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 <title>Denis Duclos/CNRS</title>
 <subtitle><![CDATA[Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission 40 du Comité National - Science Politique); Ses recherches portent sur
la géo-anthropologie des sociétés contemporaines, la société-monde, la conversation interculturelle.]]></subtitle>
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 <updated>2010-09-09T19:00:00+02:00</updated>
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   <title>LES SEMINAIRES DE LA SOCIETE DE GEO-ANTHROPOLOGIE PLURALISTE (SGAP)</title>
   <updated>2010-06-02T20:11:00+02:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/notes/LES-SEMINAIRES-DE-LA-SOCIETE-DE-GEO-ANTHROPOLOGIE-PLURALISTE-SGAP_b2140105.html</id>
   <category term="" />
   <published>2010-06-02T16:53:00+02:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
     <div>
      La société de géo-anthropologie pluraliste (SGAP) est une association privée , dont le siège social est situé en Bourgogne,  au 13 rue Haute, 21150 Seigny, à une heure de Paris (TGV Paris-Lyon/Montbard).        <br />
              <br />
       Elle a pour but de promouvoir dans les sciences sociales et humaines une approche théorique, pratique et clinique spécifique, selon laquelle l'unification d'une société humaine à la surface de la planète est à la fois un fait irréversible et une tendance pathologique. Elle doit donc non seulement être étudiée en soi, mais aussi en recherchant les alternatives  possibles et soutenables, notamment dans le registre de la pluralité.       <br />
              <br />
        L'idée d'une partition à venir de la société-monde en plusieurs mondes représentant des espace-temps différents et non condensables sous la dictature d'un seul est l'une des hypothèses centrales de cette discipline nouvelle -la géo-anthropologie pluraliste-, animée notamment sous l'impulsion de Denis Duclos.       <br />
              <br />
       Chaque année, la SGAP organise une série de séminaires d'une semaine sur les sujets les plus cruciaux en relation avec son approche. Il s'agit de discussions entre pairs (et non de conférences) dont le but est de faire avancer les réflexions dans le domaine de la géo-anthropologie et de la pluralité, afin d'effectuer des percées sur les plans théorique et pratique, ceci en croisant les disciplines diverses sur le même champ :philosophie politique,écologie politique,  économie politique, sociologie et anthropologie, psychanalyse, histoire, droit international et mondial, etc.       <br />
              <br />
       Pour voir le programme annuel et demander votre pré-inscription dans l'un de ces séminaires, vous pouvez télécharger le document suivant.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       The Pluralist Geo-Anthropology Society/Société de Géo-Anthropologie Pluraliste (PGAP/SGAP) is a private association, whose headquarters is located in Burgundy, 13 Rue Haute, 21150 Seigny, one hour from Paris (TGV Paris-Lyon/Montbard).        <br />
              <br />
       It aims to promote in the social sciences and humanities a theoretical, practical and clinical approach, according to which the unification of human society on the surface of the planet is both an irreversible and a pathological tendency. It should not only be studied in itself, but also by seeking possible and sustainable alternatives, particularly in the register of plurality.        <br />
              <br />
        The idea of a partition of  the coming world society  into different specific space-time worlds (that should not be condensable under the dictatorship of one of them) is a central assumption of the new field of pluralist geo-anthropology-  in which Denis Duclos has a leading part.        <br />
              <br />
       Each year, the SGAP is organizing a series of week-long seminars on the most crucial topics in connection with its approach. This discussion  which is not a bunch of lectures, but a debate among peers) aims to advance both theoretical and practical thinking in the fields of geo-anthropology and plurality, this crossing various disciplines on the same field: political philosophy, political ecology, economics, sociology and anthropology, psychoanalysis, history, international law and World, etc..        <br />
              <br />
       To see the annual program and ask your pre-registration in one of these seminars, you can download the following document.        <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
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   </content>
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   <title>"Nous ne pouvons pas permettre à la science de défaire ce qu’elle a accompli".</title>
   <updated>2010-05-29T19:27:00+02:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Nous-ne-pouvons-pas-permettre-a-la-science-de-defaire-ce-qu-elle-a-accompli_a173.html</id>
   <category term="L'actualité dans les sciences de l'homme et de la société / updates on human and social sciences" />
   <published>2010-05-29T19:23:00+02:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Aldous Huxley définit très bien en 1931 ce qui arrive à la science aujourd'hui, notamment aux sciences de l'homme, dont lesgestionnaires sont des clones du "planificateur" dirigeant le meilleur des mondes.     <div>
       « Le planificateur (au dissident) - Ce n’est pas seulement l’art qui est incompatible avec la stabilité. Il y a aussi la science. La vérité est une menace, et la science est un danger public. Nous sommes obligés de la tenir soigneusement enchaînée et muselée. (…) Elle nous a donné l’équilibre le plus stable de l’histoire. Mais nous ne pouvons pas permettre à la science de défaire ce qu’elle a accompli. Voila pourquoi nous limitons avec tant de soins le champ de ses recherches. Nous ne lui permettons de s’occuper que des problèmes les plus immédiats du moment. Toutes les autres recherches sont soigneusement découragées. »       <br />
       Aldous  Huxley , Le Meilleur des Mondes, 1931.       <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
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   </content>
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   <title>Apologue de la tique, de l’engoulevent et du criquet  (sur la question de savoir : « où est parti notre argent »)</title>
   <updated>2010-05-29T18:44:00+02:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Apologue-de-la-tique,-de-l-engoulevent-et-du-criquet-sur-la-question-de-savoir-ou-est-parti-notre-argent_a172.html</id>
   <category term="Analyses de la "grande crise contemporaine"" />
   <published>2010-05-29T18:39:00+02:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
     <div>
      Il se combat actuellement (sur le champ intellectuel des explications de la grande crise en cours) trois grandes thèses fort simples, dont il n’y a guère besoin de tortiller du panier pour les formuler clairement :       <br />
              <br />
       -Les uns pensent que la catastrophe vient de ce que le secteur financier, monstrueusement enflé ces dernières décades, a créé une masse d’argent disproportionnée à la réalité économique, et qui pèse maintenant de tout son poids parce que non liquidifiable. C’est ce que j’appellerai la théorie de la tique, pour autant que cette charmante bestiole, tombée sur le râble d’un mammifère, finit par avouer sa présence en gonflant exagérément sa panse de tout le sang qu’elle a prélevé dans son hôte, et qu’elle ne peut plus digérer dans l’instant.       <br />
       -Les autres pensent plus platement que la crise étant celle de la solvabilité des peuples, elle découle seulement du fait qu’ils se sont trop endettés, à la fois en dépenses privées et publiques.  Nous dirons que c’est la thèse de l’engoulevent, oiseau de nuit, qui possède une bouche si large et réputé d’appétit si déréglé,  qu’on le pensait autrefois capable de têter les chèvres (d’où son nom : caprimulgus).         <br />
       -Les troisièmes, plus rares, estiment que l’ensemble de notre de mode de vie technologisé et dopé à l’énergie facile, devient à maturité insupportable aussi bien en termes de coûts globaux qu’en termes de nuisances induites.  C’est la théorie  du nuage de criquets qui, ayant tout mangé sur son passage, se trouve désormais bien dépourvu (sans parler des quelques cigales éparses qui n’ont même pas eu le temps de les voir passer).        <br />
              <br />
       En somme, et cette fois pour abuser de la métaphore du gâteau, les premiers pensent que certains ont voulu en accaparer une part exorbitante au détriment d’autrui (notamment des salariés des secteurs hors finance), les seconds que tout un monde également vorace a préjugé de la taille de ladite pâtisserie relativement à sa petite faim, et les troisièmes, enfin, que l’armée des convives étant bien trop nombreuse et trop multipliable, elle ne peut qu’être affamée quelle que soit la taille du gâteau.        <br />
              <br />
       Nous nous proposons de réconcilier ces différents plaideurs experts en rassemblant leurs thèses en un seul bouquet. Tiques, Engoulevents et Criquets collaborent effectivement pour détourner, avaler ou faire disparaître nos richesses, mais s’ils peuvent le faire, c’est aussi et surtout parce qu’il existe une même potion infernale qui transforme les êtres humains en ces différentes bestioles symbolisant divers aspects de l’avidité excessive.       <br />
              <br />
       La question revient donc à nous demander ce que nous avons bien pu ingurgiter avant de passer à table, qui nous a ainsi changés en accapareurs impénitents, en suceurs voraces ou en dévorateurs insatiables.  En cherchant bien dans les cuisines et sur la table, on finira bien par trouver quelque trace de l’opérateur magique.        <br />
              <br />
       Voici en tout cas ce que je crois voir s’agiter dans la cornue après avoir mélangé quelques prélèvements du festin inachevé : faculté de rapine, appétit démesuré et multiplication de frais de bouche semblent bien provenir d’un même poison subtil, que je nommerai très provisoirement « liqueur de parasitariat », et dont je décrirai maintenant brièvement les vertus diaboliques.       <br />
              <br />
       Il semble bien que ce fluide spirituel infecte  tout d’abord aussi bien ceux qui vont consommer avec excès et ceux qui vont prêter avec usure. Ce ne sont que deux effets symétriques de la même cause : l’habitude prise et généralisée dans une société de considérer toutes les activités marchandes ou salariées comme également incontestables et valorisantes induit que tous leurs produits, à conditions d’être séduisants, sont légitimés d’office, sans aucune référence à des échelles de besoins réels.  Cette idéologie fallacieuse couvre aussi bien la multiplication d’activités commerciales ou administratives normales (mais sans repère d’utilité socialement raisonnée)  que celle de pratiques carrément prédatrices. La prédation ne creuse donc sa place aussi facilement au cœur même des activités humaines que parce que personne ne peut plus distinguer la nature et la justification de toutes les activités légales  en général. La tique ne commence à prélever sa réserve de sang que parce que personne ne la distingue dans la variété indéfinie des activités rémunérées. Comme l’avait bien vu Marx, le rentier et l’industriel se confondent, mais comme il ne l’avait pas alors bien observé, les deux se mêlent aussi à toutes sortes d’autres métiers réellement salariés ou non.        <br />
       Pendant ce temps, chaque activité plus ou moins improductive venant constituer l’essentiel du système global lui-même, chacun tente de convaincre les autres de consommer ses produits à l’utilité improbable. Le résultat est que chaque actif est en même temps un consommateur tellement courtisé  par ses semblables qu’un grand vent de folie se lève sur cette société avide de vendre, et du même coup de s’acheter soi-même. Davantage qu’un fétichisme de la marchandise, nous avons désormais affaire à un délire de consommation, voire un furieux désir d’endettement. Et ce n’est que peu à peu, au sein de cette structure complètement déséquilibrée des emplois et de l’esprit qu’elle secrète immanquablement comme un élixir stupéfiant, qu’un rapport se forme entre quelques immenses créanciers, gigantesques tiques mondiales, et les masses de débiteurs s’approchant de l’insolvabilité par nations entières, milliards de pauvres engoulevents pantelants ouvrant un bec désespéré sur une manne qui ne viendra plus.       <br />
       C’est seulement parce que la majorité même des actifs, dans toute société moderne hyperproductive, sont réduits pour survivre à n’être que vendeurs de gadgets ou de services évanescents à la valeur de moins en moins  défendable syndicalement, et de moins en moins assurée sans frais de matraquage publicitaire, que s’assure le rêve d’une possession impossible, d’une trésor indescriptible, toujours au-delà des déchets du présent, et que, par voie de conséquence inéluctable, chacun vient se livrer à la dictature financière.         <br />
       Parce que si vivre, c’est produire et acheter n’importe quoi de piètre qualité mais qui suscite la pulsion, alors c’est au marchand du rêve le plus interdit que l’on finit par s’adresser inmanquablement et qu’on se laisse installer sur le salaire un dispositif de succion à vie.  Qu’ensuite le renforcement même de la machine des créditeurs finisse par rogner la part sociale consacrée aux salaires, et ne vive, pour ainsi dire, que de l’insuffisance rendue chronique de la rémunération salariale (thèse de Paul Jorion), cela n’empêche pas que le déterminant le plus profond de la maladie demeure le poison d’une productivité  induisant l’illusion que tout est possible (tout comme Hannah Arendt avait découvert que la même illusion avait induit les totalitarismes du XXe siècle).       <br />
              <br />
       Mais ce n’est pas tout : c’est aussi parce que le « parasitariat » nous emploie désormais presque tous (comme véritable forme de la dictature du prolétariat) que la structure même de l’esquif social qui nous transporte solidairement devient aussi complexe, aussi lourd, aussi peu manoeuvrable, aussi coûteux à entretenir, aussi polluant, aussi incontrôlable dans son expansion, et finalement de plus en plus invivable malgré tous les sprays en l’honneur du progrès dont on parfume nos cabines et nos pontons. Bref, c’est encore pour la même cause, que nous sommes obligés finalement d’abandonner la métaphore du gâteau, et même celle du navire pour nous rabattre sur celle, peu glorieuse, de la boîte de Pétri et de ses bactéries d’autant plus mourantes qu’elles occupent toute la surface disponible.       <br />
       Toutefois, pas encore dégrisés, nous ne voulons pas percevoir immédiatement la source toxique principale : c’est parce que  nous nous sommes déjà répartis au nom de la sacro-sainte division technique du travail, dans tous les capillaires, toutes les cellules, tous les replis possibles, continuant à faire croître ici et là tous les segments d’une activité d’abord justifiée par la productivité acquise, et ensuite stimulée artificiellement par des injections de sang frais dans les nodules où ce sang pouvait faire vite retour à la Tique fédérale ou aux Tiques centrales ; c’est parce que nous n’avons pas senti que notre fringale d’activités toujours plus spécialisées nous menait à la construction d’une civilisation insoutenable d’inutile complexité… que nous avons toujours davantage besoin de venir nous alimenter aux pompes à crédit et de jouer les engoulevents.       <br />
              <br />
       La situation est donc actuellement la suivante : ou bien nous continuons à nier toute responsabilité dans notre propre métamorphose en tiques, en engoulevents et en criquets (pour ne pas citer les bactéries, trop peu aimables, sauf pour le professeur Ameisen), et dans ce cas nous allons établir des politiques de haine dirigées contre l’une ou l’autre de ces catégories –financiers, consommateurs, peuples entiers-. Ou bien, une fois effectués certains nécessaires règlements de compte, notamment pour chloroformer les tiques, placer un anneau gastrique dans le gosier des engoulevents ou mettre des capotes (anglaises) aux crickets- nous allons enfin nous attacher à détruire le poison, le phyltre que nous affectionnons entre tous, comme un miel spécialement mortel pour notre espèce :        <br />
       Cet étrange amour qui nous pousse tous à préférer la dépendance ou la domination à l’autonomie, à demander à la société-monde de nous combler (de puissance ou de bien-être) ou de nous assister dans notre demande, au point que nous sommes prêts à nous faire saigner à blanc pour obtenir de la Tique ce que l’Etat ou l’employeur ne peuvent  plus nous servir, même en contrepartie d’un rôle reconnu au sein de la grande machine à brasser et aliéner « l’activité ».       <br />
              <br />
       Et quand alors nous serons à nouveau prêts à penser, il est bien possible que nous ayons soudain  une claire vision d’un monde proche et  possible. Dans ce dernier, si tout le monde a le droit de vivre sur les fruits de la productivité technique surveillée par quelques opérateurs (ces Derniers des Producteurs), on ne doit ni  être obligés de faire les singes en fabriquant des merveilles illusoires, ni de consommer de telles merveilles, dont le prix est toujours maintenu par un désir si absurde qu’il nous voue à courir le créancier jusqu’à ce que, comme le Yudishthira du Mahabharata ayant joué aux dés jusqu’à son dernier bien, nous soyons totalement ruinés.        <br />
              <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
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   <title>La Présence</title>
   <updated>2010-05-27T23:20:00+02:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/La-Presence_a171.html</id>
   <category term="Romans en ligne / Novels on line" />
   <published>2010-05-27T23:06:00+02:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Ce roman d'anticipation et comédie spatio-temporelle est téléchargeable ci dessous mais pas téléplagiable.
Il est en quête d'un bon éditeur, l'auteur paresseux n'ayant aucune envie, à l'époque écolo-télématique, de détruire au moins un arbre pour en faire plusieurs milliers de pages tapuscrites vouées à la non-lecture sur un arrière-bureau d'éditeur arriéré.     <div>
      Résumé :        <br />
              <br />
       Trois planètes artificielles vont peut-être se rencontrer au milieu de l'espace infini. Mais il y a aussi le passé qui compte bien influer sur l'avenir et réciproquement. Un bien gros tas de connexions possibles pour y retrouver sa boussole ! Heureusement la haine et l'amour conduisent les êtres humains dans les circonstances les plus improbables. Et les tragoudons sont plus amusants à chevaucher que les bicyclettes.       <br />
              <br />
       DD
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="http://www.geo-anthropology.com/La-Presence_a171.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>Hannah Arendt et la société de masse remplaçant le monde.</title>
   <updated>2010-05-18T17:50:00+02:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Hannah-Arendt-et-la-societe-de-masse-remplacant-le-monde_a170.html</id>
   <category term="questions et choix philosophiques" />
   <published>2010-05-18T17:03:00+02:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
     <div>
      "Dans cette situation d'aliénation du monde radicale, ni l'histoire ni la nature ne sont plus du tout concevables. Cette double disparition du monde -la disparition de la nature et celle de l'artifice humain au sens le plus large, qui inclurait toute l'histoire- a laissé derrière elle une société d'hommes, qui, privés d'un monde commun qui les relierait et les séparerait en même temps, vivent dans une séparation et un isolement sans espoir, ou bien sont pressés ensemble en une masse. Car une société de masse n'est rien de plus que cette espèce de vie organisée qui s'établit automatiquement parmi les êtres humains quand ceux-ci  conservent des rapports entre eux mais ont perdu le monde autrefois commun à tous."        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">La crise de la culture</span> (<span style="font-style:italic">Between Past and Future</span>,1954), Gallimard Folio (1989), pp. 119-120.       <br />
              <br />
              <br />
       Ce texte est à méditer. Aucun décryptage n'est souhaitable, qui encouragerait la paresse du lecteur (mais réactions bienvenues).
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="http://www.geo-anthropology.com/Hannah-Arendt-et-la-societe-de-masse-remplacant-le-monde_a170.html" />
  </entry>
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   <title>Le paradoxe de la société antisociale  (Apologue de la société suicidaire)</title>
   <updated>2010-05-13T02:40:00+02:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Le-paradoxe-de-la-societe-antisociale-Apologue-de-la-societe-suicidaire_a169.html</id>
   <category term="Analyses de la "grande crise contemporaine"" />
   <published>2010-05-13T02:37:00+02:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
     <div>
             <br />
              <br />
       Personnellement, je crois qu’une société humaine isolée (ou globale, ce qui revient au même) est suicidaire, qu’elle vise sa propre disparition en conduisant toujours au-delà de son terme viable le système de ses propres principes.       <br />
              <br />
       Mais je comprends que nombre de personnes soient sceptiques quant à l’inéluctabilité de cette destinée, surtout s’il s’agit de faire l’hypothèse d’une sorte de nature suicidaire de l’esprit humain, ou bien encore de notre vérité de moutons de Panurge. C’est pourquoi je voudrais démontrer ici que la pente vers le suicide collectif n’a pas le moindre besoin d’une théorie psychologique –mortelle ou suiviste- pour exister. Je montrerai ensuite qu’une telle théorie explique en revanche l’accélération du comportement autodestructeur.       <br />
              <br />
       On dira, pour commencer, qu’une société se suicide tendanciellement quand son mécanisme central, celui qui définit ladite société comme telle ne peut s’arrêter de fonctionner, même quand ce fonctionnement s’avère pathogène pour elle.        <br />
              <br />
       Cette orientation se manifeste souvent par un dilemme  que l’on pourrait exprimer ainsi : soit la société continue à être elle-même, et dans ce cas elle meurt réellement, physiquement. Soit elle change de nature, et dans ce cas elle est morte comme telle, symboliquement, laissant éventuellement ses membres se recomposer autrement.  Notons qu’il arrive que nombre de sociétés préfèrent la mort réelle à la mort symbolique, considérée bien pire, comme l’ont montré les anthropologues des petites sociétés.        <br />
              <br />
       On soutiendra, ensuite, que toute continuation du système formant l’architecture d’une société donnée finit par être suicidaire, mais en changeant suffisamment l’architecture, on change de société. Par exemple, une société fondée sur des principes démocratiques ne peut y renoncer sans devenir « autre chose », et, en somme, mourir à soi-même.       <br />
              <br />
       Enfin, on reconnaîtra que toute société isolée, n’ayant aucun autre exemple de ce qu’elle pourrait être si elle ne continuait à être elle-même, finit par se suicider, du seul fait de prétendre se  prolonger soi-même sans changement important, cela parce qu’elle ne dispose pas des instruments conceptuels alternatifs permettant de repérer sa propre faille logique.       <br />
       Quand votre dictionnaire et votre grammaire ne comportent pas la possibilité d’exprimer ce qui pourrait vous permettre de vous en sortir, il suffit de parler pour vous rapprocher de votre perte.       <br />
              <br />
              <br />
       Le cycle inéluctable conduisant effectivement  toute société à sa perte peut être ramené à des éléments généraux  :       <br />
              <br />
       -La société est menacée par l’extérieur et construit un pouvoir politico-militaire qui résiste victorieusement à ces menaces.       <br />
       -La victoire, finalement totale, (la seule qui permet la continuation de la société en tant que telle, ses concurrentes ayant été absorbées) aboutit à la consolidation de ce pouvoir, même si son emploi classique est diminué.       <br />
       -Le pouvoir politico-militaire doit désormais se maintenir contre d’autres tendances intrinsèques.  Il commence à devenir pouvoir politico-policier, à retourner sa puissance contre soi-même.       <br />
       -Plus le pouvoir, incarnant la société, doit se défendre contre cette société même, plus ses institutions lui sont inféodées, et deviennent ses organes, figeant le système et plaçant la population en exclusion interne (en état « d’enclave », dirait Mary Douglas).       <br />
       -Plus le peuple est en exclusion interne, et plus la prévention et la répression de ses révoltes devient nécessaire en permanence.       <br />
       -L’ensemble des institutions définissant cette société est bientôt devenu l’ennemi de son propre peuple, mais lorsque celui-ci réussit des révolutions, il n’est pas capable de détruire l’ensemble institutionnel, précisément parce que celui-ci n’est que l’incarnation de la société.       <br />
       -Au bout de plusieurs révolutions successives, le système institutionnel est « mythridatisé » contre toute autre révolution. A ce moment là, le peuple s’est pratiquement étranglé lui-même sans voir que la main qui l’étrangle est la sienne. Il ne peut pas s’en rendre compte car tous les outils de la légitimité populaire sont ceux-là même qui le tuent.       <br />
              <br />
       Nous allons prendre l’exemple actuel de la « société-monde » construite sur le principe du libéralisme économique, ce qu’on a coutume d’appeler capitalisme. Et nous allons démontrer que cette société universelle suit les étapes décrites ci-dessus, et que même un contrôle étatique ou interétatique renforcé de ses mécanismes de circulation ne fait que mythridatiser progressivement la société elle-même contre toutes les tentatives de la changer.       <br />
              <br />
       Nous insisterons sur le fait que cette auto-strangulation du capitalisme (ou mieux du système techno-chrématistique) n’est que superficiellement un « phénomène économique ». Il ressortit plutôt d’une mécanique du pouvoir.       <br />
              <br />
       Ce qu’on appelle « les marchés » et qui représentent les propriétaires de masses d’argent liquides investis dans la spéculation immédiate ne sont que le moment de la « liquidité généralisée », le moment où l’économie est réduite à son versant « argent ».       <br />
              <br />
       L’actuelle société chrématistique, fondée sur le culte du profit, protège l’intégralité des libertés permettant à cette masse gigantesque d’argent de se valoriser au mieux.        <br />
       A partir de ce principe de base, et une fois déterminé un niveau temporel  moyen d’enrichissement global, la tendance la plus massive concerne la projection dans le temps. Ce qu’on appelle le crédit n’est en effet que la projection dans le temps du retour valorisant.        <br />
       Le problème (déjà traité par Marx sous le concept de « baisse tendancielle du taux de profit ») est alors le suivant : à chaque cycle de l’investissement dans un circuit universel supposé « sans frictions », une part plus ou moins grande de l’argent va se retrouver inutilisable, et va ainsi contribuer à faire baisser la valeur de l’ensemble.  Cette tendance est compensée par l’élargissement plus que proportionnel des opportunités de vente et d’achat. Si cette dilatation des opportunités d’échange est supérieure en valeur  à la masse d’argent non utilisé pendant un cycle, on peut dire qu’il y a croissance (de la richesse).        <br />
              <br />
       Une façon tendanciellement catastrophique de maintenir les opportunités supérieures à la non valorisation est de créer des ouvertures dans un avenir de plus en plus long. Autrement dit, grâce aux autorisations administratives délivrées dans ce but, on ouvre des terrains non défrichés à la conquête par l’argent, en supposant qu’au bout d’un laps de temps le retour en sera important.        <br />
              <br />
       Comme l’ouverture de possibilités dans l’avenir est potentiellement infini, l’engagement de toute une société dans cette voie est rapidement catastrophique car il survient nécessairement un moment où la masse de capitaux investis dans cette voie devra refluer sur la masse ordinaire, et s’ajouter à la quantité en valeur de capitaux inutilisables dans le cours du cycle présent.         <br />
       C’est ce qu’on appelle d’un mot qui rappelle l’étonnement enfantin, « l’ éclatement de la bulle », encore qu’il puisse s’agir d’un phénomène spécifique et local, découlant d’un engouement indu. En réalité, au-delà du phénomène proprement spéculatif des bulles, et une fois même ce phénomène régulé, le retour massif d’argent « prospectif » de fait inutilisable paraît un facteur de mise en crise « systémique ». Mais là encore, il ne faut pas entendre par « systémique » un effet aberrant de propagation d’une spéculation en phase baissière, mais, beaucoup plus profondément, l’engagement d’une société tout entière dans une projection de soi impossible à soutenir. La « crise » n’est  pas due essentiellement à l’appauvrissement de fait induit par l’effondrement d’une part de la valeur globale (par exemple sous forme finale de rétrécissement des budgets publics d’une nation), mais au seul fait que l’activité humaine a été dirigée et engagée passivement dans une voie sans issue.        <br />
       Or –et c’est là que le mécanisme suicidaire propre à la société chrématistique se met en place-, non seulement il ne sera jamais reconnu que cette activité était inutile, mais encore on tentera de faire rembourser la défaillance en valeur par un surcroît de travail, par une accélération de l’exploitation du travail.         <br />
              <br />
       Paul Jorion, dans la présentation de son livre « L’argent, mode d’emploi » (Fayard, 2010) pose la question : « Est-il possible d'assigner à l'argent une place plus " juste "? Et si l'argent, au lieu d'aller en priorité et majoritairement à ceux qui le possèdent déjà, investisseurs ou "capitalistes ", prêteurs d'argent qu'ils ont en trop en échange d'intérêts ou de dividendes, revenait vers les authentiques créateurs de richesses? »       <br />
              <br />
       Mais je crois que la question, aussi bien intentionnée soit-elle, porte à faux, car les « authentiques créateurs de richesses » sont bien en peine aujourd’hui de produire ce qu’on attend d’eux au niveau des espérances transformées en argent en attente d’investissement.       <br />
              <br />
       Si le travail pouvait être redirigé vers une opportunité de superprofit, par exemple grâce à une innovation techno-scientifique à l’impact extraordinaire, cette solution serait sûrement employée. Mais quand il se manifeste une saturation des possibles dans cet ordre d’idées, alors c’est le conservatisme le plus borné qui triomphe, et avec lui, la tentation de « faire trimer », pour en arracher la plus-value toujours facile du labeur de base.       <br />
       La conséquence d’une crise vraiment structurelle sera donc non seulement de faire « retomber » la valeur comme si le travail n’avait pas existé dans la direction ayant suscité la bulle, mais encore d’exiger des populations un « effort » encore accru, pour compenser la perte liée à une activité tacitement présumée désormais inutile.       <br />
              <br />
       Evidemment, il n’a pas échappé aux observateurs de la masse d’argent (constituée comme on le sait de masses monétaires différemment appuyées sur l’échange réel ou sur le crédit dans le temps) qu’une politique de « rigueur », risquait immédiatement d’aggraver la situation en réduisant le bassin existant de la circulation d’argent. La déflation ou la dépression guettent évidemment toute société qui suit ses leaders les plus constipés et constipationnistes (type François Fillion).       <br />
              <br />
       Cette contradiction visible cache néanmoins un paradoxe plus profond : plus on rend une société solidaire du mécanisme de la perte, par exemple par l’étatisation des déficits privés,       <br />
       et plus on la fait fonctionner comme une vaste prison des peuples, ceux-ci étant contraints de n’exister qu’en fonction de la dette (laquelle traduit un aspect de cet enrichissement raté, de cette perte de jeu sociétale). En un sens, plus la dette s’accroît et plus les peuples appartiennent aux institutions qui organisent leur activité et leur consommation, leur vie domestique et publique. Même si l’Etat ne prend pas nécessairement de mesures coercitives, la tendance massive est d’organiser une contrainte généralisée et détaillée autour de l’obligation collective de « diminuer le déficit ».  C’est cette contrainte généralisée autour de l’obligation de payer la perte de valeur escomptée qui forme la structure de pouvoir légitime centrale de cette société, et pas du tout la « liberté ».        <br />
       Il en découle, à l’évidence, le développement d’une tendance inverse, à ne pas rembourser, à échapper, à fuir la contrainte et ladite « solidarité » .       <br />
       Cette tendance compréhensible peut être à son tour gagée sur l’avenir (surtout quand des politiciens ont peur que la rigueur ne nuise à leur réélection), mais une fois une limite acquise,       <br />
       Nous entrons nécessairement dans l’ère de la mise « en exclusion interne » du peuple par les institutions formalisant la légitimité de l’agir.       <br />
              <br />
       Alors la société chrématistique s’engage à son tour dans la spirale de prévention-répression qui détermine une partie croissante de son propre peuple comme son ennemi, se nourrissant des révoltes de celui-ci.       <br />
       Une société révolutionnaire qui s’en prendrait au seul groupe des spéculateurs ne trouverait pas non plus la solution car en nationalisant des masses considérables d’argent (et donc de dette potentielle ou réelle), son Etat devrait encore plus directement en gérer les conséquences négatives.       <br />
              <br />
       Le suicide sociétal est ainsi littéralement programmé. Pour qu’il ne devienne pas le suicide ou l’assassinat d’un peuple, il n’existe plus alors qu’une seule solution : détruire en valeur les dispositifs de contrainte qui coûtent en eux-mêmes. Et refonder l’existence sociétale des gens sur la formation d’un nouveau genre de société. Il faut alors accepter le suicide symbolique de l’entité en crise, pour ne pas avoir à aller au suicide physique. Cela peut nécessiter la violence et la dépossession d’une fraction : ceux que l’on traitera alors de « voleurs ». Pourtant, il faudrait alors, pour le bien de la vérité, rappeler que les spéculateurs les plus éhontés, et les détenteurs de fortunes privées les plus astronomiques, ne sont pas du tout obligatoirement les voleurs : ce sont simplement des agents placés dans des positions de pouvoir et de contrôle afin de permettre la valorisation optimale de la masse d’argent. Les fonds qu’ils auront éventuellement détourné pour un profit purement personnel seront dans tous les cas dérisoires en comparaison des flux qu’ils auront orienté. La valeur de biens réquisitionnés, aussi luxueux soient-ils, ne vaudra jamais qu’une fraction infime de celle qui a été socialement perdue. On peut certainement récupérer le yacht du milliardaire, mais que fera—t’on des milliers de logements dont il a bétonné la côte la plus belle ?  On peut aussi l’exécuter, mais cela ne fera pas revenir les espèces végétales ou animales qu’il a contribué à faire disparaître, sans parler de la beauté du paysage qu’il a massacré, avec la complicité active de ses salariés, des gens à qui il a acheté les terrains,  de la masse énorme des consommateurs peu regardants et de toutes les institutions qui lui ont facilité le travail.       <br />
              <br />
       C’est d’ailleurs pour ces raisons, qu’une fois prises des mesures absolument inutiles contre des boucs émissaires de la colère populaire, toute l’affaire est reprise par les institutions qui viennent en bout de cycle, et qui les remettent dans le circuit, formant à nouveau les conditions d’une contrainte prolongée et aggravée.       <br />
              <br />
       On peut conjecturer que plus le système s’organise pour réguler les différentes crises et compléter ainsi le brassage opéré par les marchés sur les disparités de la mise en valeur, et plus il scelle son propre destin, car désormais, ce n’est pas d’un déséquilibre ou d’une rupture, d’une disparité ou d’un excès ponctuel (panique, euphorie, etc.) que dépend la résorption de la dette, ce n’est pas non plus de la tentative de réduire les déficits publics (déjà constamment refinancés par la planète boursière), mais c’est d’une politique de coupes sombres et d’obligations au travail de plus en plus « forcé ».  Or celle-ci peut conduire à des guerres lorsque la disparité se retrouve entre des Etats, mais, fait bien plus grave, quand la plupart des Etats sont eux-mêmes liés dans leur traitement solidaire de la dette, la société globale ainsi constituée devient inexorablement chaque jour davantage « antisociale ». Au stade ultime, elle se réduit à un « couvercle » constitué d’une élite extraordinairement dure mais aussi extraordinairement efficace et organique, et d’une masse qui, même rendue incapable de révolutions (comme la masse chinoise) risque aussi de devenir progressivement incapable de produire. L’implosion et le délitement, la décomposition sur pied sont alors proches : la société est morte.       <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
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   <link rel="alternate" href="http://www.geo-anthropology.com/Le-paradoxe-de-la-societe-antisociale-Apologue-de-la-societe-suicidaire_a169.html" />
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   <title>Rendez-vous sur le lien suivant...</title>
   <updated>2010-05-08T23:16:00+02:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Rendez-vous-sur-le-lien-suivant_a168.html</id>
   <category term="Analyses de la "grande crise contemporaine"" />
   <published>2010-05-08T23:13:00+02:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
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     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
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   <title>Introduction to a theory of Plurality</title>
   <updated>2010-05-07T16:43:00+02:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Introduction-to-a-theory-of-Plurality_a167.html</id>
   <category term="Théorie de la pluralité" />
   <published>2010-05-07T16:09:00+02:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
The following  text is a personal translation of the introduction of our unpublished book: "In Praise of plurality" (Treaty on Plurality). We present the motivations that lead us to propose Plurality as a necessary response to the major problems of the time. Indeed, it suffers mainly  from the global and homogenizing treatment that is inflicted by both multinational capitalism and statism, taking turns to aggravate the situation.
We ask the reader to step forward and stand ahead of the immediate conjuncture -woven with fear and seductive manipulation, to find the only place to consider a consistent resisting position in favour of our common future: changing  the present technobureaucratic globalism, fed by profit and austerity, overconsumption and overwork, to a world of mutual respect and balance between the major dimensions of human life (and life itself).     <div>
      Introduction        <br />
              <br />
       "When they fall apart, all societies are converging... there are Melanesian, African, American cultures. Decadence has only one face." (Claude Lévi-Strauss, L'Année sociologique, 1940-48, p . 335)        <br />
       Plurality, plural: not being alone, living with others. That falls into the most everyday experiences, pleasant or inevitable. These are links that hold us, and which sometimes we would like to escape, although this is rarely possible.        <br />
       But there is another meaning for “plurality”. It emerges as the opposite of the phrase : "act as a single man", be a part of the mass, behave altogether as if we were a single huge organism, a gigantic device ". And this also  is an integral part of human experience, sometimes for the worse. But this time, it is not loneliness - too weak and powerless - that allows us to mitigate or avoid it, but a plurality 1.        <br />
       Does Plurality need a learned treatise? As a daily practice, it is  worth at most a few pages of a bit trivial and well-intentioned prose: learning to live and work together, accepting differences, diversity of viewpoints, behaving with civility, etc. ...        <br />
       But the plurality of human cultures is disappearing, and that is about what we’re talking here. Because we have no idea how to protect ourselves from the inevitable erasure of the memory of our various collective pathways.        <br />
       Maybe, this mere problem deserves to be thought more carefully. Certainly, languages which are dying every day in the cultural world are neither living species nor individuals, for the death of whom we should be sorry. And we can, conversely, be pleased that all people can now communicate easily. We can also reassure ourselves by noting that languages are defending themselves better than we would believe, that they are mutually supportive in multicultural political sets, and know sometimes how to come back to life from nothing.        <br />
       But, whether in International English or in the thousands of resilient languages, what is going to happen when each of the billions of human beings has no other convincing social reference for what they should say or do, but one single beam of speeches gathered and translated by a world machinery, one way only to consume the same material goods and culture, to suffer the same publicized debates for normalizing morals?  To endure mass manipulations at the world level, aiming at forcing them –by fear or seduction-  into a prescribed behaviour ?       <br />
       In such a context of rapid homogenization, the issue of plurality is not trivial. And because Plurality is a political concept, and perhaps one of the most difficult to construct and legitimize in a time of global massification, (after national masses have been developed and built around the ambiguous and fragile ideal of “democracy”) and because the most relevant content of plurality remains hidden until we discover its role in cultural anthropology as a law, then it may require a systematic effort of articulation and presentation. At least an effort to be compared to that showed by ancient philosophers, when they died without having achieved a portion of their program!        <br />
       Certainly, PhD dissertations counting thousand pages have disappeared from the academic landscape, but there are still novels from more than 500 pages (Ellroy, Dantec), in which we like to follow the thread of suspense and anxiety. Here, this 900 pages-long adventure is just a little shorner, dedicated to an approach that claims to be logical. Still, residual implicit meaning makes the task more difficult for the reader - but to eliminate it might have needed a thousand additional pages, or, conversely, would have imposed to reduce the argument to a small set of perfectly formal equations.        <br />
       We could indeed, like some so-called economists, try to reduce human activity to a few conjectures. For example, if Plurality is always a cause for an appeal to the power of arbitration, and if any arbitrating power tends to become  just  Power by selecting the best, and thus destroying diversity, Plurality is therefore destroying itself. There remains an immemorial question: how Plurality can delay (and not accelerate) the process of power ? Or, in other words: how freedom of arbitration among adults can avoid turning itself into a hatred of freedom by the following generations which must undergo previous choices as if they were the law ?        <br />
       How can Plurality stop collecting all the passions in a single collective destiny which combine - which has yet combined - wealth and poverty, concrete environnement and polluted nature, authoritarian order and bloody mess, illusory technical power and real despair of being a person controlled by all the others.       <br />
       Not to be frivolous, the question must be detailed, and this is being done in this book, which can be read as a proposed answer.        <br />
       To the reader who wonders about the merits of proposals addressed to the human community, as if thinking by one person could exert any influence on collective destiny, we will answer he (or she) is right: it does not come to think one is Superman, but to react as a free adult participant to the requirements imposed by the growth of a globalized world that now affects us all ... and each. It is rather surprising that many intellectuals,  under the cover of their beloved specialties, well sheltered in the small areas of their disciplinary disputes, do not want, in general, to consider this issue,  whenever everything should  incite them to get concerned with it. Some of them, however, have initiated first steps in this direction : these include for instance Immanuel Wallerstein 2, Ulrich Beck and Gunther Teubner, François Fourquet (disputed by Alain de Toledo), Jean-Loup Amselle 3 Constantin von Barloewen, Monique Selim Charlie Galibert, Raphael Bessis or Marc Augé, who invite us to explore various aspects of a possible "Anthropology of Globalization", 4 and others, none of whom thinks he is Superman.        <br />
       However, it is clear that many of these attempts are marked by a kind of fascinated horror at the phenomenon we are experiencing, and by an understandable difficulty at trying to build appropriate tools to interpret it actively, and within categories less impregnated with nostalgia for old times 5.        <br />
       To the reader who feels not at ease with somewhat systematized demonstrations, we would like to submit another possible reading: Plurality in human culture is not only a PhD issue, but also a vivid ethnological and historical topic, along with a remarkable archeological experience. The question of  Plurality has indeed led us to discover (through a research labelled as "fundamental", as it persists in France for some time before our research system being shot, like a lame old horse) that social unconscious conversations really exist, laying unfolded literally under our noses, yet carefully ignored, meticulously unnoticed by the biggest organizations having charge of our present world.       <br />
       Then, the point to be emphasized is that the unconscious character of pluralization in regulatory relationships between humans is an ever underlying trend, inscribed in the experience of the species itself, as deeply and obstinately as its opposite: the tendency to merge political entities in ever larger sets.        <br />
       This feature has decisive implications for our purpose :  it means that strategic plurality  has always been "engrammed" in our history. The strength of differences hidden under a common compliance may appear weak and dispersed, but it's still there. It has always been alive. We do not need to invent it for the sake of the present argument, albeit urgent. We must only reach the essence of the phenomenon under appearances and contingencies, in order to reveal eventually its potential power to adapt itself under the most difficult conditions.        <br />
       In fact, Plurality has appeared - as a link structure - under most varied and contradictory aspects. For example, counter to what common sense suggests, nations, religions and civilizations in which we participate are not only empirical multiplicities, crystallizations of identities, effects of historical movements solely caused by habitude, chance, necessity or interests, those effects leading sometimes to peaceful relations, and sometimes to deadly conflicts or even radical extermination. Analysis of everyday speech and semiotic structures shows that we live in a field of logical debate in which nations, religions and civilizations represent specific positions, questioning and answering others ... perhaps aiming  at  limiting  each other, even if sometimes they dream of eliminating each other.        <br />
       It is on this point that we agree ... and disagree almost immediately with Hannah Arendt, who has certainly most wisely understood the coincidence between the political problem of contemporary humanity and the need for pluralism 6: For her, Plurality is more precisely an introduction to Multiplicity, and hence to the multitude of singularities. But if we are never alone, and if it is in the political debate and conflict that human action is manufactured (all points on which we fully agree with Hannah Arendt), we must admit that the main discussion rather concerns groups of men holding joint  positions than an infinity of possible individual opinions.        <br />
       So, what we will call here "Plurality" mainly refers to the way men get positioned together in front of others,  who are also sharing ideas or practices7. Certainly, there is also some "agonism" between individuals, between singular subjects always struggling to be recognized as such , but it can only come out in public life through shared statements. And these rallying statements are not to be found in infinite numbers, because the ultimate indivisible singularity is only acquired by the Mystic or the Madman, and cannot politically defend itself without the support of a community that prevents them from being attacked.        <br />
       It should be still necessary  not to be mistaken about the kind of antagonism or collective difference  that  will be studied here : the anthropological plurality which is interesting us  has absolutely nothing to do with identity or national ‘groupism” as opposed to another identity (even more strongly that the difference is in fact purely symbolic) or with a position which contributes to the community through a specialized function. What it is all about here is rather what divides internally each speaking being, because human speech is producing and separating in our minds at least four polarities:        <br />
       -On the one hand, we are subjected to speech by Society; We must enter the speaking community in order to be considered as human.       <br />
       - But secondly, we must choose a certain speech among many possible arguments and styles (we are talking in order "to say something”, and not to say nothing… which would also have some intentional meaning, anyway -);        <br />
       -Then, we effectively “take the floor”, what the Pragmatician calls “performativity”, but what we would simply call here "moral or aesthetic commitment” with what we say.        <br />
       -And finally we will just play or " mimic " the conventional characters (the" actants ", says the Linguist) that the grammar of our specific language is  determining : we become the "subjects of the statement", strictly located in a correctly built sentence by the syntaxic rule of each language.        <br />
       These four positions are all necessary at once for speaking, but  they are not adopted by each of us with equal enthusiasm. Grammar may be a passion for a person, whereas political commitment will be the great love affair for another one; A person may comply with the societal duty because it is mandatory, when another one  will be fully participating to a collective adventure. Someone will spontaneously take the leading part in a debate, whereas another  person will simply express passive opinions, etc. We show greater ease, pleasure, conviction with one dimension of speech than with the other, and that implicit or explicit choice draws a "style", which is not only personal, because we tend to share it with people “like us”. And it follows from this polarization in any society, that we are prone to support a segment of our society devoted to one of these positions, instead of just being an “average speaker”. On its turn, this specialization in the dimensions of speech leads people to choose a special interest in one of the big societal functions.       <br />
       For instance, the societal obligation is determined by the political structure and power, which are fascinating some people much more than others.  We could surely find many causes to the fact that politicians like seeking power, but one largely spread motivation  could simply reside in the way acts of speech are at the same time acts becoming effective because of the collective network existing among speakers.       <br />
       Second example : the personal decision to talk and choose to position oneself in a speech act falls in the moral and artistic culture which defines worldview and tastes.  But we know that those who like to dedicate themselves to ethical or aesthetic discourses rarely show a passion for mathematics or physics (except for some gifted writers).  For a simple reason :  you cannot spend a lifetime at convincing others to be good or to admire beauty, and meanwhile compute and measure things and facts around you. But the result of such a social division is that artists and engineers usually live in completely different worlds.       <br />
              <br />
       Third  case : a spontaneous commitment in utterance is only possible if the locutor feels very familiar with other people.  Familiarity implies you can be confident with the warmhearted responses of your entourage as it should be within the family circle, for example when a baby is learning to speak, and accepts jumping into a immense community of speech, like he (she) might dive in deep water.   Then, Familiarity allows colloquial talkings, which, in turn, support Familiarity (as opposed to Power or to Aesthetics or Ethics).       <br />
       Last example : scrupulously complying with syntactic rules may become a problem and a full time concern, which generally comes with a taste for formal logic, order,  precision and even exactness,  which drives the subject to a whole range of technical or administrative functions in society.         <br />
              <br />
       A thought experiment, conducted with enough accuracy about the possible sources of language in our species8 can be used to understand how speaking beings necessarily fall along these lines of force, not only individually but socially. But today, it is a matter of fact that every human society includes people seeking Power (even if this is not encouraged in anti-state societies according to Pierre Clastres), some people  being strongly committed  with  familiar  activities (least marked by Societal concerns), others rather inclined to become surveyors, grammarians and regulators, and still others who are passionately and happily  taking their  parts in a theatre of moral positions and tastes.        <br />
       This tetralogy (to be compared with tetralogues by Mary Douglas, Alain Caillé and many other cultural  theorists) is -of course- just the beginning, the priming of a Plurality, as many intermediate or hybrid positions are possible. But I maintain that these are the first polarities to be considered in all major anthropology, because they constitute the very foundations of a properly irreducible pluralism in every culture, although all cultures may also  been magnetized by fantasies of unity, uniqueness and wholeness.         <br />
       We will go into further detail about this theoretical foundation of plurality as a founding reflexivity in the culture as such (and not as a direct extension of collective instinctual sequences between individuals), but we must now indicate its importance. It serves to demonstrate that main variances in human activity are neither entirely antagonistic nor functionally complementary. They are simply coexisting in tension, from the simplest day-to day act. They are both specific concerns and elements of the same world of mankind’s symbolic life.        <br />
       For example, we may assume that most artists (and religious minds to a lesser degree) are opposing with all their strength a managerial design of life. They can even imagine collective forms of life that escape this fate (villages of artists, monasteries, etc.). Those forms, to some extent, represent a principle of autonomy which protects plurality (although they must in their turn find rules of order and modes of governance). But at the same time, these forms exist only as "counterpoints" to others, and vice versa, because they belong to the same global field of signification, enabling humans to simply focus on one aspect of its operation.        <br />
       To dare a formula, let’s say that there are several intractable versions of  human beings, and that in each of them. They are hidden or distorted by all forms of superficial variety, like races or types, but their fundamental nature is their unability to exist without each other.        <br />
       A first problem is raised by this discovery (for such it is! 9) : how to prove the existence and strength of such an  Anthropological Plurality if it is still veiled, "dispersed" or warped, as it is transformed by other phenomena of differentiation and opposition, which both history and studies on societies known as "primitive" are reflecting ?       <br />
       Another problem is to understand how humanity could express this intrinsic plurality in our era of convergence. How could it switch from religious or national conversational fields which reflected plurality in some aspects, to a world conversational field, the  last being the only opportunity to address current problems ?       <br />
       This field does not exist today, or else, its consistency is very weak as it is precluded by legitimate collective powers grids at national, international, transnational and multinational levels. Indeed, there is still no structure that is overtly "global" or "human" or at least, if it exists, it is still concealed or virtual, and the question of multiple versions of Human beings coexisting in a global conversation remains covered with series of veils. If this option is more necessary than ever, it remains a hidden truth beyond the cult of the System, worshiped day after day by media zealots.        <br />
       But if the reader does not accompany us very far in the realm of  purely theoretical concerns (which we might easily understand), we would at least be able to hold his (her) attention by showing him (her) something she( he) may not have noticed, because when certain things are so obvious, we simply do not pay attention to them.       <br />
       Damn! How to attract one’s attention to a too obvious Invisible? As a prompt, we shall dare using an oblique method, which consists in submitting to the reader some strange and enigmatic questions.        <br />
       Here: -what if the human world had always been both a single field of confrontation, and an ongoing conversation between irreconcilable ideas, rather than a process of "progress"? And if, instead of considering successively the influence of the three religions of the Book, we wondered if they do not form, beyond time, a conversation between logical arguments?        <br />
       -What if the Chinese had invented the West (and vice versa) because there is not an infinite number of possible choices for civilizing processes ?        <br />
       -What if the western "cultural diversity" is hidding in its depths a very strong structure of different positions about  the relationship between community and law?        <br />
       -And if the nomadic conflictuality (though still hard) or animist local magics (of which we are still so afraid) were not regressive and "primitive" tendencies but logical positions in  any universal cultural field, implying to maintain them  vis-à-vis religious or modern positions?        <br />
       These questions may seem outlandish or obscure. We will see, however, that in raising them, we change the way we perceive our human world. Grasping Plurality as a logical necessity and not as a succession of moves replacing each other, allows us to perceive a hidden link that organizes and makes viable our terrible and wonderful species, we like it or not.        <br />
       To put it simply: it is quite possible that, despite the most horrendous conflicts that humanity has ever known (and is preparing again), religious, national, or civilizational differences have preserved us until now from hurling down to the funnel of the most deadly unitary exaltation, eventually fossilizing human diversity in a total and immutable order.        <br />
       Despite many intricacies and meanders, the prospect of a "world-society" 10 is no longer just a distant dream or a fantasy. It comes dangerously close to us, going on in periods of  progress as during crisis. Strangely enough, observers look at this massive happening as sunbathers laughing at the tsunami wave that will carry them away in a moment Most seem captivated, without any caution, by "the spread of a global culture (made) possible through cultural hybridity and the production of increasingly common referents for a global audience." 11        <br />
       While a few authors sometimes admit uniformity and diversity confront themselves within the same globalization process 12, they never ask about the possibility of the cultural catastrophe that harbors the emergence of a culture without no “otherness” than those which are now submitted to it.        <br />
       It becomes even more useful to learn how - not holding - but building on the now globalized  surface, variations in positions and their own territories, which, quite simply, are conditions for our mental, moral and perhaps physical survival.        <br />
       Our work does not draw from the conversation itself, as if it was its own finality 13. It points out a formal relationship between the present most crucial problem of mankind - the ecological, social, and economic imbalance to which we contribute by our massive commitment in a mad race to completeness - and the choice for a culture which can either aggravate the situation, or amend it.        <br />
       The plan submitted to the reader is fairly simple:        <br />
       Chapters 1-4 are devoted to explain how the possibility of continuing humanity (not in an increasingly "uncertain" world as anxious authorities use to say in their euphemistic language, but in the growing certainty of  a coming disaster) calls for Plurality rather than for one “best solution”. This will include developing the apparently incongruous idea according to which a "constitution of humanity" would set up a world conversational field allowing some reciprocal respect among great human dimensions.       <br />
       In Chapters 5 and 6 we try to build a theory of anthropological  plurality, both sufficiently coherent and understandable, compared to existing principles of sovereignty in world politics, usually based on the nation-state paradigm. We'll try here to systematize links between the intrasubjective division of any speaking-being in any society, and Plurality in every community.        <br />
       Chapter 7 takes a grip on the question of the anthropological source of plurality, including revisiting most famous ethnological fields in the terms of our concern.        <br />
       The long chapter 8 is dedicated to the rediscovery of plurality in history until today. It is not a conventional visit, because  we must determine how History "prepares", often through unconscious developments, the emergence or disclosure of "anthropological plurality”.       <br />
       Chapter 9 raises the problem of translation between historical pluralities (usually set up in national, civilizational and religious fields) and a future pluralistic "program", which should take account of globality as a probably irreversible fact.        <br />
       The last two chapters are devoted to the presentation of a pluralist "utopia", but by linking it with contemporary or predictable needs.        <br />
              <br />
              <br />
       Notes       <br />
              <br />
       1. There are already several "treaties on plurality," including that of Christian Huygens, Plurality of worlds (1718) about stars and planets (not to be confused with : On the infinite Universe and Worlds by Giordano Bruno (1600)). A more ancient opus but on a closer subject, by Plutarch (although he was not a Pluralist in theology): Of the plurality of friends. An impressive number of books have been published on religious and cultural plurality, and I was about to discover another by Hannah Arendt, but not yet published, when I realized it was my own project, cited in an internet reference encyclopedia on the great philosopher!        <br />
                <br />
       2. The Modern World System, Academic Press, (Volumes I to III) 1974-1989.        <br />
               <br />
       3 Branchements : anthropologie de l'universalité des cultures (Connections: Anthropology of the universality of cultures), Flammarion, Paris, 2001.       <br />
              <br />
       4. Constantine Von Barloewen, Anthropologie de la mondialisation, (Anthropology of Globalization), Edition des Syrtes, Paris, 2003; Monique Selim, « Globalisation : consonances et dissonances anthropologiques  ("Globalisation: anthropological consonances and dissonances"), Socio-Anthropologie No. 14 , 2004; Charlie Galibert, L’anthropologie à l’épreuve de la mondialisation (Anthropology to the test of globalization), L'Harmattan, Paris, 2007; Raphael Bessis (ed.), Dialogue avec Marc Augé – Autour d’une anthropologie de la mondialisation, (Dialogue with Marc Augé - Around the anthropology of globalization), L'Harmattan, Paris, 2005.        <br />
                <br />
       5. For example, the  recurring idea of a "world state",  as if globality absolutely had to borrow to old nations their type of government.       <br />
              <br />
        6. La condition de l’homme moderne, Chapter One: “La condition humaine”, Notes and comments from A. Kremer Marietti, Nathan, Paris, 2000.        <br />
                <br />
       7. The place of singularity is an important issue of the political debate, but we must then distinguish the practice of singularity, and its policy, conducted by the group of its supporters.        <br />
                <br />
       8. What we tried to achieve in the book L’invention du langage, (The invention of language), Anthropos, Paris, 2007. In this work, we postulate, addressing prehistorians, that we cannot think about the beginning of spoken culture without supposing a kind of fascination felt by the group around the category applicable to the collective self.  Indeed, such a category  is vital during wars (for ensuring alliances), and can be legitimately considered as necessarily prior to all instrumental appointments.        <br />
                <br />
       9. At the very least, this assertion is rarely proposed as such, whether differences appear to be contingent, or are interpreted as consequences of socio-economic situations, although several researchers have approached the "positional" side of human entities at different times and in different cultures. Michel Foucault, in particular, has come very close to plurality, but did not formally recognize it, probably because he was so much concerned with centralized and global Power. Claude Levi-Strauss has "fallen over" plurality through conversations between myths, but failed to establish it as a widespread human practice : on the contrary, he insisted much more on the organic aspect of symbolic structures. Meanwhile, Philippe Descola, who goes on the structuralist track, divides all possible conceptions of nature in four main proposals. This is certainly very close to our position, except the fact that these proposals, spread in history and through isolated cultures, never converse in one real societal dialogue.  What we suggest here is, on the contrary, that all cultures are sheltering a kind of internal plurality, even if one polarity seems to be at one time in a dominant situation over the others.        <br />
               <br />
               <br />
       10. We used this term in the title of a previous book : Société-monde : le temps des rupture, (World Society : a time of disruption), La Découverte, Paris, 2004, drawing on the sixteenth World Congress of French-speaking sociologists (June 2000) when it was used to define their main theme of work. Note here that there is a big difference between a "global society" formed by progressive links, and a " world society” which implies that society constitutes its own world, which might appear to be the case for a dangerous autism. We’ll see that if human society may continue to possess a real world that is not society itself, it must be more pluralized.        <br />
              <br />
        11. Jean Francois Lessart, "An emerging world society: analysis of some arrays at the base of this social change", Cahiers de recherche sociologique, No. 39, 2003, pp. 259-274        <br />
               <br />
       12. Daniel Mercure, Société-monde ? Les dynamiques sociales de la mondialisation, (A World Society? The social dynamics of globalization), Presses de l'Université Laval, Ste Foy, 2001.       <br />
               <br />
        13. This means broadening the scope of classical studies on deliberation, or on the "democratic potential" of conventions. Which id not really done yet in expert approaches. (Such as Bruce Ackerman and James Fishkin, in: Fishkin, James / Laslett, Peter (eds.), Debating Deliberative Democracy, London, 2003.       <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="http://www.geo-anthropology.com/Introduction-to-a-theory-of-Plurality_a167.html" />
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  <entry>
   <title>Pourquoi Onfray finit-il par défrayer (et pas seulement la chronique) ?</title>
   <updated>2010-05-07T19:01:00+02:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Pourquoi-Onfray-finit-il-par-defrayer-et-pas-seulement-la-chronique_a166.html</id>
   <category term="Prises de positions, alertes / stands, warnings,whistle blowing" />
   <published>2010-04-17T02:17:00+02:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Pourquoi n'est-il pas si facile d'être un anti-chrétien conséquent ? 
Sans doute parce que la société moderne issue du rêve occidental ne peut pas aisément se débarrasser d'un des actes les plus importants de la philosophie ambiante : son assomption, via le "message chrétien" subliminal, que seule l'égalité entre les hommes, doive-t-elle être mécanique, peut les sauver de leurs turbulences infernales. Autrement dit, on a beau avoir passé plusieurs décennies à soutenir, en historien de la philosophie, les résistances au christianisme, et même fondé une sorte de contre-église à vocation d'université populaire, on n'est n'est pas moins resté au fond marqué par un stigmate irritant : on porte toujours en soi une violence dépurative, un besoin de tourner autour de l'assassinat salvateur de l'égalitarisme (de Marat par exemple).     <div>
      Et finalement, il faut bien faire son « coming out », sous peine de névrose somatisée.       <br />
       A ce point crucial, Michel Onfray, pur produit du catholicisme le plus ranci, n’a finalement pas réussi à conduire sa révolte anticléricale au-delà d’un classique renvoi de haine sur l’Autre : il attaque Freud, et donc, qu’il le veuille ou non, qu’il le sache ou non : le juif. Et cela malgré de véhémentes dénégations, de virulentes accusations ou des rages assassines affichées à l’encontre de tout ce qui pourrait s’avouer « fasciste », voire « antisioniste ». Hélas, on peut présumer qu’à l’instar de son ennemi intime Dieudonné, il s’y enferrera de plus en plus, parce que cette fascination relève d’un réflexe plus que vital pour lui :  c’est qu’il ne suffit pas pour échapper à l’enfer de  Giel, de fustiger la corruption morale du Chrétien.  Car Chrétien, alors, on le reste au fond, en ce sens précis d’avoir à porter  la culpabilité d’avoir abaissé le père pour promouvoir le fils. Encore faut-il, pour se débarrasser de cette culpabilité rentrée, la faire finalement porter à ceux dont on suppose qu’ils n’ont justement pas eu, comme lui-même, à travailler le fantasme de la mort du père éternel (puisque à la différence des Chrétiens, ils ne l’ont pas tué ni amoindri au profit du fils). Et à qui s’attaquer alors, sinon à celui qui, notamment dans L’homme Moïse et le Monothéisme, reconnaît au christianisme ce privilège entre toutes les religions, que de s’être attaqué au père du point de vue du fils ?       <br />
              <br />
       Tout en proclamant son rejet de la soutane, Onfray, néanmoins souvent tout habillé d’un noir qui n’évoque pas tant l’anarchie et la liberté que le froc, est donc irrémédiablement resté coincé dans cette ornière presque bi-millénaire, même si Nietzche en a réactivé il y a déjà longtemps la voie, d’ailleurs avec un talent autrement plus intense que notre séminariste anti-curé.       <br />
              <br />
       Non, la psychanalyse n’est pas hallucinogène : c’est plutôt le cas de celui qui, comme tout catholique rentré ou pas, conscient ou pas, volontaire ou pas, doit porter le fantasme de la reconnaissance de l’Homme dans la nature, c’est-à-dire celui de l’égalité Créateur-Créature, et donc la culpabilité imaginaire d’avoir castré le premier et d’en être castrée comme la seconde.       <br />
       Hallucination proprement psychotisante de celui qui récuse si totalement cette responsabilité d’une possible démocratie dans la création, d’une présence d’un regard humain dans la nature elle-même, qu’il ne peut en attribuer la paternité qu’à la religion ayant inventé ce personnage, et à tout Père qui s’y profile, tel Freud.       <br />
               <br />
       Loin de moi l’idée de me faire l’avocat des monothéismes, porteurs de tant de furies fanatiques, de tant de guerres, de tant de stérilisations et de morts, de tant d’interdits et de chasses à l’Autre.  Cependant, ne faut-il pas aussi admettre que dans la classe des grandes institutions toujours et partout monstrueuses que l’humanité sait si bien s’infliger sur de longues périodes, l’Occident, ou ce qu’on appelle tel, a choisi de représenter le divin comme personnel, tandis que l’Orient décidait plutôt de contempler le mouvement cosmique impersonnel ? Et dans ce cas, pourquoi le second positionnement serait-il automatiquement meilleur que le premier, ou encore que des conceptions animistes  locales ?        <br />
       Est-ce vraiment le monothéisme, construisant la fable simple d’une divinité comme presqu’humaine en tant qu’elle doit juger des autres hommes, qui est la cause de  tous les maux ?  N’est-il pas simplement la tentative –au fond méritoire à sa façon- d’instaurer une conception du monde dont l’arbitre de type humain ne soit pas exclu, ni soumis à des forces sentimentales et physiques pures, météorologiques, mais inaccessibles aux critères humains du jugement, Yin et Yang, par exemple ?        <br />
              <br />
       Et si l’on admet que  la psychanalyse est bien aussi une affaire juive, alors ne faut-il pas considérer que c’est d’abord parce que les juifs ont été les boucs émissaires favoris  des Chrétiens depuis quinze siècles, sur qui rejeter sa propre faute d’avoir humanisé les dieux, après avoir dans l’antiquité tenté vainement de diviniser les hommes ?  N’est-il pas normal que, lorsqu’on entre dans la période la plus noire de l’industrie bouchère (au XXe siècle), et celle où la culpabilité d’avoir égalisé les hommes en les castrant devient d’autant plus irrépressible que c’est désormais à la machine équarrisseuse qu’on laisse le soin d’élaguer tout ce qui dépasse, tout ce qui diverge, que ce soit un juif, Freud, athée néanmoins et s’adressant à la science, qui indique une voie de dérivation de la haine ?  Une voie de sublimation de la pulsion mortifère qui caractérise si fortement la chrétienté, et de plus belle depuis qu’elle est devenue athée ? Peut-être le juif Freud  sait-il bien d’avance –sans vouloir le savoir et même en flattant l’agent britannique stipendié nommé Mussolini- sur qui la nouvelle rage mécanisée va tomber, une fois encore ? Peut-être n’invente-t-il la psychanalyse que pour indiquer comment fonctionne en général en monde chrétien la culpabilité, soit pour désigner, chez l’hystérique, le soit-disant père violeur, soit chez le paranoïaque, le père-tueur ?  Peut-être ne « découvre »-t-il la psychanalyse que pour éviter que des millions de post-chrétiens  naissant et vivant au moment propice pour la haine mécanisée, ne se déversent automatiquement, à l’âge de leur coming out, dans l’avenue de leur inconscient individuel autant que collectif ? A savoir : l’antisémitisme comme entonnoir des haines de soi projetées vers l’extérieur ?        <br />
              <br />
       Ce que ne sait pas, ou ne veut pas savoir Onfray, c’est que l’athéisme, son athéisme, n’est que le dernier avatar des monothéismes qu’il décrie. C’est la version finale, ultime, entièrement débarrassée des personnages humains  (conceptuels ou non) derrière une égalité proprement mathématisée et informatisée.  Je veux bien qu’on se révolte contre cette égalisation inégalitaire poussée à l’extrême jusque dans le non-humain, et qui rejoint d’ailleurs par là les philosophies orientales les plus cyniquement empiriques. Mais pourquoi, alors, se retourner en montrant les dents contre ceux qui ont précisément tenté de ralentir ce mouvement d’inhumanisation ?  Pourquoi se retourner contre Freud lorsque –tout indubitable conservateur qu’il fut politiquement par ailleurs- il nous incite à débonder nos haines inconscientes, notre pulsion thanatophilique ?  Lorsqu’il nous incite à reconnaître que la vie elle-même, dont la sexualité est un ressort essentiel, hésite entre la compétition enragée et l’amour, et alimente nos rêves les plus cruels mais aussi les plus terrifiés ?   Il y a, dans la rage d’Onfray, quelque chose qui, parce qu’il ne veut pas s’analyser,  récuse du même coup la psychanalyse comme tentative assez civilisée de supporter nos obligations démocratiques.  Car, pour le dire simplement, ce n’est plus le monothéisme notre problème, c’est celui, réduit à l’os, qui a été depuis toujours la cause des monothéismes : le scandale psychique que constitue toujours le fait d’avoir à castrer la génération précédente pour faire la place de l’actuelle.        <br />
       Et je crains que, dans le cas de Michel Onfray, l'analyse du "crépuscule de l'idole" ne soit qu'une mouture de plus de l'annonce jubilatoire par le fils de la mort du père, annonce d'autant plus tonitruante que le père en question avait précisément bien montré le danger d'y parvenir dans le réel, pour autant qu'au fond, nous sommes nous-mêmes guettés par nos enfants.        <br />
       N'est-il pas plus sage d'admettre que, pour que l'enfer ne soit pas les autres (pères comme fils) nous devrions plutôt laisser une place à la tolérance mutuelle ?       <br />
              <br />
       Denis Duclos,       <br />
       Anthropologue, directeur de recherche au CNRS       <br />
              <br />
       (lire aussi l'excellent article de Guy-Félix Duportail dans le monde du 7 mai 2010 : lien ci dessous)       <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="http://www.geo-anthropology.com/Pourquoi-Onfray-finit-il-par-defrayer-et-pas-seulement-la-chronique_a166.html" />
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  <entry>
   <title>Peurs et désirs eschatologiques actuels : fin de l'histoire ou fin d'un monde ?</title>
   <updated>2010-02-01T04:12:00+01:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Peurs-et-desirs-eschatologiques-actuels-fin-de-l-histoire-ou-fin-d-un-monde_a165.html</id>
   <category term="Thèmes spécifiques (ecologie, risque) / Specific  subjects (ecology, risk)" />
   <published>2010-02-01T03:27:00+01:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
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    <![CDATA[
Le complexe de Cassandre face à la "crise" mondiale     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
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     <div><b>Des catastrophismes </b></div>
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     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
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   <title>La guerre à propos des origines du langage : un cas particulier de la guerre comme origine du langage</title>
   <updated>2010-01-28T01:41:00+01:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/La-guerre-a-propos-des-origines-du-langage-un-cas-particulier-de-la-guerre-comme-origine-du-langage_a164.html</id>
   <category term="Origines et dynamiques des cultures / origins and dynamics of cultures" />
   <published>2010-01-27T19:50:00+01:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
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En dehors de la linguistique classique qui a décidé une fois pour toute de poser un interdit absolu sur cette question (tout comme chaque discipline académisée et bureaucratisée possède son propre "enfer", son domaine tabou, portant en général sur le point le plus crucial qui la fonde ), plusieurs chercheurs, surtout aux Etats-Unis, mais aussi en France, se sont attelés à cette tâche impossible et à jamais interminable : paléontologues évolutionnistes, spécialistes en communication, psychologues expérimentaux, etc.  
Le premier grand problème de la plupart de ces approches est qu'elles partent des langues actuelles ou du fait langagier comme détaché effectivement d'un "complexe sémiotique" originel, sans être capables d'imaginer comment ce détachement a lieu.  Comme s'il était évident, pour tous ces gens qui n'ont pas même réussi à comprendre Rousseau, que la phonation avait d'elle même  et toute seule donné lieu à une pragmatique. Le second, c'est qu'elles pèchent toutes par obsession cognitiviste inutile, et ne parviennent jamais à considérer le langage humain autrement que comme un instrument utilitaire : pour signaler les bêtes sauvages ou les ennemis, mieux chasser ensemble, pour acquérir du prestige et des alliances, pour attraper des poissons, pour faire des noeuds marins, etc... la liste est longue des hypothèses que peuvent sortir les spécialistes de bonne foi, lesquels, pourtant, ont passé beaucoup plus de temps dans leur cabinet que dans l'atelier de réparation de leur voiture.  

Il sera exploré ici (bien que sans espoir aucun d'être discuté par des chercheurs devenus des machines à citations orthodoxes) une idée simple (mais non naïve) : le langage humain sert à ce que les autres modes de communication animale ne suffisent pas à faire, et qui couvrent précisément toutes les "utilités" évoquées ci dessus. Il "sert"  à "se dire soi-même" en tant que le "soi" peut fusionner ou solidariser tout le groupe de ses assujettis.  Il ne sert ni tout d'abord à signaler, ni à "disputer" (bien que ce dernier trait lui vienne immanquablement du fait de ses ambiguités et de ses contradictions internes). Il ne sert pas d'abord à décrire des objets.  S'il a existé un proto-langage, imbriqué avec les autres moyens d'expression, il a d'abord "servi" à parler de soi et des autres, et pas des choses, sinon comme appartenant à des gens, et à en parler à l'unisson, de sorte que l'unisson a peut-être été un aspect (à la fois sujet et objet) de la première métaphore.  Car la métaphore vient avant la métonymie, n'en déplaise au courageux J.L. Dessalles. Pourquoi ? Parce qu'elle permet la réversibilité de la connexion logique; parce qu'elle permet la substitution, le recouvrement sans absorption. Or cette impossibilité de l'absorption est absolument essentielle pour pouvoir organiser une alliance assez vaste pour survivre, en incitant à se battre pour cette alliance "comme" pour son groupe utérin. En effet, pour que je me sente disposé à me battre pour un groupe anonyme comme pour mes frères et soeurs, il faut que le groupe anonyme ne soit pas vécu comme "englobant"  mon groupe "adelphique", mais comme présentant le même degré d'automatisme mobilisateur, comme étant également fraternel, c'est-à-dire fondé sur une réalité politique distincte de celle des géniteurs ou de leur valeur symbolique.  Ce n'est donc ni pas un événement extérieur qui "cause" la contrainte au langage, mais "l'identité". Les événements extérieurs, aussi tragiques ou merveilleux soient-ils, sont d'abord toujours des variations sur la qualité du groupe, et sur ma raison de m'y engager. 
Certes, comme le disait Claude Lévi-Strauss, la métonymie est la... destinée de la métaphore, car dans les disputes et luttes de pouvoir autour de "l'imago" du groupe, la puissance finit toujours par faire équivaloir groupe et élite. Mais c'est une dégradation de la situation originelle et ne peut qu'être cela.
Toute la bataille actuelle des primates spécialisés dans la science du langage se situe donc là : dans le zoo académique où, comme le dit Philippe Descola (qui en connaît un bout), les "professeurs s'entredéchirent", il s'agit de savoir si c'est la métonymie qui va une fois de plus l'emporter -avec l'aide des sophistes, des mécaniciens universitaires  et des légistes- ou si c'est la métaphore, avec son principe de "non instrumentation" et de "liberté".

Et que, pour commencer, Dessalles ne nous fasse pas le coup de l'impossibilité de démontrer l'intérêt évolutionnaire de la solidarité. C'est qu'il n'aura lu alors, aucune étude d'éthologie sérieuse sur les grands singes, à commencer par celles de F. De Waal, ou bien , tout simplement, qu'il nie le phénomène de la bande comme communauté, pourtant absolument flagrant pour tout primatologue averti.     <div><b>1. Le langage, c’est-à-dire le primat de la métaphore chez les primates humains ne peut naître que de la guerre</b></div>
     <div>
      Dans notre quartier de l’univers et à portée d’oreille hertzienne, il semble que nous soyons seuls à parler. Je veux dire : à utiliser des signaux qui ne sont ni sûrs, ni précis, ni univoques, qui communiquent entre eux plus qu’avec le monde, et qui font apparaître en vis-à-vis de leur bizarrerie l’insondable étrangeté de ce monde lui-même. Ce privilège de l’imperfection nous incite à nous penser encore davantage au dessus de la matérialité, voire de l’animalité banales.       <br />
              <br />
       Mais renversons la question : que signifie l’émergence de la parole, et du langage qui la soutient, dans la réalité ?       <br />
              <br />
       Soit une portion d’univers où l’on ne parlait pas, mais où l’on se met à parler : qu’est ce qui se révèle ainsi du réel ? Car ne nous illusionnons pas : ce n’est pas tant nous qui parlons, que le réel qui, par l’émergence du “nous” ou du “je”, s’exprime dans les primates parlants que nous sommes.       <br />
              <br />
       On pourrait se demander ce que fait le monde, la nature, quand il s’y invente de la parole. Est-ce que le Vivant parvient à une perception plus poussée de l’environnement ? Prenons l’expérience citée par le neurologue Lionel Naccache à propos d’un sujet « split-brain » (une personne dont le cerveau a subi une séparation de ses hémisphères) : il obéit à un certain ordre visuel (« lève-toi ») qu’il ne perçoit pas consciemment mais, à la question : « que faites-vous ? », il répond en donnant une raison comme : « je vais boire un café ».        <br />
       Il est clair que cette fiction invoquée ne correspond à aucune information, mais qu’elle est d’abord réponse à une interpellation demandant justification de ses actes. L’échange de paroles –auquel participe le neurologue-, se situe sur une scène où chaque participant, quelle que soit la réalité perçue par ailleurs, est supposé par l’interlocuteur s’engager comme auteur, comme propriétaire-gestionnaire de son propre comportement vis-à-vis d’autrui. Dans cet exemple, ce qui se dévoile dans la parole, c’est qu’elle n’est rien hors d’une scène au fond « juridique » où se trouve déterminé conventionnellement ce qu’est « l’être » de chaque individu.        <br />
              <br />
        Le philosophe Emmanuel Kant suggérait qu’un « plan caché »   fraie son chemin dans la nature et dans l’homme, et nombre de scientifiques actuels, sans pour autant adhérer à une conception téléologique naïve, ne le démentiraient pas. Mais quel but nous est-il donc dévoilé par cet échange contraint de paroles ? Certainement pas le fait que l’homme connaîtrait plus de choses du monde, et mieux que ses prédécesseurs.        <br />
              <br />
       Ce qui est délivré de nouveau dans le langage humain, c’est peut-être que le primate humain n’a de rapport au monde qu’indirect, toujours filtré et déformé, déplacé par une « scénographie » des relations avec ses semblables, toujours arbitraire et imaginaire, bien que plus ou moins effective selon la force et la conviction du collectif inventant la scène. Par exemple, la puissance du collectif qui exige implicitement que quand je me lève sans raison, je dois tout de même en trouver une. Etrangement, le « plan caché » dans l’évolution humaine, conduirait non pas à un perfectionnement de notre connaissance du monde, mais bien plutôt à sa « théâtralisation » obligatoire, à une obligation à la fiction, une contrainte au mensonge, ou en tout cas, une incitation à "monter sur les planches" pour dire "je" et "tu" à la place des personnages grammaticaux.       <br />
              <br />
       Pourtant, ignorant résolument cette bifurcation curieuse, les adeptes du scientisme pensent que le langage révèle sa nature absolue dans les mathématiques ou dans l’informatisation numérique, qui le conduisent à la précision et à l’exactitude. Les "histoires" que se racontent les gens dans la plupart des conversations (et que les cognitivistes -de moins en moins cons en vieillissant- ont tout de même repéré) ne signifient pour ces derniers que le signalement d'événements (vrais ou faux) : il ne leur vient pas à l'esprit (peut-être à force de ne pas être attentifs à eux-mêmes et à leurs enfants) que ces histoires sont d'abord des mises en scènes de personnages ("d'actants", comme disent horriblement les linguistes "in"), et non pas d'événements factuels. L’être parlant est pour eux une machine complexe qui communique des informations à une autre machine, même si celles-ci sont enfouies dans du bruit. Mais ils oublient en route deux choses : le langage est d’abord fait pour parler entre personnes, et pas principalement à propos des objets.        <br />
              <br />
       Or, entre personnes, il ne s’agit pas d’exactitude mais de vraisemblance dans la valeur des personnages. Il s'agit d’admiration ou d’amour, ou bien de haine et de mépris, de rage et de réconciliation, de domination ou d’obséquiosité et surtout, de tout cela tel que cela doit être joué pour que l'émotion soit prise en compte par les autres et par nous-mêmes. Les objets que nous mettons dans ces engagements servent de témoins, de cadeaux, de gages, de porte-voix, de cadres, et éventuellement d’armes. Et encore : même une arme (comme celle qu’Ulysse place, selon Homère, « contre sa cuisse épaisse ») sert pour souligner un statut, bien avant d’être utilisée à frapper. Les événements, les objets, n’ont pour nous aucune valeur en eux-mêmes, et -surtout quand nous nous lamentons d’être plongés corps et âmes dans une société de productivisme et de consumérisme-.Ils ne sont que des signes de l’attachement qui nous lie –éperdument- aux mœurs de l’époque : c’est pourquoi nous pouvons aussi les détruire, les révoquer, les haïr. Quant à l’exactitude et à la précision, elles semblent se dissoudre et s’éloigner toujours, à mesure que le langage les traque dans l’immensité ou dans le microcosme, ou encore dans la logique pure, jamais assez pure.        <br />
              <br />
       Nous ne connaissons pas d’avance l’avenir du langage et de la parole, car nous en déployons le potentiel –ambigu et créatif- au fur et à mesure de notre histoire d’êtres parlant-à-d’autres. Mais nous pouvons toujours nous retourner sur le chemin parcouru, et poser quelques conjectures.       <br />
              <br />
       Et justement, par exemple : qu’est-ce que parler, si on l’impute directement, non d’abord au sujet que cette activité se donne rétroactivement et imaginairement comme auteur dans chaque Vivant qui parle, mais au réel, à la nature elle-même à laquelle nous n’avons jamais cessé d’appartenir ?       <br />
              <br />
       Attention : le réel parlant n’est pas n’importe quoi –la vibration de l’univers ou le signal animal-. Ce n’est pas l’information contenue dans un photon. Ce n’est pas la fleur qui se déguise en insecte pour être fécondée, ni l’insecte qui se déguise en fleur pour se cacher. Ni même le système universel de signalisation de l’insecte qui pique, l’habillant de raies jaunes et noires alternées, opposition de couleurs impossible à ne pas voir pour des oisillons trop gourmands. Ni celui d’adorables grenouilles amazoniennes  (dites «de flèche ») dont la peau est d’une couleur verdâtre vraiment répugnante, et dont le seul contact est... mortel pour l’homme. Insectes ou batraciens semblent dire ainsi : « n’approche pas, je vais te faire très mal, ou pire». Mais bien sûr, ils ne disent rien. Ils ne soutiennent pas de discours en se mettant à la place de ceux supposés les tenir "bien".        <br />
       Certes, ce type de système ressemble à du symbolisme : il est parfaitement arbitraire, tout comme l’adoption des feux verts, rouges et oranges pour discipliner la conduite automobile dans le monde entier. Il est aussi contestable : lorsque trop d’insectes non dangereux se revêtent de la livrée noire et jaune, les oisillons tendent à dévorer n’importe quoi sans crainte d’être piqués. Ce qui affaiblit de période en période le « symbolisme » en question (comme lorsque en temps de guerre, les gens se mettent à ne plus respecter les feux). Ce n’est pas pour autant du « parler », sauf à admettre que la nature parle avec elle-même, dans une conversation de millions d’années...       <br />
              <br />
       Le « parlage » n’est pas non plus la danse des abeilles chère à Von Frisch, et qui est plutôt une transmission automatique de données, telle qu’elle peut avoir lieu à l’intérieur même d’un seul cerveau. Ce n’est pas encore le marquage réciproque de phéromones entre fourmis, qui donne l’impression de propager une information intéressante d’individu à individu (« Eh, Camarade, y a d’la bouffe sur une pierre à deux heures ! »), alors que son seul effet est d’activer une loi statistique de régulation des flux.        <br />
       Est-ce que le langage humain commence à se manifester avec le chant des femelles Gibbons appelant à une sorte d’émerveillement devant la vie, et dont le grand Aria convoque les « commentaires » des mâles ?  Je ne crois pas, bien que de tels dispositifs énigmatiques en préparent sans doute l’avènement, par l’usage de la vocalisation, bien sûr, mais aussi par le caractère étrange, non fonctionnel, presque artistique, de ces chorales supposées sauvages.       <br />
              <br />
       D’après Jacques Lacan, la culture prépare ses voies dans la nature animale depuis des temps immémoriaux, mais elle ne doit pas être cherchée dans l’adaptation parfaite. Bien au contraire, la trace de son avenir est à découvrir dans les failles de l’instinct, dans les interstices, les hésitations entre deux comportements automatiques. Ainsi du minuscule poisson nommé épinoche, dont le mâle, au moment des amours, doit choisir entre creuser un nid pour y couvrir sa femelle ou attaquer le mâle concurrent. Or, lorsque la concurrence se pointe sans justifier encore l’attaque, on voit monsieur Epinoche creuser des dizaines de trous qui ne serviront à rien, comme s’il avait un œil sur les rivaux, tout en les avertissant, et un autre sur sa fonction paternelle. Voilà la culture : une activité sociale en elle-même sans fonction explicite, une façon de faire comme si, un entre-deux « pour passer le temps », et qui trouvera peut-être à la longue sa portée pratique : celle du signal, par exemple. La culture, c’est déjà, dans toute la vie animale, cette part d’incertitude semi-oisive, semi-guerrière, qui permet le comportement non prescrit, l’aventure, l’invention... et la possibilité –simulée ou non- d’agression.       <br />
       Mais ce n’est pas encore du langage humain, qui est parole et langue.        <br />
              <br />
       Bon, mais alors, qu’est ce que le parlage, tel qu’il coïnciderait avec « le propre de l’homme »  (ou le « partage exclusif de l’homme » selon Ernst Haeckel »)? Tel même que le propre de l’homme pourrait finalement lui être –après toutes les mises en questions scientifiques possibles- littéralement ajusté ?       <br />
       Eh bien, en s’efforçant honnêtement de répondre à cette question –et en scrutant la masse disponible des travaux les plus sérieux sur le sujet-, je crois que l’on tombe de plus en plus souvent sur une réponse bizarre et dérangeante.        <br />
              <br />
       Cette réponse, ne tergiversons plus à la livrer au lecteur : le langage proprement humain s’appuie sur le seul symbolisme animal qui est à la fois nécessaire à l’espèce et impossible. Le langage humain, c’est –à la différence de la plupart des innovations performantes de l’évolution du vivant- une machine qui ne fonctionne jamais correctement, voire illusionne, trompe, et égare son utilisateur. Le langage et la folie sont pratiquement indissociables, car l’un comme l’autre surgissent de tenter sans succès de « dire » l’imaginaire du réel tel qu'il nous importe, ce qui les conduit à une course sans fin entre raison et vertige du « non-sens».       <br />
              <br />
       Contrairement à ce que nous suggère la lecture de la plupart des ouvrages d’anthropologie grand public, nous rassurant sans cesse de venir « après » la primitivité, et d’être ce que nous sommes –redressés, bien lavés et bien communicants-, l’humanité est plutôt une espèce de grands singes engagés, voire fourvoyés, dans une ligne d’évolution où elle est de plus en plus dépendante d’une activité symbolique parfaitement inadéquate, avec toutes les opportunités et tous les risques que cela comporte.         <br />
              <br />
       Le symbole, en effet, à la différence de ce que pensent encore les grands ingéniophiles naïfs qu’on nomme « cognitivistes » (qui n’ont pas lu Kant et pas grand-chose d'autre d'ailleurs), ne renvoie jamais directement à un objet extrait du monde, mais, en évoquant un objet imaginaire (en le « signifiant » par la vocalisation) en référence à un autre par le moyen d’une articulation signifiante, il déroute en cascade toute possibilité de joindre jamais perception et nomination. D’une part, parce que le réel ne se laisse jamais réduire à un signifiant quelconque, ni même à un ensemble de signifiants (les choses ne sont pas les mots, le territoire n’est pas la carte, les phonèmes d’une langue ne sont ni ceux d’une autre ni échantillons d’une totalité langagière potentielle, etc.) ; d’autre part parce que l’évocation imaginaire d’une réalité (ce que l’on « veut dire ») et qui peut être parfaitement réaliste dans un contexte d’action donnée, est toujours « trahie » par le référent imaginaire qu’elle choisit pour se soutenir et convaincre : comparaison n’est pas raison, vérité en deçà des Alpes.., etc.       <br />
       Il existe enfin une dernière cause, en partie liée et en partie distincte, « d’interdit » de collage du signifiant au signifié et du signifié au réel : elle tient à ce que, le langage désignant surtout des gens -en tant qu'identiques ou distincts de nous- et secondairement des choses, les premiers résistent farouchement à être traités comme des choses ! La résistance à la nomination n’a donc pas seulement pour motif le refus « naturel » de l’être qui récuse sa propre réduction –impossible- à un signifiant ou à une évocation imaginaire, mais aussi la volonté d’être reconnu à travers un signifiant qui ne produirait nul irrespect, nulle dépréciation ni  traitement comme objet.        <br />
              <br />
       L’homme s’appuie ainsi sur l’impossibilité –inhérente à la langue- de dire la vérité totale du monde et des êtres, ceci afin de pouvoir « dire » autre chose : son souci de rechercher, ou de créer un signifiant et un imaginaire qui, enfin, le reconnaîtrait. Ce qui est également impossible, mais le lance alors dans une quête sans fin.         <br />
              <br />
       Prenons, par exemple, ce qui arrive à l’enfant humain absolument obligé de rentrer dans le langage pour être reconnu et donc encore aimé par sa mère : il joue immédiatement un jeu spécifiquement humain qui consiste à « se mettre à la place » imaginaire du signifiant que la mère emploie pour le reconnaître , tel le signifiant « enfant », ou celui du prénom qui lui est attribué, ou même la série des signifiants qui le représentent sous des facettes différentes (voire le signifiant inconscient qui représente le désir d’enfant pour la mère).        <br />
       Dès lors, le jeu de l’enfant avec ses poupées ou personnages-jouets ne consiste pas seulement  -comme tout petit mammifère- à répéter une imitation pour apprendre, mais à « se » mettre en scène au travers de tous les personnages où s’incarne possiblement la reconnaissance de son « Autre ». Il se trouve que chacun de ces personnages possède en général un nom propre (Babar, Zozo etc.), un nom de genre (chat, éléphant, etc.) et un ou plusieurs attributs d’agent (il « court », il mange, il « fait » tel son, etc). De la sorte, l’enfant s’invite lui-même –encouragé par l’adulte dont il attend l’amour- à associer étroitement  un être singulier à un genre et à un acte. Se travaille à cette occasion la syntaxe, qui n’a pas besoin d’être innée, mais seulement d’être l’effet d’une constante culturelle universelle : la métaphorisation. Celle-ci paraît cachée sous l’usage des signifiants –des noms prononcés-, mais elle est bien là, pièce centrale du dispositif : l’enfant se compare lui-même et se situe à l’aune de tous ces personnages nommés –ou innommés- et actifs qui « le »  représentent en fait, dans le monde idéal de sa reconnaissance espérée.         <br />
              <br />
       Très vite, d’ailleurs, l’enfant compare les personnages entre eux, les associe dans de petites saynètes où ils jouent des rôles, souvent réversibles et plastiques. Le rapport entre ces petites fictions et la réalité de la vie de l’enfant est essentiellement celui-ci : il sait que s’il ne rentre pas dans une fiction «de ce type », il ne sera jamais reconnu « comme lui-même », au risque notamment de l’autisme (ou d’un autisme induit psychologiquement).        <br />
              <br />
       Pourtant, précisément parce que ce «soi-même » doit faire sa place vitale spécifique, l’enfant ne cédera pas à ce  chantage aux signifiants « légaux » et aux imaginaires licites sans résister : d’où proviendra la trajectoire qu’il opérera dans la vie sociale –entre acceptation et résistance- sur la base de ces premiers et puissants engagements. C’est en gros ce qu’on appelle « la découverte freudienne ».       <br />
              <br />
       Mais, demandera-t-on, si la quête d’un « soi » qui échappe aux injonctions de placement de l’ordre symbolico-imaginaire est elle-même un effet de l’entrée en langage, si elle ne manifeste son urgence qu’en réparation d’un forçage des êtres dans la langue, d’où vient cette ardente obligation langagière, telle qu’elle s’exerce d’emblée comme une loi inflexible à l’égard des plus fragiles d’entre-nous ?       <br />
       Elle provient plausiblement du fait – anthropologique - que sans cette transposition sur la scène où des signifiants peuvent  entrer en « rapport », c’est-à-dire dans des relations relativement disciplinées et prévisibles, nous ne saurions construire des organisations et des sociétés qui nous protègent contre l’ennemi, contre le comportement nuisible, ou contre l’adversité. Le langage est donc à la fois inadéquat en général et plus ou moins efficace dans ses mobilisations contextuelles .        <br />
              <br />
       Notons que ce double caractère – dont nous avons évoqué à propos de l’enfant les effets complexes et les résistances qu’il entraîne -, a également des incidences parallèles sur le collectif : celui-ci, tout comme l’individu, se heurte aux incidences contradictoires du langage. Ce dernier « constitue » le collectif dans l’ordre imaginaire et symbolique, lui donnant une consistance inattendue (l’union fait la force), mais celle-ci peut s’avérer - hors des circonstances de nécessaire mobilisation - comme inadaptée, fausse, contestable, voire dangereuse car menaçant des libertés ou des autonomies nécessaires en d’autres circonstances.       <br />
       Ainsi, lorsque, pour exprimer la « vérité » protectrice de ma communauté (vérité qui n’est jamais factuelle mais plutôt projetée), je la nomme d’un vocable qui rappelle la mère (Oumma en arabe par exemple, Heimat en Allemand, etc.), je me condamne immédiatement à aliéner cette communauté –réelle ou potentielle- à la maternité, et donc à susciter des controverses : n’est-elle pas plutôt une patrie ? Une démocratie, fût-elle surnommée « Marianne » est-elle comparable à une mère ? etc.. Mais du même coup, j’aliène l’idée de mère (elle-même jamais immédiate mais tout aussi idéelle et imaginaire) à la notion de communauté, ce qui entraîne également des questions, notamment pour une mère « réelle » : suis-je à mes enfants ce qu’une patrie est aux citoyens ? Et par extension : mes enfants m’appartiennent-ils ou sont-ils d’abord « enfants de la patrie » ? etc. Bref, dès que je lie deux « choses » supposées  être découpées dans le monde par un symbole –même formalisé au mieux-, je déstabilise par contamination ces deux choses. Je les mets réciproquement en question au moment même où je les nomme, et ceci sans préjuger des déformations ou des attractions entraînées sur le sens par l’équivocité du signifiant (de l’outil symbolique usité pour relier « métaphoriquement » un sujet et un prédicat)  .       <br />
              <br />
       Ne croyons pas que ces questionnements sont tendanciellement supprimés par la réalisation du rêve de « l’information » réduite au numérique. Les informaticiens chevronnés finissent par sortir du fantasme d’adéquation du réel et du symbole formel, pour autant que ce dernier, en fixant des objets virtuels pré-définis, ne cesse de générer de l’écart avec le réel.        <br />
              <br />
       Loin d’être réduite par la rétroaction chère à Norbert Wiener , cet amoureux fou d’un idéal de langage parfait, l’entropie augmente à chaque nouvel enfermement du réel dans un système trop formel. Le foisonnement de complications associé au développement des logiciels (devenant tous des « usines à gaz » se chargeant de « bogues ») n’est qu’un cas particulier de la vérité du symbolisme humain : il déchaîne les ambiguïtés, multiplie les « contextes », réouvre par sa propre existence cette réalité qu’il prétendait cerner.        <br />
              <br />
       Comme en témoigne la course entre modélisation et complexité (aussi bien en biologie qu’en climatologie), la « réalité naturelle » déjoue les tentatives d’encadrement abstrait. L’enthousiasme sur la capacité des simulations numériques à saisir le réel en le découpant en tranches de plus en plus fines aboutit éventuellement à des erreurs d’autant plus massives, voire à des orientations politiques d’autant plus délirantes que la toute-puissance du modèle leur sert de référence « scientifique ». Les changements de paradigmes deviennent alors inévitables et fort coûteux.       <br />
              <br />
       Le « réel » de la politique et des changements de conventions résiste de façon encore plus imprévisible (par exemple aux sondages), sans freiner pour autant l’énergie consacrée par les meilleurs chercheurs à tenter de modéliser le comportement humain. Il vient néanmoins toujours un moment –plus ou moins douloureux- où s’effondre le mirage étayé par le symbole, et où la formule, le mot qui tente de fermer le monde, devient l’un des moyens par lequel (heureusement) ce dernier lui échappe ! Alors, on est contraints d’en revenir à l’échange en chair et en os, auquel on avait tant voulu se soustraire au nom du progrès technique.       <br />
              <br />
              <br />
       Pour résumer : lorsque commence à parler le Réel dans sa forme vivante évoluée sur la planète Terre, il entre dans une phase étrange d’instabilité autoalimentée, car non seulement les mots ne le reflètent jamais lui-même tel qu’il est –proprement innommable-, mais encore ils le déforment comme un théâtre transpose les événements en réalité "sans signification";  ils produisent, par leur propre ambiguïté, une augmentation de ses aspects énigmatiques, voire contestables et problématiques (comme le souligne le philosophe Michel Meyer). Les mots –qui toujours soulèvent autant de questions qu’ils n’y répondent- enveloppent et creusent le monde, et l’animal-qui-parle semble fébrilement s’enfoncer avec eux dans un gouffre en forme de point d’interrogation. Cela d’autant plus qu’on aura cru pouvoir, pour ordonner et maîtriser la réalité, s’appuyer sur le côté le plus « solide » de la parole : le symbole mathématique, et dans les mathématiques, sur sa région la plus « ferme », celle de l’axiomatique et de sa mécanisation gödelienne. Car ici, au lieu même où les esprits les plus forts ont enfin cru se débarrasser des personnages, ce qui est joué, c'est la domination absolue du maître sur l'esclave : non seulement ce dernier doit servir contre son gré, mais en plus, comme le montre Planton, il obéit de son plein gré aux lois de l'arithmétique et de la géométrie !       <br />
              <br />
       Cette vérité –incongrue, paradoxale- du langage humain est inconfortable à accepter, et la majorité des auteurs qui s’y intéressent travaillent en fait à la nier et à la refouler avec ferveur. En gros, les discours savant sur le langage se divisent en deux clans : ceux (très majoritaires en sociétés « modernes ») qui soutiennent que le langage (réduit au symbolique) est un outillage de communication, toujours plus exact dans la transmission d’informations, et ceux (plus traditionnalistes) qui croient au fond que l’essence du monde étant ineffable, les choses sérieuses commencent… quand on se tait.       <br />
              <br />
       Il nous faut donc rendre compte du même élan théorique du fait que le langage soit –par essence- extraordinairement inadéquat, inconsistant et immaîtrisable, et du fait qu’il soit aussi incroyablement efficace, créateur et innovant, le résultat de cette hybridation de traits essentiels étant la non-garantie absolue de l’avenir, ceci garantissant en revanche absolument notre propre existence de sujets de la parole, comme sources indicibles et donc non maîtrisables –non gérables- de celle-ci.        <br />
              <br />
       Or, pour expliquer l’entrée de l’espèce humaine dans une telle « folie », absolument aucune cause pratico-pratique (le langage comme nomination d’outils), ou culturelle (la parole comme vœu entre chasseurs...) ne peut suffire. Nous ne sommes entrés, ou tombés « en langue » que parce que nous y avons été forcés par une contrainte vitale, immédiate et constante à nous définir nous-mêmes comme totalités singulières et universelles.        <br />
              <br />
       Il est alors nécessaire d'aujoter à ce postulat général, une hypothèse historique, qui n’a évidemment pas prétention à la vérité factuelle démontrable, mais qui se maintient aussi hors d’une trop facile « mythologisation des origines », et exige –pour l’effet heuristique- de dialoguer avec d’autres hypothèses lancées souvent témérairement par les préhistoriens, voire les linguistes patentés : nous affirmerons en effet que la contrainte circonstancielle qui oblige les primates à l’entrée en langue, ne trouve son impulsion décisive que dans la guerre, rendant seule assez urgente l’identification d’un soi collectif débordant largement la petite unité de lien biologique et affectif (dénotée par la parenté utérine).        <br />
              <br />
       Une fois entrés dans l’activité métaphorique –permettant l’attribution de capacités de solidarité organisée à des ensembles plus vastes et plus abstraits-, nous en avons exploité toutes les ressources créatives (en imaginant les objets absents mais possibles), mais nous n’avons pu en distraire les aspects problématiques ou proprement pathologiques. Nous sommes devenus des animaux souffrants… de l’équivoque tout comme du caractère « injonctif » de la parole. Nous avons inventé l’angoisse permanente, et la conversation historique comme moyen de la pallier quelque peu.       <br />
              <br />
       Cette position n’est pas pessimiste. Au contraire, nous devrions l’être si nous croyions, selon l’optique incroyablement bornée d’un nouveau cléricalisme cognitiviste, que le langage humain n’est qu’un langage robotique encore imparfait. Car alors, cela voudrait dire que nous sommes à la veille de nous zombifier, de nous figer dans un dispositif mécanique et policier réellement autophagique.        <br />
              <br />
       Nous pouvons admettre que « l’avalanche de pensée » (comme le dit le penseur allemand Peter Sloterdijk) que produit la parole dans le monde est une catastrophe, un désastre et une précipitation vers le suicide collectif de l’espèce, ne serait-ce que parce que ce suicide peut sembler la seule issue pour produire l’impossible énoncé du monde. Le mot de la Fin. Mais, heureusement, nous pouvons aussi entretenir l’espoir qu’au cours de la dérive où les mots nous entraînent fatalement, quelque inflexion salvatrice se produise, quelque nouvelle spirale de sens et de non-sens structure notre mouvement, et le réconcilie avec la condition, la raison même de notre existence parlante : vivre, et continuer à vivre.        <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>2. Mais pourquoi donc entrer en langage quand on peut tout faire sans parler  ?</b></div>
     <div>
      La question, notons-le, n’a jamais été posée ainsi par les penseurs du langage  -sauf peut-être Rousseau, ou quelque génial psychotique-, tant est puissante l’évidence de la pure positivité de ce langage, de son apport extraordinaire comme « progrès » instrumental.        <br />
       Une telle question peut même sembler incongrue, mais quand on entretient quelque familiarité avec l’étourdissant univers social et politique des primates non parlants, -dans lequel il ne se passe pas une seconde sans intentions, anticipations, conflits, intrigues, pactes, médiations, agressions, réparations, intimidations, obséquiosités, marques d’amitié ou de fidélité…etc.-, elle devient extraordinairement concrète.        <br />
       Il est en effet possible de réaliser tellement de configurations et de jeux socio-politiques sans la parole, qu’on se demande bien comment cette dernière va pouvoir s’immiscer dans les affaires desdits primates. Il a fallu une sacré bonne raison pour qu’ils s’y mettent, et la seule taille des cailloux en forme de hachoirs n’a certainement pas été suffisante.  A la grande honte de générations de paléontologues, il s’avoue désormais à mots couverts que des collections entières de bifaces harmonieusement taillés l’auraient été... par des singes, et de ce fait plausiblement aussi muets que nos actuels cousins.  D’ailleurs, nous l’avons vu, les grands singes actuels utilisent une foule d’instruments directs et indirects, et se transmettent des savoirs quasi-artisanaux (lancer des bâtons, saler les carottes, piper des fourmis, concasser des noix entre deux pierres, etc..) sans aucun besoin d’un langage quelconque !       <br />
       Que l’évolution ait retenu le langage humain, si auto-déstabilisateur, tient d’un miracle toujours en passe de se transformer en désastre. Qu’il fonctionne encore aujourd’hui tient à sa propagation massive et à sa course en avant, plus qu’à sa survivabilité comme telle. Et nous ne connaissons pas le fin mot de l’histoire, bien que certains prédisent déjà la terminaison de celle-ci, écrasée par un pouvoir démesuré du symbolique sur la vie.       <br />
       Il est, au fond, très peu vraisemblable que nous, singes d’abord non-parlants, soyons entrés dans la sphère langagière sans y avoir été forcés, étant donné le caractère aventureux, équivoque, déstabilisant, fou, passionnel, voire fatal de la métaphore symbolisée (ce que Rousseau appelait « le trope », la figuration).        <br />
       Et quand nous disons « forcés », il ne s’agit pas d’une simple adaptation ad hoc à un souci pratique (comme celui de traverser la mer, ou de chasser plus efficacement ). Il faut plutôt entendre par là une nécessité vitale, sans alternative, poussant inéluctablement à l’opération imaginaire (évocation d’objets comme possibles) à partir de laquelle le langage symbolique se construit.       <br />
       Or donc, reformulons notre étonnement sur l’entrée en langue :  quelle a été la force de contrainte assez puissante pour nous pousser vers la sélection et l’adoption durable de cette folie ? Pour nous y attacher comme à notre plus grand objet d’amour ?       <br />
       J’examinerai successivement trois possibilités logiques, dont je ne retiendrai finalement que la dernière.       <br />
       Ces possibilités sont les suivantes :        <br />
       Soit, nous avons été amenés à parler, à la suite d’un ensemble de mutations assez rapides de l’espèce, ayant considérablement et brutalement accru nos compétences communicationnelles (expressives, logiques, etc.) et faisant apparaître le symbolisme comme une trouvaille nécessaire  à ce point du parcours.       <br />
       Soit, il existe des lois spécifiques de passage graduel entre communication animale et langage symbolique. Elles s’imposent progressivement, sans être prévisibles dans leurs conséquences dès l’origine (un peu comme les lois platoniciennes de « dégradation » des Idées fondamentales). De sorte que nous nous sommes trouvés « coincés » dans un couloir d’évolution, peut-être évitable au début, puis dévoilant progressivement ses aspects négatifs ou contre-adaptatifs.       <br />
       Soit, enfin, les groupes qui ne parlaient pas ne pouvaient pas soutenir les combats nécessaires à la survie collective et privée : nous nous sommes mis à parler, non pour communiquer mais pour « saisir » chaque membre dans une solidarité effective. Sans l’hallucination communautaire que nous avons ainsi produite et reproduite dans l’appel verbal, nous serions morts, liquidés par la compétition sociale et interspécifique.       <br />
              <br />
       Certes, on peut imaginer une multitude d’autres possibilités liant le langage verbal à des ensembles complexes et rétroactifs de situations, d’activités et de mutations progressives, telle qu’elles ont « anthropisé » l’espèce qui nous est ancestrale. Non seulement ces possibles doivent être envisagés avec le plus grand sérieux dans toute théorie des commencements de l’Homme, mais c’est seulement en prenant en compte leurs articulations que l’on peut obtenir un tableau non naïf et réaliste de la question.       <br />
       Or justement, il ne s’agit pas ici des origines en général, mais d’un fait très particulier : l’adoption du mode symbolique, c’est-à-dire d’une désignation de soi, des autres et du monde, par « soustraction », par « enlèvement » du réel, et sa réinvention dans un univers imaginaire et surtout fictionnel soutenu –voire constitué- par les structures langagières (selon la thèse fameuse de Sapir). Si l’on se contente de considérer ce fait spécial, -ce qui n’est légitime qu’en admettant cette qualité comme tout-à-fait non déductible des adaptations préalables les plus sophistiquées, telles les formes affutées d’intelligence sociale liées à la chasse -, alors on est bien obligé de considérer seulement les trois propositions sur l’origine : la mutation, la gradation, la contrainte spécifique.       <br />
              <br />
               <br />
       <b>B. Le langage, comme acquisition par mutation</b>       <br />
              <br />
       Commençons par la première hypothèse : celle d’une brutale émergence du « propre de l’homme » par le biais de mystérieuses mutations.         <br />
       Elle est évidemment l’une des résurgences du refus de l’évolution naturelle (tel que Patrick Tort en étudie les innombrables variantes) et dont on peut dire qu’il réactualise en permanence (et pas seulement chez les Fondamentalistes américains) notre vexation de « descendre du singe ». Il est clair en effet que nous cherchons coûte que coûte un « départ » spécifiquement humain, pour nous conforter dans l’idée –illusoire mais rassurante- que nous sommes responsables de notre propre origine, que nous avons assisté à notre propre naissance, et que, s’il faut avoir été singes, que ce soit au moins en descendant … de nous-mêmes.        <br />
       Je ne considérerai pas ici le fait que l’hypothèse de la mutation (ou de la série de mutations) vers la capacité à parler ne fait que déplacer la question de sa propre nécessité. Admettons qu’il ait réellement pu exister dans la nature « naturante » des primates non-parlants des conditions écologiques durables qui aient pu –vers moins 800 000 ans, selon certaines recherches sur les indices de production symbolisée- nous pousser à préciser et moduler nos cris, et à les systématiser, ceci coïncidant avec d’opportuns changements génétiques. Encore faudrait-il que ce glissement ait été –sinon facilité ou encouragé- mais seulement autorisé par le mécanisme évolutionniste en tant que tel.       <br />
       Or, nous allons le voir, cette possibilité est absurde.        <br />
       Pour le reconnaître, recourons à la plus cohérente des théories de la « mutation langagière » de l’espèce humaine, celle que l’on nommera la théorie de l’enfant parleur (ou théorie néoténique du langage) .       <br />
              <br />
       Le mythe étrange de l’enfant inventeur du langage       <br />
              <br />
       De quoi s’agit-il ? En gros, de ceci : se soutenant de connaissances assez allusives sur l’évolution, certains intellectuels ont réussi à faire entrer dans le circuit des mythes culturels importants l’idée que certaines espèces se sont mises à transmettre des caractères « immatures », et notamment ceux de l’ambivalence et de l’ouverture incertaine associés par eux à la notion d’enfance. L’exemple désormais classique de ce phénomène improbable serait celui de l’axolotl, un batracien cavernicole, nu et aveugle, indéfiniment voué à la vie infantile, par une régression génétique l’obligeant à se reproduire comme larve.       <br />
       Après la création de ce mythe par des zoologues allemands, on retrouve ainsi dès 1985 une expression très explicite de ce fantasme chez Giorgio Agamben, dans un texte en apparence purement littéraire  (qui sera ensuite repris par plusieurs auteurs, dont Dany-Robert Dufour). Il vaut la peine d’en citer largement les passages pertinents sur le sujet :        <br />
       « Cet infantilisme obstiné (pédomorphose ou néoténie) –a fourni les clés pour comprendre autrement l’évolution humaine. L’évolution de l’homme ne se serait pas faite à partir d’individus adultes, mais à partir des petits d’un primate qui, comme l’axolotl, aurait acquis prématurément la capacité de se reproduire. Ce qui expliquerait ces particularités morphologiques de l’homme qui, de la position du trou occipital à la forme du pavillon de l’oreille, de la peau glabre à la structure des mains et des pieds, ne correspondent pas à celles des anthropoïdes adultes, mais à celles de leurs fœtus. Autant de caractères transitoires chez les primates, mais qui en devenant définitifs chez l’homme, ont en quelque sorte réalisé, en chair et en os, le type de l’éternel enfant. Et surtout, cette hypothèse permet d’envisager de façon nouvelle le langage et toute cette sphère de la tradition exosomatique qui, bien d’avantage que n’importe quelle empreinte génétique, caractérise l’homo sapiens, et que la science jusqu’alors semble radicalement incapable de comprendre.        <br />
       (..) L’enfant néoténique se trouverait (..) dans la condition de pouvoir faire attention précisément à ce qui n’est pas écrit, à des possibilités somatiques arbitraires et non codifiées : dans son infantile toute-puissance, il serait saisi de stupeur et jeté hors de soi, non pas comme les autres êtres vivants, pour une aventure et un milieu spécifiques, mais pour la première fois dans un monde : il serait vraiment à l’écoute de l’être. Et sa voix étant encore libre de toute prescription génétique, n’ayant absolument rien à dire ni à exprimer, unique animal de son genre, il pourrait comme Adam nommer les choses dans sa langue. Dans le nom, l’homme est lié à l’enfance, ancré pour toujours à une ouverture qui transcende tout destin particulier et toute vocation génétique. »       <br />
       « L’homme doit donc transmettre sa propre non-latence, sa distraction, sa non-mémoire, afin de transmettre seulement le langage. (…)Un adulte ne peut apprendre à parler : ce sont des enfants, qui ont accédé pour la première fois au langage, et malgré les quarante millénaires de l’espèce homo sapiens,  ce qui constitue précisément la plus humaine de ses caractéristiques –l’apprentissage du langage- est resté étroitement lié à une condition infantile et à une extériorité : qui croit à un destin spécifique ne peut pas vraiment parler) La culture et la spiritualité authentiques sont celles qui n’oublient pas cette originelle vocation infantile du langage humain, alors que c’est le propre d’une culture dégradée que de chercher à imiter le germen naturel pour transmettre des valeurs immortelles et codifiées grâce auxquelles la non-latence néoténique se referme en une tradition spécifique. Si quelque chose, en fait, distingue la tradition humaine du germen, c’est bien le fait qu’elle veuille sauver non seulement ce qui peut l’être (les caractères essentiels de l’espèce), mais aussi ce qui ne peut l’être en aucun cas, et même ce qui est toujours déjà perdu ».       <br />
       Osons freiner quelque peu l’enthousiasme d’Agamben et des partisans de la thèse de la « néoténie », en rappelant que l’humanité s’inscrit d’abord dans la tendance exactement inverse à se reproduire de plus en plus tard dans l’existence, et à participer, de ce fait, à un allongement « évolutionniste » de la vie des membres de notre espèce. De fait, nous semblons avoir gagné vingt à trente ans de vie supplémentaire par rapport aux chimpanzés (qui atteignent déjà le demi-siècle), cette longévité additionnelle étant liée à l’allongement de la période de fécondité chez les femmes, ainsi qu’à leur fécondation de plus en plus tardive. Cette dernière favorise, génération après génération, la dissolution progressive des caractères pathogènes et mortels après la période féconde, des groupes de gènes demeurant favorables avant l’extinction de cette période.  Autrement dit, nous, primates, tendons, sur des millions d’années certes, à rester –non pas enfants- mais plus jeunes et féconds plus longtemps.        <br />
       Cette capacité à rester nubiles jusqu’à des âges avancés (qui se retrouve aussi dans la durée de l’allaitement –cinq ans pour les bébés chimpanzés !-), ne signifie absolument pas que nous transmettons des caractères infantiles : au contraire, ce sont plutôt des caractères de maturité qui tendent à devenir plus « durables » et survivables. Il en découle par exemple, que des femelles âgées (comme chez les éléphants) trouvent des fonctions génétiquement intégrées de mémoire, voire de « maternité symbolique » pour un groupe assez vaste de descendants.       <br />
       Quant aux traits proprements néoténiques (trou occipital, forme des mains et des pieds, pavillon de l’oreille, peau glabre) cités par Agamben, ils révèlent une méconnaissance des traits évolutionnaires. Par exemple, le trou occipital –qui disparaît à une dizaine de mois- permet la contraction des os du crâne lors de l’accouchement : il n’est qu’un effet, et certainement pas une cause, de l’augmentation de la taille du cerveau chez les primates humanoïdes. Certes, le cerveau demeure plus important proportionnellement au corps que chez d’autres espèces mais cette proportion diminue très considérablement chez l’adulte, par rapport à l’enfant humain effectivement plus « enfant » sous cet aspect que la totalité des autres mammifères : en ce sens, chez homo sapiens, la néoténie ne concerne que… l’enfant !       <br />
       Admettons qu’il y ait corrélation entre l’augmentation de la taille du cerveau, le développement des « aires » liées au langage, et la performance langagière humaine : c’est à l’évidence cette corrélation qui joue directement pour expliquer la poussée vers l’inachèvement cérébral prolongé et non l’inverse. Ce qui sélectionne des groupes où les bébés naissent de moins en moins matures, et sont donc de plus en plus fragiles, en vulnérabilisant aussi leur entourage protecteur, n’est pas cette fragilité, mais au contraire la force apportée par l’échange symbolique. Cet avantage évolutionnaire est tellement important, décisif, que le fait qu’il entraîne l’augmentation rapide de la taille du cerveau et son corollaire, la naissance en état de « déréliction » neurologique et musculaire (pour permettre le passage de la tête à la naissance), n’a pas réussi à en ralentir la dynamique. L’enfant, dans cette poussée de l’espèce, est donc une sorte de victime du progrès des adultes, et non l’inverse.       <br />
       Quant à la peau glabre, elle est vraisemblablement l’effet de deux tendances impliquant une grande maturation de l’espèce : l’adaptation à des climats très variés impliquant de se détacher d’une régulation thermique par la seule pilosité, et le port de vêtements  ajustés (impliquant une technologie difficile sans langage) qui déclasse encore l’avantage adaptatif d’une fourrure abondante.       <br />
       Pour ce qui est de la spécialisation en bipédie chronique (et non pas sporadique comme chez les autres primates), elle n’est en rien une régression infantile (l’enfant humain ne marche pas plus que le nourrisson singe), mais exactement au contraire, le signe d’un forçage à la marche en station debout, totalement éloignée des postures d’accrochage ou de nichage des petits au creux du corps maternel. A noter que ce redressement est très ancien, puisque « Lucy » vit déjà parfaitement debout, plus de deux millions d’années avant l’humanité actuelle.       <br />
       Bref, ce qui frappe tout éthologue et zoologue impartial observant l’espèce humaine, c’est, non pas son « infantilisme », et encore moins sa « toute-puissance infantile » mais au contraire l’extraordinaire distance qui se manifeste, du vivant même de chaque individu, entre l’enfant et l’adulte. Un enfant humain né embryonnaire, replié, de taille réduite, dépendant pour le moindre de ses déplacements et pour atteindre des objets, se retrouve face à un être droit et debout, de haute taille, indépendant, immensément distant par l’activité sociale et cérébrale. L’adulte humain est ainsi infiniment plus dissemblable de son propre bébé, que l’adulte primate de son enfant, souvent « adulte en miniature ».        <br />
       On peut donc considérer comme une sorte de délire l’idée d’après laquelle ce serait l’enfant en l’homme qui aurait inventé le langage. Il semble bien plus raisonnable de penser que c’est au contraire l’adulte qui, devant faire face à des conditions sociales et interethniques toujours plus complexes, a dû fabriquer un certaine propension mutuelle à « se parler », quitte à l’associer à un mode de transmission symbolique, et s’y engager.        <br />
       Cela dit, il reste vrai (comme le souligne cette fois à juste titre Agamben) que l’enfant humain a sans doute dû, à mesure que le langage prenait corps et mémoire dans la société des primates parlants, en subir de plein fouet les difficultés d’apprentissage. Et il n’est pas interdit de penser que pour ledit enfant, recevoir le langage avec le lait maternel et avec la parole qui l’enveloppe d’abord sans rien « dire » comme être de plus en plus dépendant –par rapport aux autres bébé primates- a constitué une épreuve redoutable, et peut-être même un traumatisme. La manière dont l’enfant résout en lui-même la question d’entrer toujours davantage en parole selon les règles instituées par les adultes avant lui est sans doute décisive pour expliquer la façon dont, une fois adulte, il utilisera le langage et maniera l’échange symbolique avec autrui.        <br />
       Si, au vu des connaissances sur les grands singes, il est présomptueux d’affirmer que les problèmes psychologiques sont réservés aux humains (fort vaste étant le corpus d’observations prouvant le contraire), on peut néanmoins avancer que le domaine psychologique se trouve « aggravé », « pathologisé » chez l’humain, précisément parce que l’enfant est sans doute plus vulnérable que l’adulte face aux paradoxes inhérents au langage. Il peut en fait se trouver littéralement « stupéfait » devant la tâche immédiate qui lui est imposée de ne voir le monde qu’au travers de la métaphore et de son appareil instrumental de sons codifiés, et se sentir « perdu » dans les contradictions et les inconsistances du langage, et cela quant à sa propre existence comme être représenté et nommé par les autres.       <br />
       Si l’enfant n’est donc pas l’inventeur du langage, et encore moins celui de l’aventure culturelle sans frontières dans le monde, il est certainement pour quelque chose dans la construction de l’étrange mécanisme qui, à partir de l’apprentissage du langage, fait retour sur chaque sujet parlant, et le rend étranger à lui-même, le transforme en « résistant » à la fois au langage lui-même, et à son absence, puisque c’est désormais seulement en lui qu’il trouve le moyen même de cette résistance « au nom » d’un sujet libre de toute injonction venant d’autrui via la langue.        <br />
              <br />
       On peut affirmer sans grand risque de se tromper que le langage, créé par l’adulte pour faire face à des problèmes de solidarité et d’identité sociales, ne peut échapper à une résonance aliénante, inquiète et étonnée, amplificatrice et déformante, du seul fait qu’il doit passer, pour être transmis aux générations suivantes, par une subjectivité enfantine fragile et vulnérable.        <br />
       Que ce trait infantile et certainement « créateur » du rapport au langage caractérise l’humanité comme telle ne doit pourtant pas nous autoriser à croire que l’enfant est le père de l’homme. Ce qui serait une façon d’affirmer outrancièrement que notre humanité s’ouvre, en tant que proprement infantile, comme une destinée d’illimitation, où tout est possible. En réalité, le monde de l’adulte s’oppose bien, encore davantage dans notre espèce que chez les autres primates, aux prétentions et aux peurs de l’enfant, lesquelles s’expriment toujours déjà « dans » ou « au bord » du langage, et jamais absolument ailleurs, même dans les cas de folie ou d’autisme manifestes. C’est bien le monde de l’adulte, et de ses échanges politiques plus ou moins durs, qui limite les aspirations de l’enfant à la possession de sa propre mère, mais c’est aussi ce monde de l’adulte qui s’impose à tous comme référence totalisante où chacun doit prendre place.        <br />
       Enfin, la propriété paradoxale du langage de nous aliéner constamment dans l’imaginaire et le symbolique exerce ses effets sur chacun, à tout âge et jusqu’à la mort. Et rien ne dit, au fond, que l’adulte ou le vieillard ne subissent pas cette loi de manière moins souffrante que l’enfant. Tout au plus peut-on supposer qu’ils peuvent construire des filtres culturels plus efficaces contre cette souffrance proprement anthropologique que les petits nouveaux-venus.       <br />
              <br />
       Pour conclure temporairement sur cette question : rien ne « contraint » l’enfant à parler « pour dire » si ce n’est l’adulte, et si la forme finale du « parlage » est certainement influencée par l’angoisse infantile d’entrer dans le symbolisme pour exister, elle n’en est sûrement pas structurée dans son essence. En revanche, le passage obligatoire du langage par l’apprentissage infantile précoce dans la voix et dans la parole laisse un écho, une trace, une empreinte spéciale, dont il ne faudra jamais sous-estimer l’importance ni les effets en retour, explicites ou cachés (ceux-là même que la psychanalyse a commencé à explorer depuis Freud).Et l'on peut être d'accord avec la position d'Adoph Portmann, désormais classique d après avoir été si controversée de son vivant,  selon laquelle la dépendance passive du petit d'homme (qu'on peut étendre au petit de certains primates) l'oblige à s'ouvrir aux relations culturelles et sociales dans lesquelles son système nerveux finira de se construire (pendant au moins un an et demi après sa naissance). Mais cette propension des primates à vivre une vie sociale intense, si elle constitue un terrain éminemment favorable à l'invention du langage, n'implique en rien que l'enfant devienne préposé à produire les caractéristiques de la culture.        <br />
              <br />
       L’hypothèse de l’enfant-mutant est la plus radicale dans la famille des hypothèses de la mutation d’ensemble, et nous avons vu combien est contestable la croyance quasi-mystique dans l’émergence du langage comme effet de sa toute-puissance. Mais on pourrait contester aussi bien d’autres variantes : animal debout, brusquement inspiré, frappé par l’intuition de la métaphore comme par la foudre, etc.  Elles ont toutes en commun le refus de considérer le lieu précis de la rupture langagière (dans la culture elle-même) pour mieux revenir à une émergence miraculeuse de l’humain, ou une variante de son auto-engendrement.       <br />
              <br />
               <br />
       <b>C. Le langage, adaptation des organes de la verbalisation.</b>       <br />
              <br />
              <br />
       Passons maintenant à la seconde théorie de la contrainte à parler : celle selon laquelle nous nous serions progressivement et physiologiquement engagés dans la voie du langage, découvrant trop tard ses spécificités malicieuses, voire maléfiques, et désormais aux prises avec elles, sans pouvoir nous en débarrasser. C’est, notons-le, la réponse la plus banalisée, et dont le plus grand nombre de variantes surgissent régulièrement avec la découverte de tel ou tel gène, ou la mise à jour de tel petit bout de mandibule d’un prétendant au chaînon manquant. A chaque fois, des scientifiques  avertis nous expliquent qu’ils tiennent enfin la preuve de l’entrée irrémédiable d’Homo sapiens dans l’articulation langagière .        <br />
       Ainsi, a-t-on soutenu longtemps dans les milieux les plus autorisés que nos ancêtres avaient développé (peut-être grâce à une série de mutations génétiques -encore elles !) un larynx en position basse permettant de prononcer distinctement les  « i », les « a » et les « ou », sons autorisant les contrastes vocaliques les plus forts.  Dernière trace de l’état de son ancêtre non-parlant, le bébé humain (encore-lui !) ne pourrait d’ailleurs énoncer qu’un babil indistinct avant que ne se produise la descente de l’organe vocal en position adéquate. Quant à lui, l’homme de Néandertal, malgré son cerveau plus gros que Sapiens-Sapiens, se serait éteint en silence il y a trente mille ans, faute d’un pharynx assez large pour vocaliser allègrement. Au contraire, Homo sapiens aurait miraculeusement subi un changement dans la chaîne de gènes FOXP2 qui lui aurait permis de plisser le visage et de remuer la bouche pour pouvoir demander quelque chose à son voisin, sans lui taper immédiatement dessus.       <br />
       Malheureusement pour ces théories anatomo-génétiques du déclenchement de la capacité de parole, il existe des expériences qui les contredisent formellement. Ainsi (en opposition à la fameuse et incontournable thèse de Lieberman et Crelin sur le pharynx parleur), se multiplient les découvertes indiquant que « l’équipement » des Néandertaliens (vieux de 300 000 ans) était suffisant pour parler : leur canal hypoglossal permettait de faire passer un large nerf susceptible de remuer la langue en tous sens  … afin de proférer les injures les plus vives  ?       <br />
       Et puis ce coup fatal : des chercheurs de l’Institut de la Communication Parlée, de Grenoble, ont récemment montré, à partir de simulations articulatoires et acoustiques, que « la conformation du conduit vocal n’a que peu d’influence sur la réalisation des contrastes vocaliques maximaux « i », « a », et « ou », les mouvements de la langue et des lèvres permettant de compenser les différences anatomiques entre conduits vocaux. (…) Autrement dit, il n’y a aucune raison de considérer que l’augmentation de la taille du pharynx a constitué une préadaptation nécessaire au cours de l’évolution vers l’émergence de la parole »  . Résultat : celle-ci a pu remonter d’un coup de deux millions d’années ! Et pan sur le bec.        <br />
       Mais il est difficile de faire renoncer des Savants mordus par le virus de la preuve empirique à des élucubrations sur les origines . Tel l’anthropologue Ralf Holloway qui croit voir chez Homo Habilis un embryon de circonvolution de Broca, (« aire de la production du langage »), ou le psychologue Merlin Donald qui, se pensant lui-même australopithèque, imagine un langage par signes mimétiques singeant le lion ou la gazelle, tandis que le paléontologue M.C. Corballis suppose qu’homo erectus avait déjà inventé la langue des signes des sourds-muets.   Sans doute pour mieux s’entendre !         <br />
       Dans le genre « Moi Tarzan, toi Jane », le linguiste Derek Bikerton   imagine pour les mêmes frères et sœurs de Lucy un protolangage simpliste, proche de celui que l’on prétend apprendre à des chimpanzés enfermés avec des humains.        <br />
       Même un grand monsieur comme Yves Coppens ne peut résister en public au plaisir mutin d’associer directement « le fort développement des muscles faciaux qui devait faciliter les mimiques », et la probabilité d’apparition du langage « lors du passage des pré-humains aux humains »,  il y a 2,5 à trois millions d’années . Selon lui, d’ailleurs, l’outillage témoigne de la communication, mais la cause profonde en serait simplement… la sècheresse qui a obligé nos ancêtres à une transformation de leurs voies respiratoires, et au développement de leurs capacités phonatoires. Air sec = grand gosier = animal bavard !       <br />
       Contradictions encore, puisque d’autres scientifiques nous disent qu’Homo s’est redressé en suivant les cours d’eau –afin de ne pas être noyé, et en laissant les femelles développer de longues chevelures propices à l’accrochage des bébés au dessus de la surface aqueuse-, et que les capacités phonatoires se sont développées en compétition intense avec les autres animaux vivant au dessus et au dessous de la canopée des forêts tropicales de type Amazone.       <br />
       Alors, la parole nous est elle-venue du sec ou de l’humide ? De l’eau ou du désert ? Du gosier assoiffé ou de la gorge enrouée par les embruns ? De l’imitation du chant des oiseaux volubiles ou bien encore de la surenchère avec d’autres impénitents singes babillards ?         <br />
       Est-elle venue lorsque les premiers hommes modernes ont été obligés de parler… navigation (comme le prétend –après nombre de chercheurs anglo-saxons- l’ineffable Jean-Marie Hombert, du laboratoire dynamique du Langage de l’université Lumière de Lyon) pour se rendre en Australie, il y a soixante mille ans ?         <br />
       Forme-elle, au fond trivialement, un complexe co-évolutif entre symbolismes acquis et sophistication du cerveau parlant, comme le dit Terrence Deacon (proposant une facile et quelque peu vide réconciliation entre innéistes et culturalistes)   ?       <br />
       On voit bien que les titres universitaires autorisent surtout leurs porteurs à des vocalises intellectuelles sur scène médiatique, aux contrastes si grands, qu’ils prouvent à tout le moins que les vedettes de « l’expertise des origines » disposent pour leurs affrontements d’une imagination illimitée –qu’on verrait peut-être mieux engagée dans le roman que dans la science.        <br />
       Malgré tout, parfois, une question un peu sérieuse semble pouvoir émerger des plus fuligineuses digressions, telle celle posée dans la célèbre revue Nature du 24 avril 2003 : « les aires de la parole chez les humains pourraient être des développements d’un centre de communication préexistant chez un ancêtre commun aux singes et aux hommes ». On s’interroge ainsi (enfin ?) sur la simple possibilité que les caractéristiques phonologiques, si évidentes et si fascinantes du langage humain, pourraient n’être que des choix pratiques –et leurs prolongements physiologiques- dans une gamme possible de moyens de communication déjà associés dans la réflexivité. Autrement dit, le centre originel du langage ne serait pas le langage parlé en tant que tel –par des organes bucco-pharyngés-, mais le positionnement cérébral d’un carrefour de possibilités, bref là où se manifeste l’intention de communiquer par tous les moyens symboliques et le contenu sémantique de cette intention.         <br />
       Très laborieusement, la « science cognitive » rejoint –ou plutôt effleure-  ainsi une intuition subversive : il n’existe peut-être pas de langage caché derrière les langues humaines  (qui n’en seraient que les développements historico-ethniques), mais un potentiel d’expression discursive et argumentaire, investi dans un type d’organisation grammaticale probablement associée à la nécessité de fixer et de préciser des oppositions, et utilisant les remarquables qualités discriminantes de la voix, tout en usant aussi (sans préséance temporelle évidente) de celles du toucher et du regard. Autrement dit : le « langage » ne serait qu’un effet de déploiement de la capacité métaphorique amplifiée par le recours privilégié à la voix, et non l’inverse. Or la métaphore –la faculté toujours présente dans toute parole de rapporter pour quelqu’un quelque chose de présent à quelque chose d’absent- semble avoir une préhistoire non parlante, partie intégrante de celle de l’intelligence animale.       <br />
       Je ne dispose pas d’informations supplémentaires sur l’aspect proprement neuronal de la complexité communicationnelle préalable au langage chez les primates (Broca or not Broca..). La quasi-totalité des études « en laboratoire » sur les capacités cognitives d’individus testés isolément, en fait entièrement prisonniers d’un environnement humain à visée expérimentale, sont lourdement biaisées. Et si elles fascinent toujours le grand public (comme les expériences de David Premack ), elles ne reflètent à mon sens que les buts plus ou moins consciemment sadiques « d’expérimentophrènes » adorant infantiliser les animaux et animaliser les enfants.        <br />
       Mais en revanche, il suffit de lire les travaux de terrain des éthologues –y compris de ceux qui ont travaillé avec des mammifères encore loin de la subtilité des échanges sociaux des primates- pour obtenir des éclairages fort convaincants sur la complexité réelle, toujours en même temps sociale, voire interspécifique, de l’intelligence vivante.       <br />
       A commencer par l’étude classique d’Anne Rasa sur les mangoustes d’Afrique du Sud . Cette éthologue (spécialiste des comportements sociaux des animaux) s’est transformée pendant des années en « ethnologue » (étudiant un peuple en particulier) : celui d’une tribu singulière de mangoustes dans son environnement naturel. La récompense a été à la mesure de son effort : elle a d’abord découvert que la communication n’est jamais seulement le fait d’une seule espèce, mais d’un ensemble d’espèces associées plus ou moins consciemment. Ainsi le toucan, un oiseau au long bec sonore qui aurait tendance à gober de petites mangoustes en friandises, s’abstient courageusement de perpétrer cet acte, en échange d’une vigilante patrouille des mangoustes contre les serpents menaçant son nid. En prime, il offre l’efficacité de ses alarmes préventives contre l’arrivée de volatiles prédateurs –grands ennemis de la gent mangouste . Des exemples de telles coopérations croisées entre espèces, formant une résille protectrice autour de la petite communauté mangouste, sont nombreux. Ils impliquent des capacités communicationnelles très poussées de la part de chaque espèce, et trouvant leur réalisation dans des « compromis » et des codes informels, des habitudes et des organisations instables et largement non « instinctuelles », car liées à des situations précises. Ces possibilités ouvertes laissent place à des « trouvailles » que seul un observateur assidu peut observer.       <br />
       A l’intérieur même du monde familial de la mangouste, chacun dispose d’un ensemble de possibilités : gestuelle, mimiques, modulations de cris, et en plus une gamme de moyens olfactifs. La mangouste possède en effet des glandes émettant de puissantes odeurs attractives et répulsives, dont elle peut marquer des lieux et des objets de son environnement. Elle semble en jouer comme d’une gamme musicale. Si nos ancêtres avaient été des mangoustes, nous serions probablement condamnés à communiquer symbo-liquement par des oppositions de fragrances, de parfums et de puanteurs. Rien à voir, naturellement, avec les phéromones dont les fourmis marquent leurs autoroutes, puisque déjà, chez les mangoustes, il s’agit de constituer des groupements significatifs de perceptions, lesquels peuvent exprimer –toujours au delà de la situation concrète qui les suscite- des sentiments contradictoires, des recouvrements d’informations et de sentiments, des sémantiques ambiguës, ou dont le contenu variera avec l’interlocuteur ou le moment, etc.       <br />
       Appliquée aux capacités vocales de nos ancêtres, cette tendance à l’expression serait fort proche de la description idéale que Rousseau donne de la première langue :        <br />
       « Les sons seraient très variés, et la diversité des accents multiplieraient les mêmes voix : la quantité, le rythme seraient de nouvelles sources de combinaisons ; en sorte que les voix, les sons, l’accent, les nombres, qui sont de la nature, laissant peu de choses à faire aux articulations qui sont de convention, l’on chanterait au lieu de parler ; la plupart des mots radicaux seraient des sons imitatifs, ou de l’accent des passions, ou de l’effet des objets sensibles : l’onomatopée s’y ferait sentir continuellement. »         <br />
       Cette description –loin d’être naïve- convient davantage aux échanges vocaux d’espèces de singes « bavardes » qu’à l’homme, puisque l’imitation ne fait pas encore la comparaison, fondement de la métaphore humaine. Elle en prépare toutefois la possibilité, à la fois quant aux sujets (s’imitant les uns les autres, ils sont proches de s’accorder dans le chant), et quant aux objets (il suffira de souligner que l’imitation ressemblant à l’original, un troisième objet, absent, peut aussi lui être comparé).       <br />
       Mais il n’est peut être pas obligatoire d’aller se cacher dans une cage en bois pendant deux ans au milieu de la savane pour saisir l’extraordinaire compétence communicationnelle des animaux, qu’ils soient mammifères pré-humains, ou autres espèces plus éloignées.        <br />
       Ainsi des coqs et des poules, que nous ne connaissons plus depuis qu’ils sont enfermés en batteries : n’importe quel vieux paysan témoignerait aisément de la variété des sons émis par ces volatiles jadis familiers pour indiquer à leurs congénères la nature d’une  découverte, d’une émotion, d’une situation, et de leur aptitude à interpréter le cri des oies ou des pintades.        <br />
       Pour des Européens –et notamment des Français si passionnément zoophiles- , il suffirait aussi qu’ils prennent le temps d’observer deux chiens se rencontrant sur une plage. Ne prenons que la séquence qui précède un tournant décisif des événements (vers la bagarre acharnée, la vadrouille amicale de conserve, l’acte sexuel, ou la séparation indifférente) : si nous sommes assez précis dans nos observations, nous pourrons saisir des centaines (si ce n’est des milliers) de micro-communications permettant d’ajuster la relation et de l’orienter. En termes –certes anthropomorphiques-, nous pouvons nommer ces actes : propositions, refus, engagements, ruses, diversions, provocations, agressions, réconciliations, suggestions, excitations, apaisements, imitations, incitations, avertissements, etc..        <br />
       Mais ces mots ne suffiront jamais à une description satisfaisante : il faudra toujours être capable de les détailler, de les moduler. Ne prenons que le cas de l’agression : chacun sait que n’importe quel chien est capable de nuancer une attitude agressive sur une gamme vaste et complexe d’inflexions : entre la simple évocation joueuse d’une morsure imaginaire jusqu’à l’assaut à visée vulnérante –voire mortelle-, il peut jouer sur des centaines de variantes, et s’arrêter immédiatement pour passer à une autre. Demandons maintenant à l’observateur profane considérant son chien, s’il a bien mesuré ce que cette capacité de modulation et d’ajustement instantanés impliquait en termes –non pas tant d’intelligence animale, notion fourre-tout sans consistance réelle- mais de capacité à vivre en société.       <br />
       Il pourra objecter qu’il s’agit là d’un animal « humanisé », et qu’il témoigne surtout ainsi d’une évolution forcée, et d’un rapport au fond intérieur à la société humaine. C’est le fameux : « il ne lui manque que la parole ».  L’objection est sérieuse, mais, à y bien réfléchir, elle ne tient pas.        <br />
       En effet, d’une part, les manifestations les plus subtiles de l’intelligence canine se dévoilent –que cela plaise ou non à notre narcissisme- presque exclusivement dans les relations avec d’autres chiens, et notamment lorsqu’ils reconstituent des bandes errantes, proches de la meute de loups. D’autre part, avec les humains, ce n’est pas tant dans la relation très simplifiée de maître à esclave que nous nous contentons souvent d’instaurer avec l’animal domestique que se révèle sa pleine capacité, mais plutôt dans les signes du « statut » qu’il accepte de prendre et de soutenir dans les rapports avec tel ou tel membre de notre espèce.  Encore faut-il repérer ces signes, au lieu de les médicaliser (de les « vétérinariser »). Exemple : une femme tombe enceinte et sa chienne, qui ne porte pas de petits, se met à produire du lait. Ses mamelles resteront gonflées aussi longtemps que sa maîtresse allaitera son enfant. Maladie psychique ?  Non : la chienne ne fait que réaliser avec sa « maîtresse » ce qu’une louve de rang inférieur fait avec une louve de rang altier : elle aide à allaiter les petits de cette dernière. Pour comprendre ce mécanisme, il faut donc accepter d’être pour cette chienne non pas une maîtresse humaine, mais une sorte de cheftaine de meute.        <br />
       Un chien qui n’est ni abandonné, ni tenu en laisse ou réduit à l’état d’éponge des humeurs dominatrices de son maître s’adapte très subtilement aux différences entre humains de l’entourage éphémère ou durable. Mieux, il construit un domaine d’autonomie où il peut laisser transparaître (pour qui l’observe en bridant sa propre névrose d‘emprise) une remarquable faculté de pré-symbolisation. Dans son monde –certes centré par une dépendance affective absolue et exclusive à telle personne- il n’a besoin d’aucun « système de signifiants » pour survivre agréablement à une multitude de rencontres et de situations. Ainsi va-t-il circuler dans des environnements très divers (ville, campagne, etc.), en distinguant partout ce qui est « chaussée » (le lieu de passage rapide de véhicules dangereux) et ce qui est « trottoir », quelle que soit leur matérialisation, leur style, leur encombrement, etc. Un peu comme nous reconnaissons les lettres de l’alphabet quelle que soit la fantaisie stylistique appliquée au dessin des caractères. Or cette intelligence « abstractive » ne peut être saisie en isolant l’animal, en l’extrayant du monde qui fait sens pour lui : par exemple, celui des grandes « balades » qu’il adore faire avec son repère hiérarchique suprême.        <br />
       Non seulement le robot le plus sophistiqué est-il encore immensément éloigné de cette performance impliquant une véritable catégorisation sans mots, mais on peut supposer qu’il n’y parviendra jamais, tant, du moins, que sa capacité de calcul (encore inférieure à celle d’un seul neurone !) ne sera pas subordonnée au « sens » du monde donné à son existence par une reconnaissance mutuelle et un sentiment d’appartenance engagée.        <br />
       En changeant notre perception par rapport à la conception animale de la vie en société, nous sommes ainsi amenés à comprendre bien mieux l’intelligence animale. Celle-ci n’est pas en premier lieu le résultat d’un assemblage de cellules sensibles, mais à l’inverse la projection neuronale d’une logique, d’un « discours » d’emblée social et politique, que nous ne percevons tout simplement pas, pour autant qu’il gêne notre propre conception des rapports homme-animal.        <br />
              <br />
               <br />
       <b>D.La politique précède le langage.</b>       <br />
              <br />
       Nous sommes maintenant mieux disposés à admettre l’expression a priori choquante du grand éthologue Franz de Waal quant à la « politique du chimpanzé ». Il n’est pas déplacé de rappeler ici à ce propos les merveilleux travaux de De Waal et de Jane Goodall, d’autres chercheurs encore, sur les chimpanzés et les autres grands singes. Ceci dans un but précis : en montrant qu’on peut exprimer et traiter une foule de problèmes d’une grande complexité personnelle et sociale sans pour autant disposer du langage symbolique, on obtient deux effets très intéressants pour l’esprit et pour le corps.       <br />
       Effet bénéfique n° 1 : nous pouvons enfin concevoir le langage non comme une essence (génétique ou spirituelle), ni comme une destinée pour ainsi dire téléologique de l’espèce « supérieure », mais comme possibilité d’abord incluse dans une orientation plus générale des espèces à socialité complexe vers l’expressivité , puis se frayant sa propre voie, paradoxale. Il s’agit donc moins de découvrir la date d’apparition d’un système symbolique tout construit (en le liant artificiellement à telle ou telle caractéristique présumée « humaine », comme la ritualité ou la technique), que de concevoir comment nous pouvons être portés à jeter entre le monde et nous un filet de mots sur un nuage d’images, c’est-à-dire un imaginaire encadré.       <br />
              <br />
       Nous accédons à l’idée que, loin d’être seulement une fonction et une structure, le langage est peut-être davantage un « nœud » de problèmes hautement politiques, tel le lien entre la représentation de soi dans la collectivité et ses effets paradoxaux sur l’individu.       <br />
              <br />
       Effet bénéfique n° 2 : nous sommes libérés du dogme orgueilleux et desséchant selon lequel il existe une origine et une fin exclusivement langagières de l’homme, (le fameux « linguistic turn » régnant sur toute pensée occidentale depuis les années soixante, en connivence avec la cybernétique cognitiviste), et nous rentrons à nouveau en possession mentale et affective d’un monde où le langage n’est qu’une précipitation particulière de notre existence socio-politique, ne parvenant jamais à la capturer entièrement (y compris par la science ou la religion, ces politiques non démocratiques et autoritaires de « l’homme » sur les hommes.) Nous sommes libérés de la croyance –toujours réorganisée par les clercs d’un savoir officiel- selon laquelle tout ce qui est humain passe par les paroles « significatives », exactes ; vraies ou rationnelles, et que notre santé mentale et sociale suppose « l’aveu » de nos erreurs, et la mise en formules et en discours réglés, y compris l’extraction psychanalytique de l’inconscient en mots accouchés sur le divan. Bref, nous retrouvons la liberté de croire qu’il y a une vie après la cure de paroles (et ses infinies variantes, -cognitivistes ou superstitieuses- de normalisation sociale).       <br />
              <br />
       Ayant ainsi anticipé les avantages libérateurs de la thèse de l’antécédence de la politique animale sur le langage, vérifions donc maintenant ce qu’il en est à l’aune des savoirs les plus sérieux.        <br />
       A commencer par… le massacre qui fut à l’origine de ces savoirs, et nous obligea, comme humains, à respecter davantage les raisons sociales des « alloprimates » (primates non-humains). Ce crime fondateur est en effet ancré dans la conscience de chaque éthologue contemporain : son auteur-malgré-lui, Solly Zuckerman, le raconta après coup . Il avait en 1925 entassé quelques centaines de mâles hamadryas sur la « colline des singes » du zoo de Londres. Ces babouins, privés de femelles, s’entretuèrent en quelques jours. Croyant bien faire, Zuckerman introduisit des femelles en nombre égal aux mâles. Le massacre continua de plus belle, jusqu’à ce que la majorité des singes soient tués.       <br />
       Il fallut qu’une décennie se passe pour que les observateurs comprennent enfin que les Babouins hamadryas forment une société « multicouches », formée d’un grand nombre de petits « harems » dirigés par des mâles alliés.  Seule cette structure permettait un certain équilibre pacifique entre ceux-ci, et limitait aussi leur agressivité vis-à-vis des femelles et des petits.       <br />
       Bien entendu, cette découverte a prêté le flanc à des interprétations machistes plus ou moins boursouflées, dont l’éthologue américaine Sarah Blaffer Hrdy a réglé définitivement le sort dans un livre passionnant .        <br />
       Il en reste une vérité de mieux en mieux étayée : quel que soit le système des relations sociales et matrimoniales d’une société de primates, il est toujours subtil, différencié, fragile, en crise permanente mais auto-réparateur et rapidement évolutif. Ces différents caractères ne sont pas propres aux systèmes sociaux des autres mammifères, mais signalent les primates (ou la majorité d’entre eux), et peut-être même les désignent comme forme vivante poussée à un extrême évolutionnaire : celui de la socialité fortement individuée, par contraste avec les formes « eusociales » très sophistiquées des insectes, réduisant au minimum l’individuation... et donc les problèmes politiques.       <br />
              <br />
       Il existe certainement des structures plus rigides –telles les sociétés de castes hiérarchiques à domination féminine chez les  macaques d’Inde, ou les Babouins du Kénya), mais l’étude des Chimpanzés et de leurs cousins proches les Bonobos, singes les plus apparentés à l’homme en termes génétiques, étonne surtout par la richesse d’expériences et de possibilités, voire de dérives historiques différentes, dont témoigne le groupe, s’il est observé d’assez près et avec assez de constance (en rapport avec la longévité d’un demi-siècle de ces « animaux »).       <br />
       Ce qui frappe en premier lieu tout enquêteur attentif sur l’une de ces petites sociétés, c’est l’extrême sensibilité des individus aux attitudes et aux comportements d’autrui. Or cette sensibilité est tout en même temps dirigée vers la relation interindividuelle en termes de réciprocité ou d’unilatéralité (pouvoir), et vers les incidences sociales et collectives des moindres changements dans les relations personnelles.        <br />
       On sait depuis une vingtaine d’années (à partir du tournant “ethnographique” de l’observation des animaux), que la capacité à “se mettre à la place” d’autrui est  requise dans certaines situations de coopération pour la chasse ou la guerre, non seulement pour convenir des termes de la coopération, mais aussi pour se représenter d’avance le comportement de l’ami, de la proie ou de l’ennemi. Des chimpanzés mâles peuvent, par exemple, anticiper la direction de la fuite d’un singe d’une autre espèce afin de placer un rabatteur sur son trajet. Ils peuvent construire de complexes stratégies de partage des tâches (diversions, feintes, harcèlement, attaques frontales). Même sans se voir –sous l’épais couvert végétal de leur territoire- ils évaluent assez précisément le rapport entre leur nombre, celui des adversaires et l’objectif des opérations guerrières.       <br />
       De même, à l’intérieur de leur société, les chimpanzés interprètent finement et rapidement la moindre variation dans les “rapports d’alliance” et de force entre les prétendants et les tenants du pouvoir. Rien n’interdit donc d’accepter l’idée qu’ils peuvent anticiper les incidences collectives d’un changement dans la stabilité politique (capacité partagée d’arbitrage et de stabilisation des conflits). Mary Midgley peut écrire ainsi que les primates manifestent “une volonté et une capacité à rechercher des solutions communes aux conflits”  .        <br />
       Ces solutions peuvent éventuellement acquérir la dimension dramaturgique la plus intense. On se souvient du “silence tragique” de la communauté des Chimpanzés du Zoo d’Arnhem (1980), après l’émasculation nocturne du mâle Alpha en fragile position de règne solitaire  (à croire que cette communauté avait lu le Freud de Totem et Tabou, et son curieux mythe de la transmission phylogénétique du meurtre du Père de la Horde !). Ne peut-on presque en déduire qu’elle “sait” qu’il va en découler une instabilité politique dangereuse pour elle ?       <br />
       On voit en tout cas des femelles se venger des criminels présumés, intervenant ainsi sur la “scène politique” d’où elles se tiennent d’ordinaire à l’écart. Nous pouvons dès lors poser à titre d’hypothèse que dans certaines circonstances, les individus n’ont pas seulement conscience de proximités familiales ou amicales, voire de solidarités de caste, mais ont aussi accès à une certaine “idée” de la collectivité globale, au miroir même de ce qui peut la détruire de l’intérieur, tel un pouvoir trop fort ou trop instable.  Ceci joue dans tous les sens : Franz de Waal cite d’ailleurs des cas de manifestations collectives de joie après la réconciliation d’un mâle dominant et d’une femelle…       <br />
       Certes, il demeure impossible de conclure de cette grande sensibilité proprement politique qu’il existe chez les primates quelque chose comme un « espace public ». F. de Waal ou B. Thierry (spécialiste de plusieurs espèces de macaques), pensent qu’un tel espace de normativité n’existe pas chez eux, et spécifient l’homme, à partir de son langage symbolique élaboré . Ils n’en affirment pas moins que : « l’animal connaît le souci de la communauté, le sens de l’ordre social et l’intériorisation des normes. »        <br />
        Admettons-le donc, tout en soulevant justement le problème qui s’y trouve lié : le glissement d’un équilibre pré-langagier entre structures de relations « privées » comme seules sources de normes prescriptives, vers l’apparition d’un symbolisme du collectif, ne produit-il pas de nouveaux déséquilibres inattendus ? Le prix à payer pour passer d’une politique instantanée et interindividuelle à une politique médiée par la représentation du Tout-Social est-il pris en compte ?        <br />
              <br />
       Nombre de chercheurs encore inféodés au dogme cognitiviste-individualiste se sont perdus dans des problématiques absurdes. Ainsi de J.L. Dessalles, souvent cité comme ayant « sauvé » la recherche sur l’origine du langage , parce qu’il répond à la question : « quel est l’intérêt de l’individu à parler, puisqu’il diminue ses chances de survie génétique en partageant avec autrui des informations ? ». Il y répond ainsi : « l’intérêt est d’étendre son prestige et donc son pouvoir. » Or la question n’est pas là, puisque l’essence des langues humaines ne réside pas principalement dans l’information –partagée ou non- mais dans la communion dans un imaginaire collectivement créé (même de façon non coopérative), et qui, lui, peut sauver la vie à chacun et à tous. Le problème de l’altruisme chez les primates doit ainsi être résolu bien avant de parvenir au langage symbolique.       <br />
       Ces questions nous amènent là où nous avions soulevé la possibilité d’une troisième et dernière explication à l’entrée de nos ancêtres encore muets dans le langage symbolique : la contrainte, et surtout la contrainte conflictuelle, l’obligation d’identité commune résultant de la chronicisation des guerres.       <br />
       Et nous sommes poussés maintenant vers cette dernière interprétation, du seul fait que la quasi-totalité des problèmes sociaux les plus cruciaux et les plus subtils se trouvent résolus chez  les grands singes dans le cadre d’un individualisme sans symbolisme public. Dès lors, nous ne pouvons pas comprendre son avènement humain sans l’hypothèse d’un véritable forçage, plus ou moins douloureux.        <br />
              <br />
       <b>E. La survie ethnique précède le langage.</b>       <br />
               <br />
       L’icône communautaire       <br />
       Nous avons vu que le langage symbolique ne peut être séparé d’un travail d’institution imaginaire (et arbitraire) de nous-mêmes comme membres appartenant à “notre” communauté (en tant qu’entité politique). Il doit donc être abordé, notamment à la lumière des études en situations naturelles de l’éthologie (ou mieux de l’ethnologie) des peuples animaux, comme une sphère particulière des échanges significatifs (c’est-à-dire à visée de “faire signe”) entre participants d’une formation sociale d’une espèce. Cette sphère tend à capter, à absorber en elle-même la plupart de ces échanges, afin de leur donner une base commune de différenciation et de comparabilité.        <br />
       Quel est le domaine propre, spécifique, de cette base commune ? Nous suggérons que cela ne peut être qu’un symbole représentant le commun, le social lui-même.       <br />
       Le signalement, même assez spécifique, de types d’étrangers plus ou moins hostiles existe évidemment déjà chez les primates, y compris chez les singes à socialité relativement moins élaborée que chez les Chimpanzés. Ainsi les Vervets disposent-ils de gammes de signalement diversifiés des dangers et des types d’adversaires (aigle, serpent, léopard), gammes issues de codages de cris différents. R.M. Seyfarth et D.L. Cheney ont montré que les Vervets du parc d’Amboseli au Kenya , échangent des alarmes “représentant” chacune un prédateur particulier associé à un type d’attaque (et classé selon sa “dangerosité”), et cela hors de vue des individus recevant les messages.       <br />
       Pour autant, il est difficile de déduire le procédé symbolique d’un affinage dans la précision de ces signalements. Le « saut langagier » réside en effet moins dans la désignation des ennemis, que dans le besoin, totalement absent chez les Vervets, de représenter pour eux-mêmes leur propre communauté en dehors de la présence concrète de ses membres. Ce dont il s’agit avec le langage humain, ce n’est pas tant de représenter des choses avec des mots, que d’évoquer une réalité absente, ou même le contraire impossible d’une réalité palpable. Ceci afin de créer de toutes pièces une réalité encore plus vraie, encore plus forte. Ainsi, dès lors qu’existe un signe qui renvoie à la communauté comme toujours absente dans la présence particulière de ses membres, nous disposons du miracle créatif de la parole. Mais aussi de tout ce que cette possibilité offre d’angoisse spectrale.       <br />
              <br />
       La signature locale ou régionale dans la vocalisation (ou phénomène du dialecte) anticipe probablement cette autoreprésentation par négation du visible : comme le rappelle Dominique Lestel , elle est très répandue dans le règne animal, des oiseaux aux mammifères (baleines pilotes, orques, loups, ratons-laveurs, chauves-souris ) et en particulier les singes (oustititis, tamarins, singes-araignées, singes bleus, macaques rhésus, etc.       <br />
       Mais la proximité dialectale est très insuffisante en tant que telle pour rendre compte moins d’une ressemblance acquise par imitation, que d’une véritable décision d’associer un certain signifiant avec l’idée abstraite, en fait purement négative, de la communauté. Il s’agit de construire une emblème, un “nom” désignant cette absence politique qu’est la communauté comme représentation, le nom-emblème venant à la fois “nommer” le système de statut spécial, et l’extraire de la nature en lui permettant de jouer son rôle de symbole, de support d’une “idée”.       <br />
              <br />
       Si c’est bien cela qui s’opère, notons que la symbolisation (le fait de « mettre ensemble » ou « d’associer », voire d’allier ou de rallier) ne porte absolument pas sur le lien entre un mot et une réalité, mais sur la création grâce au mot d’un effet imaginaire d’entité commune non présente. C’est cet effet imaginaire à la fois créateur et négateur qui « cause »  sa réalité comme fondation volontaire, affirmation première.        <br />
       Sur ce point, on oublie trop souvent que la « chose » est d’abord la « cause », au sens de l’affaire que l’on plaide ou que l’on soutient dans un procès qui nous oppose à d’autres. La communauté  qu’on cherche à représenter  n’existe en effet que dans l’image même, dans la fiction entretenue ensemble, et celle-ci dans la syncope verbale ou gestuelle qui incite à en penser l’unité et la consistance. Et cette incitation renvoie moins à une preuve qu’à un engagement dans lequel on demande à autrui confiance, toujours contre d’autres propositions.       <br />
       Le langage symbolique se produit donc du même mouvement en fabriquant une règle d’appartenance réelle, indicible en elle-même (puisqu’elle n’existe qu’en acte), et en impliquant les parleurs comme auteurs communs de l’Idée communautaire niant la réalité  disparate et plurielle, à travers l’emploi partagé du mot la désignant, la fondant ainsi imaginairement.       <br />
       De passionnantes études sur les langues créoles comme inventions montrent comment fonctionne la créativité collective : lorsque la première génération d’esclaves d’origine identique ne communique avec les maîtres que par un lexique de mots « utiles », les membres de la seconde ou la troisième - dispersés hors de leur langue d’origine- doivent créer de toute pièce la syntaxe que les maîtres ne leur apprennent pas. Or cette fabrication d’une syntaxe fait « langue » là où il n’y avait que « pidgin », précisément par construction d ‘une convention établissant par exemple que la production d’un passé se fait par adjonction au verbe de la particule « été ». Point n’est besoin ici d’en appeler immédiatement à la généreuse conception chomskienne de la grammaire innée : il suffit d’admettre que pour des gens disposant d’une lexique commun sans disposer d’articulations grammaticales, ces dernières peuvent tout simplement être « fabriquées » par invention, propagation, adoption. Mais il est décisif de reconnaître que ce processus « ressemble » à un processus électoral : le peuple se constitue en même temps qu’il sélectionne les signifiants qui –de manière coextensive à ses membres- désigneront désormais le monde pour lui (ce qu’oublient Sapir et Whorf , c’est le caractère toujours politique de l’enfermement volontaire dans un système de signifiants). Chaque signifiant accepté est dès lors comme un petit drapeau qui réunit les gens dans une capacité à nommer ou à ne pas nommer.        <br />
       Toutefois, comme des quiproquos ne cessent d’apparaître entre l’engagement des sujets dans le soutien de la vérité communautaire, et cette dernière comme idée, icône, ou fiction, il ne suffit jamais d’en présenter le signe ou la bannière pour arrêter toute discussion. Bien au contraire, c’est là que le débat commence : comparer la réalité des solidarités sociales à l’aune de ce signe de ralliement produit une suite indéterminée de discours visant à confirmer, restaurer, délimiter, contester, etc. l’entité imaginaire. On n’en finira jamais de vouloir combler, lors de procès publics ou privés, ou encore par la réflexion intérieure, l’écart de structure entre imaginaire et réel à l’aide d’un symbolisme.       <br />
       Pourtant, malgré les discussions, nous devons soutenir la fiction collective comme réelle. Pour cela, nous devons « faire comme si » celle-ci se tenait toute seule, ou, à tout le moins, s’accomplissait directement dans le travail des personnages, dans le récit qu’ils semblent tisser entre eux comme s’il n’y avait ni auteur de la pièce, ni acteurs pour l’interpréter. Ainsi, plus nous voulons croire que l’idée communautaire existe par elle-même comme une chose, et plus nous devons cacher, refouler le fait que c’est toujours nous qui la garantissons, la nantissons de notre propre engagement arbitraire.        <br />
       Ce que Karl Marx a le premier nommé « fétichisme » (l’or brille, la marchandise est précieuse « en soi »), peut s’appliquer à tout signe de ralliement : le drapeau fait pleurer, le prénom est chargé de promesses, etc. Sigmund Freud en a généralisé la loi : tout objet d’amour est pour nous nimbé d’une aura spéciale, d’une valeur qui ne tient que si nous oublions que nous sommes pour beaucoup dans l’organisation de son culte. L’objet en question chutera de son piédestal dès que nous nous souviendrons que nous l’y avons d’abord installé. Il en va tout particulièrement ainsi pour le prototype de tous les objets : l’idée incarnant la communauté.        <br />
       Le paradoxe entre le but de tout symbolisme (créer et soutenir une image constituant la communauté comme un vrai objet découpé dans le réel) et le fait que l’individu-sujet de la pratique langagière ne réalise ce but qu’en demeurant une singularité extérieure à l’image commune, ceci afin de la soutenir par un engagement volontaire crédible, fonctionne immédiatement et définitivement. Ce paradoxe semble être l’un des traits culturels les plus durables et les moins variables.        <br />
       Structurellement impensable, il se trouve naturellement refoulé sur chacun de ses deux versants :        <br />
       -Ou bien l’on ignore le fait que la singularité-source imaginaire de l’acte de parole est potentiellement asociale (et cela dès le départ, pourtant probablement très « fusionnel » ou « passionnel » de la métaphore). On veut ignorer (tel le fameux « il n’y a pas de hors-texte » derridien si bien raillé par David Lodge  ) qu’elle se constitue comme un défi envers le collectif qui l’a pourtant créée de toutes pièces. On nie que l’affirmation du sujet, au début fonctionnel, se destine, dans un avenir indéterminé, à toujours résister davantage aux agencements collectifs, dans une sorte de dérive qui tendra au mystique.         <br />
       Ou encore, à l’exact opposé, on nie que c’est bien le collectif qui a précisément inventé le sujet individuel dans sa fonction logique de prise de parole, et l’on imagine une merveilleuse connaturalité entre sujet et groupe, telle qu’à chaque instant chaque « je » réinvente la langue, dans une « intersubjectivité » d’emblée démocratique…       <br />
              <br />
       Dans les deux cas, notons-le, se manifeste une forte propension à interdire la pensée de l’origine, puisque cette dernière, très vraisemblablement, est scandaleuse pour l’un et l’autre des échappatoires : sa seule tentative met en effet en péril aussi bien l’assurance narcissique d’avoir été toujours à la source du langage, que la parfaite fonctionnalité collective du système langagier.       <br />
       On peut donc soutenir que le double refoulement du paradoxe constitutif de l’engagement dans les actes de langue a été et demeure permanent.  Nous refoulons en fait d’un même geste ce en quoi nous ne sommes jamais pour rien dans les perceptions qui découlent de nos mots, mais aussi ce en quoi c’est toujours l’Autre qui commande la naissance de ces points de vue que nous croyons nôtres.        <br />
              <br />
       Que notre position de sujet de la parole soit radicalement aliénée à l’imaginaire du collectif tout en s’y soustrayant constamment, a plusieurs effets très importants, dont les suivants :        <br />
       Cela nous pousse inconsciemment à rechercher une unité et une unicité idéales, qui ne sont que la reconduction à l’identique du projet langagier originel « collectivisant », mais que nous croyons avoir toujours à perfectionner, à réinventer comme sujets singuliers d’idées, d’opinions, de croyances. Le langage aliène l’humanité pour en faire une espèce à jamais inquiète.       <br />
       Cela invente par extension une communauté humaine non-historique limitant ou interdisant les différenciations spécifiques internes : une fois humains, nous nous sommons de le rester de génération en génération et de ne pas diverger soit vers « l’inférieur », soit vers le « supérieur », ou le « différent ». Cet idéal n’est jamais atteint, puisque chaque formule adoptée dans une époque a tôt fait d’apparaître comme inacceptable pour certains membres.        <br />
       Cela invente littéralement l’histoire comme séparée de l’évolution naturelle, puisque, de l’intérieur de l’humanité créée par la constante culturelle, nous pouvons désormais nous raconter le temps comme une succession de choix dans la même aventure de l’espèce. En somme, nous nous « mettons à la place » de nos ancêtres, pour nous représenter leurs décisions collectives conduisant à notre présente situation. Nous pouvons ainsi « dialoguer » avec les disparus comme s’ils appartenaient à la même scène de sens, à la même communauté globale. Nous ne pourrions, sans cela, ni comprendre d’autres moments de l’histoire, ni saisir les traits significatifs d’une société étrangère ou disparue. Du même coup, la singularité du sujet parlant est vouée à un progrès étrange, forcé cette fois au second degré : elle se doit d’échapper à l’histoire entière qui la précède, comme idéal incarné de l’humanité, et donc comme collectif totalement aliénant. En ce sens, le sujet « chargé d’histoire » est aussi celui d’une recherche pure de création, d’une fuite en avant vers l’inédit.        <br />
              <br />
       Mais, demandera-t-on, comment s’opère ce basculement hors des contingences évolutionnaires, et comment l’espèce humaine s’installe-t-elle dans le paradoxe d’une communauté imaginaire impossible, toujours sous-tendue par une communauté réelle d’engagement singulier, mutuel et non représentable ?       <br />
       La réponse à cette question ne peut être trouvée dans les solutions sociales très sophistiquées que les primates expérimentent, sans pour autant encore inventer l’engagement symbolique. Mais on peut y découvrir certains préparatifs impressionnants.        <br />
       Nous savons ainsi avec F. de Waal, B. Thierry , et d’autres éthologues, que les animaux proches de nous sont déjà parfaitement conscients de leur position dans des hiérarchies sociales, surtout lorsqu’ils s’efforcent de les transgresser.        <br />
       Nous savons aussi qu’ils sont capables de comprendre les effets de renversements d’alliances entre amis, adversaires et ennemis, et cela avec une finesse tactique ou stratégique qui dépasse la compréhension de leurs observateurs. Ils ont conscience des groupes d’interactions subjectives qui les concernent, qu’ils y appartiennent ou pas. Ils ont donc déjà franchi une étape importante entre la contribution au fonctionnement de hiérarchies ou de groupes égalitaires  (existant dans pratiquement toutes les espèces) et la représentation imaginaire non verbalisée de ces structures.        <br />
       Bien sûr, entre celle-ci (évidemment très diversifiée) et la catégorisation verbale de collectifs, c’est-à-dire la fixation et l’appauvrissement de ceux-ci par la formalisation symbolique, il y a un “gap” immense, logiquement improbable et énigmatique.        <br />
       Pourtant, nous avons vu avec le cas de notre « meilleur ami » (capable de catégoriser « chaussée » et « trottoir » sans se faire écraser) qu’il existe certains indices ténus d’une propension naturelle à se tourner vers l’image d’une idée. Donnons un exemple plus poussé : Franz de Waal nous a appris que la réconciliation  s’opérait fort rapidement à l’intérieur d’un groupe de chimpanzés, en proportion de la violence de l’antagonisme, sauf lorsqu’il se manifestait une sorte de “décision” de faire durer le statut d’inimitié ou d’hostilité. Il cite à ce propos un cas fascinant : lors de la cessation d’un combat entre un mâle dominant et un plus jeune, le premier accepte dans un premier temps les marques de soumission et d’amitié du second (épouillage, caresses, etc.)  . Puis brusquement, il repousse le jeune mâle, et se frotte vigoureusement le bras et les endroits où il a été touché par ce dernier. Comment, se demande de Waal, un tel comportement « phobique » a-t-il pu se produire ? Il ne semble exister qu’une seule explication :       <br />
       Ledit Chimpanzé se nettoie de la pollution imaginaire d’un contact affectif de la part d’un “ennemi”, alors qu’une guerre durable paraît désormais instituée entre les groupes auxquels appartiennent les deux individus. Tout se passe comme si, dans un premier temps, le chimpanzé plus âgé avait « oublié » l’état de guerre et se laissait aller aux rituels ordinaires de la réconciliation intra-communautaire. Puis, il se « souvient » que la communauté est désormais divisée, cette division passant notamment entre lui et le jeune individu. Dès lors, il se comporte comme si un véritable tabou avait été transgressé. Ce tabou fonctionne exactement comme s’il produisait deux séries étanches, mais seulement dans l’imaginaire, puisque tout prête encore à confusion dans le réel, et que rien dans le symbolique ne vient l’ordonner en faveur de la catégorisation.       <br />
       Comme le souligne la grande anthropologue Mary Douglas pour les cultures humaines, la souillure est l’indexation affective d’une rupture de catégorie . La catégorie (“condamnation” en latin, -ou “parole qui fait chuter” en grec-) est en effet l’acte de séparer des entités abstraites à partir d’un critère de jugement. On peut dès lors penser très plausiblement que le Chimpanzé phobique –se nettoyant avec horreur de la caresse de « l’ennemi »- est en train de se purifier en tant que membre d’une catégorie : “celle qui est en guerre contre ceux qui prétendent nous toucher”.        <br />
       Prototype de l’anorectique, c’est dans son propre corps qu’il ressent l’atteinte à la pureté de la catégorie ainsi abstraitement définie comme l’incluant en excluant son adversaire.        <br />
       Franz de Waal semble avoir surpris dans cette péripétie l’apparition fortuite d’un état de pré-symbolisation, voire de « symbolisation implicite ». Il manque seulement le symbole lui-même en tant qu’il prendrait en charge l’entification catégorielle déjà esquissée (et déjà très efficace).        <br />
       En admettant que le langage vient au primate humain à partir de situations où il doit précisément référer un collectif à une catégorie, et se situer lui-même hors ou dans celle-ci, on peut se demander quelles sont les situations qui y tendent. Pour traduire cette interrogation dans les termes de l’exemple précédent  : qu’est-ce qui pourrait « contraindre » les protagonistes à marquer immédiatement la distance avec l’ennemi, en faisant l’économie d’un retour de mémoire et d’un réflexe phobique ?        <br />
       On aurait envie de dire, en abandonnant toute culpabilité d’anthropomorphisme, que ce qui contraindrait les protagonistes à le rester… pourrait être l’équivalent d’un uniforme rendant impossible la confusion entre les deux « nations ».        <br />
       Poussons donc le bouchon : n’existe-t-il pas déjà un tel « uniforme » entre les deux ennemis, même s’il est fort discret ? En l’absence de vêtement ou de parure, il pourrait être constitué d’un bouquet de phéromones indiquant à coup sûr une certaine affiliation génétique, ou bien de caractères physiognomoniques reconnaissables (les singes ont des visages aussi personnalisés que les nôtres), et facilement associables à certaines familles (le jugement de « sale gueule » avant l’heure), etc.       <br />
       Notons que chez les humains aussi, les uniformes sont parfois réduits à quelques indices : nous savons ainsi qu’entre les Crips et les Bloods, les deux grandes bandes rivales de Los Angeles, les insignes distinctifs sont parfois seulement reconnaissables de quelques initiés. Ce sont de simples bouts de laine accrochés au revers de la veste, une touche de couleur sur les chaussures, un type de coiffure légèrement différent, etc.       <br />
       Quelle que soit la ténuité du signe, un pas important a néanmoins été franchi, et sans retour, lorsqu’on délègue la différence d’appartenance à des indices conventionnels.       <br />
       Cependant, la convention est une rupture accomplie et ne permet pas en soi de comprendre comment s’est installé le langage humain. Un indice conventionnel n’est pas seulement quelque chose (par exemple un carré de tissu rouge) qui, par accord stabilisé des participants à l’échange verbal, représente autre chose (l’appartenance à telle bande). C’est essentiellement la transposition dans un système d’oppositions (par exemple tissus rouge et bleu), d’un autre système d’opposition (la bande d’ennemis et la bande d’amis). Or ce type de reflet d’une opposition dans un registre différent, sans lien nécessaire avec celui de la première, n’existe pas chez les primates non parlants, bien que cela ne les gêne que fort peu dans toutes leurs conduites politico-militaires.       <br />
       Ils n’en ont sans doute pas besoin, puisque les sentiments d’appartenance et d’hostilité semblent spontanés, immédiats, évidents pour tous les protagonistes. Il en viendrait différemment s’ils devaient convaincre des individus intermédiaires ou marginaux de choisir leur camp. Mais lors il leur faudrait réussir une première opération avant de « symboliser » l’opposition charnelle par une opposition en bouts de tissu :       <br />
       Cette opération, c’est celle de la « première métaphore », en nommant ainsi la comparaison effectuée par les prosélytes d’une alliance élargie, entre celle-ci, réalisée par exemple dans l’idéal de la patrie, et la solidarité affective, immédiate et automatique du groupe familial.        <br />
       Cette comparaison, qui doit tout à son urgence vitale, contient l’essentiel de la rupture nature-culture : pour parler comme nous parlons, il faut et il suffit que nous tentions de comparer, à l’intention de nous-mêmes et d’autrui, un objet nécessaire mais non ressenti comme tel, à un autre objet  ressenti. Il faut et il suffit que nous tentions de rapporter un fait –plutôt intellectuellement saisi- à un autre –dont l’évidence est passionnelle et performative-. Rousseau a donc peut-être en partie tort de n’envisager « le sens propre » que dans un long retard par rapport à la première langue de la « passion », puisque, selon l’hypothèse envisagée ici, la langue humaine naît très exactement de la rencontre –dans le corps expressif, suggestif et séducteur du parlant- entre le sentiment et la raison.       <br />
       Cette rencontre étant à la fois urgente et très difficile, elle accouche à la fois de son succès (l’adhésion de l’interlocuteur à la proposition) et de son moyen : le support symbolique qui la facilite.       <br />
       Une fois cette alliance incarnée dans un pacte ritualisé, dans une évocation verbale, voire un uniforme partagé, la structure du symbolisme va apparaître comme incluant son contraire : par exemple la solidarité des ennemis entre eux. C’est en effet seulement après avoir réussi à constituer l’identité collective autour de certains signifiants emblématiques, probablement tout à la fois visuels, vocaux, gestuels, corporels et matériels, que s’imposera de l’extérieur l’évidence que cette identité… n’est pas celle des ennemis, mais que les ennemis en ont aussi une, dont il faut se distinguer. L’hostilité comme structure d’opposition symbolique (tissu bleu contre tissu rouge, par exemple) découle donc d’un premier symbolisme qui est plutôt celui de l’amour (et pour le coup Rousseau a encore raison ), mais d’un amour entre soi, qui, du même mouvement, perçoit la haine à l’extérieur de son cercle.        <br />
       N’est-on pas enclins, à partir de ces considérations, à admettre que seul le conflit durable et structuré entre grands groupes identifiés collectivement est un motif assez puissant pour obliger les protagonistes à la catégorisation symbolisée ? Ne faut-il pas soutenir que c’est très probablement la guerre qui va forcer nos ancêtres à en passer par un signe conventionnel d’amour, de ralliement et de distinction stabilisé, plutôt que de se contenter de leur interprétation personnelle directe de l’affiliation d’autrui ?        <br />
       Je crois que oui.         <br />
              <br />
       Pourquoi ? Comment ? Pour le comprendre, précisons d’abord la notion même de guerre chez les primates. Est-elle seulement convenable ? La guerre n’est-elle pas une idée qu’il faut réserver à l’homme ? Et si le mot est applicable aussi aux primates non parlants, comment le « conflit armé » peut-il être devenu le vecteur de la parole dans certains cas (celui de nos ancêtres), et pas dans d’autres (celui  de nos cousins les grands singes) ?       <br />
              <br />
       Observons d’abord avec les éthologues que le conflit permanent est une dimension cruciale de ces espèces. Dans l’écheveau situationnel “hypercomplexe” offert quotidiennement par les sociétés de singes et de grands singes, on peut apercevoir, complètement interpénétrés, des conflits autour de la sexualité, de la reproduction et de l’élevage, de la compétition pour l’alimentation ou l’abri. Il existe aussi des hostilités interethniques, entre groupes apparentés à quelques générations près, mais s’éloignant autour de foyers différents, quoiqu’en compétition territoriale.        <br />
       Dans certains cas –notamment  décrits par Jane Goodall - et confirmés par Franz de Waal, qui répugne pourtant à centrer son travail sur l’hostilité, il s’agit de véritables guerres (au sens de Clausewitz ) sous deux rapports :       <br />
       Ce sont des conflits de longue durée et inexpiables, qui, bien que réalisés par le biais de nombreuses petites escarmouches-, tendent à l’élimination ou à l’exclusion complète et définitive d’un des groupes.       <br />
       Elles mettent en œuvre, par une solidarité complète des membres de chaque entité en hostilité avec d’autres, un ensemble de mesures rationnelles, tactiques et stratégiques, qui visent toutes au même but.         <br />
              <br />
       Cependant, une objection forte à notre thèse peut alors être soulevée : si même la guerre systématique de primates organisés, rusés et tenaces, n’a pas besoin de langage, pourquoi vouloir à tout prix faire de cette guerre la cause même du langage ?       <br />
       En réalité, pour que notre thèse devienne indispensable, il ne faut pas ajouter beaucoup au constat de la capacité des primates à la guerre. Il suffit de considérer que nos ancêtres ont été sans doute conduits à des situations où le passage à la signalisation de l’appartenance et de la non-appartenance devenait absolument inévitable. Autrement dit, des situations où la moindre ambiguïté, le moindre retard dans la reconnaissance et le soutien mutuel, pouvaient entraîner des massacres insupportables. On est loin, alors, des habiletés de la chasse, du moins en termes de contrainte extrême à la survie, bien qu’à l’évidence la guerre soit une circonstance privilégiée de mise à l’épreuve des ruses, tactiques et instrumentations de la prédation collective élaborée dans une période préalable.       <br />
       Deux éléments –combinables- peuvent renforcer la possibilité d’occurrence d’une telle urgence extrême de la signalisation identitaire :       <br />
       -Le fait que le groupe de solidarité militaire soit devenu trop vaste et trop différencié pour faire l’objet d’une immédiate reconnaissance spontanée par ses membres.       <br />
       -Le fait que la compétition entre les groupes soit devenue féroce, eu égard à des conditions écologiques d’accès aux ressources et de leur partage .        <br />
              <br />
       Si ce deux éléments se trouvent réunis, le passage forcé à “la langue” s’avérerait grandement facilité, dès lors qu’on admet que l’essentiel de cette langue est précisément voué à rallier immédiatement chacun à la communauté imaginaire. Plus le collectif serait grand et diversifié, plus sa compétition avec un autre collectif serait vive, et plus inévitable deviendrait la formalisation contraignante des repères entre ami et ennemi  .        <br />
       Notons que l’hypothèse d’un « appel au public » en cas de danger extérieur (prédation, mais surtout guerre) n’est pas en contradiction avec les thèses évolutionnistes concernant le dimorphisme sexuel : c’est-à-dire la plus grande taille des mâles, et l’arsenal anatomique -dentaire, musculaire, et comportemental de combat- plus important chez les mâles que chez les femelles.        <br />
       Certes, ces théories expliquent beaucoup plus le dimorphisme par la compétition pour le pouvoir entre les mâles d’un même groupe  . Mais on peut considérer que la guerre est souvent un prolongement de la compétition sexuelle plus qu’un effet direct de la rareté des ressources. On peut aussi considérer que la chasse (à la différence de la pêche et de la cueillette) verra se développer les compétences agressives et de ruse dans la lignée des combats sexuels et de pouvoir, plutôt que l’inverse : on ne combat pas comme on chasse, mais on chasse à partir de compétences acquises lors des innombrables combats de prestance, ce qui facilite à son tour la réversion de la chasse en guerre...        <br />
       Toutefois, on sait, par ailleurs, que le dimorphisme sexuel de la taille n’a cessé de décroître chez nos ancêtres hominidés : de 180% chez Australopithecus afarensis (comme chez le gorille), il y a quatre millions d’années à 120% dans l’espèce humaine contemporaine. Ce qui implique une plus grande concurrence entre mâles dans la société la plus ancienne… qui était peut-être aussi celle où la guerre était… la moins nécessaire !         <br />
       On peut alors préciser la définition de la guerre sociale se généralisant chroniquement : elle ne se déclencherait pas tant du fait de l’agressivité spécifique des mâles sur le modèle immédiat de leurs luttes intestines, mais plutôt au contraire comme conséquence des évolutions accompagnant l’atténuation du dimorphisme :  développement des alliances « fraternelles » entre mâles proches, apparition de “tabous sur l’adultère” (comme chez les babouins hamadryas), sophistication des stratégies d’accouplement par les femelles, pouvant viser à sélectionner des partenaires plus « civiques », participation des femelles aux chasses et aux actes guerriers, etc.       <br />
       Dans ce lent retournement de l’agressivité interne vers la solidarité externe, l’une des conditions de la guerre ethnique se trouve alors de plus en plus approchée : le sentiment d’appartenir à un grand groupe solidaire (contre les étrangers) est de mieux en mieux partagé. Il ne lui manque, pour parfaire son efficacité, … que la parole.       <br />
       Dès lors, non seulement le langage nominateur rendra plus rapide l’identification des siens et « des autres », mais, à la façon d’un uniforme, il empêchera durablement les ambiguïtés de la fraternisation… avec l’ennemi. Ce sera en quelque sorte la contrepartie de la réconciliation intérieure. Il viendra préserver les possibilités même de l’affrontement “de masse”, en obligeant à distinguer pour longtemps amis et ennemis, membres et non-membres, à une échelle où ils tendent à devenir confus, mettant chacun en danger, bien qu’indirectement (par le biais différé de la défaite d’un allié lointain, par exemple).         <br />
       L’effet attendu du langage sera ici de rappeler à chaque membre que sa tendance spontanée à épouiller, masser, embrasser ou “monter” sexuellement l’adversaire doit être limitée, rembarrée par quelque chose de plus puissant, de plus durable, de plus abstrait et de plus systématique, ceci indépendamment des affects ressentis à l’égard d’un allié lointain ou d’un proche ennemi.        <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>3. La métaphore comme alliance imaginaire du familier et de l’étranger</b></div>
     <div>
      « Comme les premiers motifs qui firent parler l’homme furent des passions, ses premières expressions furent des tropes. »        <br />
       Jean Jacques Rousseau, Essai sur l’origine des langues, (1781), Chapitre III, « Que le premier langage dut être figuré », Flammarion, 1993, p. 63       <br />
              <br />
       "L'anthropologie a fait plus de mal que de bien, en entretenant la confusion (…) en dépeignant les ancêtres de l'homme comme vivant dans l'âge d'or d'une paix perpétuelle". Bronislaw Malinowski, 1941       <br />
              <br />
       L’existence de conditions écologiques d’une guerre interethnique permanente favorise la catégorisation des collectifs comme tels pour leurs membres, phénomène qui serait consubstantiel de la création langagière.        <br />
       Rien ne prouve évidemment que celle-ci émergera obligatoirement, ni même préférentiellement d’un tel état de guerre. Il faut sans doute au préalable qu’existe une forte propension des individus de la formation sociale la plus vulnérable à cette émergence, à “calculer” les incidences de la variabilité des conduites sur le destin collectif. Or nous avons vu qu’il en était bien ainsi, notamment chez les Chimpanzés.         <br />
       Inversement, peut-être a-t-il manqué à ces derniers, l’épreuve terrible de situations de conflits mortels concernant de vastes groupements d’individus, pour être conduits inéluctablement au langage à partir de leurs compétences sociales aussi extraordinaires que les nôtres. Chance ou malchance ?        <br />
       On poussera donc le thème complémentaire suivant :  n’est-il pas possible que se forme dans certaines circonstances une “condensation mentale” à propos d’une entité collective d’appartenance, laquelle serait reconnue à la fois comme ce qui manque d’être détruit par les collectifs voisins et par le comportement politique intérieur de chacun ? N’est-il pas aussi possible qu’une telle condensation appelle l’individu encore non-parlant à se porter imaginairement, à se représenter hors de son existence immédiate réelle, à la place d’où il ferait, avec les autres, rempart à l’effondrement social ?        <br />
              <br />
       Les connaissances sur l’histoire humaine la plus ancienne ne permettent pas de situer l’émergence d’une telle condensation identitaire, mais elles nous indiquent néanmoins un lien étroit et assez précoce entre la guerre et la saisie des ethnies hostiles en « masse ».        <br />
       Il faut reconnaître que nous disposons de peu de traces, ou de représentations de combats entre nombreux individus avant le Néolithique, ce qui ne démontre pas pour autant que nous somme dans l'âge d'or imputé (à tort) à Rousseau, mais indique plutôt que si guerre il y a, elle concerne d'une part peu d'individus, et d'autre part ne donne pas lieu à des cérémonies d'enterrement des morts au combat. Cependant, il existe quelques indices de violences remontant aux temps paléolithiques (autour de 24 000 av JC) : pierre taillée coincée dans une tempe (Le Veyrier), ossements témoignant de coups portés, etc. Dans le Djebel Sahaba, au Soudan, une nécropole de type paléolithique tardif (société de chasseurs-cueilleurs) datant de 12 000-10 000 av J.C., a révélé le massacre d’une population entière .       <br />
       Mais dès le plus ancien Néolithique en Europe tempérée, les massacres -ritualisés ou non- de grands nombres sont présents lors de l’acquisition de la sédentarité et la compétition  entre chasseurs et fermiers (comme le montrent les tombes collectives de Schletz-Asparn -300 personnes, 7500 ans av JC-, celle de Herxheim -500 personnes,  7000  av JC -,  celle de Vaihingen, ou celle de Talheim -5000 av JC-  ), et notamment près des sols facilement mis en valeur . Rappelons que dans tous ces cas, beaucoup de squelettes témoignaient de blessures occasionnées par des  flèches ou des coups d'herminette portés à la tête.        <br />
              <br />
       Des confrontations entre armées ont eu lieu dès le mésolithique (8000 à 5000 av JC) près des estuaires et des grands fleuves (Danube, Nil, Indus, Dniepr, Gange). L'homme retrouvé sur le Mont Blanc et ayant vécu autour de -5000 portait une hache, un poignard, un arc et des flèches, ce qui était peut-être un  peu trop pour la chasse. Les armes explicitement fabriquées en vue de la guerre et non plus de la chasse vont encore attendre quelques siècles, mais les camps retranchés construits par les fermiers  de l'île de Bretagne en - 4000 étaient, selon  Brian Fagan : "jonchés d'ossements humains", dont la signification s'éclaire du fait que les archéologues y ont également  trouvé des milliers de pointes de flèches. Sur l'un des sites, le squelette intact d'un jeune adulte a été cloué à la palissade par une flèche reçue dans le dos .        <br />
       Vers 3000-2500, la guerre entre les villes rivales de Mésopotamie est  une constante… tout comme elle fait rage dans le sud de la France entrant dans l'âge de bronze : mais nous sommes presque entrés dans l'histoire .       <br />
              <br />
       Ces données, certes parcellaires, révèlent à tout le moins que la notion même de « peuple », impliquée par la mise à mort de tout un groupe par… un autre, se présente à l’orée même de la civilisation, et non pas, comme on a pu le penser, dans une progressivité de l’amplitude des agressions allant de pair avec les progrès des armements et des populations. Il semble même que le constat de l’état de guerre ethnique soit en train de remonter dans le temps, à mesure que les observations gagnent un passé de plus en plus obscur, où s’accroît la rareté des traces fossiles. Cela n’est pas pour nous étonner, au vu de ce que nous avons appris sur les opérations guerrières « totales » entreprises par les chimpanzés.       <br />
       Inversement, d’ailleurs, on ne peut pas déterminer une propension spéciale des humains à faire la guerre de manière complètement différente des ethnies animales : selon un recensement de milliers de sociétés de chasseurs-cueilleurs connues , la moitié se battent épisodiquement, vingt pour cent constamment et un tiers rarement ou jamais . L’idéologie du guerrier s’y justifie d’une grande variété de motivations : injures, vexations et humiliations, ruptures d’alliances, fâcheries diverses, rapts de femmes et d’adolescents, l’acquisition d’espace ou de subsistance pouvant être un prétexte parmi d’autres. On peut y reconnaître la plupart des causes d’hostilité (et de réconciliation) en vigueur chez les Chimpanzés et nombre d’autres grands singes.        <br />
       Autrement dit, rien ne nous interdit d’avancer l’idée que nos ancêtres pré-parlants se sont lancés dans la condensation symbolique à effet de massification, sans pour autant abandonner les traits de leurs conflits ordinaires. Il suffit d’admettre que le traitement de ces derniers doit parfois en appeler au ralliement massif des amis, et que celui-ci peut basculer rapidement vers une logique « catégorielle », si les circonstances s’y prêtent, et si l’outillage de communication est suffisament au point pour proposer l’équivalent sonore ou gestuel d’un drapeau ou d’un uniforme .        <br />
       On objectera peut-être encore que c’est là tout le problème : comment va-t-on bien pouvoir passer du sentiment direct d’appartenance ou d’inimitié, à un signe abstrait qui va en tenir lieu, et à un objet qui va soutenir cette représentation ? Posé ainsi, cela semble insoluble.        <br />
       La solution est pourtant à portée de la main : là-encore, ne tentons pas d’animer des objets comme signes ou supports de signes avant d’avoir cherché à comprendre comment ce sont d’abord les interlocuteurs qui ont de la valeur les uns pour les autres. Il ne s’agit pas, pour amorcer la parole, de trouver la chose miraculeuse qui va « valoir pour » autre chose (le drapeau pour le peuple, par exemple), mais de trouver le groupe d’interlocuteurs qui vaut pour d’autres interlocuteurs.        <br />
              <br />
       Tant que nous en restons à une explication du langage comme seul fait phonologique s'universalisant comme medium général de toutes les relations au monde et aux autres, tant que nous entifions et fétichisons le langage comme organe ou instrument physico-culturel, il demeure très difficile  de se représenter que ce n'est pas le langage qui invente le langage. Ce qui l'invente, c'est le problème pratique de produire une comparaison, une métaphore, une "connexion symétrique", par laquelle  nous pouvons rendre la solidarité du groupe large et "impersonnel" (Claude Lévi Strauss dirait "inauthentique") aussi immédiate que celle du petit groupe familier.  Rien d'autre que ce problème crucial ne légitime la quête d'un dispositif qui va finir par ressembler au langage symbolique et par le susciter comme tel, parce que le primate non parlant est déjà très habile à manier les sons.  A la recherche d'un début crédible,  il est donc inutile de pointer la parfaite adéquation de ce langage "en langue" au problème le plus lancinant : l'alliance.       <br />
       Car, alors, il ne peut être adéquat ou particulièrement performant. Ce qui l'est davantage, c'est le "bloc" d'expressivités qui -chant, danse, dessin, sculpture, construction, tous articulés ou mêlés- produit ensemble les divers aspects rendant possible une métaphore utile. Ainsi la répétition propre au rituel, la substitution propre au sacrifice, la perennité propre à la monumentalité, au dessin et à la sculpture, la simultanéité émotionnelle acquise dans la danse, la variabilité fine que permet la vocalisation, etc.. concourrent toutes à orienter le collectif vers l'expression comme assertion réciproque, anticipant la métaphore.  Et c'est probablement dans ce "bloc expressif" collectif qu'il faut chercher le moule ou le four dans lesquels se trouvera enfin produite (et surtout reproduite) l'action de métaphoriser, c'est-à-dire de mettre en relation régulière l'intimité et la solidarité la  moins spontanée.       <br />
              <br />
       Certains artistes ont réfléchi assez loin dans le sens de l'unité des pratiques expressives et de leur antécédence sur la seule vocalisation. Ainsi du peintre allemand Joseph Beuys , qui pensait que tout homme est un artiste, "élargissait" le concept de dessin bien au-delà de son isolement comme document à partir du XVe siècle en Europe. Il rappelait le caractère spontané, élémentaire du geste de tracer sur un support. Bien plus, il montrait que "écrire, c'est dessiner".  Les choses pour lui, comme le dit Antoine, "parviennent au langage, par le truchement d'un geste d'écriture qui prolonge leur perception et dont elles sont le premier moteur." Mais, en sens inverse, dit Beuys : "je ne m'asseois (pour dessiner) que si une nécessité existe. Si rien ne se déclare, alors je ne dessine pas".  Cette nécessité peut être vécue par l'artiste comme venant de l'extérieur, du monde ou des choses, mais ceci indique seulement qu'il produit la métaphore comme s'imposant d'elle-même, et d'abord sous une forme figurée, un geste, par le biais de ce que Beuys appelle une "substance". Le dessin a donc un caractère de départ, d'émergence  muette, "pré-langagière", d'indice de quelque chose qui n'est pas encore symbolisé, et qui peut toujours retourner à cet état seulement indexé, non "antisymétrique" comme dirait Paul Jorion .       <br />
              <br />
       Une fois débarrassés du fétichisme de la vocalisation isolée, nous pouvons alors tenter de prendre à bras le corps (pour ainsi dire) le problème réel et unique : comment produire cette comparaison qui, précisément parce qu'elle n'est pas asymétrique, autorise à la fois un recouvrement et une substitution, tels que, dès que je parle du grand groupe d'alliés, je crois parler d'une fraternité autour de la mère bien aimée ?  L'objectif étant que non seulement j'y crois, mais je ne puisse faire autrement que d'y croire…avant que des doutes ne s'immiscent et n'introduisent, avec le principe de l'objection, celui des raffinements d'opposés auxquels la langue parlée s'adapte mieux que tous les autres "éléments du "bloc expressif originel".        <br />
              <br />
       C'est parce que le problème est celui, non pas d'une instrumentation (conception qui dénote davantage l'ingénieur contemporain se prenant pour un chercheur), mais d'une comparaison entre échelles de groupements, que nous devons situer l'origine du langage dans la désignation, puis la nomination de deux groupes comparables, et cela par le moyen du "bloc expressif" unissant les individus du projet urgent, avant de les diviser en sujets de celui-ci.       <br />
              <br />
       Il faut donc que nous découvrions chez les pré-parlants une propension, facile et puissante, à accepter qu’un allié vaille pour un parent, qu’un lointain cousin vaille pour un allié, ou, au contraire, pour un ennemi. Il faut et il suffit que ce recouvrement puisse opérer au pluriel, et joindre le groupe des alliés à celui des proches. Il faut et il suffit que le nom d'un groupe serve de drapeau aux autres, quitte à se nier lui-même dans ce sacrifice conceptuel.        <br />
       Pour qui ne reconnaît pas l’extrême intelligence prévisionnelle des Primates (et notamment des Chimpanzés) en situation sociale ou interspécifique, cette proposition peut sembler vaguement ridicule. Pour qui n’a pas eu la révélation que le chimpanzé –mâle ou femelle- ne cesse d’apprécier l’attitude d’autres individus, d’anticiper leurs réactions collectives, de se souvenir de leurs actes passés, de calculer l’effet d’un changement d’humeur ou d’une inimitié subite, de tenter de contrer ou d’accompagner une démonstration de force selon qu’il la sent assez sage ou trop folle quant à ses incidences sur la paix des ménages… tout cela peut sembler absurde.         <br />
       Mais si nous savons ce que ce cousin muet est capable de penser ou de préconcevoir sans paroles des phénomènes collectifs ; si nous gardons à l’esprit l’extraordinaire anecdote de Franz de Waal indiquant l’effet subjectif d’une démarcation quasi-symbolique entre ennemi et ami, il paraît au contraire évident qu’il s’agit d’expliquer comment, chez un primate encore sans parole mais déjà bien plus intelligent ,  s’opère un déclic, et non un saut infranchissable.  Ce déclic porte alors sur la transposition d’une situation concrète (tel affrontement entre amis et ennemis) dans un signe de ralliement qui aura les mêmes effets de solidarisation dans l’hostilité.        <br />
       Comment nous représenter l’émergence d’une telle catégorisation chosifiant dans le signe une relation d’appartenance abstraite impondérable, (voire encore inexistante) engageant ses auteurs dans l’existence même de cette catégorie ?        <br />
       L’effet performatif d’une catégorisation signifie –nous l’avons vu- qu’un individu va se comporter en soutien actif, en acteur vigilant d’une catégorie. Par exemple, il va répondre à un appel de ralliement concernant les “membres d’une entité patriotique” comme étant l’un de ces membres. Mais, pour réagir instantanément à cet appel, il faut que cette entité évoque pour lui quelque chose de fort, à laquelle il ne peut demeurer indifférent.       <br />
       Or ce sentiment ne peut être spontanément suscité à ce niveau trop vaste, sans quoi le symbole de ralliement serait inutile.        <br />
       Comment le rapprochement, voire le recouvrement parfait entre la grande alliance (dont on ne connaît pas personnellement tous les membres), et le groupe de solidarité immédiate, peuvent-ils donc s’opérer ?       <br />
       On pourrait dire que le but final est de formuler une métaphore transposable dans une expression humaine du type : “l’ethnie est à ses membres, ce que les dyades mère-enfant sont à leurs membres”. “Si “Ego” est immédiatement solidaire de sa dyade, il doit donc l’être aussi de son ethnie”. Etc. Autrement dit, pour que fonctionne notre signe de ralliement, il faut et il suffit que l’idée suscitée par le ralliement le plus large (son, image, etc.) se rapproche suffisamment de l’idée des groupements de solidarité quasi-automatique, tel le groupe de frères et soeurs de la même mère, ou le groupe d’enfants élevés ensemble, que les mères collaborantes soient “chapeautées” par un mâle précis ou non (ou par une « super-mère »).        <br />
              <br />
       Cette double comparaison (vers le haut et vers le bas) nous appelle maintenant à réfléchir sur l’instrument dit de la « métaphore », comme indispensable à toute thèse sur l’invention du langage. Comme l’a vu Jacques Lacan, ou comme l’a théorisé Claude Lévi-Strauss dans sa formule canonique du mythe , il ne s’agit pas seulement là d’une figure de style, d’une façon de comparer. Une métaphore est une opération fondamentale du langage parlé, qui permet de juxtaposer ce qui est le contraire ou l’exact antagonique d’autre chose, à partir d’un moyen terme implicite (l’agent même de la comparaison).        <br />
       Observons que nous en avons déjà découvert l’existence dans le paradoxe de l’acte de langage qui parle de soi-même, sans jamais pouvoir se rattraper. Lorsque je dis : « je parle », je ne rattrape jamais le fait de parler en disant cela. Mais il y a tout de même quelque chose qui se passe : j’essaie d’unir l’acte de parler avec un contenu de parole qui se « représenterait soi-même ».       <br />
       Cette union est certes impossible, puisqu’il n’y a rien de plus éloigné d’un acte qu’une représentation imaginaire de cet acte. Elle est impossible, mais elle est proposée comme possible. Dire : « je parle » quand je le fais, c’est, comme l’a montré Austin , un engagement, une sorte de promesse autoréalisatrice. Je cherche à faire équivaloir mon acte et ce que j’en dis. Je mets sur le même plan, par décision créatrice, mon acte et sa représentation. A vous de me croire ou non. Or il n’y a qu’un seul lieu où cette équivalence pourrait être prise pour vraie : le sujet même de la parole, à la fois source –à jamais insaisissable- de son engagement dans cette parole et du jeu discursif.        <br />
       .       <br />
       Dans le nécessaire recouvrement de l’image du collectif et de la réalité affective de la dyade ou de la famille, il s’agit bien d’une métaphore en ce sens premier : impossible de comparer un vaste ensemble abstrait d’alliés largement étrangers à ma petite famille. Et pourtant, je « dois » parvenir à le réaliser, en jouant moi-même les intermédiaires, en portant sur moi (en tant que pur auteur de mon acte de parole) la charge de rendre crédible ce qui ne le sera jamais.        <br />
       Mais alors, qu’est-ce qui va me pousser à me situer dans cette position inconfortable entre toutes ? Une seule réponse convaincante : un « groupe d’id-entification » situé précisément à ce niveau d’intermédiation va m’adopter comme l’un de ses sujets actifs. Le « je » va se créer lui-même en s’appuyant sur une identification possible à un groupe de solidarité intermédiaire, transformé pour ce faire en arbitre des affiliations.       <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>4. De la métaphore à la parenté : l’alliance devient interne</b></div>
     <div>
      A) le nœud entre sujet et social         <br />
              <br />
              <br />
       Introduisons ici une parenthèse « psychologique », ou plutôt une remarque permettant de lier d’emblée le langage comme « fait social » universel et  certains de ses effets sur les individus, à leur tour changés en « sujets » du langage, et donc du social. L’efficacité langagière ainsi définie signifie « pouvoir» social, et donc pouvoir tout court, surtout vis-à-vis de l’extérieur, mais aussi à l’intérieur comme discipline organisant la force collective.        <br />
       Or, comme l’indique à juste titre l’expression populaire qualifiant la langue de « maternelle », c’est essentiellement par la mère qu’en passe l’apprentissage. On peut donc supposer que se recoupent pour l’enfant –quel que soit son sexe- les idées du pouvoir maternel sur lui, et du pouvoir sociétal de nommer les choses et les êtres « à leur place », de les ordonner sans la moindre contestation possible, dans le but final de composer une armée capable de tenir tête à l’étranger, mais aussi de se mettre à l’exploiter.        <br />
       Ainsi l’enfant apprend-il l’ordre social  -imaginaire et symbolique- en buvant le lait de sa mère, et l’on peut  alors se demander s’il n’est  pas confronté à la question de s’émanciper du pouvoir de nommer, en même temps qu’il doit se dégager d’un amour nourricier et « soigneur » trop étouffant.        <br />
       Cette façon d’envisager la demande maternelle vis-à-vis de l’enfant rompt avec l’ordinaire interprétation en termes d’un désir d’inceste « pulsionnel », alors qu’il s’agit plutôt, comme l’a dit Roger Ferreri avec son humour coutumier, d’un « inceste avec les forces de l’ordre », passant par les mots et leur articulation rigide obligatoire, dûment transmis par une mère trop soucieuse de la réussite sociale de son enfant, et non par une sorte de « sensualité sans parole », opposée à la culture.  On se demande d’ailleurs d’où cette demande incestueuse pourrait provenir sinon d’un fantasme sur la culture elle-même, puisqu’elle est absente des liens entre mère et enfants chez les primates non parlants, pourtant  parfaitement capables de reconnaître un pénis, aussi petit soit-il !       <br />
       Certes, l’enfant découvre assez rapidement que les spécificités du langage lui permettent de poser sa résistance dans la parole même : il s’en empare et en maîtrise la source (la voix) mieux qu’il ne maîtrise celle de la nourriture ou des soins corporels, plus longtemps vécus comme « manipulations ». De la sorte, il peut incorporer les pouvoirs maternel et sociétal, et devenir « manipulateur », plutôt que manipulé.         <br />
       Mais, ce faisant, il reste largement pris dans la nasse d’une « pulsion d’emprise », sans pouvoir donner un autre sens aux failles du langage (ambiguïtés, duplicité du sens, etc.). Or ceci se retourne contre lui, car nommer et définir, c’est être nommé et défini, être figé dans la position même du maître, dépendant toujours d’un plus grand. Aspirant à la liberté, il cherche donc à sortir de cette dialectique circulaire du maître et de l’esclave, ou du «grand » et du « petit ».        <br />
       Or trois éléments coïncident alors, en « retournant » le rapport du langage aux personnages parentaux : la résistance à la Mère, identifiée à la résistance à l’ordre dans la langue (qui est due en même temps aux insuffisances substantielles de la métaphore et aux inadéquations structurales du symbolique) vient coïncider avec la différence sexuelle : seul en effet, l’alter ego masculin de la mère semble ne pas se soumettre à celle-ci, mais, à l’inverse, la divertit en partie de son désir de réalisation par l’enfant, sans pour autant vouloir et pouvoir soumettre l’homme en l’infantilisant.       <br />
       La  coïncidence entre résistance au pouvoir maternel et différence sexuelle –avec le fait de porter le phallus (comme effigie de cette différence)- ouvre la faille de la résistance dans la langue : elle y permet le « gros mot » qui, tout en étant « personnel », illustre la possibilité de sortir de la nasse du pouvoir : la subversion dans la  langue ne permet en effet pas de maîtriser mieux celle-ci comme outil de domination, de communication d’ordres, mais plutôt de la rendre poétique, d’y faire respirer l’air du monde extérieur.       <br />
       Le père (qui sert surtout, selon un Lacan moins agiographié, à « faire rire » les enfants) est donc un « séparateur »  entre mère et enfant, mais pas au sens trivial d’une séparation d’avec la jouissance du corps maternel : il est une figure de résistance au pouvoir magique du langage, à la toute-puissance attribuée au symbole, comme signe de l’occupation sociétale des liens familiers. Le père est donc bien moins « chef de horde » que résistant à l’ordre supramaternel, se haussant ainsi fantasmatiquement à sa hauteur. Et c’est dans cette compétition avec ledit ordre que se dispute le phallus-sceptre, entre supermère phallique (le pouvoir global) et père phallophore (le résistant et son emblème),  mais aussi entre père-résistant (et donc s’égalant imaginairement au pouvoir) et mère prétendant, via l’enfant, récupérer un peu de sa puissance propre.       <br />
       Bien entendu, la mère réelle participe activement à soutenir cette « libération » de son propre enfant vis-à-vis de son image intérieure de mère-toute. Ce que Winnicott appelle une « bonne  mère », meilleure que celle qui se confondant avec l’image idéale, récuse la possibilité pour son enfant de s’en émanciper.  Inversement, le père réel peut très bien être « maternant » : il ne s’agit donc pas ici de proposer un militantisme assez idiot en faveur d’un sexe ou de l’autre, mais d’admettre avec Freud, que l’invention infantile des rôles des adultes qui l’entourent ne peut que trouver dans la dissymétrie des corps le moyen d’échapper à la combinaison sans espoir des pouvoirs adultes. Or la dissymétrie  qui restaure l’équilibre avec la forme féminine (seins, formes plantureuses) réside dans le pénis et dans son association avec la taille (le pénis est plus ou moins long, l’homme est plus « grand » que la femme, bien qu’il n’ait que des seins résiduels, et pas de possibilité de porter un enfant).  C’est donc ici –après un détour par la méditation infantile sur le pouvoir, la langue et la liberté- qu’on peut revenir à la clinique freudienne de « l’envie de pénis ».         <br />
       Ce « penisnied » observé par le créateur de la psychanalyse chez les petites filles européennes de son siècle prend, dans notre lecture actuelle, un sens différent : il n’est pas directement envie d’avoir le petit zizi  du frère (après tout, avantage bien médiocre, et que la circoncision diminue encore symboliquement), mais plutôt signe de sa propre limitation comme pouvoir futur identique à celui de la mère.        <br />
       La fille apprendra tout de même plus facilement à parler, et plus tard  subvertira moins souvent la langue que le garçon, sera moins dyslexique ou moins  « bègue ». En revanche, la jalousie sera plus aisément féminine (Freud  « écrit même : « cette rancœur hostile  de la femme envers l’homme, qu’il ne faut jamais totalement méconnaître dans les relations entre les sexes »  ), non parce que ce dernier possèderait le pouvoir, mais parce qu’il représente plutôt une liberté essentielle, narguant tout pouvoir, notamment celui des mots.       <br />
       C’est alors en tant que partisane de la « surmère » associant pouvoir sur l’enfant et pouvoir sur les foules, que la femme éprouve ce ressentiment. Mais en tant que personne désirant elle-même l’accès à la liberté, elle s’identifie plutôt à ce père. L’entre-deux produit notamment l’hystérie, comme expressivité ou théatralité muette (dite somatisante), subvertissant à demi la langue par l’évocation physique, par la suggestion verbale de la séduction, plutôt que comme « verbalité », cette névrose étant là encore moins souvent accessible à l’homme.        <br />
       Notons que ce n’est pas seulement comme femme, mais aussi comme mère que la femme peut souffrir de l’alliance entre pouvoirs de la société et pouvoir maternant : cet englobement « surmaternant » lui enlève en effet aussi sa propre puissance maternelle personnelle, individuelle.         <br />
       « L’envie de pénis » -sans doute peu contestable dans l’observation clinique- reflète donc un sentiment  complexe : elle renvoie en même temps à la plainte d’une femme d’être destinée à la problématique du pouvoir (auquel échapperait l’homme), et à celle d’être, à l’intérieur de ce pouvoir, toujours infériorisée par rapport à sa propre mère, celle-ci étant alors amalgamée avec l’idée de la société, véritable détentrice de la magie de la « langue maternelle ». La comparaison des tailles respectives du pénis et du clitoris ne prendrait au fond cette force émotionnelle « colossale » (écrit Freud) que parce qu’elle réfère à la comparaison d’une puissance réellement colossale, -celle de la société via le langage-, et de la faiblesse corrélative de l’individu humain  –garçon ou fille-, ou du petit groupe familier. Risque de castration pour le garçon ou castration toujours déjà là pour la fille, il ne s’agirait que de transpositions dans le langage inconscient du « corps psychique », que de variantes de la crainte du pouvoir sociétal, toujours capable d’empêcher notre « érection » personnelle qu’il rend dérisoire.       <br />
       Néanmoins, en vis-à-vis de ce trop plein de pouvoir, une  contre-alliance interne entre femme et mère singulière contre la surmère sociétale permettra de limiter l’introjection du personnage paternel et de ne pas obligatoirement destiner la femme libre à l’homosexualité. Elle permettra aussi, assez miraculeusement, de mitiger la propension au pouvoir maternel dans la femme, et de la faire jouir, comme mère, d’une liberté de subversion « paternelle » dans la pratique de la transmission culturelle à ses enfants.        <br />
       On peut évidemment contester la valeur de la fiction que nous venons de proposer, tout comme la plupart des « mythes » psychanalytiques. Il reste, cependant, que ce type de fiction est fort utile pour se représenter un lien possible entre la cause sociale du langage et l’incroyable investissement personnel des êtres humains dans la parole. Et peu importe qu’un tel mythe accorde le phallus originel à la supermère ou au superpère : la seule chose importante demeure au fond qu’il soit le moyen de comparaison entre force et faiblesse, grandeur et petitesse, notions qui n’ont, selon nous de sens « fort », que dans leur réelle application aux capacités d’organisation collective, mais aussi, en contrepartie, d’isolement, de délaissement et de déréliction des « petits ».        <br />
       C’est pourquoi la source originant notre entrée dans le symbolique n’est pas à trouver dans l’enfant lui-même, qui y entre pour ainsi dire à l’envers, à partir du fait accompli –et de son effet de « demande maternelle »-, mais dans ce qui nous a naguère poussés collectivement à produire et à partager la métaphore, c’est-à-dire  la scène où nous pouvons « faire semblant » de nous organiser les uns par rapport aux autres.       <br />
              <br />
               <br />
       B.  Parler, c’est se situer réciproquement comme personnages d’une société       <br />
              <br />
              <br />
       L’acte de langage à proprement parler, c’est la métaphore. Celle-ci n’est pas du tout cantonnée à la fioriture de style à quoi la réduisent les grammairiens classiques. C’est l’activité propositionnelle par excellence, à la fois quotidienne et universelle, par laquelle nous nous adressons aux autres, surtout quand les enjeux de la conversation sont forts.        <br />
       Nous la pratiquons à chaque instant, même presque sans mots, en supposant acquis chez nos partenaires la reconnaissance de certains faits, c’est-à-dire, de la façon le plus souvent implicite et « performative », l’adoption de ces faits comme partie prenante de notre monde familier.       <br />
       Je proposerai ici un exemple-princeps : un enfant (qui ne l’est déjà plus –infans : non parlant- puisqu’il « parle » à 15 mois) énonce ceci :       <br />
       « palalon »       <br />
       Il rajoute ensuite, à bon entendeur :       <br />
       « leu »       <br />
       Pour ne pas se perdre en conjectures, il faut recourir à l’expertise du parent éducateur et traducteur :       <br />
       « palalon » exprime « poisson » tel qu’il est dessiné dans un livre d’images lu fréquemment avec le parent en question. « Leu » signifie « bleu », par opposition à des dessins de poissons rouges ou verts.        <br />
       Mais allons plus loin :        <br />
       « Palalon leu » est une phrase exprimée dans un contexte de conversations successives où l’enfant en question remplace par la parole l’expression plus directe d’un besoin affectif. C’est un constat qui prend place dans une série d’autres concernant l’existence à leur place (comme le poisson dans le livre au moment du déjeuner de Bébé) dans un monde familier, dont le cœur passionnel est Maman, puis secondairement Papa, puis une série d’autres personnages humains (Nounou), quasi humains (Bébert le Chien familier), humains par délégation (personnages dessinés, poupées), ou par transformation (balles, cubes, etc).  Le fait même de parler est exigé par la passion de constater que tout son « petit monde » est bien là, sans fuites majeures, et doté d’une certaine stabilité physique que reflète la stabilité dans les mots et entre les mots.       <br />
       Pour résumer la fulgurance de « palalon leu » en l’imitant dans le registre savant, disons que la formule pourrait se traduire (en version courte) par :       <br />
       « Le poisson est bleu, parce qu’en reconnaissant qu’il l’est, je plais à ma mère. »       <br />
       Ou encore, en version longue :       <br />
       « Si le poisson est bleu, alors une partie du monde est en ordre, tel que j’y trouve ma place, et que grâce à cette place reconnue par ma mère, je reste un objet d’amour pour elle, sans lequel je meurs immédiatement. »       <br />
       La métaphore fondamentale inscrite dans cette affirmation est la suivante :       <br />
              <br />
       « Le fait d’être dit bleu pour un poisson de livre est égal au fait d’être reconnu moi-même dans le monde comme digne de l’amour de ma mère ».       <br />
       Ce qu’enfin l’on peut exprimer plus formellement, dans un langage d’adulte lettré :       <br />
              <br />
       « La qualité « couleur » est  à l’animal fétiche, ce que le nom est au sujet humain. »       <br />
       N’excluons a priori aucune autre interprétation de « palalon bleu », même provenant de gens qui ne connaissent pas l’enfant en question, ou se défieraient d’explications psychologiques. Mais parions qu’au terme d’un quelconque de ces circuits herméneutiques, on retrouvera l’analogie implicite entre le monde descriptif et le monde affectif.       <br />
       Notons que, dans ce cas comme dans la plupart des cas, le référent « réel » (l’amour maternel et par extension le Familier) demeure extérieur à la métaphore exprimée, pour ainsi dire « refoulé » : en effet, ce qui est commun à la qualité et au nom, ce serait d’exprimer l’accueil du sujet au sein de l’ordre domestique, le fait de ne pas être exclu. Or ceci n’est pas dit, comme si le fait même de l’évoquer pouvait en actualiser le péril.       <br />
       Il faudrait donc, pour retrouver la métaphore primitive et non plus dérivée, opérer encore une nouvelle traduction, à partir du non-dit, comme dans la formule suivante :        <br />
              <br />
       «Ma place au sein du Familier et la nomination sont équivalentes ».       <br />
              <br />
       Cette formule résulte d’un travail d’auto-conviction, puisque la nomination, qui dépend à l’évidence d’un ordre sociétal imposant les règles de la symbolisation langagière est tout l’opposé du Familier. Nous butons alors sur l’assertion la plus cachée : « le Sociétal est équivalent au Familier ».        <br />
              <br />
       Or, celle-ci est probablement la forme générale de toute métaphore. Elle est donc à la fois l’objet d’une appropriation imaginaire, et d’une défiance résiduelle qui provoque en même temps objection et refoulement de cette objection. Le refoulement est ici très nécessaire, puisque si je ne refoule pas le fait –patent- que le Sociétal m’arrache au Familier, que les mots de la langue commune sont là pour m’enlever à la fusion maternelle, je ressens le danger d’être chassé de ce paradis du Familier. Le prix à payer pour y rester, c’est au moins en esprit d’en être séparé « symboliquement » par l’adhésion « enthousiaste » au système de nomination.        <br />
              <br />
       Bien entendu, aussi enthousiaste soit-elle, cette adhésion ressemble un peu à l’applaudissement du badaud au passage du tyran, sachant que des gardes armés le surveillent : elle n’attend que le relâchement de la surveillance pour exprimer un doute, au moins de manière symptomale.         <br />
              <br />
              <br />
       Le doute sur la valeur absolue de la métaphore, sur sa solidité, est repéré depuis Freud par ce que les psychanalystes nomment les névroses. Celles-ci sont en réalité des choix dans le mode d’objection porté à la métaphore « obligatoire ».  Or il n’existe que quatre façons logiques de mettre en cause la vérité de la métaphore, dans un refoulement « incomplet ».        <br />
              <br />
       1-Soit, je prononce la métaphore puis, ayant un doute rétroactif, je vérifie : c’est le modèle général de ce qu’on nomme TOC, selon la toquade technobureaucratique américaine pour le refus des explications. A savoir les manifestations très diverses d’une obsession, qui n’est jamais qu’une vérification, un recomptage, une répétition, après l’acte métaphorique ainsi retourné en tout sens. N’existerait-il pas tout de même quelque chose de faux dans la bonne métaphore ? Sommes-nous bien sûrs qu’ayant nommé correctement un personnage, ayant défini une situation, s’étant présenté soi-même en temps et heure, et « propre  sur soi », nous sommes enfin accueillis dans la reconnaissance chaleureuse du Familier ?       <br />
       Plus je me lave les mains, plus je recompte, plus je vérifie que la porte est bien fermée, ou que mon discours est bien corrigé (en bégayant) et plus je manifeste simplement, par la répétition de la métaphore correcte, mon doute sur l’efficacité de la métaphore. Mais je le manifeste par la voie logique de l’après-coup.       <br />
              <br />
       2-Soit je nie radicalement que la métaphore puisse être mise en doute, sous peine d’une punition par le Sociétal, celle-ci ne pouvant être qu’une soustraction totale à la jouissance. Auquel cas, je m’éloigne de tous les objets qui représentent pour moi la menace d’être écarté du Familier, notamment de ceux qui associent la formule sociétale (symbolique) et la plus grande chance de la transgresser : (l’objet de jouissance). Nous sommes dans le registre de la phobie, qui n’est autre que la voie logique de l’objection « par avance ».       <br />
       3-Soit, prenant mon courage à deux mains, j’affirme la valeur de la métaphore, mais comme je n’y crois guère, je dois donner l’impression d’un enthousiasme accru ; je force dans l’apparence, le théâtre d’une démonstration : c’est l’hystérie, qui est seulement la voie logique d’une objection soutenue pendant l’acte de la métaphore. Dans le présent.       <br />
              <br />
       Passé, futur, présent : nous ne nous éloignons pas beaucoup des trois catégories weberiennes (ou kantiennes) définissant des attitudes fondamentales dans la vie sociale et politique . Etrangement, les « pathologies » repérées par l’observateur « psy » ne seraient-elles que les formes symptomales de positions politiques choisies « dans le tourbillon métaphorique», face aux autres et avec eux ?        <br />
       Faudrait-il accepter avec Lacan de considérer au fond ces pathologies comme des « discours », c’est-à-dire de façons d’insister sur un aspect ou sur un autre dans l’élan qui nous porte vers l’autre au sein de ce qui serait la conversation sociale, cette niche écologique de tout langage humain ?        <br />
              <br />
       En tout cas, n’oublions pas que la conversation elle-même se déroule dans le temps puisque propositions et objections y interviennent bien dans la succession des temps de parole, dans le pur présent fictif de l’égalité des droits à la parole, mais aussi dans le futur encore irréalisé des décisions à prendre.        <br />
              <br />
       Toutefois la conversation comporte aussi un côté strictement logique –et donc intemporel.       <br />
              <br />
       La position prise chacun à son tour dans le temps cache en effet que les objections (qu’elles soient positions politiques ou névrotiques)  sont aussi des places dans une structure d’opposition. Par exemple,  la position phobique est simple récusation de la jouissance du Familier par le sujet de la Loi, ce qu’on peut représenter de façon simplifiée : Loi +, Jouissance  —. L’hystérie est croyance dans la nécessité de soutenir la loi par un héroïsme personnel, une présence du sujet, soit : Loi+, Jouissance + ; l’obsessionalité est retour du doute et réitération de l’effort, c’est-à-dire alternance automatique de récusation et d’affirmation, d’annulation réciproque : Loi—, Jouissance—.       <br />
              <br />
       Exprimé ainsi par des oppositions simples, le déroulement de cette suite d’objections appelle logiquement une quatrième case : Loi —, Jouissance +. Il s’agit dans ce dernier cas  de figure de maintenir la jouissance contre la Loi, de récuser directement la Loi, en position symétrique de la phobie qui récuse directement la jouissance. Or cette position est aussi repérée par les professions « psy » : c’est la position dite « perverse », laquelle est au fond aussi une névrose, si on entend par là une symptomatologie liée à  la présence du Sociétal dans les comportements d’un Sujet passionné de Familier.       <br />
       Ledit « pervers » n’échappe pas à cette situation : il est tout aussi confronté que les autres névrosés à la nécessité de métaphoriser, c’est-à-dire de rapporter le Familier au Sociétal, via la loi de symbolisation, mais il choisit de maintenir la jouissance du Familier dans l’apparition même de la loi sociétale. Il jouit donc effectivement de la transgression, ce qui est probablement la position la plus stable et la plus rassurante, puisque la Loi intervenant toujours sans jamais manquer, on peut s’y appuyer solidement pour retrouver la jouissance du Familier.       <br />
              <br />
       Si l’on tient absolument à réintégrer le temps dans cette logique (tout comme il existe dans n’importe quel déroulement conversationnel), il est possible d’interprêter la position perverse comme celle de la « persistance » de la proposition métaphorique elle-même (réunissant passé, présent et futur), car elle s’appuie directement sur le référent « Familier » qu’elle ne refoule jamais complètement derrière les obligations du référé «Sociétal ».       <br />
              <br />
       La sublimation freudienne, malgré les contorsions de la névrose psychanalytique, a d’ailleurs toujours consisté à guérir le Névrosé en le réappuyant sur la stabilité de sa perversion, mot fatalement moraliste qui, pourtant,  transporte avec lui la condamnation permanente de la tendance à se perdre dans l’objet. Ainsi de l’hystérique (souvent femme, parce que placée en position d’objet, de « chose », par l’homme qui la « maternise » -ou en fait l’idéal du Familier et cherchant donc à y échapper en s’étayant de la Loi) que Freud guérissait en la renvoyant à son homosexualité, à sa propre jouissance de la femme comme mère dominatrice.       <br />
       Ou encore, dans le cas d’une thérapie imaginaire de l’obsessionnel Léonard de Vinci crayonnant sans fin des petites machines, en lui préférant l’artiste homosexuel, fasciné par le sourire masculin de sa mère et de son double.        <br />
              <br />
       La métaphore est donc logicienne en elle-même et non pas seulement par son instrumentation symbolique, (les mots qu’elle utilise) parce qu’elle confronte directement Sociétal et Familier, ou, autrement dit, ce qui « doit être pensé pour tous », ce qui relève d’une « réalité » contraignante extérieure, d’une perception paranoïaque de ce qui « peut arriver » découlant d’une intellection des tenants et des aboutissants les plus lointains, des interdépendances non spontanément perçues...  et ce qui est déjà complètement intégré dans « l’habitus », dans la douceur relative de vivre entre personnes reconnues mutuellement et dans un univers d’objets... familiers.       <br />
              <br />
       Mais la façon pour la métaphore d’être logicienne n’est certes pas de réduire Sociétal et Familier à deux entités abstraites du type O et 1, A et E, S1 et S2 , etc., qui seraient parfaitement opposées et inconciliables. Bien au contraire, la métaphore ne travaille que dans la positivité, et elle transpose aussitôt l’un des domaines dans l’autre, assimile l’un à l’autre, tout en respectant leur « égalité » (à la différence de la métonymie qui absorbe l’un dans la réalité de l’autre, les fusionnant par condensation ). La métaphore nous dit simplement : « ceci est cela », voire "ceci-cela" (dans la forme simple non antisymétrique). Elle peut même éluder « ceci », et dire seulement : cela », ce qui rend le travail d’objection plus ardu, le temps de retrouver l’autre terme caché dans l’implicite.       <br />
              <br />
       La métaphore –cet acte vivant- ne maintient pas, ne fige pas le moment de l’identité, comme le fait la règle –la convention symbolique- . Elle la réalise : puisque (dans le carré logique aristotélicien) A égale E, alors… il n’y a plus que E ou A, c’est indifférent, puisque les qualités de l’un et de l’autre sont maintenues dans le terme restant ; puisque A ressuscite quand on parle de E et réciproquement.        <br />
       Pour la métaphore, il suffit en effet que j’évoque qu’une position « totalisante » existe, pour que j’affirme par là-même que son antagonique existe aussi, puisqu’elle est tout aussi totalisante. Le « Tout » appelle « l’Aucun » et réciproquement ; le « Oui » appelle «le « Non ».        <br />
              <br />
       Il y a donc bien un aspect fulgurant dans la métaphore qu’on ne retrouve pas dans la règle logique, laborieuse, où la fulgurance est remplacée éventuellement par la rapidité du calcul électronique (hélas toujours plus proliférant, comme pour compenser la vitesse par la complexité, pour « faire croire » à de la fulgurance, laquelle n’est pourtant pas affaire de vitesse, mais de pure instantanéité subjective).         <br />
              <br />
       La fulgurance métaphorique est associée à la capacité fonctionnelle (la fonction même de la métaphore depuis l’origine forcée du langage symbolique) de superposer instantanément pour tous les participants les deux images du référé et du référent sans les fusionner. Elle est « id-entification » immédiate et c’est pourquoi nous la mettons aussi du côté du passionnel, et donc du Familier comme domaine originel de la passion, pour autant que le sujet lui-même de la métaphore se reconnaît dans cette identité et s’aime comme tel.        <br />
       C’est cette fulgurance de l’image dans son rapport immédiat au sentiment – et au seul sentiment fondamental qui est l’amour, les autres en étant dérivés - qui, à mon avis, tient la dragée haute au concept, et fait de « l’entêtement artistique » pour reprendre l’analyse de Hegel dans son Esthétique , bien autre chose qu’un baroud d’honneur dans l’inéluctable progrès vers la rationalité.        <br />
       Cet entêtement (Eigensinn) est aussi signe précurseur de la résistance de la structure des positions : en admettant que Hegel ait correctement décrit le mouvement de la modernité comme victoire toujours plus écrasante de l’esprit (au sens de la règle), il faudra aussi admettre qu’il n’a pas prévu le retournement de ce mouvement, dû au fait inévitable que même la science ne doit son énergie qu’à sa fascination par la forme « maternante », cette immédiateté devant à son tour sa force à son ancrage dans la passion du Familier.       <br />
              <br />
       En bref : il se peut qu’après l’insistance de Lacan sur le côté mathématique des structures de la langue et des positions des discours, nous soyons bien inspirés de faire retour à Rousseau, et à son intuition de la force imaginatrice et émotive contenue dans l’acte de parole.       <br />
              <br />
               <br />
       C. Le groupe intermédiaire : mère de la métaphore       <br />
              <br />
       Considérons maintenant de plus près le processus d’entification (de chosification) du collectif de solidarité morale dans la parole . Nous avons vu que la métaphore réalisée à  ce propos suppose un saut dans le vide où s’associent, par le miracle de l’engagement d’un sujet caché, deux contraires absolus : le petit groupe affectif (le Familier) et le grand collectif ethnique (le Sociétal), l’amour d’un côté, la déduction laborieuse de l’Autre , dont Rousseau, décidément génial, disait qu'il s'agissait de l'entrée dans "l'âge du raisonnement" .        <br />
       Observons que la grande entité ethnique est constamment l’objet d’un démaillage, d’une autodestruction imaginaire : j’ai beau garantir en personne qu’elle est équivalente à ma famille, tout, bientôt, vient me prouver le contraire.        <br />
       Dans  le groupe convivial, je ne raisonne jamais quand un ennemi l’attaque, et j’y réagis immédiatement. Au contraire, il me faudra toujours reconstruire du raisonnement, du différé, de la représentation des conséquences lointaines pour déduire de la destruction du grand collectif ethnique que ma propre dyade est menacée.        <br />
       Je le “sais”, mais je ne le “sens” pas, et d’autant moins que se multiplient les conflits ou les incompréhensions, les occasions de heurts, de trahisons, ou d’indifférence à ce niveau trop vaste. Ma réaction n’est donc jamais aussi rapide ni vive. Sauf si l’image de mon “groupe d’amour” se juxtapose exactement à celle du collectif “politique”, et cela avec l’aide d’un adjuvant assez puissant.       <br />
       Quel sera donc cet élément qui va permettre au réel et à son image de coïncider durablement, sans que ne revienne tout le temps la nécessité de s’y engager ?  Supposons que le recoupement entre familier et lointain devienne à la fois plus urgent (par un état de guerre chronique) et plus improbable (par la taille et le caractère diffus du collectif ethnique). Qu’est ce qui va faciliter malgré tout la condensation de leurs deux images en une seule ?       <br />
       C’est ici qu’intervient le moyen terme ou la tierce partie. Avant même que des facilitateurs de symbolisation se proposent au plan instrumental (comme l’habitus déjà ancien, dans telle espèce, de mobiliser des oppositions phonématiques ou/et gestuelles pour discriminer un signal donné dans une gamme de signaux possibles), nous devons avancer que “quelque chose” dans le réel ordinaire de l’expérience puisse abriter la possibilité très grande d’une union de contraires éloignés. Par exemple, la fratrie constituée des enfants d’une même mère ou, largement des “frères et soeurs de lait”, ou encore des frères et soeurs d’élevage en commun par un groupe de mères, peut représenter aux yeux de chacun le cas évident d’une sociation à la fois plongée dans l’affection conviviale et émergeant du côté du groupe plus large, moins naturellement solidaire.        <br />
       Accepter cette possibilité implique de se défaire de la certitude que le langage émerge à partir de ce qui le cause directement (par exemple, une solidarité ethnique assumée par des sujets de la symbolisation d’un peuple), alors qu’il peut être un effet d’un cheminement logique complexe, sans pour autant que la cause essentielle cesse d’être active.        <br />
       Là encore, une telle expérience en pensée n’implique pas de saut trop audacieux dans l’inconnu : on peut en effet supposer que dans le groupement de non-parlants, il existe déjà des successions et des imbrications de niveaux d’affiliation et de solidarité plus ou moins grands. Par exemple, il est clair chez les chimpanzés que les frères et sœurs utérins, bien que moins indéfectiblement solidaires que la mère envers chacun d’eux, sont plus aisément attachés et fidèles que d’autres individus étrangers ou apparentés de façon plus lointaine et moins durable. Certaines proximités conviviales habituelles, généralement recoupées d’apparentements génétiques, connaissent encore, bien qu’à un moindre degré, des effets d’altruisme et de soutien mutuel face à l’adversité. Le groupe d’empathie le plus immédiat (la dyade mère-enfant) et le groupement le plus lointain (l’ethnie, le rassemblement d’alliés) dont il s’agit d’assurer précisément la solidité via le symbole, peuvent ainsi être reliés entre eux par l’opération d’une double comparaison, d’une part entre le petit groupe familial de base et le groupe « fraternel » intermédiaire ; d’autre part entre ce dernier et une entité plus vaste d’alliance.        <br />
       C’est bien alors en fonctionnant “comme” un fratrie que l’ethnie peut espérer obtenir sur ses membres des effets comparables, bien que toujours un peu forcés, d’élargissement de la loyauté affective, en perspective de l’idéal familial. Inversement, la fratrie subit, dans cette problématique, la contamination de l’appel au symbolique en provenance de la question ethnique.        <br />
       Nous supposerons donc sans risques excessifs que l’entité imaginaire appelée “en raison” (même encore non langagière) à voir consister, se condenser en elle des contraires éloignés, est bien d’abord catalysée par une quasi-entité intermédiaire, comme l’est la fratrie –intercalée entre la grande tribu et la dyade-. En somme, l’appel au symbole (au mot) désignant la totalité politique n’entraînera pas immédiatement, pour sa construction même, un appel à inclure directement la parenté intime, au sens premier d’une “partie” du tout, car c’est trop difficile, trop lointain. Elle évoquera plutôt une analogie « élargie » avec une fonction intermédiaire, telle une représentation de la fratrie, en tant elle-même que médiation.       <br />
       Le groupement intermédiaire ou spécifique (entre mâles, entre jeunes, entre vieux, entre femelles, etc.) est une réalité tout à fait importante et bien déployée chez les primates. Il peut être réalisé comme association temporaire avec d’autres, ou au contraire en opposition.        <br />
       Un apport essentiel de la grande éthologue Shirley C. Strum  dans son étude classique des Babouins du Kénya concerne par exemple la notion « d’amitié ». Si l’on regroupe sous ce terme de nombreuses manifestations de soutien, d’entr-aide, d’affection, de proximité physique sans enjeu économique ou sexuel immédiats, l’observation attentive finit par révéler de véritables stratégies de long terme d’abord entre individus de même sexe au sein de groupes génétiquement apparentés, mais aussi entre mâles et femelles appartenant à des bandes assez éloignées, mais qui pourront à nouveau se rejoindre. Tout se passe comme si les mâles, en particulier, cultivaient à l’avance des rapprochements affectueux « désintéressés » avec des femelles d’autres groupes (tout en apaisant la méfiance des mâles « locaux »), favorisant ainsi l’opportunité d’une nouvelle alliance matrimoniale, le moment venu.       <br />
       Un groupement de femelles peut, quant à lui, s’effectuer à des niveaux différents. L’un d’eux est la synchronisation des périodes menstruelles et de fécondité , dont l’effet principal est de rendre impossible ou difficile la monopolisation sexuelle par un mâle, et un effet secondaire de faciliter l’entr-aide pour l’élevage associé de plusieurs nourrissons nés au même moment. Un groupement de mâles (impliquant une plus grande tolérance dans la compétition sexuelle) peut avoir pour cause l’amélioration de la vigilance et l’augmentation subséquente de la survie des nouveaux-nés... mais aussi inversement la coordination d’attaques de femelles ne disposant pas de protecteurs assez forts. Il peut paradoxalement étayer le pouvoir d’un dominant.        <br />
       Dans d’autres situations, les pères peuvent s’associer affectivement avec leurs rejetons (chimpanzés, hamadryas, singes-araignées laineux, etc.). Dans d’autres cas encore, les mâles -issus du même mâle dominant et de femelles différentes- et membres de la même classe d’âge- migrent ensemble (dispersion parallèle). Ils peuvent tenter de rejoindre des demi-frères plus âgés issus de la même mère (népotisme fraternel ches les macaques et les vervets). Le plus souvent, cependant, chez les chimpanzés, les liens privilégiés entre mâles sont “politiques” selon le mot utilisé par F. de Waal, et fondés sur un mélange d’apparentements et d’échanges de services rendus.       <br />
       Dans la situation de passage au langage, le groupe intermédiaire n’a pas besoin de fonctionnalité spéciale hors de ces diverses solidarités traditionnelles. Il n’ a aucune autre consistance en soi que de pouvoir « transporter» une image d’unité vers une autre. Si, par exemple, l’on appelle “clans”, des groupements d’élevage intermédiaires entre la dyade materno-infantile et le groupe politique plus large (alliance de forces lointainement apparentées), on peut imaginer que l’ethnie va être représentée comme “fratrie”, ou même comme concept même de la fratrie, peut-être augmenté d’un qualificatif magnifiant (grande fraternité, grande communauté).        <br />
       Du coup, le syntagme nominal premier, dont nous posons ici qu’il ne peut que référer au groupe de solidarité intermédiaire, se proposera d’emblée avec tout son appareil d’adjonctions possibles, indiquant son renforcement souhaité, et presque aussitôt également, avec des évocations de son envers que l’on craint : sa diminution, son affaiblissement ou sa dispersion.        <br />
       En fait, la nomination d’une entité de solidarité sociétale « à la manière » d’un super-groupe de solidarité parentale, ne peut s’établir que sur la compétition radicale avec ce dernier, en perspective de son remplacement. Ainsi, lorsque, primate parlant du paléolithique, je représente une déesse du peuple par sa vulve ou ses rondeurs, je construis une idée qui s’oppose à ma mère réelle . Bien plus tard, lorsque je me tourne vers le culte du Père, non seulement je m’oppose à l’ancienne hégémonie de la Déesse, mais je mets en cause mon propre père concret, dont je surpasse la force en m’adressant à une figure transcendante. D’une façon générale, ces motions d’essence religieuse (encadrant mythe et rite) enveloppent la parenté, la déformant en même temps qu’en produisant le moule.       <br />
       On pense ici à la fable attribuée à Abraham choisissant son Dieu et écartant la lune (la déesse mère) parce qu’elle diminue, et le soleil parce qu’il se couche. Il lui faut une totalité, constante et absolue, dont on peut ici imaginer que, pour n’avoir certainement pas été présente à l’origine du langage, elle a pourtant formé l’axe d’une certaine tendance : celle, proprement anthropologique, qui consiste à comparer des grandeurs, autour d’essences  supposées identiques.       <br />
       En suivant cette pente, notons que l’introduction du symbole dans la culture animale change la direction des pensées : sans paroles, la logique de l’opposition “affectif-déductif” voulait que, plus l’on tend au petit groupe intime (affectif +) et moins l’on calcule son intérêt (déductif-), tandis qu’à l’opposé, plus le groupe d’intérêt collectif est vaste (déductif +), plus il est déduit et pensé plutôt que vécu affectivement (affectif -).         <br />
       Au contraire, avec le symbole signifiant (c’est-à-dire faisant signe de quelque chose à propos d’autre chose), il se produit, nous l’avons vu, une contamination entre référent et référé, l’un empruntant à l’autre ses qualités. Par exemple, si je réfère mon collectif politico-militaire à mon groupe « fraternel », ou « maternel », plus ce collectif est puissant et vaste, et plus il devient du même coup à la fois richement affectif et intellectuellement pertinent. Il se forme une chimère, salvatrice et résolutrice, du collectif fusionnant affectif et déductif. Il ne devient plus contradictoire de révérer une déesse-mère qui soit en même temps la guide suprême des armées (Athéna). C’est un peu ce qu’évoque le romancier burlesque Terry Pratchett quand il invente un monde légendaire où la taille des dieux dépend réellement du nombre de gens qui y croient. Nous échappons alors à la fatalité de l’extinction progressive de la solidarité du côté de la grandeur du groupe, ce qui peut être réellement salvateur dans une situation écologique où cette grandeur du groupe devient à la fois condition de la survie, et contraire aux habituelles formes de segmentation entre “tribus”.        <br />
       Mais ce renforcement de l’imaginaire communautaire a un prix : par un étrange retournement (tout aussi automatique), c’est désormais le foyer convivial, qui par sa faiblesse numérique et sa tendance à se séparer de l’ensemble plus vaste, passera désormais pour “désolidarisant”. Ainsi dans de très nombreux films américains, c’est toujours le petit village isolé qui est la résidence de morts-vivants ou de monstres en puissance.  De là à penser que l’amour même entre individus proches est cause du non-amour entre membres du grand collectif, un pas peut être franchi, dont on se demande bien pourquoi il ne le serait pas par la pensée dite “primitive” (au sens fort, à restaurer logiquement, de “premier affrontement aux effets natifs du symbolisme”).        <br />
       Il est plausible que le symbole du socius (le monde des alliés), présumé premier symbole avant tout autre symbolisation des objets, soit construit politiquement en compétition directe avec l’amour des proches, tout comme il l’est, fonctionnellement, en concurrence avec les habitus de réconciliation chers à de Waal. Notons que c’est aussi une façon assez peu mystérieuse d’anticiper sur la prohibition de l’inceste : il suffit d’imaginer que l’amour étant transposé dans sa fonction sociale de survie vers le grand collectif, il devient au contraire suspect et objet de régulations drastiques dans le petit groupe de proximité. N’est-ce pas plus convaincant qu’une complexe et fort arbitraire théorie d’échanges matri- et patrimoniaux, appliqué à des sociétés où il n’existe encore probablement aucun système strict de définition du rôle des pères (sinon comme mâles protecteurs d’un groupe femelles-petits)...?       <br />
       La fameuse affirmation fondatrice de Claude Lévi-Strauss selon laquelle dans les sociétés humaines, les hommes s’échangent, ou mieux se donnent réciproquement les femmes pour mieux assurer la fiction qu'ils font société  ne serait plus guère acceptable sans débat aujourd’hui. Pas seulement par affaiblissement des « évidences » patriarcales dans la société post-moderne, mais aussi parce que l’effet de structure de toute parenté (il n’y a pas de père sans frère de la mère) peut découler d’un phénomène bien moins contestable : le groupe des frères et sœurs utérins réels est en compétition avec le « peuple » des frères et sœurs symboliques.        <br />
       Ce ne sont pas les hommes qui échangent des femmes, mais des groupes fraternels réels et symboliques qui négocient leur pouvoir social. La culture ne remplace pas la nature : elle entre en combat avec elle et échange avec elle ses biens. Avant la prohibition de l’inceste, se manifeste la fonction la plus radicale de la culture : la prohibition de la différence. En ce sens homosexualité, endogamie et autochthonie comme cultures précèdent vraisemblablement l’hétérosexualité culturelle, et les hétérogamies du sang et du sol.       <br />
       Mais continuons : l’amour du proche ayant été proprement transféré (via le mécanisme de l’idéalisation) à l’amour du collectif intermédiaire, tandis que celui-ci collecte de l’autre côté les signifiants de l’unité globale abstraite, (la sphère, dirait Peter Sloterdijk) voici que se présente enfin un “vrai symbole” (un “jeté ensemble” ), un nom et un affect  unis dans une “chose” : le collectif lui-même considéré comme tel. Dès lors, tout vient ensemble dans la parole : évoquer l’affect, c’est nommer le collectif. Evoquer le collectif, c’est encore le nommer en suscitant l’affect (appelant sans réplique à la solidarité « de cœur »).Etc.        <br />
       C’est sans doute dans un tel travail sur le proche, à la lisière externe de l’intime, et sur des modes ludiques variés, que se produit l’habitude d’associer sentiment et terme, et non plus dans les situations de conflit externe, qui ont été pourtant les causes premières les plus probables de l’injonction au symbole.       <br />
       Qu’il soit réalisé dans les jeux ou dans les drames, ce travail s’oriente de façon assez prévisible : il cède aux questions posées par l’inconséquence logique. En effet, dès qu’une métaphore est soutenue (telle : “l’amour de la fratrie est le modèle inspirant aussi bien le groupe intime que le grand collectif ethnique”), elle prépare ce qu’on appelera plus tard de la question, de l’aporie et de la “contradiction” .        <br />
       N’oublions pas cependant que nous avons fait découler le rôle idéal  (voire l’invention) de la métaphore de la recherche logique d’une formation sociale sensible, donnant substance à une entité symbolique de portée plus vaste. Cette entité ne s’impose que par la nécessité “politique” qui lie la survie du collectif ethnique à la prise de conscience des solidarités indirectes qu’il implique. Sa représentation ne peut donc s’y stabiliser, puisque précisément, c’est le lieu des solidarités les moins spontanées.        <br />
       Il est dès lors logique de supposer que la métaphorisation obligatoire entre intimité et grand groupe ne se réalise qu’en redescendant en fin de compte au plus près de l’intime, seul lieu où l’amour soit, malgré tout, incontestable.        <br />
       Les difficultés que la symbolisation y rencontre alors sont proprement incontournables. Elles se manifestent essentiellement comme conflit radical entre tendresse sexuelle et générationnelle, et loyauté envers le groupe politique partageant la langue parlée.        <br />
              <br />
               <br />
       D. Le langage,  fabrique  du sujet divisé       <br />
              <br />
       Le travail de lien entre affects et intelligence à l’intérieur même du porteur de symbole n’est pas facile. Fusionnant imaginairement en lui-même les niveaux de solidarité et d’amour, le tiers-agent, va migrer vers une position ambivalente, divisée. Celle-là même que la psychanalyse freudienne repérera comme le mouvement intérieur du  « moi », piégé d’emblée entre l’évidence de ses sentiments –les émotions, diraient les cognitivistes), et le doute profond que suggère l’intellectualisation du monde par le symbole.       <br />
       On pourrait dire, en ce sens, que la formation –collectivement étayée- d’une position de « moi » sous-tendant l’engagement dans le symbole d’alliance sociale attise littéralement la psychologie et ses problèmes chez le non-parlant.         <br />
       Bien entendu, le primate est engagé depuis longtemps dans une fragilité psychique qui le distingue déjà des autres animaux. Telle la grande dépendance à la mère et ses pathologies connues . L’exemple du Chimpanzé devenant phobique quand il se souvient de l’interdit de fraternisation montre à merveille l’effet de division intrasubjective qu’implique la catégorisation, même en l’absence de mots. On dira néanmoins que l’introduction du langage, par la nécessité logique qu’elle impose de constituer en chacun un sujet « médiateur » entre l’affect et l’intelligence politique, déplace et amplifie les pathologies psychiques du singe pré-humain. Elle les organise désormais sous le règne de la division subjective.        <br />
       Il n’est pas inutile d’en étudier quelques incidences remarquables, car elles nous permettent de montrer comment l’espèce humaine n’est pas entrée en langage impunément. Elle en a payé un prix élevé, et peut-être à terme mortel.       <br />
       Le premier effet du symbole associant l’ethnie à une série de sentiments forts qui ne lui sont pas spontanément associés (sans quoi le recours au symbole serait inutile) est bien de dissocier le sujet entre un sujet de l’intellect et un sujet de l’affect. L’individu se trouve d’emblée pris en sandwich entre sa propre représentation comme “être-là” de sentiments indubitables, et sa représentation comme sujet d’un “devoir” d’identification, toujours laborieux parce qu’incertain, et déduit plutôt qu’obvie. Il lui faut exercer sans cesse un travail d’autoconviction et de persuasion  pour aboutir à l’effet de solidarité automatique d’un symbole collectif.        <br />
       Encore une fois, la capacité très limitée d’intellection du symbolisme  chez les cognitivistes (presque aussi limitée que chez leurs robots chéris), provient du fait qu’ils vouent un culte à la « pureté du raisonnement », opposée au « brouillage émotionnel ». Ils ne se rendent donc pas compte que seule l’émotion apporte un effet de certitude confiante, alors que le raisonnement produit la mise en question de sa propre consistance. Ce n’est pas, contrairement à ce que croit le cognitiviste, un défaut de raisonnement qui divise le schizophrène, mais au contraire une absence de confiance émotionnelle qui le contraint à se perdre dans les confins –nécessairement inconsistants- de toute logique formelle.       <br />
       A cette première division entre affect et pensée, que le « moi » travaille à pallier, s’en ajoute une seconde : celle, cette fois, interne à ce « moi », entre son incarnation dans une fonction médiatrice, et le sujet plus profond qui aménage cette médiation. Entre le personnage intellectuel du devoir (devant surmonter constamment son doute résiduel, éventuellement jusqu’au sacrifice), et le personnage sentimental (amené à partager, à différer et à étendre ce sentiment à des individus plus lointains), s’insinue en même temps un personnage de médiateur et, du même coup, en arrière-plan, telle son ombre, celui-là même qui refoule l’impossibilité de cette médiation.        <br />
              <br />
       Reprenons pas à pas ce complexe mais inévitable processus :        <br />
       -afin de “croire” que le symbole collectif me signale une solidarité aussi immédiate que celle de ma dyade maternelle, (et ne va pas du même coup m’embarrasser de doutes, sur la valeur de  la métaphore « patriotique » -ou « matriotique »), je dois m’engager dans un amour de l’idée, un idéalisme du collectif venant prendre la place de l’amour de mes proches .        <br />
       Ce faisant, je nie mes doutes, mes indifférences ou mes aversions et les refoule sur le plan d’une résistance nécessairement inconsciente, qui continuera cependant à se manifester, tout simplement parce que, dans la réalité, je ne puis jamais autant aimer (et être aimé d’) une entité abstraite que de mes proches dans un lien de convivialité immédiate. Surtout quand, avec les primatologues, on reconnaît l’extraordinaire puissance des liens affectifs “primaires”, et notamment du lien mère-enfant, cela sur des décennies.       <br />
       En ce sens, il n’existe pas de métaphore (de comparaison entre appartenances familiale et ethnique) sans un refoulement fondateur qui fasse de son sujet un sujet « psychique », souffrant de ce psychisme même. Ce sujet de souffrance et de refoulement n’est qu’une autre facette du pur sujet de la métaphore, « le performateur » engagé en toute liberté dans l’acte de parler, cette liberté même étant presque indicible à avouer, tant elle s’oppose à la croyance efficace dans l’autonomie des personnages que, pourtant, elle fait exister de toutes pièces.        <br />
              <br />
       Ouvrons une parenthèse : trois de ces facettes du sujet (de l’affect, du devoir, de la croyance efficiente en la médiation) ne nous rappellent-elles pas la topique freudienne du çà, du surmoi et du moi ? Mais est-ce un hasard, ou un effet de pré-construction de notre problématique ? Ni l’un ni l’autre. Il est possible que le père… de la psychanalyse ait simplement retrouvé, en tentant de se mettre “à la place de l’enfant humain”, l’inévitable effet diviseur et « inconscientogène » du langage sur tout individu s’y soumettant.        <br />
       Cela dit, n’oublions jamais que le langage implique aussi une quatrième instance fondamentale, porteuse de tout le reste (et dont la reconnaissance doit beaucoup à l’apport lacanien) : celle d’un sujet de l’inconscient de ce langage, au fond seul « vrai » sujet, véridique « assujetti » à la loi de culture rapprochant l’intime et le vaste collectif, qui soutient politiquement toute la scénographie des oppositions et de leur médiation, sans jamais y apparaître, ni en personne ni en personnage, sous peine d’y disparaître immédiatement.        <br />
       En effet, si nous étions conscients d’avoir accepté de parler seulement pour lier en nous deux extrèmes impossibles à réconcilier, pour le seul bien de notre société, nous ne pourrions pas vivre de l’intime conviction que nous sommes … nous-mêmes. Les trois personnages freudiens classiques (moi, surmoi, çà) se retrouvent dès lors quelque peu décalés, voire bousculés par cette encombrante absence, par ce « nemo » rusé de la politique langagière du primate. Leur trilogie devient une surface auquel il manque le volume : le moi, en particulier, se trouve déplacé vers son propre idéal d’ambassadeur, ou d’organe de synthèse imaginaire. Il s’éloigne d’autant plus de la « réalité » qu’il se révèle du même coup appartenir à la « profession » de médiateur, au groupe confraternel dont Freud avait fait l’essence sociale du lien de masse. Le moi s’y trouvera contraint, forcé, voire écrasé, mais ce sera là sa réalité identitaire normale, et non l’exception.        <br />
       Si la polarité affective, associée au « çà », à l’amour et à la mère, -imaginaire par excellence- demeure un roc stable, en revanche le pôle identitaire, présumé paternel et « surmoïque » se voit retirer la véritable fonction du devoir. Il devient aussi imaginaire que les autres, tout aussi plongé dans la jouissance, mais dans celle du calcul lui-même, dans la fabrication sans trêve du sens temporel par opérations intellectuelles complexes , au sens finalement agressif et rusé quant au monde extérieur.         <br />
       En revanche, ce qui se manifeste discrètement, c’est le fameux « sujet de l’énonciation », unique sujet psychique réel, n’existant que sous une forme totalement refoulée sous l’énoncé, parce que je ne peux à la fois affirmer ce que je dis, et rappeler que je suis libre d’affirmer le contraire .       <br />
              <br />
       Refermons cette parenthèse psychanalytique, en nous souvenant au moins d’un point : il n’est guère possible de penser sérieusement l’origine du langage sans supposer un sujet de l’engagement langagier à jamais irréductible aux ingrédients de la métaphore qu’il produit. S’il faut, pour qu’elle fonctionne, inventer une phrase (un récit, une mise en scène, etc.) telle : « le groupe fraternel étant à l’ethnie ce que la dyade maternelle est au groupe fraternel, donc le groupe fraternel  est la mère de l’ethnie… », il faut aussi que le sujet qui l’énonce ne soit jamais confondu ni avec l’ethnie (pôle paternel), ni avec le groupe fraternel (fonction médiatrice moïque), ni avec la dyade maternelle. Et de fait, seul ce sujet –à la fois psychique et politique, et le premier parce que le second- sera capable de se porter aux trois points et d’en faire jouer les articulations. Seul, il sera le véritable sujet de la métaphore instituant le collectif dans les mots.       <br />
       Un tel constat de la division du sujet nécessaire au langage nous oblige à nous demander si toute culture humaine n’est pas d’emblée marquée -et cela en propre- par les pathologies immédiatement et universellement consécutives de la soumission stratégique de chaque vivant au “mot” (catégorie, abstraction, entification..).       <br />
       Comment, dès-lors, en tenir compte dans une théorie de l’évolution culturelle ? Il serait trop facile de retomber sur une sorte de « péché originel » lié au langage, après avoir tempêté contre tous les créationnismes implicites associés au thème du langage comme propre de l’homme.        <br />
              <br />
       Mais nous sommes obligés de constater que, moins encore que toute autre invention de la nature, la culture langagière a pu s’imposer comme « allant de soi », par des adaptations purement positives. Si elle est née de la guerre contre l’autre, comme unique source suffisamment contraignante pour « les siens », elle semble aussi s’accompagner d’une guerre intérieure, d’une lutte déclenchée à l’intérieur du sujet pour triompher de l’opération métaphorique nécessaire. Encore savons-nous déjà que ce dernier n’y réussira jamais complètement ni dans la souffrance résiduelle qu’il refoulera, ni dans la consistance logique même de l’opération métaphorique.       <br />
              <br />
               <br />
       E. Comment la parenté naît du groupe métaphorique.       <br />
              <br />
       Le problème constant auquel font face les collectifs ayant érigé en leur sein un groupement idéalisé, représentant leur propre solidarité globale face à “l’étranger” peut être formulé ainsi : “comment fondre en lui les opposés ? Comment contrôler, diminuer ou éliminer toutes les contradictions qui minent la valeur de notre paradigme unificateur ?”        <br />
       Certes, il peut sembler ridicule d’exprimer en termes aussi modernes et sophistiqués un questionnement qui, à l’aube du langage, utilisait certainement des accroches symboliques bien plus simples, moins différenciées, et moins articulées. Mais précisément : la tension visant à parvenir à surmonter les ambiguïtés et les culs de sac peut-être considérée comme la force même qui produira l’expansion des lexiques et le raffinement grammatical.       <br />
       C’est en remontant cette pente organisatrice en sens inverse qu’on peut poser l’hypothèse que les premiers « outils » du faire-signe n’étaient précisément pas des outils passifs, abstraits, intérieurs à la langue seule, mais bien des « gens », des emblèmes vivants, des porteurs de sens en tant que sujets assumant ce sens.       <br />
       Ainsi, mythe et rite doivent-ils leur indivisibilité au fait précis que c’est seulement dans les pratiques rituelles entre certains porteurs emblématiques de sens, que des signifiants adéquats peuvent émerger : toute la thématique de la possession en est issue.       <br />
       Pour pouvoir prononcer une variante –même simplifiée et « originaire »- de la phrase « un signifiant doit représenter le petit groupe dans l’essence du grand », il faut que je puisse soutenir ce signifiant par des corps vivants qui l’incarnent « à la lettre ». Il faut que, lorsqu’est proposé à l’intitulé du grand groupe un signifiant sonore évoquant le groupe utérin (et comprenant par exemple la quasi-universelle racine «m » évoquant le maternel), celui qui prononce ce « m »  en ce sens plus étendu et nouveau soit habilité à le faire, et à engager sa crédibilité comme producteur d’une médiation.       <br />
       Une réponse partielle à ce problème est déjà donnée dans la manière de choisir le groupe intermédiaire comme carrefour réglant les contradictions entre intime et politique : par exemple, la fratrie. Mais il faut alors réitérer l’opération à l’intérieur de cette entité médiatrice, puisqu’elle-même connaît une tension entre intérieur et extérieur, entre le fait, par exemple, qu’elle partage de mêmes souvenirs d’amour, et celui qu’elle connaît la jalousie et la compétition entre ses membres.        <br />
       Ainsi, le seul effort d’imposer l’idée d’entité sociale captivant l’amour et la loyauté en s’appuyant sur l’exemple supposé le plus “naturel” d’une telle idée va buter, de manière réitérée et multiforme sur l’obstacle du réel  : cette entité n’a d’autre consistance qu’imaginaire, et celle-ci est variable, paradoxale. Bref, dès que nous trouvons une solution quasi-métaphorique pour « incarner » nos fantasmes d’union ethnique, nous pénétrons dans l’univers, à jamais ouvert, instable et cascadant, du déplacement des problèmes.        <br />
       Imaginons par exemple que des liens très forts d’amitié “adelphique” (entre frères est sœurs) unissent, dans une ethnie de primates « pré-parlants » les Juvéniles nés de femelles partageant beaucoup de pratiques conviviales . Supposons ensuite que le « mot » représentant une sous-unité sociale quelconque “colle” très précisément au vécu de ce lien, et incite la plupart des individus ayant partagé cette expérience, dans des générations différentes, à se représenter immédiatement ce groupe, c’est-à-dire à inventer ensemble la chimère symbolique le remplaçant par un effet d’entité, jamais réelle. Il apparaît alors à son propos au moins cinq sources de quiproquo :       <br />
       D’abord, il est clair que ce groupe idéal de frères et soeurs n’évoquera pas la même chose selon les générations n’ayant pas été élevées avec les mêmes parents. Ou pire : il évoquera à la fois l’amitié et l’antagonisme avec les générations plus anciennes (chassées du paradis terrestre de l’attention maternelle intensive, par exemple au bout de 6 ans pour le jeune chimpanzé). Aussi bien, le signifiant du groupe “fratrie” tendra-t-il rapidement à ne plus jouer son rôle de paradigme de l’union, mais à réouvrir au sein du collectif de vieilles plaies morales enfouies ou non.       <br />
       Second paradoxe possible : la fratrie peut évoquer une hiérarchie interne entre âges et sexes d’individus officiellement élevés ensemble : castes d’individus privilégiés, domination masculine, etc. Là encore, le fameux “groupe unitaire” peut s’avérer une référence pleine de trous, d’exceptions et de souvenirs cuisants bien difficiles à aligner sur l’image irénique d’une sorte d’éden de la conciliation.        <br />
       -Troisième problème : les adultes supposés collaborer idéalement peuvent être soudain divisés par des conflits ravageurs, presque aussi terribles à leur échelle que des guerres interethniques. Il peut aussi se manifester des “criminels” (tels des adultes tueurs d’enfants ) à l’intérieur même de l’apparentement proche.        <br />
       Quatrième type de problème : la nécessité d’un appel fréquent -ou non- à l’arbitrage par des adultes ou par des mâles contribue à donner au groupe supposément idéal un statut précaire, et à faire sentir à chacun qu’il tire sa consistance non de lui-même, mais d’équilibres de pouvoirs extérieurs ou supérieurs. L’extrême sensibilité des primates aux problèmes de pouvoir arbitral ne peut que renforcer une désillusion à l’endroit du havre de paix que devrait être la fratrie utérine.       <br />
       Et enfin, surgit la plus grave difficulté, attachée au langage dans son essence : il suffit qu’un mot « représente » une entité pour, tout bonnement « nier » celle-ci en ouvrant une irréfutable possibilité de doute. Par exemple si le mot « fratrie » désigne tel groupe concret, il peut en désigner un autre, immédiatement en concurrence avec le premier. Toute affirmation de soi creuse ainsi sous elle-même sa propre annihilation. Affirmer un groupe, c’est rendre possible son inexistence, et du même coup, le forger dans la souffrance, voire la haine de ce qui, voulant l’abolir, à l’inverse, l’érige comme fait. La jalousie, dans son intense détresse de non-existence reconnue, est sans doute l’un des effets psychiques les plus patents de cet effet immédiat de toute parole.       <br />
              <br />
               <br />
              <br />
       F. La pente logique vers les interdits       <br />
              <br />
       Résister aux objections portées au groupe intermédiaire de référence, revient alors à préciser un noyau central toujours plus dense et miniature (fût-il le corps sacré du dirigeant charismatique “représentant” le groupe), où les contraires s’enchaînent directement les uns aux autres, permettant l’économie d’une “boîte noire”. Par exemple, s’il s’avère que le thème de la fratrie est brouillé par celui de la compétition entre fratries de générations différentes, il est possible d’atténuer le problème en enchaînant ces générations différentes par un lien formel, qui, en les nommant « frères » leur “interdit” la guerre (en plaçant un “dire” inhibiteur entre eux).        <br />
       Bien sûr, ce lien doit encore être garanti par l’ensemble des participants, mais leur présence physique n’est plus requise et à chaque formalisation supplémentaire, le corps de garants « en personne » de sa validité diminue en nombre.       <br />
       Que ce lien formel s’institue fréquemment dans un rite sacrificiel, à savoir la mise à mort de la chair vivante (humaine ou animale), est donc  très compréhensible : l’abstraction formelle séparée du porteur emblématique n’est possible que dans la négation de ce dernier. L’élection du symbolique hors-corps signifie du même coup le retranchement de ce dernier comme profane. A l’issue d’un processus d’histoire culturelle tendant au resserrement toujours plus précis d’un groupe de représentants « sacrés », il faudrait d’ailleurs logiquement… sacrifier ces derniers dans un suicide où ils seraient remplacés par une production et une lecture automatiques de la loi. Et en un sens, cela s’est réellement passé.        <br />
       Cela dit, ledit sacrifice du vivant remplacé par le formel est seulement un marquage du déplacement de l’outillage symbolique, de sophistication de sa progression élargie, associée étroitement à la prise de pouvoir par des groupes spécialisés. Il n’a aucune valeur proprement symbolique en soi. La différence essentielle entre cette thèse et celle de René Girard sur le « bouc émissaire » supposé fondateur d’une entité pacifiée réside en ceci : je ne suppose pas que l’agressivité psychologique précède l’unité symbolique, et encore moins qu’elle en découle par l identité rivalitaire des besoins qu’elle crée. Au contraire, l’identité est ce qui unit de grands groupes par propagation métaphorique directe de l’idéal affectif convivial, même si elle suscite rétroactivement de la rivalité imaginaire, et elle diffère ou repousse l’agression à l’extérieur. En revanche, le mécanisme d’affirmation de la métaphore exige le remaniement constant de la légitimité à porter la signification, à être des représentants, des «signifiants ». Le sacrifice ne traite que ces « à-côté » (ces produits dérivés) de la mécanisation du  pacte. Il n’établit pas le pacte en lui-même, qui reste bel et bien fondé sur la métaphore du « peuple comme super-parenté ».       <br />
       Mais revenons aux commencements plausibles de ce dispositif appelé dans l’espèce humaine au succès le plus massif. En appelant “frères” l’ensemble des personnes de générations différentes se succédant en situation de frères de lait ou de jeu, le symbole a alors un effet maximal : il hallucine les protagonistes en les renvoyant chacun en imagination à l’intérieur de leur groupe quasi-intime où l’affection l’emportait de loin sur l’agression, mais ils les y renvoie cette fois à l’intérieur de la nouvelle catégorie qui les unifie, en ignorant (en refoulant) leurs différences réelles, et certainement bien mémorisées (de bagarres fratricides). Notons que cette hypothèse expliquerait très directement beaucoup de nomenclatures élémentaires de la parenté dont on sait qu’elles confondent plusieurs générations successives dans un même titre de “frères” ou de “soeurs”, à partir d’une mère ou d’un père.        <br />
       Bien sûr, la structure élémentaire très répandue mise à jour par Claude Lévi-Strauss sur le mariage entre cousins croisés (issus du frère de la mère ou de la soeur du père) semble introduire d’emblée une symétrie horizontale entre lignées maternelle et paternelle. Mais il est loisible de postuler qu’une telle symétrie opposant ainsi le groupe des frères au groupe des soeurs, trouve d’abord son origine dans l’importance de l’adelphisme en général (le plus vaste groupement des enfants issus d’adultes proches). Ensuite, elle ne le marque de l’exclusivité sexuelle qu’à partir de l’exemple du groupe des mères (comme représentant premier du groupement convivial).        <br />
       L’équivalence masculine de ce groupe unisexuel (« Tous les mâles d’une tribu », par exemple), se décale, elle, sur l’entité politique (d’arbitrage et de “propriété”) et sur l’entité ethnique (de chasse et de guerre ). Ainsi se consolide progressivement la représentation –certainement pas originaire- d’une dualité polaire associée aux sexes en tant que groupes adelphiques.       <br />
       . L’obligation de mariage en fonction du sexe alterné à celui de l’ascendant reconnu a dès-lors deux effets liés : elle construit le père comme équivalent à la mère par rapport à la descendance; et elle récupère l’activité sexuelle à la fois dans le groupe convivial et hors de lui (dedans, parce qu’il s’agit toujours d’un adelphe; dehors, parce qu’il s’agit de celui ou de celle qui n’est pas du même sexe que le parent).       <br />
       L‘interdit de relations sexuelles n’a pas donc pas besoin ici d’être rapporté a priori à un réglage de l’échange des femelles par les mâles. Il faut aller plus loin, et dire que la notion même de mère ou de père est inventée par le collectif pour désigner ce qui fait unité entre les individus entre lesquels on veut éviter le conflit.        <br />
       Le nom du père même demeure assez inutile tant que la descendance unifiée l’est seulement d’une femelle, bien reconnaissable. Il ne devient vraiment utile dans cette perspective que lorsque nous avons affaire à un groupement de femelles pour l’élevage. Il devient en effet alors plus aisé de confier à un “père de harem” (un propriétaire-protecteur) le port de l’effigie du groupement “philadelphique”. Au point qu’on peut se demander si, concernant les phylums de l’espèce humaine parlante, ce sont les femmes qui ont inventé “du père” (voire un collectif de protecteurs en miroir du leur) pour leurs enfants pris en commun, ou si ce sont les mâles alpha qui se sont organisés pour gouverner plusieurs femelles, comme dans nombre de sociétés animales .        <br />
       L’hésitation qui se manifeste d’une espèce à l’autre dans les alliances privilégiées (entre mâles, chez les bonobos ou les colobes rouges; entre femelles chez les babouins de savane , les macaques ou les capucins), ou dans une même espèce (caractère plus ou moins tolérant des mâles chez les macaques, etc.) montre bien que les variations écologiques ne suffisent pas à rendre entièrement compte de la diversité des groupements intermédiaires significatifs. Certes, des modèles d’accès aux ressources rares comme celui opposant la concurrence de combat à celle de ruée, ont un caractère prédictif (selon Van Schaïk), le combat favorisant la dominance hiérarchique, aussi bien chez les femelle que chez les mâles.         <br />
       Mais on peut supposer que la variation entre les modèles peut se présenter assez souvent chez des espèces connaissant de fréquents changements à leur milieu, et que cela même peut entraîner une sorte d’opportunisme de la structure hiérarchique, préparant celle qu’on connaît chez l’homme.       <br />
       La solution alternative, plus complexe, existe d’ailleurs toujours : on peut ainsi se donner un statut de mères-soeurs du simple fait de la coopération du maternage, et transmettre ce trait à ses enfants en tant que frères de jeux, et cela tout à fait indépendamment des pères (réels, putatifs ou « adopteurs »).        <br />
       Quoi qu’il en soit, la position la plus logique quant au moment “natif” de l’arbitraire culturel, est de soutenir que les groupements adelphiques se forment en éliminant entre eux la sexualité comme on élimine le conflit, exactement comme nous avons soutenu plus haut que l’idéal de groupe s’imposait au détriment de l’affectivité intime.        <br />
       La recherche de partenaires sexuels à l’extérieur des groupements intimes désormais “nommés” et élargis à plusieurs générations (puis ensuite seulement redécoupés selon les sexes) n’est pas signe d’une volonté d’échange, mais c’est au contraire l’échange qui devient l’instrument inévitable de la réalisation de la paix non sexuelle dans le groupe convivial. Je ne “donne” pas mes soeurs et mes filles en me sacrifiant pour la paix du grand collectif : au contraire, pour pouvoir faire la paix chez moi, j’en limite ou j’en supprime la sexualité en me rassasiant de l’amour de l’idéal. Si je ne m’en satisfais pas, je suis donc obligé d’aller chercher une partenaire en dehors.         <br />
       C’est de cette manière qu’en repoussant le problème de l’amour vers l’extérieur, à partir d’une injonction  de paix non sexuelle venue de ce même extérieur... je vais paradoxalement transformer l’amour en cause de conflit social majeur !  La seule pente de résolution logique des problèmes principaux d’un collectif va, chez le Parlant, faciliter un déplacement systématique de ces problèmes et leur aggravation à des échelles supérieures.        <br />
       En attendant, au moment où la fratrie devient l’instrument de la métaphore nécessaire entre son lien naturel aux sentiments intimes, et l’appel à la cohésion sociale plus large, nous n’avons pas besoin d’aller beaucoup plus loin dans la genèse imaginaire des mots importants (ceux qui nous désignent, plutôt que ceux qui disent notre environnement ou nos instruments) pour indiquer la direction alors bien lancée : la sphère du mot s’étend à partir de l’entité « problématique » à la recherche constante de sa consolidation au dessus des opposés qu’elle contient et qui, à leur tour se cernent et se consolident en devenant sous-catégories de la première, tout en faisant apparaître en elles, sous elles, celles qui leur résistent, et inclinent à être à leur tour nommées, et dé-terminées.        <br />
       Nous pouvons laisser ce brin non tressé, ouvert à la discussion anthropologique portant sur les sociétés parlantes, c’est-à-dire ayant couvert le monde de paroles. Ne croyons pas si bien dire : les anthropologues, eux-mêmes assez bavards, n’ont eu de cesse que d’avoir enveloppé de leur propre nappe de mots ces sociétés parlantes, notamment en cherchant à entrevoir sous leurs poésies mythologiques, le carrousel systématique des correspondances entre systèmes symboliques ancrés sur des fonds imaginaires variés.        <br />
       De ce point de vue, le travail de Lévi-Strauss demeure exemplaire et difficilement contestable. Nous nous contenterons ici de réitérer que la force de mise à jour la plus puissante des mécanismes de “mise en langue” (et donc de catégorisation des gens avant les choses) est bien celle qui tend à construire l’unité impossible de l’entité ethnique. Elle ne cédera jamais, d’après moi, aux seuls impératifs de l’échange égalitaire (pointés par Lévi-Strauss) et qui doivent sans doute être réinterprétés comme ingrédients relatifs et variables de la grande passion unitaire (et séparatrice) des primates parlants qui nous sommes encore.       <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div><b>Notes  (établissement en cours)</b></div>
     <div>
        Idée d’une histoire universelle du point de vue cosmopolitique (1784).       <br />
         C'est frappant dans une langue aux origines très lointaines comme le Mandarin.       <br />
         Entraînement inconscient qui conduisait Lacan à dire  que le « mot fait la chose », ou mieux qu’il « fell’achose » (pour montrer comment le mot, attiré par des proximités sexuelles ou maternelles, est en relation érotique avec la chose qu’il décrit, mais à laquelle il retire sa substance charnelle supposée (achose, plutôt que chose).       <br />
         Norbert Wiener, mathématicien américain, inventeur de la « cybernétique » à partir de ses travaux sur l’artillerie anti-aérienne pendant la deuxième guerre mondiale. Dans Cybernétique et société, (Éditions des deux-rives, 1952, rééd. coll.  10/18, 1962), il développe l’idée d’appliquer à l’homme sa théorie de la « réduction d’entropie » dans la communication.       <br />
         A la façon dont s’acharnent des chercheurs célèbres comme David Premack.       <br />
         Chimpanzee Politics, Jonathan Cape, Londres, 1982 (La politique du chimpanzé, Flammarion, Paris, 1994).       <br />
         “Pan Paniscus and Pan Troglodytes : contrasts in preverbal communicative competence”, in The Pygmy Chimpanzee, R. Susman, R., New York, Plenum, pp. 395-413.       <br />
         T Deacon, The symbolic Species, Pinguin Books, New York , London, 1997       <br />
         Mais on peut s’interroger plus sérieusement : pourquoi les hypothèses les plus farfelues sont-elles systématiquement considérées dès lors que le chercheur qui les profère est un obscur produit d’université anglo-américaine, tandis que le génial Rousseau est toujours considéré naïf, et seulement cité par de rares primatologues pour son hésitation sur la nature humaine de l’orang-outang… ?        <br />
         C. Boesch et H. Boesch-Achermann, The Chimpanzees of the Taï Forest, Behavioural Ecology and Evolution, Oxford University Press, Oxford, 2000..       <br />
        Le fameux cas de “cuisine” chez les macaques du  Japon de l’île de Koshima, décrit par M. Kawai en 1965.       <br />
         Claude Lévi-Strauss, Des symboles et leurs doubles, Plon, Paris,, 1989       <br />
         Claude Lévi-Strauss, Mythologiques, Le cru et le cuit, Plon, Paris, 1964       <br />
         I. Ozanne, Les Mycéniens, Errances, Paris, 1990, p 135.       <br />
        C. Boesch a notament travaillé sur la “standardisation des baguettes” par les chimpanzés de la forêt de Taï, en Côte d’Ivoire (op.cit.).       <br />
         Pour être justes, admettons que le lien entre augmentation du cortex frontal et temporal (où apparaîtront les circonvolutions associées au langage articulé), et accroissement des relations sociales a été remarqué chez les primates.        <br />
         Colloque des Jeunes chercheurs en Sciences cognitives, 18-20 Juin 2003.       <br />
         Si ce n'est par J.L. Dessalles, mais sous l'angle bien particulier de la problématique darwinienne : pourquoi parler si çà ne favorise pas mes gènes ? Ce qui occulte la simple question : qu'est ce qui force à parler, même si cela n'a aucun impact sur l'avantage ou le désavantage adaptatif de chaque individu ? Par ailleurs la question en termes évolutionnaires n'a peut-être aucun sens, si le langage n'est né que dans les quelques dernières centaines de milliers d'années.       <br />
         L'argument le plus classique en la matière est que le langage symbolique permet d'accroître  l'efficacité de la chasse en coordonnant les actions.        <br />
       Voir : J. L. Bradshaw, (2001). The evolution of intellect: Cognitive, neurological and primatological aspects and hominid culture. In R. J. Sternberg &amp; J. C. Kaufman (Eds.),The evolution of intelligence, 55-78. London: Lawrence Erlbaum Associates.2001, p. 66,        <br />
              <br />
       J.Jaynes,  The origin of consciousness in the breakdown of the bicameral mind, New York: Mariner Books, ed. 2000., p 133;        <br />
              <br />
       C. T. Snowdon, (2001). From primate communication to human language. In F. de Waal (Ed.), Tree of origin: what primate behavior can tell us about human social evolution, 193-227. Cambridge, MA: Harvard university press. p 226       <br />
              <br />
       Mais comme pour l'autre argument "instrumentaliste" consistant à supposer  comme cause le signalement de l'événement adverse, la réponse la plus évidente est de rappeler que pour ces deux actions, les primates se débrouillent très bien sans langage ni proto-langage !       <br />
              <br />
       Bickerton, D.,Foraging versus social intelligence in the evolution of protolanguage. In A. Wray (Ed.), The transition to language, 208-225. Oxford: Oxford University Press, 2002, .p 221        <br />
              <br />
       P. Lieberman, (1992). On the evolution of human language. In J. A. Hawkins &amp; M. Gell-Mann (Eds.), The evolution of human languages, 21-47. Santa Fe Institute -Proceedings Volume XI - Addison-Wesley., 1992, p 23,       <br />
         Serge Moscovici, par exemple, (La société contre nature, Le Seuil, 10/18, Paris, 1972) déploie sa réflexion sur le groupe de mâles « périphériques » solidarisé dans la chasse pour déduire presque toutes les évolutions anthropiques (outillage complexe, artifices, langage articulé, etc.). Cette vision instrumentaliste du langage nous semble riche, mais elle manque d'une part le lien étroit -chez les primates pré-hominiens- entre chasse et guerre. Ensuite, elle esquive le problème du « pas linguistique » : le saut dans le néant qui permet de nommer, en substituant des classes et catégories aux magmas et ensembles réels.        <br />
         Idée de la prose,  (paru chez Christian Bourgois, ed, &1988 (1985 Feltrinelli) , chapitre « Idée de l’enfance ». (pp 83-85)       <br />
         Tel J. Laitman, qui parle de « rubicon anatomique » franchi vers – 400.000 par les australopithèques acquérant la position moderne du larynx. Mais, selon les éminents paléontologues du muséum d’histoire naturelle, STS 5 (charmant nom d’un australopithèque robuste échoué sous leur microscope) a exactement les mêmes possibilités phonatoires que Pan troglodytes (c’est-à-dire notre chimpanzé).       <br />
         Tel M. Cartmill, N.A.S /University of Duke, 1999.       <br />
         « A la recherche des origines d’Homo loquens, l’homme parlant ». Hervé Morin, Le Monde, 9 mai 2003, p 16.       <br />
         M-C Corballis, « L’origine gestuelle du langage », La Recherche, n° 341, Avril 2001       <br />
        D.Bickerton, D. Foraging versus social intelligence in the evolution of protolanguage.In A. Wray (Ed.), The transition to language, 208-225. Oxford: Oxford UniversityPress, 2002..       <br />
              <br />
         Op.cit.       <br />
         Il faut savoir que ce raisonnement n’est consensuel que négativement : la grande traversée vers l’Australie, avérée vers -60 000 ans-, exigeait le langage de techniques sophistiquées (ce qui est d’ailleurs discutable). Ce qui veut dire qu’on parlait déjà nécessairement à cette date. On ne peut en rien en déduire que c’est à ce moment précis que, pour devenir marins, nos ancêtres ont appris le langage. Il est plus pertinent d’avancer que, lorsque la nécessité économique et politique d’une telle traversée est devenue plus forte qu’une peur ancestrale (un peu comme lorsque les navigateurs médiévaux se sont décider à faire le tour de l’Afrique),des langues existaient déjà, et de manière très élaborée.        <br />
         T Deacon, op. cit       <br />
         Au sens où Lacan disait : « le langage, ça n’existe pas » ; parce que : « l’on ne parle jamais d’une  langue que dans une autre langue », et « qu’il n’y a que des supports multiples du langage qui s’appellent la langue » Séminaire sur le moment de conclure (15 novembre 1977.)       <br />
         David et Ann Premack, le Bébé, le singe et l’homme, Odile Jacob, 2003.       <br />
         Anne Rasa, La famille idéale, vie sociale des mangoustes, Odile Jacob, Paris 1990 (Die perfekte Familie, Leben und Sozialverhalten der afrikanischen Zwermungos, Deutsche Verlag-Anstalt, Stuttgart, 1984).        <br />
         Une étude récente sur le rôle du calao comme médiateur d’informations entre espèces différentes a été réalisée : il est étonnant –mais significatif- que les médias l’ait présentée comme sans précédent, alors que le travail d’A. Rasa le montre déjà avec précision. Elle-même noyée sous l’information, l’activité scientifique paraît aujourd’hui souvent vouée à la répétition et à l’oubli.       <br />
         Essai sur l’origine des langues, Op. Cit, p 66.       <br />
         Comme l’avait expliqué Adolf Portmann, qui s'est sans doute sur ce point moins aventuré que sur la matière de la "prématurité physiologique", ayant prêté notamment -mais pas de son fait-  à la dérive "néotique". Il est vrai qu'il met en rapport les deux aspects de manière convaincante puisque c'est bien la dépendance totale du petit d'homme qui le rend encore plus malléable et ouvert à la communication avec la mère, et par elle, avec tout l'environnement socio-culturel.       <br />
         The social Life of Monkeys and Apes, Harcourt, New York, 1932.       <br />
         Sarah Blaffer Hrdy, La femme qui n’évoluait jamais, Payot, Paris 1999 (Harvard University Press, 1981).       <br />
        “The origines of ethics”, in P. Singer (ed.)  A companion Guide to Ethics, Blaxwell, Oxford, 1991.        <br />
              <br />
         “Les antécédents de la morale chez les singes”, chapitre 11 de l’ouvrage collectif Aux origines de l’humanité,  Tome II : le propre de l’homme, Fayard, Paris, 2001, Y. Coppens et P. Picq (dirs.), pp. 423-443.       <br />
         J-L. Dessalles, "Une anomalie de l'évolution, le langage", In: T. Heams, P. Huneman &amp; et al. (Eds), Les mondes darwiniens - L'évolution de l'évolution. Paris: Editions Syllepse, 2009,  863-882 ;        <br />
       Ou : J-L. Dessalles, (1999). Coalition factor in the evolution of non-kin altruism. Advances in Complex Systems, 2 (2), 1999, 143-172.       <br />
       voir aussi J.L. Dessalles, "General signalling : a possible solution to the paradox of language", in : A. Cangelosi, A.D.M. Smith &amp; K. Smith (eds), The evolution of language, Singapore, World Scientific, 75-82. Dans cet article, Dessalles admet l'idée d'un « signal général", mais il le subordonne à une stratégie individuelle pour « s'acquérir des alliés". Le primate pré-parlant comme candidat à la présidentielle ! Pourquoi donc résister tant à l''idée, pourtant simple que, si "general signalling" il y a, c'est comme d'abord comme signe de ralliement collectif ?        <br />
        . “The ontogeny of vervet monkey alarm behavior : a preliminary report”, Z. Tierpsychologie, n° 54, pp 37-56, 1980       <br />
         Les origines animales de la culture, Flammarion, Paris, 2001, p 173       <br />
         La fameuse hypothèse "Sapir-Whorf" consiste  à supposer que la réalité vécue par deux peuples étant différente, leurs langues  ne pourront jamais vraiment se traduire. Par exemple, les Français peuvent       <br />
       "aller" (comme les Anglais), n'importe où et n'importe comment. Tandis que les Allemands volent en avion, marchent à pied ou conduisent, et ne se laissent pas aller… à aller… Mais-est ce bien un hasard ? Dans une étude conduite sur les Européens… et la conduite (automobile), j'ai pu moi-même constater  combien l'univers sémiotique allemand est organisé autour du statut précis des gens et des choses dans la communauté. Or il s'agit bien d'un choix politique de découpage du monde. De même, les Français attendent le jugement suprême du gendarme pour reconnaître s'ils sont en faute ou pas : la faute ne réside pas elle-même dans l'acte, qui peut rester flou. Là encore, c'est une politique, et les politiques, elles, peuvent se traduire, comme des positions antagoniques peuvent se juger les unes les autres.       <br />
       Voir  : C. Détrie, P. Siblot B.Vérine « Hypothèse de Sapir-Whorf », Termes et concepts pour l'analyse du discours. Une approche praxématique, Paris : Honoré Champion, 2001.       <br />
         Jeu de société, Payot, 2004       <br />
         Voir les travaux de B. Thierry sur les macaques de Sulawesi.  Par exemple : Thierry B, Bynum EL, Baker S, Kinnaird MF, Matsumura S, Muroyama Y, O’Brien TG, Petit O &amp; Watanabe K, The social repertoire of Sulawesi macaques. Primate Research 16 : 2000, 203-226.       <br />
        La tendance à lier amitié et nettoyage de l’ami (tel l’épouillage complet quasi-rituel d’une jeune chimpanzée morte par ses proches), ou  au contraire d’associer inimitié et “saleté” est peut-être récurrente, en situation naturelle comme en environnement humanisé. On se souvient aussi du cas de la chimpanzée Washoe (la fameuse guenon élevée par les Gardner, et observée par leur élève Roger Fouts à la Washington State university)  associant les signes “dirty! dirty” au fait que Loulis lui ait “volé” un magazine.        <br />
        Franz de Waal, Peacemaking among Primate,  Harvard University Press, Cambridge, Mass.,1989 (La réconciliation chez les primates, Flammarion, Paris, 1992.)       <br />
        Mary Douglas, Douglas M. De la souillure, Maspéro, Paris, 1967.       <br />
         « L’amour, dit-on, fut l’inventeur du dessin. Il put inventer aussi la parole(..) », op cit, p 56.        <br />
        J. Goodall, The Chimpanzees of Gombe, Harvard University Press, Cambridge, Mass, 1986       <br />
         « La guerre est une violence en action, et son usage n’est limité par rien ; chacun des adversaires impose à l’autre sa loi, d’où découle une interaction qui ne peut manquer, conformément à l’essence du sujet, de mener aux extrêmes. « Carl Von Clausewitz, De la guerre, Librairie académique Perrin, Paris, 1999, p 33.       <br />
         Il semble que nombre de spécialistes admettent que les pré-hominiens, notamment représentés par les traces laissées dans le Rift de l’Est africain, aient  d'une part rencontré une compétition interspécifique vive -le nombre d'espèces très proches de primates ayant considérablement augmenté dans les deux derniers millions d'années; d'autre part, si  l'on en croit la taille et la découpe des silex, ils auraient pratiqué la boucherie sur de grandes échelles (ce qui implique à la fois une atténuation de leur caractère omnivore dans la direction d'une spécialisation carnivore, et d'autre part un rapprochement des pratiques de chasse et de combat). Voir par exemple : Alain Gallay, s. dir., Comment l’homme ? À la découverte des premiers Hominidés d’Afrique de l’Est Paris, Éditions Errance/Genève, Géo-Découverte, 1999, 408 p.       <br />
         Hypothèse soutenue par plusieurs chercheurs : J. Van der Dennen, 1990, J. Van Hooff, “Intergroup competition and conflict in animal and man”, in J. Van der Dennen, V. Falger (eds),  Sociobiology and conflict, Chapman and Hall, Londres, 1990,        <br />
       C. Boehm, “Segmentary Warfare, and the management of conflict : “Comparizon of east african chimpanzees and patrilineal-patrilocal humans”, in S. Harcourt et F. de Waal (eds), Cooperation in conflict, coalitions and alliances in humans and other animals, Oxford University Press, Oxford, 1992,        <br />
       T. Nishida, “Local traditions and cultural transmissions”, in B.B. Smuts, D.L. Cheney, R.M. Seyfarth, et alii eds, Primate Societies, Chicago University Press, Chicago, 1987.       <br />
        Voir les travaux de Van Hoof et Van Schaik.       <br />
         Site découvert par l'équipe de Fred Wendorf en 1964, et comportant 59 corps de personnes ayant été tuées par des lances et des flèches, la datation au carbone 14 indiquant même une date entre -13 100 et -14 300        <br />
         En 1983, fut découverte à Talheim, dans le Baden-Wurtemberg, une tombe collective contenant 34 corps, dont la moitié d'enfants, tués ou blessés par des armes (flèches et petites haches), des soins leurs ayant été prodigués sans succès.        <br />
         Jean Guilaine, et Jean Zammit, Le sentier de la guerre, Le Seuil, Paris, 2001.       <br />
         Ray Brod, « Distribution of arrowheads at a neolithic causewayed camp Iin England" , Dept of Geography, U. of Illinois at Chicago 1983 Dept of Geography, U. of Illinois at Chicago.       <br />
         Guilaine, Jean. Jean Zammit. Le sentier de la guerre : visages de la violence préhistorique. Paris : Seuil, 2001. (The origins of war : violence in Prehistory, Blackwell, 1998)       <br />
              <br />
         Lawrence H. Keeley, War before civilization, Oxford University Press, 1996       <br />
         Lire de Steven LeBlanc, Katherine Register,  Constant Battles, the myth of the peaceful, noble savage , St Martin's Press, 2003       <br />
          Sa pensée est présentée notamment par Jean-Philippe Antoine : "De l'archaïque au commencement, la pensée du dessin  chez Joseph Beuys", Revue L'Homme, n° 165, 2003, pp. 129 à 142       <br />
         Joseph Beuys, Zeichnungen, Prestel, Munich, 1979, p 38       <br />
         Paul Jorion,  Comment la vérité et la réalité furent inventées, Gallimard, Paris, 2009       <br />
        Néanderthaliens et Homo sapiens contemporains de Cro-Magnon avaient un volume cérébral plus grand que le nôtre, faut-il ne rappeler. L'homme de Cro-Magon est aussi plus grand en taille que nous (1m 82, contre 1m 70) en moyenne, ce qui implique généralement, selon les anthropologues physiques,  une bonne sustentation alimentaire, et une tendance à l'hétérogamie et au métissage. Il se préoccupe donc, peut-on supposer, d'alliances matrimoniales et sociales larges.       <br />
         Lucien Scubla, Lire Lévi-Strauss, Odile Jacob, Paris, 1998       <br />
        John L Austin. , Quand Dire, c’est Faire, Le Seuil, L’ordre philosophique,Paris, 1970.       <br />
         « Le tabou de la virginité , contributions à la psychologie de la vie amoureuse, III », 1918.       <br />
         Pour Max Weber, les trois formes de pouvoir légitime sont la tradition (le passé), le charisme (le présent), et la rationalité bureaucratique (l’éternel futur). Pour Kant, il existe trois types de discours historiques : celui qui déduit l’avenir d’une dégradation du passé. Celui qui pense le progrès. Celui qui propose des cycles d’oscillation.       <br />
         Nous pourrions croire être à l'abri, avec nos compagnons de comptoir ou de table de café : las, les cognitivistes sont aussi là pour analyser ce que nous faisons, et bien entendu sans vouloir y rien comprendre. Ainsi de l'ineffable (et intéressant, reconnaissons-le) J.L. Dessalles, qui rappelle   (avec S.Eggins) que dans les conversations banales au bureau, les gens passent 40% du temps à raconter  des histoires,  ou qu'en famille,  sur les 73% du temps passé en conversations, la discussion prend encore les trois quarts, et les narrations 26 %.       <br />
       Personnellement, en écoutant  mes enfants (3 et 4 ans) , je ne peux pas séparer la narration (qui semble majoritaire) et l'argument, car ils racontent pour argumenter, et ils argumentent pour raconter. En fait, bien souvent, ils racontent pour expérimenter des situations de discussion. Bref, la distinction basique "narration", "discussion" est naïve, car nous ne savons pas quelle est la valeur pragmatique réelle de ces énoncés, et supposer a priori une importance aux "événements" comme si l'Homme de Dessalles pouvait enfin atteindre la chose en soi, pourtant rendue impraticable depuis Kant, est réellement d'une naïveté sans fond. Ce qui est énervant, car il n'a pas l'air  aussi méchant que certains de ses collègues.       <br />
       Voir aussi : S. Eggins, et D. Slade, Analysing casual conversations, London, Equinox, 1997        <br />
       N. R. Norrick, Conversational narrative: storytelling in everyday talk. Amsterdam:John Benjamins Publishing Company, 2000       <br />
       B. Victorri, Homo narrans : le rôle de la narration dans l'émergence du langage. Langages, 146, 2002,  112-125.       <br />
       D.  Tannen, Conversational style - Analyzing talk among friends. Norwood: Ablex Publishing Corporation.,1984        <br />
         On désigne traditionnellement les pôles du carré logique aristotélicien par les lettres A, E (propositions contraires), I et 0 (propositions subcontraires). Dans le carré sémiotique de Greimas, sophistication du premier, on désigne A et 0, par S1 et –S1 pour en montrer le lien spécifique.        <br />
         J. L. Dessalles nomme "multi-métonymie" ce que nous nommons ici métaphore, et qui peut parfaitement se passer de syntaxe. Il est important de séparer la métonymie, avec ses effets d'agglutination et aussi d'inflexion du sens, d'une métaphore plus libre, floue, et permettant des associations réversibles, et suffisamment libres des images mentales, trop facilement métonymiques. L'idée que la métaphore vient bien avant la métonymie dans une théorie de l'origine du langage est décisive : elle va de par avec l'idée que le langage provient d'une désignation du collectif lui-même tel qu'il échappe à l'expérience intime. La désignation d'un ennemi ou d'un événement, ou d'une chose invisibles, nécessitera en effet la métonymie (dans le sens où elle enferme un fait dans un autre, là où la métaphore "marie" simplement des éléments en les substituant l'un à l'autre), mais cette métonymisation du monde ne peut se manifester qu'une fois la substitution rendue possible :l'amour vient avant l'instrumentation. L'institution avant l'événement. Mais allez faire comprendre cette évidence à un cognitiviste !       <br />
       (Lire pour la discussion : Jean Louis Dessalles, "From metonymy to syntax in the communications ov events" Interaction Studies, 9: 1, 2008, pp 51-65.)       <br />
         Hegel, Esthétique, Librairie Générale, 1999.       <br />
         Claude Lévi-Strauss a raison de dire que c’est parce que c’est « bon à penser » que les sociétés humaines s’adonnent au grand jeu des classifications. Encore faudrait-il ajouter qu’il s’agit toujours d’un « Bon » ou d’un « Bien » transposé (par névrose) du « Bon » fondamental qu’est le plaisir oral et sexuel. Et cette transposition a toujours quelque chose de laborieux, de contourné.       <br />
         Discours sur l'origine de l'inégalité entre les hommes, 1755       <br />
         Shirley C. Strum, Voyage chez les babouins,  Le Seuil, Paris, 1995 (1987).       <br />
         Martha McClintock, « Menstrual synchrony and suppression », Nature, n° 229, 1971, pp. 244-245.       <br />
         On sait que la théorie de l’origine  « gynécocratique » de la culture selon Bachofen a attiré les foudres de toute la pensée anthropologique (sous influence patriarcale-monothéiste, assumée ou non). Si elle reste inacceptable, c’est surtout parce que Bachofen n’a cessé de confondre dans le même idéal la femme et les femmes, la mère et les mères, la femme, la mère et la déesse, la déesse de la fécondité, celle de la guerre, et celle de la justice, etc… Si l’on démèle toutes ces confusions (hélas souvent reprises par un certain féminisme sans rivages), on peut alors repenser certaines nécessités logiques comme l’opposition entre les mères réelles et la Mère du clan, et les caractéristiques qui permettent de passer (en ce sens et pas dans l’autre) au personnage proprement paternel de l’arbitre.       <br />
         Anthropologie Structurale I       <br />
         Le sens premier du mot grec « sym-bolon ».        <br />
         Pour Freud : « le rêve ignore le non ; il excelle à réunir les contraires et à les représenter en un seul objet » ; L’interprétation des rêves, PUF, Paris, 1987, p 274). Or pour lui : « comme le rêve, les langues primitives négligent l’opposition, la contradiction », L’inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard, Paris, 1990, pp 51-52. En réalité, l’opposition se présente dans souvent la succession même des affirmations contradictoires (dans telle langue amazonienne, par exemple).       <br />
         Le petit chimpanzé, au sein jusqu’à 5 ans, demeure avec sa mère jusqu’à 15 ans, sans jamais la quitter plus de quelques jours avant 10 ans. Ensuite seulement un « père » (géniteur plausible et compagnon de la mère)  peut aider fils et neveux à trouver place dans la hiérarchie sociale.        <br />
        On sait, là encore grâce aux années d’observations de  J. Goodall, que la persuasion laborieuse, négociative et transactionnelle, est coutumière chez les Chimpanzés ou les Bonobo. Lorsqu’un mâle âgé veut persuader une femelle d’expérimenter une période de “monogamie” dans une région éloignée, il doit la convaincre de le suivre, et triompher de ses hésitations le long du chemin. On connaît aussi les échanges sexe contre nourriture chez les Bonobo, qui ont pu choquer la vertu puritaine de certains de nos meilleurs chercheurs.       <br />
        Le terme même d’amour a fait l’objet d’une controverse à propos des sentiments des primates, mais je suis F. De Waal, qui, sur un sujet étrangement “brûlant”, rappelle que son refus signale plutôt la froideur affective, voire la pathologie existant chez les chercheur ou le psychiatre (à propos d’une divergence sur le terme d’amour, rapportée par H. Harlow et C. Mears dans The Human Model”, Wiley, New York, 1979.,        <br />
         Peut-être est-ce là l’explication de l’excès de dopamine constaté dans les psychoses par la neurologie : les « Psychotiques » sont des gens en travail permanent de reconstruction intellectuelle du monde. Ce sont des sportifs acharnés de la recherche d’un sens, dont l’évidence ne se présente pas pour eux du côté de l’amour.       <br />
         F. De Waal, La  politique du Chimpanzé, op. cit.       <br />
        Il a été montré que des mâles adultes tueurs d’enfants se rencontraient davantage dans des groupes où les mâles sont pratiquement assurés de ne pas être les pères (étude sur l’entelle langur Hanuman en Inde, par P.N. Newton, 1988, et observations directes de S.M. Mohnot, étude sur le cercopithèque à queue rouge d’Ouganda par T. Struhsaker, observations d’infanticides et de cannibalisme chez les chimpanzés de Gombé par David Bygott ou Jane Goodall ), ce qui, par contraste, laisse supposer qu’il existe un certain “sentiment paternel”, non fondé sur la certitude, mais indirectement, sur la proximité sexuelle des femelles “protégées” et par extension, de leur progéniture. Ce lien affectif affiliatif “flou” peut suffire à intéresser une femelle à se montrer relativement fidèle à un mâle protecteur. A l’inverse la fréquence de rapports sexuels avec des mâles pouvant menacer les enfants, peut être une stratégie de protection. Pour combiner les deux démarches opposées (obtenir des enfants d’un mâle dominant, calmer l’agressivité des autres), se distinguent peut-être des périodes de fécondité (perceptibles par les seuls mâles dominants “habitués”) et des périodes de séduction non féconde (réservées aux jeunes mâles “périphériques”). En tout cas, il semble que malgré une sexualité “débridée”, (chez les bonobos et macaques à longue queue) ce soit néanmoins du mâle dominant que sont la plupart des petits (J.R de Ruiter, JARAM Van Hoff, W. Scheffrahn, « Social and genetic aspects of paternity in wild long-tailed macaques », Behaviour, n° 129, pp 203-225, 1994). Le “choix” de la monogamie semble pouvoir découler de plusieurs situations originelles différentes, la restriction des possibles pour la femelle et le mâle étant compensée par une série d’avantages mutuels. Alors la tendance aux groupements par sexe, mais aussi celle des hiérarchies masculines ou féminines, se trouvent diminuées.       <br />
         On relira à ce propos les belles pages de Serge Moscovici, qui osa, il y a une trentaine d’années, repenser le langage à partir du groupe d’interactions (La société contre nature, op cit. Essai sur l'histoire humaine de la nature, Flammarion, Paris,1977. Hommes domestiques, hommes sauvages,  UGE 10/18, 1974.). En revanche, il se refusa à en reconnaître l’effet de rupture et « d’égarement », peut-être par souci de ménager une conception optimiste de l’histoire.        <br />
               <br />
        Voir les travaux de Jan Aram Van Hoof . “Vivre en groupe, entre contraintes sociales, sexuelles et écologiques.”, Chap V, In  Le propre de l’homme, op. cit, pp. 199-241.       <br />
         Shirley C. Strum, op. cit.       <br />
         Gilles Gagné, « L’unité d’un système de l’environnement : son caractère inédit dans la nature et dans la culture. », in Denis Duclos (Dir.) : Pourquoi tardons-nous tant à devenir écologistes ? , L’Harmattan, Paris, 2007, pp. 135-140.       <br />
         Sans pour autant procéder au  renversement nitezschéen de toutes les valeurs , dont nous savons, avec l’expérience psychanalytique, que, loin de défendre la vie contre la pensée, il théorise la vie dans des termes universalisants, en miroir parfait de ceux de la métaphysique qu’il critique.         <br />
         Cette idée n’est pas éloignée de l’intuition de Peter Sloterdijk (dans son livre sur les sphères – Bulles, Fayard/Pauvert, Paris 2002) s’appuyant à son tour sur les deux devises de l’Académie de Platon : «  nul n’entre ici qui n’est géomètre. » Et : « nul n’entre ici qui ne peut être amoureux. » S’y renvoient en effet l’intime et le questionnement intellectuel sur le global, tels que nous en supposons ici une origine anthropologique radicale.       <br />
         Ce que peut-être son porte-parole le plus décidé, le philosophe Michel Meyer n’a pas vraiment envisagé (dans son travail sur la problématologie).       <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="http://www.geo-anthropology.com/La-guerre-a-propos-des-origines-du-langage-un-cas-particulier-de-la-guerre-comme-origine-du-langage_a164.html" />
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  <entry>
   <title>In praise of Plurality</title>
   <updated>2010-04-24T16:08:00+02:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/In-praise-of-Plurality_a163.html</id>
   <category term="Théorie de la pluralité" />
   <published>2010-01-25T16:23:00+01:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
 (Conversation between fields of action and continuation of humanity) 
By Denis Duclos * 
     <div>
      "Giving up the indivisible means to learn a new approach to the world; it means playing all of one’s work on this approach. It means to attend that new general disharmony by trying to identify its innumerable trace. Whatever the attitude he has adopted in relation to the Other, and regardless of the overall vision he would have given to it, the writer has no recourse but to disrupt this vision in his work, and even after he has expressed it in this work. After all, he must renounce the indivisible, the terrible singleness. "1        <br />
       "”The Call of Calls” , its  strength, it holds it from our shared conviction that the subjective division and the social division cannot be wiped out regardless of the efforts by powers to liquidate them. Reducing now Man to the unit of account of an anonymous "human resource", to a force enrolled in a general mobilization in the service of performance and competitiveness, enslaved by sophisticated (and often persecutory) managerial devices, can only lead to suffering, muffled rebellion, and outbursts which will say tomorrow how intolerable is the denial of human and social development. No technical, scientific, or economic power, whatever its pretensions to perfect its totalitarian manipulations, would be able to “delete” the Subject, or  the Conflict, this anthropological achievement of democracy. "2        <br />
              <br />
       We wish to address this text on Plurality to those who refuse to let themselves go with the flow, tossed among incapable ruling classes and talkative media, toward a destiny of Panurge’s sheep concocted by a global society that does not hide anymore it is devastating human beings and their world.        <br />
       As a digest of all societal experiences that led to collapses (which Jared Diamond minutely examines3), "Globalia 4 is probably the most dangerous and most uncontrollable of all,  because –during periods of growth as well as when crisis come-, and whether liberal or authoritarian might be the states-  it imposes to everybody and to Nature a dream of proliferating mechanics. Certainly, it unifies humanity,  it is changing it into an organic wholeness, but  it is finally to project it in the direction of technical domination, disrespect of  self, of others and the world, in the sense of a confinement, or a collective implosion. And most importantly, this techno-society occupies most of our poor lonely planet, and admits no alternative, no other way to live. It makes us all unable to survive outside it.        <br />
       Given this finding, the issue raised here can be expressed simply: how Globalia, this unifying but demeaning fiction, that takes us all on behalf of the collective wealth, can be –not replaced by another ideal, more beautiful, but perhaps even more absurd- but rather balanced and slowed  by other ways of thinking and living? How a balance between several different consistent and sustainable ways of existing on this Earth can occur beyond globalization (this final thrust after many thousands years of greedy impulse for power, leadership, abstraction, and universality ?)        <br />
       Such a question, so simply put it would be, immediately arouses another one : how a bearable future could hatch from a long term trend to concentrate crowds in gigapoles, both dependent and turbulent, passive and querulous, crazy with comfort and always anxious, ever more willing to call, through fears and desire,  a universal police?         <br />
       And if, by any chance, social forms and new policies should rise that reflect human plurality in the age of globality, are we doomed to try superhuman efforts to invent it from nothing ? Otherwise, how can they emerge from existing categories?        <br />
       One way to respond is to scrutinize, along with political scientists, the daily developments of existing institutions and spheres of influence. Another is to look for changes logically or necessarily called by some powerful aspirations, remained unfulfilled in past or contemporary framing of human activity.       <br />
       For example, we note that the current global economy does not spontaneously respect Nature and inclines on the contrary to its destructive transformation on an unprecedented scale in human history 5. This system also painfully prevents men and women, constantly blackmailed to support employment and consumerism, to enjoy their short lives in their friendly and Familiarityneighbourhood. We can see that the media-cultural  industry - for long critically analyzed by the Frankfurt School- forbids people  expressing directly and mutually a lot of feelings and talents. Other aspirations - simple or sophisticated - are not accessible to many, despite the relentless "progress" of technologies, because they are rejected by formatting procedures required to keep personalities at a childish stage. "So, wrote Herbert Marcuse - 45 years ago- unidimensional behaviour and thinking are forming. In this form, ideas, aspirations, objectives which, by their content, transcend the established universe of discourse and action are either dismissed or reduced in order to become the only terms of this universe. "6        <br />
       Can it be otherwise? Is a unifying and standardizing fiction not a condition for weakening our innate turbulence ? Indeed, it could be argued that excess of freedom has been a main cause of fatal behaviours leading to jeopardize life on the surface of the Earth, and therefore the existence of mankind itself.  We should then accept that conformity, obedience, servility, obsequiousness, force of habit are powers which ultimately must be used for the collective wealth :  don’t they create the necessary regularities for effective policy, and facilitate the disciplines to enable implementation of decisions, in the common interest ? We should therefore think, for instance, that to make effective guidance to reduce fatal greenhouse effect linked to human activity, it would be better to constrain the masses. Otherwise, we would never obtain the necessary changes.       <br />
       But we need to refute these assertions, spreading though the silence of majorities and through versatile media chats: it is not freedom that leads to may be irreversible excess, but rather enslavement or constraint. The poor peasant masses which are still experiencing a destabilizing demographic overgrowth tend to increase the number of their children because they still are obliged to see them as a workforce, their only chance of surviving under conditions of deprivation. Meanwhile, the large post-modern cohort of employees participating in the technological wave do not "play the share holders’ game" because they like capitalism. It is not spontaneity-or even impulsion 7 - which pushes people toward over-indebtedness or compulsive messy consumption: it is the apparatus of coercion, conditioning, permanent assault on lifestyle and corporate recapture of resources and savings, which supports and directs the daily repetition of acts combining into a general drift. The concreting of coasts or agricultural land is not directly due to increasing population, but it has much more to do with the willingness of capital to park  the creditworthy and duly motorized crowds for each activity, each residence and each trip . While individuals and small groups, subjected to a sustained bombardment of suggestions and obligations, surrender more or less easily, and are on the long term put in a position to collaborate.        <br />
       Certainly, when worshipping the comparison of status and benefits takes place of all other beliefs, most of us spend all their energy at it (as Tocqueville had accurately predicted it). But do not confuse cause and effect. Over significant periods, this is not independence and resistance that lead to disaster, but rather the tendency to comply with a common order that does not tolerate any exception. Trading powers and States only practice general mobilizations, rules for all or mass collection. Their policies are always directed to the greatest numbers, even if they can change their course to 180 ° degrees. And yet tomorrow, the elites, terrified by the implications of their own short-sighted policies, will try to turn back and blame everyone who - forced or consensual – has previously endorsed them. This time, it will come to terrify people with a new blackmail, to encourage them to work at a "sustainable de-growth" still harder than they were incited to produce and absorb utilities and polluting energy within the “growth” pattern. From this perspective, nothing will change: we will probably be invited to still more discipline, effort, toil, and still less leisure, pleasure, quiet insouciance, in order to combat a threat that will not only be  poverty but environmental and health disaster. We will now be mobilized to prevent Apocalypse unleashed by the earlier productive mobilization.        <br />
       It is important to argue that such a vision, that one would like to be adopted by a majority, all in the name of human solidarity, is flawed and  trapped. It can lead us to barter a vague hope of saving nature cons of a bound future of guarded barracks. We must argue, on the contrary, that the spirit and practice of autonomy, liberation from the major political, military and economic mobilizations are more than ever prerequisites to the amendment of collective nuisance. It is only by restoring and inventing local solidarities, worlds of life claiming originality, food sovereignty and autonomy outside increasingly humiliating global dependencies, that we’ll seize the opportunity, on the long term, to become a more bearable species for ourselves and for life.        <br />
       But we have not yet identified the principles of legitimacy that ensure to this freedom, to this sovereignty, to this autonomy to be recognized as strong protective foundations for survival. Unfortunately, they are primarily envisaged as retreating or flights from the real world, or aberrant variants of individualism, sectarianism or communitarianism.        <br />
       The challenge of such a work is, then, crucial: if the tight association between freedom (for people, not for money) and sustainable lifestyle is not understood  and assumed, then the greatest risk will quickly be a rise in authoritarianism, which, compared with  previous national or imperial totalitarianisms might appear much worse.  As the freedom in question is essentially that of being "separate" from the single global system, so that it could oppose ways of acting and living that may hamper a fateful collective excitation, it necessarily relies on recognition of a plurality of modes of existence, of ways of being human. It implies a plurality of "versions of man” which allows thereby a better respect of the humanity as such.        <br />
       The concept of plurality does not mean that we should return to a fragmentation of groups each believing to be a whole humanity by itself, or even claiming to be "superhuman." The principle of Plurality claims on the contrary the need not to be caught by the ideal of one corporate world, the "national" entity appearing in retrospect as a relay and a learning of the former. Far from being an alternative to the universal mass society, the nation has become rather a trap where everyone is enrolled in a local application of the general model, especially regarding daily management and compliance controls, increasingly finicky.        <br />
       Plurality is not a technical division of powers. It is one of the most fundamental human rights, although having little institutional representation until now: the right of being respected in the real possibility of being different from other human beings or groups, while sharing exactly the same human essence... The principle of plurality means that every man has an inalienable right to exist on the surface of this planet by choosing how to produce a living, that is, very specifically, the right not to be challenged by the - indeed absolute - dictatorship of what is termed "the System", of which the standardizing universality induces an extraordinary loss of potential, while focusing all its energies towards a single and may be suicidal goal.        <br />
       This system, which, for example, takes away our right to plant for our own consumption wheat that is not already owned by a global seed-supplier, or which prevents us to access to fruit or vegetable varieties that have disappeared  from the countryside, while ruining any attempt to set up free conservatories. This system, which, while pulling off any real possibility to foothold lands (most available surfaces being managed by the food system), poisons the soil, kills pollinator insects and concentrates livestock, cloned and stuffed with hormones and antibiotics in industrial deadly processes.        <br />
       We have therefore chosen to defend the idea  that only the principle of plurality and the conversation it keeps between different lifestyles may prevent the common tendency to damn all, such modern zombies, in a kind of world-concentration camp 8.       <br />
        But to what, positively and precisely, relates this Plurality principle? What is its practicality beyond its statement?        <br />
       The answer is not to look out very far : Plurality as a necessity concerns the foundation of any human organization, namely our daily most intractable but partly contradictory aspirations . Thus, the individual human lives on several dimensions that cannot be brought to the same logic without forcing or oppressing :  living with one’s family, having children, cannot -regardless of public or private powers efforts- be  reduced to a collective organization. Sharing the beauty of the world and expressing one’s unfettered joy of living cannot be reduced to calculating earnings by property or work. Talking with others about compromises which accommodate viable meetings and cooperation is another thing that will never be mechanized or fully professionalized.        <br />
       But the mere observance of these different and specific practices (family life, cultural activities, politics, etc..) is constantly harassed or denied by the tendency to "act globally" which, by the ways of  institution, marketing or communication dictates to each  where one’s own work or leisure must take place in the great whole.        <br />
       This  totalizing orientation is not certainly not new: it is specifically human and related to symbolic language, which leads us to identify ourselves as homogeneous subjects, to imagine aspects of reality as whole blocks, to want the best and fearing the worst as if opposed like white and black, to think with general laws and to desire to understand and control the system (like in "Lords of the Ring”) that governs all things and prohibit any human turbulence, any excessive singularity.        <br />
       But this immemorial inclination becomes more pathological  when human systems are actually converging to one universal web. It then calls for vigilance and research of cons-trends. It's time when the Hobbits must leave the County to defend their difference and independence!        <br />
       It is therefore proposed here to consider what resources we can use to respect the different areas of our lives, and to treat them as sources of specific (although partial) sovereignty, irreducible to one another and not  to be “fastened” by a middle or upper term. To do this, we’ll assume that the main aspirations, the main needs of Man gather in several key dimensions, but that these dimensions always remain in tension, in  contradiction. Thus, their satisfaction can never be perfect and the optimal situation that man can achieve is a balance between them, while struggling against their unconscious tendency to merge in the direction proposed by the one of them over others.        <br />
       The largest dimensions required for a minimal plurality are mainly based on two pairs of opposites: on one hand, there is an irreconcilable contradiction between the Societal (naming the broader arrangements linking all human beings) and the Familiarity(for their localized, specific and intimate solidarity); on the other, we can find two great styles of interaction : formal (leading to calculation) and sensible (using our metaphorical abilities).          <br />
       It is a common error -induced by long-standing supporters of Societal- to believe that the Familiarityis a part or aspect of the Whole. No, it is a form of social life itself, even if it must reflect its environment, and is increasingly dependent of it. In reality, the survival of the Familiarityas a sovereign or independent mode of existence is to be played in a merciless struggle with the tendency to reorganize life in ever wider arrangements, making human companies looking like giant machines, armies, and crowds of people at once isolated, concentrated and disciplined 9.        <br />
       But this direct confrontation between Familiarityand Societal is smoothed and negotiated daily with the help of some great mediating activities, which in turn form pairs of opposites: for example, Culture (by which we seek to rally and to seduce our fellows by appealing to the sense of self in the world), and Rule (by which we order groups by measuring strictly calculable relationships) 10.        <br />
       Do not believe that these stylized mediations are, again, only aspects of a whole: “Culture people”  and “Regulation people”  are forming  real societies, powerfully incorporated, which also represent  specific "ways of living ", although they are widely employed to operate in tension between Societal and Familiar. To put it schematically: between those whose countless cohorts spend their professional lives to calculate how much they earn in market activity, and those who devote themselves to artistic expression or quest for oneself, there is an obvious gap (although people may belong to both sides alternately).        <br />
       Of course, each dimension of basic humanity, on its turn, contains many different shades.  But that does not dampen eagerness to symmetry, which greatly helps to treat them with respect and fairness : thus, in the cultural field, more individual impetus and more collective training must admit each other. In the field of Rule, the part which tends toward abstraction and accounting systems must not forget that civility is first settled by political agreements between humans, or that good conventions cannot escape a friendly conversation between peers. As for the Familiar, it divides itself between a more social solidarity, a closer intimacy and a return to one’s own body, facing loneliness and death.        <br />
       These different dimensions are not only the organs of every society. They are also worlds in themselves, because they collect and arrange for themselves features of collective life. It can even be argued that each of them might claim to sustain a special social life around its way.        <br />
       In the cultural order, for example, monasteries were in various religions, enabling to survive people who found shelter there. While the campuses are no longer places of production of means of living for the academic community, but in history, the latter was able to find forms of organization mitigating its dependence on other powers. In the domain of Art, more centered by expressive practices, one might evoke the "artists’ villages” of the nineteenth century or the latest 'art squats', involving a degree of autonomy.        <br />
       One could, in the order of civil life, remember that the cities have long demonstrated their ability to nourish their populations, before the scale of urban concentration turn them into space monstrosities, geographical cancers. Although even in this case, the “régies” may try to keep for the city a minimal governance capacity over some basic resource like water.        <br />
       Regarding the Familiarityworld, it is still representing, in its anchoring in forest or land (mainly in poor countries), an active principle of relative autonomy, even if the "System" is trying to destroy its most humble capacities.        <br />
       Regarding the Societal, the evidence is no more to be given, of course, of its ability to nurture as a constant priority, “separated groups of men" (in the words of Marx) which constitute state apparatuses, even when public debts reach unsustainable levels.        <br />
       . In short, each principle cannot only be reduced to a systemic function because it is, in itself, a "way of life" that may very well - if the right circumstances arise-, settle itself as a surviving pattern, even without being fully supported by others. We can thus assume that these different dimensions may be supported (at least in part) by specific space-time resource and logic -such as home economics for the Familiar,  patronage for the Arts, public power for  the Societal, or profit for the accounting-activity, although they might be closely related to each other at the same time, in “normal” circumstances.        <br />
       In this regard, the anthropological theory on which this “simple” proposal is based (but we hope to show that it is not simplistic) states that the main anthropological pluralist dimensions form, in their confrontation itself, the necessary structure of any human conversation field. Thus, the (societal) sociopolitical organization does not deteriorates in a fateful totalism, provided it does not grab away from people their freedom to live in a really private world. The emotional energy of Familiarity demands, meanwhile, to remember that we are first living beings issued from warm intimacy and relationships, that come necessarily from interpersonal and local skills, without which the human being is lost in the established machinery of “ reasonable” relationship.  But that machine is probably an inevitable structure because without it, Familiar worlds may destroy each other quite easily. It could however be reduced to a more elegant and lightweight frame, as evidenced by village societies without hierarchical device, and which adjust their conflicting relationships with others only by scope of myth and ritual (and not as us with a burdensome and intrusive surveillance and constant-although discrete- “pruning” of the least of remaining free activities and gestures). For what is referred to the cultural or moral perspective, it expresses by always diverse and strange ways our personal denial of a “mass link”, mechanical and desperately all-covering, in which humanity would be destroy along with life.        <br />
       Finally, the logical structure means for each of us that our agreement requires a minimum common language founding clear oppositions and precise distances as conditions of mutual respect, although it is never isolated  from more "fuzzy" dialects invented in the conversation itself. However, if we allow this structure to mechanize itself and pretend to organize our lives in our place, we take the risk to see the machine changing the most insignificant incident into a disaster, because we’ll no longer have any mean to resume the reins of our destinies11.        <br />
       And indeed, if only one of these basic dimensions is crushed by a strong alliance between the others, everything human will warp and collapse : for example, without the passion inspiring our familiar life, all our social construction withers 12. Without  logic and right measurement, it fails to function. Without civility, that is to say without bearing its socio-political difficulties, it misses its goal and its rationale. Without moral and cultural sensitivity, everything and its opposite would seem to be possible, which would nullify any sense of collective history.        <br />
       Of course, the dimensions described above  do not agree unanimously or by majority. They never  combine harmoniously. Spontaneously, they fight well and try to prevail upon each other, so much that the project to see them forming together the basis of a "cooperation between men" (as Norbert Elias hopes) is probably not realistic.       <br />
       But here, we should pay attention to the fact that the problem we must address is at the same time a protective solution for plurality. And this is our most actual task: outwitting History using conflict and dissonance against itself. Opposing the madness of a living species faced with temporary excessive easiness, by utilizing opposite crazes ;  defending and promoting plurality against our animal and human inclination to drown in power like ants in honey, being convinced to do it by the central agents in charge of the system. For saving us from this recurring temptation, culture itself has the capacity – left to our judgement in each time- to recognize the part of truth that we have ruled out in order to go even faster and all together toward a common destiny. This is, for example, the ability to organize ourselves politically to prevent the conversation between the human dimensions and passions to end with the frivolous and absurd victory of  only one of them.. It is ultimately our ability to form fields of conversation that are not aimed to solve technical problems but  to protect themselves as symbols of mutual respect.        <br />
       This view is beautiful and good:  but now the question is whether we are ready to divide the human world in as many partial sovereignties as there are politically sustainable human dimensions.  Are we willing to give up the idea of a world government in charge of the whole of humanity, for a better distribution between independent bodies like Familiarity, City, Nature or Culture, etc. ? Each endowed with its own space-time and its own normativity?  Each being the beginning of a stronger plurality and a deeper fractality ?       <br />
       While the vital interest of such a question is not understood and supported, we will not be ready for plurality in the planetary future. And as long as we are not ready, we should expect that the logic of  absolute sovereignty of the global world-society can only be used… to turn against its subjects, and finally  to forbid each of us to breathe.        <br />
       Denis Duclos       <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Footnotes       <br />
       1 Édouard Glissant, Faulkner, Mississippi, Stock Paris 1996, p 13        <br />
       2 Roland Gori, Christian Laval, "The Call of calls”, A year later, December 22, 2009 (See The Call of Calls, Mille et Une nuits , Paris, 2008        <br />
       3 Jared Diamond, Collapse, How societies choose to fail or succeed, Viking Press, 2005        <br />
       4 I am quoting here the title of a novel by Jean-Christophe Rufin (Gallimard, Paris 2004), which shows with some prescience  how a society of “universal commodity” may turn into total dictatorship.        <br />
       5 As evidenced by this very fact: between 2003 and 2009 only, the Amazonian forest has lost more than 10% of its surface.        <br />
       6  Herbert Marcuse, One-Dimensional Man, Boston, Beacon, 1964        <br />
       7 We do not entirely share the views of Bernard Stiegler according to whom society today "drugs" people by enslaving their own impulses, and discarding  the possibility of living according to the sublime ideals of self-sacrifice. If Consumerism indeed produces the only fully legitimate state of narcosis, it is mostly because it traps people in stimulus-response situations, without giving them time to organize themselves differently. Any condemnation of the current system leading to a moralistic nostalgia seems more generally misdirecting its criticism. Worse, it could be easily "deterred" in case of serious crisis, when utilization of guilt is a favourite tool of power, a temptation for all politics.        <br />
       8 On a superficial level, the assertion that "only one principle can ..." seems paradoxical when the principle is that of "plurality." But logically, we have little choice: either plurality or unity can triumph but not both at once, because they are pure opposites. Therefore, it is not the same thing to affirm plurality as the only principle and advocate any other principle required for salvation.  Because plurality comes down to a conversational situation in which everyone comes back as a protagonist. In other words, once plurality has emerged (necessarily as the sole principle), each can more efficiently defend one’s position : it is no need for a metasocial  warrant of plurality, because the latter exists in the very performance posed as part of a conversation.        <br />
       9  We will remember the beautiful and prescient book by David Riesman (more valid than ever) : The lonely crowd,  Yale University Press , 2001Paris, (1950).       <br />
       10  This concept is cleared in :  De la civilité, ou comment les sociétés apprivoisent la puissance (Civility, or how  taming  corporate power), Paris, La Découverte, 1993.  A first draft on  the “ tetralogy”  of human dimensions  is present in: La démocratie des passions, Paris, PUF, 1996.        <br />
       11 This is probably what happens with a global crisis, which occurs  in a global economy when we believe –like many Americans-,  that it is sufficient to meet the rules to make the game produce winners all the time. But to spend what you have not yet- even respecting the rules- can lead to ruin, because no unpredictable future can be entered into calculation. Failing to understand that the future can not be ruled, tens of millions of believers in the American dream have managed to ruin themselves and  the world. George Soros attributes uncertainty to the fact that our "cognitive" side struggles against our "manipulator" side : we belong to the world that we know and then thwart our own predictions by our own "reflexivity" (The new paradigm for financial markets : the credit crisis of 2008 and what it means, Public Affairs, 2008.) Without disputing this, we will argue that “reflexivity” also brings an element of certainty:  a disaster will be associated with the free acting of market forces which cannot take in account this reflexivity without suppressing the game itself. As for uncertainty, it exists already, even without reflexivity, because the world is never fully controllable by thought, which builds up only a schematic, imaginary and very partial abstract of reality.        <br />
       12 We recall what said Hegel: "we must say that nothing great was done in the world without passion." (Reason in History, 10/18, Paris 2003 (1822-1830)).        <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="http://www.geo-anthropology.com/In-praise-of-Plurality_a163.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>Dépression pathologique ou lassitude politique ?</title>
   <updated>2010-05-06T17:53:00+02:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Depression-pathologique-ou-lassitude-politique_a161.html</id>
   <category term="Psychisme et culture" />
   <published>2010-01-11T02:21:00+01:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Psychiatrie, psychanalyse et sciences sociales s'accordent souvent le "droit" de déterminer ce qu'est le sujet ne serait ce que dans l'époque. Par exemple, un discours savant, souvent repris, nous dira : "la dépression est la maladie d'époque". Mais le sujet répond-il ainsi aux modes ?  N'est-ce pas préjuger, en donnant un sens pour tous  ("les dépressifs" par exemple) du sens que peut avoir la résistance singulière au "tous" ?      <div>
      Dans l’intéressant entretien que Libé accorde à Alain Ehrenberg , est avancée l’idée d’un “malheur intime” généralisé, dans notre société. L ‘individualisme post-moderne produit à la fois de la “propriété de soi” et de la performance, et la puissance de réalisation a remplacé la question de ce qui est permis ou interdit, entraînant la disparition des névroses de culpabilité  (hystéries) et leur remplacement par des pathologies découlant de l’illimitation non réprimée des désirs ‘dépressions).       <br />
              <br />
       Cette thèse, aussi séduisante soit-elle, ne va pas de soi, ni en sociologie ni dans les domaines de la psyché individuelle. Elle appelle en effet deux objections majeures :       <br />
              <br />
       La première porte sur la transformation alléguée des pathologies observées : la dépression aurait-elle vraiment remplacé  phobies et hystéries ?  Il suffirait de citer les grandes peurs alimentaires actuelles pour s’interroger  sur la résurgence de résistances angoissées , même si  la critique inconsciente  ne semble plus porter sur la répression de la sexualité comme du temps du professeur Charcot.  D’ailleurs, la mobilisation sur  la sexualité infantile (et l’émergence du personnage démoniaque du pédophile)  nous montre que l’indignation, consciente ou non, associe encore de manière privilégiée le sexe et la culpabilité.  Sur le plan individuel, la sociologue américaine Sherill Mulhern a montré que le syndrome de la personnalité multiple et celui du traumatisme enfoui, (qui seraient entrés dans la catégorisation freudienne de l ‘hystérie) sont en expansion aux Etats-Unis depuis trente ans, associée à des formes de colère sociale et d’exigence identitaire.       <br />
       Ces quelques indications devraient autoriser à soulever la question : est-ce bien l’hystérie qui a disparu, ou bien l’ordre social contemporain n’est-il pas de plus en plus sourd à  la question posée de tous temps par la position hystérique à la culture humaine : existe-t-il un pouvoir  ou un savoir qui puissent abolir la distance entre la loi symbolique et la jouissance de mon corps ?  Qu’aucune réponse d’aucune autorité morale, médicale ou scientifique puisse être définitivement apportée à cette question qui fait souffrir tous les humains depuis qu’ils parlent (et se sont donnés des lois sur les corps)  n’entraîne pas obligatoirement qu’il faille la considérer d’abord comme une maladie, et désormais comme une maladie... éradiquée ! (comme si on pouvait éradiquer la condition humaine...)       <br />
       Affirmer que la dépression est la “grande névrose de l’époque”, en remplacement complet des autres manifestations du malaise dans la culture, est donc quelque peu téméraire.       <br />
              <br />
       La deuxième objection est peut-être plus importante : en admettant que les phénomènes dépressifs condensent  en une grande catégorie médicale (un peu fourre-tout) bien des aspects du mal-être d’époque, sont-ils bien les conséquences d’un excès de liberté individuelle, d’une absence de repères éthiques ou de contraintes, d’une défaillance de la hiérarchie ?           <br />
       Tout au contraire, “la fatigue d’être soi” (pour reprendre l’expression-clef d’Alain Ehrenberg) semble un effet du découragement entraîné par  un système de contraintes (à travailler, à consommer, à se soigner) qui admet de moins en moins d’écarts. La plupart des gens font l’expérience quotidienne non pas d’une posssession de soi, mais bien d’une dépossession de leurs pratiques, de plus en plus cadenassées par  les prescriptions de la “société du spectacle” décrite par Debord (objectifs de travail toujours plus cernés, loisirs obligatoires, styles d’opinions préorientés, etc.)        <br />
       Ce qui entraîne l’affaissement moral n’est pas tant que nous ne rencontrons plus de limites à nos prétentions, mais au contraire que,  suractifs ou chômeurs, compétiteurs ou contemplatifs, nous ne trouvons plus d’interlocuteurs s’intéressant à nos propos, mais seulement des gestionnaires contrôlant la circulation correcte de nos productions et la surveillance électronique de nos comportements d’achat, ou encore le bon dosage de nos drogues légales. Nous sommes “fatigués”, certes. Mais par l’obligation de tourner dans la grille abstraite de la marchandise mondialisée, sans pouvoir faire valoir la portée interpersonnelle de nos actes.         <br />
       Si elle existe ailleurs que dans l’esprit de A. Ehrenberg (ce qui reste aussi une question légitime), la dépression est-elle donc une pathologie, ou au contraire une résistance au pathos d’une société  sans cesse réabsorbée par la logique productiviste, ses rythmes toujours harassants, ses structures de harcèlement mises en place sur la majorité des êtres humains, salariés ou non ?       <br />
       Sommes-nous “interdits de sens”  du fait d’une trop grande autonomie (étrangement idéalisée), ou bien plutôt parce que les théories en vogue de la gouvernance  soutiennent un nouvel hyper-autoritarisme exploitant à l’échelle de l’organisation le vieux thème de l’autorité familiale ? C’est en effet à l’intérieur d’un monde de l’emploi toujours plus hiérarchisé, voire féodalisé (via l’hommage obséquieux des médias  aux “présidents” des grands groupes) que s’effectue l’activité de masse, dépouillée de reconnaissance humaine.       <br />
              <br />
       Ce ne serait donc pas l’absence de norme qui entraînerait la tristesse ou la résistance à la frustration (où l’on veut voir de la “dépression”, peut-être pour mieux vendre des anti-dépresseurs), mais bien son excès.        <br />
       .        <br />
       L’idée selon laquelle les sujets de notre société souffriraient d’une liberté illimitée n’est pas récente : Alain Ehrenberg ne cite pas Durkheim, qui, pourtant, il y a 100 ans formulait déjà le même diagnostic et nommait ce phénomène “anomie”, lui attribuant un type de suicide qui annonçait déjà la dépression (et qui pourrait être contrarié, d’après lui, sinon par le retour à la société paternaliste, du moins par la transmission de ses valeurs à l’autorité de la corporation).         <br />
              <br />
       Notons que Durkheim -qui, il ya cent ans, attribuait déjà le suicide à l’absence de règles -l’anomie-) prévoyait aussi la possibilité d’un suicide “fataliste” (curieusement toujours oublié des enseignements sur le père fondateur de la sociologie) qui résulterait au contraire de l’écrasement des individus par la société.  Et que si Lacan attribua également avant-guerre les “névroses de caractère” (névroses d’échec ou de destinée, mélancolie) à la contraction de la famille patriarcale ., il revint sur cette idée finalement peu confirmée, pour mettre au contraire l’accent  sur... le rôle fatal des sciences humaines dans la fabrication d’un carcan sémantique enserrant le sujet comme les bandelettes d’une momie.         <br />
       Aucune psychanalyse ou psychiatrie ne sauraient détenir la clef du “sujet contemporain” pour l’excellente raison -également découverte par le Foucault du “souci de soi”, récemment  édité par Frédéric Gros- que le sujet humain n’est pas ce qui tombe sous une définition (malheureux, dépressif, etc...), mais au contraire ce qui échappe à sa propre détermination. En ce sens,  hystérie ou dépression comme supposées “pathologies” renseignent bien davantage sur les professionnels qui usent de ces catégorie pour promouvoir (sous couvert d’humanisme) un contrôle anthropotechnique, que sur les personnes qu’elles sont censées décrire, et qui garderont toujours leur part de mystère et de capacité politique, à commencer par la simple lassitude vis à vis des remobilisations incessantes du pouvoir.       <br />
              <br />
       Quant à la sociologie, elle est peut-être “un sport de combat”, pour reprendre le titre du  film de Pierre Carles sur Pierre Bourdieu, mais seulement dans le sens d’un combat pour la liberté. Une sociologie qui, sous couvert de critique de la post-modernité, consisterait seulement en un retour nostalgique aux grandes figures rassurantes de l’autorité, comporterait un danger pour la pensée, et  aussi pour les partisans d’une société de pluralité.       <br />
              <br />
       Plutôt que de se polariser (implicitement) sur le déficit de père que cacherait la soit-disant dépression contemporaine (et de prendre rang dans la longue suite des clercs qui  se sont voulus à tout prix auxiliaires du pouvoir et  bergers de l’Etre), on peut se demander s’il ne serait pas aussi intéressant de prendre en compte les actuels signes de “ras-le-bol” vis-à-vis de la pensée unique et de ses enchaînements hiérarchiques à l’élite “paternelle” de la finance mondiale, comme de véritables alternatives aux pathologies de la passivité.         <br />
              <br />
       Réaffirmons  en tout cas qu’il existe une recherche en sciences humaines pour qui le peu de liberté et d’aspiration au bonheur que nous avons acquises dans la modernité n’est pas la menace principale pour la culture. Bien au contraire, c’est sans doute dans la précipitation secrètement nostalgique au pied des autels de l’antique figure tutélaire, que réside le danger principal d’un recul de notre aventure civilisée vers des contraintes collectives oppressantes.        <br />
              <br />
       Denis Duclos, sociologue, directeur de recherche au CNRS (Laboratoire “Psychanalyse et Pratiques sociales”, Université d’Amiens/Université Paris VII).        <br />
              <br />
       Roger Ferreri, psychiatre, psychanalyste, praticien hospitalier, chef de service en psychiatrie infanto-juvénile (hôpital sud Francilien, Evry)       <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
    ]]>
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   <link rel="alternate" href="http://www.geo-anthropology.com/Depression-pathologique-ou-lassitude-politique_a161.html" />
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  <entry>
   <title>Réflexions sur la  parade pluraliste à la société-monde comme visée suicidaire.</title>
   <updated>2010-01-11T02:18:00+01:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Reflexions-sur-la-parade-pluraliste-a-la-societe-monde-comme-visee-suicidaire_a160.html</id>
   <category term="Papers, réflexions, interventions, réactions, propositions... / papers, reflections, reactions, interventions, proposals" />
   <published>2010-01-11T02:14:00+01:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
(Conférence prononcée en 2004 aux "mercredis de mamoutzou", organisés par le dr Régis Airault (directeur de la psychiatrie à Mayotte)     <div>
             <br />
              <br />
       Miniscule atoll ouvert sur l’infini, Mayotte est un endroit idéal pour réfléchir aux questions faisant lien entre la singularité et l’universel. Certains s’inquiètent de plus en plus des possibilités technologiques d’une sortie de l’humanité. C’est le complexe de « Matrix ».  Cette inquiétude est respectable, mais mal orientée : le post-humain est impossible. La question du post-humain ne se pose donc pas substantiellement : l’humain est le vivant qui parle, et « le propre de l’homme » demeure, aussi longtemps que celui-ci parle, quel que soit le corps parlant Une chimère parlante –et donc éthiquement engagée- serait encore humaine, et non pas post-humaine, que nous le voulions ou non, et probablement pour sa plus grande souffrance. Le post-humain est inaccessible à l’humain, même en imaginant des changements dans les formes et les fonctions corporelles.       <br />
              <br />
       L’inhumain existe, comme potentialité permanente de l’humain. L’inhumain nous est accessible en quantités infinies, même si la vie en limite la réalisation effective. Qu’est-ce que l’inhumain ? La capacité de chaque humain à construire avec autrui des régimes socio-politiques dont les ennemis, mais aussi les membres, subissent l’oppression et la cruauté, ou se trouvent conduits vers la ruine et la mort prématurée, individuelle et collective. Cette capacité est aussi une tendance forte des civilisations, bien que cette tendance soit compensée par d’autres, dont on espère qu’elles l’emporteront.       <br />
              <br />
       A quoi est due cette tendance humaine à l’inhumain ? Elle n’a rien d’originel au sens religieux, mais elle est associée au fait de parler. La parole n’est jamais seulement adressée à un alter ego, mais elle porte en elle, comme performance de l’engagement dans le langage, un discours qui prétend s’entendre avec cet autrui de l’échange contre le reste d’un monde, humains et non humains regroupés dans cette extériorité imaginaire. La parole n’est jamais isolable d’une construction imaginaire collective opposant l’humain au monde, et déshumanisant ce dernier… d’une façon proprement inhumaine. Comme je l’ai soutenu dans un autre texte, l’inhumain est consubstantiel de l’humain : c’est son bord même .        <br />
              <br />
       La parole, portée comme performance par le corps vivant singulier ne fonctionne qu’en perspective de l’esprit, qui est une représentation du sens des engagements performatifs pour tous les « parlants-ensemble ». Cette mise en perspective d’un acte réel et de son sens imaginaire ne produit pas seulement de l’exclusion externe du hors-humain :elle introduit en chacun une division douloureuse et surtout interminablement problématique , que nous cherchons tous à suturer, à éliminer en imaginant des scénarios de fusion entre mots et choses, de consistance entre esprit et corps, de congruence entre énoncés et énonciation.        <br />
              <br />
       Or, loin de nous apporter une harmonie, cet effort de fusion entre imaginaire et réel via le symbolique nous entraîne dans la reproduction de la même division, mais aussi dans la quète de systèmes résolutoires toujours plus oppressifs et découpants. En fin de compte, la seule façon de fusionner le symbole et la vie, est de simplifier cette vie en la tuant, car elle est toujours trop profuse, diverse, fluante, anarchique, irréductible à la pensée unifiante et catégorisante. Et la pensée est d’autant plus simplifiante et tueuse qu’elle se veut à la fois collective et vraie, garantie collectivement par l’effet de vérité dite scientifique. C’est pourquoi l’essence de l’inhumanité réside, selon moi, non pas tant dans le contenu de l’énoncé, que dans l’approche du moment de sa cohérence suprème, à savoir celui où il tente de se réaliser en sacrifiant la vie, cet obstacle constant à sa réalisation parfaite.       <br />
              <br />
       Cette thèse peut évoquer la critique post-moderniste des grands discours, mais le discours qui prône la déconstruction et la dissémination systématique des discours a également des effets fusionnels et scientistes-totalitaires, et s’il existe une solution protectrice des solutions finales auxquelles tend l’humanité piégée dans sa quète de complétude, elle réside plutôt dans la pluralité selon Hannah Arendt que dans la dissémination derridienne ou la multitude selon Negri. Mais n’anticipons pas.       <br />
              <br />
       L’inhumain contemporain       <br />
              <br />
       La situation socio-politique actuelle propose des formes d’inhumanité, tout comme le passé. Et tout comme celles du passé, ces formes actuelles sont spécifiques. Décrire ces spécificités de l’inhumanité dans une période donnée, c’est décrire l’époque par son côté négatif, et pourtant présent. Il s’agit de découvrir l’énoncé de complétude auquel tend notre époque, en renouvelant les anciens discours, et même en s’opposant à eux.       <br />
              <br />
       Je mettrai d’abord en relation la tendance constante à l’inhumain avec un premier trait, pas vraiment spécifique de l’époque : la résistance inégalitaire à la mondialisation, -et non la mondialité en elle-même, chargée d’un autre type d’inhumain possible, peut-être justement une acception du post-humain, mais à l’évidence, loin d’être encore hégémonique-..       <br />
       Pour qu’il n’y ait pas de malentendu, je définirai cette ordinaire résistance inégalitaire à la mondialisation, en opposition à la seule réelle mondialisation, qui serait du côté de ce qu’on nomme « l’altermondialisation », pour la distinguer de la volonté, en réalité déjà avortée, d’un contrôle du monde fondé sur le chantage militaire et économique de certaines puissances sur d’autres.        <br />
       Attardons-nous un instant sur l’aspect classique de l’inhumain lié à cet idéal de pouvoir des humains les uns sur les autres : c’est celui qui, depuis des millénaires, transforme des populations libres en subalternes, en obligés –les anciens disaient en « obséquieux » et en « impudiques » désignant par là les devoirs de soumission et de passivité des infériorisés : esclaves ou humiliores de l’empire romain. « l’Humanitas » des Anciens désignait d’ailleurs spécifiquement la bonne manière d’être un maître ou un puissant, sans abuser de cette position.       <br />
              <br />
       A ce droit du Plus-puissant, fut-ce de la seule puissance restante autoproclamée les droits de l’homme s’opposent comme idéaux insistants d’une majorité de peuples,. C’est cet idéal que nous associerons aujourd’hui à la mondialisation réelle , en cours de construction par opposition à la domination classique.       <br />
              <br />
        On aurait raison, cependant, de questionner l’altermondialisation comme essence même du concept de mondialisation : elle ne saurait s’en rapprocher que si elle fait sienne un ancien mot d’ordre du taoïsme : « la grande paix », et que nous traduirons en latin la « pax orbis », pour l’opposer à la paix de puissance (pax imperialis) (telles les pax romana, anglica ou americana).        <br />
       A qui soutiendrait que cette traduction du mot « mondialisation » en « pax orbis » va contre l’emploi commun, je répondrais que l’emploi commun de ce terme, surtout imposé par une puissance hégémonique il y a une dizaine d’années, se destine à être remplacé par un concept logique : n’est mondial que ce qui est légitimement global et universel, et non ce qui relève de la domination d’un hémisphère sur l’autre, et encore moins d’une seule nation sur le reste du monde.       <br />
        Or cette pax orbis est à construire avec tous les risques d’établir pour longtemps une puissante technobureaucratie mondiale : il s’agit ni plus ni moins que de la construction de l’Etat mondial, l’affirmation progressive de la légitimité des actes mondiaux, concernant une nouvelle entité politique imaginaire appelée l’humanité.       <br />
              <br />
       Il existe un rapport direct entre cet ordre-monde « plus juste » déjà en genèse, avec la question qui centre ce colloque : l’inhumain, ou plus précisément, la modification plus ou moins programmée de l’espèce humaine en autre chose . La question que pose l’Etat-monde dans son essence de nouvelle et insurpassable légitimité des actes politiques, est en effet de savoir si une espèce naturelle, par exemple la nôtre, peut coïncider avec une entité politique ; si la politique peut coïncider avec une influence volontaire sur le devenir du genre humain identifié à l’espèce biologique. C’est le lieu de la critique foucaldienne du « biopouvoir », et ceci est au coeur de la question de l’inhumain ou plus exactement du passage d’une forme d’inhumanité à l’autre.        <br />
       Dans la forme classique de l’hégémonisme, l’inhumanité consistait à préserver sa propre souveraineté « sauvage », sans contrôle sur soi-même, tout en imposant des manipulations à l’autre, exploité ou confiné dans la pauvreté. Dans ce modèle, nous aliénions l’autre à notre volonté de maîtrise et de transformation, tout en conservant notre arbitraire, c’est-à-dire notre propre naturalité sacralisée. C’est pourquoi, par exemple, le thème anti-avortement provient essentiellement de milieux élitaires euro-américains, qui, par ailleurs sont préoccupés de la « bombe démographique » attribuée aux « tiers » et au «quart-monde », et se révèlent enclins à l’agressivité militaire et politique vis-à-vis de ces peuples.       <br />
              <br />
       Mais dans la nouvelle forme d’inhumanité mondialiste en émergence, nous serons au contraire confrontés au projet de nous aliéner nous-mêmes à un ordre valable et égal pour tous les membres de l’espèce humaine. Pourquoi cette auto-administration de l’espèce biologique ne peut-elle être que radicalement inhumaine ? Parce que la notion d’espèce est aujourd’hui ce qui se rapproche le plus de l’énoncé fusionnel de l’esprit et des corps, du symbole et de la vie, dont j’ai posé qu’il nous inclinait à l’oppression de toute vie indépendante de l’esprit,  et cela jusqu’au suicide collectif.        <br />
       Il ne s’agit plus du tout, en effet, de l’idéal des Lumières de la république universelle, certes sans extériorité, mais qui était fondée sur une subjectivité politique indépendante de la question du vivant. Il s’agit désormais de ramener le sujet politique à l’individualité réelle, c’est-à-dire biologique, et à son enveloppe également éco-biologique : le collectif de tous les échanges génétiques possibles dans le génome, comme lieu réel de la transmission et du partage génétiques entre individus. Cette tendance a déjà été repérée par Giorgio Agamben dans ce qu’il appelle la « vie nue », et par Pierre Legendre dans ce qu’il nomme la « filiation bouchère ». Je diffère néanmoins de ces deux auteurs sur un point essentiel : je ne crois absolument pas que le refus de ce nouvel idéal « réaliste » puisse être combattu ou compensé par une Ideée alternative aussi homogène, prétendant donner à savoir ce que serait un bon symbolisme protecteur de l’humain contre l’inhumain.       <br />
              <br />
       L’idée d’une coincidence imaginaire entre espèce et humanité politique pousse au suicide collectif en deux sens :        <br />
       -d’abord elle se propose comme une vérité dépassant toute croyance possible. Il n’y a aucun acte de foi à poser pour penser le réel de l’espèce humaine comme une évidence inévitable. Le sentiment de réalité est insurmontable.        <br />
       -Il devient alors tout aussi inévitable d’éliminer les obstacles à l’adéquation des institutions anciennes et actuelles à cette réalité du genre humain, révélée par la mondialisation et l’écologisation. Et ces obstacles sont les symboles, effectivement arbitraires, qui nous séparent encore culturellement de l’unité effective de l’espèce :, état-nations, identités linguistiques ou territoriales, culturelles, artistiques, nomenclatures tribales, etc.        <br />
       L’inhumain de la présente période est donc caractérisé au delà des péripéties arabo-américaines (de résistance à la mondialisation « réelle » ), par une attaque des symbolismes partiels nous séparant de l’idéal de l’espèce comme référent absolu –car réel- de chaque vie individuelle.        <br />
              <br />
       C’est dans ce cadre théorique que je me placerai pour d’une part situer quelques-unes des plus significatives de ces attaques, et de l’autre évoquer des voies possibles pour limiter l’inhumain dans notre humanité actuelle.       <br />
              <br />
       -Je soutiendrai d’abord que l’espèce de primates parlants et historicisés que nous sommes, subirait un changement radical en devenant une entité bio-politique.       <br />
       -Je défendrai, en mode mineur, l’idée que nous vivons l’élaboration de ce programme de métamorphose de l’espèce humaine en entité politique, et que les tendances –sado-masochiques- à contrôler les corps et leurs échanges naturels sont des aspects fonctionnels de ce programme de politisation de l’espèce et de spéciation de la politique.       <br />
              <br />
       -Ensuite je développerai l’assertion selon laquelle la congruence entre l’espèce vivante humaine et l ‘entité de légitimité politique est finalement impossible hors d’un suicide collectif, ce qui nous contraint à envisager une alternative conceptuelle à l’entification biologique de l’humain.       <br />
              <br />
       -Je vous soumettrai donc enfin une proposition alternative : nous pouvons opposer au bio-politique la vérité de la culturo-politique, qui repose sur l’irréductibilité de la fragmentation induite dans la vie par le langage, et qu’il s’agit d’assumer au mieux, plutôt que de la nier. L’assujetti au langage est en effet à tout moment divisé d’une part entre le vivant parlant (ens) et le tenant imaginaire d’un discours (id-ens : le personnage identitaire qu’il incarne), et d’autre part, entre la tentative de synthèse qui l’anime (le « moi » freudien) et les résistances inconscientes à cette synthèse apparaissant dans une gamme de symptomes personnalisants (perversions et névroses).       <br />
       L’observation de cette division nous enseigne que nous tendons à la vivre selon quelques grands styles passionnels, chacun « accroché » à l’une de ces polarités du sujet : ainsi de la passion identitaire et de la passion amoureuse, ou de leurs formes intermédiaires symptomatiques comme la passion de savoir, ou celle de rencontrer autrui pour le provoquer sur son désir. Les passions sont les formes logiques de la recherche acharnée de la suturation de la faille subjective où nous a plongés le langage qui fait notre condition humaine. Décrits jusqu’ici surtout dans les termes de la pathologie individuelle médicalisée et psychologisée, ces quelques styles passionnels peuvent être saisis comme références symboliques organisant toutes les cultures politiques, soit dans la direction de l’inhumain, si domine un style passionnel ou une combinaison homogène de styles, soit dans la direction de l’humain, lorsque la pluralité agonique des passions ralentit le ralliement à un énoncé suprème.        <br />
              <br />
       Dans ce que j’ai appelé une démocratie des passions  les humains admettraient qu’ils sont affectés comme vivants naturels par une culture qui les divise, que cette division irréductible (et donc indicible) peut être représentée par leurs styles passionnels, et qu’ils peuvent transformer cette division en principe fondateur de leur dialogue politique. Par exemple, la passion d’action sur la vie, qui se laisse ramener en nous tous à la passion de maîtrise sado-masochique, doit admettre de débattre avec une autre passion souveraine : celle de fluctuer aussi librement que possible entre l’identité et l’amour. Dans cette perspective il deviendrait difficile de préparer des mutations de la vie, ou des incrustations intrusives d’organes de commandement et de communication dans les corps vivants, telles que ces mutations ou ces incrustations pourraient se propager à l’ensemble des humains, en niant du même coup la passion antagonique de laisser le corps indemne et libre. Il ne s’agirait pas d’interdire la passion de l’intrusion des corps (passion infantile voulant réparer l’intrusion primordiale de la parole dans le corps de l’infans, du non parlant), mais de la limiter en la confrontant aux autres, là ou d’ordinaire elle cherche à s’exercer cachée et impunie dans le maniement des instruments du pouvoir légal.        <br />
              <br />
       La mise en scène des passions dans l’énoncé biopolitique       <br />
              <br />
       Comment et pourquoi l’espèce humaine en est-elle venue à se transformer en entité biopolitique, et quelles en sont les conséquences inévitables notamment dans les décisions modifiant la vie de chacun et la vie circulant entre chacun ?       <br />
              <br />
       Il existe–en reformulant audacieusement les maximes de longues lignées de philosophes- quatre sources principales de légitimation des actes de pouvoir, qui sont autant de transcriptions des styles passionnels fondamentaux : l’identité, source de position sociale et de statut, le bien (et ses variantes le bon et le beau) , source d’amour mais aussi de haine envieuse, la vérité, source d’efficience, et enfin l’équité, source de justice et de paix..        <br />
              <br />
       Chaque culture combine ces quatre styles passionnels ou sources de légitimation en proportions différentes, sans en éliminer aucune, (car toutes ont besoin de savoir qui est qui, de savoir ce qui vaut d’agir, d’agir dans le respect de la réalité pour obtenir des résultats attendus et éliminer les incidents adverses, et enfin de répartir justement les bienfaits de l’action). Cependant chacune des sociétés ou des cultures, poussée par la tendance à l’énoncé à finalité fusionnelle, tend à fonctionner sous l’égide d’une de ces sources, privilégiée pour diverses raisons de contexte ou de croyance.       <br />
              <br />
       Ainsi, dira-t-on que la Grèce antique a privilégié la Justice, dimension indispensable à la paix de la cité, non sans aussi insister sur l’amour, l’homoérotisme des guerriers permettant de lier des chefs de patrimoines familiaux sans cela plutôt autarciques, réciproquement agressifs.        <br />
       Les sociétés médiévales ont privilégié le Statut (qui est qui, vis-à-vis de qui), mais celui-ci n’aurait pas fonctionné sans l’amour des petits « gwas » (gars), pour le Senior, dans le lien homoérotique renouvelé (et plus ou moins sublimé) de la vassalité, et dans son extension dans les ordres religieux.       <br />
       Si la Grèce fonctionnait idéalement à la justice et à l’amour civiques, l’Angleterre victorienne maîtresse du monde dans la deuxième moitié du XIXe siècle, fonctionnait, elle, plutôt à la Vérité, dans le registre encore expérimental de l’efficience techno-scientifique, mais aussi au Bien, canalisé par les formes militaires du travail et de la consommation.        <br />
              <br />
       Dans quelle société vivons-nous donc nous-mêmes aujourd’hui, du point de vue des modes de légitimation principaux ? Comment préciser ce qu’est la mondialisation de ce point de vue ? Est-ce une passion unique ou une coalition de passions ? En dépit des thèses du sociologue canadien Michel Freitag séparant une modernité politique des lumières, et une post-modernité de l’efficience technocratique, la société actuelle mélange une forte composante mineure de Justice politique, et deux composantes majeures de Vérité scientifique et de Bien économique, et cela au détriment de l’honneur statutaire et identitaire. Mais le Bien s’est progressivement inféodé au Vrai de la technoscience comme énoncé dominant, bouclant le dispositif passionnel. Notre présent énoncé à portée suicidante réside dans la fusion du bien et du juste sous l’instance du vrai, ou en vocables freudiens, dans la fusion de l’identitaire et de l’objet d’amour sous l’instance de l’Idéal, ou dans un collage entre psychose et perversion, tel qu’on le rencontre dans la théorie freudienne du lien de masse.       <br />
              <br />
       En tant que modernité tardive continuant et réactivant les thèmes de la vérité technoscientifique et du bien utilitariste, nous habitons encore à l’intérieur du même schéma général de la société benthamo-victorienne. Par exemple, nous avons vécu, dix à vingt ans après les mouvements de libération des « minorités sexuelles », un violent mouvement de recul ou de confinement de ces libertés, notamment avec la criminalisation renforcée du viol et de la pédophilie, criminalisation parfois disproportionnée avec l’amplitude statistique des phénomènes. Ce mouvement de répression morale qui partit des Etats-Unis dans les années quatre-vingts s’explique selon nous par l’importance, dans notre société, à contrôler et à normer étroitement la liberté de consommer en relation directe avec les formes efficaces du travail salarié pour d’immenses masses d’assujettis. Bien qu’ayant souvent abandonné les critères de la criminalité contre-nature et anti-divine, on ne peut pas laisser se débrider n’importe quelle jouissance, supposée exorbitante, abominable ou débilitante, car elle ne serait plus compatible avec la civilité salariale et consumériste de masse.        <br />
              <br />
       Le post-humain se connote avec suppression de la sexualité (clonage, etc.): est-ce en rapport avec la libération sexuelle s’appuyant sur la vague libertaire des années 60 ? Il n’y a pas contradiction : le moment des libérations libidinales tout comme le retour des condamnations morales appartiennent l’un et l’autre à une suite de compromis et d’ajustements entre nécessaire déploiements des désirs consommatoires, et contrôle de ceux-ci en société de multitude. Par exemple, pour ce qui concerne la France, entre le code civil dépénalisant l’homosexualité ou l’inceste entre adultes entre 1793 et 1942, les lois du régime collaborationiste de Vichy les condamnant à nouveau, la reconnaissance des « orientations sexuelles entre adultes consentants » des années 80 et les lois sur l’obligation de soin des criminels sexuels des années 90, il n’existe aucun progrès ou régression essentiels, mais des oscillations résultant d’aménagements de la société utilitariste-technicienne, installée au pouvoir en gros depuis trois siècles.        <br />
       La période relativement répressive que nous vivons encore aujourd’hui, marquerait donc une rectification du cap assez mineure, dans un contexte toujours profondément moderne. En réalité, plus que d’ajustements, il s’agirait d’une accrétion organique progressive des passions de la justice répressive et du désir consommatoire, dans un pouvoir plus ample et mieux structuré, et surtout rationnellement justifié. Une mise en scène coordonnée des passions.       <br />
              <br />
       Ceci se confirme dans un domaine qui se rapprochera du sujet précis de notre rencontre : la question de l’eugénisme et de sa variante –très à la mode- l’euthanasie. Ainsi de l’arrêté Perruche, qui indemnisait un homme atteint de malformations congénitales, et ayant porté plainte contre les médecins n’ayant pas révélé ces malformations ni conseillé le remède… qui aurait consisté dans son cas à ne pas le laisser vivre ! Cet arrêt (cassé par la suite) a agité un débat considérable, mais entre les partisans d’une reconnaissance du « dol » créé par une naissance tératogène évitable, et ceux qui optent pour un pur refus de condamner des parents ayant laissé naître leurs enfants, la discussion passe largement au dessus de la tête des intéressés. Ce qui reste en fait interdit, c’est la possibilité pour les individus de se suicider ou de tuer sans le recours à une légitimation technomédicale ou assurantielle. Se trouve promu un mode de régulation du sociétal qui écarte la personne de ses propres choix sauvages, au bénéfice de professionnels de la gestion eugénique, et de l’autre au nom d’une morale collective condamnant la souveraineté personnelle. Or ces deux ingrédients (qui sont exactement les deux pôles « benthamiste » et « victorien » de toute société moderne depuis trois siècles) semblent être destinés à se combiner toujours davantage, bien qu’en proportions variables, par exemple en métamorphosant les médecins -en complète opposition au serment d’Hippocrate, aussi imaginaire fût-il- en gestionnaires sociaux de la vie et de la mort.        <br />
              <br />
       On pourrait tenter une évaluation analogue de la question de « l’accouchement sous X », législation française ancienne et jamais abolie, bien qu’écornée sous la dernière législature socialiste, qui permet à des mères de ne pas se reconnaître telles, et d’opposer ce droit à celui de l’enfant à connaître sa filiation réelle, c’est-à-dire génétique. Les projets de suppression de cette possibilité sont avancés au nom du droit à l’identité réelle, c’est-à-dire encore une fois, génétique. Autrement dit, là encore, l’opposition d’intérêts d’adultes (la mère refusant ce statut, le descendant exigeant la vérité sur son origine) se trouve restructurée par le personnage du gestionnaire de la mémoire exacte, conservateur des informations génétiques en même temps que contrôleur des autorisations à leur accès. Cela fait disparaître à terme toute idée de reconnaissance par un père ou une mère, et transporte la question de la parentalité vers une trace objective saisie et archivée à l’extérieur des sujets, tandis que se trouve fustigé et réprimandé vertueusement le vil abandon, ou la lâche opposition au droit à connaître ses origines. Comme si l’origine symbolique était la même, stricto sensu, que l’origine génétique !.        <br />
              <br />
       S’il existe ici une post-modernité, elle ne réside pas dans un progrès vers la pluralité, mais au contraire dans une synthèse technoscientifque et moralitaire, une synthèse benthamo-victorienne de la modernité. S’il existe une post-humanité, c’est dans le cumul des pouvoirs des hiérarques, -juriste, moraliste, technicien, médecin, psychologue, assureur, législateur et juge- La grande tentation d’une époque de puissance technologique s’y réaffirme : intégrer les principaux pôles passionnels de la modernité tardive (de l’ « andere modernität »chère à Ulrich Beck) : morale de masse et vérité technoscientifique. Nous glissons, au nom de la dissémination des désirs, vers un énoncé monopolaire du sociétal, non pas tant dans la mondialisation économique et institutionnelle, que dans la référence perverse qui s’y affirme à l’espèce vivante réelle et à son contexte écologique planétaire. Le réel de la vie et de ses conditions nous envahit comme certitude, comme aucune « épistémé » foucaldienne dans le passé, donnant ainsi prise à une amplification sans précédent du pouvoir. Nous semblons désirer progresser –caméras et centres de contrôles aidant- vers un totalitarisme plus fonctionnel que les tragiques essais fascistes, nazis ou staliniens du milieu du XXe siècle.       <br />
              <br />
       C’est dans ce contexte d’offensive perverse massive, que nous pouvons situer l’actuel débat autour des modifications génétiques –encore davantage fantasmées par notre virulence partagée que réellement programmées, ainsi que des alliances « contre-nature » entre machine et vivant. Certes, il y a des appels à résister aux manipulations. Il existe aussi des appels au non-agir (qui proviennent en France de généticiens comme Jacques Testard, ou de biologistes moléculaires comme Montagnier, le co-découvreur du Sida). Des limites sont marquées entre ce qui resterait moral (le clonage thérapeutique) et ce qui serait immoral (par exemple le clonage reproductif). Mais ces discours défensifs, ne sont pas aussi innocents qu’on pourrait le croire : en appelant à l’arrêt d’urgence avec une véhémence fascinée, ils participent à la propagation d’une croyance en la toute-puissance de la tendance adverse. Ils s’inscrivent également dans une affirmation de la « nature naturelle » qui, pour ne pas avoir la transcendance des anciens jugements sur les actes contre-nature, n’en devient pas moins une réalité sans appel.        <br />
       Attention, donc : il ne s’agit pas ici d’opposer une conception préservatrice, chargée de la peur ou du souci chers à Hans Jonas, à une conception aventureuse de nos actions, considérées irresponsables au regard des milliards d’années d’expérience de la vie, mais de nous arrêter au panorama d’ensemble : panorama qui est de plus en plus habité par la certitude que nous saurons très bientôt ce qui est bon ou mauvais pour tous, à partir d’une visée exhaustive sur notre monde, et qu’il ne nous reste plus qu’à confier notre sort à la surveillance mutuelle encadrant l’armée des spécialistes.       <br />
              <br />
       Nous ne pouvons plus éviter la nouvelle ontologie d’un recouvrement absolu de la politique et de la nature, car, que nous l’abordions par le souci écologique, plus légitime que jamais, ou par le progrès scientifique et technique, nous retombons sur la même progression inéluctable du pouvoir cognitif empirique, de plus en plus synthétique et donc à terme, étouffant les libertés.       <br />
              <br />
       Mais nous pouvons, étant avertis de cette tendance, lui opposer une autre ontologie, plus vraie, et profonde en ce qu’elle atteint le point d’absurdité cher au taoïsme, celui où son propre discours –fût-il celui de la déconstruction des discours- se délite tout en s’affirmant, appelant à une transposition –imaginaire et littéraire- de cette destinée dans la limitation mutuelle des discours, c’est-à-dire dans le politique.        <br />
              <br />
       Puisque nous sommes voués à tenir des discours durs (et non pas du « pensiero debole »), et à les vouloir de plus en plus cohérents, unitaires, unicitaires et efficients, mais que nous savons par ailleurs que cette tendance nous pousse à l’oppression puis au suicide collectif, nous pouvons tenter quelque chose : trouver dans le discours de l’autre, au sens non pas de la multitude des énoncés possibles, mais de l’énoncé qui nous contrarie, qui nous fait politiquement face dans un rassemblement potentiel aussi puissant, y trouver de quoi rappeler dans la sphère politique ce qui nous rattache à la sphère naturelle. En transposant en contradictions passionnelles irréductibles (et pas en termes de colloque hybride, préambule à l’idéal fusionnel), ce qui est en réalité une division entre nous et nous-mêmes, entre notre côté culturel et notre côté naturel, entre notre réalité entièrement naturelle, et notre réalité entièrement divisée par l’inconsistance symbolique irréductible, en opérant ces dramaturgies là, nous pouvons ralentir le processus de notre fascination par l’énoncé vrai pour tous. Ce faisant, nous pouvons ralentir dans la foulée l’emprise des tentatives folles de modifier la vie pour la faire tenir dans nos énoncés.       <br />
              <br />
       Essayons donc un bref instant, d’imaginer une pluralité des passions appliquée au rapport à la vie. Une telle politique n’est pas fondée sur la condamnation de la passion, ni sur la répression de ses nuisances, mais sur l’obligation de reconnaître la souveraineté égale de passions différentes, car seule cette reconnaissance mutuelle peut limiter sa propre tendance à polariser le social à son profit, déployant alors son potentiel inhumain. Ce qui s’ébauche, c’est un droit à l’humain, dont la limite est le crime contre l’humain. Notons que ce crime contre l’humain ne se réfère pas à l’humanité comme espèce ou genre, à laquelle renvoie aujourd’hui, de manière idéalisante, la cour pénale internationale. Le crime contre l’humain, ou encore le crime d’inhumanité n’est en rien un crime contre l’humanité. Ce serait plutôt un acte allant dans le sens d’une totalisation et d’une agression de la pluralité, cette dernière devant être sacralisée comme réceptacle ultime de l’humain.       <br />
              <br />
       Ainsi du fameux gène Terminator inventé par Monsanto pour empècher la reproduction de semences de céréales. Cette invention n’est pas immorale parce qu’elle est susceptible de proliférer (puisqu’elle s’autodétruit), mais parce qu’elle rend licite la possibilité pour des producteurs en situation dominante d’interdire dans le futur aux paysans du monde entier toute utilisation des modes de reproduction sauvage des plantes. Terminator est un moyens d’exproprier les hommes de la nature comme patrimoine commun. Il enferme sadiquement les hommes dans le chantage lié à l’accaparement de mécanismes naturels modifiés. Il incarne donc le triomphe de la passion de dominer en ôtant à autrui les moyens de sa liberté.       <br />
              <br />
       Même lorsque le risque est la prolifération génétique volontaire, comme dans le clonage, la théorie des passions ne le condamne pas en tant que tel (laissant ce soin à d’autres raisonnements de droit). De même, ce n’est pas directement le risque psychologique du narcissisme qui sera critiqué dans le clonage humain (au nom de quoi ?), ni encore le risque psychologique pour le clone de dépendre de la volonté du cloneur (car des cas de « résilience », apparaîtront vite).        <br />
              <br />
       En revanche, la technologie de remplacement du noyau d’une ovule par le matériel génétique de ce que l’on veut, pourrait être –au cas où cela fonctionne aussi bien que dans le fantasme- un instrument de pouvoir sur la descendance de chacun. Autrement dit, le problème du clonage n’est pas le clonage : c’est le principe du moyen technologique pour n’importe quel auteur individuel ou collectif d’intervenir sur la reproduction du vivant, à partir de ses propres raisons ou de ses propres folies, bref de ses passions, là où il devait en passer avant par le langage extérieur des échanges sexuels. Autrement dit, l’énoncé fabriqué dans le désir d’un auteur (individuel ou collectif) tend à s’exprimer comme tel dans la nature vivante, et non plus remanié et retraduit par elle comme instance tierce, extérieure à la volonté.       <br />
              <br />
       Or, dès lors que ce processus d’expression directe d’un énoncé existe (qu’il soit eugéniste, productiviste, ou utilitariste), le seul moyen de le contrarier dans sa folie potentielle est de lui opposer un autre énoncé, à l’endroit même où la nature ne peut plus lui répondre. Un énoncé adverse pourrait être: « tenant ma souveraineté de la nature sauvage, je ne veux pas que celle-ci soit captée dans ma descendance par des pouvoirs faisant valoir un énoncé pour tous : je ne veux pas que ma descendance, que je désire être aussi souveraine que moi-même, soit captée par un projet de domesticité de l’humain, même si la maîtresse de l’humain doit être l’humanité comme espèce ». D’autant plus condamnable serait alors un énoncé prônant le clonage tel qu’il serait soutenu par un corps collectif disposant d’un pouvoir grandissant sur la norme.       <br />
              <br />
       Dans l’optique de la démocratie des passions, le personnage le plus criminel n’est pas l’individu éperdu de psychose ou de perversion, voire de névrose, et voyant dans le clonage un moyen de réaliser un rêve strictement personnel, mais le professionnel multicartes qui articule les passions, les agence dans une bonne conscience socialisée. Ainsi, dans un avenir proche, peut-on penser que le médecin ne sera plus seulement celui qui a prêté le serment hippocratique, mais un technicien de la vie et de la mort, un commerçant d’eugénisme et d’esthétique corporelle, mais encore un dénonciateur de ses clients « anormaux » à la justice, voire un guide spirituel ou un gourou, le tout rassemblé dans le personnage sympathique d’un jeune cadre cultivé, plutôt de gauche, et aux tenues vestimentaires à la mode légèrement anarchisantes. L’inhumain se concentre alors dans cette figure souriante et pourtant imprévisible et déstabilisante pour ceux qui s’y confient, dont on ne peut même plus anticiper la monstruosité patente comme dans l’affichage de l’uniforme nazi ou de la chemise noire fasciste.        <br />
              <br />
       A ce personnage qui joue du cumul des passions (vérité scientifique, efficacité technique, légitimité démocratique, etc.), nous opposerions une séparation des genres. Il faut dire à ce monstre de suffisance confusionnelle que sa perversion est à la mesure de l’impossibilité où il place autrui d’être autre chose qu’une victime, une entité de consommation passive dans un système, qu’il étrangle. Que lui dire sinon que personne ne peut s’arroger le droit de confondre les genres dans un pouvoir gestionnaire qui n’aurait à rendre compte devant aucune autre passion antagonique? En effet, ce qui est étouffé dans la perversion massive de la mise en scène des passions, c’est d’abord chaque passion en particulier :        <br />
       -celle du médecin, puisque soigner autrui (vouloir son bien comme personne vivante) ne peut s’identifier à l’eugénisme ou à la mise à mort, même douce. Encore moins se confondre avec un objectif policier ou de surveillance des mœurs.       <br />
              <br />
       -Celle du juge, qui ne saurait faire de l’expert un auxiliaire de la justice sans aliéner son jugement à la raison experte, et le diluer dans la technicité.       <br />
              <br />
       -Celle du scientifique qui a tout à craindre que la liberté de recherche ne soit détruite par les demandes impérieuses du devoir sécuritaire.       <br />
              <br />
       On dira que se préoccuper des états d’âme de chaque professionnel est faire peu de cas de la victime, du patient ou du justiciable qui font les frais de l’exorbitante alliance de leurs passions. Tout au contraire, la division des passions professionnelles renvoie chez la personne à l’obligation d’équilibrer ses propres désirs : être guéri, être puni, être remboursé ou régler une dette- ne se regroupent pas dans la demande d’être écrasé sous la combinaison des idéaux. Ne pas chercher la toute-puissance chez autrui, c’est aussi ne pas s’avilir soi-même dans les comportements toujours vacants, de « l’obsequiositas ». et de « l’impudicitas » qui nourrissent les armées du contrôle social, et cimentent leurs loyalismes de robots infantiles, désormais confinés dans la docilité par les caméras des bureaux, des carrefours, des routes et des parcs. Voilà l’inhumain, en pleine explosion, qu’il faut tenter d’enrayer par la pluralité des passions, gage de respect intérieur de soi.        <br />
              <br />
       Comment ne pas voir que la réponse pluraliste –qui se contente de limiter l’élan de cette passion désincarnante sans la nier dans un effort à l’ardeur aussi folle- que se trouve le débondement de la tentative post-humaine ? Comment ne pas voir que c’est en réaffirmant la division des mots et du réel, et la division des énoncés entre eux qu’on enrayera la course vers un énoncé fatal unissant corps vivant et pensée technoscientifique, organique et mécanique. Car cet énoncé unificateur ( comme refus d’une rencontre entre expériences disparates) ne serait certes pas l’ouverture d’un avenir post-humain, mais la fin de l’humanité, corps aussi bien qu’esprit, dans un régime autophage.       <br />
              <br />
       Et Mayotte dans tout cela ? Le lien est pourtant évident : l’universalisme que déverse la France sur sa poussière d’empire pose problème. Il semble vouloir s’imposer comme pensée, image, idée unique, à tout ce qui lui résiste, même lorsque cette résistance –tranquille et quotidienne)- provient de peuples ou de groupes extraordinairement minoritaires. La minorité enrage d’autant plus qu’elle se réduit à une pure singularité Le disparate est insupportable, même lorsque la « tache » qu’il fait sur la carte unifiée du monde est presque infinitésimale. Chiure de mouche sur la chemise impeccable de l’homme occidental mondialisé, l’altérité attire le regard et dérange. C’est pourtant là que commence et recommence inlassablement la Différence qui, dans le disparate qu’elle impose à l’Idée, résiste à la Fin.         <br />
              <br />
       DD.       <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
    ]]>
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   <link rel="alternate" href="http://www.geo-anthropology.com/Reflexions-sur-la-parade-pluraliste-a-la-societe-monde-comme-visee-suicidaire_a160.html" />
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   <title>Correspondances intellectuelles et de recherche</title>
   <updated>2010-01-09T21:58:00+01:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Correspondances-intellectuelles-et-de-recherche_a44.html</id>
   <category term="Histoire d'un chercheur / a researcher's story" />
   <published>2010-01-09T00:03:00+01:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
(en cours de mise à jour. Ne pas citer sans autorisation : joindre l'auteur : duclos.denis@wanadoo.fr)     <div>
      
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
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   <title>Autobiographie/ Autobiography</title>
   <updated>2010-05-01T15:27:00+02:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Autobiographie-Autobiography_a158.html</id>
   <category term="Histoire d'un chercheur / a researcher's story" />
   <published>2010-01-07T22:38:00+01:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Un récit autobiographique ne peut être qu'un plaidoyer. Un plaidoyer en faveur de l'interprétation que l'on donne de sa propre vie, pour autant qu'interpréter la vie puisse avoir un sens. Le sens se produit dans une conversation comme position prise ou reprise. Tenir une position, la défendre, c'est affirmer un sens contre tous les autres possibles, peut-être éventuellement encore plus véridiques.  C'est aussi avouer éventuellement que l'on a pu faillir à la tâche.      <div>
      <b>(See english version at the end of the french text)</b>       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       Pour un auteur qui prétend continuer à écrire, ou un chercheur à chercher, l’exercice autobiographique n’a rien de la rédaction d’un CV. La façon la plus intéressante de le réaliser consiste à se demander ce qu’il ferait aujourd’hui des thèmes qu’il a abordés trente ans plus tôt : lui semblent-ils dépassés, inutiles ?  S’il avait à s’y repencher, comment les traiterait-il ?       <br />
       On tente ainsi de boucler une boucle, et à l’occasion d’observer si le futur peut rétroagir sur le passé, tout en accueillant plus ou moins ce qui lui en vient.       <br />
              <br />
       C’est dans cet esprit que je souhaiterais présenter mes travaux depuis mon entrée au CNRS en 1978, puisque c’est seulement à cette date que j’ai pu m’orienter vers les sujets de mon choix, sans être dépendant pour vivre  d’une « demande » extérieure, essentiellement celle des ministères de l’équipement ou de l’environnement (pour laquelle j’ai travaillé comme chercheur « sur contrat » depuis 1971 au Centre de Sociologie Urbaine (CSU).       <br />
              <br />
       La question que je posai d’emblée, dès les années 1977-78 (alors que se décidait le « plan d’intégration des chercheurs hors-statut ») était celle du souci écologique. Je sortais alors d’une période militante en faveur du « programme commun de gouvernement » initié par le Parti Communiste et accepté par le Parti Socialiste dirigé par François Mitterrand. Communiste depuis une dizaine d’années, je me retirai alors du PC, dont Georges Marchais semblait orienter la politique vers la rupture de la gauche. Le côté sectaire et autoritaire du communisme léniniste était décidément incorrigible, et toute chance de construire un parti « à l’italienne », ouvert et ancré sur les libertés m’apparut alors –comme à beaucoup d’intellectuels- révolue. Mais la raison essentielle de mon départ était moins la valse-hésitation des leaderships que ma conviction, de plus en plus profonde, que ce parti –comme d’autres- était incapable de prendre la mesure des problèmes soulevés par les risques industriels à l’échelle mondiale. Et cette conviction accompagnait la préoccupation dont je fis mon premier objet d’étude : la question de savoir comment les travailleurs de l’industrie pouvaient eux-mêmes devenir des porteurs d’une prise de conscience, étant en quelque sorte, aux premières loges.        <br />
              <br />
       J’admets que cette problématique était quelque peu naïve et fortement influencée par l’idéologie marxiste selon laquelle la « classe ouvrière », le prolétariat, ne pouvait qu’avoir un rôle salvateur, et par extension, par l’idée que la « base » humaine des systèmes industriels jouerait un rôle nécessairement décisif dans la remise en cause du productivisme lié à la quête avide du profit.       <br />
              <br />
       Je ne sais pas si, aujourd’hui, je reprendrais sans précautions ce questionnement . Non que j’éprouve le besoin –bien tardif après André Gorz- de proclamer mes « adieux à la classe ouvrière », puisque, par ailleurs, celle-ci n’a pas attendu ces proclamations pour se dissoudre comme concept et comme symbole de ralliement sinon comme réalité, mais tout simplement, que, dans l’après-coup de mes propres études, je ne crois absolument plus qu’il existe une relation entre une situation sociale dans le système et une prise de conscience privilégiée ou un positionnement critique sur le fonctionnement du système. Ayant successivement interrogé les ouvriers, les cadres et les dirigeants du monde industriel dans les années quatre-vingts, ceci en France, aux Etats-Unis et en Algérie, je suis alors parvenu à l’idée -un peu décevante pour mes idéaux- qu’en dehors de nuances liées aux intérêts corporatifs, le monde de la production dans son ensemble était extraordinairement rétif à voir mettre en cause ses motifs et sa logique. Résultat de mois et d’années d’enquêtes sur des terrains divers, mais dont d’aucuns aurait pu prédire qu’il correspondrait au paradigme favori de mes présumés « adversaires » : celui de l’individualisme méthodologique. Il est certain que le mécanisme « d’euphémisation » des risques pour soi et pour l’environnement rencontré parmi les personnels a pu être analysé comme un cas de réduction de la « dissonance cognitive » chère aux psychosociologues. Quant à la franche hostilité de la plupart des ingénieurs et des dirigeants affirmée envers l’écologisme à l’époque, elle pouvait aussi se comprendre comme parfaitement rationnelle, au moins à court terme, comme adressée à un dénigrement de toute leur profession.        <br />
       Mais aujourd’hui, je ne dirais pas que ces réactions presque unanimes du « monde du travail » ou comme on dit aujourd’hui, de la « culture d’entreprise », s’expliquent par un front d’intérêts bien compris. En réalité, il existait une convergence entre quatre types bien distincts de motivations, chacune inspirée non pas par l’intérêt, mais par la question de l’identité et de la reconnaissance : le travailleur « de base », l’ouvrier qualifié, l’ingénieur opérationnel, et le cadre supérieur.       <br />
              <br />
       L’ouvrier non qualifié, souvent temporaire et non attaché à l’identité d’entreprise, tend à se situer au plan de l’existence : vaut-il ou non le coup de risquer sa vie pour une « mauvaise boîte » ? Cette position ne donne pas lieu à un argumentaire compliqué : on reste (souvent parce qu’on ne peut pas faire autrement) ou on part.       <br />
       L’ouvrier qualifié, dont le destin est davantage  lié à l’entreprise,  ne peut considérer son travail et son produit comme « mauvais » en soi, actuellement ou potentiellement, parce qu’il est façonné lui-même dans et par cette activité déjà pénible, et qu’il ne peut « se respecter lui-même » que s’il lui donne un sens d’utilité minimale. L’ingénieur d’exploitation vaut par sa capacité à faire tenir « le système » que constitue l’installation. En cas d’accident imprévu, il se sent responsable, mais lorsque la responsabilité est trop grande à porter, il peut se retourner contre ceux qui ont « failli » à leur tâche, et qui seraient d’autres que lui (hiérarchie, conception, opérateurs, etc.). Le « sens » de son activité ne fait jamais défaut, mais c’est la trahison, la mauvaise application, l’erreur humaine , etc. qui concentre sa critique. Quant aux patrons de l’usine, enfin, souvent ingénieurs eux-mêmes –mais d’écoles plus prestigieuses-, ils prennent l’affaire au plan d’une confrontation entre l’activité et les intérêts supposés d’acteurs sociaux extérieurs, toujours prêts selon eux, à fondre sur les « gens de terrain » comme autant de hordes d’oiseaux de malheur. C’est d’ailleurs ce qui explique que les discours les plus virulents « contre » les journalistes, les bureaucrates, les écologistes, etc. se situent à ce niveau, qui est aussi, évidemment, celui de la prise de parole la plus libre et la plus assurée.       <br />
              <br />
       Dans l’exemple d’une usine pétrochimique de la région lyonnaise dans laquelle j’avais enquêté avant que survienne une explosion de gaz, détruisant une partie de l’installation au risque d’incendier tout le secteur, et tuant deux personnes, l’accident produisit d’abord un clivage entre les personnels. Le plus significatif était sans doute le fait qu’en dépit d’une position syndicale offensive et accusatrice de la gestion de la sécurité, les ouvriers les plus proches des personnes tuées partirent de l’usine sans dire un mot, alors que le chômage dans la région était endémique. Il ne s’agissait pas pour eux d’intérêt, mais de blessure psychique : si le travail devait pouvoir  conduire à une telle « annihilation », alors il n’existait plus comme implication possible de soi, même avec toutes sortes de garanties d’amélioration.       <br />
       Les deux autres groupes, eux très bavards, entrèrent un moment dans une guerre de chantages pour imputer à l’autre l’origine du désastre : syndicats accusant la direction, direction accusant les ouvriers. Cependant, au-delà de cette petite guerre, je compris que la ligne de partage principale passait ici non pas entre cadres et syndicats, mais entre « le travailleur de base », fréquemment non syndiqué, de famille d’agriculteurs locaux, dont le silence exprimait le sentiment bien plus que tous les discours, et le reste des « professionnels du pétrole », ouvriers qualifiés, techniciens et ingénieurs compris.       <br />
       Mais, ce qui fut pour moi le plus frappant dans le cas cité de l’usine explosive, fut  que l’unité frontale de cet « establishement de  producteurs » se rétablit en quelques mois, opposant alors à la critique externe (notamment écologiste) une façade lisse et commune.  On retrouva un phénomène semblable après l’accident d’AZF qui traumatisa toute la ville de Toulouse : direction comme syndicats tombèrent d’accord pour innocenter toute cause venant de la production ou de la gestion, ce qui leur valut finalement l’indulgence des tribunaux, « faute de preuve ».        <br />
              <br />
       Cependant, dans la situation non traumatique ordinaire, les quatre positions (rester/partir, trouver un sens, incriminer l’erreur, fustiger «les ennemis de la société ») se retrouvent un peu partout, et j’en mis à jour un certain nombre d’exemples patents aussi bien sur mes terrains étrangers (comme la région de Chicago où j’enquêtais auprès des entreprises de la pétrochimie pendant les années 87-91.)  Or ces positions, nous le voyons bien, ne correspondent pas mécaniquement à des niveaux d’intérêt économique, mais à des positions d’identité professionnelle, des façons de présenter à soi même et à autrui ce que les Chinois nomment « la face ». On peut bien sûr considérer que ces processus identitaires sont des constructions justificatives d’un intérêt. Mais comme le demandait Alain Caillé à propos de la sociologie de l’intérêt, cette extrapolation… a-t-elle le moindre intérêt ? La réponse est sans doute négative quand on observe que chacun des groupes d’identité préfère, à un moment ou un autre, choisir sa propre destruction plutôt que de continuer à « profiter » de la situation, hors du cadre sémantique où il peut conserver son mode de représentation. Au départ silencieux du travailleur de base, correspond par exemple le suicide du travailleur en quête de sens minimal de son activité (voir les travaux de Christophe Dejours, avec qui je fis quelques terrains dans le nucléaire en 86-88), ou celui de l’ingénieur qui ne peut plus justifier l’existence du système qu’il entretient ou développe.         <br />
              <br />
       En revanche, je retiendrai une idée de cette période d’étude du monde du travail et de la sécurité  : les « habitus », les routines sociales, la répétition des situations quotidiennes et le rythme lent des évolutions de carrière, la rotation des mutations dans un espace social clos, etc., ont pour effet de renforcer continuellement les « univers sémantiques » dans lesquels les groupes se présentent à eux-mêmes et aux autres. Les arguments étrangers, les questions incongrues ou dérangeantes, les mots mêmes qui pourraient dire une difficulté morale ou sociale, sont éliminés progressivement, et, vu de l’extérieur, l’institution productive (comme la plupart des institutions) se comporte comme une bulle ou un aquarium : elle s’isole et fonctionne comme une machine sans à-coups, mais de plus en plus « inhumaine », à moins d’être confrontée de force aux « autres ».   La conclusion s’impose alors : ce n’est pas parce que l’écologisme révulse les producteurs (parce qu’il contredirait leurs intérêts) qu’il tend toujours (en d’après nous encore aujourd’hui, en 2010), à être nié ou récusé comme source d’énoncés valides et respectables, mais parce que maintenir la « face » au long de sa vie active implique absolument de « coller » à son univers sémantique professionnel, et cela , même (et presque surtout) quand le bateau tangue : c’est alors la métaphore de la solidarité corporative (versus la trahison) qui prend le dessus.        <br />
              <br />
       Nous sommes au fond dans une logique qui est très proche de celle de l’engagement militaire, et nous savons que celle-ci fonctionne comme une grande force d’identification mutuelle, jusqu’à ce que l’héroïsme de la trahison ne manifeste sa valeur propre. Nous entrons alors dans une situation de délitement, où se produit un « renversement » des valeurs et où le maintien de la « face » n’est pratiquement plus possible dans le fonctionnement dominant jusque là. J’ai d’ailleurs pu observer de tels basculements, -notamment dans la région de Chicago-, lorsque par exemple, l’ensemble des personnels d’une usine polluante et vétuste décidèrent d’opter pour la thèse environnementaliste, ce qui revint à un pur sabordage et à la mise au chômage « volontaire » de milliers de travailleurs.         <br />
       L’une des conséquences théoriques de ce constat est que le passage d’une idéologie « professionnelle » ou « corporative », ou encore d’une « culture d’entreprise » à une représentation ouverte ne se fait pas par progrès continus, mais par ruptures brutales et d’amplitude sociale importante.       <br />
       Cette conclusion, éprouvée pour un certain nombre de situations particulières, devrait être, nous semble-t-il, appliquée aujourd’hui à la situation globale où se trouvent mis en cause d’un seul tenant le mode de vie et de travail, la consommation aussi bien que l’emploi.       <br />
       Selon une hypothèse à démontrer, on assisterait aujourd’hui  (2010)  à une accumulation de critiques externes et internes au mode de vie « occidental » (en cours d’universalisation), mais celle-ci ne devrait pas entraîner de modification sensible pendant un certain temps encore.       <br />
       Il se pourrait néanmoins, qu’à l’occasion d’une crise plus grave que les autres, un « basculement » se produise brutalement, accompagné ou non de manifestations d’hostilité réciproque. Ce basculement prendrait place malgré tous les intérêts installés, en dépit de tous les engagements dans « l’ancien système », tout simplement parce qu’il ne serait plus possible d’y continuer en gardant « la face », en jouant un personnage qui fasse « raison sociale », et que, de ce fait, la seule attitude supportable pour nous représenter nous-mêmes serait une sorte de trahison massive par rapport à ce que nous avons été jusque là.       <br />
              <br />
       L’une des questions intéressantes à ce propos, en osant une analogie avec la « tectonique des plaques », serait de saisir des signes avant-coureurs d’un tel changement ample et rapide.  N’existe-t-il pas un changement qualitatif des accumulations, qui pourrait être alors considéré comme « stade pré-révolutionnaire » (en admettant qu’un bouleversement complet des modes de vie et de consommation puisse mériter cet épithète galvaudé) ?        <br />
              <br />
       L’une des façons d’y répondre a été pour moi de réfléchir non seulement sur le risque « réel », sur l’accident survenu ou potentiel, mais sur le risque fantasmé, projeté.  Autrement dit, -et cela explique en grande partie mon rapprochement de longue durée avec la psychanalyse- est-ce qu’une manière d’envisager la « résistance » à un monde sémantique dans lequel on est plongé sans pouvoir même imaginer d’autres points de vue possible, n’est pas la voie du « symptôme », c’est-à-dire d’une sorte de transe expressive par laquelle, malgré soi, on dit et on fait ce qu’on n’oserait jamais penser consciemment ?  Pour le dire plus directement encore : est-ce que nous ne préparons pas l’avènement d’une révolution des mœurs en la « mimant » inconsciemment à l’avance, ou en dénonçant –toujours inconsciemment- le système d’une façon si poussée, si absolue, qu’il en reste une trace ineffaçable dans la conscience collective ?       <br />
              <br />
       Cette interrogation m’a rapidement conduit à « soupçonner » le nouvel establishement des « risquologues » , de tous les experts du risque –industriel, technique, environnemental, culturel, etc.) de ne pas seulement travailler à la limitation des dangers réels, mais aussi, latéralement, d'exprimer des angoisses, celles-ci prenant une valeur d’inquiétude sur soi.       <br />
              <br />
       Je dois dire que, pour m’être passionné pour cette question pendant plusieurs décennies, je n’ai pas produit d’étude très poussée sur telle ou telle « grande peur » se manifestant dans l’actualité : les peurs sanitaires (du sida à la grippe H1N1 en passant par le SRAS et la grippe aviaire), les peurs sécuritaires (diverses étapes de la lutte anti-terroriste), voire leur combinaison (avec le thème du complotisme, par exemple).  Je suis intervenu souvent sur ces thèmes dans le Monde diplomatique, parce qu’il me semblait que c’était –un peu comme Marcel Mauss et le socialisme- dans une relation d’engagement et de débat avec le public que certaines idées pouvaient être utilement testées. Pour ce qui est de la publication académique, et sauf exception, j’ai attendu dans ces domaines « d’en savoir plus » sur  des séquences historiques plus longues.        <br />
       J’ai en effet tenté de me faire d’abord une idée sur le « tableau général » de la peur médiatisée (et désormais internétisée) et du mécanisme général du symptôme qu’elle peut contenir. J’ai plutôt cherché à faire travailler mes dossiers en comparaison systématique plutôt que de m’engloutir dans l’événement et dans son commentaire "érudit », et j’ai plutôt cherché à former les éléments d’un tableau général  des grandes « terreurs » collectives en ayant en perspective un nombre suffisant d’entre elles. Ainsi, par exemple, la séquence Sida/H1N1 (1984-2009) comporte plusieurs changements radicaux (tel le passage de l’accusation du non-soin  à celle de l’excès de soin) mais aussi plusieurs vecteurs identiques (comme l’accusation de la « seringue »), est un objet bien plus pertinent et riche que la seule affaire du Sida (pourtant retentissante et réellement tragique).  Pour tout dire, c’est seulement en 2010, et en ayant vu s’amplifier et se caractériser le phénomène des négationnismes et des complotismes), que j’ai l’impression de pouvoir désormais maîtriser une « théorie » du symptôme collectif.         <br />
              <br />
       Je l’énoncerai ainsi, quitte à reprendre  l’ensemble du tableau pour une ultime « vérification » :  le système global de la « société-monde » porté d’abord par l’initiative américaine soutenu par l’Europe occidentale et généralisé avec l’entrée en lice des grandes puissances « émergentes » comporte des difficultés et des impossibilités croissantes découlant de son succès. Dans la mesure où fonctionne  pour ce macro-système notre paradigme de « l’autorenforcement » de l’appartenance institutionnelle, sa contestation ne peut plus provenir de l’intérieur… intérieur qui concerne désormais toute l’humanité, plongée dans un univers sémiotique sans extériorité.  Seule l’expression inconsciente, se jouant du principe de contradiction désormais impossible (puisqu’il n’y a pas de terme extérieur à l’institution « monde »), peut parvenir à s’émanciper de cet interdit. Celle-ci prend la forme d’inquiétudes outrancières et déplacées sur des objets de peur collective, qui ne sont que ses prétextes. Il est possible de décrypter ces  « décalages » entre des objets de peur explicites et ce qu’elles cachent, et de parvenir à une interprétation de ce que « disent » les êtres humains, de ce qu’ils pensent, « en leur for intérieur », en dépit de leurs comportements et de leurs pensées « officielles » ou de leurs intérêts conscients.       <br />
              <br />
       C’est aussi  autour de ce genre de questions que je réinterprête aujourd’hui ma « fascination » (comme l’écrivit Georges Balandier à propos de mon livre sur la violence aux Etats-Unis) pour les symptômes individuels et collectifs du « malaise dans la civilisation ». Je rappelle succinctement qu’au cours des années 1990, après avoir publié un certain nombre d’ouvrages sur la question du risque, je m’engageai dans l’étude d’une autre pathologie : celle de la criminalité « monstrueuse », incluant crimes en série, crimes de masse, crimes « au hasard » et, last but not least, pédophilie. J’ai aussi approché le personnage du « terroriste », mais sans en faire un terrain véritable, peut-être parce que l’aspect de résistance directe qu’il comporte ne prêtait pas pour moi, dans un premier temps, à la recherche d’un côté « symptôme » qui me semblait à la fois plus évident et plus énigmatique dans le personnage du « mass killer ».       <br />
              <br />
       Le saut entre des objets aussi éloignés en apparence que la peur de l'épidémie et  la peur du criminel n'est pas aussi grand qu'on pourrait le penser.Si on tente d’adopter une vision d’ensemble, on peut  en effet distinguer la peur des choses (par exemple concernant les risques d’accident ou de désastre) et la peur des gens. Mais il  s’agit seulement d’une amorce, car les catégories cherchent ensuite à se mêler, à s’entrecroiser : ainsi des risques naturels dont on impute l’amplification à l’activité humaine.       <br />
              <br />
       -Dans le registre de la peur des gens, j’ai observé essentiellement la suite /Tueur en série/ Meurtrier de masse/ Pédophile/Terroriste.       <br />
       -Dans le registre de la peur des choses, j’ai pu distinguer  deux sous-ensembles : la peur des accidents majeurs ou désastres, et la peur des épidémies sanitaires. Parmi les accidents majeurs, on peut retrouver les catastrophes localisées, (et à la limite inférieure, l’accident de circulation ou d’aviation) et à l’autre extrémité du spectre, le changement climatique qui résume tout en un seul accident terminal et global. La peur de l’épidémie est, par la multiplication des faits qu’elle implique, un phénomène intermédiaire entre l’événement ponctuel et l’apocalypse. On se rappelera, à l’occasion, en lisant les travaux de Peter Brown sur l’antiquité tardive, que l’on observa à l’époque une transition assez similaire entre des peurs sanitaires (la peur d’être physiquement occupé par des « démons »), et la peur de la fin du monde, qui devint l’une des bases essentielles du christianisme.       <br />
              <br />
       Bien entendu, je  me suis souvent demandé moi-même quel pouvait être le rapport entre le domaine du risque technologique, celui des risques sanitaires et celui du crime « exorbitant ». La réponse s’impose d’elle-même, sous trois aspects :        <br />
       -d’abord, à chaque fois, nous avons affaire à une « mise en suite » médiatique de très large impact international, un dossier accumulant les événements qui le nourrissent au fil des années, formant finalement une rubrique régulière dans tout bulletin d’information, et constituant la trame même des appels d’opinions.        <br />
       _Ensuite, deuxième aspect, tout aussi important : chaque suite tend à présenter un développement dans le double sens du « plus grave » et du « plus ample ». Si l’on s’en tient à un critère « d’amplitude médiatique »  (critère qui pourrait par exemple se construire autour des mesures d’audience en masse et en durée), associé à d’autres critères de popularité d’un thème de débat,  il serait possible de montrer qu’il existe une gradation, qui recoupe aussi le degré de « gravité » propre de chaque objet.  On pourrait dire, que dans chaque registre, attention du public, amplification médiatique durable et aggravation objective vont dans la même direction. Tout comme la croissance était tenue naguère pour indéfinie, l’aggravation des phénomènes effrayants semble inscrite dans le récit global qui leur sert de « loi-cadre » narrative.        <br />
              <br />
       Prenons le cas des « tueurs » : qu’est ce qui est plus effrayant qu’un meurtrier qui tue quelques victimes ? Un meurtrier qui en tue des dizaines (voire des centaines). Mais qu’est ce qui est plus effrayant qu’un meurtrier qui tue une dizaine de personnes en dix ans ? Un meurtrier qui fait la même chose en quelques heures. Et qu’est-ce qui dépasse encore cette horreur ? Celui qui s’attaque à des enfants (c'est-à-dire à l’avenir de l’espèce). Encore qu’il y a pire : celui qui tue des centaines de personnes, voire des milliers –enfants compris-, lors d’attentats-suicide aveugles, etc.        <br />
              <br />
       On observe une gradation analogue pour les épidémies sanitaires : le Sida –suspecté d’avoir été provoqué volontairement ou induit « par erreur » à partir d’expériences ou de vaccinations-, puis répandu notamment par les produits non chauffés de la  transfusion sanguine, concernait surtout (pour l’opinion réfractée par les médias) des groupes de personnes stigmatisables pour leur activité sexuelle. L’ESB (encépalopathie spongiforme bovine) ne tua que peu de gens, mais fut accusée de pouvoir faire passer une maladie d’une espèce à l’autre (idée déjà en germe pour le sida à partir des singes), et établit le modèle imaginaire populaire des grippes « aviaires » et « porcines », qui ouvrait la voie à une sorte de généralisation des pandémies inhabituelles. Elle s’attaquait cette fois à tous les « mangeurs de viande » et plus particulièrement les « mangeurs de cervelle », et mettait en cause à la fois le mode de production (technicisé et contre nature) de la viande à partir des farines animales comme nourriture donnée aux bovins, et le mode de vie excessivement « carné » de l’Occidental.       <br />
        Le SARS fit porter la suspicion sur la société chinoise comme source de toutes les maladies mortelles depuis le moyen âge, et la promiscuité entre porcs, volailles et êtres humains, plus généralement sur un mode de vie et de production à la fois polluant, industrialisé et tourné vers la consommation mondialisée. L’amorce de l’idée de maladie répandue sur la surface terrestre et concernant tous les êtres humains du fait des déplacements internationaux fut relayée bientôt par les deux grippes atypiques. La dernière a mis en branle une véritable peur institutionnelle  se mobilisant –de façon assez largement irréaliste, décalée, excessive- autour de la vaccination, éventuellement obligatoire, de peuples entiers. Elle a été l’occasion de l’irruption médiatique (et spécialement sur internet) d’un prophétisme de l’apocalypse autour du thème de la « réduction de population », résultat soit d’un virus manipulé plus dangereux que celui de la grippe « espagnole » (en fait plutôt sino-anglo-américaine), soit d’une vaccination obligatoire à visée mortelle. Les délires qui ont accompagné cette montée ont eu des effets incontestables : les campagnes de vaccination ont connu des échecs retentissants, à des échelles inconnues, signant le désarroi de la mobilisation sanitaire internationale et étatique.       <br />
              <br />
       -Enfin, (troisième aspect) les trois domaines de la peur médiatisée ont eu tendance à s’entrelacer pour ne former plus au bout du compte qu’un seul fantasme : le terroriste devenant potentiellement « réducteur » de la population humaine grâce à la pandémie résultant d’un virus manipulé. La technologie rejoint enfin le désastre naturel via un « génosuicide » au sens propre : l’attaque du genre humain par lui-même.       <br />
              <br />
       Si  j’avais été assez tôt intrigué par la question des pathologies sociales comme symptômes, je ne savais pas très bien en couvrant ce champ de quoi elles étaient symptômes, ni d’ailleurs en quoi le symptôme pouvait être la « solution » à l’incroyable (et pourtant explicable et même « rationnelle ») insensibilité d’une immense majorité de mes contemporains à la seule supposition que la trajectoire collective des progrès techniques, si quotidiennement libérateurs qu’ils fussent, puisse être, au bout du compte, un déferlement mortel, une voie sans issue. Mais le fait est qu’à force d’arpenter ces problèmes en essayant divers modèles théoriques, je me ralliai finalement au constat qu’il s’agissait bien de l’unique possibilité pour « préfacer » et mettre en scène de manière inévacuable un problème encore largement « impolitisable » (comme l’avait remarqué le sociologue allemand Niklas  Luhman ).        <br />
       Restait encore à comprendre comment le symptôme « parle » et de quoi. Tel le sphinx, dont les propos énigmatiques nous renvoient ce que nous disons, on ne peut lui attribuer sérieusement un « message ».  En tentant aujourd’hui une synthèse de diverses impressions, et en m’appuyant surtout sur les analyses plus fines que m’avaient suggéré le domaine du « tueur exorbitant », je dirais que le symptôme « parle » dans plusieurs dimensions discursives à la fois.  J’ai cité celle de « l’aggravation », associée étroitement à « l’homogénéisation » qui est la plus évidente et la plus immédiatement  accessible à un large public :  on peut y lire un désir : celui « d’en finir » avec un réseau de contraintes qui se tissent entre chaque individu et le monde humanisé, et appelle à une « fin de ce monde ». On peut aussi simplement y voir le reflet de la mondialisation, rêvée comme progression sans échappatoire. En ce sens, il est très clair que, comme le soutient Ulrich Beck dans son livre sur le cosmopolitisme (ou Marc Abélès liant "survivance" et "globalisation"), les peurs « fabriquent » littéralement la scène sur lequel la politique devient pertinente, et qui se manifeste comme solidarité désormais totale, qu’il s’agisse des conséquences de la pollution anthropique (« l’empreinte écologique »), de la fin des énergies fossiles, ou de la propagation rapide des pandémies via les réseaux de communication.       <br />
       Mais le symptôme dit aussi beaucoup d’autres choses, et plus précises s’il trouve ses interprètes  attentifs : par exemple, il peut nous dire, chez les tueurs en masse, que si la tuerie n’est qu’un raccourci de la vie intenable qui nous est proposée (parce que construite « en série »), elle possède néanmoins toujours un « sujet » de l’acte. Il est d’ailleurs curieux (mais cela fait partie du problème) que les commentaires médiatiques autour de ce type de « suicide altruiste » soient toujours de l’ordre de la perplexité : « acte incompréhensible », « imprévisible », chez un individu « sociable et tranquille », etc. Ce qui achève de suturer deux bords de silence au dessus de ce qui, pourtant, se crie avec tous les accents de la tragédie : que nous sommes chacun responsable… de notre comportement collectif et moutonnier.       <br />
       Le terroriste, lui, délivre un message, qu’il le sache ou non : il gagne toujours dès sa tentative connue et médiatisée, car il entraîne immanquablement de l’institution une accélération des mécanismes de contrôle qui rendent au plus grand nombre la vie encore plus désagréable et humiliante au lieu même du « progrès ». Il désigne par là même la limite intrinsèque du délire technologique par rapport à l’humain. Il se rapproche de plus en plus du personnage du héros, qui, comme dans « Avatar » est aussi un traître. Et il est connu que le terroriste, loin d’être un « moins que rien », est souvent une personne éduquée au sens moderne du terme.       <br />
              <br />
       En tout état de cause, l’évolution du thème de l’épidémie (et son succès croissant parmi les « peurs »), peut être facilement interprétée comme critique de la mondialisation, dont elle est, pour ainsi dire, la forme canonique : ainsi l’argent répandu par la finance mondiale fait-il proliférer les formes similaires et leurs effets identiques : bétonnage des côtes et des banlieues, endettement des investisseurs, surinvestissement des pauvres qui se logent, etc.        <br />
       De même, l’accident « systémique » qui se représente directement comme collapsus du fonctionnement du monde humain « globalisé » peut-il apparaître  comme l’objet de tous les fantasmes –romancés, cinématisés ou médiatisés à partir d’événements précis.  Ce qui est pointé du doigt du symptôme, si l’on peut dire, c’est bien la totalisation planétaire de la société humaine, devenant à la fois unitaire, unique et unaire…       <br />
              <br />
       Cependant, autant l’analyse des actes affreux et de leur enveloppe culturelle a pu donner lieu à des publications  assez faciles de livres ou d’articles, autant les choses sont devenues pour moi plus difficiles quand j’ai prétendu aller au-delà du symptôme pour réfléchir d’une part sur la cause profonde de la tendance à produire « du système » jusqu’au suicide collectif, et d’autre part  sur les alternatives possibles à cette tendance :  dans la première décennie des années 2000, j’ai ainsi publié plusieurs livres « de fond »: « Entre esprit et corps, la culture contre le suicide collectif (Anthropos), « Société-monde : le temps des ruptures » ‘La Découverte). Ils n’ont connu que des succès d’estime. Quant à mes  tentatives de rendre compte de la source des phénomènes, jusque dans le langage (ce qui est au fond moins « fou » que la tentative de Paul Jorion d’expliquer la folie occidentale par l’adoption aristotélicienne de la connexion antisymétrique, dans son livre paru chez Gallimard), elles n’ont pratiquement pas été considérées ni commentées. Et je ne parle pas des ouvrages déjà publiés dans les années 90 où j’essayai de proposer de première formulations de l’alternative à la peur : « la démocratie des passions », ou « la civilité » conçue comme résistance aux citoyennetés formelles et homogénéisantes (donc terrifiantes).  Il est vrai que la logique profonde qui centrait tous ces essais m’apparût à moi-même assez lentement. Mais je crois que ce n’est pas la seule raison de leur insuccès : le fait est que le chercheur, normalement, prend de l’avance sur ses contemporains dans le domaine de sa quête. Et même si celle-ci porte sur la destinée commune, il faut bien plus de temps que l’on croit pour que la majorité des gens se placent d’eux-mêmes face aux problèmes les plus douloureux en allant chercher des remèdes radicaux –mais inévitables- aux maux qu’ils ont bien trop tardé à traiter au fond. Dans les années quatre-vingt dix, je calculai qu’en moyenne le chercheur en sciences sociales disposait de deux ans d’avance sur la conscience médiatique la plus avancée, par exemple sur l’analyse des grands accidents, le scandale des sectes suicidantes ou la criminalité « démente » (Mais Paul Jorion l'a démontré aussi pour le thème de la crise financière).  Pour ce qui concerne le reconnaissance du fait « globalitaire » comme source de pathologies propres, il s’agit plutôt de quatre à dix ans. Ce qui est un problème pour le chercheur qui ne peut tout simplement pas se faire comprendre. Prenons l’exemple de l’idée que la plupart des grandes peurs seraient symptômes d’une vérité « à venir », à savoir que la société-monde, comme totalité planétaire sans extériorité est tout simplement insupportable parce « qu’acosmique » (c'est-à-dire non symbolisable par comparaison avec d’autres choix possibles, sauf régression) : elle est encore difficilement pensable pour une majorité, non par incapacité intellectuelle, mais parce que ses résistances mêmes l'empêchent de réaliser qu’elle y est déjà complètement plongée. En dehors des symptômes cités, il n’existe encore aucune prise de conscience, sauf de petits malaises ou perplexités suscités, par exemple, par le fait que le monde n’est plus dirigé par une ou deux puissances, ni par l’ONU, ni même par des G 3, 4 ou 20, mais par des conférences où se font photographier ensemble les dirigeants des grands pays (un peu comme des « Yalta » multipolaires). Je pense très sérieusement qu’il faudra attendre au moins jusqu’en 2015-2020 pour que les concepts  élaborés peu à peu pour rendre compte des problèmes spécifiques de la société-monde soient éventuellement compris et pris en considération dans un débat. Ce qui est compréhensible : il faut plus que vivre l'actualité et se porter vers une anticipation raisonnée rigoureusement afin de saisir l’objet que je désigne comme source réelle de la peur (et qui n'est rien d'autre de ce qu'il faut bien appeler "le système" et n'a plus grand chose d'une société, perdue, enfouie, cachée sous le système, tel l'objet petit a lacanien ou le phonème zéro jakobsonien), et la pertinence du concept de « pluralité » que j’y oppose, et qui passe pour le moment au pire pour une douce lubie teintée de mégalomanie, ou,au mieux pour un intérêt sympathique pour un mot un peu gentillet.       <br />
       Alors que, j’en ai la conviction, travaillée depuis environ 1996, c’est vers un redécoupage du monde selon les principes d’une pluralité anthropologique que nous allons nécessairement, si nous ne voulons ni mourir de nos terreurs, ni être détruits comme concours de civilisations par "l'acosmisme" du Système.       <br />
              <br />
       Pour ce qui est du concept de "pluralité anthropologique" que je travaille aujourd'hui, il faut aussi dire qu'il n'est pas aisé à situer. Je le tente par ailleurs dans ce site, mais, à coups de serpe, on pourrait ici tenter la définition suivante : la pluralité anthropologique est d'abord la tendance chez tout être humain à se diviser comme sujet social, et c'est secondairement la possibilité ouverte de répercuter cette division interne dans un système politique.  La division interne du sujet est expliquée entièrement par le fait de parler, ce qui introduit immédiatement quatre positions simultanées chez le parleur :       <br />
       -il est celui qui est sujet à l'obligation de parler, déterminé par le pouvoir sociétal sur lui.       <br />
       -il est celui qui décide de parler et de choisir son discours, de se positionner dans une conversation.       <br />
       -il est celui qui est s'implique dans l'énonciation.       <br />
       -il est celui qui vient emprunter la position du sujet grammatical.       <br />
              <br />
       Il se fait que nous ne soutenons pas chacune de ces positions avec la même énergie, le même enthousiasme. Notre "style", que nous le voulions ou non, nous conduit à préférer nous investir plutôt dans l'une que dans l'autre. Il en découle au plan social que nous allons plutôt alimenter un segment de la société consacré à l'une des positions :       <br />
       -L'obligation sociétale est déterminée par la structure politique et de pouvoir, qui intéresse plus certains que d'autres.       <br />
       -La décision de discourir et de choisir, de se positionner intéresse la civilité et son ordre.       <br />
       -L'implication spontanée dans l'énonciation est du registre de la familiarité.       <br />
       -Enfin, le soutien des positions syntaxiques est une "prise de rôle" imaginaire.       <br />
              <br />
       Sans détailler la théorie ici, je justifie ainsi ma quête des "origines du langage"  (alors qu'à Dieu ne plaise, je ne suis pas linguiste, refusant de me noyer dans les problèmes de "l'ergativité" et autres fadaises pointillistes, ou fétichistes), parce qu'une expérience en pensée suffisamment conduite peut servir à soutenir comment les êtres humains, "entrés en langue" se divisent nécessairement non seulement individuellement mais socialement : toute société humaine comporte des gens tournés vers le pouvoir (même si ce n'est pas encouragé dans les "sociétés contre l'Etat" selon Clastres, ou les sociétés domestiques selon le grand Marshall Sahlins), des gens lancés dans l'énonciation la plus spontanée (et la moins balisée par le Sociétal), d'autres qui se font grammairiens et légistes, et d'autres, enfin, qui portent le théâtre des structures syntaxiques  avec bonheur et invention. Cette tétralogie (à comparer avec les tétralogues de Mary Douglas, d'Alain Caillé ou de nombreux autres théoriciens) n'est qu'une amorce de pluralité, car bien des positions intermédiaires ou hybrides sont possibles. Mais je maintiens qu'il s'agit des polarités principales de toute anthropologie, et qu'on peut les retrouver substantiellement sous les termes "Sociétal", "Familier", "Normativité", et  "Culture".       <br />
              <br />
       Mon travail actuel consiste à tenter de retrouver dans les cultures passées et présentes, le "plan de pertinence" où l'on peut trouver cette pluralité minimale et inévitable à l'état natif, mais aussi dans des formes déployées, telles qu'elles n'auraient pas été déviées vers les contradictions identitaires (conflits entre êtres se tenant pour identiques et en compétitions pour l'Etre), ou vers les complémentarités fonctionnelles.       <br />
       L'enjeu, j'espère, en est clair : il est de soutenir la possibilité même d'une conversation humaine universelle qui "freinerait" les emportements sucessifs dus à la victoire de chaque polarité, puisque chacune d'elle croit pouvoir boucler sous son égide l'ensemble des autres.       <br />
              <br />
       C’est une façon de dire qu’au fond, mon autobiographie de penseur-chercheur se résume à deux moments essentiels : le temps de la peur (comme prise en charge symptômatique de dangers réels) qui s’échelonne de 1978 à 1995, et le temps de sa sédation sous les auspices d'une anthropologie de la pluralité qui va de 1996 à 2010...ou plus. Et, pour boucler enfin la boucle, je dirai que si le premier temps -celui de l'analyse des peurs- fut sûrement le plus riche en découvertes empiriques, il ne m'intéresse plus aussi passionnément, ne serait-ce que parce qu'au delà du symptôme, et quand il faut bien en venir à l'entrée en lice dans l'agora des raisons politiques, de ce symptôme, on ne sait plus que faire.       <br />
              <br />
       Paradoxalement, pour le chercheur en question, le premier temps, presque «pulsionnel », fut bien plus facile à produire et à exprimer, que le second qui compte pourtant des efforts de travail bien plus intensifs et prolongés.       <br />
       Mais, sans se plaindre pour autant, peut-être faut-il tenir compte de la période de crise chronique dont cet effort est contemporain, et caractérisé précisément par une rigidification du "système", notamment en France où le monde intellectuel et académique rivalise avec d'autres dans l'exercice du repliement bureaucratique, de la peur réciproque (bien qu'on n'en soit pas encore à dépasser le score du stalinisme en la matière), du rétrécissement frileux, du hiérarchisme absurde et de l'abandon des questions de vérité pour l'embrassement avide et féroce des logiques de pouvoir et de subordination. Il se peut fort que les gens de ma génération aient bientôt à reconnaître expressément en fin de carrière ce que Claude Lévi-Strauss subit en commençant la sienne : "« pour mes compagnons lancés dans l’aventure après une existence souvent paisible, ce mélange de méchanceté et de bêtise apparaissait comme un phénomène inouï, unique, exceptionnel, l’incidence sur leur personne individuelle et sur leurs geôliers d’une catastrophe internationale comme il ne s’en était encore jamais produit dans l’histoire. Mais moi, qui avais vu le monde, et qui au cours des années précédentes, s’était trouvé placé dans des situations peu banales, ce genre d’expériences ne m’était pas complètement étranger. Je savais que de façon lente et progressive, elles se mettaient à sourdre comme une eau perfide d’une humanité saturée de son propre nombre et de la complexité toujours plus grande des problèmes, comme si son épiderme eût été irrité par le frottement résultant d’échanges matériels et intellectuels accrus par l’intensité des communications (..) Toutes ces manifestations stupides, haineuses et crédules que les groupements sociaux sécrètent comme un pus lorsque la distance commence à leur manquer, je ne les rencontrais pas aujourd’hui pour la première fois. »       <br />
              <br />
       Mais pour ne pas terminer le propos d'une vie sur une note pessimiste, je dirai que je suis assez content d'avoir eu des enfants dont le talent pour la rebellion et la liberté promet d'en faire suffisamment voir au Système... J'espère être encore là pour les applaudir quand ce grand machin inutile à l'homme commencera à se craqueler, tel le "Néant" dans le beau film "L'Histoire sans fin" dont ils ont régalé leur enfance.       <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <b>Autobiography</b>       <br />
              <br />
       For an author who claims to continue to write, or a researcher expecting to do research, the autobiographical exercise is nothing like writing a CV. The most interesting way to perform it is to ask what he would do now with issues he had addressed thirty years earlier;  are they outdated and useless? If he had to revisit them, how would he treat them?        <br />
       He could thus attempt to close a loop, and seize the opportunity to observe how the future can welcome more or less what comes from past.       <br />
              <br />
       It is in this spirit that I would present my work since I joined the CNRS in 1978, since it was only then that I could find my way to matters of my choice, without depending on making a living. Concentrating on external "requests", mainly  by the French ministry for environmental issues (for which I worked as a contract-researcher since 1971 at the Centre for Urban Sociology (CSU).        <br />
              <br />
       The question I posed at the outset, in the years 1977-78, was that of environmental concern. I had just come from an activist period, when the "common program of government" had been initiated by the Communist Party and accepted by the Socialist Party led by François Mitterrand. Communist for the past ten years, I retired then from the PC, which was paradoxically driven by Georges Marchais’ policy towards a rupture of the Left. The sectarian and authoritarian side of Leninist communism was decidedly incorrigible, and any chance of building a “social” party opened and anchored on freedom appeared obsolete to me - as to many intellectuals. But the main reason for my departure was less the position of leadership than my belief that this party - like others - was unable to consider the importance of worldwide issues raised by industrial dangers. But this did not mitigate  the concern which became my first object of study: the question of how industrial workers could themselves become carriers of awareness, being in some way positioned on the forefront.        <br />
              <br />
       I admit this problem was somewhat naive and heavily influenced by Marxist ideology according to which the "working class”, the proletariat, could only have a providential function, and by extension, the idea that the basic human industrial systems necessarily plays a decisive role in the questioning of productivity associated to a greedy pursuit of profit.        <br />
              <br />
       Today, I would probably be more cautious there. Not that I feel the need   - long after Andre Gorz proclaimed his "farewell to the working class"-, since, otherwise, this class did not expect these pronouncements to dissolve as a concept and as a rallying symbol (if not in reality). But simply that, in the aftermath of my own studies, I do not believe anymore that there is any relationship between a social situation and a privileged position for criticizing the operating system. Having successively interviewed workers, managers and leaders of the industrial world in the eighties, in France, the United States and Algeria, I became convinced - a little disappointing for my ideals - that (outside nuances related to corporate interests), the world of production as a whole was extremely reluctant to see its motives and its logic questioned by others. This result followed months and years of investigations on various grounds, but some would have predicted that it corresponded to the paradigm defended by my favourite alleged "enemies": the supporters  of “methodological individualism”. It is certain that the mechanism of "euphemizing” risk for oneself or for the environment encountered among workers and managers could  have been analyzed as a case of reducing "cognitive dissonance", a concept loved by rationalist psycho-sociologists. As for the open hostility shown at the time by most engineers and managers against environmentalism, it could also be understood as perfectly rational, at least in the short term, and rightly addressed by a denigration of their entire profession.        <br />
       But today, I would not say that these reactions, almost unanimous within the business and working world, or as we say today, the "corporate culture", could be explained by a spontaneous mixing of well understood interests. Actually, there was a convergence of four quite distinct types of motivations, each inspired not by the interest, but by the urge for identity and recognition: the 'lay” workers, the skilled worker, the operating engineer, and the upper management.        <br />
              <br />
       The unskilled worker, often temporary and not tied to corporate identity, tends to locate himself at the level of simple “existence” : is it or is it not worth risking one's life for a "bad company"? This position does not give rise to a complicated argument: they stay (often because they cannot do otherwise) or they quit.        <br />
       The skilled worker, whose fate is more tied to the company, may not consider his work and his product as "bad" in itself, actually or potentially, because he has shaped himself in and through this  painful activity, and he can only "meet himself" if he gives it a sense of minimal utility. The engineer is operating in his ability to maintain the installed system. In the case of an unforeseen accident, he feels responsible, but when the responsibility is too great to bear, he can turn against those who "failed" to their task, (hierarchy, designers, operators, etc..). The "sense" of his work never fails, but treason, misapplication, human error, etc.. is the focus of his criticism. Finally, as for the bosses of the factory, - often engineers themselves, but from more prestigious schools -, they take the case to plan a confrontation between their activity and the perceived interests of social actors outside, always suspected by them to pounce on “demagogy”  like so many hordes of Cassandras. This is also why the most virulent speeches against journalists, bureaucrats, environmentalists, etc. are to be heard at this level, which also, of course, makes speech freer and more assured.        <br />
              <br />
       In the example of a petrochemical plant in the Lyon region, where I had investigated before the occurrence of a gas explosion, killing two people and destroying part of the facility, at risk of burning the entire area,  the accident created several splits among the staff. The most significant was undoubtedly the fact that despite the official position of the workers’ unions which was offensive and accusatory of safety management, workers closest to the people killed left the plant without saying a word, while unemployment in the region was endemic. It was not for them a question of material interest, but they had been psychologically injured : if work could lead to such a quick "annihilation", then no more involvement was possible, even with all sorts of guarantees of improvement.        <br />
       With the other two groups, each very talkative, came a moment of blackmail war to impute to the other the cause of the disaster : unions accused the leadership, direction accused the workers. However, beyond this little war, I understood that the main dividing line was not the one severing managers and unions : it was the gap formed amid the employee base (often non-union people issued from families of local farmers, whose silence expressed their sentiment better than words), and the rest of the oil business, including  skilled workers, technicians and engineers.        <br />
       What was most striking for me in the case of the explosive plant, was that the united front of this "producers’ establishment " recovered in a few months, opposing a smooth and common façade to any external criticism (including ecologists). We found a similar phenomenon after the AZF accident which traumatized the entire city of Toulouse : direction as unions agreed to ignore any distrust on production or management, which ultimately earned them the indulgence of the courts, for "lack of evidence."        <br />
              <br />
       However, in the usual non-traumatic situation, the four positions (stay / leave, making sense, blaming errors, castigating "the enemies of society") are found everywhere.  I noticed a number of obvious examples of that, both in my foreign fields (as in the Chicago area where I was doing research in petrochemical companies in the years 87-91.)        <br />
       These positions, as we see , do not automatically correspond to levels of economic interest, but they seem to be ways to present to others what the Chinese call one’s "face". Of course, we can consider that these “identity construction” processes are ultimately motivated by interest. But as Alain Caillé asked about the sociology of interest ... does this extrapolation present any interest? The answer is probably negative when it is observed that each group prefers, at one time or another, to defend its identity to the end, and thus choosing its own destruction rather than continuing to "take advantage" of the situation, outside the semantic framework in which people can maintain their mode of self-representation. To the silent departure of a “lay worker” corresponds, for instance, the suicide of a worker seeking minimal sense of business (see the work of C. Dejours, with whom I shared some fields in the nuclear business, in 86-88), or that of the engineer who can no longer justify the existence of the system that he is in charge of maintaining or developing.        <br />
              <br />
       However, out of the study period in the world of work and security, I will retain an idea : habits, social routines, repetition of everyday situations and the slow pace of career development, rotation of mutations in social enclosed space, etc.. have the effect of continuously strengthening  the "semantic universe" in which groups appear to themselves and others. External arguments, incongruous or intrusive issues, the very words that could introduce a moral or social difficulty, are phased out; then, seen from outside, the productive institution (like most institutions) behaves like a bubble or an aquarium: it isolates itself and works like a machine: smoothly, but with less and less "humanity", unless confronted by force to "otherness." The conclusion is then: it is not because environmentalism revolts producers (because it contradicts their interests) that  it always tends (even  today, in 2010) to be denied or rejected as a source of valid and respectable sentences. It is because maintaining their "face" throughout their life absolutely requires a strong “sticking” to their professional semantic world. Even when the “pitching boat” metaphor happens to be realistic, solidarity (versus treason) finally takes over.        <br />
              <br />
       This logic is very close to that of the military engagement, and we know that it works as a great strength for mutual identification, until the ”heroism of treason” begins to show its own value. We then enter into a situation close to disintegration, which produces a "reversal" of values: keeping a "face" becomes hardly possible in the hitherto dominant reference system. I have myself observed such tilting, -particularly in the Chicago area- where, for example, all staff of an outdated and polluting factory decided to opt in favour of the environmentalist argument, which came to the conclusion that the closing of the plant was ineluctable and came down to push thousands of workers out of employment.        <br />
              <br />
       One of the theoretical implications of this finding is that the passage of a "professional" or "corporate culture" to an open representation does not develop through a steady progress, but happens through brutal breakdowns of some social importance.        <br />
       This conclusion, tested in a number of situations, should be applied today to the global situation which is implicated at the same time within lifestyle and work, consumption as well as employment.        <br />
       According to a hypothesis (yet to be verified), there would be today (2010) an accumulation of external and internal highly questionable western (becoming universal) lifestyle  features but they should not cause a significant change  for some time. It could be, however, that during a crisis more serious than others, a 'tipping' occurs abruptly, with or without mutual hostility. This changeover would take place despite all the established  interests, despite all the commitments in the "old system", simply because it would be no longer possible to continue keeping one’s "face", and playing a character who makes sense in terms of honour and dignity. Therefore, the only supportable positioning in order to represent ourselves shamelessly would be a massive sort of betrayal of what we've been participating in for long decades.       <br />
              <br />
       One of the interesting questions in this regard, is a daring analogy with "tectonic plates" : how could we seize the warning signs of such a large and rapid change? Are there no qualitative change accumulations, which could then be considered signs of a "pre-revolutionary stage" (assuming that a complete change in lifestyle and consumption could deserve this overused adjective)?        <br />
              <br />
       One way to answer that question was for me to reflect not only on the possibility of "real" or potential accidents or disasters, but also on the fantasized projected risks. In other words, and this largely explains my long-term rapprochement with psychoanalysis - it is interesting to consider the "resistance" to a semantic world in which we are immersed without being able to build up other possible points of view.  We can call this resisting attitude a "symptom", a kind of expressive trance in which, we cannot help to say and do what we would never consciously think. To put it more directly: are we not preparing the advent of a revolution by unconsciously "mimicking" it in advance, or at least by exposing the system illnesses in such a way that it leaves an indelible mark on our collective consciousness?        <br />
              <br />
       This question led me quickly to "suspect" the new establishment of "risquologists”  being symptom-producers: all these industrial risk preventers, technical assessors, health reformers, environmental diagnosis experts, or cultural decadence prophets; are they only working to limit the real dangers ? Are they not, literally, devoted to expressing public anguishes, in order to become audible and acceptable ?       <br />
       I must say that, despite my passionate interest about this issue for several decades, I have not yet published any thorough study on this or that "great fear" exposed in the media, like health fears (from AIDS to H1N1 influenza through the SARS and avian influenza), fears for safety (various stages of the anti-terrorist concern), or their combination (with the theme of the plot, for example). I have spoken frequently on these topics in the “Monde Diplomatique (LMD), because it seemed to me - a bit like Marcel Mauss writing in “L’Humanité”-  that a relationship of engagement and discussion with a large audience might be useful for testing ideas. Regarding the dull academic duty of publishing (as opposed to mandatory “perishing”), I preferred being patient (nonetheless as patient as Charles Darwin was, having published for decades on barnacles before daring to say something about evolution), and I waited  to know more about longer historical sequences. I did try to set up a first idea of a "general picture" of publicized (and now 'internetized') fears and of the general mechanism of symptoms it can hold. Instead of playing the academic game (which tends, in a shrinking France, to require a day-to-day flood of insipid quotations as if researchers were specialized office workers) , I tried to compare systematically my work files rather than to engulf myself in each event and its scholar "commentary ". I have sought to train the elements of the general picture of the great terrors, aiming at collecting a sufficient number of them. For example, the sequence AIDS/H1N1 (1984-2009) contains several radical changes (such as the passage from a charge of carelessness to the accusation of excessive care) but also several identical vectors (as the accusation of vaccination). It is something much more relevant and richer than the single case of AIDS (though truly tragic). In short, it  is only in 2010, (and having seen the expansion of the phenomenon of holocausts negationisms and “world order” conspiracy terrors),  that I feel I can now get some control over a "theory" of the group symptom.        <br />
       Free to reset the entire table for a final "verification", I will state it so: The global system of "world-society", first borne by the American initiative supported by the Western Europeans and then generalized with the entry of competing “emerging" great powers , shows, with its increasing success, more difficulties and impossibilities.        <br />
       Insofar as this works out with our macro-system paradigm of "self-reinforcement" of institutional affiliation, its challenge cannot come from within ... A "within” which now affects all humanity, immersed in a world without any conceivable semiotic externality. Only the unconscious expression, trifling with a henceforth  impossible principle of contradiction (since there is no end and no outside to our global "world) can achieve emancipation from this new prohibition. This takes the form of exaggerated concerns about objects of collective fear, which are, in fact, its excuses. It is thus possible to decipher the "discrepancies" between objects of fear, to express what they conceal, and to provide an interpretation of what human beings are really “saying”, what they think "in their hearts", despite their official discourses about risks and dangers.       <br />
       It was also around these kinds of questions that I now reinterpret my "fascination" (as George Balandier called it about my book on violence in the U.S.) by individual symptoms and collective discontents. I remember briefly that, during the 1990s, after publishing a number of books on the issue of risk, I committed myself to the study of another strange social object : the "monstrous" crime including serial mass killings, "random" murders and, last but not least, paedophilia. I also approached the "terrorist" character, but without making a real field of it, perhaps because its aspect of direct and apparently conscious resistance was not consistent with my search for "symptoms", which seemed together more obvious and enigmatic in the "mass killer” figure, for instance.        <br />
              <br />
       If we try to adopt a broader vision, we can actually distinguish between fear of things (eg. about the risks of accident or disaster) and fear of people. But this is only the beginning, because the categories then attempt to interfere, to intersect: for example, natural hazards which are attributed to the amplification of human activity.        <br />
              <br />
       In the registry of the fear of people, I observed mainly the following sequence :  serial killers / mass murderers / Paedophiles / Terrorists.        <br />
       - In the registry of the fear of things, I could distinguish two subsets: the fear of major accidents or disasters, and that of health epidemics. In major accidents, one can find localized disasters (at the lower limit, traffic or air accidents) and at the other extremity, climate change, which –in fantasy, of course- summarizes all in one total and terminal accident.        <br />
       By the multiplicities of the facts it involves, fear of the epidemics is an intermediate phenomenon between the single event and the Apocalypse. On occasion, it will be recalled  by reading the work of Peter Brown on late antiquity, that we observed at that time a somewhat similar transition between health fears (fear of being physically possessed by "demons "), and fear of the end of the world, which became one of the essential foundations of Christianity.        <br />
              <br />
       Of course, I have often asked myself what could be the relationship between the area of technological risk, health risks and the "exorbitant" crime. The answer comes by itself, in three ways:        <br />
       - First, we deal with a continued narrative development woven by international media, which accumulate records of events that feed over the years, eventually forming a regular column in any paper or programme and constituting the very fabric of opinions.        <br />
       - In the second aspect, equally important, each sequence tends to present a development in the double meaning of "more serious" and "bigger". If we stick to a criterion of media amplitude (criterion which could for instance be built around audience measurement in mass and length), together with other criteria of popularity of a debate theme, it would be possible to show that there is a gradation, which also intersects the degree of "seriousness" of each specific object. One could say that in each registry, public attention, media amplification and deepening the affective dimension of the object are going in the same direction. As  growth was once held for indefinite increase, frightening phenomena seem dedicated to aggravation, and therefore written into the same overall  “horror” storyboard which serves as a "framework law".        <br />
              <br />
       Take the case of "killers": what is more frightening than a murderer who kills several victims? A murderer who kills dozens (even hundreds). But what is more frightening than a murderer who kills ten people in ten years? A murderer who does the same thing in a few hours. And what is even more horrendous than this? Anyone who injures children (that is to say the future of the species)... Even worse is this individual who kills hundreds, even thousands, including children, during indiscriminate suicide bombings, etc...        <br />
              <br />
       A similar gradation is to be observed in health epidemics: AIDS was suspected to have been caused deliberately or induced "by mistake" from experiments or vaccinations, then spread especially by non-heated blood transfusion. Refracted by the media, it was used especially to stigmatize groups of people for their sexual activity. BSE (bovine spongiform encephalopathy) killed only few people, but was accused of being able to pass a disease from one species to another (AIDS had already been supposed to be transferred to man by monkeys). It established a popular model for "bird" and "pig" flu which, on their turn, paved the way for a kind of generalization of unusual pandemics. "Mad Cow" disease attacked  "meat eaters" and especially "brain eaters", and questioned both the method of production of meat from bone meal as food given to cattle, and the carnivorous lifestyle of the West. SARS brought suspicion on the Chinese society as the source of all fatal diseases since the Middle Ages, because of the widespread promiscuity of pigs, poultry and humans. Soon followed by fear of diseases spreading all over the planet  because of international travels as seen with these last two flu epidemics. The last one set in motion the institution of mass fear-mobilization, in particular by the mean of excessive and possibly obligatory vaccination campaigns for entire populations. It was an opportunity  for “fear professionals” to spread “the truth” about an apocalyptic prophecy on the theme of "population reduction", as a result of a manipulated virus, more dangerous than the "Spanish" flu (actually rather Sino-Anglo-American), and being surreptitiously introduced in vaccines. These delusions had undeniable effects: vaccination campaigns went through spectacular failures at unknown scales, carrying dismay among international authorities testing their capacity of general mobilization on health issues.       <br />
              <br />
       Thirdly and finally, the three main areas of mediated fears tended to intertwine to form only one fantasy in the end: the future  potential terrorist to be created by media and cinema will probably be able to intermix virus manipulation, fundamentalist faith, industrial organization, and criminal impulse  in order to kill millions of his  compatriots. Technology will finally reach natural disaster through a "genosuicide” in the literal sense: the attack by humanity on humanity itself.        <br />
              <br />
       If I had been intrigued earlier by the issue of social pathologies like symptoms, I could not cover this field very well: what  were their symptoms, or indeed how could  these symptoms could be a "solution" to the incredible (yet understandable and even "rational") insensitivity of a vast majority of my coevals. As a matter of fact, only a very few discontent people accept the assumption that the trajectory of collective "technologies", liberating as they may be in everyday life, may be, ultimately, a deadly wave and a dead end. But the fact is that by dint of surveying these problems, by trying various theoretical models, I finally found that this delusion was the only option for prefacing and staging still largely non “politicable” problems (as the German sociologist Niklas Luhmann had observed about the use of nature by social systems).        <br />
       It was yet unclear how the symptom "spoke" and for what. Like the Sphinx whose words are as enigmatic as a blurred mirror of what we say, we cannot give it the meaning of a serious "message". Today, in attempting to make a synthesis of different impressions, and relying mainly on more detailed analysis, notably in the field of the “ exorbitant killers”, I would say that the symptom" talks" in several discursive dimensions at once. I mentioned that the "worsening" theme closely associated  with "homogenization" is the most obvious and most immediate  message accessible to a wide audience. You can read there a desire: a wish "to end" with a network of constraints that are woven between each individual and the humanized world, and a call for an "end of the world." It can also be seen as a simple reflection of globalization, as dreamed up with no possible escape. In this sense, it is clear that, as argued by Ulrich Beck in his book on cosmopolitanism, fears literally "manufacture" the field on which a global policy becomes relevant, and which manifests itself as total solidarity now, regarding the consequences of anthropogenic pollution ("ecological footprint"), the end of fossil fuels, or the rapid spread of pandemics through communication networks.        <br />
       But the symptoms say many other things, and more accurately, if they find precise and careful interpretations: for example, it can tell us, among mass killers, that, if the killing is a suicide and concludes a shortened life, having become untenable because built as a "serial" concatenation, it still necessitates a "subject" of the act. It is strange (but that's part of the problem) that media reviews around this type of "altruistic suicide" seem recurrently puzzled : "incomprehensible act", “unpredictable”, "committed by a sociable and quiet individual ", etc.. This completes the suturing of silence over this, which is, however, loudly screaming, with all the accents of tragedy, that we are each responsible for our collective behaviour and usual herding.        <br />
              <br />
       The terrorist himself, delivers a message, knowingly or not: he always wins when his attempt is known and publicized, because it leads inevitably to the acceleration of the control mechanisms that make the largest number suffering more unpleasant and even humiliating procedures instead of "progress". Therefore, it means that there is a limit to the intrinsic technological frenzy over human beings. It brings more of the hero, who, as in "Avatar" is a traitor, disgusted by military technophilia (well honoured treason which is probably the cause of the hostile reception by the establishment of this “cult” movie directed by a very independent James Cameron). Besides, it is known that many real terrorists, far from being "less than nothing" are often educated persons in the modern sense, which  poses the potential problem of suspecting every scholar in advanced societies!        <br />
       In any event, any change in the theme of the epidemic and its increasing popularity among "fears" can be easily interpreted as a critique of globalization, of which it is, so to say, the canonical form. Thus, the money poured in world finance is very similar to heat spreading over the earth, and driving to  local imbalance and dependence. It is unifying humanity through a common experience of changes : everywhere people are building a culture of acknowledgement of signs which make sense for everybody : accumulation of concrete suburban developments by investors can be read by people  everywhere exactly as its counterpart in biological diversity reduction or rising waters, or as its economic “twin effect” in terms of over-indebtedness. At last, it becomes a single planetary phenomenon.       <br />
       Similarly, the "systemic" accident which appears to be the main object of many fantasy narratives, is a direct evocation of  a quite possible collapse of the human "globalized" economy. What is pointed by the symptom, so to say, is the shaping of a global human society, becoming both unitary, single and  unary[1] ...        <br />
       However, both the analysis of horrible acts and their cultural framework has given rise to writings that were easy enough to transfer into books or articles. But things became more difficult for me when I claimed to go beyond the symptom to propose intervening at the root causes of the tendency of  "the system" to turn its passion for unity into a march headed to collective suicide. In the first decade of the 2000s, I published several books like  "World Society: time for ruptures”, La Découverte). Or :“ Mind and body : culture against mass suicide” (Anthropos),  But they have only been meagre “succès d’estime”. As for my attempts to relate the source of “condensing” phenomena to  symbolic language (which  is basically  a less "crazy"  idea than to explain, like Paul Jorion in his book published by Gallimard, that  western folly is due to the adoption of the Aristotelian anti-symmetric connection), they have hardly been considered or discussed. And I do not mean the works already published in the 90s when I tried to propose a first alternative formulation to fear-systems like "democracy of passions" or "civility", designed as resistance to formal homogenizing citizenship).        <br />
       It is true that the underlying logic crossing all these tests appeared to me rather slowly. But I think this is not the only reason for their failure: the fact is that the researcher normally takes the lead over his contemporaries in his quest (if not, why are they paying him or her?). And even if it has to do with our common destiny, most people take more time before confronting themselves with the most painful and difficult problems, and seeking remedies rather than attempting to avoid them as long as possible. In the eighties, I had calculated (for fun) that the average social scientist was two years ahead of the most advanced media consciousness, in fields such analysis of major accidents, the scandal of sects suicides or "insane" crimes  etc. Regarding the recognition that Globalization is a source of specific diseases much beyond the global economy, it could take from four to ten years. This is a problem for researchers who simply cannot be understood. Take for example the idea that most of the major fears are symptoms of a truth "to come", like the fact that  world-society as a totality without externality might be simply unacceptable because it is “acosmic” (that is, not symbolized by comparison with other options, except regression). It is still hardly conceivable for a majority, not because it is intellectually disabled, but because of its resistance to accept it while already completely immersed in it, whether it wants it or not.        <br />
       Outside the symptoms mentioned, there is still no awareness of that situation, but little discomfort or perplexity arising from small  incongruous details. For instance, the fact that the world is not anymore run by one or two powers, nor by the UN and not even by G 3, 4 or 20, but through ad hoc  gatherings of leaders of major countries (like the Yalta multi-polar) parading in front of journalists. I believe very seriously that we shall have to wait at least until 2015-2020 before any system of concepts is gradually developed to reflect the specific problems of the world-society which may be understood and taken into consideration in a debate. This is understandable: it takes more than live news to bring people to rationally anticipate and  grasp the object that I designate now as the real source of common fear :  what everybody already calls "the system" has nothing to do with a human group or a society, usual and familiar entities which find themselves lost, buried, hidden and distorted in that system. That is why the relevance of the concept of plurality I oppose  is so difficult to apprehend and is taken at worse for sweet fancy tinged with megalomania, or at best for a pleasant interest for a quite harmless word.        <br />
       While, since 1996, I do believe that  a redistribution of the world according to the principles of anthropological plurality will occur. I think it must occur, if we do not want to die, paralysed in the realm of our fears, or to live through the destruction of the civilizing process by the very “acosmism” of the System.        <br />
              <br />
       Regarding the concept of " anthropological plurality " I seriously concentrate on today, we must also say that it is not easy to locate. I sketch something about it on several articles on this site, but at the risk of blowing it, we could try the following definition:        <br />
       Firstly, Plurality is an anthropological tendency (present in every human being) to divide himself/herself as a social subject. Then it represents the capacity to pass this internal division into the political system. The internal division of the subject is completely explained by talking, which immediately introduces four simultaneous positions for the speaker:        <br />
       - He/she is the one who is subject to the obligation to speak, as        determined by the societal power over him/her.        <br />
       - He/she is the one who decides to speak and chooses his/her speech, “freely” positioning himself/herself in a conversation.        <br />
       - He/she is the one involved in the utterance.        <br />
       - It  is he/she who takes the position of grammatical subject.        <br />
              <br />
       It happens that we do not support each of these positions with the same energy and enthusiasm. Our "style", whether we like it or not, is the preference we avow for investing in one position rather than another. It follows that we rather feed a segment of society devoted to one position:        <br />
       - Societal obligation is determined by political structure and power which are more desired by some people than by others.        <br />
       - Decision to talk and choose to position oneself, interests civility and order, and therefore people who have talents in these matters.        <br />
       - Involvement in the spontaneous utterance pertains to the register of familiarity (which some people feel more at ease with than others).        <br />
       - Finally, spontaneously supporting a syntactic position (like the deictics “I” or “You”) comes down to imaginary "role-taking". Each speaking person is asked to believe he or she “is” really present in the common system of signifiers.       <br />
       Without detailing the theory, I could justify my quest for "origins of language" (although God forbid ! I am not a linguist, refusing to drown myself in the problems of "ergativity" and other pointillist, or fetish nonsense), because a thought experiment, sufficiently well conducted, may serve to support how humans, who are "immerged into language", necessarily divide themselves not only individually but socially. Indeed, every human society is interested in power (even if it is not encouraged in "societies against the state" according to Clastres); many people are taking the floor in the most spontaneous way (least controlled by society); some are grammarians and lawyers, and others are bearing the theatre of syntactic structures with happiness and invention.        <br />
       This tetralogy (compared with tetralogues by Mary Douglas, Alain Caillé or many other theorists) is only the primer of plurality, because many hybrid or intermediate positions are possible. But I maintain that these four posts (which could be summarized as politics, familiarity, regulation, and art), remain major polarities of all anthropology.        <br />
              <br />
       My job now is to try to find in past and present cultures, the "pertinent level" where you can find this plurality in its native state, but also in forms deployed such that they would not be diverted neither by contradictions of identity (conflicts between people standing and competing for similar rights), nor by complementarities.        <br />
       The challenge, I hope, is clear: it is to support the possibility of a universal human conversation that may "stifle" the transports due to successive victories by each polarity.        <br />
              <br />
       It is a way of saying that basically, my autobiography as a thinker and researcher comes down to two key moments: the time for fear (as symptomatic management of real dangers) which runs from 1978 to 1995, and time for a pluralistic anthropology  which goes from 1996 to 2010 ... or more. And to finally complete the loop, I would say that if the first period –dedicated to the analysis of fear- was surely the richest in empirical findings, it no longer interests me as it did before, because, when coming to the real fact beyond the symptom, and when we must enter in the agora of political reason, we do not know what to do with the symptom.        <br />
              <br />
       Paradoxically, for the researcher in question, the first moment, almost "instinctual", was much easier to produce and express than the second period, which, however, demanded much more intensive and prolonged efforts.        <br />
       But, without complaint, so far, maybe we should take into account the presence of chronic crisis in which these efforts are taking place, precisely characterized by a stiffening of the "system", especially in France where the intellectual and academic groups are competing in the reciprocity of hatred and fears (although it does not yet exceed the score of Stalinism in the matter), converging in a chilly and narrowing hierarchism, and preferring the abandonment of issues of truth for the greedy and ferocious embrace  of the logic of power and subordination.        <br />
       It may be that people of my generation will soon have to explicitly recognize, at the end of their careers what Claude Lévi-Strauss suffered when starting his own: " To my companions, launched in adventure after an often peaceful existence, this mixture of wickedness and stupidity seemed an unheard, unique, exceptional phenomenon, the impact on their individual person and on their jailers by an international disaster as no one had never happened in history. But I, who had seen the world, and in previous years, had been placed in situations somewhat not trivial, such an experiment was not completely foreign to me. I knew that slowly and gradually they began to gush like treacherous water, from a humanity saturated with its own number and with increasingly complex problems, as if its skin had been irritated by the friction resulting from material and intellectual interactions, increased by the intensity of communications (.. ) All these stupid, gullible and hateful events, as social groupings are secreting like pus when the distance starts to fail, I did not meet them today for the first time. "        <br />
              <br />
       In order not to complete this rundown of a lifetime  on a pessimistic note, I would say that I am quite happy to have had children whose talents for rebellion and freedom promise to do enough to oppose the System ... I hope they  will be still there  to applaud when the System, this great gadget, partly useless to Mankind, will begin to crack and recede, such as "Nothingness" in the beautiful movie "The Never Ending Story" with which they treated their childhood.       <br />
       Our planet, of course, may continue to endure some well technically organized and very expensive “nothingness”, which will allow us, for example to communicate easily on the world scale with abstract others, but it would be nice if at least three other dimensions could be respected as distinctive and partly autonomous in the future : the realm of familiarity and vicinity, the kingdom of culture and metaphor, and, last but not least, the place for conversation on real issues.       <br />
              <br />
              <br />
       (1)
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="http://www.geo-anthropology.com/Autobiographie-Autobiography_a158.html" />
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   <title>approches de la pluralité</title>
   <updated>2010-01-07T22:36:00+01:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/approches-de-la-pluralite_a157.html</id>
   <category term="Théorie de la pluralité" />
   <published>2010-01-07T22:33:00+01:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Ces pages rassemblent des citations et textes d'auteurs "mettant le doigt" sur les questions cruciales soulevées par la pluralité     <div>
      « L’Appel des appels, sa force, il la tient de notre conviction partagée que la division subjective et la division sociale ne peuvent être liquidées quels que soient les efforts déployés par les pouvoirs. Réduire aujourd’hui l’homme à l’unité de compte d’une anonyme « ressource humaine », à une force enrôlée dans la mobilisation générale au service de la performance et de la compétitivité, asservie par des dispositifs de management des plus sophistiqués et souvent des plus persécutifs, ne peut qu’engendrer souffrance, révolte sourde, éclats demain qui diront l’insupportable de la négation de l’humain et du social. Nul pouvoir technique, scientifique, économique, quelles que soient ses prétentions à l’instrumentalisation totalitaire, ne saurait supprimer le sujet et le conflit, acquis anthropologiques de la démocratie. »        <br />
              <br />
       Roland Gori, Christian Laval, « L'appel des appels, Un an après »,  22 Décembre 2009 (Voir L'Appel des appels, Mille et Une nuits, Paris, 2008
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
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   <title>Pluralité dans la nature : comment la multiplication des milieux agrandit le monde "de l'intérieur"</title>
   <updated>2010-01-27T21:22:00+01:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Pluralite-dans-la-nature-comment-la-multiplication-des-milieux-agrandit-le-monde-de-l-interieur_a156.html</id>
   <category term="Théorie de la pluralité" />
   <published>2010-01-07T22:19:00+01:00</published>
   <author><name>Gilles Gagné</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Ce texte de Gilles Gagné (paru dans l'ouvrage "Pourquoi tardons-nous tant à devenir écologistes") souligne la différence entre la vision scientiste "unitaire", simplificatrice du monde, et finalement complice de l'appauvrissement des diversités vivantes, et ce qui pourrait former la base d'une science pluraliste, reconnaissant l'émergence de mondes dans chaque niveau et situation d'existence et de rencontre     <div>
      Aujourd’hui, lorsqu’on aborde les questions de l’écologie, on se réfère au monde du vivant. Ceci semble avoir plus de profondeur que l’angle privilégié dans les années soixante-dix, et qui se réduisait souvent à l’épuisement des ressources.        <br />
              <br />
       De plus en plus, comme l’a démontré André Micoud, c’est au nom de la Vie qu’on imposera des normes. Cette nouveauté contemporaine motive le contenu de mon exposé qui se veut un survol de la vision du vivant propre à la science de la vie : la biologie. J’aborderai notamment des courants marginaux de la biologie qui s’opposent aux paradigmes dominants.        <br />
              <br />
       La première chose qui peut nous surprendre dans la biologie dominante, c’est l’écart considérable entre le domaine de la biologie moléculaire et l’étude de la biosphère comprise comme objet de l’écologie. Il s’agit des deux univers situés aux extrémités du vivant et qui ont comme dénominateur commun une universalité vide. En effet, la biologie moléculaire décrit les processus chimiques du vivant dans des termes universels, et les considère comme l’essence du vivant : le monde de la vie est basé sur quatre sucres et vingt acides aminés et sur un code qui associe les deux en combinaisons en nombre limité.       <br />
       A l’autre extrémité, il y a l’étude de la biosphère, entendue comme une sorte de médiation entre les processus cosmiques et ceux de la lithosphère, qui cherche l’essence du vivant dans les lois d’ensemble de ce qui s’abrite sous cinq millimètres d’ozone. Ainsi, dans la biosphère, le monde apparaît dans sa globalité comme un vaste système de circulation de matière et d'énergie.        <br />
              <br />
         En opposition à ces deux grandes perspectives du XXe siècle, il existe des tendances, provenant généralement des naturalistes, qui saisissent plutôt l’essence du vivant dans la multiplication des formes. Parmi ces biologistes que l’on peut qualifier de marginaux, Adolf Portmann émet une critique des positions classiques : pour lui, la définition du vivant propre à la biologie moléculaire ou à l’écologie n’explique pas pourquoi la « matière vivante  » ne serait pas simplement une masse verte à la surface de la Terre, une sorte d’éponge uniforme qui capterait l’énergie du soleil d’un côté et qui tirerait du sol la matière de son métabolisme, de l’autre, le tout en une sorte de synthèse biochimique globale. Mais, le biologiste qui observe la nature y voit plutôt une richesse de « formes » qui sont toutes contingentes du point de vue des lois universelles et qui sont relativement indépendantes du fonctionnement global de la biosphère, le milieu de chaque espèce et de chaque population agissant comme une sorte de tampon d’inertie et de principe de retrait relativement aux grands équilibres. Les lois universelles et les équilibres biosphériques ne sont-ils pas conceptuellement trop abstraits et trop pauvres pour rendre compte du foisonnement évolutionnaire gigantesque des formes végétales et animales ? Pourquoi, demandait Portmann, y a-t-il d’un côté tant de formes diverses de l’apparaître et de l’agir, alors que les processus chimiques fondamentaux et même les organes montrent une espèce de similitude sous-jacente indifférente ?       <br />
              <br />
       Dans une lignée critique proche de celle de Portmann, le biologiste français André Pichot suggère que l’on doit penser l’être vivant à travers son histoire ; c’est-à-dire à travers le processus de la séparation d’une population par rapport aux autres populations de l’espèce, à travers la multiplication des lieux d'accumulation de la contingence et à travers les efforts d’assimilation/accommodation qui constituent l’animal et son milieu comme les deux faces d’une même réalité que Pichot place sous l’égide du concept de la « connaissance ».        <br />
       Ce n’est pas à partir des lois universelles que l’on peut déduire deux millions d’espèces ; il faut au contraire regarder chaque espèce comme une histoire, et l’ADN comme le lieu d’enregistrement où ce qui est advenu a été codé. L’actuelle composition de la biosphère est plutôt un effet secondaire de cette multiplication des formes vivantes.        <br />
       L’essence du vivant est cette grande variété d’espèces, lesquelles n’ont pas qu’un même environnement partagé ; chaque espèce connaît son milieu, et ce qu’elle ne connaît pas immédiatement - c’est-à-dire son environnement - est différent pour chacune d’entre elles. Toutes les formes de la vie sont emboîtées les unes dans les autres, chacune étant la condition de la constitution de nouveaux milieux. E. O. Wilson dit, dans The Diversity of Life, qu’il y a « une mite qui vit exclusivement du sang qu’elle suce des pattes arrières d’une fourmis de la caste des soldats d’une variété sud-américaine » et que l’on connaît « une espèce de guêpes toutes petites dont les larves vivent à l’intérieur du corps de la chenille d’une sorte de mite qui se nourrit d’une plante qui pousse sur d’autres plantes ». Le vivant est de l’ordre de la richesse ; chaque espèce agrandit le monde par l’intérieur en emboîtant, à l’infini, des niches immenses dans d’infimes processus, multipliant les milieux particuliers sans que leur somme ne soit limitée a priori par un quelconque environnement global. Si l'on continue avec l'image des poupées russes, le milieu étant celle que chacune habite immédiatement, et l’environnement, vers l’intérieur ou vers l’extérieur, étant toutes les autres, on illustre alors le fait qu’il n’y a pas deux espèces qui ait le même environnement.        <br />
       L’unification contemporaine de l’environnement par des tonnes de poisons qui les menacent toutes ensemble fait de toutes les espèces autant d’exemplaires du même, autant de victimes indistinctes du même gaz.       <br />
              <br />
       Egalement en opposition aux deux paradigmes contemporains de la biologie (biologie moléculaire et écologie de la biosphère), Portmann souligne l’importance  de la sphère de “l’apparaître”. Dès qu’il y a une entité vivante, au fond, il y en a deux. L’entité vivante qui s’est séparée d’avec le monde s’est aussi séparée d’elle-même et n’a pu le faire que par le détour de l’unité des rapports entre ses parties. La vie d’une population animale est un gigantesque système de rapports médiatisés par l’apparence : se montrer, se sentir,  s’entendre, se laisser réciproquement des traces chimiques, etc. La sphère de l’apparaître est l’essence de la vie animale : c’est dans la monstration que sont maintenues en rapport les parties autonomisées de l’espèce, médiation qui accroît en retour les possibilités d’individualisation de l’expérience du monde et, sur cette base, de diversification des formes.        <br />
       Par exemple, l’agencement des organes internes chez les vertébrés est très analogue d’une espèce à l’autre, alors que leurs différences se manifestent essentiellement à l’extérieur. Une espèce se particularise en restant en contact avec elle-même et avec le monde par des « langages » basés sur l’expressivité, langages qui deviennent alors un nouveau lieu des procès de transformation et d’enrichissement.       <br />
              <br />
       C’est aussi la thèse du biologiste écossais Vero C. Wynne-Edwards qui avance qu’une population animale ajuste par le détour de sa vie sociale sa fécondité au milieu. Cet ajustement suppose la capacité de « lire » la capacité portante d’un milieu spécifique. La régulation endogène des populations animales repose en somme sur le fait que les variations de la capacité portante du milieu se manifestent de diverses manières dans le système des interactions entre les membres de l’espèce, dans la sphère de l’apparaître. Le stress des ressources, par exemple, peut se traduire en stress dans les interactions avec comme résultat la réduction générale de la fécondité d’une population.        <br />
       Wynne-Edwards s’oppose sur ce point au paradigme darwinien, selon lequel “les individus” tentent de se reproduire le plus possible en toute circonstance, le milieu et les prédateurs se chargeant d’enlever a posteriori l’excédent en supprimant les plus faibles. Dans la visée darwinienne classique obsédée d’anti-lamarckisme (qui constitue encore la doxa incontestée des sciences de la vie), on considère l’animal essentiellement comme « individu » et donc comme incapable d’ajuster a priori sa reproduction aux circonstances extérieures. En dégageant l’importance du rôle de l’apparaître et des langages dans les phénomènes de densité, Wynne-Edwards se trouvait à mettre à mal les aspects les plus mécaniques de la sélection darwinienne ; mais il a suffit de dire qu’il proposait ainsi une mystérieuse théorie de la sélection de « groupe » pour limiter durablement l’influence de ses études.        <br />
              <br />
       Par opposition à ce qui précède, ce qui caractérise les sociétés humaines c’est que la différence entre milieu et environnement n’est pas tranchée, comme chez l’animal, sous le mode de la distinction “connaissance-méconnaissance”. Dans les sociétés humaines, la puissance du symbolique permet la construction d’une articulation significative entre ces moments. Les sociétés connaissent leur milieu de manière pratique, à travers les activités qui mènent à leur propre reproduction, mais elles postulent toujours l’existence d’un monde au delà du leur, un ordre englobant où s’inscrit le leur et qui se perd aux confins dans l’étrange et le mystérieux, royaume des savoirs spéculatifs. Ainsi l’articulation significative du milieu et de l’environnement, constitutive des sociétés humaines, varie non pas entre différentes espèces, mais entre les cultures et les types de sociétés.        <br />
              <br />
       Claude Lévi-Strauss estime qu’au début du XXe siècle il y avait encore 2500 sociétés différentes, porteuses d’autant de mondes significatifs construits dans l’expérience pratique d’une multitude de milieux différents. Mais la technique occidentale moderne, qui a produit une autonomisation de l’action sur le milieu propulsée par l’expansion illimitée de l’intérêt économique, a unifié pratiquement tous les milieux humains en unifiant leur environnement, et cela sans que cette unification ne passe par le dialogue, par la compréhension ou par des accommodements entre les différentes versions de l’homme. Cette universalisation « de fait » n’a pas d’abord été le résultat d’une mise en commun des expériences du monde et des formes de la normativité qui leur étaient associés. Les sociétés humaines se sont retrouvées, sous l’effet de la dynamique de la modernité, dans un monde unifié par les circulations économiques, d’abord, puis par les effets de la technique, ensuite, processus dont le concept d’environnement est l’expression pratique et la saisie réflexive. Pour le prix du coton comme pour les nuages radioactifs, il n’y a qu’une seule humanité parce les prix et les vents n’ont pas de frontières. L’image de ce qu’est le « milieu » de la vie humaine a été simplifiée parce que nous sommes aux prises avec le système de notre action technique, et cela sans que l’humanité ne se soit donné des capacités politiques d’action sur elle-même qui seraient de même niveau. Elle ne dispose donc pas des capacités normatives d’agir sur elle-même qui seraient accordées à la « nature » de son milieu, le mode de production de ce « milieu unique » étant indépendant de toute visée.        <br />
       La technique transforme le dialogue entre les cultures humaines en un problème général d’adaptation à ses effets. Elle mène le jeu et elle le mène en direction de l’abolition de la « diversité de la vie ». En un sens, nous sommes revenus à l’extériorité radicale du monde pour les animaux lorsqu’ils sont arrachés à leur milieu et lâchés dans « l’environnement ». Avec la modernité, la capacité technique d’agir sur le milieu s’était autonomisée des normes, selon la présomption spéculative que le monde était physique, mécanique et infini. Aujourd’hui, nous sommes déjà dans la postérité de cette conception. Nous courrons derrières les effets cumulatifs d’une puissance autonome, sans que nous n’ayons la capacité normative de la restreindre et de l’orienter. Nous sommes dans la situation d’une population animale qui se reproduirait d’une manière illimitée, jusqu’à rencontrer des problèmes matériels inédits qui l’écraseraient de l’extérieur. Or, cela n’est jamais arrivé. Évolutivement, la plupart des espèces supérieures sont ainsi faites qu’elles sont sensibles, par leur vie sociale, à leur propre succès quand il repose sur l’appauvrissement du milieu, une sensibilité collective qui découle du fait que l’individualité y culmine dans le plaisir d’exprimer son genre plutôt que dans le travail efficace des organes sous-jacents. Quarante ans avant que le St Laurent, qui fut un temps l’un des fleuves les plus poissonneux au monde, ne se vide d’un seul coup de ses poissons, comme par un tour de magie noire, Wynne-Edward avait fait remarquer que le malheur de la pêche industrielle moderne était le développement constant de son efficacité. Cela permet à un effort de pêche donné de rapporter toujours la même quantité de poisson au fil des ans et cela alors même que les « stocks » s’effondrent. L’efficacité croissante de la technique ayant rendu le pêcheur insensible au milieu, il rentre un soir au quai avec son volume habituel de prises, mais seulement pour découvrir le lendemain qu’il n’y a plus que de l’eau claire dans le fleuve. C’est cette négation de la sensibilité au milieu par la logique économique de la technique qui revient aujourd’hui nous hanter ; nous ne savons pas comment subordonner la capacité de défaire le monde (où nous nous sommes fait) au besoin que nous avons de lui (pour rester humains).         <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
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   <link rel="alternate" href="http://www.geo-anthropology.com/Pluralite-dans-la-nature-comment-la-multiplication-des-milieux-agrandit-le-monde-de-l-interieur_a156.html" />
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   <title>Le retard de la conscience écologique</title>
   <updated>2010-01-07T15:17:00+01:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/Le-retard-de-la-conscience-ecologique_a155.html</id>
   <category term="Thèmes spécifiques (ecologie, risque) / Specific  subjects (ecology, risk)" />
   <published>2010-01-07T15:01:00+01:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
On trouvera dans le texte à télécharger une version corrigée du livre publié par les Editions l'Harmattan sous le titre : "Pourquoi tardons-nous tant à devenir écologistes ? (Limites de la post-modernité et société écologique)". La version publiée ne correspond en effet pas aux améliorations proposées à l'éditeur, qui a laissé paraître -du fait d'une erreur technique compréhensible qu'il a reconnue- une version intermédiaire. Notre demande de réédition de la version correcte, acceptée au début, s'étant depuis perdue dans les sables, nous prenons sur nous de proposer le texte qui convient. Si l'éditeur parvient enfin à imprimer la version convenable, le texte téléchargé ne sera évidemment plus disponible.     <div>
      
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
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  <entry>
   <title>La nascita dell'iperborghesia</title>
   <updated>2010-01-05T15:23:00+01:00</updated>
   <id>http://www.geo-anthropology.com/La-nascita-dell-iperborghesia_a154.html</id>
   <category term="Origines et dynamiques des cultures / origins and dynamics of cultures" />
   <published>2010-01-05T15:20:00+01:00</published>
   <author><name>Denis Duclos</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
     <div>
      LA NASCITA DELL'IPERBORGHESIA       <br />
              <br />
       Quando si parla di capitalismo mondializzato si pensa in genere a un pianeta dominato da un pugno di miliardari. I quali però da soli non sarebbero in grado di tenere in mano le leve del potere. Di pari passo con la globalizzazione sta emergendo una nuova borghesia stipendiata, le cui ambizioni minacciano i ceti medi nazionali. Ma questa nuova classe potrà assicurare la sopravvivenza del sistema senza nutrirsi della cultura politica e civica delle borghesie tradizionali?       <br />
              <br />
       Secondo il filosofo Clément Rosset, la vita non ha altro senso che quello dell'allegria del reale che si contrappone al nulla. (1). Ma noi umani, mal sopportando la gioia spinoziana, ci affrettiamo a fabbricare un senso per tutti: come quello dell'alto e del basso. La storia come finzione sembra essere una lotta per inventare quest'altezza da cui sovrastare gli altri come se fossero in basso, obbligandoli a crederci quando sono restii.       <br />
              <br />
       La creazione dell'universo liberale non sfugge a questa formula, e consente all'autoproclamata élite di sorvolare l'oceano dei non graduati. Non si potrebbero comprendere le evoluzioni economiche senza considerare che esse partecipano allo stesso gioco delle potenze comparate. Oggi però la potenza non si misura più sui parametri dello stato nazione, bensì su quello delle multinazionali. Una nuova griglia ricostruisce la posta simbolica, politica e sociale in gioco, nascosta dietro l'astratto flusso del denaro. Emerge allora una nuova classe dirigente di estensione universale, che è venuto il momento di analizzare (2).       <br />
              <br />
       Il gioco infantile che consiste nel riconoscere al proprio fratello un oggetto del desiderio soltanto per poterglielo sottrarre condanna i dominanti a una solitudine assediata dall'odio. Per sopravvivere, l'élite deve dunque organizzarsi in classe. Nella circolazione dei valori, ogni tornata fa fallire schiere di proprietari di titoli, mentre si estende sempre più la fascia dei lavoratori impoveriti e dei disoccupati. Come ricorda Jean-Claude Milner in un libro graffiante (3), se non mantenesse il proprio peso numerico grazie a redditi salariali sottratti dalla lotta politica al meccanismo infernale del plusvalore, la borghesia scomparirebbe nel giro di pochi decenni. A maggior ragione con la globalizzazione: nel libero gioco del mercato planetario, il capitalismo farebbe prestissimo ad autofagocitarsi. Perciò deve remunerare una vasta classe dirigente mondiale, ben più numerosa del ristretto gruppo di poche migliaia di miliardari censiti dalla rivista Forbes. Se non lo facesse, e si accontentasse di una crescita dei propri beni dell'1% l'anno, in un mondo in cui alla crescita corrisponde l'impoverimento, prima della fine del prossimo secolo un pugno di famiglie straricche avrebbe il dominio assoluto delle sorti dell'umanità.       <br />
              <br />
       Il rovescio della potenza       <br />
              <br />
       Questa potenza avrà però il suo rovescio: quando il 90% delle persone dipenderanno dagli stessi, noti padroni, questi ultimi vivranno nella paura di una rivolta fatale. Da qui l'importanza vitale, per il capitalismo mondiale, della crescita di un'iperborghesia numericamente proporzionale alla sua nuova potenza, che entri in rapporti di civiltà con le altre componenti del "suo" mondo. Ma senza uno stato regolatore commisurato ad essa, senza criteri negoziati di formazione dell'élite mondiale, come produrre la borghesia in quanto classe? Come porla in relazione con i ceti medi? Essa può accrescere il proprio potere soltanto distaccandosi dagli altri, ignorando lo sguardo altrui (lo si può notare dall'impossibilità di far finanziare studi sulla borghesia mondiale). Poiché si considera "al disopra" del resto del mondo, chiameremo iperborghesia la classe dirigente che sta emergendo, distinta però dai megapatrimoni e dalle aristocrazie del denaro, già da tempo internazionali, di cui costituisce il prolungamento funzionale, l'esercito dei "collaboratori immediati". L'iperborghesia si avvicina all'overclass del politologo Michael Lind (4), ma la sua realtà è ben lontana dall'idea di "iperclasse" futurista e romantica ripresa da Jacques Attali (5).       <br />
              <br />
       L'iperborghesia coniuga alle posizioni di potenza alcuni segni di coesione culturale. Le prime le derivano dai posti che occupano all'interno dei gruppi finanziari, di consulenza o nelle industrie giuridiche; in altri termini, nelle sale di comando dei flussi monetari e delle decisioni d'autorità. Si può scendere fino al management strategico della produzione, ma dato che i grandi patrimoni (e le loro teste pensanti, i self made men miliardari) (6) hanno lasciato l'industria per la finanza, l'informatica, i media, la distribuzione, gli articoli di lusso o il turismo, l'iperclasse si è sviluppata allontanandosi dal mondo dell'ingegneria.       <br />
              <br />
       Più ancora della classe alta anglo-americana della quale ha raccolto l'eredità, l'iperborghesia mondiale è spartizione di posti chiave, di influenza e decisione rapida, come quelli che hanno consentito l'intervento chirurgico concertato sulle monete asiatiche, traendone oltre tutto profitto per gli investimenti occidentali nella zona di pericolo. La rovina, effettiva ma circoscritta, di centinaia di milioni di abitanti, indica a quale livello si pone l'attività decisionale dell'iperborghesia - politicamente efficace più che finanziaria. Per quanto riguarda lo stile di vita, inizialmente l'iperborghesia ha assunto a modello la classe danarosa americana e internazionale. Quest'ultima, di preferenza residente nelle metropoli, ha operato una prima fusione tra rendita e inquadramento gestionale, simboleggiata tra l'altro dalla notevole componente di azioni nei megastipendi dei suoi membri. Mentre la classe alta americana è prevalentemente protestante o ebrea più che cattolica, vicina all'episcopalismo piuttosto che metodista o battista, l'iperborghesia mondiale ammette le più diverse commistioni. Ma anche se proviene dall'Asia o dall'America latina, l'adesione all'individualismo puritano trova migliore accoglienza (come testimonia l'immenso successo del pentecostalismo).       <br />
              <br />
       Il modello americano resta un esempio per ogni iperborghesia. Vi si distingue nettamente il tipo "internazionale costiero", laureato in una delle più quotate università private degli Stati Uniti, dall'accento stretto, dedito ai vini francesi e ai formaggi d'importazione, che legge Harper's Magazine, segue MacNeil o Lehrer sulla Cbs (se ha ancora la tv), gioca a squash e passa ogni anno due mesi in Europa. Ben diverso il tipo "continentale locale", diplomato in qualche piccola università di stato, dalla pronuncia strascicata, che innaffia di birra i suoi pancakes al burro d'arachide, gioca a bowling, guarda la rete via cavo "Nashville" e trascorre brevi fine settimana a Disneyland o a Las Vegas.       <br />
              <br />
       Dovunque si siano costituite élites internazionali, sia che abbiano tratto origine da membri riconvertiti della nomenklatura, come in Russia (7), o da una tradizione di corporazioni che il partito comunista non ha mai distrutto, come in Cina, un'iperborghesia ha sempre avuto modo di configurare la propria genesi. E anche qui, come nelle Americhe, questi diversi germogli non nascono da attività imprenditoriali, ma da incarichi stipendiati. Come la borghesia nazionale che l'ha preceduta, l'iperborghesia lascia la maggior parte del rischio imprenditoriale alla piccola rendita dei pensionati, che preferisce gestire a partire da posizioni indipendenti dagli incerti del mercato; e lo fa tanto più efficacemente in quanto in molti casi questi incerti sono sotto il suo controllo.       <br />
              <br />
       Gli "iperclassisti" integrano i loro stipendi grazie alle commissioni, ma il loro status è garantito soprattutto nelle burocrazie private. Negli Stati Uniti, è il rango di chief executive officer ad assicurare una remunerazione cento volte superiore al salario operaio di base. L'iperborghesia è dunque, non diversamente dalla vecchia classe dei dirigenti remunerati ma a un grado assai superiore, un'organizzazione politica del reddito permanente; e lo stabilizza anche più efficacemente grazie all'intermediazione delle corporazioni professionali, che funzionano come agenzie di collocamento e leve di potere dirette (un esempio è la famosa American Bar Association). L'iperborghesia non si giustappone alle borghesie nazionali o regionali, le sostituisce.       <br />
              <br />
       La strategia del cuculo       <br />
              <br />
       Jean Claude Milner sostiene l'ipotesi che il capitalismo possa ormai fare a meno della borghesia, e che gli "ipersalari" in tempo o denaro (messi in conto al capitale per intrattenere un vasto ceto medio) tenderanno a ridursi, per destinare ricchezze sempre maggiori al plusvalore. In parte ha ragione, purché non si ometta di vedere che il bisogno di borghesia, politico e simbolico, del capitalismo, non si smentisce con il passaggio al livello mondiale. La riduzione drastica dei megastipendi è reale, ma riguarda solo le frazioni della borghesia un tempo legate al mecenatismo di stato o alle industrie con basi nazionali, la cui importanza strategica è diminuita. Ma perché l'iperborghesia soppianta le vecchie borghesie stabilizzate, anziché accontentarsi di aggiungersi a esse a un livello superiore? Per tre ragioni interconnesse. In primo luogo la borghesia, che i capitalisti hanno istituito per motivi politici, dipende dalla loro logica. Non si può dire: "Costituiamo i capitani d'industria in classe dirigente" e affermare nello stesso tempo che "i padroni sono gli agenti dei proprietari di azioni". Se si opta per la seconda formula, è normale che un dirigente assunto per suddividere un'impresa in dieci pezzi, di cui sei da buttare, sia cento volte meglio pagato del classico presidente-direttore generale, troppo legato a una paternalistica logica industriale di lungo termine. Se la politica del capitale concede la preminenza a chi lo fa circolare più rapidamente rispetto a chi produce valore, la scala delle graduatorie si sposta dalla borghesia produttiva a una borghesia degli investimenti finanziari. Non si può sostenere al tempo stesso che "la massima qualificazione è determinata dai diplomi" e che "ciò che conta veramente è la capacità di far funzionare il teatro mediatico accattivandosi le masse". Se si opta per il secondo messaggio, diventa normale che il presentatore televisivo sia pagato molto più di un docente universitario che egli fa apparire o scomparire dal teleschermo ogni volta che serve. La seconda ragione è economica. Quando la circolazione prevale sulla produzione e la crescita netta diminuisce, ogni surriscaldamento si paga con un tracollo. La nuova iperborghesia non si stabilisce su un'eccedenza durevole creata dall'economia di scala (la centralizzazione mondiale), bensì sulla spartizione di una torta il cui volume non è cresciuto di molto, e si impossessa di redditi già attribuiti ad altre frazioni della borghesia. L'ultima ragione è organizzativa: dovunque viene ad assumere il comando centrale, l'iperborghesia occupa le funzioni di chi l'ha preceduta, ma su scala mondiale (dove fino a quel momento dominava un'oligarchia capitalista senza poteri politici diretti). Ora, come sanno bene i militari, le dimensioni dello stato maggiore sono indipendenti dal numero dei soldati: non si può essere più di qualche migliaio per decidere dei movimenti di un esercito, sia esso di 100.000 uomini o di dieci milioni. Quanto alle funzioni subalterne, continuano ad esistere solo laddove non si dispone di comandi modernissimi, in grado di sottoporre la crescente molteplicità dei teatri operativi a un vertice bene informato, capace di dare simultaneamente miriadi di ordini. E poiché questi sistemi modernissimi abbondano (informatizzazione, collegamenti in rete, management razionale ecc.) non c'è bisogno che lo stato maggiore di un'economia mondiale semplificata disponga di più personale dei vecchi centri locali.       <br />
              <br />
       Non solo la vecchia borghesia dirigente non riavrà il suo ruolo, ma anche supponendo che mantenga le cariche attuali, sebbene troppo dispendiose secondo la nuova griglia di valori, conserverà soltanto l'ombra della sua passata potenza. Giganteschi conglomerati di attività varie possono oramai essere diretti da un piccolo numero di capi, e tutti i vecchi gruppi decisionali, anche se cooptati a livelli più elevati, sono svuotati della loro funzione dirigente per divenire centri intermedi incaricati di applicare una politica decisa sempre più in alto. Questo declassamento si applica sia ai quadri esistenti che ai giovani diplomati. Ad esempio, un giovane ingegnere formatosi nelle migliori università francesi ed estere ci racconta le sue vicissitudini alla Rhône-Poulenc, dopo la fusione del gruppo con il gigante americano Rorer: "I quadri americani sono sbarcati l'indomani della fusione. All'inizio non erano troppo visibili. Ora però è chiaro: vogliono disporre dei posti strategici, anche ai livelli intermedi. Quanto a me, non ho certo più le stesse prospettive di carriera di qualche anno fa".       <br />
              <br />
       Sarebbe ingenuo credere che la sostituzione di élites tecno-burocratiche nazionali o federali con un'élite della rete mondiale riguardi soltanto le società estroverse (Stati Uniti) o caotiche (ex paesi comunisti). Lo stesso processo riguarda anche l'Europa, dove peraltro l'iperborghesia punta alla destituzione preventiva della borghesia funzionale di un futuro stato comunitario. Dovunque ci si può aspettare lo stesso risultato: riduzione delle remunerazioni e delle responsabilità delle categorie del vecchio inquadramento, che vedono le loro responsabilità mortificate e destabilizzate. La loro lealtà è minata, tanto che divengono vulnerabili alla corruzione. L'iperborghesia "nidifica" presso le borghesie nazionali, ma si affretta ad abbandonarle appena può.       <br />
              <br />
       Il gioco economico, senza più altre barriere che i filtri predisposti dalle direzioni delle imprese, utilizza più o meno selettivamente varie forme di socializzazione nazionale. Attraverso queste "branchie" si costituisce un villaggio multiculturale elitario pressoché invisibile, tanto le sue reti coloniali si fondono nello scenario ambientale. Sorgono così all'interno del tessuto tradizionale mille lussuose enclave, in realtà sempre più distaccate dalle sorti dei ceti medi.       <br />
              <br />
       Una cultura predatoria       <br />
              <br />
       In apparenza, i "gentili nuovi venuti nel quartiere" sono meno razzisti, più democratici, più aperti e informali delle vecchie élites impettite e spocchiose, arroccate a Cambridge o nel XVI arrondissement, che viaggiavano se mai esclusivamente di club in club e si sposavano solo tra pari grado, con tanto di attestati genealogici. Ma basta una crisi di finanziamento del ceto medio ordinario per rendersi conto che c'è stato un giro di boa. Poiché la differenza è protetta senza badare a spese, capita a volte che la società insorga: come quando la corte d'appello della California ha stabilito che le barriere erette attorno al comune di Whitley Heights (Los Angeles) costituivano un "ritorno illegale ai tempi feudali" (sic).       <br />
              <br />
       Certo, una parte dell'antica borghesia dirigente sarà cooptata da quella nuova. Il falso nuovo ricco, in realtà rampollo di una buona famiglia rovinata, rimane un personaggio classico delle succes stories. Ma l'adattamento richiesto per entrare a far parte dell'iperborghesia esclude una riconversione maggioritaria delle élites classiche nella nuova élite: il cambiamento di "capitale culturale" è troppo costoso. La capacità acquisita dalle borghesie nazionali di negoziare i loro rapporti con la società non serve più, in un sistema di valori imperniato sul saccheggio veloce.       <br />
              <br />
       Certo, sono state ordite alleanze tra patrimoni vecchi e nuovi. Le élites minacciate si sono affrettate a completare con soggiorni a Harvard gli studi politecnici dei loro cari rampolli. Ma stavolta la concorrenza è dura, e si richiede ben altro che una vernice culturale in più. Non basta imparare le tecniche di gestione o il diritto americano. Si tratta di voltare prestissimo le spalle a Goethe, a Molière o al Nô per i rudimenti di una cultura improvvisamente mondializzata.       <br />
              <br />
       Il ceto medio nella morsa       <br />
              <br />
       Anche in questo caso, nessun segnale di appartenenza, per quanto disperato, può garantire la cooptazione nella nuova classe; e l'agitazione browniana dei quadri delle imprese pubbliche, o dei "noccioli duri" che preparano a proprio vantaggio la liquidazione dei vecchi dinosauri, è praticamente vana. Una volta ristrutturata l'impresa per presentarla, pronta da maritare, agli investitori mondializzati, saranno i primi a cadere vittime dei cambiamenti. E quanto più avranno dato prova di preventivo zelo collaborazionista, tanto più resteranno delusi. I nuovi dirigenti non valutano i loro subordinati dal grado di adesione al dogma liberista né dal loro cattivo inglese internazionale, e neppure dalla docilità durante gli stages multinazionali dove si apprende la governance e l'implacabilità nel licenziare i più deboli; li giudicano in base alla loro cultura profonda, radicata fin dalla più giovane età. Ora, a differenza dai grandi capitalisti le cui nuove conquiste puntavano alla durata e alla trasmissione (i Rotschild, gli Albrecht, i Mulliez, i Livanos, gli Hass, i Walton, i Cargill, gli Agnelli, i Tsai Wan-Lin ecc.) l'iperborghese ha difficoltà a "patrimonializzare" guadagni a volte strabilianti, ma speculativi. Ancorché a capo degli eserciti, non è mai completamente accettato nell'inner circle. Ha ottenuto la stabilizzazione dei suoi redditi ma non ancora la perennità sociale. Così ad esempio i dirigenti di Calpers, il famoso istituto di fondi pensione dei funzionari di California, ben più potenti dei banchieri d'affari, non possiedono patrimoni personali o familiari.       <br />
              <br />
       La riconversione delle élites comporta tra l'altro una vera e propria deflazione culturale, commisurata alla semplificazione dei valori del gioco del denaro, esonerato da ogni obbligo verso la società civile. La nuova iperborghesia svaluta innanzitutto la cultura civica. Come osserva Michael Lind, una nuova scuola di storici tende a cancellare le storie nazionali, relativizzate a un punto tale da essere totalmente surclassate dalla religione o dall'economia. Alle affermazioni del filosofo inglese Michael Oakeshott (8), per il quale non esiste una "storia della Francia", Lind replica non senza umorismo che "una cosa chiamata Francia ha lasciato tracce più durevoli di una cosa chiamata Michael Oakeshott". Certo. Ma la revisione della storia per bandire da essa la nazione come "soggetto storico pertinente" è rivelatrice di un movimento di fondo.       <br />
              <br />
       Precisamente, questa posizione revisionista non propone nulla in sostituzione della funzione simbolica civilizzante del dibattito nazionale. Nel corso di un'inchiesta, Richard J. Barnet e John Cavanagh, hanno intervistato alcuni dirigenti di gruppi multinazionali che hanno dato prova di ignorare "le conseguenze sociali e politiche delle scelte produttive dei rispettivi gruppi e delle loro iniziative (...) Le responsabilità che sono disposti a riconoscere di avere sono globali, ma risentono al tempo stesso di uno spirito campanilistico". Gli autori dell'inchiesta ne hanno tratto la conclusione che "le idee sulle modalità di una transizione verso un ordine post-nazionale, unica alternativa al disordine anarchico e alla disgregazione delle nazioni, hanno scarse probabilità di vedere la luce nelle sale di riunione delle direzioni dei gruppi" (9). Inoltre, l'iperborghesia è anticulturale. E perché? Se il valore supremo è l'azione attraverso capitali capaci di trasformare la ricchezza di interi continenti, l'iperclasse funzionale ricusa ciò che potrebbe frenare il cambiamento del valore attribuito ai loro oggetti dagli umani. È iconoclasta, poiché la finalità del denaro è l'evaporazione borsistica degli oggetti, manifestazione ultima della capacità di provocare l'altrui rovina.       <br />
              <br />
       Individualmente, l'eroe del gioco d'azzardo finanziario deve manifestare un'intelligenza fuori dal comune, col retroterra di un'elevata cultura (George Soros, Vincent Bolloré ecc.). Ma come collettivo, l'iperborghesia si trincera nel proprio odio verso gli "intellettuali altezzosi" (che la costringono a riflettere sulla sua distruttività, mentre ciò che vuole è solo la fiammata) e nel suo rifiuto delle "spese eccessive" dell'Unesco o della Commissione europea (che la obbligano alla socializzazione, mentre vuole soltanto isolarsi). Coltiva invece un'attrazione smodata per le forme ostentate dell'unico valore del dominio: avere tutto più grande del vicino, più visibile, meglio protetto, infinitamente più costoso ecc.. La finta villa romana, la rosa di piscine giganti, gli sconfinati prati all'inglese, la sinfonia dei veicoli multicolori non sono appannaggio di un Citizen Kane degli anni '30; sono invece il segnale di un'iperborghesia che prolifera e si riconosce come tale da un capo all'altro del mondo. E contemporaneamente al nauseante cattivo gusto degli accumulatori si è imposto il furore ludico con cui si aboliscono le preziose conquiste dell'otium, questa libertà politica e colta di ogni classe dirigente civilizzata (10).       <br />
              <br />
       Il ceto medio, socializzato dall'università, si ritrova incastrato nella morsa tra due inculture che si affermano come una stessa "nuova cultura mondiale". Alle classi medio-basse si chiede di scegliere i loro valori (berretti, magliette, scarpe, nomi dei personaggi dei serial) tra quelli dei "vincitori del mondo", per meglio irridere alle rispettive élites locali; e queste subiscono per di più lo spettacolo umiliante dei potenti e opulenti che inseguono ideali vuoti di qualsiasi esperienza che non sia la circolante ostentazione.       <br />
              <br />
       I maxischermi di Bill Gates       <br />
              <br />
       La vecchia borghesia colta, che cerca riparo associandosi al ceto medio generato grazie a delicati meccanismi statali, è ormai ridotta a resistere alle riforme, invariabilmente distruttive, delle varie sinistre e destre, accanite nello strattonare cultura, ricerca e università nell'intento di spostarne la sostanza verso l'iperborghesia, giovane cuculo del quale si dovrebbe soddisfare l'insaziabile appetito.       <br />
              <br />
       Il rifiuto di trasferire le strutture culturali e civiche verso orizzonti improbabili non è soltanto resistenza del passato, bensì espressione di un'esperienza: solo un sistema di riferimenti culturali può impedire ai padroni che il potere ha reso dementi di abbandonarsi al saccheggio, a dimostrazione della loro onnipotenza. E questo sistema - che ordina i processi innovativi, addolcisce le scelte di consumo e le socializza, determina forme di risparmio meno irrazionali del puro e semplice gioco (investimenti in oggetti d'arte o mecenatismo, ad esempio) - può provenire soltanto da una "repubblica delle opinioni", che per definizione sfugge al mercato. Tra l'estinzione dei valori (un esempio: le grandi opere proiettate su maxischermi nella vasta casa di Bill Gates a Seattle, con il risultato di abolirle nell'anonimato digitale) e una forma civilizzata, c'è posto per un commento discusso e quindi raccolto dall'istituzione universitaria. Ora, quest'ultima esiste esclusivamente in relazione al desiderio di cultura delle popolazioni, non a cambiamenti di valori imposti dai padroni della forma denaro.       <br />
              <br />
       "Mondialisti" contro "localisti"       <br />
              <br />
       Nell'attesa di un riconoscimento di istituzioni culturali mondiali, esiste dunque un deficit di civiltà della nuova classe; la sua "ipercrassa" incultura nelle questioni civili che vanno al di là dei rapporti di forza le consente di rimanere mostruosamente inconsapevole delle proprie pulsioni di dominio, selvaggiamente coltivata a rischio di ogni futuro accettabile.       <br />
              <br />
       Tutto è dunque selvaggio nel paese dell'iperclasse? La nuova superborghesia si pretende umanista, universalista e multirazziale. Ostenta buoni sentimenti e un'estrema generosità verso l'esotismo minacciato, dagli yanomani ai pigmei. Ha la pretesa di aver superato la questione etnica. Il tema del multiculturalsmo integrale (che riconcilia indiani, ispanici, asiatici e neri chiedendo scusa per lo schiavismo e il genocidio) si ritrova promosso allo stato di ideologia ufficiale, trasfigurato a un livello sovranazionale, contrapposto a stati nazione denigrati per i loro valori retrogradi se non razzisti.       <br />
              <br />
       Ma questo pluralismo si limita ad autorizzare qualche matrimonio misto molto pubblicizzato, o a organizzare un superficiale incrociarsi di incontri ben ordinati (club, feste aziendali ecc.), mentre al centro delle reti della superborghesia si trovano comunque i bianchi. I quali traggono maggiori benefici dei membri neri o ispanici del ceto medio dalla buona coscienza di un multiculturalismo che non li costringe a modificare le loro pratiche di discreta apartheid. L'endogamia persistente delle élites bianche che controllano buona parte della ricchezza ha radici nella pratica ancestrale di un nomadismo che sovrasta le società locali, e le differenzia dalle élites sudamericane, più aperte e più inserite.       <br />
              <br />
       Endogamia e innalzamento allo status di "classe federale", e poi internazionale, hanno sempre giocato insieme in questa tradizione, che ha permesso alla superclasse di non scomparire, e di occupare lo spazio dell'ex impero britannico circumplanetario, di cui ha ereditato una bivalenza: "pensare liberale" come condizione per "vivere a destra".       <br />
              <br />
       Dal multiculturalismo ecumenico si passa al sostegno ambiguo dei particolarismi. Non che l'iperborghesia sia settaria, ma "nativismi" e fondamentalismi le consentono di suffragare il suo rifiuto delle integrazioni nazionali che implicano una regolazione civica dei suoi diritti a investire. Anche qui, bivalenza di fatto: si aborriscono i Christian Reconstructionists (destra religiosa americana) o il Fronte nazionale di Le Pen, ma i successi delle loro rivendicazioni di scuole etniche e confessionali aiutano la superclasse a sciogliere le lealtà civiche trasversali degli stati che la contrastano. La divisione elettorale degli Stati Uniti tra battisti, episcopalisti e cattolici, la riaffermazione delle contrapposizioni culturali tra il sud e il nord della Germania, i regionalismi trionfanti in Spagna e in Italia non possono che rallegrare l'iperborghesia per il danno che questi fenomeni recano all'unità statale, nazionale o federale.       <br />
              <br />
       Peraltro, la sua indulgenza nei riguardi delle mentalità settarie rinvia a una delle fonti del suo proprio funzionamento: grazie a Max Weber, sappiamo che le Chiese al limite della setta consentono di plasmare eccellenti profili di venditori, eticamente affidabili, moralmente controllabili, lavoratori accaniti. Michael Lind ha dunque ragione quando afferma che una rovinosa alleanza tra multiculturalisti e "autoctonisti" divide in frammenti subculturali ciò che rimane delle identità comuni.       <br />
              <br />
       Il multiculturalismo mondialista dell'iperborghesia nasconde inoltre una forma di disprezzo di nuovo genere su cui si appoggia per darsi slancio: quello dei "mondialisti" verso i "localisti", soprattutto abitanti dei Sud; ai quali si avrebbe quindi il diritto di sottrarre siti paradisiaci di valore globale. A questo titolo, l'acquisto di terreni in Amazzonia da parte di associazioni di ecologisti nordamericani ha molto in comune con la privatizzazione di un lago argentino da parte dei divi "democratici" di Hollywood, o con la chiusura di immense zone forestali in Castiglia, nella Sologne o nel Tarn, a beneficio di associazioni di caccia o di pesca che organizzano le attività ricreative di simpatici pensionati.       <br />
              <br />
       Buoni sentimenti o democrazia?       <br />
              <br />
       Infine, come specchio di se stessa, l'iperborghesia secerne una nuova sottoclasse, anch'essa tagliata fuori dalle sicurezze sociali, ma questa volta "verso il basso", che procede dovunque da una manodopera migrante più che immigrata, e viene in parte ingaggiata al servizio privato dell'iperborghesia. Così, anche quando la percentuale di immigrati clandestini è bassa in proporzione alla popolazione di un paese come gli Stati Uniti, l'economia che essi vengono a sostenere è soprattutto domestica e clientelare. Nell'iperborghesia, fa parte del bon ton avere in casa famiglie di filippini, mentre i rapporti di prossimità (necessariamente più negoziati, e dunque più egualitari) ispirano ancora le borghesie classiche. L'iperborghesia è affascinata dal globale, che aggiunge al mondialismo classico dei suoi predecessori un mezzo istantaneo per controllare l'insieme degli scambi umani. Ma nel tessere questi nuovi rapporti simbolici, agli alti come ai bassi livelli, essa si mostra incapace di vedere che il qui ed ora, il corporeo, il vicinato, sono reali quanto il virtuale on line. E non percepisce l'indifferenza del reale nei confronti delle inquietudini del potere, catturata com'è dalla passione del "senso" (averne o non averne, essere al centro o alla periferia, essere innalzato o abbassato, ecc.).       <br />
              <br />
       Non si può dunque chiedere all'iperborghesia di ammettere il lato positivo delle vecchie strutture protettrici delle società che essa si accanisce a smantellare. Tuttavia, non può sbarazzarsi della cultura che costruisce uno stile di consumi legittimo; e neppure può trascurare la cultura politica, l'unica in grado di permetterle di sopravvivere al caos dal quale trae godimento. Tra due obiettivi complementari e contraddittori - trascrivere il dominio sociale in fenomeno mondiale e sussistere come nuova élite - l'iperborghesia dovrà costruire un compromesso, o perire nei rigurgiti di conflitti armati incontrollabili.       <br />
              <br />
       I problemi politici dell'iperborghesia possono essere ricondotti a uno solo: colmare il vuoto di istituzioni che potrebbero tenere a freno, con il suo accordo, le sue proprie tendenze suicide. In questo senso, l'universalismo democratico è una prospettiva che passa per la costruzione di istanze mondiali a partire dalle attuali fondazioni internazionali. Una forma efficace di resistenza delle borghesie civilizzate e dei ceti medi colti potrebbe consistere nell'esigere che si sospendano le operazioni di mortificazione delle strutture culturali (indipendenza economica, solidarietà sociale, ricerca, istruzione), come premessa alla formazione di strutture paneuropee o mondiali fondate sul rispetto della diversità delle lingue, delle società e delle culture. Intorno a un obiettivo come questo, l'iperborghesia può negoziare il suo posto futuro con le altre componenti del mondo che contribuisce a unificare. Per il meglio o per il peggio.       <br />
              <br />
       (1) Clément Rosset, Le réel et son double, Minuit, Parigi, 1976.       <br />
              <br />
       (2) Ringrazio il prof. Gilles Gagné, dell'università di Laval nel Québec, e Hélène Y. Meynaud, per le conversazioni senza le quali questo articolo non sarebbe stato scritto. Si leggano inoltre gli appassionanti lavori di Michel e Monique Pinçon sulla grande borghesia francese, e quelli di Michel Bauer sui circoli dirigenti. Le basi teoriche della nostra posizione sono stabilite con riferimento a due autori citati nel seguito: Michael Lind e Jean-Claude Milner.       <br />
              <br />
       (3) Jean-Claude Milner, Le salaire de l'idéal, Seuil, Parigi, 1998.       <br />
              <br />
       (4) Michael Lind, The Next American Nation, the New Nationalism and the Fourth American Revolution, Free Press Paperbacks, Simon and Schuster, New York, 1995.       <br />
              <br />
       (5) Jacques Attali, Dictionnaire du XXIe Siècle, Fayard, Parigi, 1998.       <br />
              <br />
       (6) Le Nouvel Economiste, 21 agosto 1997.       <br />
              <br />
       (7) Gilles Martinet, "Marx et les bourgeoisies imprévues", Le Monde, 15 maggio 1998.       <br />
              <br />
       (8) Michael Oakeshott, On History and Other Essays, Oxford University Press, Oxford, 1983.       <br />
              <br />
       (9) Richard Barnet e John Cavanagh, Global Dreams, Imperial Corporations and the New World Order, Simon and Schuster, New York, 1994, pp. 18- 21.       <br />
              <br />
       (10) Per una teoria dell'otium, necessaria al di là della contrapposizione lavoro-tempo libero, leggere Jean- Claude Milner, op. cit
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position: relative;">Sociologue/anthropologue, Denis Duclos est directeur de recherche au CNRS, (Commission de Science Politique); Ses recherches portent sur les risques majeurs,  les peurs sociétales, la géo-anthropologie de la société-monde, l'anthropologie pluraliste</div>
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