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Eloge de la Pluralité. (Conversation entre cultures et continuation de l’humanité)
(manuscrit protégé par le copyright)
Je dédie ce livre à l’âme de Robert Musil, si elle rôde encore dans les parages circonvoisins de ce monde fascinant et irritant pour ceux qui y mènent leur courte vie.
Je le dédie aussi à Claude Lévi-Strauss, dont l’élan vital le porta vers les autres, en ce qu’ils sauraient, peut-être, mieux respecter la pluralité que nos propres sociétés. Je me sens à son égard dans la disposition où ce grand homme parlait de Rousseau : « notre maître, notre frère. »
A Mary Douglas, dont j’aurais vraiment aimé qu’elle me lise avant de partir.
« Renoncer à l’indivisible, c’est apprendre une nouvelle approche du monde, c’est jouer la totalité de son œuvre dans cette approche. C’est fréquenter cette nouvelle disharmonie généralisée en tâchant d’en repérer la trace innombrable. Quelle que soit l’attitude qu’il aura adoptée dans son rapport à l’Autre, et quelle que soit la vision globale qu’il s’en est donnée, l’écrivain n’a d’autre recours que de perturber cette vision par l’œuvre, et même après qu’il l’a exprimée dans l’œuvre. Car enfin, il faut renoncer à l’indivisible. A la terrible unicité. » Edouard Glissant, Faulkner, Mississipi, Stock Paris, 1996, p 13
« L’Appel des appels, sa force, il la tient de notre conviction partagée que la division subjective et la division sociale ne peuvent être liquidées quels que soient les efforts déployés par les pouvoirs. Réduire aujourd’hui l’homme à l’unité de compte d’une anonyme « ressource humaine », à une force enrôlée dans la mobilisation générale au service de la performance et de la compétitivité, asservie par des dispositifs de management des plus sophistiqués et souvent des plus persécutifs, ne peut qu’engendrer souffrance, révolte sourde, éclats demain qui diront l’insupportable de la négation de l’humain et du social. Nul pouvoir technique, scientifique, économique, quelles que soient ses prétentions à l’instrumentalisation totalitaire, ne saurait supprimer le sujet et le conflit, acquis anthropologiques de la démocratie. »
Roland Gori, Christian Laval, « L'appel des appels, Un an après », 22 Décembre 2009 (Voir L'Appel des appels, Mille et Une nuits, Paris, 2008
Haïti, la route de Port au Prince. (Notre avenir à tous, sans constitution politique de l'humanité)
Préambule
Ce livre traite de la liberté et de la pluralité des façons de vivre menacées par une société mondiale qui se veut aussi résumer l’espèce elle-même, voire devenir le monde même, pour chacun et pour tous, comme pour le reste des vivants.
Nous souhaitons l’adresser à ceux qui refusent de subir sans réagir le renforcement quotidien d’une société totalisante et hiérarchique, à la fois hypertechnique, bureaucratique et porteuse de haines et de guerres, désormais toutes intestines. A ceux qui commencent à comprendre de quoi ce projet fou est fait, et refusent de se laisser porter au fil de l’eau, ballottés entre des classes dirigeantes nationales incapables et des médias-sottisiers, vers un destin de moutons de Panurge concocté par une institution globale qui ne cache même plus qu’elle ravage l’homme et la planète.
Condensé de toutes les expériences sociétales qui ont conduit à l’effondrement et que Jared Diamond étudie minutieusement , « Globalia » est sans doute en effet la plus dangereuse et la plus incontrôlable parce que -en croissance comme en crise, libérale ou étatique, hystérique ou frileuse- elle impose à tous et à la nature un rêve de prolifération et de réagencement mécanique. Certes, elle solidarise l'humanité, elle la constitue en discipline organique, mais c'est pour la projeter dans la direction d'une domination technique, d’une instrumentalisation de soi, d'autrui et du monde, d’une non-reconnaissance de l’altérité libre, et finalement dans le sens d'un renfermement ou d'une implosion collective.
Surtout, en occupant la totalité de notre pauvre planète solitaire, cette technosociété ne laisse place à aucun exemple alternatif, aucune autre solution, aucune autre manière d’être. Elle nous rend tous inaptes à survivre hors d'elle, et même à nous penser hors d’elle.
Face à ce constat, la question soulevée ici peut s'exprimer simplement : comment la fiction unifiante mais avilissante qui nous engloutit au nom de l'enrichissement collectif peut-elle être –non pas remplacée par un autre idéal, plus beau mais peut-être aussi absurde-, mais plutôt ralentie et contrebalancée par d’autres façons de voir et de vivre ? Comment un équilibre entre plusieurs manières consistantes, contradictoires et viables d’exister sur cette Terre peut-il se manifester au delà de la mondialisation, cette accélération d’une poussée de plusieurs millénaires vers toujours plus de soumission à l'encadrement, à l’autorité technique et hiérarchique, à l'universalité abstraite ?
Une telle question, aussi simplement posée soit-elle, en suscite immédiatement d'autres : comment un avenir supportable pourrait-il éclore d’un passé tendant jusqu’ici à concentrer les foules dans la gigapole, à la fois dépendantes et agitées, passives et quérulentes, folles de confort et toujours angoissées, de plus en plus prêtes à appeler de leurs peurs une auto-police généralisée ?
Et s’il doit surgir des formes sociales et politiques nouvelles reflétant la pluralité humaine à l’âge de la mondialité, sommes-nous voués à tenter l’effort surhumain de les inventer de toutes pièces ? Sinon, comment peuvent-elles émerger des catégories existantes ?
Une façon de répondre est de scruter au jour le jour les évolutions actuelles des institutions et des mouvances, en spécialiste des sciences politiques. Une autre consiste à postuler des changements logiques ou nécessairement appelés par certaines aspirations puissantes, demeurées insatisfaites dans les cadres anciens ou contemporains de l’activité humaine.
Par exemple, nous constatons que le système actuel de l’économie mondiale ne considère pas spontanément l’aspiration au respect de la nature et pousse au contraire à sa destruction sur des échelles inédites dans l’histoire humaine . Ce système empêche aussi douloureusement hommes et femmes, sans cesse soumis au chantage à l'emploi et au consumérisme pour le soutenir, de jouir de leur courte vie dans leur voisinage amical et familier. Nous voyons encore que l’industrie médiatico-culturelle – depuis longtemps analysée de façon critique par l’Ecole de Francfort- sépare les hommes des moyens d'exprimer directement entre eux leurs sentiments et leurs talents. D’autres aspirations – simples ou plus sophistiquées – ne sont pas accessibles pour beaucoup, malgré les incessants progrès techniques, car elles ne sont pas prises en compte par la paresse technobureaucratique, par un formatage infantilisant des personnalités, des pensées et des actes prescrits. « Ainsi –écrivait Herbert Marcuse il y a déjà 45 ans- prennent forme la pensée et les comportements unidimensionnels. Dans cette forme, les idées, les aspirations, les objectifs qui, par leur contenu, transcendent l'univers établi du discours et de l'action, sont soit rejetés, soit réduits à être des termes de cet univers.»
Peut-il en être autrement ? Une fiction unificatrice et uniformisante n'est-elle pas une condition pour affaiblir une turbulence innée et rendue plus dangereuse chez une population très nombreuse ? On pourrait en effet arguer que l'excès de liberté a été la cause principale des dérives funestes conduisant à mettre en péril la vie à la surface de la terre, et, par conséquent l'existence de l'espèce humaine elle-même. Il faudrait alors se résoudre à penser que la conformité, l'obéissance, la servilité, l'obséquiosité, la force de l'habitude, la discipline mécanisée, sont des puissances qui, en dernière analyse, doivent être utilisées pour le bien collectif. C’est qu’elles créent les régularités nécessaires à toute politique efficace, facilitent l’organisation permettant d'appliquer des décisions concernant le commun.
On devrait dès lors croire que pour rendre effectives les orientations visant à diminuer l'emballement fatal de l'effet de serre lié à l'activité humaine, il vaudrait mieux contraindre de larges masses dociles, sans quoi jamais ne seraient obtenues les modifications et les restrictions nécessaires des comportements.
Mais il nous faut réfuter ces deux assertions, qui courent et couvent sous le silence des majorités et dans le bavardage versatile des médias : ce n'est pas la liberté qui conduit aux excès peut-être irréversibles, mais au contraire l'asservissement. Les grandes masses paysannes pauvres qui connaissent encore une croissance démographique déstabilisatrice doivent la tendance à multiplier les enfants au fait qu'elles en sont réduites à y voir de la main d'oeuvre, seule chance de survie dans des conditions de dénuement. La grande cohorte moderne de salariés participant au déferlement technologique ne « joue le jeu » du capital que parce qu'elle lui est entièrement assujettie. Ce n'est pas la spontanéité -ni même la « pulsion » - qui pousse les gens à se surendetter ou à consommer dans le gâchis et l'angoisse : c'est bien tout l'appareil de contrainte, de conditionnement, d'agression permanente des modes de vie et de captation des ressources et des épargnes qui soutient et canalise la répétition des actes quotidiens se combinant dans une dérive générale. Le bétonnage des côtes ou des terres agricoles n'est pas dû à l'augmentation de la population, mais à la volonté des rassembleurs de capitaux de « parquer » les foules solvables, dûment motorisées lors de chaque activité de chaque séjour et de chaque déplacement.
Certes, les personnes et les petits groupes, soumis au bombardement permanent des suggestions et des obligations, cèdent plus ou moins facilement, et, sur le long terme, se trouvent effectivement mises en position de collaborer inéluctablement. Certes, lorsqu'il ne reste pour toute culture que le culte de la comparaison des statuts et des avantages, la plupart d'entre nous consacrent toute leur énergie à la « lutte de prestige ».
Mais il ne faut pas confondre causes et effets. Sur des périodes significatives, ce n'est pas l'indépendance et les résistances qui conduisent à la catastrophe, mais bien au contraire la tendance à se soumettre à un ordre commun qui souffre mal l'exception. Les puissances commerciales tout comme les Etats ne savent pratiquer que la mobilisation générale, la règle pour tous ou la collecte massive. Les politiques s'adressent toujours aux plus grands nombres, même si elles peuvent changer de cap à 180° degrés. Et demain encore, les élites affolées par les incidences de leurs propres politiques à courte vue, tenteront de se retourner et de culpabiliser tous ceux qui - contraints et consentants - ont naguère endossé celles-ci. Il s'agira cette fois de terrifier les populations d'un nouveau chantage, pour les pousser à travailler à la décroissance avec plus d'acharnement encore qu'ils l'ont été à produire et à absorber des utilités polluantes et énergivores. De ce point de vue, rien ne changera : on nous invitera sans doute à toujours plus de discipline, d'effort, de labeur, et toujours moins de loisir, de plaisir, de tranquille insouciance, afin de combattre une menace qui ne sera pas seulement la misère, mais le désastre écologique et sanitaire. Nous serons désormais mobilisés pour empêcher l'apocalypse... déchaînée par la mobilisation précédente.
Il est important de soutenir que cette vision que l'on voudrait rapidement majoritaire, toujours au nom de la solidarité humaine, est faussée, piégée. Elle peut nous conduire à troquer un bien vague espoir de sauvegarde de la nature contre une assurance de casernement surveillé. Nous devons soutenir tout au contraire que l'esprit et la pratique d'autonomie, de libération par rapport aux grandes mobilisations économiques et politico-militaires sont plus que jamais des conditions préalables à l'amendement des nuisances collectives. C'est seulement en reconstituant et en inventant des solidarités locales, des mondes de vie prétendant à l'originalité, à la souveraineté alimentaire et à l'autonomie sociétale hors des grandes dépendances toujours plus humiliantes, que nous saisirons la chance, à longue échéance, de devenir un espèce plus supportable pour nous-mêmes et pour la vie.
Or nous n'avons pas encore dégagé les principes de légitimité qui assurent pleinement à cette liberté, à cette souveraineté, à cette autonomie, de valoir comme fondements protecteurs de la survie. Elles sont en effet surtout envisagées comme des retraites ou des fuites hors du monde, des « sectarismes » ou des variantes aberrantes de l'individualisme ou d'un communautarisme dépassé. Au pire, elles sont dénigrées comme stigmates d’une volonté « anti-sociale » qui ne saurait être pardonnée à l’âge des grandes sociétés solidaires.
Seule la totalité sociale est aujourd’hui légitime au-delà d’anciennes et vagues notions comme le « peuple », et cette légitimité ne peut en aucun cas se fonder explicitement : comment avouer que ce qui a le droit de décider pour chacun n’est que la pure force de la majorité, ou la force encore plus grande de l’appareil institutionnel ? C’est-à-dire des forces littéralement physiques, ne valant que par leur poids sur la reconnaissance mutuelle des êtres humains ?
Les philosophes le savent bien : il est impossible de constituer la source d’un droit hors de la politique issue de ceux qui la font entre eux, en tant que sujets souverains, et non en tant que représentants ou exemplaires d’une masse anonyme valant par sa seule force de contrainte. Or les sujets politiques de la société technologique ne sont plus souverains : ils dépendent du « système » qui est censé être leur libre produit, mais qui est en fait le véritable maître de leurs destins. Autrement dit : il n’existe plus aucune base légitime de ce qu’on nomme, par abus de langage, la démocratie, sinon le système, et l’idée même de légitimité a été enfouie à l’arrière-plan, dans un impensé… systématique. Lorsque le rapport de gestion mathématisé a remplacé la confiance que se donnent librement les participants à une société, ce rapport est simplement devenu la traduction directe de forces matérielles, et les êtres humains ne font plus « culture » entre eux.
L'enjeu d'un tel travail est donc décisif : si l'association entre liberté (des gens, et non de l'argent) et mode de vie supportable n'est pas comprise, saisie et assumée, alors le plus grand risque est de voir rapidement monter en puissance un autoritarisme populiste et mondialitaire qui reprendra à son profit les nationalismes totalisants consolidés au XXe siècle, et qui sont désormais prêts à former la grille administrative enserrant tous les êtres humains, où qu’ils soient.
Pourquoi ? Parce que le système-monde technologisé flatte hélas, un penchant répandu : il représente la ligne de plus grande pente, la voie facile pour des êtres humains toujours tentés de retourner à l’idéal infantile d’un fonctionnement sans heurts, sans problèmes, sans rencontres périlleuses, tous ensemble se gardant de toute liberté excessive de choix et d’action dans un monde trop ouvert.
Comme la liberté dont il s'agit est essentiellement celle de se « séparer » de la voie unique, du système global pour lui opposer des façons d'agir et de vivre qui freinent l'emballement collectif, elle s'appuie nécessairement sur la reconnaissance d'une pluralité des modes d'existence, des manières d'être humains; une pluralité des « versions de l'homme » qui permette du même coup un respect de l'humanité comme genre.
C’est en nous rappelant que cette liberté d’être différents nous fonde comme êtres humains souverains dans nos relations, que nous retrouvons quelque dignité et quelque joie de vivre.
Le concept de pluralité ne veut pas dire que nous devions retourner à un morcèlement de groupes qui se croient chacun une humanité à soi-seul, voire se prétendent « surhumains ». Le principe de pluralité affirme au contraire l'exigence de ne pas être saisis dans l’idéal totalisant d’une société-monde, dont l’entité « nationale » n’apparaît rétrospectivement que comme un apprentissage et un relais, voir un organe efficace . Loin d'être en effet une alternative à la société de masse universelle, la nation est devenue bien plutôt une nasse où chacun se trouve inscrit dans une application locale du modèle général, notamment pour ce qui concerne la gestion quotidienne et les contrôles de conformité de plus en plus tatillons.
La pluralité n'est pas non plus une technique de division des pouvoirs. Elle représente plutôt l'un des droits de l'homme les plus fondamentaux, bien que jusqu'ici peu représentable institutionnellement : celui d'être respecté dans la possibilité concrète d'être différents des autres êtres humains ou de leurs groupes, tout en partageant exactement le même fait d'être humains. Le principe de pluralité ne renvoie pas au privilège aristocratique d’être reconnu par son statut de naissance. Il signifie que chaque homme et tout homme possède un droit imprescriptible à exister à la surface de cette planète en choisissant la manière d'y produire pour vivre, ce qui implique, très concrètement, de ne pas nous heurter à la dictature - de fait absolue - de ce qu'il est convenu d'appeler « le système », dont l'universalité uniformisatrice sert de prétexte à un extraordinaire appauvrissement des potentialités de l'espèce, tout en concentrant toutes ses énergies vers un unique objectif suicidaire.
Ce système qui, par exemple, nous retire le droit de planter pour notre consommation propre un blé qui ne soit pas déjà propriété d'un semencier mondial, ou qui nous empêche d'accéder aux variétés de fruits ou de légumes qu'il a fait disparaître tout en ruinant la moindre tentative de conservatoire. Ce système qui, tout en nous ôtant toute possibilité réelle de reprendre pied sur des terres (gérées par le dispositif agro-alimentaire), empoisonne les sols, tue les insectes pollinisateurs et concentre les animaux d'élevage, clonés, bourrés d'hormones et d'antibiotiques dans leurs processus industriels de mort.
Nous avons donc choisi de soutenir que seuls le principe de pluralité et la conversation qu’il préserve entre modes de vie différents peuvent s’opposer au penchant commun à se damner ensemble au nom d’une commune égalité de sort, tels des zombies modernes, dans une sorte d’usine-monde .
Mais à quoi réfère positivement et précisément un tel principe de pluralité ? Quel est son contenu pratique au-delà de son affirmation ?
La réponse n’est pas à chercher très loin : la pluralité nécessaire concerne les bases de toute organisation humaine, à savoir nos aspirations quotidiennes les plus irréductibles. Ainsi l’individu humain vit-il sur plusieurs plans qu’on ne peut pas ramener au même niveau ni à la même logique sans forçage ni oppression : vivre avec les siens, faire des enfants, ne peut –quel que soit l’effort des puissances publiques ou privées- se ramener à l’organisation la plus collective. Partager la beauté du monde et exprimer sans entraves sa joie de vivre ne peut se réduire au calcul du rapport de la propriété ou du travail. Discuter avec autrui des compromis sur lesquels aménager des rencontres viables est encore autre chose, qui ne pourra jamais se mécaniser ni se professionnaliser entièrement.
Or le simple respect de ces pratiques différentes et spécifiques (vie familière, activités culturelle, politique, etc.) est constamment bousculé, nié par la tendance au « penser ensemble » et à «l’agir global » qui, par l’institution, le marché ou la communication, dicte à chacun sa façon de « fonctionner », de prendre sa place dans le grand tout.
L'orientation totalisante n'est pas certainement pas nouvelle: elle est spécifiquement humaine et liée au langage symbolique qui nous pousse nous identifier en masses catégorielles homogènes, à imaginer les aspects de la réalité comme des blocs entiers, à vouloir tout et à craindre le pire, à penser par lois générales et à désirer (comme les « Seigneurs de l'anneau ») appréhender et à maîtriser le système qui gouvernerait toute chose et interdirait toute turbulence humaine, toute singularité excessive.
Mais ce penchant immémorial se révèle davantage pathologique quand les systèmes humains se rapprochent effectivement de « la toile » universelle. Il se signale alors à la vigilance et à la recherche de contre-tendances. C'est l'heure où les Hobbits doivent sortir de la Comté pour défendre leur différence et leur indépendance !
Il est proposé ici de réfléchir aux ressources dont nous disposons pour respecter les différents domaines de notre vie, et de les considérer comme des sources de souverainetés spécifiques, irréductibles les unes aux autres et non « bouclables » par un terme médian ou supérieur. Il sera assumé pour ce faire que les principales aspirations, les principaux besoins de l’Homme se rassemblent en plusieurs dimensions principales, mais que ces dimensions se trouvent toujours en tension, en contradiction. Ainsi, leur satisfaction ne peut-elle jamais être parfaite et doit toujours être négociée, mais il reste que la situation optimale que l’Homme puisse atteindre est un certain équilibre entre elles, tout en luttant contre leur tendance inconsciente à fusionner, à l’horizon proposé par l’une d’entre elles au détriment des autres.
Ces grandes dimensions en tension reposent essentiellement sur deux couples d’opposés : d’une part, il existe une irréductible contradiction entre le Sociétal (concernant les relations et les agencements les plus généraux liant l'ensemble des êtres Humains) et le Familier (concernant leurs solidarités localisées, particulières et intimes).
Or, c’est une erreur commune -induite depuis longtemps par les tenants du Sociétal- de croire que le Familier n'est qu'une partie ou un aspect du Tout. Non, c'est bien une forme de vie sociale en soi, même si elle doit tenir compte de son environnement, et s'en trouve de plus en plus rendue dépendante. En réalité, la survie du Familier comme mode d'existence suffisamment souveraine ou autonome se joue dans une lutte sans merci avec la tendance à réorganiser l'existence dans des agencements toujours plus vastes, faisant ressembler les sociétés à de gigantesques machineries, armées, ou foules d'individus à la fois isolés, concentrés et disciplinés .
Mais cette confrontation faciale entre le Familier et le Sociétal se trouve quotidiennement atténuée et négociée par quelques grands styles d’activité médiatrice, formant à leur tour des couples d’opposés : par exemple, la Culture (par quoi l’on cherche à rallier et séduire ses semblables en faisant appel au sentiment de soi et d’autrui dans le monde), et la Règle (par laquelle on ordonne les groupes en mesurant finalement des rapports strictement calculables) .
Ne croyons pas que ces médiations ne sont, là encore, que des aspects d'une totalité : les gens de culture et les gens de règle forment chacun de leur côté de véritables sociétés, puissamment corporatisées, et qui représentent aussi des « façons de vivre », bien qu'elles soient largement occupées à intervenir sur la ligne de tension entre Sociétal et Familier. Pour le dire de façon schématique : entre ceux dont les innombrables cohortes professionnelles passent leur vie à calculer combien leur rapporte une activité marchande déterminée, et ceux qui se vouent à l'expression artistique ou à la quête de soi, il existe une rupture nette (même si l'on peut appartenir aux deux camps en alternance).
Chaque dimension humaine de base connaît à son tour bien des nuances sans que soit pour autant diminuée l'aspiration à les tenir pour symétriques quant au respect et à l'équité mutuelles qu'elles se doivent : ainsi, dans le domaine culturel, des élans plus individuels et des formations plus collectives doivent s'admettre réciproquement. Dans le domaine de la Règle, ce qui tend vers l'abstraction systémique et comptable ne doit pas oublier que la civilité est d'abord réglée par la convention politique entre humains, ou même par la conversation entre pairs dans une communauté. Quant au Familier, il se divise lui-même entre une solidarité plus sociale, une intimité plus étroite et un retour au corps propre, confronté à la solitude.
Ces différentes dimensions ne sont pas seulement des organes de toute société. Ce sont aussi des mondes en soi, parce qu'elles rassemblent et agencent pour elles-mêmes des dispositifs de vie collective. On peut même avancer que chacune d'elle prétend pouvoir organiser l'ensemble de la vie sociale autour de sa seule manière particulière.
Dans l'ordre culturel, par exemple, des monastères ont pu, dans diverses religions, permettre aux personnes qui y trouvaient refuge de survivre. Certes les « campus » ne sont plus des lieux de production des moyens de vivre de la communauté universitaire, mais dans l'histoire, celle-ci a pu trouver des formes d'organisation atténuant sa dépendance envers d'autres pouvoirs. Dans le domaine plus centré par la pratique expressive, on pourrait évoquer les « villages d'artistes » du XIXe siècle ou les « squats artistiques » plus récents, qui comportent une part d'autonomie.
On pourrait, dans l'ordre de la vie civile, rappeler que les cités ont depuis longtemps démontré leur capacité de sustenter leurs populations, avant que les échelles de concentration urbaine n'en fassent des monstruosités spatiales, des cancers géographiques. Encore que, même dans ce cas, les « régies » tentent de conserver aux villes un minimum de souveraineté sur une ressource fondamentale comme l'eau.
En ce qui concerne le monde familier, il représente encore, dans son ancrage agraire ou forestier, un principe actif d'autonomie relative, même si le « système » tente d'en détruire les moindres manifestations.
Pour ce qui relève du Sociétal, la preuve n'est plus à faire, bien entendu, de sa capacité à faire survivre en priorité les « groupes d'hommes séparés » qui constituent (selon le mot de Marx) les appareils d'Etat, quand bien même les dettes publiques atteignent des niveaux insupportables.
Bref, chaque principe ne peut seulement être réduit à une « fonction » du système, car il est aussi une « manière de vivre » qui peut fort bien -si les circonstances sont favorables- se poser comme un art de vivre et de survivre sans être entièrement soutenu par les autres. Nous pouvons ainsi admettre que ces différentes dimensions peuvent exister au moins en partie sur des espaces-temps dotés de ressources et de logiques spécifiques –comme l’économie domestique et vivrière pour le Familier, le mécénat pour l’art, la puissance publique pour le Sociétal ou le profit pour l’activité comptable-, bien qu’elles soient en même temps étroitement relatives les unes aux autres.
A ce propos, la théorie anthropologique sur laquelle repose cette proposition simple (mais dont nous espérons montrer qu’elle n’est pas simpliste) stipule que les dimensions principales forment, dans leur confrontation même, la structure nécessaire de n’importe quel champ de conversation humaine.
Ainsi, l’organisation sociopolitique (sociétale) ne se dégrade-t-elle pas en totalisme à condition qu’elle n’arrache pas les personnes à la liberté de vivre leur monde privé en toute légitimité. L’énergie affective du Familier exige, quant à elle, le souvenir que nous sommes d’abord des « animaux » issus de l’intimité et des relations « chaudes », nécessairement locales et interpersonnelles, sans lesquelles l’humain se perd dans la machinerie instituée de ses rapports raisonnés ; en revanche cette machinerie est sans doute une structure inévitable, car sans elle, les mondes familiers peuvent s’entre-détruire. Elle peut toutefois être réduite à une armature plus élégante et légère, comme le prouve l’organisation des sociétés villageoises dépourvues d'appareil hiérarchique, et réglant leurs relations conflictuelles avec d'autres par la seule portée du mythe et du rite (et point comme nous à l'aide d'une pesante et envahissante surveillance et d'un constant -bien que discret- élagage des moindres libertés d'agir).
Pour ce qui est de la visée culturelle ou morale, elle exprime par des voies toujours singulières (c’est-à-dire par des engagements éthiques ou esthétiques ) le refus d’un lien de masse mécanisé et désespérément englobant où se détruirait l’humanité avec la vie.
La structure logique, enfin, nous signifie que l’entente minimale nécessite un langage commun fondant des oppositions et des distances précises comme conditions d’un respect mutuel, bien que celui-ci ne soit jamais isolable des parlers plus « flous » inventés dans la conversation elle-même. Cependant, si nous laissons cette structure prétendre organiser toute notre vie à notre place, nous courons le risque de voir sa machinerie nous mener à la catastrophe au moindre dérèglement, car nous ne disposerons plus du moyen d'en reprendre les rênes .
Et de fait, si l’une de ces dimensions est écrasée par les autres, tout, de l’humain, se gauchit et s’effondre. Sans la passion de la source familière, par exemple, toute notre construction s’étiole . Sans la logique et la mesure, elle ne parvient pas à fonctionner. Sans la pluralité, c’est-à-dire sans son partage sociopolitique, elle manque son but et sa raison d’être. Sans la sensibilité culturelle et morale, tout semblerait également possible, comme son contraire, ce qui annulerait le sens de toute histoire collective.
Cette appréciation semble pouvoir convenir à tout le monde, et on imagine fort bien les hochements de tête approbateurs sur tous les bancs, à l’audition d’une telle déclaration œcuménique.
Or ce n’est pas si simple, parce qu’on oublie alors bien trop facilement que le Familier, le Sociétal, la Culture morale et esthétique ou le domaine de la Règle sont le plus souvent en contradiction.
Le problème que l’on doit traiter, c’est la difficile solution protectrice de la pluralité, car ses grandes dimensions ne se combinent pas harmonieusement. Elles ne s'accordent ni unanimement ni à la majorité. Spontanément, elles se combattent même et cherchent à l'emporter les unes sur les autres. Le Sociétal veut à toute force inhiber et réduire le Familier qui prétend en retour le contrôler par le népotisme. La règle pourchasse l’usage poétique et la responsabilité morale, parce qu’elle se défie de toute liberté hors contrôle. Inversement, la culture voudrait échapper à la rigueur des lois exactes, au moyen de la métaphore visant l’influence affective… Etc.
Tant et si bien que le projet de les voir former ensemble la base d’une « coopération entre les hommes » (comme l’espère Norbert Elias) ne semble pas réaliste, car toute coopération poussée implique le plus souvent la victoire complète d’un des grands modes d’action sur les autres, et se révèle en conséquence une défaite de ces derniers. Par exemple, la victoire de la centralisation française depuis plusieurs siècles n’a pas été seulement celle du « processus de civilisation » cher à Elias et la mise au pas des « Féodaux ». Elle a été aussi la défaite de certaines libertés des mondes familiers dans toutes les classes de la société ; et également celle de la culture esthétique et morale assujettie à l’appareil techno-bureaucratique des lois, très poussé dans ce pays, comme l’ont tous noté les anthropologues et historiens qui s’y sont penchés.
Il ne semble alors exister aucune solution… sauf à ruser avec l’histoire.
Et c'est peut-être au fond là notre tâche la plus actuelle : ruser avec l'histoire pour contrarier une folie collective. La folie –qui n’est peut-être pas spécifiquement humaine- de se laisser aller ensemble à un système cohérent de solutions, même si nous devons écraser en nous toutes nos autres dimensions. Peut-être n’est-elle rien d’autre, d’ailleurs, malgré tout l’apparat des prouesses techniques, que l’aveuglement avide de toute espèce vivante confrontée avec l'excès de facilité momentanée.
C’est contre cette folie en un sens trop naturelle qu’il faudrait ruser pour faire valoir la culture humaine contre la tendance également humaine et animale à se noyer dans le miel de la surpuissance, et pour cela à se laisser convaincre par les seuls agents efficaces du système organisant celle-ci.
Cette ressource salvatrice dans la culture elle-même, de la culture elle-même, comme capacité de réflexion et de repli par rapport aux exigences immédiates de la bousculade, c'est le seul moyen qui nous reste, à chaque époque, de reconnaître la part de vérité que nous avons exclue pour aller encore plus vite et tous ensemble au bout d'une destinée collective.
C'est, par exemple, la capacité à nous organiser politiquement pour empêcher que la conversation entre les dimensions humaines ne se termine par le triomphe –absurde, futile et éphémère- d'une seule d'entre elles. C'est en fin de compte notre habileté à constituer des champs de conversation qui ne visent pas tant à résoudre techniquement des problèmes qu'à se préserver eux-mêmes comme symboles de respect réciproque.
Cette perspective est belle et bonne. Mais là encore, voyons-nous bien à quoi cela engage ? Car, ne nous leurrons pas, toute la question est de savoir si nous sommes prêts, très concrètement, à diviser la planète humaine en au moins autant de souverainetés partielles qu'il existe de dimensions humaines politiquement soutenables alternatives à la grande Machine.
Sommes-nous, par exemple, prêts à nous défaire de l'idée d'un Etat-monde portant le tout de l'humanité et le tout de la vie, pour mieux la répartir entre instances indépendantes comme le Familier, la Cité, la Nature, la Culture, ou le Calcul ? Chacun disposant de son propre espace-temps et de sa propre normativité ?
Tant que l'intérêt vital d'une telle question ne sera pas compris et pris en charge, nous ne serons pas mûrs pour la pluralité planétaire de demain. Et tant que nous n'y serons pas prêts, nous devons nous attendre à ce que la logique de souveraineté globale de la société-monde ne puisse être utilisée qu'à... limiter de plus en plus notre droit à respirer.
DD
Paris-Semur-Saint Lucia, Automne 2010
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Dimanche 2 Novembre 2008 - 21:32
Dimanche 2 Mai 2010 - 17:18
http://doc-iep.univ-lyon2.fr/Ressources/Bases/Frip..
Traité de la pluralité.doc
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L'actualité dans les sciences de l'homme et de la société / updates on human and social sciences
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L'actualité en anthropologie de la société-monde / updates on the anthropology of world-society
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éléments pour une géo-anthropologie (geo-anthropology)
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Fonder l'anti-sociologie
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Papers, réflexions, interventions, réactions, propositions... / papers, reflections, reactions, interventions, proposals
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Prises de positions, alertes / stands, warnings,whistle blowing
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Imaginary dialogues (which could have been real if anyone had responded)
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questions et choix philosophiques
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Fonder les places du singulier et du familier en sciences humaines / setting up the bases of singularity and familiarity
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Eléments du séminaire anthropologie analytique/géoanthropologie (2000-2008)
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Psychisme et culture
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Projets de manifestations, séminaires, rencontres et colloques
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Romans en ligne / Novels on line
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Rabelaisiâneries / Rabelaisian jest
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Analyses de la "grande crise contemporaine"
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