Cher Henry-Paul, votre objection semble imparable et désastreuse pour mon hypothèse. J'essaierai cependant de la défendre aussi simplement que possible. La religion musulmane est postérieure de plusieurs siècles au christianisme. Elle a donc donc dû faire la place à son propre message par rapport au christianisme principalement, et secondairement par rapport à la 'première' version du monothéisme. Le message musulman est plutôt un 'retour' à une sorte de pureté du monothéisme, à quelque chose qui aurait été perdu ou trahi par les les deux autres religions du livre. Ce retour implique une sorte de restauration du rôle de Dieu comme juge, comme arbitre suprême, rôle qui aurait été diminué par l'alliance mosaïque, et carrément supprimé dans la variante chrétienne de l'humanisation de Dieu. En conséquence, nul besoin de haïr les Juifs comme tenant lieu de leur propre 'crime' symbolique envers Dieu, puisqu'au contraire les musulmans ont le sentiment profond de restaurer le respect dû au juge suprême. S'il peut exister une inimitié, voire 'des' haines, elles peuvent être justifiées par des situations empiriques ou par le thème d'une infidélité 'relative', et plus précisément par le reproche de laisser trop de place à l'interprétation humaine des lois divines. Reproche, de toute manière plus 'doux' que celui d'avoir simplement aboli la transcendance en laissant mourir Dieu lui-même (ou son fils de nature également divine). J'essaie seulement de dire qu'il n'y a pas là de cause théologique à un mécanisme de refoulement de type 'ce n'est pas nous c'est les autres qui avons tué Dieu'. En revanche, il peut exister, depuis notamment la situation créée par l'empire britannique après guerre, une cause constante de haine entre des peuples très proches. Et dans la mesure où la politique internationale a été dictée -de fait- par l'Occident chrétien depuis le XIXe siècle, la haine contre les Israéliens peut venir représenter une haine plus générale contre cet occident dominateur. On n'est donc pas dans le cas d'une haine 'directe', contre une religion parente à laquelle on impute sa propre culpabilité, mais dans une haine 'déplacée', indirecte, visant au pire la 'trahison des juifs' comme alliés des Occidentaux. Admettons que la haine soit adressée à l'Occident à travers les juifs supposés eux-mêmes être identifiables exactement aux Israéliens, quel est le contenu de cette haine ?
Je ne crois pas qu'elle ait un contenu théologique consistant , sauf à retrouver dans l'Occident moderne, laïque,voire athée, la conséquence ultime d'un abandon de l'arbitrage divin dans le fonctionnement mécanique que permet la technoscience. Or ce fonctionnement mécanique est éminemment criticable de toute une série de points de vue, et pas seulement du point de vue du monothéisme. De sorte que la haine islamiste envers l'occident peut paraître pour certains occidentaux révoltés, motiver un combat très proche du leur. Et c'est là que les choses se compliquent, avec un risque de relance d'un vieux cercle vicieux : si l'on considère la haine de soi occidentale à partir d'une nostalgie de l'ancien arbitrage humain et divin, on peut facilement retomber dans le piège d'envisager un bouc émissaire comme responsable : et alors, très vite, l'ancienne figure du juif 'déicide' fait retour, comme redoublée cette fois de la haine islamiste envers l'israélien-complice de l'Occident. C'est ce redoublement de deux personnages imaginaires sur la même figure du juif qui donne alors l'impression d'une haine islamique plus grande, Mais en réalité, c'est plutôt une sorte d'appui tactique, de recoupement par le hasard de l'histoire qui donne cette impression. C'est aussi ce retour détourné qui peut donner l'impression d'une alliance entre islamisme et gauches radicales occidentales critiquant le système capitaliste comme leur système. Mais, de même que les marxistes 'pro-chinois' se trompaient quand ils pensaient voir dans la Chine maoiste le 'vrai communisme' (alors qu'il s'agissait d'une mouture historiquement située d'un 'nationalisme chinois' de très haute antiquité), de même les 'gauchistes' occidentaux actuels se trompent-ils lorsqu'ils croient voir une convergence réelle entre la haine islamiste et leur propre haine envers 'leur' occident. La haine intérieure à l'Occident (comme concept culturel et historique) crée certainement une hésitation, une oscillation entre une nostalgie des modes d'arbitrage anciens et une course en avant vers plus de technoscience appliquée à la gestion des populations. Mais elle n'est certainement pas dirigée vers la restauration d'un régime théocratique. Et comme elle ne l'est pas (ce qui en un sens, est évidemment plutôt positif de mon point de vue), elle reste fragile à la tentation de se trouver des boucs émissaires. On le voit notamment à la vulnérabilité de ces 'gauches' devant toutes sortes de 'conspirations' possibles. Cette 'conspirationnite' me semble être un danger véritable de désorientation profonde des mouvances contestatrices actuelles. La capacité de s'y perdre dans une haine sans rivages me semble, à tout prendre, pire potentiellement que celle qui est délimitée par la volonté d'autodétermination des peuples musulmans, combien même les excès ouverts par celle-ci ont pu atteindre la monstruosité.