple subterfuge de voyante. D'autant que la flèche est d'usage courant parmi les Aruyambi et les autres tribus de cette région, d'après ce que j'ai pu lire dans les ouvrages de mon oncle Karool.
— Vous avez sans doute raison, dit Augustin, mais çà demeure troublant : elle a aussi parlé du palais du pouvoir et de ses dangers, et d'un grand nombre de femmes fort belles...
— Toutes choses qui sont approchées par un jeune homme aventureux. Non, si j'étais vous, je n'accorderais pas une importance exorbitante à l'oracle de cette vieille indienne. Racontez-moi plutôt vos péripéties. »

Augustin narra son épopée aérienne, la visite chez Huimror, la découverte du réseau d'aide des Thrombes, les étranges galeries souterraines. Il expliqua également ce que lui avait dit le gardien de l'îlot à propos de la nature des Danseurs aquatiques.
Phial écouta, sombre et perplexe, et ne fit aucun commentaire.
« Je suppose, dit-il enfin avec un faible sourire, que vous n'avez pas pu travailler à votre fameuse quête de la Porte Temporelle, avec toute cette agitation ?
— Non, bien entendu... Et je vous entends me dire que c'est la leçon de la vie, et qu'elle est bien préférable à toutes les rêveries fantastiques, qui ne sont que billevesées, fichaises, fariboles et contes de Mère Grand...
— C'est exactement ce que je pense quoi qu’en termes locaux cela se dise bêtardises, niquedettes, donguedines et propos de Maminette.
— Eh bien sachez que je n'ai pas dit mon dernier mot ! Mon attention a d'ailleurs été attirée à plusieurs reprises sur des aspects très mystérieux de Guama — le périple souterrain des Thrombes en est un, et pas des moindres — qui pourraient se révéler des indices avant-coureurs de choses plus extraordinaires encore. Le vieux Huimror me semble connaître des secrets intéressants, et je retournerai le voir quand les choses se seront calmées.
— A votre guise, jeune étourdi ! Mais ne sombrez pas, de grâce, dans l'extravagance de l'alchimie ou de son équivalent spatio-temporel.
— Je ne sombre pas... Car votre monde ne m'en laisse pas le temps. Il me fait courir comme un cabri, et, s'il n'y avait tant de dangers pour moi et pour des amis, je vous dirais que... je m'amuse assez.
— Revenons parmi nos amis, dit Phial. Nous devons décider de l'évolution de nos arrangements, et surtout de ce que vous souhaitez pour les Indiens. »

La compagnie était de nouveau réunie, lorsque une trappe se souleva dans le sol de la placette. La figure allongée d’un jeune officier de bord apparut, bientôt suivi d’un corps efflanqué, que son impeccable uniforme blanc rendait encore plus filiforme.
« On m’a dit qu’un Monsieur Sarocle serait peut-être parmi vous ? dit l’homme d’une voiex perchée.
— Il y a erreur répondit Phial. A moins que... Ne voulez vous pas dire Soro-akl ?
— Ah oui, c’est cela, ce serait un Monsieur Indien..
— Oui, dit calmement Capitaine-Papa, je suis Monsieur Sarocle.
Un large sourire fendit le triste visage de l’officier.
— Alors, j’ai un message pour vous, en provenance de Michemin. Une de nos sarmoiselles de voyage vient de revenir au perchoir, apportant la missive que voici. »
Il tendit à Capitaine-Papa un fin rouleau de papier de soie gris, que celui-ci reçut avec une digne gravité et le mit dans sa poche de poitrine.
L’officier en blanc salua fort poliment la compagnie, et disparut par où il était venu.
« Mm, fit Phial au bout d’un moment, peut-être souhaitez vous que je déchiffre pour vous le message ?
— Je n’osais vous le demander dit Capitaine-Papa, qui, tout aussi dignement, tendit le rouleau au signour.
« C’est signé Ouina Champon, (ah...Ouina !) Bon, que nous apprend cette gentille femme... Rien de fâcheux, j’espère. Voyons :

«Cher Monsieur Sarocle, je vous écris à propos de votre grande pirogue. Je vous rassure tout de suite, elle est en de bonnes mains et sans dommage apparent. Mais Monsieur Pilco à qui vous l’aviez confiée, était il y a trois jours au désespoir, car votre bateau avait disparu de son mouillage, à l’abri derrière notre auberge du Marin Pieux. Il l’a fait chercher partout alentour, et les édiles ont même demandé aux danseurs d’eau de fouiller chaque crique. En vain ! La barque demeurait introuvable. Tout le monde, au village, était consterné, quand, après plus de quatre jours, Ribodol est arrivé sur la place du marché en poussant des cris inarticulés. J'ai compris qu’il voulait nous montrer quelque chose. Nous l’avons suivi et il nous a entraînés vers les grottes sous-marines où il passe le plus clair de son temps à entasser des monceaux d’objets divers.
Et là, sur une petite grève bien protégée, nous avons retrouvé votre vaisseau. Pilco en a fait l’inventaire avec un marin expérimenté, et vous fait savoir qu’il semble en bon état de marche. Certains édiles ont fait porter le soupçon sur ce vieux fou de Ribodol, mais la plupart des gens ont estimé qu’il était incapable d’un pareil forfait. D’ailleurs, Ribodol, toujours les pieds dans l’eau, n’a jamais été surpris à naviguer. Je crois qu’il en est incapable. Il a cependant l’air d’en savoir davantage qu’il ne bredouille, à en juger par ses regards fuyants. Enfin, ce mystère n’est pas encore éclairci. Nous avons tenu à vous informer de cet étrange épisode, qui ne se reproduira plus, car nous nous sommes cotisés pour le faire garder nuit et jour jusqu’à votre prochain retour.
En espérant donc vous revoir dans peu de temps, acceptez, Monsieur Sarocle.... etc..
Ouina Champon; hôtelière diplômée. »

— Etrange, étrange, fit Capitaine-Papa. Auriez vous quelques lumières sur cet escamotage aussi soudain que bref ?
— Oh, dit Phial, il y a bien les danseurs d’eau. Certains semblent assez malicieux. Et ils ont pu être fascinés par cet engin qui réussit à traverser, comme eux, le grand Dragon. Tel ou tel Jeune un peu plus audacieux aura voulu le mettre à l’épreuve, jusqu’à ce que leur conseil des sages, avertis par les citadins à la recherche du bateau, ne le tance vertement et ne l’oblige à le restituer discrètement.
— Mm, admit Pimlic, c’est un bon scénario, mais il ne colle pas avec tout ce qu’on sait des Danseurs ; jamais ils n’ont touché à la moindre possession des habitants de l’île, ou de tout autre Guamaais. Ils semblent ne pas nous voir. On dit que la seule personne avec qui ils communiquent vraiment est le vieux Huimror, mais on n’a pas de témoignage direct d’un tel contact...
— Cette histoire est vraisemblable, coupa Augustin sans dire la raison de sa conviction. Est-ce qu’on peut déduire la date de la disparition du Doryô ?
— La lettre de Ouina est datée d’il y a douze jours, et les événements qu’elle rapporte ne peuvent guère la précéder de beaucoup, raisonna Phial. Je crois que cela coïncide à peu près avec notre passage à Mortangle, ou, au plus tard, quand nous étions chez le gouverneur. Croyez-vous que cela a de l’importance, Augustin ?
— Je ne sais pas. Peut-être les choses s’éclaireront-elles plus tard. L'important est que le Doryô ait été retrouvé indemne.
— Je suis libéré d'une grande inquiétude, avouaCapitaine-Papa, car, mes amis, nous devons nous accoutumer à l’idée de nous séparer.
— Comment cela ? s'écria Jean, qui s'était fort attaché à Païcou, dont il appréciait l'habileté au jacquet. Nous séparer ?
— Hélas, nous ne pourrons débarquer avec vous dans la grande ville, Monsieur Jean, assura Capitaine-Papa. C'est une chose certaine .
— Expliquez-vous, dit Augustin, car je trouve dommage cette décision .
— Je dois vous dire, répondit gravement Capitaine-Papa, que malgré tout leur désir de vous accompagner, mes compatriotes qui n’ont jamais vu de grande ville, peuvent être saisis de stupeur. Je sais, pour l'avoir déjà vécu dans d'autres circonstances, que les Indiens supportent très mal l’agitation urbaine qui leur semble folle. Dans le meilleur des cas, cela les rend tristes et amorphes. Au pire, ils peuvent être atteints — je l'ai vu de mes yeux — d’une crise de démence qui les pousse à tenter de s’envoler du haut d’un immeuble.
— Il faut être bien fou pour croire pouvoir voler, dit Jean, hochant la tête. Mais ce n'est pas une raison pour nous abandonner !
— Je sais votre affection pour nous, et je vous en remercie de tout coeur, dit Capitaine-Papa, mais je connais les rêves et les peurs cachées de mes frères. Alors que la civilisation vous protégera contre les plus grands dangers, je suis au contraire persuadé qu'elle peut inoculer aux Aruyambi un venin mortel.
— Je partage l'avis de Capitaine-Papa, dit tristement Arcomo. il nous faut rentrer , au mieux sans poser le pied à Clotone.
— Mais vous, Païcou, partagez-vous l'avis de vos aînés ? »
Le jeune Indien ne répondit pas et se leva, allant arpenter le pont à grands pas, les mains derrière le dos.
« Je connais son sentiment, dit Capitaine-Papa. Il aimerait continuer l'aventure. Mais, en dépit de sa jeunesse, Païcou a charge de famille. Il ne peut abandonner sa femme et son petit garçon. Il ne veut pas vous montrer sa tristesse.
— Je comprends, dit Phial. Je vais demander aux officiers pour qu'ils vous laissent la paillote du pont-paradis, lors du voyage de retour.
— Très bien, dit Capitaine-Papa. Mais ne nous morfondons-pas : il nous reste quatre pleines journées de voyage pour fêter notre rencontre et nos aventures communes. Nous n'avons pas besoin d'arborer si sombre mine. Buvons, parlons et dansons... »

On suivit ces conseils. Le périple s'acheva dans les rires, au milieu du luxe débonnaire du pont-paradis. Par chance, les dieux du détroit de Clotone ne firent surgir aucune grosse houle qui l'aurait changé en enfer.
Phial d'Atoy reçut une bonne nouvelle de la terre : son vieil ami Jansène Fitrion, chef d'une noble famille de la capitale, avait accepté de le recevoir chez lui avec Augustin, et l'attendait avec impatience.
On pouvait certes supposer que les noirs personnages dont on avait mesuré la haine au cours de la traversée de La Majeure, ne resteraient pas inactifs, et tenteraient d'attaquer à nouveau les compagnons, malgré des conditions plus difficiles. Car ni Mungabor, ni Botulis ou leurs commanditaires inconnus ne pourraient désormais agir à visage découvert et en toute légitimité. Leurs agents devraient raser les murs.
Les chances seraient désormais mieux partagées. S'il y avait des enquêtes à mener, des revanches à prendre, des offensives à organiser, Clotone s'y prêterait favorablement.
Augustin, reposé, semblait sur ce point optimiste. Quant à ses propres affaires très privées, il ne doutait pas qu'il les ferait avancer au mieux, dans le contexte d'une cité aussi fabuleuse.

C'est, du moins, c'est ce que rapporta Capitaine-Papa, le noble Navigateur Aruyambi, dont on a pu constater qu'il observait la disposition des esprits aussi finement que les détails de la vie.





XVI.
Le manuscrit





Tabiraho avait terminé son récit, commencé trois jours auparavant.
Il demeurait maintenant silencieux, immobile comme une gargouille médiévale devant un Pierre Boucquard médusé, encore vaporeux de Choulcave, bercé par les images que le vieil homme avait su évoquer de sa voix cassée.
Pierre se balançait san mot dire dans le hamac auquel le perroquet Lokiche venait de se suspendre, sans doute dans l’intention de lui picorer les orteils. Les idées tournaient, nuées sombres s’assemblant pour un orage.
Celui-ci éclata soudain, sous la forme d’une question qui cheminait en lui depuis déjà quelque temps.

« Vieux Bhogo, ton histoire était merveilleuse et tes talents de conteur ne se discutent pas. Mais, dis-moi encore une chose. Si ce voyage, comme tu le prétends, est véridique dans chacun de ses détails, tu as peut-être conservé de ton grand-père, le “capitaine-papa” quelques effets de ce voyage, ou même quelque objet ayant appartenu à Augustin ?
Tabiraho grommela indistinctement.
— Est-celà une réponse positive ?
Le vieil homme fit un gros effort, son récit semblant l’avoir totalement épuisé.
— Je crois qu’il me reste quelques petites choses ramenées du voyage de l’Aïeul dans le coffre en osier de la remise, mais tout doit être en piteux état avec cette humidité qui mange tout. »
Pierre sauta sur ses pieds, cachant mal son impatience.
« Serait-ce trop te demander de me montrer ces objets ?
Tabiraho, surpris, le regarda, l’air inquiet.
— Pourquoi veux-tu voir ces vieilleries, sans doute rouillées ou pourries ?
— On ne sait jamais, Vieil homme. » dit l’ex-prospecteur en se dirigeant d’un pas décidé vers un cabanon de bambous mal assemblés. Tabiraho se leva et le suivit de mauvaise grâce.
« Attends, attends, il y a tellement de cheni, là-dedans ! D’ici que tu ailles te piquer sur une lance au curare. »
Il passa devant le Français et sa main noueuse chercha à tâtons la bougie et les allumettes cachées dans un renfoncement. En tremblant, il en craqua une et un capharnaüm apparut, qui aurait fait le bonheur d’un antiquaire spécialiste des colonies, si la plupart des objets entassés en désordre et couverts d’une poussière épaisse, n’avaient montré des signes d’un délabrement avancé.
« Tu vois ? dit le vieillard, en se traînant au milieu de l’amoncellement.
— Te souviens-tu à quel endroit tu aurais mis les objets du voyage, dans tout ce fourbi ? »
Tabiraho se frotta le crâne, puis l’inspiration vint. Il se dirigea vers une encoignure où s'entassaient des boîtes de carton, de bois et de métal de diverses tailles, toutes cabossées, rouillées ou rongées de moisi. Il épousseta les surfaces de la main, et désigna une valise d’osier, de taille moyenne, placée à la base de la pile, sur un entablement. Il posa la bougie en surplomb sur une planche, et, trop lentement au goût de Pierre, il déplaça les boîtes situées au dessus, les manipulant avec précaution pour qu’elles ne se désagrègent pas entre ses doigts. Enfin, il dégagea le couvercle de la valise, toute maculée, mais d’une facture de bon aloi . Une serrure rudimentaire la fermait, bouclée par un gros cadenas boursouflé par le vert de gris.
« Ah zut, elle est cadenassée », fit Boucquard, déçu.
Cela ne retint pas Tabiraho, qui, d’un coup sec, arracha cadenas et serrure, dont les clous se détachèrent de la vieille plaque de bambou tressé. Puis il souleva le couvercle dépareillé, et fouilla dans la valise.
Pierre s’approcha pour regarder par dessus son épaule. A première vue, rien de bien intéressant n’apparaissait dans la lueur tremblante de la bougie. Tabiraho sortit des vêtements en lambeaux, deux ceinturons de cuir noirci, des chaussures d’un autre temps, ouvertes comme des cosses de haricot. Il jeta le tout sur le sol et chercha encore.
Une dague dans son fourreau attira l’attention du Français, mais c’était une arme d’apparat comme en portaient sans doute les gardes de prison, les jours de fête ou de messe, dans les années vingts. Le vieillard dégagea ensuite une horloge cassée, montée sur quatre petits piliers de bois vermoulu, une photographie jaunie et pâle représentant une locomotive aérodynamique des années trente, un grand nombre de bols de terre cuite, vernissés à l’intérieur, un assemblage de cuillers d’étain, modèle réglementaire 1903, plusieurs poupées de son assez grossières, qui avaient visiblement servi à des rites de sorcellerie, à en croire le nombre de trous d’épingles qui perçaient leurs ventres comme des passoires, une trompette tordue et aplatie, assez pitoyable, des éclats de miroir soigneusement enveloppés ensemble, une collection de hameçons emmèlés, des billes d’ambre de diverses grosseurs (Pierre fit aussitôt remarquer à son vieil ami qu’il pourrait en tirer un bon prix, ce qui ne sembla pas l’émouvoir), une silhouette de requin en bois de makham rouge, plusieurs colliers de plumes de paradis, dont certaines étincellaient encore comme de petits joyaux, et un assortiment de pipes.
« Ah, voici les possessions d’Augustin...
— Quoi ! Tu veux-dire... Ces vieilles pipes brûlées ?
— Oui... c’est bien çà !
— Montre-les moi... »
Pierre examina de plus près les pipes sous la bougie, les tournant et retournant en tout sens.
« Mais, tu me racontes des bobards, Tabiraho ! il n’y a là aucune preuve que ce soient des objets ayant appartenu à Augustin Coriac, aucune lettre gravée, aucune armoirie...
— Je t’avais bien dit qu’il n’y avait aucun intérêt à venir remuer tout çà », fit le vieil indien d’une voix plaintive.
Pierre se sentait vaguement irrité .
« Ah tu m’as fait marcher ! Tu peux être fier ! »
Le vieux se récria, offusqué :
« Mais non, tu te trompes, ce sont bien là les objets, laissés dans le Doryô, et que mon grand père voulait rendre à Augustin, s'il repassait par notre village en revenant un jour de Guama. D'ailleurs, si tu voulais te comporter en homme respectueux et pieux, tu les prendrais avec toi en France. »
Boucquard eût un mouvement d’humeur :
« C’est cela ! M’encombrer d’ un lot de méchantes bouffardes encalaminées ! Et de quoi aurais-je l’air, en montrant ces “trophées des tropiques” ? On se moquerait de moi, mon pauvre Tabiraho, on m’accuserait de les avoir achetées pour quatre sous au marché aux puces . »
Mi-riant, mi-fâché, il tourna les talons et s’apprétait à sortir de l’antre, quand une exclamation enrouée du vieux métis le retint :
« Il y a autre chose.»
Fouillant dans la poussière du fond de la valise, il ramena au jour un petit objet rectangulaire qui s’avéra être un livre à la couverture de cuir épais.
« Bah, un missel, sans doute. Montre-le moi, s’il te plaît. »


Le petit livre épais semblait en bon état, et sa couverture arborait en son centre l’image encore dorée d’un ours debout, patte engagée dans un tronc. Pierre secoua doucement les pages pour en faire tomber la poussière, et l’ouvrit.
Son coeur se mit à battre à grands coups. Il sortit à la lumière, pour s’assurer qu’il n’avait pas la berlue.
Non, il ne s’était pas trompé en croyant voir, sur le vélin étonnament blanc de la page de garde, les arabesques élégantes d’une écriture à la plume, telle que les gens de bonne éducation pouvaient encore la maîtriser à la fin du siècle dernier.
Bien qu’un peu effacé par endroits, le texte était encore lisible et ce qu’il disait était sans ambiguité :

« Journal de voyage dans les Antilles et les Mondes Voisins, par Augustin Coriac, comte de Malicot (1880 — 1...).
Pierre Boucquard poussa un rugissement et courut embrasser Tabiraho, le serrant si fort dans ses bras qu’il manqua lui briser les côtes, qui émirent le son d’un fagot de ramures sêches.
« Ah mon vieil ami, s’enthousiasma-t-il comment ais-je pu douter de toi une seconde ? Ton histoire sonnait tellement vrai, il était impossible que tu m’aies menti ! »
Tabiraho, se remettant d’une toux qui avait failli l’étrangler, s’enquit respectueusement :
« Tu as donc trouvé quelque preuve à tes yeux de l’existence de... Coriac ?
— Et comment, Tabiraho ! Il ne s’agit rien moins que de son journal de voyage, et nous allons pouvoir, point par point, le confronter à ton récit. A moins que tout le reste du livre ne soit illisible... »
Fébrilement, Pierre feuilleta l’ouvrage dont les pages étaient légèrement adhérentes. Le texte avait été en partie effacé, selon que l’humidité avait plus ou moins envahi le papier, mais il restait de très nombreux passages bien nets, calligraphiés d’une écriture violette serrée, et penchée de l’avant, comme pressée de tout dire.
« Je crois qu’il en reste assez pour apprendre bien des choses intéressantes, Tabiraho. Et puis il existe des traitements chimiques pour faire réapparaître les textes disparus, dont le papier lui-même a gardé mémoire. Qe ne me disais-tu que tu avais conservé ce document précieux ?
— J'avais complètement oublié, dit modestement Tabiraho. Et ne sachant pas lire, tu comprends que je n’y ai jamais attaché l’importance que tu y trouves.
— Bien, vieil homme, ceci est un signe supplémentaire de ta bonne foi, car tu aurais été incapable de truquer une telle preuve. Mais pourrais-tu me dire, si ce n'est pas trop te demander, comment tout ceci est entré en ta possession ?
—Je n'en sais pas plus, car la plupart des objets entreposés ici me viennent de mon père et de Capitaine-Papa. Je ne pense pas que ce dernier l'ait ramené de son voyage à Guama. Il est à supposer que quelqu'un le lui a remis plus tard...
—Mais qui ?
—Je n'en ai pas la moindre idée, Ami-Pierre. Je n'ai aucun souvenir d'avoir revu Brute ou Chef par la suite.
—Encore une énigme à élucider ! Peut-être la clef s'en trouve-t-elle dans le manuscrit ? »

Du coup, le tas de pipes devinrent des reliques, et Pierre les emporta aussi vers la case de Tabiraho, pour les étudier plus à l’aise.
Il s’avéra qu’il en existait deux genres : celles de Coriac, plus fines, en bruyère ouvragée et en ivoire, et celles de Latoile, plus frustes, taillées au canif dans le noeud de la souche.


Quant aux mémoires, elles ne traitaient guère des Antilles, ni même des Caraïbes ou des Guyanes.
Elles parlaient bien d'un "monde voisin".
Pas n'importe lequel : celui dont la ville principale était nommée, dès les premières pages, et en grosses lettres rouges :

"CLOTONE".





Petite Encyclopédie
des îles de Guama *





Dictionnaire des Personnes
(Hommes, Dieux, Fées, Chevaux,Navires,
Thrombes et Morts-Vivants)*


Aarac’h :
Dieu de la guerre chez les Zwölles.
Astiphon :
Marin clotonois, désoeuvré depuis longtemps, il a du mal à trouver le cap de sa mansarde, au sortir de la taverne du Grand Bassin. Il reprendra du service maritime avec son ami Tarcolisse, mais leurs sorts se sépareront bientôt; tragiquement.
Allastair Jovial-Bonheur :
Cet homme athlétique et de sombre caractère est l'un des candidats à la course minusale. Il y représente l'ethnie des Fulgurac'h, qui vit dans le château imprenable de l'îlot Furieux, au nord de Lario. Il devra choisir entre plusieurs loyautés possibles, ce qui le conduira à des combats qu'il aurait pu éviter.
Anarchion Talar :
Capitaine de la “Belle Anse”, Anarchion est un Zwölle gris, sensible aux charmes du Sexe, au point d’être aveuglé sur ce qui se trame derrière son dos.
Amzalgon :
Ce membre âgé de l’Académamie de Lario dispose d'une panse confortable et d'un visage bien replet pour son âge. Doté d'une magnifique barbe bicolore qu'il projette fièrement en avant, il initie les nouveaux arrivants sur "l'île triste" aux moeurs et lois du pays. Le service n'est pas gratuit : Amzalgon boit et mange à volonté en échange des informations nombreuses (mais souvent insignifiantes) qu'il égrène interminablement. Il a cependant une qualité : la reconnaissance du ventre lui fait aimer ses auditeurs qui, en cas de besoin, peuvent requérir son appui pour une démarche administrative. Certes, Amzalgon n’est pas très subtil mais il vaut mieux ne pas le lui faire trop lourdement sentir. Après tout, la différence entre un piège à rat et un rat intelligent, c'est que le premier, pour stupide qu'il soit, peut tuer le second.
Anphidiane Bendergo :
La soeur cadette de Nolibé présente toujours au sommet de sa tête un chignon négligé, posé de guingois, d'où tombent deux grandes mêches rousses bouclées comme les rubans d'un cadeau de Noël. Son visage est poupin et ses jolis yeux losanges sont pers. Elle a de larges joues bien rondes, et la lèvre inférieure se gonfle sous deux canines proéminentes parmi des dents très régulières. Si sa soeur est ravissante au delà de l'éloge, Anphidiane est apéritive. Augustin y résistera victorieusement pour rencontrer... l'amour.
Anylanne Gron :
La fille de Nysan Gron, le gardien du phare du Boscaud, sur Lario, qui l’a élevée seul. Vive et jolie, couleur pur arabica, Anylanne a des cheveux noirs de jais, lancés autour d’elle en cordages, des yeux en amandes parfaites, une bouche jetée facilement en avant, un visage au menton triangulaire, un nez droit, provoquant, un cou altier. Elle aide son père dans des trafics peu recommandables, voire innommables. Elle s’en détournera pour accompagner Augustin dans ses aventures, mais reviendra vite aux errements qui l’entraîneront peut-être sur une pente fatale.
Arawak :
Le tueur personnel de Mungabor. Il n'utilise que des couteaux de lancer, ou des flèches de curare, sur les hôtes indésirables de son maître. Après enquète, il s’avère que personne ne l’a jamais vu.
Aremboys Parz :
Jeune et bouillant avocat à cour de commerce de la Conque. Ami de Jansène Fitrion. L'homme est athlétique et roux. Il corrige les traîtres avec application.
Athiello Pendalis :
L’une des tendres amies d’Augustin Coriac. Sa beauté, sa haute chevelure couleur bois des îles ont séduit ce dernier. Elle a une véritable passion : la peinture de Lutel Mirgône, le célèbre artiste-résistant.
Atl-Roatl :
Le chef de la tribu des Aruyambi en 1880. C’est le grand-père de Tabiraho (voir Capitaine-Papa). Egalemen t surnommé “Le Navigateur”.
Babourgeois (Secte des) :
Secte fondamentaliste du Bourg de Sanabille, elle pratique la censure des danse rituelles, et surveille les moeurs de la jeunesse. Elle est dirigée par Maître Tirch. Ses membres se font un devoir sacré de gagner leur vie par l’épargne acharnée. Ils réalisent leur fortune en s’appropriant des maisons et des immeubles ou des docks aux endroits stratégiques de Sanabille, dont ils font ensuite payer des loyers exorbitants aux nouveaux venus. La rapide urbanisation du Bourg leur est due, ce qui est fort mal vu des gardiens du domaine des Morts.
Banfaron Fitrion :
Grand père de Jansène Fitrion, il fit l'acquisition de la grande glunelière de Luciobar à Cicéole, et fut le président le plus apprécié de la Société de la Bonne Glône (vieillie en fûts de markham).
Baratr et Frogish :
Paysans-fariniers de Cicéole. Dissidents de la confédération des Braighcht, ils ont rallié, tardivement, le mouvement de résistance au Villacope.
Belle-Anse :
Grosse galéasse de fabrication larionaise, commandée par le Zwölle gris Anarchion Talar. Ses cales sont divisées en quarante cellules, dans chacune desquelles l’on peut enfermer trois thrombes (ou morts-vivants.)
Benulle :
Berger squelettique et édenté, les cheveux blancs en tire-bouchon dardant tout autour de la tête, c'est le prophète anachorète de la vallée des morts à Sanabille. Ce n’est pas un “Vieux des îles”, mais il a ses entrées auprès de Savroun le long.
Tabiraho :
Indien métis de la tribu côtière des Aruyambi (Passeurs) rencontré par Pierre Boucquard en 1930 en Guyane française, habitant, à Pointe aux Diables, près de l’embouchure du rio Milpa. Il en sait plus qu’il en a l’air sur l’affaire de Guama, et sa mémoire est aussi précise qu’un magnétophone portatif.
Blanquoin :
Valet de Nysan Gron. S’active au port du Boscaud, au sud de Lario. Seule la résistance de sa boître crânienne nous intéresse dans le Cycle de Guama.
Blavarian Métaphos :
L'un des plus grands conteurs de Logatrou. Ce philosophe qui vit dans une apparente retraite, est aussi l'une des personnes les mieux informées de l'archipel. Il est un maillon important de la chaîne secrète qui se forme pour aider Augustin à accomplir sa destinée. Il se peut que nous le rencontrions sous d’autres noms.
Bor’ag :
Dieu de la propriété, chez les Zwölles. Enseigne comment protéger la sienne et voler celle des autres, à la moindre faiblesse.
Borach Maïch :
Femme du gouverneur Mungabor et mère de Valien. Comploteuse de premier plan, elle se fait payer très cher par Lucilia et d’autres pour des renseignements. Pour peu qu'on professe sur Guama le métier du commerce ou celui des armes, on finit par croiser la route de cette femme ardente et réfrigérante. Alors, bonjour les remous !
Blonde assez maigre au visage carré, aux pommettes hautes, sa bouche est voluptueuse, mais passe vite au mépris autoritaire. Elle ne cesse de se déguiser, mais elle porte toujours de grands colliers de glossules roses. Son allure est souvent provoquante, aguichante, mais sa voix de sourdine étrange refroidit assez vite les interlocuteurs intéressés. Ses yeux sont noirs, petits, vifs et mobiles.
Ce signalement n’a, au reste, guère d’importance, car on la rencontre heureusement assez peu dans cette aventure. Mais sait-on jamais...
Botiziane :
Sympathique et corpulente Magde. D'un caractère simple et ouvert, cette solide femme fait profession de concierge de la maison commune du banc du Sort, sur l’îlot d’Hirpan. Elle manie aussi bien la cuiller de bois (pour mitonner de délicieuses soupes) que le bâton ferré (pour refouler d'agressifs importuns).
Bourdiau :
Blanc destrier de Jormail de Joor, noble Pathiolan. Puissant et discipliné, mais irrésistible dans les combats. Toujours en quête d’un cavalier chevaleresque, et souvent déçu par ses maîtres.
Braighcht (clan des) :
Famille cicéolienne de la haute bourgeoisie foncière et agricole de La Ménile. Regroupé autour du patriarche Figear Braightch, ce clan très riche, intrigue sans cesse pour saisir les rènes de la puissance sur la Mirande et toute Clotone. Son petit fils Wiril, taraudé par un incroyable appétit de pouvoir, est au centre de la conjuration.
Braho Nohé :
Cet ancien candidat malheureux à la course minusale est un génial constructeur de vaisseaux capables de traverser le Grand Dragon. Il devient ami d’Augustin dont il partagera bien des aventures. Braho ne paie pas de mine : maigre, noueux, grisonnant, la moustache en balai-brosse, les yeux un peu proéminents, la pomme d’adam contractile, il ressemble à un Gepetto en deuil inconsolable de son Pinnochio. Il est également taciturne et d’esprit chagrin. sauf quand il est sur mer, à la barre d’un transdragon. Il se transfigure alors en glorieux corsaire.
Brézère Norage :
Ferronnier de Pathiol. Comme de juste, c'est un passionné de courses de poneys braque : de celles où le rôle de la balle est tenu par un étranger.
Broulican :
Patron de l'estaminet "Le Matelot Penché", sur le Grand Bassin. Il entend plus de confidences qu’il ne le souhaiterait.
Bubert :
Marin et homme de main Zwölle noir. Bubert est un peu sot, mais très fidèle au jeune ingénieur Hrulich. Son alter ego est Frago, encore plus élémentaire que lui.
Cachoup :
Vieux méyot, compagnon du jardinier Pimlic, qui l'aime comme un fils. Dans certaines circonstances effrayantes, il vaudrait mieux se séparer de lui. Mais le jardinier tient à Cachoup plus qu’à sa propre vie.
Callengue Nistrogue :
Juriste de La Conque, ami de Jansène Fitrion. Personnage plus sec qu’un livre d’histoire du droit, mais digne et honnête.
Capitaine-Papa (Atl-Roatl, dit “Le Navigateur”) :
Le grand-père de Tabiraho. Ce chef du village Aruyambi de Rio Milpa, est aussi un navigateur intrépide et avisé. Il emmena Augustin et Jean Latoile de Guyane jusqu'aux îles de Guama. C'est son récit, enregistré presque mot-à-mot par son petit-fils, et scrupuleusement retranscrit par Pierre Boucquard, qui forme le texte du premier tome de la tétralogie de L’Ancien-Futur : Guama, l’archipel-monde."
Carital Fordon :
Artisan-bouteiller, et négociant en glône de la rue des Ecluses, à La Ménile. Ce petit homme souriant, effacé en apparence, est d’une redoutable efficacité. Secrétaire de la Société de la bonne Glône, puis animateur du Ralliement, le parti organisé par Jansène Fitrion pour soutenir Phial d'Atoy, Carital sera une figure clef de la résistance à la tyrannie qui guette sur Guama.
Chantenelle Oriflan :
Fille de Mulibron Oriflan, le Villacope en exercice. Elle a déjà quarante-deux ans quand elle est proposée “en prime" comme épouse du Minus à élire dans la grande course de l'archipel. Son visage rectangulaire et triste n'attire pas les prétendants en foule. Mais elle cache un coeur d'or et facilitera bien les choses à Phial et à Homer Benjou, dans des circonstances où elle aurait pu profiter de sa situation de “première dame” pour jouer les pestes.
Chenile Braighcht :
La femme du candidat au minusat, Wiril Braichght est assez effacée en apparence. Rousse, la lêvre inférieure boudeuse, elle a le visage en goutte et un petit nez pointu à base forte. Son bel oeil de biche au sourcil en arc, dirige sur vous un regard au bord des larmes. Au reste, tout ceci a peu d'importance, car Chenile brille par son absence dans les mémoires d'Augustin, sinon par le fait que Wiril en a divorcé pour pouvoir épouser Chantenelle, la fille du Minus.
Charbiniots (k'harbinats) :
La première population historiquement repérée sur l'Archipel de Guama, sans que la science locale ait été capable de dater leur venue (plusieurs fois millénaire, sans doute). On sait que leur domination sur les anciens autochtones (inconnus) fut renversée par l'invasion des Phrisogeois, datée par la tradition orale, de sept à huit cent ans avant l'arrivée d'Augustin. Cent ans après, la datation officielle de l'histoire commence, avec le premier empire de l'union des îles de Guama. Il ne demeure que très peu de traces de l'occupation charbiniote. Il est possible que les villes submergées de la Majeure remontent à cette époque. Certains pensent que les inscriptions étranges sur certaines fontaines présentes sur toutes les îles, sont des textes charbiniots, bien que rédigés en caractères phrisogeois.
L'appellation de Charbiniots désigne aussi les habitants actuels du Cap Charbin, port du nord de l’île majeure, ayant le monopole des traversiers Majeure-Clotone.
Chamilah :
Prêtresse Magde, fille d’une Magde, Chamilah a toujours vécu isolée, dans une grotte de la falaise de Papiarnick, au nord-ouest de Draco. Elle y sustente des milliers d’oiseaux-messagers qu’elle dresse à circuler sur l’archipel. Chamilah, petite dame pimpante aux cheveux gris coupés courts, est au courant de tout, au grand dam des Zwölles qui voudraient l’éliminer pour garantir le secret de leurs projets mégalomaniaques.
Chanfiel :
Jeune Fulgurac’h aux ordres de Kryalîche. A pour mission de prendre soin de Mina Termina.
Chbaoum Achoupf :
C'est un “Lourd”, parfois en villégiature au sommet des arbres du bois de Champoulle, d'où il semble avoir assisté à la poursuite de Nadja Benjou par Nardor Botulis. Il lui arrive quelquefois, bien malgré lui, de tomber d'une frondaison sur un sanglier ou sur un être humain, qu'il aplatit sans rémission. Pour remonter sur le toit du monde, il lui suffit d'ingérer quelques poignées de la fougistrale nommée groupenouille, hélas de plus en plus rare. N'est-ce pas la raison pour laquelle nous voyons désormais, au milieu des lieux les plus inattendus, des groupes de choses grises aux traits morts, définitivement transformées en pierres ? La famille de Chbaoum s’est liée aux amis d’Augustin, ce qui offre à ces derniers des capacités de transport aérien providentielles.
Chiffion :
Le tenancier du magasin général de Saint Mascoléon, au fond de la baie des Simagrées, sur Lario, est aussi propriétaire de l’auberge du même nom, installée dans un ancien bateau fossilisé. Attention, l’homme est honnête, mais les factures sont plus salées que l’eau de la baie.
Chim :
Noble habitant d’une champadoue (grosse maison de garde des côtes dracoises). Par extension, clan de nobles Gris à Draco, par opposition aux Noirs.
Chowo :
C’est une clan de Zwölles réfractaires, qui se sont réfugiés à Draco dans une vallée inaccessible où ils vivent paisiblement, en protégeant l’un de nos héros.
Doglor :
Personnage héroïque de la mythologie Guamaaise. Souvent mis en scène dans le théatre, il ressemble à Hercule, accomplissant ses travaux.
Doryô (l’ami des rêves) :
Construit par les Aruyambi du rio Milpa, c’est le bateau de capitaine Papa (Atlroatl), grand père de Tabiraho. C’est une grande pirogue de marocal pouvant transporter huit hommes. Sa forme particulière, les rainures spéciales de sa carène et sa grande maniabilité, lui permettent d’affronter le Grand Dragon.
Dron Magoulay :
Chef du clan des Magoulay de Pathiol. Il est extrêmement agressif avec les étrangers. Il s’empare de Phial et de ses compagnons, afin de les vendre comme esclaves. Il se peut qu’il ait eu tort. Raffole des “truffelles d’amour” au point d’en perdre la raison.
Eméisle Rondol :
Le grand-père de Jistan, est le chef de la famille des passeurs du pas de Dysme. Il appartient à une secte très secrète, dont nous découvirons tardivement l’existence.
Engylvaine de Montigne:
La malheureuse jeune épouse d’une victime héroïque (Harno Hnobich, chim de la champadoue de Papiarnick), et mère d’un jeune garçon.
Elle aidera Augustin et Athiello dans leur combat contre les Zwölles Noirs.
Ennelle Trodon :
Soeur de Sariella Trodon, (et de douze autres soeurs), Ennelle est la fille du Phiagde de Sanabille, et la petite-fille du grand Sapient Trodon, qui fut l'un des villacopes les plus respectés de Guama. Ennelle est une extraordinaire danseuse de tandoran. Sa danse peut aussi devenir une arme contre les importuns, qu'elle hypnotise en quelques passes, et le force à gigoter sur place jusqu’à épuisement.
Eolard (tribu des) :
Un petit clan d'artisans qui entretiennent et construisent les parties aériennes des moulins à Bistra, sur Malamè. Les Eloards émigrent traditionnellement à La Majeure, d'où ils embarquent sur les traversiers, dont ils manoeuvrent les voilures complexes. Le quartier des Eolards à Poularoy-sud est très fermé. Les Eolards sont jaloux de leurs épouses et nul ne peut s'y aventurer sans être provoqué en combat singulier.
Fantige Lanolé :
Charmante épouse du bourgeois de Clotone, Jansène Fitrion. Discrète et attentive, elle a le plus grand mal à obtenir de sa fille, Mategloire, un comportement convenable.
Fatrepon Mirois :
Maître noduleur de la Conque de Guama, (chef du Parquet), il est soudoyé par les Braighcht. On peut supposer qu’il a été surpris par Nadja Benjou dans sa négociation avec Morhol (agent de Braight, capitaine des gardes chez Mungabor). C’est sans doute l’un de ses serviteurs qui sert de précepteur officieux de Valien, le fils du Gouverneur de La Majeure.
Figear Braighcht :
Le vieux chef du clan des Braighcht, les fariniers cicéoliens, porte une lourde responsabilité dans la politique agressive et expansionniste de sa famille. C’est lui qui incite son petit-fils Wiril à poser sa candidature à la course minusale.
Figear Solc :
Ce Zwölle Gris fait partie des élèves de l’école de Tiboudo. Mais son autorité est suspecte : n’est-il pas plutôt un informateur au service du Prince ?
Firc’he :
Sergent de Marblès, le sinistre Duc gris au service des Zwölles noirs.
Flatron de Longarde (dit le Ministre) :
Maître des polices de Draco, éminence grise de Mortone Trug, après avoir été celle de son père (Magido Trug), Longarde est un petit homme sans âge, silencieux, discret, à la voix faible et douce. C'est cependant l'homme le plus redouté de Draco et des îles de l'Ouest. Sa suspicion est maladive et en a conduit plus d’un aux geôles affreuses du Mont Atrosse. Mais sa vigilance n’est pas sans faille et Augustin saura en profiter.
Floconneuses Soeurs :
"Tribu" des Lourds à laquelle appartiennent Chbaoum Achoupf, Vichrom et Poumifff.
Fontrelon :
Ce jeune magicien aventureux a plusieurs vies et plusieurs identités, qu'il nous est impossible de révéler ici sans risque. On ne saurait mieux de Fontrelon qu’il est un personnage providentiel.
Fouq :
Membre actif de la corporation des Nains-voleurs du marché de Poularoy-Sud. Il est particulièrement habile pour fracturer les coffres. C’est un proche de Zalkoz.
Frago :
Soldat zwölle assez fruste (compagnon de Bubert) .
Fulghurac'h :
La sombre tribu des Fulgurac'h vit sur un vertigineux piton dans les vagues déchaînées du nord de Lario. Dans un château vide et sans chauffage (excepté de grands feux d'algues), une centaine d'hommes s'adonnent à la méditation transcendantale et aux arts martiaux, seulement entourés de jeunes fils adoptés. Aucune présence féminine n’était venue agrémenter cette existence sauvage, avant l’arrivée de Mina Termina et de ses Pertuzilles. L'origine de cette farouche ethnie est mystérieuse. Mais la recherche de l'histoire permettra à Augustin Coriac d'établir quelques liens avec d'autres peuples de l'archipel, et de lever un coin du voile dissimulant les grandes luttes pour le pouvoir sur Guama.
Fur’hion :
Ancien mage périachien sous un précédent Villacopat, il fut nommé patriarche de la forêt sacrée des chênes cercopses de Lamirande. il l’est encore quand arrive Augustin. C’est à ce titre qu’il préside aux cérémonies de la Grande Course Minusale. Apparemment atteint de gâtisme, Fur’hion révèle parfois, à des pointes d’humour acéré, une personnalité énigmatique. Son grand âge et sa grande vertu le prédisposent cependant au sacrifice de soi.
Gaufrette Gaudriol :
Jeune fille Chowo. Vif esprit et mains lestes. Sait remonter aux nues un moral au plus bas.
Glavial Mollé :
Ce conseiller ordinaire du Jugement général de la Conque manifeste une propension à la flagornerie la plus gluante, alors que ses petits yeux brillent comme glaçons. Glavial fait une belle carrière de traître envers qui n'est pas son maître.
Grodion :
Apothicaire, fort cultivé, de Mungabor. Il pratique les autopsies des hôtes "malheureusement accidentés" de son maître. Il sait aussi le maniement de poisons divers, dont il use, à son grand regret, bien plus souvent que de potions salvatrices. Fournit du curare au tueur Arawak, qu’il n’a pour autant, jamais rencontré (il doit en laisser un pot par semaine dans un buisson de la terrasse gouvernorale).
Grodram :
Une famille de braves militaires Zwölles noirs. Bragant est sergent dans le détachement maintenu sur Périache et son cousin Conrar est officier sur Draco. Il a participé à l’attaque du château du duc Gris de Papiarnick.
Handjo Hnobich :
Ce jeune noble Zwölle Gris participe à la défense de son Duc contre une traîtreuse attaque des Zwölles Noirs. Son héroïsme lui vaudra bientôt la mort. Mais celle-ci ne sera pas vaine. En offrant à Augustin d’utiliser son identité, Handjo s’ouvre peut-être la possibilité d’une vengeance post-mortem.
Harno Geroy :
Cet homme est laid (un masque d’épagneul avachi), vieux, blanchi, couturé. Mais c’est un roc inaltérable. Il préside aux destinées des Hatrobates, sur la côte méridionale de Lario avec sagesse et courage. Il résiste aux menées dictatoriales des agents de Mina Termina. Celle-ci, impressionnée, finira peut-être... dans ses bras !
Haster Algassiz :
Maître des douleurs. Il dirige un secteur des mines d’asbalte dans le monde du Dessous, et y contrôle les déplacements des thrombes.
Hatrobates (tribu des Larionais du sud) :
Ils vivent sur les falaises de la côte sud de Lario. Leur chef est Harno Geroy. Ils résistent férouchement à toute tentative d’inféodation à un pouvoir central, et représentent une menace pour les Zwölles de Draco, dont les flottes passent à portée de boulet. Ils sont depuis toujours alliés aux Penthérites, la tribu voisine, dirigée par le géant Trémis Dendron Budain.
Hiza Urchlod (Colèraveugle) :
C’est une Amazone, membre du corps de Pertuzilles, les gardes du corps de Mina Termina. Utilisée pour des basses oeuvres, elle risque de périr peu glorieusement.
Hjirno Hnobich :
Le tout jeune fils de Harno Hnobich est désormais orphelin. Mais le petit garçon, s’il ne connaît pas encore tout du monde, sait qu’il devra se battre pour survivre, diriger sa champadoue héréditaire, et protéger sa mère.
Hottor Niktamutti :
Ce jeune homme très habile dans les missions diplomatiques déploie aussi une compétence hors pair pour les identités multiples, les doubles (ou triples) vies, et les jeux d'influence les plus complexes. Un miracle s'il ne s'y perd pas !
Huimror :
Le très, très vieux gardien de la station météorologique de l’îlot des danseurs, sur La Majeure, est en fait une puissance tellurique de l'archipel. Sa femme est Moïra Chiron, une ancienne magde. Huimror a des affinités particulières avec les Thrombes et avec les Enfants de l’Eau.
Hrulich :
Jeune et brillant ingénieur de l'Etat Zwölle, Hrulich partagera sa passion de la construction de bateaux transdragons avec Augustin. Guère convaincu par les projets mégalomanes de son souverain, le prince Mortone Trug, il leur préfère de loin les équipées solitaires au milieu des flots déchaînés. Il entretient d'excellents rapports avec le génial inventeur et marin chevronné, Braho Nohé.
Jannoue :
La concierge de Fontrelon le mage. Il semble qu'elle soit vouée à n'apparaître qu'en effigie.
Jansène Fitrion :
Grand négociant en glône, Jansène a pignon sur la rue Magnestrade, à La Ménile. Agé de plus de soixante ans, il est un ami de toujours de Phial. Le Signour de Michemin et Augustin sont hébergés chez lui en arrivant à Clotone. Maheureusement pour la tranquillité de ces derniers, Jansène est aussi un actif militant de la cause démocratique. Il préside au mouvement qui se rassemble contre les prétentions dictatoriales du Villacope, et contre les manoeuvres de la corporation des Fariniers. Tout bien considéré, Jansène offrira un tremplin aux aventures les plus folles de nos deux héros... qui ne lui en tiendront pas rigueur.
Jasbin :
Un courtisan effeminé de Mungabor. Souvent assis au banc d’espionnage phonique de la cour du gouverneur. Difficile à déloger de ce poste.
Jean Latoile :
Véritable ange gardien d'Augustin Coriac, Jean était majordome dans la maison de famille sise à Malicot, en Provence. Pour suivre son maître dans ses aventures, il a également quitté sa famille, composée d'une femme et d'une fille aussi acariâtres l'une que l'autre. Cet homme massif et sanguin, redoutable dans les combats à mains nues, paraît un peu naïf. Mais il pose souvent les bonnes questions. Doué d'une mémoire excellente, c'est un bon joueur d'échecs, et de Boc (le jeu Guamaais apparenté).
Jistan Rondol :
Petit fils du passeur de Dysme, Eméisle et ami de Nadja Benjou, Jistan représente son grand-père au conseil de guerre du Minus Homer Benjou.
Jonka (dame) :
Babourgeoise de Sanabille, tenancière d’une taverrne sur la place du centre au Bourg. Ses formes rondes incitent aux pensées voluptueuses. Elle aime les jeunes gars. Elle a un visage un peu enfantin, des lêvres bien découpées, surtout celle du haut, en houle sur une grande bouche aux dents bien visibles. Elle porte les cheveux dans les yeux, son nez est assez large, retroussé, et ses sourcils arrondis sont assez épais. Ce n’est pas le genre d’Augustin. La gente dame en connaît fort long sur l’île des Morts et ses mystères.
Joor (clan des) :
Un noble clan de Pathiol, sur La Majeure (voir Jostique et Jormail).
Jormail :
Noble pathiolan, chef du clan des Joor, ami de Phial de Parinofle. Ennemi juré de Dron Magoulay et du clan des Magoulay en général, qui le lui rendent bien. Jormail sera promu au poste de chef des forces de la résistance de La Majeure. Connaîtra-t-il un destin glorieux?
Jostique :
Jeune Pathiolan fils de Jormail, du clan des Joor , ami de Phial et d'augustin. Il aide ces derniers, au cours des mémorables épreuves à cheval qui les opposeront à des adversaires nombreux et résolus.
Kajak Pendalis :
Un cousin d’Athiello, fort capable au maniement des armes.
Karool Jion de May :
L'oncle de Phial d'Atoy (le frère de sa mère). Il éleva Phial d'Atoy comme son propre fils, le père de celui-ci étant mort quand il avait deux ans. Grand savant intéressé à tout, il constitue à Michemin une bibliothèque extraordinaire où Augustin Coriac trouvera certaines réponses aux questions qu'il se pose. Karool semble avoir compris (bien longtemps avant d'autres) certains mécanismes secrets de la vie des îles. Par delà le temps, il s'adresse aux sages qui sauront décrypter ses messages, afin qu'ils participent à l'évitement d'une catastrophe épouvantable. Augustin sera peut-être l'un de ces interlocuteurs privilégiés.
Kiliro :
Jeune cousin de Tabiraho, vivant sur la berge du Rio Milpa. Il ne laissera pas de souvenir marquant dans cette aventure. Peut-être dans une autre ?
Kryalîche (Froiderage) :
Pâle et noué, le lieutenant personnel de Mina Termina (la grande Ruloxane de Lario) semble surtout travailler pour son propre compte. Il est aussi en relation avec bien des personnages obscurs s'agitant sur Guama. Ennemi juré des Résistants sudistes (Harno Geroy, chef des Hatrobates, et Trémis Dendron Budain, chef des Penthérites), il n'est pas sans connaître Mortone Trug, la noire Excellence des Zwölles, sur Draco.
Kuirosse :
Un habitant de Michemin, vivant près des remparts, et dont les enfants sont très bruyants. On le soupçonne de s’en servir comme armes sonores pour obtenir, par chantage, des présents du voisinage.
Lagmorion :
Ce fermier sans âge du royaume de Lagma cache sans doute quelque chose, derrière son mutisme coutumier. Il est aussi parfois un conteur merveilleux.
Landriot :
Laquais fidèle de la maison Fitrion. Philosophe largement méconnu.
Lantagnelle :
Jeune femme de l'hôtelier Malandron, tenancier de la grande auberge de Logatrou. Fort active et très aimable, elle est indispensable au fonctionnement d'un lieu souvent visité par de rudes habitants de la montagne. C'est une belle brunette intense, aux formes généreuses, à la bouche pulpeuse, au visage d'un parfait ovale. Ses yeux sont très expressifs, et l'on voit, sous la masse crépue de ses cheveux en boule, ses oreilles dix fois percées de cuivre.
Larr de Sioulque :
Le grandAmiral de la flotte zwölle. Il vit dans la Maison Privée, et c’est sans doute le troisième personnage du pouvoir du Mont Atrosse, après le Prince et le Ministre. L’Amiral a grande prestance; De haute stature, les cheveux d’argent aux rouflaquettes généreuses, le nez à l’équerre, il saura séduire une jeune fille proche d’Augustin.
Latourrette :
C'est le chef des gardes à collerette du gouverneur de la Majeure, Mungabor. Au premier abord, il est plutôt sympathique avec ses taches de rousseur, et son amour impossible pour la "Princesse qui Songe", la soeur embaumée du Gouverneur. Il sait en général se monter cordial avec les invités de marque. Mais il ne fait pas bon être poursuivi par ses sbires sur la terrasse du palais de Trigône. On risque, au mieux, la chute fatale dans l'a-pic qui la borde au nord, et plonge dans la mer, quatre cent mètres au dessous.
Lokiche :
Le perroquet de Tabiraho : il se tait tant qu'il est content. Sinon ses cris déchirent la forêt et donnent la colique au guépard. Heureusement, nous entendrons peu parler de lui dans cette histoire.
Lourd :
Qu’est un Lourd ? La science se perd en conjectures. Selmon certains experts, c’est une “pierre aérienne parlante”, espèce unique en son genre sur notre planète. Encore le mot “aérien” est-il parfois faux, puisque le Lourd qui n’a pas ingéré de groupenouille depuis trop longtemps tombe sur le sol et s’y endort pour une année, en attendant la saison où éclot sa plante favorite. Il a été impossible jusqu’à aujourd’hui de savoir si le Lourd est sexué. Il parle de “famille” et appelle ses comgénères des “soeurs”, mais cela ne semble pas impliquer une sexualité physique. Peut-etre se reproduit-il par cristallogenèse. Le Lourd peut naviguer des centaines de kilomètres à cinq cent ou mille mètres d’altitude. Trois Lourds peuvent transporter une ou deux personnes, mais ils n’acceptent que les passagers avec lesquels ils ont noué des relations personnelles. Les membres d’un même clan sont moralement contraints de transporter toute personne qui s’est liée d’amitié avec un seul d’entre eux. Dans la mesure où les Lourds trouvent leur nourriture dans de profondes forêts, il est compréhensible que les fées (ou les Magdes) soient leurs passagères préférées.
Lucien Moutard :
Ce Villacope pusillanime et faible fut agressé par Mina Termina pour avoir aboli le droit des femmes à se présenter au Concours Minusal. Prédécesseur de l’actuel villacope Oriflan Mulibron, il démissionna de ses fonctions. Aujourd’hui, ce vieillard recuit dans l'annelle, joue toute la sainte journée au Boc à la taverne le Toufou, 23 rue de la Brenèle verte, à Canémo-Nord.
Lucilia :
Dite la grande Sorteresse, elle est la patronne du collège des Magdes, qui vivent sur l'îlot de Hirpan, près de Périache. Elle arbitre les conflits qui ne cessent de les opposer aux moines Omen d'Ardamont. La rumeur veut qu'elle anime un réseau secret de femmes sur tout l'archipel, dont le but serait d'empêcher le "pouvoir zwölle noir" de conquérir par la ruse, ce qu'il n’a pu, autrefois, obtenir par la guerre. Lucilia est un personnage surhumain, à la fois maternel et inquiétant, qui règne aux confins de l'eau, de l'air, de la terre et des profondeurs infernales (par ses liens anciens avec Savroun le long). Augustin Coriac sera attiré par son aura, comme l'insecte par la bougie. Sans doute saura-t- elle lui accorder certaines faveurs, contre service rendu.
Lutel Mirgône :
Ce Peintre et sculpteur célèbre fut réputé en son temps pour sa vie sentimentale effrénée, et sa parole fort libre. Exilé sur Lario par Lucien Moutard (officiellement pour représentations obscènes de la vie politique, et en réalité pour avoir séduit ses filles) cet homme de grand talent est présumé mort depuis 20 ans. Il semble avoir émigré sur Draco, où, malgré le danger permanent des bandes zwölles, il survivrait dans un sanctuaire isolé, entouré d'un aréopage de jeunes filles, belles comme le jour et la nuit réunis. Bien des lieux publics de Clotone sont encore agrémentés par ses oeuvres monumentales, à la signification parfois hermétique.
Macapuze :
Valet de la maison Fitrion. Excellent cuisinier, il a érigé le petit déjeuner en oeuvre d'art. Mais il ne sait pas tenir sa langue, et bien des indiscrétions semblent avoir pour origine la loge de Macapuze. Il rêve de devenir éditeur pour publier la montagne de ragots dont il nourrit un plein tiroir de sa mansarde.
Magdes :
Ces magiciennes vêtues de bleu sombre ont deux fonctions principales et parfaitement antinomiques : d'une part, elles contribuent à envoûter définitivement les hommes destinés à devenir des thrombes, c'est-à-dire des animaux anthropomorphes voués à l'esclavage, au travail de la mine ou au combat des gladiateurs. D'autre part, elles président à la bénédiction d'entreprises artistiques, ou aux unions amoureuses auxquelles elles sont favorables. Elles représentent aussi une part indispensable de l'étrange alchimie qui donne à l'eau de Ciel-Omen des vertus magiques. Sur tous ces points, elles se trouvent dans un rapport perpétuel de rivalité et de complicité avec les moines Omen de la montagne de Périache.
Magido Trug :
Premier “Prince” des Zwölles Noirs. Père de Minouïr et de Mortone, l’actuel tenant du titre. Il fit de Draco un Etat moderne et fort, entièrement dirigé par l’élite des Noirs. Sa prudence était légendaire et personne, de son vivant, ne se rendit compte des ambitions Zwölles sur le reste de l’archipel.
Magonautes :
Le clan dominant la cité de Pathiol : c'est une ancienne lignée de soldats du gouverneur, aujourd'hui bien engagée... sur le front de la sénilité, dont témoignent allègrement les deux frères Janicet et Padouin, grands conseillers en titre. Mais le gâtisme est parfois utile lorsqu'il se détourne du bruit et de la fureur.
Magoulay :
Clan très agressif de Pathiol. Ses membres (voir Dron) n'hésitent pas à passer à l'illégalité et à s’attaquer aux étrangers.
Malendron :
Le tenancier de l'hôtellerie de Logatrou supervise une nuée de marmitons et de serveurs, de valets d'écurie et de femmes de ménage. Fort honnête malgré son nom, il réceptionne les messages et paquets destinés à la poste villacopale. Sans sa femme Lantagnelle, il ne serait sans doute rien qu'un grossier chasseur d'immogre.
Marblès :
Officier Zwölle gris passé au service des ZwÖlles Noirs. Il en a été récompensé par une promotion au titre de Duc. Il lui reste à prendre la place du tenant légitime (Trahuc Troïc) qu’il fait tuer et dépouiller. Augustin doit supporter sa désagréable compagnie pendant quelque temps.
Mariahd :
Epouse d'un curieux berger d'alpilons laineux, capable de disparaître dans les arbres.
Marion La Faël :
Présidente des fées de la forêt de Giraise, sur Lario, et magde de grande réputation. Tutrice de la petite fée Yasminou, concierge de la forêt.
Mategloire Fitrion :
Tardivement née du vieux Jansène Fitrion, et de Fantige Lanolé, dame de l'ancienne bourgeoisie cicéolienne, cette toute jeune fille (dix-sept ans) se pense trop petite, mais elle est fort bien faite. Elle est même adorable, avec ses cheveux mi court d'un sombre auburn, et son menton pointu. Un défaut : elle se lèche facilement les lèvres qu’elle a bien dessinées (quoi qu'éternellement ironiques), donnant l'impression à l'interlocuteur qu'elle n'en ferait qu'une bouchée s'il était une souris, et elle une chatte. D'un courage physique inattendu chez une jouvencelle, elle est aussi d'une curiosité insensée. Au grand désespoir de sa tendre mère, elle s’absente des journées entières de l'hôtel Fitrion. Où se rend-elle ? Et si, un soir, on ne la revoit pas, reviendra-t-elle ? C'est le valet Macapuze, vicieux et biaisé à souhait, qui ne la regretterait pas ! Mais Augustin Coriac, pour qui elle a un faible, en serait désolé.
Mathiane Rondol :
Epouse d'Eméisle, mère de Jistan, l’officiant des pélerinages du pas de Dysme.
Mathio Sendis :
Un membre du “ralliement” clotonois, résistant aux Zwölles.
Maxence le fourré :
Maître taribulateur, une secte du nord de Lario.
Mazine Zical :
C'est l'égérie nostalgique des Logatrossiens. Très belle rousse aux traits fins et nets, ses oreilles sont un peu triangulaires, et son sourire étincelant s'étire toujours avec douce tristesse. Sa voix est d'un velours enveloppant, mais bien capable aussi de casser un verre de cristal quand elle monte au soprano. Son éternelle peine de coeur ne lui interdit pas la vigilance aiguë quant au bien de ses concitoyens. Lorsque l'urgence commande, elle se déplace par voie aérienne avec une facilité déconcertante. Communique-t- elle par télépathie avec les flotilles de Lourds ? D'aucuns pensent que c'est en réalité une Magde déléguée par Lucilia pour surveiller les agissements de ses ennemis sur La Majeure.
Ménion Paulinard :
Fidèle de toujours de Jansène Fitrion, il fut jadis capitaine général des grands Hanséhards. Par la suite, à la retraite, il occupera des fonctions importantes auprès de Jansène, puis de Phial et de Homer Benjou.
Mina Termina :
Grande femme athlétique au visage lourd, dont les yeux d’acier révèlent une pulsion d'action incessante. Mina Termina fut d'abord une militante de la candidature féminine à la course pour le Minusat. En conflit violent avec le Villacope, elle fut obligée d'émigrer. Elle est depuis quelques années la Ruloxane suprême de Lario. Partisane résolue du pouvoir féminin (réputé plus "pacifique"), son influence tient cependant à ses appuis parmi les groupes militaristes les plus masculins. Les fées de la forêt de Giraise ne la soutiennent que du bout des lèvres, et une reconnaissance du futur Minus serait bien utile pour conforter sa position précaire, face aux rebellions du sud.
Minouïr Trug :
Etrange personnage, que ce prince “autiste”. Demi-frère de Mortone Trug, il est capable de répéter intégralement les conversations tenues en sa présence. Il semble aussi en relation télépathique avec Mortone. Augustin devra peut-être l’apprivoiser.
Mirloch Salchiff :
Ingénieur Zwölle Gris. Il dirige le service de conception des bateaux transdragons.
Misigraine de Sisipare :
Noble femme clotonoise, première épouse de Phial d’Atoy de Parinofle, elle a divorcé de lui avec perte et fracas. Grande femme à la chevelure couleur fer et à la poitrine plate, Misigraine a un visage coupé à la serpe, une mâchoire en avant, une petite bouche serrée qui s'agrandit pour un rire chevalin, un nez droit tombant presque sur la bouche. Son caractère est à l'avenant, et l'on se demande sans cesse pourquoi Phial accepta un jour de convoler en justes noces. En revanche, il faut reconnaître qu'elle est, dans les dures situations de la vie politique, d'une parfaite loyauté vis-à-vis de son ex-époux et infortuné candidat au minusat.
Mogodack :
Le "marchand subtil" est le héros d'un roman épique en dix-huit tomes, recueilli sur les lèvres de Suspirol le conteur, sur son lit de mort (Il mit un certain temps à mourir). Mogodack remporte en général les défis que lui soumettent de dangereux bandits, qui en veulent à sa vie. L'un d'eux lui proposa un marché : sa vie contre la mise à mort de son auteur. Mogodack vint alors trouver Suspirol, son propre créateur, et lui demanda de bien vouloir mettre fin à ses jours, avant d'écrire sa rencontre avec le bandit. Aucun problème, dit Suspirol.
Une autre fois, Mogodack... Mais ceci est une autre histoire !
Moïra Chiron :
Jeune épouse du vieux Huimror. C’est probablement une Magde de grand pouvoir. Réputée muette, sans doute parce qu’elle ne parle qu’à bon escient, elle a quelque chose d’un mystérieux ange gardien. Sa beauté est un peu irréelle, et agréablement maternelle. Elle semble attendre quelque chose, tout en faisant son devoir de compagne et d’hôtesse. Peut-être le destin se déchaînera-t-il plus vite qu’elle pensait.
Monucles :
Ce sont les travestis, très appréciés des clients qui déambulent sur Magnestrade, à la hauteur du Grand Bassin.
Morfon le grand :
Maître du Parti des Artistes Brisés par la Vie, (le PABV) sur Lario.
Morgnuche :
Un pêcheur de Sanabille.
Morhol:
C’est le capitaine des gardes du Gouverneur Mungabor. Corpulent et massif, porteur d’une superbe barbe rousse, toujours hérissée. Il s’emporte facilement et la cause qu’il défend n’est pas toujours la bonne. Morhol semble également jouer un jeu personnel qui manque parfois de clarté.
Mortone Trug :
Fils de Magido Trug, dit le “grand traître”, chef des Zwölles Draconiens, qui attaque les voyageurs en provenance de Lario. Ancien patron de Nardor Botulis, il se fait appeler Prince et rêve de devenir maître du petit monde de Guama. Energique et intelligent, il y réussira probablement. Pour longtemps ?
Moudrelay (amiral) :
Ce marin fut rendu célèbre par la grande bataille maritime qu’il remporta contre les Zwölles (Phial d’Atoy et Jansène Fitrion y participèrent). Un quai du grand Bassin porte son nom.
Mulibron Oriflan :
L’actuel Villacope a remplacé Lucien Moutard. Porté par une vague “populaire”, il est en exercice depuis quinze ans, lorsqu’arrive Augustin. Surnommé par dérision, Bon Bébé Joufflu (BBJ), Oriflan s’est accroché au pouvoir comme une bernicle au rocher. Il est prêt à tout, même au crime et à la trahison pour s’y maintenir.
Mungabor, Paraday Principus :
C'est le gouverneur de l’île de la Majeure, délégué général de la république de Clotone. Il vit dans son lointain palais de Trigone, sur la côte Nord de l'île sauvage. Mungabor est un ancien hatrobate exilé pour trahison envers son peuple. Il complota pour s'emparer des biens d'un noble de Zigône, sous le regard bienveillant et gâteux du vieux Trompher, l'ancien gouverneur, dont il acheta probablement la grâce. Il organisa ensuite une conjuration pour s'emparer du gouvernorat, qui ne pouvait seulement être acquis en jouant les dauphins du potentat sénile. Le jeu le conduisit à la violence secrète envers un certain nombre de magistrats, sans que jamais l’on puisse réunir assez de preuves contre lui.
Mungabor s’est fait tant d'ennemis qu'il en est réduit, depuis sa nomination, à guetter les étrangers sur l’île. Jeté dans une course en avant pour conserver son poste, il soutient le complot des Fariniers pour s'emparer des leviers à Clotone. Il a épousé Maïch Boratch, une ex-Fulghurac’h assagie, qui entretient des amants au village de Pathiol. Mungabor dispose lui-même d'une servante et maîtresse à la fois (Sariella, soeur d'Enelle Trodon) qu’il maltraite. Pour cette femme de haute lignée sanabilloise, c'est le dur prix à payer pour garder un oeil sur ce vibrion du pouvoir.
Myza :
Dite “la grande pétacle”. Cette belle femme exerce le plus vieux métier du monde, avec une certaine classe. Elle recueille les suffrages de tout le quartier populaire du Grand Bassin, et recherche en son nom une candidature pour la course minusale.
Nadja Benjou :
Cette jeune clotonoise intelligente et aventureuse appartient à une lignée de fiers Bourgeois de Canémo. C’est la Petite fille de Procator Benjou, résistant de toujours au pouvoir bureaucratique. Son frère est le fameux Homer Benjou, appelé à la plus haute destinée.
Nadja est étudiante à Canémo (la vieille université sylphienne sur l’ilôt de Thyrse). Elle écrit une thèse sous la direction du professeur Olivon Clinus, mais celui-ci l’entraîne dans une enquête étrange. Préférant l’aventure aux chères études, Nadja parcourt les îles. Elle rencontre Augustin à plusieurs reprises, et ils connaissent l’idylle. Trop brièvement, car le destin est là, qui s’acharne.
Nardor Botulis :
Zwölle gris d’origine, cet homme de main de Kryalîche sévit à Clotone et sur La Majeure, pour surveiller les progrès d’un complot. Il poursuit la jeune Nadja Benjou. Mis en déroute par Augustin, il se retrouvera plusieurs fois en travers de sa route. Il sème derrière lui massacres et malheurs et devient l’ennemi le plus acharné de notre héros.
Nolibé :
C'est une jeune pêcheuse des plages chantantes de Malamé, absolument ravissante, et dont Augustin tombera follement amoureux, toutes affaires cessantes. Les sentiments étant toujours réciproques, elle se fait le miroir du jeune homme. Le risque est grand d'une implosion de l'univers à l'endroit de la rencontre. Dire qu'on se demande à quoi sont dûs les cas de combustion spontanée !
Nysan Gron (Le Fauve marin) :
Cet homme semble être une franche crapule, tout occupée à camoufler les trafics d’esclaves ou de toutes autres marchandises, qui utilisent son phare comme relais. Sa fille, Anylanne, exprime son dégoût et aide Augustin et ses amis à échapper au “Fauve”.
Olivon Clinus :
Jeune professeur de philosophie pluraliste à l’Université sylphienne de Thyrse. Il demande à son étudiante Nadja Benjou (qui fait une thèse sur “le rôle de la justice dans l’Equilibre des Pouvoirs”) de surveiller les rapports entre la famille Braighcht et les juges de la Mirande, car il soupçonne quelque chose. Nadja, blessée, donne un message pour lui à Augustin en qui il a confiance, ami de Métaphos Blavarian. Chose innattendue, il se révèle aussi un bon physicien, et invente la "machine à musique", qui exerce des effets ravageurs sur les thrombes.
Ouinia Champon :
Jeune veuve et tenancière créole de l’auberge du Marin Pieux à Michemin, migonne et gentille, un peu boulotte. C’est une magde-dormante. Phial, dans une vie antérieure, fréquentait parfois l’arrière-salle du Marin Pieux, pour y rencontrer -quel hasard- Ouina.
Oyana :
Tribu guyanaise, dont la grand-mère de Tabiraho est originaire.
Oyaricoulet :
Tribu guyanaise.
Padriole :
L'Aieul respecté, chef du clan des Braighcht (le titre en est porté actuellement par Figear).
Palao-Pilaf :
Dieu des grands espaces pélagiques, chez les Zwölles. Au départ, dieu des rizières, il se serait égaré en mer.
Palantuel :
Comté de La Majeure couvrant Cap-Charbin, Zigône, Mortangle et Trigône. Le Comte de Palantuel est une créature du Gouverneur Mungabor, mais, en période normale, il entretient des bons rapports avec son Alter-Ego, Phial, le Signour de Michemin.
Pamaranthe Choulisse :
Digne archéologue de Sanabille, elle protège farouchement les sites contre les visiteurs comme Augustin. La digne et corpulente dame s’entoure d’une horde de petits esclaves amoureux, qui mettent à jour pour elle les latrines phrisogeoises, vieilles de 1800 ans. Elle doit son pouvoir à Savroun le long, maître des Morts, qui interdit ainsi aux Babourgeois de construire des immeubles de rapport le long de la côte pour tirer profit des pélerins.
Penthérites (tribu des Larionais) :
Cette farouche peuplade de pêcheurs du sud de Lario est conduite par Tremis Dendron Budain (secrétaire du Parti du Changement Global : PCG), et n’apprécie que fort peu les changements apportés par Mina Termina.
Pertuzilles :
Ces douze amazones attachées à la personne de Mina Termina sont armées de râpes à lupîfers géants. Hiza Hurchlod en est la terrible cheftaine. Sans doute manque-t-il toujours un petit quelque chose à ces femmes phalliques : est-ce un peu d’eau de rose pour leurs coeurs de midinettes ?
Pétacles :
Les gentes paripapéticiennes du Grand Bassin, à Clotone.
Phasogryge (ou Fassogri) :
Dieu des passages chez les Aruyambi.
Phial d’Atoy de Parinofle :
Le seigneur de Michemin, cité de La Majeure, et maître du château Karahuet. Cet ancien soldat a fait les guerres contre les Zwölles, sous le commandement de Jansène Fitrion. A la retraite depuis quelques années, et chasseur impénitent dans les forêts du mont Wino, il ne tient pas en place dans sa petite signourie, en butte aux tracasseries du gouverneur Mungabor. Après son divorce d’avec Misigraine de Sisipare, plus rien ne le retient au château : il décide de partir à l'aventure avec Augustin Coriac, dont il deviendra l'ami le plus fidèle. Celui-ci, en retour, le soutiendra dans l'extraordinaire campagne qui devra le conduire au poste de Premier Minus. La destinée de Phial se confondra avec la secousse tellurique qui affectera cette civilisation cachée.
Pierre-jacques Gonflamond :
Cet ex-avocat à la Ménile se présente à la course minusale. Eternel séducteur aux tempes légèrement argentées, il adore les femmes et choisit l’épreuve de l’Amour, dont il ressort sans forces. Il décide alors d’abandonner la compétition et se met au service du Jeune Homer Benjou.
Pilco :
Sympathique habitant de Michemin chargé de la garde des portes, et de la collecte des péages commerciaux. Ses yeux en gouttes d’huile vous voient venir de loin, et sa placidité de vieux fumeur de pipe cache peut-être des pensées moins innocentes qu’il n’y paraît.
Pimlic :
Jardinier du seigneur de Michemin, Phial d’Atoy de Parinofle. Il deviendra capitaine de la garde du Minus, avant de retourner au chateau Karahuet.
Pimprette :
La jeune femme du Nain Satius, un ami de Phial d’Atoy, valet au Palais de Mungabor. Le veuvage la menace.
Phrisogeois :
Un ancien peuple d'envahisseurs ayant conquis l'archipel près de huit cent ans auparavant, renversant les dynastes charbiniots (Kharbinats). La plupart des ruines archéologiques sont des bâtiments érigés par les Phrisogeois, qui ont aussi laissé un grand nombre de mots et de tournures de la langue Guamaaise.
Podius :
Un apprenti du patriarche cercopsaire Fur'hion.
Poumifff :
Un Lourd de la famille de Chbaoum Achoupf.
Poutine :
Troisième cheval d'Augustin Coriac, après Luczing, le mustang acheté pour lui par Phial, et Tavalo (cadeau somptueux de Jormail de Joor). Poutine lui fut donné par Zilette, la fille de Propio. Ce très robuste poney afghan à grosse tête lui permit d'abord d'échapper à la troupe zwölle aux ordres de Mungabor. Longtemps demeuré inactif à Clotone, dans les écuries de l'hôtel Fitrion, Poutine — le seul cheval qui semble aimer le bateau — soutiendra courageusement son cavalier dans les terribles batailles d'Holophane et de Dysme. Il accompagnera le jeune homme dans ses aventures aux îles orientales, où ce dernier le laissera orphelin.
Propio :
Maréchal-ferrand de la ville de Zigône. Il vit seul, avec sa petite fille Zilette, au pied de la haute falaise herbue du Rhinois. Tout comme Malandron, il appartient à la fraternité des Borey Hondi (ou Sillins), c'est-à-dire des chasseurs d'immogre, qui connaissent comme personne certains labyrinthes que l'animal fabuleux est supposé hanter, dans les sous-sols de La Majeure.
Prudal Maghin :
Ecrivain public d'un quartier populaire de Clotone. Il participe activement à l'organisation de la résistance à l'invasion Zwölle, aux côtés de Carital Fordon.
Arcomo :
Vieux compagnon de pêche du grand-père de Tabiraho (Atl-Roatl), il joue admirablement les pères de remplacement pour le jeune Païcou, aussi vif qu'étourdi.
Ribodol :
Ce personnage aux longs bras décharnés est étrange. Peut-être s’agit-il d’un Fou, qui ne s’exprime que par grognements. La population de Michemin lui “offre” la part sacrée des impôts en nature. Il emporte son trésor en un lieu inconnu. On suppose qu’il s’agit d’une grotte marine où il entasse ce qu’il ne peut donner à manger aux poissons. Ribodol semble entretenir des rapports avec les Danseurs de l’eau (ou Enfants de l’Eau). Est-ce le mutisme qu’ils mettent en partage ?
Robos Pendalis :
Père d’Athiello, juge à la Mirande, il sera prévenu par Augustin du complot du monopole, où est compromis Fatrepon Mirois (conseiller suprême du Jugement général).
Ruzzéo Parz :
Maître d'armes réputé à Canémo, frère de Aremboys Parz, avocat à la Conque. Les deux, amis de longue date de la famille Fitrion, seront de solides appuis de la résistance aux Zwölles. L'un et l'autre sont réputés pour leur caractère affirmé, voire emporté.
Sagamire Puthoncle :
Homme politique de La Ménile, homme de paille des Braightch, il contrôle les commandes de bateaux.
Saghin :
Le sage de Malamè vit sous un salcyle rieur, arbre immense et vénérable. Tout ratatiné, Saghin ne se sépare pas de sa casquette, et passe le plus clair de son temps à la pêche au lupifer. Mais c’est le maître des collines de ruches, et il connaît le secret des chamolles-navettes du Gondemiel. Il en sait bien plus qu’il ne dit. Sa puissance est-elle en rapport avec l’image de vieillard fragile qu’il veut bien donner de lui ?
Samaïn :
Ancien sorcier mythique de l'époque charbiniote. le Samaïn avait la réputation de maîtriser les forces les plus sauvages de la nature, notamment sur La Majeure. Son origine se perdrait dans la nuit des temps et remonterait à une colonisation par des "hommes de l'Orient" de couleur noire, qui se seraient peu à peu fondus à la population charbiniote.
Sanabillois :
La population de Sanabille est composée de trois groupes :
-les Frûlots, ou pasteurs des montagnes, nomades, vivent de la cabrasse naine, dont ils vendent la laine frisée aux marchands de Clotone. Certains, sédentarisés au Bourg, fabriquent d’excellents linceuls de laine bouclée.
-les Chuchotoirs ou garde-morts : ces étranges gardiens des tours du Chuchot, et de collines des morts, où sont entassés les milliers de squelettes d’anciennes batailles sont probablement d'anciens thrombes réhabilités par Savroun le long, leur maître absolu.
-Les Venouges, fabriquants de harpes, de flûtes et de tandorans, sont aussi d'excellents producteurs d'armes. Le lance-liècle était leur spécialité avant qu'il ne soit interdit.
Païcou :
Jeune mousse Aruyambi emmené sur le Doryô par le grand-père de Tabiraho. Sa mère, Managora, d'origine africaine, (de l'ethnie Boni, du fleuve Maroni) était une sorcière maîtrisant les simples.
Sapharx :
Adjoint du grand Omen, Sapharx est responsable de la thrombification et travaille en collaboration avec Lucilia qui lui fera longtemps confiance. Grand organisateur du complot cicéolien, il finira par travailler pour son propre compte, avec Mortone Trug.
Sardon Magoulay :
Frère de Dron, dont il réalise les basses oeuvres. Violent, il n'est guère intelligent, mais son tempérament rusé en fait néanmoins un personnage redoutable.
Sariella :
La soeur d’Ennelle Trodon, est la servante-amante de Mungabor. Peut-être est-elle un peu masochiste, car il la maltraite sans vergogne et l’exploite. C’est une jolie brune au visage triste, aux longs cils, au long cou de cygne. Ses cheveux tombent sur ses épaules, et ses oreilles sont percées de glossules d'argent. Son nez est un peu rond, brillant. Les commissures de ses lèvres s’incurvent en deux petites fossettes. Ses yeux sont souvent fermés comme pour prier.
Satius :
Jeune Nain aux grands yeux, fort aimable, valet de Mungabor. C’est un ami fidèle de Phial d’Atoy. Il adore piloter les volavelles (ailes volantes) et se liera avec Augustin, qu’il aidera à échapper à son maître cruel.
Savroun le long :
Triste seigneur de Sanabille et de "tous les pays de la mort", passeur de morts, trieur de thrombes, chef suprême de la confrérie des Chuchotoirs. Il a peut être été l’époux secret de Lucilia, dont il vit séparé depuis trente ans. Tantôt on suppose que c’est un géant, et tantôt sa taille semble plus modeste. Ets-ce aussi un maître des illusions ?
Sidoise :
Magde de Hirpan. Elle tient la fonction de greffière dans les réunions de la Considia. Son mauvais caractère peut la conduire à des agissements regrettables.
Sillin (Fraternité des Bor Hondi) :
Ce sont les chasseurs d'Immogre, réunis en société secrète. Seuls les Sillins peuvent chasser la bête féroce mais rare, en recourant à un rituel spécial qui inclut l'imitation de son cri. (Les Sillins sont reconnaissables à ce qu'ils ont souvent perdu la voix.)
Sophonet :
Vernisseur de tandorans, sur Sanabille. Ses apprentis sont particulièrement paresseux.
Soplioc :
Marin qui aurait enseigné à Handjo Hnobich, les mystères des courants de l’archipel. Le personnage semble entièrement inventé par Augustin, pour les besoins d’une intrigue mytérieuse.
Soreil :
Major de la petite armée officielle de Périache, dite des "gardes du Sacre", dotés de superbes uniformes rouges aux parements d'or, et qu’on surnomme parfois “jaunets”, ou “coccinelles”. Chargé du protocole, le Major passe le plus clair de son temps sur la plate-forme d'un grand ascenseur pour y attendre les visiteurs de marque du Médiat ou du Grand Omen. D'un naturel plaintif et revendicateur, Soreil a le grand défaut de parler de tout ce qu'il sait. Augustin saura en profiter.
Aruyambi (tribu des “passeurs”) :
Cette petite tribu de Guyane, très métissée, est installée sur la rive du grand fleuve Milpa. Tabiraho y vit, tout comme ses ancêtres. Ils révèrent le dieu des passages Phasogryge, et pratiquent, pour des émoluements mineurs, le transbordement des passagers à destination d’îles des Caraïbes. A titre exceptionnel, et si vôtre visage leur agrée, ils peuvent vous conduire vers Guama, sans garantie de retour. La langue Aruyambi, étrangement syncrétique, indique une origine où se croisent des sources africaines (Paramaca), amazoniennes et sans doute un peu de Bagnard parisien.
Sufflant Vihl :
Maître pêcheur mortanglar. Homme massif en forme de motte de beurre fondante. Doit-on lui faire confiance ? A la question, deux réponses s'imposent : Non ! Et : Jamais ! Il cuisine néanmoins fort bien le lupifer grillé.
Suspirol :
L’un des romanciers d'aventures les plus célèbres de Guama. Adoré par toute la jeunesse de l'archipel. On ne connaissait pas sa véritable identité, mais on a longtemps soupçonné un certain savant majorais de mener une double activité (scientifique de jour; romancière, de nuit).
Sylpia :
Petite servante de Fantige Fitrion.
Tapitoul :
Contrebandier trigônois, possède une grange près de l'embarcadère de Cap Charbin. Il ne vaut mieux pas savoir ce qu’il y entrepose.
Tarcolisse :
Matelot à la retraite; pilier du "Marin Penché"; ami intime de tout le monde, mais surtout de Broulican et encore plus de son vieux pote, Astiphon.
Tartelle :
Jument fauve de Phial, butée mais robuste et extrêmement rapide sur courte distance, a tendance à tomber sans prévenir en catatonie au delà d’efforts trop grands.
Tavalo :
Fier et rapide cheval donné à Augustin par les Joor, lors de la course de Braques. Fort gourmant de plantes aromatiques.
Thanatosse-Pathaugasse :
Dangereuse sororité de Pertuzilles, ces guerrières larionaises qui vendent volontiers leurs services pour des assassinats (Huiza Hirchlod lui appartient).
Thrombe :
C’est un humain perdu, transformé en bête furieuse par les Mages Omen et les Magdes de Lucilia. Ainsi “thrombifié” (le mot “Zombie” serait une déformation créole de Thrombe), il peut être utilisé comme soldat-robot ou, à la rigueur, comme paysan-robot au moment des récoltes de blé. Mais beaucoup de thrombes, considérés inutilisables par les clients Zwölles, sont jetés dans un gouffre sous l’îlot de Hirpan. Les survivants parviennent quelquefois à sortir des catacombes adjacentes, mais c’est le plus souvent pour être repris par des vendeurs d’esclaves, ou des employeurs d’assassins professionnels. Les rares rescapés semblent occupés par une idée fixe : rejoindre Sanabille, l’île des Morts, où Savroun le long, Prince du Dessous, leur accordera enfin délivrance et dignité. Dans des cas encore plus rares, les Thrombes peuvent revenir à l’humanité, où, à tout le moins, à l’état d’enfance.

Thrombe blanc :
Un trombe “civil”, différent d’un thrombe-machine-à-tuer, et aussi d’un thrombe éteint. Ce sont des thrombe blancs, barbus et très maigres, qui font souvent office de soldats bénévoles, aux ordres de Savroun le Long, gardien des cimetières de Sanabille.
Tiboudo :
Sorte d’instituteur au service de l’administration Zwölle aux portes du palais du Mont Atrosse. Il accueille les nouveaux membres, destinés à des postes subalternes.
Til (et Piole) :
Tenanciers de l’auberge de Doucepêche, près d’une plage de Sanabille. Leur rôle est assez effacé dans les quatre premiers tomes du cycle de Guama. Peut-être sera-t-il plus important par la suite ?
Tirch (Maître) :
Grand, les joues pleines agrémentées de poils follets, les cheveux noués dans le cou, vêtu d’une tunique grise stricte jusqu’aux pieds. Cet ancien commercant de philtres d’amour s’est reconverti dans l’activité religieuse. Maitre Tirch est le grand prêtre des Babourgeois, la secte “propre”, dédiée à la censure des moeurs féminines. Pour donner l’exemple, il séquestre ses filles et ses femmes, qui ne peuvent sortir qu’avec un casque d’or enveloppant la tête, avec seulement deux trous pour les yeux.
Tonc’h Barazile :
Le plus célèbre des fabriquants de Chantimbres, à Malio, sur l'île de Malamè. Ses instruments, datant de cent à cent trente ans, valent des fortunes.
TransDragons (Prince n°1, Prince n° 2) :
Ces voiliers construits par Hrulich sous la direction d’Augustin et de Braho Nohé ont des performances extraordinaires, surtout dans la traversée du monstrueux courant qui partage les îles (le Grand Dragon).
Trémis Dendron Budain :
Géant bonnasse, à la placidité duquel on ne se fiera pas trop, si l’on souhaite lui jouer un tour. Chef de Penthérithes et ami intime de son alter ego hatrobate, Harno Geroy.
Trilh :
Docteur de famille des Fitrion. Sait fabriquer des cataplasmes qui réduisent l’oedème. Spécialiste du “petit déséquilibre” qui frappe certains politiciens suractifs. Tombe facilement amoureux d’infirmières anorexiques.
Troïc Trahurc :
Baron zwölle "gris", que Mortone Trug a décidé de réduire à rien. Il fait incendier son château. Troïc prendra la tête des troupes Grises fidèles à Benjou le nouveau Minus, dans la dernière bataille contre les Zwölles Noirs.
Tromfer (ou Trompher):
Gouverneur de l’île de La Majeure, avant la nomination de Mungabor.
Trophilogue :
Osseux et onctueux à la fois, cet éternel étudiant, disciple du conteur Métaphos Blavarian, est fortement soupçonné de travailler pour une mystérieuse puissance. C’est peut-être une crapule capable du pire.
Uljane :
La femme de Propio mourut, hélas, de phtisie, plusieurs années avant notre histoire, laissant à son mari sa fille Zilette.
Ultramondain :
(ou Hommes d’Oultremonde) L’expression désigne les êtres humains de notre monde européen ou nord-américain, d’après les Guamaais. Les indiens Aruyambi (qui sont, ici, appelés Passeurs) ont une expression proche.
Valien :
Fils obèse de Mungabor, d'environ 17 ans. Le précepteur d'été de ce véritable cancre ne serait autre que Fatrepon Mirois, le grand magistrat de la Conque, embauché sous un nom d'emprunt.
Ventopse :
Nom de famille secret du Grand Omen en exercice.
Ventuche :
Ambassadeur de l’Omenat de Périache auprès du Prince zwölle de Draco.
Viaq :
Comparse du nain Zalkoz, très efficace pour diffuser les fausses nouvelles.
Vichrom :
Un “Lourd” de la famille de Chbaoum Achoupf.
Wiril Braighcht:
(Prononcer “brète”.) Ce Farinier cicéolien fort agressif est au centre du complot dit du “monopole” : son clan rachète toute l’économie de La Ménile, pour disposer d’une puissance économique imparable. Il s’appuie ensuite sur celle -ci pour soudoyer les institutions de Clotone, afin de maîtriser les conditions de son élection comme grand Minus.
Yasminou :
Jeune habitante de la forêt de Giraise. Elle tricote, assise sur de hautes branches d’agras, et se sert de sa robe comme parachute. Son oreille est attentive à tous les sons de la forêt. Elle capte aussi des propos humains et connaît des histoires bien intéressantes. Elle est une amie de Marion La Faël, qu’elle accompagne parfois à l’étranger. Y rencontrera-t-elle son destin ?
Zambdez :
Maître-valet du Prince Mortone Trug. Ce drôle d’ancien soldat recousu de partout, fume le cigare. Il préside au ménage de la Maison Privée. Mais il semble disposer aussi de prérogatives particulières.
Zigonois :
Peuple spécialisé dans trois métiers : contrebandiers, protecteurs des traversiers, et, pour certains clans, "soutiers" de grands navires.
Zilette :
La fille de Propio. Malgré son tout jeune âge, elle se sait se rendre utile.
Zopagor:
Fils du Nain Satius. Après sa mort, il sera adopté par Zalkoz, son oncle de Clotone.
Zwölles :
Population guerrière qui domine l’île de Draco. Elle n’y est présente que depuis quelques décennies. Deux vagues de Zwölles se sont succédées :
les Zwölles Gris :
Leur invasion, au détriment des autochtones Dracois, s’est effectuée assez pacifiquement, et ils se sont souvent alliés avec les habitants, par mariages ou contrats politiques. Ils exercent souvent le rôle de “chims”, c’est-à-dire de propriétaires des champadoues, les grandes maison de garde des côtes isolées.
les Zwölle s Noir s :
Ils sont arrivés sur Draco il y a une trentaine d’années. Leur flotte venue de l’autre bout du monde visait à occuper tout l’archipel, mais, défaits par l’Amiral Moudrelay à la bataille des Courants, ils se sont rabattus sur Draco, où ils ont pris le pouvoir. Ils exercent une dictature de plus en plus féroce, tant sur les Dracois que sur leurs “frères” Gris. L’île ressemble à une vaste caserne, dirigée depuis le Mont Atrosse, où réside le Prince des Noirs, Mortone Trug.


Dictionnaire des Institutions

Académamie :
C’est l’instance culturelle suprême de Lario. Elle décide des mots justes et des mots incorrects. Joue le rôle de grand conseil du gouvernement.
Association (ou Société) de la Bonne Glône :
Importante association de producteurs de glunelle et de distilleurs de glône, dans les règles de l’art. Jansène Fitrion en est l’actuel président.
Conque de Guama :
Instance organisatrice de la justice, la Conque siège à Clotone. Elle possède un grand domaine dans l'île de la Mirande. Le palais de justice s'y trouve ainsi que les écoles de magistrature. Enfin, le champ de course de Braques y est aussi logé, en contrebas des trois arbres sacrés de la forêt cercopse : Mahoney, Tahoney et Fahoney. Le magistrat de rang le plus élevé est le Nodulateur de la conque, élu pour dix ans par ses pairs. Sa fonction est essentiellement politique : il représente les intérêts de son ordre auprès des autres institutions de l'archipel. Mais il préside aussi le Coeur de Conque, organe de justice suprême, vers lequel convergent certains litiges publics.
Conseil Groupustétonique :
Instance intertribale suprême de Lario; il est présidé par Mina Termina et comprend les Rulox de toutes les tribus ou leurs délégués. L'ancienne dénomination en était "Conseil Groupusculaire", depuis considérée comme cacophonique et obscène par Mina et ses compagnes.
Considia :
Le nom que prend le collège des Magdes réuni en assemblée plénière, lors, par exemple, de la nomination du Minus.
Grand-Omenat :
C’est l’instance supérieure de tous les ordres de sorciers de Périache, appelés Omen. Son chef est le Grand Omen, dont l’identité est tenue cachée, mais nous savons tous qu’il s’agit, actuellement, de Ventopse.
Grands Hanséhards (corporation des) :
Cette corporation a la responsabilité de presque tous les transports au long cours depuis Clotone. Elle contrôle les “passes”, seul lieu de passage possible du courant du Grand Dragon, pour les bateaux de commerce, au nord-est de l’archipel.
Gouvernorat :
C’est l’institution déléguée par Clotone sur les îles “filles”. En réalité, vue la faiblesse du pouvoir clotonois, il n’existe de gouvernorat que sur La Majeure et sur Malamè. Encore, sur cette dernière île, le gouvernorat est-il exercé collectivement par la petite ville de Bistra.
Minus, Minusat (Grand Minus) :
Il s’agit de la plus haute autorité possible sur Guama. Celui qui en porte le titre est issu d’un processus sélectif appelé “course minusale”. Le candidat est d’abord élu par le conseil du peuple de Clotone, puis il remporte les épreuves de la course. Enfin, les quelques gagnants sont soumis au jugement des Magdes qui choisissent le Minus. Celui-ci a tous les pouvoirs, et nomme à son gré un nouveau Villacope (ou administrateur).
Noble Théâtre de Masse (NTM) :
Un grand théatre, trop mal subventionné par le pouvoir à Clotone pour pouvoir s’attacher plus de deux acteurs, mais assez pour salarier 87 administrateurs. Le Minus est supposé y jouer lui-même un rôle. L’administrateur en chef actuel du NTM est le grand acteur-fonctionnaire Olivon Sangliard.
Omen-Médiat :
C’est le “premier ministre” des sorciers, choisi par le Grand Omen. Il ne pratique pas l’arcane mais dispose des véritables pouvoirs, au contraire de son chef, souvent poussé prématurément au gâtisme par le retour à l’envoyeur de sorts dangereux.
Pélerinage de Dysme :
La légende selon laquelle le Grand Equilibre Cosmique n’est atteint que par le piétinement du sable de l’atoll de Dysme est tenace et répandue. Des milliers de marcheurs s’y rassemblent chaque année, pour le “Noble Effort” du piétinement rituel.
Phiagde :
Nom du gouverneur autonome de Sanabille. Le Phiagde est protégé des prétentions de Clotone par la présence de Savroun le Long.
Prince :
Le nom de "Prince" était autrefois usité pour les empereurs de Guama. Depuis la disparition de l'empire, il a été repris par le chef des bandes zwölles sur Draco. Tout comme son père, Mortone Trug se fait appeler "Le Prince" par ses sujets.
Quadratistes (secte des) :
Cette secte ancienne et secrète développe une étrange doctrine de l’équilibre entre les îles.
Rulox et ruloxane :
Dans le passé, on nommait ainsi les chefs de fédérations tribales sur Lario. Depuis le règne de Mina Termina, la "Ruloxane" désigne la souveraine de toute l'île (mais on précise encore parfois "ruloxane suprême".)
Savantissimes Artisards (Corporation des) :
Cet ordre contrôle étroitement les carrières des professeurs et leur interdit, via l’organisation étudiante affiliée, la manifestation en chaire de toutes opinions hasardeuses ou incorrectes, réputées “ultra-orientales” ou “extrème-occidentales”. Depuis que la corporation censure l’université de Thyrse jusque là indépendante, une chappe de plomb s’est abattue sur la vie intellectuelle de tout l’archipel.
Villacope, Villacopat :
L'administrateur suprême de l'archipel est nommé par le Congrès de la Conque parmi des notables. Il dispose en réalité du pouvoir exécutif sur Clotone, et se fait en principe obéir du Phiagde de Sanabille et des Gouverneur de La Majeure et de Malamè. Sur Périache, Draco et Lario, personne ne le reconnaît.
Il doit organiser les élections minusales, au plus tous les dix ans, et remet ses pouvoirs aux mains du nouveau Minus, à qui, des surcroît, il donne sa fille en mariage.
Le Villacopat désigne l'administration tentaculaire aux ordres du Villacope.


Dictionnaire des Plantes,
des Animaux
et des Choses

Agras ( Betula Alba gigantis):
Sortes de bouleaux géants, ces arbres à la feuillure ample et souple sont très respectés sur La Majeure, dont ils sont un peu le symbole. Une variante plus touffue et plus large pousse seulement dans la forêt humide de Giraise, sur Lario.
Alpilons laineux :
Chevirelles à tête et pattes noires. Plus gros que les animaux de l'espèce originelle, les alpilons laineux se laissent domestiquer plus facilement. Ils peuvent pâturer en altitude mais aussi en forêt, ce qui exige des techniques particulières pour les garder, et les préserver de leurs prédateurs : licadions et crocasters .
Andrelles :
Alevins des Lupifers. Ils sont pondus dans des sources, et rejoignent la mer, où ils passent par un stade intermédiaire : le minige (poisson long comme le doigt).
Annelle :
Boisson très aromatique et alcoolisée, prisée des Micheminois, distillée à partir du Magnolia Vestida.
Arachnile :
Fil de soie produit par une araignée des marais de Fliouchfène. L'arachnile est fabriquée en si grande quantité qu'elle peut être ramassée aux branches des arbres et transformée en cordages d'une résistance à toute épreuve, notamment utilisés pour la fabrication de la coque des traversiers de la route maritime Clotone-Cap Charbin.
Arbroeil :
Ce végétal sensitif enregistre les mouvements ayant lieu à sa périphérie, et peut les restituer sous forme visuelle par des boules de sève secrétée dans certaines crevasses de son écorce. Mais le maniement de cette vision est très difficile. Le “voyeur” court le danger d’être réuni à l’arbre, sucé de ses liquides internes, et lignifié vivant.
Asbalte :
Minerai riche en fer, exploité dans des mines sous certaines montagnes de Draco. La plupart sont possédées par de petits nobles zwölles gris, mais le fermier général de Mortone Trug prélève un grande partie du produit des fourneaux pour l'équipement de son armée "impériale". Il existe aussi une immense mine d’asbalte sous la mer du Mitan. Mais elle est peut-être légendaire.
Bambol :
Plante grasse dont les petits fruits délicieux se sucent pendant des heures. Ils produisent une douce rêverie, mais ont le désavantage de rendre les dents vertes.
Bardorin :
Lianes que l'on tresse pour former des panneaux rigides pour les cloisons des cases, chez les Indiens du Rio Milpa.
Belturet (Pierre de) :
Ce cristal produit un effet narcotique sur les esprits. Il explose également lorsque frotté d’une certaine manière. La pierre de Belturet, montée sur le châton d’une bague, sert souvent d’arme pour contrôler les Thrombes qu’elle fascine et rend inoffensifs.
Bigroual :
Fromage de cabrasse, produit dans les falaises de Phtil. Très fort au goût et à l'odorat. Se casse parfois à la hache.
Blin :
Plante fibreuse dont on fait le tissu du même nom, assez grossier.
Boc (jeu de) :
Sorte de jeu d’échecs à vingt pièces, incluant, outre les figures classiques, le Marmiton, la Magde, le Thrombe, et le Chim.
Brenèle :
Cette espèce locale de cervidé, ressemble à l'Elan d'Amérique du Nord, mais il est presque dépourvu de pelage. Son museau pointu lui permet de fouiller les trous des arbres pour y saisir les oeufs de phélans de sa langue préhensile. Le Phélan, furieux, attaque à la tête, mais les longs bois recourbés sur ses yeux protège la Brenèle, dont les paupières épaisses résiste aux griffes les plus acérées. Elle continue généralement à gober les oeufs, les yeux fermés.
Brusille :
Un buisson d'épineux résistants, qui tend à envahir les piémonts méridionaux sur La Majeure. Une variété aux feuilles en forme de langue de chien, pousse sur la vase des marais du Fliouchfène.
Cabrasse :
Petite chêvre domestiquée à la Majeure, et à Malamé. Aime les herbes salées par l'air marin. D'une taille inférieure à celle du caniche, elle se perd souvent sous les champignons.
Canipore :
Genre de pin pandanus aux racines aériennes, spécifique de l'archipel de Guama où il pousse dans les zones humides, ses nombreuses sous-espèces s'adaptant à des écosystèmes parfois restreints. Une variante empoisonnée se rencontre dans les marais au nord de l’île de Draco; les Zwölles y récoltent le suc paralysant pour les fléchettes de leurs sarbacanes-cigarettes.
Canipores-pleureurs :
Variante sud-américaine du précédent, ils peuplent les bayous du delta du Rio Milpa.
Capridon puant :
Genre de chevirelle de grande taille, vivant sur les pentes des collines de Draco. Leur qualificatif n’est pas usurpé.
Carachuet (ou Karahuet) :
Cet arbuste des sous-bois a été autrefois beaucoup cultivé pour ses graines, très toniques, encore recommandées en cas de langueur. Le château de Phial se nomme "château Karahuet", vraisemblablement, parce qu'il se dresse en un lieu autrefois occupé par un bois de karahuets, disparu depuis.
Carouton :
Buisson épineux qui pousse en forme d'hémisphère bardé de centaines de carrés d'épines. Au milieu de chaque carré se dresse une fleur carmin, impossible à saisir, mais dont le parfum musqué fait rêver le promeneur.
Carretta Moamarr :
Tortue géante. Ses écailles servent à fabriquer les voilures (écaillures) des traversiers.
Castyopyge :
Nom de la fontaine du port de Mirandol. Son eau est réputée servir de base à la préparation d'aphrodisiaques.
Cercopse : voir chêne cercopse, ou cercopsaire.
Chamolle :
Mammifère intermédiaire entre un lémurien et un petit singe, familier des Indiens Aruyambi. La chamolle vit surtout dans les Agras dont elle mange les jeunes feuilles. La mère défend ses petits avec une rare énergie, en poussant des cris suraigus. Une variante de cette espèce, adaptée aux îles de Guama prolifère dans la plupart des sous-bois. Une famille de chamolles-naines vit sur Thyrse, et dans le parc de la Conque sur La Mirande, où elles sont appelées musilets.
Chamolles-navettes du Gondemiel :
On se perd en conjectures sur la raison qui pousse les chamolles de la forêt d'Ardilonne à sauter d'arbre en arbre pour se transmettre de petits bâtons, en une ronde infinie.
Champadoue :
C’est une grande maison de pierre construite par les anciens habitants de Draco, avant l’arrivée des Zwölles. Construite près des côtes, sur des emplacements stratégiques, elle est fréquemment habitée par de nobliaux Zwölles Gris auxquels est déléguée une fonction de surveillance.
Champoulle (bois de) :
Une belle forêt de chapougnets et de cèdres, située sur le piémont sud du mont Wino. On y trouve encore quelques plants de groupenouille, la nourriture exclusive des Lourds.
Chantimbre :
Un instrument à cordes pincées, très apprécié par les clients des tavernes clotonoises. Le joueur assis, dispose sur ses genoux une table de résonnance sur laquelle sont tendus quinze triplets de cordes de cuivre. Il utilise les ongles (poussés très long) de son pouce et de son index droit, pour faire vibrer les triplets, tandis que de la main gauche, il appuie, pour choisir la note. Une particularité remarquable : le virtuose accompagne l'instrument de la voix, bouche fermée, et produit un son nasillard, très semblable au chantimbre. De cette façon, il donne l'impression de disposer de deux instruments analogues, ou bien encore, il semble produire des sons sans jouer, ce qui peut être d'un effet magique.
Le chantimbre est fabriqué exclusivement par quatre familles de Malamè, dont les Barazile, qui ont repris la tradition du grand Tonc'h. Les instruments signés par celui-ci, toujours utilisés, valent des milliers de Fufes.
Chapougnets :
Arbustes verdâtres au feuillage dense en assiette inclinée, ils peuvent atteindre des tailles respectables. Très fréquents sur les pentes du mont Wino, entre trois cent et six cent cent mètres. Ils retiennent l'humidité et la dégorgent en bouffées froides : il n'est pas avisé de s'y abriter. Ils ne protègent guère mieux du vent auquel ils tournent le dos.
Chêne Cercopse (Quercus Gigacarpa):
Arbres sacrés de Clotone, les Cercopses ne poussent que dans le domaine de la Conque. Proches du Quercus Virginiana, mais d'une dizaine de mètres plus élevés (quarante mètres en moyenne), ils dominent tout le paysage (cercopse veut dire "qui voit tout autour de la tête", en vieux phrisogeois). Ils abritent de nombreuses populations d’oiseaux et de musilets, et donnent des glands énormes, utilisés pour nourrir les sangliers du Sacrifice. Ce sont les derniers et superbes exemplaires d'une espèce qui occupait autrefois presque tout l'archipel mais qui fut consommée dans la construction navale au cours de guerres maritimes anciennes. Trois des chênes les plus vénérables ont des noms : Mahoney, Tahoney et Fahoney, qui symbolisent aussi les trois temps de la course minusale. Le Patriarche Cercopsaire leur rend un culte particulier, et c'est à leur pied qu'ont lieu les cérémonies préparatoires aux épreuves de cette course. (voir Minus, et "course minusale".)
Chevirelle :
Originaire d'un ilôt proche de Lario qui lui doit son nom, la chevirelle est un capridé de taille moyenne, à la peau résistante couverte d'une toison aux poils longs, alternant les taches rousses et blanches. Sur Lario, cette peau est utilisée pour les tentes qui forment l'unique habitat de l’île.
La chevirelle affectionne les pentes abruptes, voire les a-pics, dont elle sait brouter les ressauts les plus improbables. Depuis plus de mille ans, la chevirelle s'est adaptée aux autres îles de l'archipel, mais sa domestication pose toujours problème. En dehors de la Majeure où une race plus docile a été sélectionnée (l'alpilon laîneux), permettant l'élevage de grands troupeaux, la chevirelle revient spontanément à l'état sauvage.
Chikruas :
Buissons ras et piquants poussant partout sur l'archipel, et spécialement dans les zones usées par l'érosion, que fréquentent les cabrasses. Il existe des chikruas-nains et d'autres, en forme de demi-sphères. Leur large fleur violette, poussant entre quatre longues épines, est du plus bel effet (juin à septembre), mais s’avère, comme celle du carouton, impossible à cueillir sans douloureuses piqûres.
Chimère des prés :
Petite plante du bord des chemins, elle ne pousse que sur Malamè. Elle ressemble à une succession de parapluies emboîtés les uns dans les autres, et cet aspect rebute chevirelles, cabrasses et brenèles qui ne la broutent jamais. Les méyots qui s'y risquent gonflent parfois à en éclater. Les hommes ne la consomment guère : son goût est fade. Certains sages forestiers prétendent qu'elle prolonge la vie, mais au prix d’aigreurs d’estomac insistantes.
Chinolette :
Une petite plante très anodine aux feuilles allongées.
Chicaque rose :
Genre d’oignon sauvage.
Chiroine (eau de) :
Décoction de trois plantes sylvestres “à appliquer sur les yeux à jeun, pour obtenir un rajeunissement cérébral”. Très utile en cas de migraine prolongée, mais de goût néanmoins aigrelet.. Panacée utilisée par Pimlic pour soigner son maître après ses cuites. Rend la mémoire.
Chiuf :
Minuscule champigon noir en forme de doigt crochu. Excellent en salade. Tend à disparaître quand il est cueilli.
Chniarque :
Une sorte de ragondin à la chair excellente, très répandu sur La Majeure où il sert de substitut favori aux chasseurs d’immogres bredouilles. Jean Latoile en raffole.
Chouffre (moteur) :
Ce moteur, étrange et efficace, a été conçu il y a fort longtemps, pour de petits bateaux de cabotage autour de La Majeure. Dans son principe, il consiste à brûler de la paille compressée, dans une cheminée dont la partie supérieure, mobile et dotée d'ailettes, se met à tourner rapidement, entraînant le mouvement du bateau. Certains moteurs Chouffre (du nom de son inventeur, un vieux mage en exil dans une région céréalière) ont été adaptés aux véhicules terrestres, mais avec une efficacité bien moindre, et au prix d’une pollution urbaine inadmissible.
Choulcave :
Noix de l'arbuste du même nom (proche du palmier Talipot). Réduite en poudre, elle est mâchée ou fumée par les Indiens du Rio Milpa, et de nombreux habitants de Guama. Ses effets sont légèrement euphoriques et coupe-faim.
Cladague d'Oeuf :
La Cladague d'oeuf est un énorme cristal d'origine inconnue, qui émet des rayonnements parfois délétères et parfois bénéfiques. Lors des cérémonies de thrombification, les ondes noires et mauves de la Cladague sont activées par des sorts adéquats. On attache les patients en rangs autour de la Pierre et on les y laisse une journée et une nuit entières, tandis que les novices chantent continûment la mélopée sacrée de la "Thrombifiance" (dont le refrain “Then metapsi zappo canalica” chanté à peu près sur l’air de “ne pleure pas Jeannette”, pourrait se traduire par : “ne change pas de chaîne”, sens mystérieux non encore déchiffré à ce jour). La transformation en bête du spectateur contraint s'effectue graduellement, et s'accélère après une dizaine d'heures.
Coq de Gravan :
Gallinacée de grande taille, vivant sur les pentes du mont Wino. Facile à chasser : sa tête rouge jaillit du maquis dès qu’on prononce le mot “baba”. Il ne reste plus qu’à tirer la bête.
Cordomille :
Délicate et odorante fleur du soir, dont les sépales violets peuvent être sêchés, afin d'agrémenter l'eau de Chiroine.
Coucule :
Plante grimpante assez semblable au lierre, mais produisant une lourde fleur mauve en forme de trompette, au parfum capiteux. Une décoction de coucule a des effets aphrodisiaques, surtout chez l’homme (moins chez la femme et pas du tout chez le musilet).
Crapaudin :
Ce gros oiseau trés laid ne sait plus voler, et rampe sur les chemins. (ne pas confondre avec les crapoutins, sous-ordre mendiant réputé pour leurs farces de mauvais-goût aux dépens des Babourgeois.)
Crocaster :
Rapace géant des pentes du mont Wino : il a en moyenne treize mètres d’envergure, et son bec évoque un énorme coupe-cigare. Il installe son nid sur des enrochements inaccessibles qui ressemblent rapidement à des charniers immondes. Ses petits, extrêmement voraces, l’épuisent en une inlassable chasse à tout ce qui vit alentour. Le Crocaster est parfois apprivoisé par de riches Signours. Si vous en voyez un doté d’un fer à la patte, inutile de le rapporter à son propriétaire qu’il vient en général de dévorer.
Crocosophe :
Cet animal de la famille des caïmans possède un corps long de trois mètres et une tête relativement petite, dont le mufle court s'ouvre sur une gueule capable d'enfourner un Thrombe, ou, au choix, une dizaine de nids d’oiseaux-Kriards, avec toutes leurs petites familles. A la différence du caïman, le crocosophe n’aboie pas, mais compte les proies en silence.
Dactyloge :
Machine à transmettre les messages par ondes forestières (le mouvement des branches dans le vent). S’apparente au télégraphe.
Eboise :
Vaste feuille de palme, dont la concavité se couvre d’une pellicule nacrée. Sa robustesse permet d’en faire la voilure de l'embarcation de prédilection des "Enfants de l'eau".
Epiarque :
Une longue arbalète aux carreaux coupants comme des rasoirs.
Fahoney :
Le deuxième chêne cercopse; il symbolise la course souterraine dans les stations (ou loggias) de perdition. (voir : course minusale)
Fakar glacé :
Un délicieux dessert à base d'un fruit suave du même nom.
Fanguier :
Arbuste aux gros fruits doux-amers, dont l'écorce fait des tisanes laxatives. Eloigne les insectes nocturnes, mais possède de grandes épines tranchantes et urticantes, qui, détachées du tronc, peuvent constituer des lames d'épées fort honorables.
Fidoine (pierre de) :
Pierre jaune veinée de rose. Polie comme un miroir et tournée vers celui qui vous lance un sort, elle renvoie ce dernier sur son auteur. Très difficile à découvrir.
Flugrelle :
Une vigne Guamaaise. Les raisins sont comestibles, mais on ne les vinifie pas, car la fermentation du jus est si violente qu’il s’évapore.
Foincle :
Escargot velu, excellent en brochette si on lui enlève les cils, trop proéminents. Le Foincle a la malheureuse habitude de sortir sur les chemins après la pluie, ce qui entraîne la chute des méyots, glissant sur leurs cadavres écrasés. (Pouâcre!)
Fougistrale :
Belle variété de groupenouille verte, poussant dans les anciens milieux urbains. Elle est parfois cultivée pour son aspect. Elle n'intéresse aucunement les Lourds.
Fragan :
Epineux de la famille du houx, poussant dans les sous-bois d'agras géants. Ses épines coupantes, comme celles du fanguier, sont parfois usitées comme lames de sabres ou d’épées provisoires.
Fretaille :
Genre de hérisson aux poils courts, à la chair excellente, une fois dépouillé de ses piquants urticants.
Frielle :
Baie acide dont la fermentation donne une une boisson délicieusement acidulée. Ne pas confondre avec l'ozyme, dont trois baies sont mortelles pour un adulte (une pour un enfant, une demie pour un musilet).
Galpoure (huile de) :
Excellente pour assaisonner les salades de chiufs.
Gigarion :
Ancien animal de trait, présumé disparu depuis des siècles. Ce bipède était-il un dinosaure ?
Gigastome :
Phénomène géologique inexpliqué et vorace, très localisé sur La Majeure.
Glône (de Canémo, de Cicéole) :
Alcool produit à partir de la glunelle, et vieilli en fûts de markham. Boisson délicate et délicieuse, d’arômes variés, dont l’aristocratie clotonoise est friande. La glône en symbolise l’ancienne et subtile civilisation.
Glossules :
Gros coquillages à la chair délicate, consommés dans tout l'archipel, où ils sont le symbole de l'abondance naturelle. Les glossules sont élevées par les bas-Mortanglars, pour la production de superbes perles roses.
Glunelière :
Etang des régions basses de Cicéole (La Ménile) où est cultivée la glunelle. Malgré les tentatives de créer des glunelières artificielles dans d'autres sites, la glunelle de qualité ne pousse exclusivement qu'à Cicéole.
Glunelle :
1. Plante apparentée à un nénuphar, poussant à la surface d'étangs de Cicéole, et donnant une fleur odorante, très pulpeuse, dont la fermentation dans les règles de l'art donne la "glône", grande boisson de Guama.
2. boisson mousseuse très populaire à Clotone (et peu consommée ailleurs). Elle est obtenue rapidement à partir des pétales de la fleur du même nom, et grâce à l'ajout de sucre de fragan. (Ne pas confondre avec la glône, sous peine de faire rire de soi chez les classes aisées.)
Gnagrafe :
Sauce d’épi de canipore-nain, fermentée. Est utilisée dans la dégustation des lupifers, sur Lario. D'aucuns affirment que l'odeur en est ignoble, et le goût frelaté. Mais ils ne sont pas larionais.
Groupenouille :
Plante rougeâtre en forme de croix de Lorraine. Cette fougère primitive ne pousse qu'au coeur des plus anciennes forêts de Guama. Nourriture exclusive des Lourds (dont elle permet l'envol). Sa raréfaction explique celle de ces animaux aériens.
Grumelot :
Coquillage spiraloïde vivant dans les vasières de Lario. Est apprécié par les gastronomes, avec une Béchamel à l’eau de mer.
Guipe :
Gros lézard mordoré et à la queue dotée d'un dard à la piqûre douloureuse. A la broche, bien cuite, la guipe constitue un mets de choix. Sa chair blanche et délicate, au goût de noisette.
Gypon (Gyponnier) :
Nom Guamaais de la tourterelle voyageuse.
Haquila :
Anguille carnivore, d’environ deux mètres de long. Sa férocité en fait une proie facile, car elle se jette sur n’importe quel appât : vieille botte, clou, morceau de viande. Sa chair est succulente.
Houglar :
Grand oiseau de mer. Il repère ses proies de très haut dans le ciel et les engloutit dans un fort long cou. Vieillissant, il lui arrive de prendre un rocher pour un poisson. Il meurt alors sur le coup, le bec éclaté.
Immogre :
Bête mythique, peut-être de la race des licadions géants. Elle vivrait dans les cavernes et les gorges du Rhul, sous les pentes du mont Wino. Elle ne peut être chassée que par des Sillins (chasseurs) patentés. Ses hurlements terrifient les passants au delà de l'imaginable. Certains affirment que le cri de l'Immogre ressemble à celui du Licadion, mais considérablement amplifié.
Jasius :
Epée de Phial d’Atoy. Augustin en héritera un jour.
A moins qu’elle ne se brise avant.
Keroran :
Tas de pierres placé aux bifurcations des chemins de chevirelles.
Kouhir :
Petite anguille vivant dans les estuaires, et se nourrissant de tortues, dont elle pénètre les orifices naturels.
Kriard :
Grand oiseau des zones marécageuses et coralliennes. Très friand de slifes, qu’il “picore” sur des fonds vaseux, en anticipant leur foudroyant départ. Le Kriard vit en denses colonies sur les buissons des digues du Fliouchfène, ou encore sur les récifs entourant Draco. Ses cris perçants et modulés, poussés à la moindre alerte, font de lui un auxiliaire utile des garde-côtes. Seul le crocosophe le terrifie au point de le rendre muet, en attendant, sans réagir, un sort fatal.
Lanturle :
Plante grimpante proche de la vigne.
Licadion :
Chien sauvage peu agressif mais très curieux et voleur, parfois charognard. Il vit principalement dans la forêt de Wino. Ses cris effroyables glacent sur place ceux qui l'entendent. Une sous-espèce géante s'est réfugiée dans les nombreuses galeries souterraines qui sillonnent l'archipel. Il est possible que la bête légendaire appelée Immogre soit simplement l'un de ces licadions-géants.
Ligres :
Plantes pelucheuses formant de longues lianes tournantes. Affectionnent les vieilles statues qu'elles enlacent jusqu'à les rendre invisibles.
Litopse :
Loupe naturelle formée dans une roche transparente très pure.
Loupiard :
C’est un lézard bipède très rapide, et carnivore. En cas de disette, le loupiard, ordinairement peureux, s’attaque aux êtres humains. Il saisit sa proie entre les branches de sa langue bifide et l’engloutit. Le mécanisme est automatique, et le loupiard peu regardant meurt fréquemment d’indigestion.
Lourd :
En tant qu’animal, le Lourd est une espèce propre à Guama, fort difficile à situer dans les classifications des naturalistes. L'examen d'un cadavre de Lourd ne révèle rien qu'une structure minérale très alvéolaire, un peu comme une grosse pierre ponce, d'un poids moyen de douze cent kilos.
L'être vivant possède des qualités extraordinaires : il vole sur des distances considérables, par des moyens inconnus, mais liés à la fermentation d'une plante, la groupenouille, dans des vessies ad-hoc. Il parle également, bien que son esprit comporte certaines limites.
Le Lourd se manifeste sous deux modalités : la phase lourde est immobilisée au sol, et contrainte à l'hivernage (d'Octobre à Mai). En phase légère, elle prend son vol en bandes d'une dizaine d'individus et survole l'ensemble des îles orientales de l'Archipel. Le passage d'un état à un autre s'effectue grâce à la digestion de la groupenouille (une fougère primitive assez rare). Lorsque les Lourds s'endorment au sommet d'un arbre, le moindre bruit risque de les faire tomber, au grand dommage des infortunés qui passent en dessous.
Lupifer :
Poisson charnu pêché partout dans les eaux de l’archipel. Particulièrement abondant dans les eaux de Lario, dans la conjonction des tempêtes (très riche en plancton vivant entre les eaux du courant froid (Rieufret) et celles du courant chaud ( Grand Dragon). Le minige est un lupifer de trois mois, et l’andrelle est la larve du lupifer.
Mâchonnets :
Légumes insipides qui seraient immangeables sans un peu de phluge.
Mahoney :
Premier des grands Chênes-cercopses. Symbolise la première course minusale, celle du champ de course aux douze stations de La Mirande.
Marchille :
Coquillage succulent se reproduisant sur de petites plages au pied des canipores. Tend à disparaître des abords du Rio Milpa.
Marocal :
Bois très dur, de couleur rouge sombre. L’arbre est gigantesque, proche du Sequoïa, et l’on peut creuser trois grandes pirogues dans un seul de ses troncs.
Matutins :
Oiseaux-chanteurs des forêts d'agras. Les mâles concourrent seulement de très bonne heure, puis se taisent quand le soleil est à son zénith.
Mélissoirs :
Instrument pour mouliner la mélisse, plante juteuse et aromatique. La mélisse était ensuite diluée et cuite, pour concocter un élixir énivrant.
Mercantins :
Champignons à l’odeur savoureuse, peu comestible pour l'homme mais mortels pour les méyots, qu'ils font gonfler et éclater comme des baudruches.
Méyot :
Croisement du poney Braque et de l’âne de Michemin, très robuste dans les marches en montagne. Supporte sans broncher les vapeurs sulfureuses des hauts du mont Wino mais a tendance à exploser dès qu'il mange une plante toxique.
Minige :
Lupifer au stade larvaire intermédiaire, recherchant les eaux froides à l’est de Lario.
Moirelles :
Champignons sphériques, comestibles seulement pendant quelques jours. Les sorciers Aruyambi les consomment aussi dans leur phase de décomposition : ils ont alors des vertus hallucinogènes (qu'utilisent également les Omen de Périache, lors de leurs grandes prédictions délirantes). Appliqués en onguent sur la peau, ils guérissent les brûlures et les irritations, mais ralentissent le rythme cardiaque. Parfois un peu trop.
Muscador :
Herbe dont les chevirelles puantes de Draco font leurs délices.
Musilet :
Espèce naine de chamolle au pelage noir et à la longue queue ocelée. Vit dans certains bois protégés de Thyrse et de La Mirande. Raffolent des pistils de Phidiane dont ils lèchent le pollen. L’appendice caudal des musilets leur permet de grimper rapidement le long des ligres et d'échapper aux prédateurs. Ils savent aussi marcher la tête en bas pendant de longs moments, en observant les passants. Apprivoisés, ils se cachent dans les vêtements où on les oublie.
Myctères :
Grands papillons de nuit planant au ras des marigots, près du Rio Milpa. Une espèce voisine hante le marais gluant de Fliouchfène sur l’île majeure. Parfois agressifs pour l’homme, dont ils arrachent les cheveux un à un, ce qui finit par troubler le sommeil.
Nacre de slupine :
Ce nacre rose est produit par les glossules pêchées au large du pas de Dysme. Quelques artisans de Sanabille en sont preneurs pour la fabrication de superbes manches de couteaux de chasse.
Noix de Blave :
Noix très dure, contenant un lait sucré délicieux et légèrement énivrant. (à ne pas confondre avec le sapinet-blâve).
Ogave :
Bois précieux de la forêt de Giraise. Il repousse insectes et vers, et les parasites marins ne s'y attachent pas.
Palantais :
Bois extrêmement dur, le palantais est utilisé pour les étraves des vaisseaux de guerre. Certaines ramures y ajoutent souplesse et résistance à la pression. Elles sont intégrées à la structure des ailes volantes (voir : volavelle).
Papiègle :
Nom Guamaais du cerf-volant, dont raffolent les Majorais.
Papriquets :
Fruits du papriquetier, arbuste poussant sur les parois verticales. Âpres quand ils sont crus, les papriquets deviennent comestibles, une fois bouillis. Leur saveur rappelle alors celle de la mangue, en plus acidulé.
Pâquerets :
Petits melons rougissants, qui font la renommée de Michemin. Ils doivent être tournés tous les soirs d'un quart de tour, pour mûrir uniformément.
Phélan :
Cette chouette géante avale tout rond chamolles, chiens, chats et animaux de même taille, qu'il transforme en étrons énormes, laissés généralement en évidence au sommet de pierres et de rochers. Extrèmement discret, en dehors de cette manie.
Phluge :
Légume insipide qui serait immangeable sans les mâchonnets.
Phomard:
Phoque à la fourrure soyeuse grise ou noire, et à la chair succulente. Il vient souvent s'échouer sur la côte occidentale de Draco, on ne sait pourquoi. Le phomard fait l’objet d’un commerce avec Lario, dont les Ruloxes (les chefs tribaux) sont très amateurs pour décorer leurs tentes à coucher.
Phulte :
Arbrisseau minuscule aux grandes racines, auxquelles se suspendent les truffelles. Ce parasite légendaire est censé rendre le sexe opposé amoureux du consommateur. Certaines truffelles, plus pâles, n’ont d’effet que sur la personne du même sexe que le consommateur. Il s'agit donc de ne pas se tromper. Mais tout le monde n’est pas du même avis.
Pimpregarne :
Herbe aromatique, métisse d’estragon et de ciboulette. Appréciée de certains chevaux gastronomes.
Pinalcone :
Arbre décharné aux feuilles rares, parfois millénaire. Son aspect général est celui d’une souche brûlée. Possède la faculté de répliquer tout document introduit dans une crevasse de son tronc, dans un autre tronc de la même espèce, poussant à une centaine de mètres du premier.
Pinounet :
Petit singe malin, farceur et au cul rouge, originaire de la forêt sous-winolle. Il est souvent adopté dans les familles populaires. S’accomode des pires régimes policiers. (Il est souvent dressé par les Crapoutins, pour accomplir ds farces de mauvais goût).
Pintocle :
Pierre, généralement de couleur verte. Elle peut produire une pâle lumière dans l’obscurité. Ne jamais la brancher sur un variateur.
Piruque :
Poisson géant doté de moustaches. Rampe sans espoir sur le fond du lagon de Hirpan. N’a pas la force de se traîner plus loin.
Pitèches :
Terres mêlées de mousses et de racines, proches des tourbes, et connaissant le même usage comme combustible. Brûle en pétillant joyeusement.
Plachise :
Fruit très juteux du plachisier. Tache énormément, même l’acier.
Pommelle :
Fruit du pommelier. Variété de coing pouvant être utilisé au jeu de boules. Absolument immangeable à moins de quatorze heures de cuisson à feu vif.
Potyglon :
Cette citrouille géante et de couleur rose fait la base des repas des paysans dracois. Elle pousse spécialement bien dans les failles des falaises du nord, où elle forme de longues lianes verticales, dont les groupes de fruits sont espacés de quelques mètres. La récolte des potyglons demande un bon entraînement alpin et une force physique certaine, chaque potyglon pesant de 15 à 30 kgs.
Poutache :
C'est un gros navet sucré, utilisé pour relever les soupes au potyglon, spécialement sur Hirpan, où la poutache pousse à l'état sauvage.
Pridou :
Poisson de roche désireux de sauter directement dans la casserolle.
Purpuril :
Oiseau au poitrail rouge, mais de forme et de moeurs analogues au geai, auquel il est sans doute apparenté, dans sa variante sud-américaine.
Rémone :
Barque à usage universel. Sa stabilité légendaire et son large appontement de proue, permettent d'entasser et de débarquer rapidement des marchandises ou des meubles à déménager.
Rossiflard :
Corneille fauve, très appréciée des chasseurs, pour son inclination à se laisser viser à l'arc ou au lance-pierre. C'est sans doute sa curiosité qui la perd.
Saginère :
Un arbre rhizophore (du genre mangrove), mais au feuillage en forme d'ombelle. On en trouve le long du Rio Milpa, et dans les marais du nord de Draco.
Salcyle rieur :
Très grand arbre aux feuilles lancéolées, le Salcyle est devenu mythique. On ne le trouve plus qu'en forêt d'Ardilonne, auprès de certains étangs. Il est très possible de bâtir une maisonnette sous les circonvolutions aériennes de ses massives racines.
Salge :
Plante aux trois longues feuilles roses puis vertes et enfin pourpres, au parfum acidulé insistant. Excellente en salade. Guérit le mal des montagnes.
Samilar :
Arbres hydrophiles poussant le long du rio Milpa et aussi sur l’île de Malamè. Ils germent et meurent si vite qu’on a parfois l’impression qu’ils se déplacent quand on ne les regarde pas.
Sapinet-blâve :
Ce sapin ne dépasse pas la taille d'un enfant de trois ans, mais s'étale en largeur dans toutes les directions, formant des tentures de feuilles, habitées par les sarmoiselles sauvages. On tire de ses jeunes pousses une boisson forte : le hlymoun. Très fort en tanin, le liquide est avalé cul-sec, et laisse sans voix pendant une petite heure. Boisson favorite des guerriers pathiolans s'exerçant à la virilité sylvestre.
Sargasson :
Poisson-pilote du Traquart, doté d’une casquette collante. De forme effilée et d'une couleur rouge vif, le sargasson semble aveugle. C'est en réalité un animal sensitif, capable de repérer toute présence vivante à des kilomètres. Il se nourrit des miettes du repas de son maître.
Sarmoiselle-messagère :
petite mésange des îles de Guama à la tête couverte d’un minuscule béret d’or. Une variante proche, au bec croisé a été décrite par Darwin lors de son voyage aux Galapagos. Une exemplaire empaillé est entreposé au sous-sol du Museum d’Histoire Naturelle à Paris. Bien qu’il ait à la patte une étiquette : “don du Marquis de Tiffin-Tocquard, 1782”, on se perd en conjectures sur l’origine de l’animal . Aurait-il été retrouvé, épuisé, sur une plage de France ? Ou bien un voyageur anonyme en aurait-il fait présent au Marquis, à la réputation établie de collectionneur parfaitement sédentaire ? La Sarmoiselle-messagère présente sur le pigeon un avantage important : on peut l’enfermer longtemps dans une petite enveloppe de carte de voeux, et la libérer dans un espace clos, tel un couloir ou une chambre. Elle saura rejoindre le ciel sans se faire remarquer et revenir à sa résidence habituelle à une vitesse bien supérieure au tourtereau moyen. Elle n’est en revanche guère comestible (sauf pour les amateurs de duvet fondant).
Simière :
Vaisseau à rames (huit, douze ou quatorze), d’origine zwölle. Tend à disparaître de Guama, car sa rapidité a pour contrepartie une maniabilité faible près des tourbillons.
Siquier :
arbre de jardin, très ombrageant. Produit de petits fruits noirs (les siques) une fois tous les quatre ans et de façon parcimonieuse.
Slife :
petite crevette bleue des marais de Fliouchfène, très appréciée des oiseaux Kriards. Le slife se repaît du plancton des nappes bitumineuses inflammables. Il est donc fort dangereux de la pêcher au filet-rateau, même en se munissant de larges patins évitant d’être englouti dans les vases molles.
Sophores :
Les oiseaux-sophores ont un chant compliqué, faisant penser à une controverse animée. Leur plumage est somptueux et d'un bleu mordoré, leur poitrail d'un blanc étincelant. Leur bec est tel un masque pointu attaché derrière la tête par un noeud de plumes. Ils vivent partout sur l'archipel, où ils ne semblent craindre aucun prédateur et passent leur temps à commenter les agissements des êtres humains.
Sufiak :
Singes de la forêt de Milpa, farouches gardiens de leurs territoires.
Tahoney :
Troisième chêne cercopse. Symbolise la course dans la nature et le passage à travers le Dragon.
Tandoran :
Cet instrument de musique est utilisé par les danseurs de Sanabille. Le tandoran est proche du tambourin, mais il est muni d’une double peau. Les petites cymbales installées dans les encoches du pourtour sont aussi différentes. Une sur trois produit un son plus élevé, permettant au danseur de s’accompagner d’une mélodie. Les meilleurs sont fabriqués par deux artisans de Minolé, sur Malamè.
Tiful :
Grand caméléon mangeur de mouches, en Guyane du Nord-Ouest. Un "frère" plus petit, mais à la langue mieux pendue, existe sur La Majeure.
Tirapelle à grenaille :
Sorte de fusil sommaire, utilisé pour la chasse aux sangliers et aux brenèles. La tirapelle a l'avantage de concentrer le jet d'éclats de bronze sur la cible. Elle reste efficace à 15 mètres.
Traquarts :
Grands requins mauves aux yeux placés sur des protubérances mobiles. Féroces carnassiers capables de renverser et de broyer de petites barques de pêche. Les traquarts fourmillent entre Dysme et Sanabille. On soupçonne les Chuchotoirs de les nourrir avec des cadavres de thrombes jetés dans la mer depuis certaines cavernes.
Trasminelle :
Plante tombante, qui forme de longues spirales jusqu'au sol, en cascades très fournies. Parfumée en sol mineur ou en fa dièze, dès la nuit tombée. (Répandue à Logatrou, sur La Majeure).
Travognards :
Ces arbustes possèdent des épines si longues, si coupantes et si dures... qu’on ne peut, sans se blesser gravement, les saisir pour en faire des épées.
Truffelle d’amour :
Rhizome sans doute mythique, aux qualités aphrodisiaques encore plus incertaines.
Volavelle (parfois appelé Velivole) :
Aile en forme de flèche, constitué d’une armature de bois d’ogave revêtu de cuivre très fin. Lancé par une machine, le volavelle peut aussi décoller comme un cerf-volant. Il peut transporter deux personnes.


Lieux, Hauts-lieux, climats

Accalmie :
Saison de la fin des tempêtes, en Juin, dans la zone maritime située au nord de Lario, autour de l’îlot Furieux.
Ardamont :
Montagne de Périache, creusée d’un immense puits vertical, dont la base est occupée par un lagon fermé. Au sommet d’Ardamont est perché Ciel-Omen, le village des grands sorciers; A sa base se trouve le bourg de Scharouin, où vit la population travaillant pour les Omen et les étudiants en magie.
Ardilonne :
Forêt touffue située sur les pentes occidentales du Mont Gondemiel, à Malamè, de part et d'autre du fleuve Mourranche. Elle est riche en essences végétales variées, ainsi qu'en faune : brenèles et chevirelles sauvages y abondent. Les curieuses chamolles-navettes y ont élu domicile, accomplissant leur interminable ronde d’arbres en arbres. Une grande variété de sarmoiselles-messagères y vit à l'état primitif. En revanche, les poules cantabres aux oeufs délicieux en ont complètement disparu. Elles ne survivent qu'à l'état domestique dans les régions reculées de La Majeure, de Draco et de Sanabille.
Certains savants prétendent qu'il s’y cache peut-être quelques salcyles rieurs dans un micro-climat préservé par une courbe du fleuve.
Arioso :
Cette rivière qui descend rapidement des pentes du mont Wino, sur la Majeure, creuse de profondes gorges avant de s'étaler dans la plaine alluviale et de former plusieurs bras d'un delta marécageux : le Fliouchfène.
Baderta :
Sol de latérite friable, dont plusieurs régions de La Majeure sont composées, rendant la construction fragile. Des villes entières, imprudemment construites sur la Baderta, se sont écroulées jadis .
Bianiche :
Zone marine située entre le Chenal de Clotone et le Grand Dragon. Lieu de confluences de courants tièdes et froids, elle est souvent couverte d'épaisses brumes cotonneuses (phénomène appelé "Ouatée"). Les eaux y sont poissonneuses, et sont convoitées par des pêcheurs de plusieurs régions.
Bistra :
La seconde ville de Malamè. Cette résidence d’été des bourgeois de Malio ne fait jamais parler d’elle. Autant donc taire son existence.
Bougmée (cap) :
Avancée rocheuse entre les falaises méridionales de Lario et le phare du Boscaud.
Canémo :
L’une des îles les plus sympathiques de Clotone. Sa population est variée, et la diversité des apports et des visites est acceptée paisiblement.
Cap Sable :
Extrémité sud du delta du Milpa, se jetant dans l’Atlantique (à ne pas confondre avec le Cape Sable de la côte nord-américaine).
Ensuite, se rencontrent sur la rive orientale,
— la côte de Rême,
— les îles de Sougasse et d’Entrechausse.
Champoulle (bois de) :
Forêt de cèdres et de chapougnets situé au coeur de la forêt sous-winolle, à La Majeure. Ses clairières attirent les Lourds, à cause de la présence de la rare groupenouille.
Chevirelle :
Ilôt de l’archipel de Lario, rocher sauvage occupé par les animaux du même nom, que les Larionais chassent pour leur peau résistante et étanche, dont ils font leurs tentes. Depuis plus de mille ans la chevirelle s'est adaptée aux autres îles de l'archipel.
Clotone :
île-capitale de Guama, composée de quatre grandes terres, séparées par des canaux : La Ménile, La Mirande, Canémo et Fustelle.
Col des dix-sept vents :
Situé au pied du mont Gondemiel, sur Malamè, le col surplombe la forêt d'Ardilonne, à l'ouest et jouxte les chutes du Mourranche. Le monastère de Maalouch est édifié à quelques pas, ainsi que les ruches sacrées de Saghin.
Cul (cap) :
(Kolop en Phriosgeois) Extrémité occidentale de Sanabille. Les Babourgeois ont tenté mille fois de le faire débaptiser, pour le renommer Cap de la Sainte Différence, mais ils n’y sont pas encore parvenus, les Sanabillois n’étant pas bégueules.
Dragon (grand) :
Le Grand Dragon est le phénomène le plus caractéristique de Guama. C’est un courant tiède, d’une puissance extrême, qui partage les îles occidentales et les îles orientales de l’archipel. Ce monstrueux flux occupe toute la mer du Mitan. Il connait un ralentissement au sud de La Majeure, puis se sépare en deux branches, entre lesquelles s’installe un vaste tourbillon : l’Emphale. Les Guamaais cherchent depuis toujours à comprendre ce qui régule la force de ce courant. Augustin est peut-être sur une piste sérieuse.
Draco :
Petite île occidentale de Guama. Très montagneuse, elle est occupée depuis toujours par des peuples tentés par la profession de féroces pirates. Depuis plusieurs décennies, Draco est occupée par une belliqueuse population : les Zwölles Noirs, qui ne cessent de consolider leur puissance militaire. Pas une crique de Draco qui ne soit réquisitionnée pour abriter la construction de galions de guerre. Le centre du pouvoir des Zwölles est une montagne, le Mont Atrosse, recouverte d’un palais gigantesque. La baie de Mortague, située au pied, reçoit un important trafic, pour une part consacré à l’échange de “thrombes”, ces esclaves métamorphosés en “morts-vivants” par les Périachiens.
Emphale :
C’est un gigantesque tourbillon situé dans le cours du Grand Dragon, après sa division en deux branches dans la mer du Mitan. Il contribue à rendre impossible la traversée de celle-ci.
Escalèdes :
Petites plaines parallèles entre les collines de la côte Sud de Lario. Là, vivent les tribus Penthérite et Hatrobates.
Fandarède :
Collines boisées au bas des pentes occidentales du montWino, sur La Majeure.
Fangouste (plage de :)
Extrémité effilée de Fustelle. Sur cette plage sauvage se déroule la cérémonie d'élection des candidats à la course minusale, par des "représentants du peuple".
Fliouchfène (Holophane en Phrisogeois, ou : “On-voit-l’boute”, en Créole des corsaires de l’île de la Tortue) :
Grande plaine marécageuse de la partie occidentale de La Majeure. Elle comprend les Marais de Feu (au sud et à l'est), et les Pitècheries (à l'ouest), qui sont d’immenses tourbières.
Floge (mare de) :
Etendue d'eau croupie, grouillante d'organismes virulents, dans laquelle on jette les candidats malheureux de la course de Braque à Pathiol. Ils s'en tirent par miracle.
Fort de Bambou :
Ruine située en Guyane, près du Rio Milpa, sur une île du delta. C’est un ancien lieu de triage des bagnards, des bannis et des esclaves.
Fustelle :
Le plus petit des îlots qui constituent Clotone. Sa plage est un lieu sacré (les Phrisogeois y auraient-ils débarqué il y a 1800 ans, selon la légende ?). Le congrès du peuple s’y réunit pour élire les candidats à la course minusale. Les bannières des élus sont hissées sur de hauts mâts, afin de prévenir l’ensemble de la population de Clotone.
Gigastome d'or :
Cette grande taverne, la seule de Logatrou, est tenue par Malandron et son épouse Lantagnelle. Une armée de marmitons y nourrissent un flot continu d'aventuriers, de bergers, de pélerins, de poètes-conteurs. La chanteuse professionnelle qui y fait pleurer les foules s'appelle Mazine Tikal.
Giraise :
Très belle forêt d'agras bleus et de palantais d’âge immémorial. La compagnie des fées de Marion La Faël y vit. Les Marionnelles sont gardiennes de la forêt de Giraise.
Gondemiel (Mont) :
Eminence en forme de chapeau, le mont Gondemiel domine l’île de Malamè. La colline des dix-sept vents forme son piémont occidental. On peut y grimper par un chemin direct depuis Roudoul, mais de bonnes routes en provenance de Bistra et de Malio s’en approchent aussi. Vers l’occident, le pays est sauvage. Le Mourranche y plonge depuis ses chutes vertigineuses, et s’y disperse ensuite, à travers la forêt d’Ardilonne.
Gorgeon Avide (Tourbillon du ) :
Situé au sud-est du Phare du Boscaud, à quelque encablures de la côte Sud de Lario, ce tourbillon intermittent est moins fort que celui de l’Emphale, mais il est peut-être plus dangereux.
Hirpan :
Minuscule atoll situé à quelques encablures de Périache, à laquelle il serait aussi relié par un tunnel sous-marin. Les Magdes vivent sur une langue de terre s’avançant dans le lagon central, ancien cratère d’un volcan éteint, ou presque. D’innoffensifs piruques nagent sans fin dans l’atoll, se nourissant des mousses poussant sur les roches profondes. Ils peuvent atteindre des tailles gigantesques.
Ilôt du vieux Maître :
Petit rocher au centre de l’atoll du même nom, à l’est de La Majeure. Il porte trois maisons dont celle des archéologues, et aussi celle du vieux maître, presque toujours close.
Karahuet (ou Carahuet) :
Nom du château de Phial d’Atoy, à Michemin. Il appartint autrefois à son Oncle, Karol Jion de May, qui y installa une superbe bibliothèque, et un observatoire astronomique.
Ladionet sur mourne :
Village au nord de La Ménile. Résidence privée de Chantenelle Oriflan.
Lagma (royaume de) :
Ce cirque isolé dans l’est de Sanabille n’a de royaume que le nom. C’est une aire sacrée, habitée par le silence et le souvenir des légendes. D’anciens palais y seraient cachés sous la luxuriance de petits bois. Un fermier taciturne y cultive les rizières et entretient un mystérieux pavillon.
La Majeure :
C’est l’île la plus grande et surtout la plus sauvage de l’archipel. Elle ne compte que quelques centaines d’habitants, dispersés le long des côtes. La masse des terres est couverte de forêts. Le reste n’est que marais (le Fliouchfène) ou sables, latérites ou rochers. La côte nord, malgré ses falaises abruptes, est la plus habitée. Cap Charbin est le port principal, qui assure la liaison avec Clotone; Zigône-sur-lough est un port de pêche actif (et peut-être un lieu de recel de contrebande). Non loin de là, sur les contreforts des monts du Vinois, le palais du Gouverneur Mungabor domine le paysage. Autour du Wino, la grande montagne couverte de chapougnets et d’agras, s’étoilent de petites agglomérations : Pathiol, Mortangle, Logatrou, Michemin, etc.
La Ménile :
Principal îlot du Clotone, c’est aussi le plus populeux : il compte plus de cent cinquante mille habitants. La Ménile s’organise autour de la colline des pouvoirs, où résident les Villacopes, les administrateurs de Guama. C’est l’île des commerçants, le lieu de villégiature de toutes sortes d’ambassadeurs, voyageurs, marins, militaires, magistrats. Toutefois l’ouest et le nord sont plus agrestes. Autour du village de Cicéole s’étendent les grands domaines des Fariniers, véritable puissance économique de tout l’archipel.
Au sud, les Grands Hanséhards, infatigables marins, ont disposé leurs ports et leurs chantiers navals, le long de la Baie des Vents propices, de part et d’autre de l’estuaire de la Thiale.
La Mirande :
Cette petite île appartient à Clotone, et en constitue la façade méridionale. Elle est composée de deux parties :
-Mirandol, faubourg de constructeurs de navires, est bâtie sur les pentes abruptes, au nord, face à La Ménile.
-La Terre de la Conque, qui occupe les pentes douces du sud (jusqu’aux falaises de la côte méridionale). Le domaine conquorial comprend le bois sacré des chênes cercopsaires, et un immense champ de course. Bâtie dans le mur de séparation entre les deux, se dresse la sinistre tour du Roc, la prison politique de Clotone. Personne n’est jamais ressorti de ses culs de basse fosse (du moins à ce que ses gardiens prétendent).
Lario :
Dite “l’île triste”, elle est située à la même latitude que Clotone, mais à l’ouest du Grand Dragon. Cette grande île n’est pas favorisée par la nature, clémente pour les autres terres de l’archipel. Elle est constamment battue par les vents et la pluie. Cette nature maussade fait écrin à une forêt d’agras, véritable joyau caché par les brumes, au centre de l’île.
La plupart des Larionais vivent sous des tentes en peau de chevirelle imperméable, car toutes les constructions “en dur” ont tendance à fondre. Au nord, l’îlot furieux sert de socle au château des Fulgurac’h. Au sud, la côte est habitée par deux tribus réfractaires, les Hatrobates et les Penthérites. La capitale, Morionde, qui n’est qu’un campement de quelques centaines de tentes, domine la baie des simagrées, où se situe le petit bourg de Saint Mascoléon. La pointe du Boscaud s’avance dans la mer du mitan, et son phare protège les navires des brisants et des tourbillons qui abondent dans les parages. Toute la vie politique de l’île triste s’organise
Luciobar :
Propriété des Fitrion, près des étangs à glunelle de Cicéole. On y produit l'une des meilleures glônes de Guama.
Lupo :
Rocher situé en avant de l’île de Draco. Les navires qui tentent d’échapper au Grand Dragon y font souvent naufrage.
Magnestrade :
C'est la rue principale de La Ménile. Elle décrit un arc autour du Grand Bassin, et connaît une animation débordante, notamment du fait des monucles et des pétacles. Vers l’Ouest, elle traverse des quartiers comme Poularoy, et se termine par la place des Fontaines près du grand marché couvert.
Maivase :
Village de Mortanglars, dans le bas-Fliouchfène. Puant et empli de moustiques perceurs de mangues, le hameau perdu dans les dunes humides est habité par des pêcheurs pratiquant le trafic des thrombes.
Malamé :
île ronde à l’est de Majeure. Elle compte trois modestes agglomérations, Malio, Roudoul et Bistra, ainsi qu’un petit ilôt ajacent : Minolé. Le monastère de Maalouch culmine au col des dix-sept vents, mais son Abbé, le vieux Saghin, préfère vivre sous un arbre, quelque part près des sources du Mourranche. C'est le maitre des abeilles : il contrôle des centaines de ruches dont le miel coule, par de petites canalisations, vers de grands pots qu’il vend en ville.
Malio, le seul port important de l’île, est renommé pour ses festivals de chants polyphoniques, et Roudoul, une petite station balnéaire de luxe abrite les amours secrêtes de maints personnages incognito, auxquels les fabriquants de philtres de Sanabille ont vendu quelques produits revigorants. Bistra est une cité industrielle spécialisée dans le bijoux en or. Les ateliers sont équipés de moulins aériens que font fonctionner une tribu, les Eolards, dont nombre de membres sont aussi marins dans les traversiers, où ils s’occupent des voiles (ou plus exactement des mâts-à-écailles).
Minolé est également réputée pour la fabrication d'instruments de musique dont les fameux tandorans, petits tambours à danser. Mais les meilleurs sont produits à Sanabille, dans les familles des danseurs eux-mêmes.
Malio :
Capitale de Malamè, cette petite ville tranquille de deux mille habitants ne fait pas parler d'elle. Son motif de gloire principal est la fabrication de chantimbres. La grande statue érodée de la place du Centre est celle de Tonc'h Barazile, le célèbre facteur de ces instruments.
Manaro :
Ce rocher situé en avant de la baie de Mortague, à Draco est peuplé d'oiseaux-Kriards qui ne craignent que les crocosophes.
Marin Pieux (Au):
Auberge de Michemin, sur La Majeure, tenue par Madame Ouinia Champon (et animée par de jeunes et charmantes jeunes femmes de nuance caramel).
Matorque (Mont du) :
Haute colline de pitèche gorgée d’eau. Elle domine Zigône, un peu en arrière des falaises du Rhinois. Quelques rochers sont en équilibre instable sur son sommet, ce qui ne veut pas dire que des pièces d’or soient cachées dessous.
Mayonne :
Plage rocheuse de Thyrse. On dit que ses falaises émettent la nuit des lueurs, et de curieux chuchots.
Médagawère :
Ancien nom charbiniot de Michemin.
Michemin :
Ville principale de l’île de La Majeure (environ 800 habitants), ancienne Medagawar, en langue des Charbiniots, mythiques occupants primitifs des îles, avant la conquête phrisogeoise.
Minolé :
Minuscule presqu’îlot situé au nord-est de Malamè. à laquelle il est rattaché par un banc de sable souvent immergé. Une centaine d’habitants y vivent. Quelques artisans sont réputés pour la construction de tandorans d’excellente qualité.
Mitan (Mer du) :
C'est le vrai nom de l'étendue qui sépare les îles de l'Ouest (Lario, Draco, Périache et Hirpan) des autres terres de l'archipel. Elle est traversée sur toute sa longueur par le Grand Dragon, ce qui explique qu’on l'appelle aussi mer du Dragon, ou simplement "Dragon".
Moludée :
Un petit port de la banlieue de La Ménile, située à l'ouest de la Baie des Vents Propices, par rapport à l’estuaire de la Thiale. Ses pêcheurs se sont taillés une spécialité dans la chasse aux traquarts géants. Il arrive que les délégations étrangères préfèrent y débarquer, pour éviter la cohue des faubourgs de Poularoy.
Morionde :
Capitale de Lario, constituée de grandes tentes de peau de chèvre. La Ruxolane Mina Termina lui préfère la résidence du château de l’ilôt Furieux, au nord de l’île.
Mourranche :
Le principal fleuve de Malamè fait forte impression à son embouchure. Mais sa taille se réduit rapidement en remontant son cours, non navigable. Il prend sa source au pied du mont Gondemiel, aux dessous des chutes de Maalouch, près du col des dix-sept vents.
Néboriuc :
Cité mythique fondée par les Phrisogeois, sur la côte nord de La Majeure. Aucune trace archéologique n’a néanmoins été retrouvée, et la légende selon laquelle la ville aurait été emportée d’un coup par un glissement de terrain et noyée en un instant avec ses 14 000 habitants demande vérification. Il est étrange que « Néboriuc » soit pratiquement le seul vocable qui rappelle la langue internationale Taïno en usage dans les grandes Antilles (et notamment à Hispaniola) à l’arrivée de Christophe Colomb, et décrite par Bartolomé de las Casas comme « élégante et riche en mots » : il se rapproche de « naboria » qui renvoie au « peuple », mais aussi au « populaire » et au « commun » dans un sens dépréciatif, opposé à la noblesse guerrière. Il y aurait un paradoxe avec le fait que les tours de guet dont il subsiste certaines ruines sont à l’évidence de facture militaire.
Obsidienne (Lande d') :
Pointe littorale Nord-Ouest de Canémo. Sur cette terre désolée et battue par les vents, les dunes grises alternes avec le roc nu, sur des kilomètres. la Route d'obsidienne est souvent parcourue par de silencieux voyageurs : les marchands de champignons.
Ocre (cap) :
Pointe occidentale de La Mirande. Elle ressemble à l'étrave d'un haut vaisseau de guerre. Une tour y est installée, pour la surveillance des arrivées en provenance de La Majeure.
Palengel :
Riche bourg situé au pied du mont Atrosse, sur Draco. Les paysans viennent y vendre aux Zwölles Noirs les provendes dont ils ont besoin.
Palais Sapientiel :
Siège de la corporation des Savantissimes Artisards.
Périache :
C’est l’île des magiciens, située au sud-ouest de l’archipel.
Phtil :
Hameau voisin de Michemin, sur La Majeure; pauvre village de pêcheurs.
Poularoy :
Le grand quartier populaire de Clotone. Il s'étend entre le port de traversiers de la Baie des Vents Propices et la Colline des Pouvoirs, au sud de la rue Magnestrade. Le vaste marché couvert y multiplie ses ruelles sur plusieurs étages, véritable labyrinthe. Les corporations diverses d'artisans y tiennent leurs pâtés d'immeubles.
Pouvoirs (Colline des) :
C’est le centre névralgique de Clotone. Sur ce socle de tuf noir, reste d’un ancien volcan, s’élève le palais du Villacope, ensemble de tours plus sinistes les unes que les autres. A son pied le Palais du Peuple présente son élégante silhouette classique, son péristyle et sa place publique couverte de marbres.
Rieufret:
Courant froid, qui passe au large de Malamè et y rend les eaux très poissonneuses. Il disparaît mystérieusement à l’approche du pas de Dysme.
Rhinois (falaises du) :
Hautes falaises séparant Zigône de Cap-Charbin.
Roposa :
Plaine située entre les collines du Vinois et le Mont Wino, sur La Majeure. Son climat sec la rend impropre à la culture. Les ruines d'une ancienne ville coloniale s'y étendent. La Roposa est le lieu privilégié des courses de poneys Braque, dont raffolent les Pathiolans.
Rouffiac (chenal) :
Du nom d’un corsaire gascon passé au service de Clotone, lors d’un combat pour repousser les Dracois. Ce large chenal est l'artère naviguable centrale de Clotone, entre ses quatre terres principales : La Ménile, La Mirande, Fustelle et Canémo.
Sable (cap) :
Il s'agit du promontoire dominant l'estuaire du Rio Milpa, et non du Cape Sable, situé au large de la côte atlantique des Etats-Unis.
Saint Mascoléon :
Nom d'une galéasse échouée depuis la nuit des temps dans la baie des Simagrées, à Lario. Peu à peu changé en pierre par osmose avec le rocher sur lequel elle repose, le navire a été aménagé en auberge pour les nouveaux arrivants (non, ce n’est pas une quarantaine, mais...). La chambre amirale, dans le château arrière, est de loin la moins humide. Chiffion, l’hôtelier, ne comprime pas ses prix, c’est le moins qu’on puisse dire.
Scarwin (ou Scharouin) :
Bourg situé au pied de la montagne d’Ardamont dans l’île de Périache. Lieu d’habitat des assujettis aux Omen (étudiants, initiés, visiteurs, marchands, artisans, et aussi frères Convers, exerçant la police de la "basse -terre") . Beaucoup de Thrombes éteints y vivent, sous la férule de riches familles de négociants et de paysans scharouinais, eux- même au service des Omen.
Sdloc :
Petit bourg de Draco, près du cap Walpurge.
Simagrées (baie des) :
Cette large baie située au sud-est de Lario est le seul mouillage accueillant sur cette côte aux reliefs torturés. Son nom est dû à la grande difficulté d'y pénétrer du fait des vents contraires, ce qui conduit le marin à tirer des bords sans fin avant de doubler le cap qui en protège l'entrée. La seule "agglomération" proche est le hameau de Saint Mascoléon, nommé ainsi d'après le nom d’un bateau échoué, et fossilisé à proximité de la grève.
Sougasse :
îles situées à l'embouchure du Rio Milpa.
Thiale :
Petite rivière qui débouche au fond de la baie des Vents Propices, au milieu des quartiers industriels.
Thyrse :
Minuscule ilôt à trois branches situé entre Canémo et La Ménile. L’université sylphienne y est installée depuis des temps immémoriaux.
Torse (cap) :
Extrémité occidentale de Canémo. Ancienne zone de gravières et de palus aujourd'hui couverte de petites propriétés potagères.
Tourloupe (Etangs de) :
Partie occidentale des marais de Fliouchfène, proche de l'îlot des danseurs.
Trigône :
Emplacement du château de Mungabor, le gouverneur de La Majeure, situé sur les contreforts des monts du Vinois, au nord. Par extension, nom du petit port attenant, coincé entre deux falaises.
Sidois (plan du) :
Point où la route de Michemin à Cap-Charbin se divise : à gauche, vers Mortangle, à droite vers Pathiol, et tout droit vers Zigône et Cap-Charbin.
Solaire (chaussée) :
Traversant La Ménile, à Clotone, cette route longe le Grand Bassin vers le Nord, et rejoint le môle Zigmon Nardolé, où l'on prend les traversiers pour la pointe d'Obsidienne (Canémo).
Solchienne (chute de) :
C’est une résurgence d’eau chaude qui emprunte une colonne volcanique dans le mont Atrosse, sur Draco.
Université Sylphienne :
Dans l’îlôt de Thyrse, attenant à Canémo, il existe une très ancienne institution autonome, centrée sur l’enseignement de la philosophie pluraliste. Ses membres sont souvent gentiment dits "doctes ignorants".
Vents propices (Baie des) :
Cette plage majestueuse de plusieurs kilomètres de longueur, est partagée par l'estuaire de la rivière Thiale. Tout au long de la baie se sont installées les principales activités de la marine au long cours, les docks de la hanse, ainsi que les embarcadères des traversiers pour La Majeure.
Walpurge (Cap) :
L’extrémité orientale de l’île de Draco.
Warbone (Cap) :
L'extrémité orientale de La Majeure. Lieu assez désertique, surtout occupé par une conférence internationale permanente d'oiseaux pélagiques.
L'ilôt du Vieux Maître, situé dans l'anse formée par le repli du cap, est habité par une petite équipe de jeunes archéologues, qui attendent encore leur salaire d'il y a trois ans.
Wino (Mont) :
C’est la montagne la plus élevée de l’archipel (1953 m et 14 centimètres). Elle domine La Majeure, qui est essentiellement constituée par ses pentes. Au Nord, sa paroi est plus abrupte, et abrite de vastes grottes qui servent régulièrement aux bergers à se protéger des corsaires, et inversement.
Zigmon Nardolé (Môle) :
Place située à l'extrémité nord de la Chaussée Solaire, le long du Grand Bassin, sur La Ménile.
Zigône-sur-le -lough :
Port très actif de la côte nord, qui sert de base aux marins Zigônois chargés de la surveillance du Grand Chenal, séparant La Majeure de Clotone. En réalité, les Zigônois sont des contrebandiers invétérés, mais ils protègent efficacement les Traversiers contre les intentions de concurrents plus malfaisants encore.



Expressions idiomatiques, jurons
et insultes.

Expressions fréquentes.

—Par le grand Equilibre !
—Que le Grand Equilibre vous garde !
—Pliz ! (Chiche !) en Bassinois. (argot du Grand Bassin)

Jurons en vigueur

Interjections*

Balipomme !
Bigrefroune !
Brodique !
Bougretoche !
Chapituile absolue!
Cornepipe !
Crédibiche !
Croutoboule !
Diablecruche !
Foutrepoile !
Malputange !
Mangecrache !
Mouribulle !
Ouichougras !
Pintesangre !
Prouchelette !
Purtredianche !
Putrefolle !
Sacremiole !
Safoinvert !
Saperloupe
Saputille!
Satrelotte !
Soubirlousse !
Tabirouette !
Tirofluste !
etc.
noms d’oiseaux
Argouchet !
Brelouque !
Clampitre !
Cornufiau !
Crabouisse !
Enfutoncle !
Mirouflet !
Paldiguot !
Pougnards !
Sagoupiard !
Triphonard !
Triquet !

Carte Ancienne des isles de Guama
(fac simile, à partir d’un dessin trouvé dans les Mémoires d’Augustin Coriac)





(Lettre de M. Jacques-André Monet-Despoires, expert en cartes anciennes, consulté par Pierre Boucquard en 1953.)

Cher M. Boucquard, en réponse à votre lettre du 23 février, je suis au plaisir de vous confirmer que la carte de cuir, dite des Isles de Guama, n’est pas tout-à-fait inconnue de la science des archives. Elle aurait appartenu à la bibliothèque léguée par l’Archevèque de Bourges, Anne de Lévis de Ventadour , au chapitre de la cathédrale de Bourges, en 1662, et sise au palais archiépiscopal. On trouve mention de sa disparition, en 1780, dans une fiche de “l’inventaire des livres appartenant aux monastères, chapitres et maisons religieuses”, ordonné par les décrets de l’Assemblée Constituante de novembre 1789 et mars 1790, et effectué par le directoire du district de Bourges. Les 40 000 volumes confisqués à l’Eglise ne furent pas déménagés de la bibliothèque de l’archevéché, et en 1802, Jacques-Charles Champion en dresse le catalogue. Il décrit “un portefeuille contenant soixante et une feuilles sur divers sujets, sept portraits de grands hommes, 44 cartes de géographie, le tout en assez mauvais état”. Il précise que, dans celui-ci, l’on trouve un carton libre, où est portée cette note manuscrite signée Bellineau, secrétaire de M. le Doyen, et datée du 12 Juin 1780 : “je constatai ce jour la soustraction d’une carte de peau, attachée à 22 cartes de Delisle, publiées entre 1702 et 1717 (Cartes de France, d’Europe et d’Asie, rééditées par Buache en 1745), et représentant, si ma mémoire ne défaille, quelques iselots à plusieurs lieues marines de la Dominique, grande isle de l’amérique septentrionale des Antilles. Ces iselots forment ensemble l’archipel de Longuerre, ou Longuorre. N’ayant point consulté ce portefeuille depuy trois mois, je ne saurais soupçonner quiconque y a porté la main sans mon avis. Cette grande carte (d’environ 10 pouces sur 8), unique en son genre, est de cuir imprimé de pochoirs coloriés. Elle est sans couture mais une forte trace d’onglet la marque au bord gauche, et, à droite, deux fines lanières étirées de la pleine peau sont tressées et nouées pour servir à tenir la carte enroulée. A son envers, un mouton ou un agneau est incrusté à la feuille d’or, fort écaillée. La tranche dorée fait songer aux ornements des cartes flamandes de Ms. Mercator, Janssonius ou Blaeu, mais l’attournement des rivages rappelle l’art des anciennes cartes, selon Ptolémée.
Cette fort belle carte, s’il m’en souvient, fut acquise à petit prix par le Père Coutans, à Paris, vers 1750, auprès de Jean Lattré, graveur et marchand de cartes, demeurant Rue Saint Jacques, à l’enseigne de la Ville de Bordeaux. Mais celui-ci, qui ne produisait que des plans de villes, n’en fut point le graveur ni l’éditeur, mais la vendit à titre de curiosité, sans connaître lui-même de son origine, sauf qu’il la tenait en cadeau d’un édile de Montepelle, ville dont il avait couché le plan quelques années auparavant. On ne sait donc point qui la géographia. On sait moins encore qui fut tenté de la dérober, car elle présentait les stigmates de la supercherie, bonne à surprendre ceux dont l’esprit fabuleux veut être abusé par les merveilles.”

Carte de La Majeure

Unités de compte à Guama

a. Les Monnaies
Fufe :
Monnaie de tout l’archipel, émise à Clotone, la Fufe est divisée en dix Zestons. La fufe vaut à peu près 37, 5 liards (soit, pour 400 fufes : 15 000 liards de La Majeure.


Liard :
Monnaie de la Majeure, le Liard n’est pas du tout utilisé en dehors de l’île de La Majeure, d’où de fréquentes émeutes au comptoir de change de cap Charbin. Le Liard est 37,5 plus faible que la Fufe, et tend régulièrement à s’affaiblir davantage, à mesure que le gouverneur Mungabor charge de plomb les pièces d’argent naguère pur.


b. Les heures, les jours et les mois
Heures :
Midi : Bimère
Une heure de l’après-midi : l’Heure
Deux heures : Douce
Trois heures : Frappon
Quatre heures : Chaudon
Cinq heures : Fraichin
Six heures : l’Aurée
Sept heures : Appétil
Huit heures : Convial
Neuf heures : Noctal
Dix heures : Monal
Onze heures : Somal
Minuit : Binocte
une heure du matin : Petite heure
deux heures : Doctin
trois heures : Trettin
quatre heures : Quotardin
cinq heures : Quintin
six heures : Lucinin
sept heures : Rudinée
huit heures : Doulien
neuf heures : Augien
dix heures : Mulcien
Onze heures : Prébimère

Jours de la semaine :

Mounan : lundi, jour de Mounia la lune, jour de la femme.
Aran : mardi, jour d’Ar, le guerrier fou, jour de l’homme.
Erman : mercredi, jour d’Her, dieu des transports, jour du commerce.
Jiovalan : jeudi, jour du dieu des ruses, jour du pouvoir.
Thecuman : vendredi, jour de Thècume, la déesse de l’écume de vie, jour de l’amour fécondant.
Chronian : Samedi, jour de Chror, le Temps qui passe, jour de la mort.
Toutan : Dimanche, jour de Guama, jour du dieu Toutor, président des peuples.
Les îles correspondent à des jours et à leurs anciens dieux éponymes : Lario (Jiovalan), Draco (Aran), Malamé (Thecuman), La Majeure (Mounan), Périache (Toutan), Clotone (Erman), Sanabille (Chronian).

Mois :
Janvier: Fifrel
Février : Gimaise
Mars : Liuvon
Avril : Doucet
Mai : Calmos
Juin : Chalouse
Juillet : Furiacle
Août : Bellinocte
Septembre : Belliore
Octobre : Azulonne
Novembre : Tipoul
Décembre : Ventage

Climat

Des observations d'Augustin, nous pouvons déduire que l'Archipel de Guama se situe vraisemblablement à une dizaine de degrés de latitude nord de l'Equateur, mais assez loin vers l'est pour échapper à la zone de formation des ouragans des Caraïbes. La douceur des températures hivernales ainsi que de l'été (sauf le mois de Juillet, où la moyenne s'élève à 30° Celsius) tendrait à indiquer que l'on se trouve dans une zone sous influence des alizés, connaissant de modestes précipitations annuelles, mais néanmoins assez abondantes — et surtout régulières — pour assurer la riche couverture végétale de La Majeure. Les courants froids montant de l'atlantique sud et connaissant une étrange résurgence locale, sont sans doute responsables des microclimats plus orageux des côtes occidentales. Leur rencontre avec le mystérieux "Grand Dragon", plus chaud, explique aussi la pluviosité importante qui sévit sur Lario. A son tour , la mécanique des vents de terre chutants et montants (catabatiques et anabatiques) explique qu'à quelques kilomètres de la forêt "tropicale" de Giraise, l'Ilôt Furieux connaisse des températures avoisinant zéro degrés, presque toute l'année, sauf au mois de Chalouse (L'Accalmie). Au contraire, Périache, qui reçoit l'influence d'une des branches du Dragon, et dont les pentes douces sont tournées au sud-ouest, est une île à poches chaudes. Sanabille et Malamé sont, en revanche, des cas typiques de climats d'alizés, légers et secs, presque méditerranéens.
En bref, si Guama demeure globalement un climat de type doux à hiver sec (BW dans la classification de Köppen), il abrite des contrastes locaux si prononcés qu'il est difficile de le rapprocher d'un climat voisin, caraïbe ou océanique. Cela rend plus problématique encore la tentative de le localiser !

Les âges de Guama
(décades minusiennes)

Grâce au médaillon situé sous le portrait d'un empereur, et sur lequel les dates étaient indiquées sous le double registre de la datation Guamaaise et du calendrier chrétien, Augustin a pu reconstituer l'époque des "empereurs": 520-599, soit 1662-1741.
Au passage, il en déduisit l'année zéro, soit 1142 de l'ère chrétienne, au plus fort des croisades franques. Au moment de la rencontre entre Pierre Boucquard et Tabiraho, nous sommes en 1930, soit en 788, et à l'époque supposée de la visite d'Augustin (1881-82), nous serions en 740.

(Chute de la seconde république )

Empereurs Guamaais (moyen empire)
Flangron Nardolé II , 22 ans : 520-542 (1662-1684)
Zigmon Nardolé , 12 ans : 542- 554 (1684-1696)
Flangron Nardolé III, 6 ans : 554-560 (1696-1702)
Walbon Mungar, 15 ans : 560-575 (1702-1717)
ElwoIin Fich’eac, 17 ans : 575-592 (1717-1735)
Myriapous Fich’eac , 6 ans : 592- fin 598 (1735-1741)

(Changement de régime : inter gouverneurs : 6 ans : 599-604 (1741-1747)
Etablissement de la troisième république
Lantin Braightch, 10 ans : 604-614 (1747-1757)
Léonoros Dyocard, 3 ans : 614-617 (1757-1759 )
Vienèse Milone, 8 ans : 617-625 (1759-1767)
Hontard Sixtuffe, 4 ans : 625-629 (1767-1771)
Sokalitos de Monitos, 12 ans : 629-641 (1771-1783)
Berto Sigmarin, 641 (1783..)
Constantinos Praximard, 15 ans : 641-656 (1783-1798 )
Chrisdouiche et Aniatelle Praximard, 1 an : 656-657 (1798-1799)
Léole Molineaux , 16 ans : 657-673 (1799-1815)
Mardon Supiard, 2 ans : 673-675 (1815-1817)
Audoin Walpipe , 8 ans : 675-683 (1817-1825)
Troupol Durauburnes , 3 ans : 683-686 (1825-1828)
Philon Poutiargues , 4 ans : 686-690 (1828-1832)
Alan Mockepetiot, 6 ans : 690-696 (1832-1838)
Nibard Utilon , 2 ans : 696-698 (1838-1840)
Sapient Trodon, 10 ans : 698-708 (1840-1850)
Phingel Magdaz , 9ans : 708-717 (1850-1859)
Lucien Moutard , 8 ans : 718-726 (1859-1867)
Mulibron Oriflan , 15 ans : 726-740 (1867- 1882)






Prologue 5
I. La Majeure 13
II. Le Signour de Michemin 26
III. La forêt de Wino 36
IV. Nadja Benjou 55
V. Les contes de Logatrou 67
VI. Les secrets du mont Wino 82
VII. L'histoire d'Augustin 92
VIII. Les Pathiolans 103
IX. Les Mortanglars 123
X. La course de Braques 130
XI. La joueuse de tandoran 138
XII. L’antre de Mungabor 143
XIII. Huimror 172
XIV. La falaise de Rhinois 191
XV. Vers Clotone 201
XVI. Le manuscrit 210
Petite Encyclopédie des îles de Guama 215
Dictionnaire des Personnes (Hommes, Fées, Chevaux,Navires,
Thrombes et Morts-Vivants) 216
Dictionnaire des Institutions 243
Dictionnaire des Plantes, des Animaux, et des Choses 246
Lieux, Hauts-lieux, climats 261
Expressions idiomatiques, jurons et insultes. 273
Expressions fréquentes. 273
Jurons en vigueur 273
Exclamations 273
noms d’oiseaux 273
Carte Ancienne des isles de Guama (fac simile, à partir d’un dessin trouvé dans les Mémoires d’Augustin Coriac) 274
Carte de La Majeure 277
Unités de compte à Guama 278
a. Les Monnaies 278
Fufe : 278
Liard : 278
b. Les heures, les jours et les mois 278
Heures : 278
Jours de la semaine : 279
Mois : 279
Climats 279
Les âges de Guama (décades minusiennes) 280


(4e page de couverture)

La tétralogie de l’ancien futur” se déroule dans l’archipel imaginaire de Guama, un petit monde proche (au nord-est de la Guyane) mais demeuré insoupçonné (grâce au miracle d’anomalies magnétiques et de courants ) avec ses humains, sa flore, sa faune spéciales, métissés d’apports familiers. Le héros, Augustin Coriac y aurait disparu vers 1881. Le descendant d’un ami le recherche et entend le témoignage ancestral d’un vieil indien de la côte guyanaise (Ier tome), qui le conduit à découvrir les mémoires de Coriac (2e à 4e tomes).
Le roman de Guama est d’abord la vie de tout un univers, dont se dévoilent peu à peu la richesse et les dangers, les terroirs, les villes et les habitants. Augustin (venu là pour trouver le secret de ses origines) y est emporté contre son gré dans les affaires de populations turbulentes et d’acteurs machiavéliques. Au cours d'une saga effrénée, saisi par l'amitié, l'amour, et la haine, la tristesse et l'espoir, il y surprend des mystères plus excitants que celui qui l'a guidé jusqu'à l'étrange archipel (la recherche d’une porte temporelle).

Au cours du 1er tome (L’Archipel-Monde), le héros (accompagné de son fidèle compagnon Jean Latoile et d’un escorte d’aventureux Guyanais -les Aruyambi-) accoste la plus grande île, La Majeure, demeurée naturelle et sauvage, près de la pacifique bourgade de Michemin. Il va y rencontrer l’amitié d’un hardi hobereau (Phial d’Atoy) et sillonner avec lui chemins forestiers, couloirs souterrains, marais pestilentiels et vertigineux apics. Il est vite confronté à la violence des jeux de pouvoir, et se heurte à ceux qui souhaitent abattre la jeune et belle clotonoise Nadja Benjou, à laquelle il promet de transmettre un message. Nadja ayant été emportée par un aigle géant (un Crocaster), Augustin la recherche. Sur ses traces, il fait connaissance avec le peuple de Conteurs de Logatrou, avec les Pathiolans adeptes de courses mortelles de chevaux sauvages, avec, enfin, les Mortanglars, sinistres contrebandiers vivant de la traite d’étranges zombies bestialisés (les Thrombes).
La Majeure subit la férule du gouverneur Mungabor, retranché dans son haut palais de Trigône. Phial, convoqué pour rendre compte, y emmène Augustin qui évite l’arrestation de peu (sur l’aile volante conduite par le Nain Satius). Ayant échappé aux soldats lancés à sa poursuite, il commence à entrevoir les arcanes du “Grand Equilibre”, la guerre entre forces militaires et politiques de l’archipel, autour de deux enjeux :
-le commerce des Thrombes, qui paraît un ressort essentiel de l’économie,
-le phénomène du “Grand Dragon”, un monstrueux courant marin qui, en séparant les îles, limite les rapports entre gens de l’ouest et gens de l’est. Il existerait, dit-on, un “maître des vannes” capable d’en contrôler le flux. Les puissants cherchent à s’en saisir : si le courant baissait, il serait en effet possible aux tribus belliqueuses de l’Ouest d’envahir facilement les îles orientales, plus paisibles.

(Le Cycle de l’Ancien Futur est proposé avec des cartes -de l’archipel et de chaque île-, ainsi qu’une

“Petite encyclopédie des îles de Guama”, utile pour se repérer parmi les nombreux personnages et les animaux ou plantes, inconnus de notre côté du monde.)


Denis Duclos, européen de culture française, âgé d’un bon demi-siècle, est par ailleurs sociologue et membre d’un grand organisme de recherche. Il profite de la merveilleuse existence de la nuit, pour assouvir des rêves d’aventures et d’intrigues auxquelles, trop souvent, l’époque préfère le paisible ennui des vies de bureau ou la triste drogue des écrans.









Samedi 20 Juin 2009 - 17:55
Jeudi 2 Juillet 2009 - 21:05
denis duclos
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