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Qu'est ce que la Géo-Anthropologie ? Qu'est-ce que l'anthropologie pluraliste ?


Pluralité dans la nature : comment la multiplication des milieux agrandit le monde "de l'intérieur"

Ce texte de Gilles Gagné (paru dans l'ouvrage "Pourquoi tardons-nous tant à devenir écologistes") souligne la différence entre la vision scientiste "unitaire", simplificatrice du monde, et finalement complice de l'appauvrissement des diversités vivantes, et ce qui pourrait former la base d'une science pluraliste, reconnaissant l'émergence de mondes dans chaque niveau et situation d'existence et de rencontre



Aujourd’hui, lorsqu’on aborde les questions de l’écologie, on se réfère au monde du vivant. Ceci semble avoir plus de profondeur que l’angle privilégié dans les années soixante-dix, et qui se réduisait souvent à l’épuisement des ressources.

De plus en plus, comme l’a démontré André Micoud, c’est au nom de la Vie qu’on imposera des normes. Cette nouveauté contemporaine motive le contenu de mon exposé qui se veut un survol de la vision du vivant propre à la science de la vie : la biologie. J’aborderai notamment des courants marginaux de la biologie qui s’opposent aux paradigmes dominants.

La première chose qui peut nous surprendre dans la biologie dominante, c’est l’écart considérable entre le domaine de la biologie moléculaire et l’étude de la biosphère comprise comme objet de l’écologie. Il s’agit des deux univers situés aux extrémités du vivant et qui ont comme dénominateur commun une universalité vide. En effet, la biologie moléculaire décrit les processus chimiques du vivant dans des termes universels, et les considère comme l’essence du vivant : le monde de la vie est basé sur quatre sucres et vingt acides aminés et sur un code qui associe les deux en combinaisons en nombre limité.
A l’autre extrémité, il y a l’étude de la biosphère, entendue comme une sorte de médiation entre les processus cosmiques et ceux de la lithosphère, qui cherche l’essence du vivant dans les lois d’ensemble de ce qui s’abrite sous cinq millimètres d’ozone. Ainsi, dans la biosphère, le monde apparaît dans sa globalité comme un vaste système de circulation de matière et d'énergie.

En opposition à ces deux grandes perspectives du XXe siècle, il existe des tendances, provenant généralement des naturalistes, qui saisissent plutôt l’essence du vivant dans la multiplication des formes. Parmi ces biologistes que l’on peut qualifier de marginaux, Adolf Portmann émet une critique des positions classiques : pour lui, la définition du vivant propre à la biologie moléculaire ou à l’écologie n’explique pas pourquoi la « matière vivante » ne serait pas simplement une masse verte à la surface de la Terre, une sorte d’éponge uniforme qui capterait l’énergie du soleil d’un côté et qui tirerait du sol la matière de son métabolisme, de l’autre, le tout en une sorte de synthèse biochimique globale. Mais, le biologiste qui observe la nature y voit plutôt une richesse de « formes » qui sont toutes contingentes du point de vue des lois universelles et qui sont relativement indépendantes du fonctionnement global de la biosphère, le milieu de chaque espèce et de chaque population agissant comme une sorte de tampon d’inertie et de principe de retrait relativement aux grands équilibres. Les lois universelles et les équilibres biosphériques ne sont-ils pas conceptuellement trop abstraits et trop pauvres pour rendre compte du foisonnement évolutionnaire gigantesque des formes végétales et animales ? Pourquoi, demandait Portmann, y a-t-il d’un côté tant de formes diverses de l’apparaître et de l’agir, alors que les processus chimiques fondamentaux et même les organes montrent une espèce de similitude sous-jacente indifférente ?

Dans une lignée critique proche de celle de Portmann, le biologiste français André Pichot suggère que l’on doit penser l’être vivant à travers son histoire ; c’est-à-dire à travers le processus de la séparation d’une population par rapport aux autres populations de l’espèce, à travers la multiplication des lieux d'accumulation de la contingence et à travers les efforts d’assimilation/accommodation qui constituent l’animal et son milieu comme les deux faces d’une même réalité que Pichot place sous l’égide du concept de la « connaissance ».
Ce n’est pas à partir des lois universelles que l’on peut déduire deux millions d’espèces ; il faut au contraire regarder chaque espèce comme une histoire, et l’ADN comme le lieu d’enregistrement où ce qui est advenu a été codé. L’actuelle composition de la biosphère est plutôt un effet secondaire de cette multiplication des formes vivantes.
L’essence du vivant est cette grande variété d’espèces, lesquelles n’ont pas qu’un même environnement partagé ; chaque espèce connaît son milieu, et ce qu’elle ne connaît pas immédiatement - c’est-à-dire son environnement - est différent pour chacune d’entre elles. Toutes les formes de la vie sont emboîtées les unes dans les autres, chacune étant la condition de la constitution de nouveaux milieux. E. O. Wilson dit, dans The Diversity of Life, qu’il y a « une mite qui vit exclusivement du sang qu’elle suce des pattes arrières d’une fourmis de la caste des soldats d’une variété sud-américaine » et que l’on connaît « une espèce de guêpes toutes petites dont les larves vivent à l’intérieur du corps de la chenille d’une sorte de mite qui se nourrit d’une plante qui pousse sur d’autres plantes ». Le vivant est de l’ordre de la richesse ; chaque espèce agrandit le monde par l’intérieur en emboîtant, à l’infini, des niches immenses dans d’infimes processus, multipliant les milieux particuliers sans que leur somme ne soit limitée a priori par un quelconque environnement global. Si l'on continue avec l'image des poupées russes, le milieu étant celle que chacune habite immédiatement, et l’environnement, vers l’intérieur ou vers l’extérieur, étant toutes les autres, on illustre alors le fait qu’il n’y a pas deux espèces qui ait le même environnement.
L’unification contemporaine de l’environnement par des tonnes de poisons qui les menacent toutes ensemble fait de toutes les espèces autant d’exemplaires du même, autant de victimes indistinctes du même gaz.

Egalement en opposition aux deux paradigmes contemporains de la biologie (biologie moléculaire et écologie de la biosphère), Portmann souligne l’importance de la sphère de “l’apparaître”. Dès qu’il y a une entité vivante, au fond, il y en a deux. L’entité vivante qui s’est séparée d’avec le monde s’est aussi séparée d’elle-même et n’a pu le faire que par le détour de l’unité des rapports entre ses parties. La vie d’une population animale est un gigantesque système de rapports médiatisés par l’apparence : se montrer, se sentir, s’entendre, se laisser réciproquement des traces chimiques, etc. La sphère de l’apparaître est l’essence de la vie animale : c’est dans la monstration que sont maintenues en rapport les parties autonomisées de l’espèce, médiation qui accroît en retour les possibilités d’individualisation de l’expérience du monde et, sur cette base, de diversification des formes.
Par exemple, l’agencement des organes internes chez les vertébrés est très analogue d’une espèce à l’autre, alors que leurs différences se manifestent essentiellement à l’extérieur. Une espèce se particularise en restant en contact avec elle-même et avec le monde par des « langages » basés sur l’expressivité, langages qui deviennent alors un nouveau lieu des procès de transformation et d’enrichissement.

C’est aussi la thèse du biologiste écossais Vero C. Wynne-Edwards qui avance qu’une population animale ajuste par le détour de sa vie sociale sa fécondité au milieu. Cet ajustement suppose la capacité de « lire » la capacité portante d’un milieu spécifique. La régulation endogène des populations animales repose en somme sur le fait que les variations de la capacité portante du milieu se manifestent de diverses manières dans le système des interactions entre les membres de l’espèce, dans la sphère de l’apparaître. Le stress des ressources, par exemple, peut se traduire en stress dans les interactions avec comme résultat la réduction générale de la fécondité d’une population.
Wynne-Edwards s’oppose sur ce point au paradigme darwinien, selon lequel “les individus” tentent de se reproduire le plus possible en toute circonstance, le milieu et les prédateurs se chargeant d’enlever a posteriori l’excédent en supprimant les plus faibles. Dans la visée darwinienne classique obsédée d’anti-lamarckisme (qui constitue encore la doxa incontestée des sciences de la vie), on considère l’animal essentiellement comme « individu » et donc comme incapable d’ajuster a priori sa reproduction aux circonstances extérieures. En dégageant l’importance du rôle de l’apparaître et des langages dans les phénomènes de densité, Wynne-Edwards se trouvait à mettre à mal les aspects les plus mécaniques de la sélection darwinienne ; mais il a suffit de dire qu’il proposait ainsi une mystérieuse théorie de la sélection de « groupe » pour limiter durablement l’influence de ses études.

Par opposition à ce qui précède, ce qui caractérise les sociétés humaines c’est que la différence entre milieu et environnement n’est pas tranchée, comme chez l’animal, sous le mode de la distinction “connaissance-méconnaissance”. Dans les sociétés humaines, la puissance du symbolique permet la construction d’une articulation significative entre ces moments. Les sociétés connaissent leur milieu de manière pratique, à travers les activités qui mènent à leur propre reproduction, mais elles postulent toujours l’existence d’un monde au delà du leur, un ordre englobant où s’inscrit le leur et qui se perd aux confins dans l’étrange et le mystérieux, royaume des savoirs spéculatifs. Ainsi l’articulation significative du milieu et de l’environnement, constitutive des sociétés humaines, varie non pas entre différentes espèces, mais entre les cultures et les types de sociétés.

Claude Lévi-Strauss estime qu’au début du XXe siècle il y avait encore 2500 sociétés différentes, porteuses d’autant de mondes significatifs construits dans l’expérience pratique d’une multitude de milieux différents. Mais la technique occidentale moderne, qui a produit une autonomisation de l’action sur le milieu propulsée par l’expansion illimitée de l’intérêt économique, a unifié pratiquement tous les milieux humains en unifiant leur environnement, et cela sans que cette unification ne passe par le dialogue, par la compréhension ou par des accommodements entre les différentes versions de l’homme. Cette universalisation « de fait » n’a pas d’abord été le résultat d’une mise en commun des expériences du monde et des formes de la normativité qui leur étaient associés. Les sociétés humaines se sont retrouvées, sous l’effet de la dynamique de la modernité, dans un monde unifié par les circulations économiques, d’abord, puis par les effets de la technique, ensuite, processus dont le concept d’environnement est l’expression pratique et la saisie réflexive. Pour le prix du coton comme pour les nuages radioactifs, il n’y a qu’une seule humanité parce les prix et les vents n’ont pas de frontières. L’image de ce qu’est le « milieu » de la vie humaine a été simplifiée parce que nous sommes aux prises avec le système de notre action technique, et cela sans que l’humanité ne se soit donné des capacités politiques d’action sur elle-même qui seraient de même niveau. Elle ne dispose donc pas des capacités normatives d’agir sur elle-même qui seraient accordées à la « nature » de son milieu, le mode de production de ce « milieu unique » étant indépendant de toute visée.
La technique transforme le dialogue entre les cultures humaines en un problème général d’adaptation à ses effets. Elle mène le jeu et elle le mène en direction de l’abolition de la « diversité de la vie ». En un sens, nous sommes revenus à l’extériorité radicale du monde pour les animaux lorsqu’ils sont arrachés à leur milieu et lâchés dans « l’environnement ». Avec la modernité, la capacité technique d’agir sur le milieu s’était autonomisée des normes, selon la présomption spéculative que le monde était physique, mécanique et infini. Aujourd’hui, nous sommes déjà dans la postérité de cette conception. Nous courrons derrières les effets cumulatifs d’une puissance autonome, sans que nous n’ayons la capacité normative de la restreindre et de l’orienter. Nous sommes dans la situation d’une population animale qui se reproduirait d’une manière illimitée, jusqu’à rencontrer des problèmes matériels inédits qui l’écraseraient de l’extérieur. Or, cela n’est jamais arrivé. Évolutivement, la plupart des espèces supérieures sont ainsi faites qu’elles sont sensibles, par leur vie sociale, à leur propre succès quand il repose sur l’appauvrissement du milieu, une sensibilité collective qui découle du fait que l’individualité y culmine dans le plaisir d’exprimer son genre plutôt que dans le travail efficace des organes sous-jacents. Quarante ans avant que le St Laurent, qui fut un temps l’un des fleuves les plus poissonneux au monde, ne se vide d’un seul coup de ses poissons, comme par un tour de magie noire, Wynne-Edward avait fait remarquer que le malheur de la pêche industrielle moderne était le développement constant de son efficacité. Cela permet à un effort de pêche donné de rapporter toujours la même quantité de poisson au fil des ans et cela alors même que les « stocks » s’effondrent. L’efficacité croissante de la technique ayant rendu le pêcheur insensible au milieu, il rentre un soir au quai avec son volume habituel de prises, mais seulement pour découvrir le lendemain qu’il n’y a plus que de l’eau claire dans le fleuve. C’est cette négation de la sensibilité au milieu par la logique économique de la technique qui revient aujourd’hui nous hanter ; nous ne savons pas comment subordonner la capacité de défaire le monde (où nous nous sommes fait) au besoin que nous avons de lui (pour rester humains).

Jeudi 7 Janvier 2010 - 22:19
Mercredi 27 Janvier 2010 - 21:22
Gilles Gagné
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1.Posté par Denis Duclos le 27/01/2010 21:21

Ce qui me frappe, dans la conception évoquée et soutenue par Gagné, c'est que la diversité est un phénomène fractal:
Elle n'apparaît comme épouvantablement multiple, comme grouillement transverse, que si on la place sur la même surface d'analyse, sous la même plaquette de microscope. Si on restitue, comme il le suggère, la profondeur "verticale" du champ de la vie, alors il n'y a pas trop de prolifération à chaque étage, tout en permettant une sorte de diversification infinie en coupe sagittale plane. Or c'est une chose qui m'intéresse beaucoup avec la pluralité : on peut commencer avec une pluralité relativement pauvre en polarités, par exemple pour respecter les grandes dimensions irréductibles et contradictoires partiellement de la vie humaine (familier, sociétal, culturel, nomologique). Mais si onconsidère chaque domaine, il peut en profondeur donner lieu à une richesse très grande : par exemple un familier plus en prise sur la singularité (elle-même associée à l'art), peut donner une variante humaine liée à la très petite société, laquelle à son tour peut produire des normes spécifiques à son échelle, etc.
Autrement dit, je retiens de l'exposé de Gagné qu'il parle plutôt de pluralité que de simple diversité.

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