Tome II : L'épreuve des îles




par Denis Duclos

A mes honorables confrères sociologues, et à leur admirable esprit de sérieux.

A Mézières et Christin, pour l’humanité de leurs foules extra-terrestres.




Les personnages de ce livre sont fictifs, et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est que pure coïncidence.



Préambule au
Journal d'Augustin Coriac


En cette douce soirée du 1er Chronian du mois de Bellinocte, an sept-cent-quarante de l'ère de l'Equilibre (Samedi 5 Août 1882), je prends la plume pour tenir mémoire de mon périple aux îles de Guama. L'intention ne m'en a pas manqué jusqu'ici, mais seulement l’occasion.
J'ai du mal à concevoir que ce n'est pas un siècle, ni même une année, mais à peine cinquante jours qui me séparent du matin féérique où nous avons débarqué, Jean Latoile et moi, sur la plage de La Majeure, l'île sauvage de l'archipel. Tant d'événements se sont précipités après notre départ de Guyane, portés sur des courants épouvantables par le Doryô, la pirogue de nos guides Soroakl !
Depuis une semaine, nous avons enfin rejoint la civilisation. Entendons-nous : point celle de notre monde, mais la fourmillante île-capitale de Clotone. Nous résidons à l'hôtel de la famille Fitrion, des négociants en glône -boisson fermentée au goût paradisiaque-, qui nous reçoivent généreusement et nous imposent un agréable farniente. Nous, c’est-à-dire Phial d’Atoy de Parinofle, le valeureux ami que j’ai rencontré à Michemin (une bourgade de La Majeure), ainsi que Pimlic, son fidèle jardinier et valet d’armes, mon vieux compagnon Jean Latoile, et moi-même, Augustin Coriac .

Je ne vois guère Phial en ce moment. Il s’est embarqué dans une trépidante affaire politique avec son ami Jansène Fitrion, le maître de maison. Comme Jean passe son temps à jouer au Boc -un genre d’échecs- avec Mategloire, la très jeune fille de nos hôtes d’un âge respectable, je suis forcé à l’oisiveté. Pour la combattre, je suis descendu au quartier des papetiers à Poularoy, y acheter ce gros cahier, des plumes de sophore, de l’encre et du buvard.
J'occupe une chambre sous des toits de cérame bleu, à la charpente odoriférante. Elle s'ouvre de plain-pied sur une terrasse couverte, qui recueille la fraîcheur des fontaines du péristyle, situé en contrebas. La paix émane de ce décor intime. Elle tempère les bruits de la ville et m'engage à l'écriture.

Avant de prendre le train des événements, il est utile de rappeler, pour l'information d'un lecteur éventuel, l’identité de l’auteur, ainsi que les faits marquants de l'aventure qui l’a conduit ici.
Il est difficile de se décrire et je m’en tiendrai à quelques traits. J’ai vingt-huit ans, le cheveu bouclé rebelle, tirant sur le cuivre. De taille moyenne, je suis plutôt mince, mais j’ai confiance dans ma musculature, entretenue par les exercices qu’exige le vagabondage. Mon visage est anguleux, mes yeux sont grands et de couleur bleu-gris. Mon nez tient plutôt du bec d’aigle que de l’appendice humain. On s’en daubait pendant mon adolescence, sans que je répliquasse pour autant à la manière de Cyrano, préférant la patience des froides vengeances.
Mais le pauvre organe attire les coups. J’ai dû plus d’une fois le redresser après de mémorables batailles, dont il garde de l'irrégularité dans l’épaisseur. Au dire des demoiselles, ma bouche est d’un dessin plaisant, surtout lorsqu’elle manie l’éloge fleurie (chose rare, car je lui préfère la mordante ironie). Ma mâchoire m’a toujours posé problème : large et carrée vue de profil, elle est triangulaire vue de face, mystère de l’anatomie que je n’ai jamais pu percer à ce jour.
Il m’arrive de fumer et de boire, mais je n’en fais pas une habitude. Mes préférences vont au rhum et à la pipe de choulcave, bien que je ne dédaigne ni le tabac ni la noix de cola, ni même le thé de chiroine, bu très noir. Toutefois, je ne permets pas à des ingrédients naturels ou alchimiques d’influer sur mon humeur, que je voudrais inaltérable selon l’idéal des Anciens. Hélas, je dois bien reconnaître —l’opinion de mon bon Jean Latoile n’est pas à négliger sur ce point— qu’il m’arrive de m’emporter, et de manier la gifle ou le bâton avec quelque excès. Je ne confonds pas ces accès coupables avec la nécessaire colère dans les combats contre des adversaires de rencontre, trompés par ma candeur apparente (et trop souvent réelle).
Puisqu’il faut être honnête et parler de ses défauts, j’encours parfois le reproche d’une certaine suffisance. J’aime en effet les jeux d’esprit. J’y apporte le concours d’une culture que je voudrais encyclopédique, et un amour de la logique qui souvent agace. Il m’est arrivé de me faire remettre à ma place, ce dont, au fond, je m’accommode, tant qu’on ne me demande pas de renoncer au commentaire et à sa parure indispensable : la plaisanterie .
Je n’ai guère de talent pour l’élégance. Un jeu de deux bonnes chemises de toile, secondées d’autant de pantalons de mer, suffisent aux climats de la région. Dans la tempête, mon vieux manteau de cuir à volants, bien ceinturé, coupe le vent, et par grand froid, un chandail de laine verte, judicieusement équipé d’un col étirable en cagoule (invention d’une tricoteuse aux mains de fée) m’a permis de survivre au passage des cordillères glacées. Bien que j’en conserve une paire soigneusement cirée, j’évite de porter des bottes, pour leur préférer des sandales chiapaneca : leurs épaisses semelles élastiques et aux jeux de lanières montant autour des mollets, s’adaptent à toutes les situations. Mon grand sac cylindrique en peau de phoque est un compagnon fidèle, et j’en oublie le poids additionnel qu’il m’impose à tout moment... quand je ne suis pas assis dessus.
La seule chose nouvelle qui s’y trouve depuis mon arrivée à Guama est un petit livre emprunté dans la bibliothèque du château de Phial —à l’insu de son propriétaire, pour ne pas sembler ridicule à ses yeux. Bien entendu, je le lui rendrai après consultation. Je parlerai plus loin de cet ouvrage dont l’auteur est l’oncle de Phial, le sage et savant Karool Jion de May. Cet homme, disparu depuis quelques décennies, partageait, semble-t-il, certaines de mes passions les plus secrètes. J’aurais aimé le rencontrer, mais le temps, hélas, sépare les générations par des fossés infranchissables.

Selon la version officielle entérinée par l'Église, je naquis le 23 Octobre 1854, à Malicot, non loin de Montepelle, de Benjamin Coriac (1819-1857), un modeste nobliau gascon dont la famille avait émigré avant la révolution française dans la région, et y tenait un domaine vinicole. Je connus peu ma mère, Marie Coriac, née Pialet de Montcalm, qui mourut en couches à la naissance de mon frère Tryphème, alors que j’étais dans ma deuxième année. Je ne conserve guère plus de souvenirs de mon père, que le chagrin et l'épuisement poussèrent à rejoindre bientôt son épouse .
Je fus élevé en Guadeloupe par mon oncle François Coriac et sa femme, Anaïs, une magnifique mulâtre. François était dit le frère jumeau de mon père, bien qu’il y ait selon moi un doute sérieux sur cette gémellité; de toutes façons, ils n’étaient pas nés du même oeuf, car ils se ressemblaient aussi peu que l’eau et le feu. J’appris par la suite qu’il avait longtemps courtisé la femme qui devait devenir ma mère.
François gouvernait une propriété de canne et une distillerie prospères, situées au lieu dit La Clerberie, non loin de la plage des Trois Tortues, à l’Ouest de Marie-Galante. C’est là que j’ai vécu les plus belles années de ma tendre jeunesse, loin des convulsions métropolitaines. J’ai toujours considéré François et Anaïs comme mes vrais parents. Mieux que si j’étais leur propre enfant, ils m’ont tout apporté : l’affection intelligente et impartiale, une vie agréable, une instruction de bon niveau, dispensée par le vieux père Maalouf, (le dernier Franciscain du monastère de Grand-Bourg, près de Capesterre), un soutien discret dans les premières épreuves viriles, et enfin des appuis efficaces pour monter ma propre affaire.
Très jeune, j’entrai dans le commerce et réalisai une jolie fortune à l’aide de deux bricks rapides que j’avais pu affréter, sous l’autorité de mon oncle, puis acheter à mon nom. Armateur téméraire, je les chargeai de rhum vers Bordeaux et Lisbonne. J’en ramenais du chêne-liège travaillé pour le bouchon, le flotteur ou la semelle, dont les arrière-pays de ces villes (respectivement les Landes de Sisteron et l’Alentèje) produisaient les meilleures écorces. Je rapportai également vers l’arc caraïbe des outillages modernes, des vins et d’autres produits du raffinement français, fort appréciés en Floride et en Lousiane.
Le succès m’était venu trop vite. Déjà lassé, je rêvais d’un retour en France, pour marquer mes droits sur la propriété de Malicot demeurée sans maître depuis le départ de mon frère, entré dans une école d’officiers comme on entre dans les ordres. Sur un coup de tête, j’y épousai en 1874 une cousine éloignée, Mathilde Léon-Pruns, dont j’eus deux enfants : André, un garçon aujourd’hui âgé de six ans et Athéna, qui va sur ses deux ans, mais que je n’ai guère connue au delà de ses premiers mois.
Le caractère acide de la pauvre Mathilde vint bientôt à bout de ma patience. Et puis je supportais mal l’inaction dans la campagne provençale. Je décidai de partir à l’aventure. Ne sachant à qui déléguer la conduite de mes affaires maritimes, je vendis mes parts à un marin, mon brave camarade Claude-Marie Boucquard, laissant le reste de ma fortune à ma femme et à mes enfants.
Lorsqu'il eût vent de mon projet (que j’avais caché à ma famille), Jean Latoile me supplia de l’emmener avec lui, de ne plus le laisser croupir à Malicot, où il avait passé les dix-sept dernières années de sa vie à conduire la ferme et le vignoble, sans en tirer nul autre avantage qu’une vague reconnaissance condescendante de la part de mon frère. Il ne se voyait pas subir la poigne autoritaire de Mathilde, alors que sa femme Ginette, défunte depuis peu de cachexie, ne serait plus avec lui .
Il m’est difficile d’expliquer les raisons profondes de ma fuite. Disons que je me suis mis à la recherche d’un passage entre deux réalités, deux époques, dont l’une est, pour moi, bien plus acceptable que l’autre. Je sais que cette formule est énigmatique, mais ce sont les mots qui me viennent, et je n’en trouve pas de plus justes pour le moment.
Cette quête, pendant longtemps incertaine et vouée à la folie, me conduisit à l’extraordinaire rencontre d’un monde ignoré de nos contemporains : l'archipel de Guama.
C’est un groupe de sept îles —trois à l’Ouest : Lario, Draco, Périache; deux au centre : La Majeure et Clotone; deux à l’Est : Sanabille et Malamé— qui est situé, sans certitude aucune, dans l’Océan Atlantique, au nord-est des Antilles, à quelques jours de navigation de la côte sud-américaine. Par un concours de hasards naturels (et peut-être surnaturels), Guama est si bien protégé par de puissants courants marins et par des formations cycloniques permanentes, qu’il a été jusqu’ici évité par les navigateurs. Bien que cela semble impossible, aucune rumeur n’a circulé à son propos, ce qui aurait incité des hommes courageux à l’armement de vaisseaux d’aventure. Il est possible que les parages aient pâti (ou bénéficié) de la réputation d’une zone des Bermudes, située plus au nord, et où de nombreux vaisseaux de ligne semblent avoir disparu sans laisser de traces.
Ma découverte fut l’effet d’un double hasard. A La Guadeloupe, j'avais été intrigué par une trouvaille de brocante : une carte de cuir d'âge indéterminé décrivait Guama, sans toutefois donner la moindre indication sur son emplacement. Ce fut au détour d'une conversation avec des Indiens Soroakl, habitants d’un hameau sur la berge du Rio Milpa, en Guyane, que j'en vins à soupçonner la présence d’un mystérieux archipel, au large de cette côte inhospitalière. Encore fallait-il trouver moyen, pour s'y rendre, de défier des obstacles peut-être insurmontables.
Trois Soroakl acceptèrent de nous servir de guides. Manoeuvrée habilement, leur pirogue parvint en vue de la plus grande île de Guama, La Majeure, le quinze juin de cette année, au petit matin. Nous gagnâmes le bourg de Michemin où nous fîmes connaissance du seigneur des lieux, Phial d'Atoy, en son château de la forêt sous-winolle. Ce rude personnage nous offrit spontanément son aide et son amitié. Sous sa direction, nous entreprîmes de traverser les sylves sauvages du mont Wino pour rejoindre le port de Cap Charbin, afin de prendre le vaisseau-traversier qui nous conduirait vers l’île-capitale : Clotone.
Nous fûmes ralentis par une nature grandiose mais hostile, et plusieurs fois arrêtés par des êtres -humains ou non- intéressés à notre égard. Ayant échappé au Crocaster (un oiseau géant), nous survécûmes au Gigastome : ce curieux phénomène géologique vivant, hybride de tremblement de terre, d’orage magnétique et de vent de sable, est fort mal intentionné à l’égard de qui le foule du pied. Nous surmontâmes divers périls de la forêt du mont Wino ou des marais de Mortangle, pour nous retrouver à la merci de la tribu des Pathiolans, adeptes passionnés de la poursuite équestre au milieu de buissons acérés. Nous nous en tirâmes, après tout, fort bien, mais ce fut pour tomber bientôt entre les griffes du gouverneur de l'île, le sournois Paraday Principus Mungabor, décidé à me soumettre à la question, et à violenter mes amis. Avec l'aide avisée de Phial d'Atoy et d'autres personnes bien disposées, je pus m'enfuir, accompagné du jeune Satius, qui devait, hélas, périr dans l'affrontement avec la soldatesque. J’avais pu , grâce à lui, me rendre chez le sage Huimror, mystérieux personnage tutélaire et guérisseur de Thrombes. Ces êtres humains retombés à l’état de bêtes sauvages, paraissent hanter les sous-sols de l’archipel. Enfin, je ralliai le traversier de Cap Charbin, sur lequel, comme par miracle, je retrouvai mes compagnons indemnes. Je voyageai en leur compagnie jusqu’ici.

Il est impossible de rester à l'abri du climat d'intrigues et de violence qui imprègne tout l'archipel de Guama -depuis plusieurs années, semble-t-il-, et je fus plongé malgré moi, dans le cours d'aventures éloignées de mon but. Lors de circonstances dramatiques, je fis connaissance d'une jeune fille, Nadja Benjou. Cette délicieuse créature était poursuivie par un guerrier masqué, qui portait l'uniforme des Zwölles Noirs, un groupe de mercenaires féroces basés sur l'île de Draco, à l'Ouest de La Majeure et de Clotone. Par chance, je pus déjouer le dessein meurtrier du personnage (répondant au charmant nom de Nardor Botulis) et le mettre en fuite. Nadja, inquiète pour son propre avenir, me confia un paquet que je ne sus refuser. Encore en ma possession à ce jour, il est destiné à un dénommé Olivon Clinus, présumé habiter dans l'un des îlots de la capitale, et qu'il me faut maintenant retrouver.
Je ne me plains pas de cette tâche imprévue, car tous les prétextes sont bons pour en savoir davantage sur ce monde singulier, et obtenir, fût-ce par hasard, des informations sur le "passage" que je recherche depuis si longtemps. Tout m’indique que -s’il existe- c’est bien dans cet extraordinaire groupe de terres inconnues qu’il prend son départ.
Je dois enfin le confesser : j'aimerais revoir Nadja. L’évocation de son nom, de son image, de sa voix chaude, de son rire léger, induit encore en moi, malgré la brièveté de notre rencontre, un trouble certain. Je ne saurais dire s’il est seulement le signe d’un sentiment, ou s’il traduit la reconnaissance intuitive d’une communauté de destin entre deux êtres que tout sépare et qui, tels des étoiles filantes, suivent chacun une trajectoire orpheline, pour disparaître dans un flamboiement silencieux.
Le présent récit commence à notre arrivée à Clotone, à bord du traversier, un énorme vaisseau rond de paille et de bois, le Berto Sigmarin. Notre compagnie est composée de Jean Latoile et de moi-même, de Phial d'Atoy et de son valet Pimlic, et de nos trois guides Aruyambi : Capitaine-Papa, son vieil ami Arcomo le pêcheur, et le mousse Païcou.

A. C.







Première Partie :


L’île-Capitale






Le voyage entre La Majeure et Clotone nous parut d’un confort délicieux au regard de nos cavalcades effrénées sur la grande île sauvage. Entre agapes et jeux, nous nous consacrâmes au sommeil réparateur, malgré les oscillations chaotiques de l'embarcation géante.
Le quatrième jour de la traversée, nous fûmes tôt réveillés : un joyeux tohu-bohu s'emparait des ponts, à l'approche de Clotone et de son panorama. Je m’accoudai au bastingage du pont-paradis pour assister au spectacle que me commenta Phial, dont la voix tremblait d'émotion. Vingt ans qu’il n’était pas venu à la capitale !

Avec deux cent trente mille habitants, (sur les trois cent mille que contient tout l’archipel), Clotone prétend résumer Guama. Elle se compose de quatre terres principales, séparées par des canaux sillonnés de petits traversiers à voile, à moteur Chouffre, ou à rames (les Rémones). Les rapports entre les quatre parties de la capitale sont commandés par un étroit bras de mer qui les franchit d’Est en Ouest : le chenal Rouffiac, du nom d’un mythique corsaire gascon jadis surgi d’Outremonde pour se mettre au service de Clotone.
Située au Nord-Ouest, la terre la plus spacieuse est La Ménile, qui accueille la majorité de la population (cent soixante dix mille habitants). C’est aussi un sol agricole, régi par les grandes fermes des Fariniers de l’ordre des Nourrisseurs. Nombre d’entre eux vivent à Cicéole, village très riche mais isolé au milieu de ses terrasses fertiles.
Viennent ensuite, au Nord-Est, Canémo (trente mille habitants) et son îlot de Thyrse, célèbre pour l’Université Sylphienne qui s’y blottit, et -respectivement au Sud-Ouest et au Sud-Est- La Mirande (vingt-mille) et Fustelle (dix-mille habitants).
Les trois premières îles ont en commun de concentrer des fonctions de puissance. La Mirande est le siège du palais de la Conque (la magistrature) et aussi de la prison, la terrible tour de Roc aux pieds dans l’eau (située derrière le bastion occidental du Mur des Chênes Cercopses). Canémo abrite le Palais Sapientiel, où se réunit l’ordre des Savantissimes Artisards, contrôlant à la fois la science, la technique et l’industrie.
Quant à La Ménile, elle accueille la résidence du Villacopat (l'administration centrale), et aussi des commerçants (telle la corporation des Grands Hanséhards logée en ville basse, à Poularoy), et des maîtres-pêcheurs le plus aisés. C’est encore la villégiature de toutes sortes d'ambassadeurs, voyageurs, marins et militaires, marchands et fonctionnaires.
Magnestrade, la rue principale de La Ménile, suit grosso modo un arc Est-Ouest, contournant le Grand Bassin par le Sud. Elle connaît une animation débordante, notamment du fait des Pétacles (ou dames-trotteuses) et des Monucles (les travestis, très appréciés), qui attirent le chaland entre les étals de poissons et les cireurs de chausses. Les parois intérieures de ses tavernes sont pour la plupart couvertes de plaques de bronze bosselées qui gardent mémoire des bagarres de plusieurs générations de matelots avinés. Les marins dracois, après avoir solidement verrouillé leurs embarcations au large, y viennent se désaltérer en nombreuses compagnies jusqu’à ce que, sur un signal -souvent contenu dans une chanson- ils ne se lèvent ensemble pour casser leurs pots de glunelle sur la tête de leurs vis-à-vis. Ils s'engagent ensuite dans de furieux combats au cours desquels les meubles -spécialement conçus pour se démanteler sans résistance- servaient de munitions.
Située au Sud-Est de ce groupe d’îles de puissance, Fustelle est une terre plate, à l’habitat peu dense et plutôt bohème, ou se mêlent sans parti-pris une petite paysannerie autarcique, spécialiste de poésie, des membres originaux de la bourgeoisie, des inventeurs ou des artisans hors corporation. Des étrangers non recensés y trouvent asile, ainsi que certains occultistes transitionnels. Depuis toujours, le Conseil du Peuple des îles de Clotone, (dont les réunions ordinaires se tiennent au Palais du Peuple, face au Villacopat) se rassemble en congrès à Fustelle pour la désignation des candidats aux élections de la première magistrature, le Minusat. La cérémonie se déroule invariablement dans un camp dressé au milieu de la plage de Fangouste. Commémore-t-on ainsi le souvenir perdu de l’arrivée sur Guama des ancêtres de l’actuelle population ?

La route suivie par les traversiers de la Hanse du Suroît pique droit sur la Mirande, puis, à quelques encablures de sa grève méridionale, vire sur bâbord, et la longe jusqu’au canal Rouffiac. Ainsi, le Berto Sigmarin approcha-t-il de Clotone par la côte la plus sauvage, et si le trafic maritime n’avait pas été aussi intense, j’aurais pu croire qu’il s’agissait d’îles vierges de toute habitation.
Puis on doubla le cap Ocre et ses récifs. Alors m’apparut dans sa splendeur la colline occidentale de La Ménile, et ses milliers de petites maisons immaculées, serrées autour du palais hanséatique dominant la vaste baie des Vents Propices. Le capitaine porta le toast traditionnel et la foule assemblée sur les ponts poussa des cris de joie. Au milieu du canal, le traversier s’orienta majestueusement vers tribord, face à la perspective orientale, d’où l’on voyait maintenant l’enfilade de toutes les îles composant Clotone.
«Regarde, me dit Phial enthousiaste, au fond, c'est la pointe Torse, l’extrémité occidentale de Canémo. Un peu en avant, sous ces myriades d'oiseaux, le banc de sable de Fangouste annonce Fustelle, comme la fumée le feu. Et là, au premier plan sur ta droite, ce sont les hauts fortifiés du faubourg de Mirandol grimpant à l’assaut des falaises de La Mirande.»
Une imposante coupole couronnait le tout, étrangement spiralée, et hérissée de protubérances sculptées dans un matériau bleuté, d’un poli parfait.
« C'est la Conque, l'instance juridique de l’archipel, dit Phial, qui attira mon attention sur le bouquet de très hauts arbres qui dépassaient d’un mur, non loin de la coupole.
» Ils marquent l’esplanade du Champ de Courses... »
Je devais apprendre bientôt l’importance de ce détail.

Notre lourde embarcation pivota encore, et prêta ses larges flancs aux crocs lancés depuis les minuscules bateaux-guides. Telle une baleine à l’agonie, elle fut harponnée puis lentement hâlée sur la pente pavée où elle devait échouer, laissant aux passagers le temps d’admirer la ville avant le débarquement.
Vers l'orient, la pointe quadricorne du Palais de la Sapience émergeait de la brume rose qui flottait sur Canémo. Mais, avec le mouvement du bateau, elle fut éclipsée par une masse rocailleuse, surgissant au delà des immeubles comme une taupinière géante.
« Qu'est-ce que c'est que cette chose noire qui surplombe la ville ?
—La colline des Pouvoirs dit Phial. Et les structures qui la couvrent sont les bâtiments du Villacopat. »
Le siège du Villacopat formait un ensemble massif de terrasses et de murailles basaltiques en cascade, planté d’une dizaine de tours étroites et hautes, telles des piliers soutenant le vortex de nuées grises qui tourbillonnait en permanence au dessus de la colline des Pouvoirs.
« Tu vois ce donjon trapu et plus sombre au coeur des édifices ?
—Oui.
—Il est habité par le Villacope... le vrai prince des îles de l’archipel de Guama. J'espère que nous n'aurons pas à nous y rendre. Le maître des lieux est encore plus sinistre que Mungabor.
—Est-ce possible ?
—Et cent fois plus puissant... »
Plusieurs étages de noirs remparts séparaient le Villacopat du long parallélépipède rectangle du Palais du Peuple. L'édifice marmoréen aux colonnes torsadées étincelait de blancheur.
« Quelle splendeur, dis-je, impressionné.
—Oh, susurra Phial, c’est sans doute à défaut d’être habité d’une réelle substance de pouvoir. »

Enfin, le grand Coracle s’immobilisa en frémissant de la base au sommet. Loin sous nos pieds, la volute d’énormes câbles de jusquarma qui constituait sa carène faisait fond sur le sol du port, soulevant alentour des nuages de vase nutritive dont se repaissaient de gras lupifers, réputés non comestibles. Aussitôt, les hommes du quai tendirent les dizaines de câbles d’arachnile qui retiendraient le vaisseau à la terre ferme en dépit des marées. Une large passerelle tissée fut déroulée vers le sol, telle une langue assoiffée, et des matelots enfilèrent au fur et à mesure dans ses boucles latérales les planches équarries qui serviraient de marches. Sur un signal des officiers, les passagers se dirigèrent vers l’arche de sortie, tandis que l’orchestre entonnait une chanson d’adieu.
On n’avait pas à se soucier des bagages et des montures, chevaux et méyots, qu’une armée de débardeurs s’affairait à extraire des flancs du panier géant, par des orifices décousus pour la circonstance.
Toute notre compagnie descendit prudemment sur la passerelle ondulante, chacun subissant déjà le charme de l’immense cité lumineuse et bruyante qui s’apprétait à les envelopper, à les engloutir.
A l’exception de Capitaine-Papa, les Indiens n’avaient jamais vu de ville. Ils étaient plongés dans une sainte stupeur, assez amusante à voir, je dois dire. Le digne Navigateur était lui-même bien mal à l’aise, et se prit à souhaiter que la famille Fitrion fût présente au rendez-vous, ce qui libérerait les Aruyambi de leur mission protectrice. Il savait que ses compagnons supportaient mal la folle agitation des grandes cités. Dans le meilleur des cas, cela les rendait tristes et amorphes, et dans le pire, ils pouvaient être atteints —cela s’était vu dans le passé— d’une crise de démence qui les pousserait à s’envoler du haut d’un immeuble.
« Une... une énorme ter... termitière ! » balbutia Païcou.
Les Aruyambi m'avaient prévenu qu’ils préféreraient se séparer de nous —leurs protégés— sur le quai, pour ne pas s‘aventurer dans le ventre d’un monstre urbain qui les effrayait bien davantage que la tempête ou la jungle. Ils étaient convenus avec le capitaine du Coracle de conserver leur paillote de pont pour le retour. Ils demeureraient à bord pendant que s’effectuerait le débarquement puis l’embarquement, dans l’autre sens, des marchandises et des passagers à destination de La Majeure. Une fois retournés à Cap-Charbin, ils s’entendraient avec un marin charbiniot pour se rendre au mouillage de leur pirogue, le Doryö, abrité dans une crique près de la bourgade de Michemin. De là, ils rentreraient chez eux, sur la côte guyanaise.
« Mais comment comptez-vous rejoindre la Guyane ? m’étais-je étonné. Il est certainement impossible de remonter à contre-courant du Dragon !
—Ne sois pas inquiet, Chef, m’avait calmement répondu le Navigateur. Nous autres les Passeurs, connaissons certains secrets. Je peux au moins t’en dire ceci : il arrive que le ciel contredise la mer. Le vent, parfois, voyage à rebours de la vague.
—Veux-tu dire, Capitaine-Papa, que vous comptez combattre le courant à la seule force de la voilure ? »
Le vieil Indien ne me répondit pas, et me gratifia de son sourire juvénile et énigmatique.

Un groupe de personnes richement vêtues s'avançait au devant des voyageurs. Soudain, Phial agita ses grands bras, manquant de pousser à l'eau un méyot lourdement chargé, effrayé par son geste.
Le signour de Michemin venait de reconnaître la famille des amis venue l’accueillir au pied du bateau. Jansène Fitrion, un homme altier à la barbe fleurie, enveloppé d'un manteau de laine noire à revers pourpres, s’était déplacé lui-même dans son char couvert, accompagné de sa fille Mategloire, drapée du voile doré des écolières de la Conque. Dame Fantige, la gente épouse de Jansène se tenait en retrait. Le cousinage, les clients et les serviteurs à la livrée verte et rose suivaient en demi-cercle, écartant la foule bigarrée qui s’agitait en tous sens autour du panier-paquebot.
Jansène, l'oeil mouillé sous d'épais sourcils restés charbonneux, accueillit Phial d’une étreinte discrète. Toute la retenue de la bourgeoisie clotonoise n'empêchait pas que percent la chaleur et la joie des retrouvailles. Phial savait lire ces nuances, et répondit avec la même réserve, ce qui signifiait à peu près, au regard des notables venus attendre d’autres passagers, qu’il sautait au cou de son hôte.
Le Clotonois se tourna vers moi, souriant :
« Voici Augustin, je présume. Le jeune étranger dont tu m'as parlé dans ta missive ?
—C'est cela même, dis-je en m'inclinant. Je suis flatté de faire votre connaissance, Signour Jansène. Phial m'a fait part de l'histoire de votre amitié, et des formidables exploits dont vous avez été l'auteur.
—Il ne faut rien exagérer, mon jeune ami. Hélas, l'aventure est pour moi souvenir de choses révolues. »
Il froissa son épais manteau dans son poing noueux.
» Les jeunes énergies sont bienvenues dans cette ville turbulente... Mais pour le moment (il eut le geste de dissiper de lourds soucis), n'y pensons pas. Je me soustrairais aux devoirs sacrés de l'hôte en vous imposant de fastidieuses considérations. Venez, mon épouse a fait préparer pour vous un repas.
—Un moment encore, mon ami, dit Phial. Nous devons prendre congé des Indiens avec lesquels nous avons partagé les péripéties de la traversée de La Majeure.
—Je vous en prie. »

Les adieux avec nos compagnons Aruyambi furent empreints d’émotion, et Jean qui s’était, contre toute attente, fort attaché à Païcou, le mousse espiègle, écrasa une grosse larme sur sa joue. Le jeune Indien l’assura de prochaines retrouvailles, puis fouilla dans son havresac et remit une enveloppe de feuille à Pimlic.
« Qu'est-ce que c'est ? demanda le jardinier de Phial, la voix enrouée.
—Ce sont les graines d'une plante fort utile. Quand tu reviendras au château de ton maître, mets-les sous une main de terre avec un peu d'eau. Je te laisse la surprise.
—Ah ? dit Pimlic, mais... Est-ce que çà se mange ?
—Tu verras, mon ami, je t'assure que ce n'est pas une mauvaise plaisanterie.
—Et bien alors merci, Païcou, de tout coeur. »
Phial souhaita cordialement bon vent à Capitaine-Papa. En réponse, ce dernier tint un discours dithyrambique sur nos qualités de héros, et nous assura d'une gloire immortelle, au moins dans la tradition orale de son peuple. Plus réservé, mais le regard chaleureux, Arcomo serra sans rien dire la main à chacun d'entre nous.
Puis les indiens remontèrent la passerelle sans se retourner.


Une fois les Guyanais rembarqués, Phial et moi-même montâmes sur le char carrossé du maître de maison. Pimlic et Jean nous suivaient à pied, entourés des familiers et des serviteurs. La jeune Mategloire, fille unique de Jansène, dans la fleur de ses seize ans, insista pour venir avec nous malgré l’inconvenance de la situation, car sa curiosité envers les Ultramondains était sans bornes. Son père se laissa fléchir et, elle s’assit près de la fenêtre, baissant la glace afin de commenter pour moi le spectacle de la ville. Mategloire était menue, bien faite, les cheveux d’un or sombre coupés mi-court, et son voile d'écolière, négligemment rejeté sur l'oreille, laissait voir son assez charmant petit menton, et un regard extrêmement vif, voire malicieux. Je trouvais agréable sa voix gazouillante, même si je ne maîtrisais pas encore la langue clotonoise, un peu plus sèche et scandée que le Guamaais parlé sur La Majeure.

Pour nous rendre à l'hôtel de famille, nous devions rejoindre la rue Magnestrade, l’artère principale de la Ménile, qui courait vers l’orient depuis la place de la Hanse. J'admirai le Siège Hanséhart aux centaines de fenêtres aux linteaux sculptés, aux vitraux étincelants, puis nous nous engageâmes dans les faubourgs artisanaux de Poularoy, que l'arrivée d'un grand bateau mettait en ébullition. Je compris que les marchandises débarquées aux quais de la Baie des Vents Propices y étaient réparties, travaillées, métamorphosées. De cour en cour et d’échoppe en échoppe, elles se transformaient en merveilles proposées -pour presque rien- dans les devantures illuminées qui couraient sous les arcades de Magnestrade.
Malgré les injonctions des valets de la maison Fitrion, la cohue ralentissait notre marche. L’encombrement ne me préoccupait guère, car ce spectacle me fascinait. Comment un petit monde aussi isolé que l’archipel pouvait-il recéler autant de richesses, et des produits aussi bien faits que ceux dont regorgeait le labyrinthe de ruelles animées où nous progressions ? Comment pouvait-il contenir des types humains aussi variés ?
Tout captivait mon attention : la dense circulation de véhicules tirés par des animaux trapus, les trains minuscules suivant des rails de bois et halés par de mystérieux mécanismes hydrauliques, les carrioles bondées d’un menu peuple vêtu de couleurs chatoyantes, dans lequel les femmes semblaient plus rares que les hommes. Sans parler des curieuses voitures automobiles, faites d’un coquillage presque sphérique, et montées sur des trains de roulettes enveloppées de latex.
Les bâtiments, aussi, étaient inhabituels : leurs façades de deux étages, savamment ventrues, étaient coiffées de toits de cuivre bruni, à la corniche saillante relevée aux angles par des flammes vertes aux contours fantasques. Leur pierre de taille rosée s'ornait d’encorbellements factices aux consoles sculptées dans la masse.
La poussière de la ville industrieuse avait noirci beaucoup d’immeubles, qui demeuraient cependant de bonne tenue. Ils arboraient, au dessus de vitrines plus diaphanes que transparentes, de hautes enseignes en bois doré ou en cuir moulé, aux symboles simples : un épi de blé, une horloge, un rouleau de papier, une bougie, un morceau de verre coloré, un mannequin de bois vêtu d’un splendide déshabillé de dentelle rouge, une jambe féminine gaînée dans une résille d’or, etc.
Le sol, en revanche, formé de larges dalles, était encombré de détritus jetés négligemment, que des animaux au groin relevé dégustaient sans attendre.
Le char fut soudain secoué. Un homme était monté sur le marchepied et s'agrippait à la portière. Gênés par la foule, les gens de la maison Fitrion perdirent du temps.
«Mais ! L'immonde sagoupiard est en train de pisser sur la voiture ! » s’écria Mategloire indignée.
La grosse tête dodelinante du pochard souriait de plus en plus à mesure qu'il se soulageait, lorgnant dans l'habitacle comme dans la caverne d'Ali-Baba. Mategloire remonta la vitre pour éviter la main hésitante, pleine de dartres, qui s'avançait pour la toucher. Mais une énorme poigne s'abattit sur le col du bonhomme, et il fut enlevé dans les airs comme une plume. Jean —car c'était lui— le déposa délicatement sous un réverbère auquel il s'accrocha comme à une bouée.
« Insensé, dit Jansène. Les effets de la misère !
—Iiiik ! »
Je me retournai vers Mategloire, source apparente de ce cri perçant.
Elle rit :
« Ce n'est pas moi, c'est lui.
Elle désignait, blotti contre son cou, un minuscule animal au pelage soyeux et aux yeux immenses.
» C'est Fouchi, mon musilet. Il a vu quelque chose. »
La petite bête accrocha familièrement le bout de sa longue queue préhensile au bouton de nacre qui fermait le col de sa maîtresse, et descendit sur ses genoux. D'un bond, il fut au sol, entre nos pieds, et attrapa une boule grise luisante, qu'il se mit à dévorer.
« Qu'est-ce que c'est que çà ? Fouchi, donne-moi çà tout de suite ! »
Le musilet, réticent, essaya de cacher l'objet derrière sa queue touffue, et se dressa en gonflant les joues, pour faire diversion.
Je me baissai et ramassai la bille, m'attirant quelques protestations timides.
Jansène ajusta ses lorgnons et se pencha.
« C'est étrange... On dirait ? Mm ! Ce n'est pas possible !
—C'est un oeuf de gros insecte, dit Phial. Donnez moi cela, Augustin. »
Quelque chose remuait faiblement à l'intérieur, et une patte minucule s'engageait dans l'opercule enfoncée par la morsure de Fouchi.
« Sacremiole ! » s’écria Phial soudain révulsé, et il lâcha l'oeuf, qu’il écrasa aussitôt sous son talon.
—Vous pensez à ce que je crois, n'est-ce pas ? dit Jansène .
—Un oeuf de liècle ! Comment cette horreur est-elle parvenue jusqu'ici ?
—Peut-être l'homme qui jouait les poivrots l'a-t-il jetée par la fenêtre ? suggéra Mategloire.
—Nous l'avons échappé belle, mes enfants, dit Jansène. Cette larve aurait pu tous nous tuer !
—Comment cela ? s'étonna Mategloire, tu entends, Fouchi ? »
Le musilet escalada l'épaule de sa maîtresse et se cacha à nouveau sous son oreille, se fondant aux boucles de sa chevelure.
« Fouchi ne risquait rien. Les musilets mangent les liècles sans leur laisser le temps de pénétrer dans leur fourrure. Mais l'insecte se serait attaqué à l'un d'entre nous, en entrant dans une chaussure, par exemple.
—Et ensuite ?
—Non, fit Jansène en frémissant, je n’insisterai pas, c'est trop horrible.
—Incompréhensible ! s’exclama Phial, les liècles ne se reproduisent pas dans cette île.
—Des choses étranges surviennent en ce moment. Vous comprendrez bientôt pourquoi je suis si heureux que vous nous ayez rejoint. »
Et le vieil homme s'enferma dans un mutisme soucieux.

C'est d'un oeil plus attentif que je regardais le spectacle de la ville défiler par la grande fenêtre du véhicule. Mategloire avait oublié l'incident et commentait tout ce qui attirait mon regard : femmes en voile noir se préparant à la sainte fonction de Magdes, gardes villacopaux aux épais gilets ferrés, sans doute en permission, présentoirs ambulants des vendeurs de jus de frielle ou de fakar glacé, étals sanglants de quartiers de chevirelles et de chniarques éventrés, fontaines portatives des marchands de parfums, etc.
Les petits métiers paraissaient regroupés par quartiers comme dans un souk oriental. Mategloire me montra les places octogonales où les marchands pouvaient dormir sans se défaire de leurs marchandises, ensuite distribuées aux détaillants dont les échoppes minuscules garnissaient les façades du même ensemble d’immeubles de pierre mauve, usée par l’âge.
Des hordes d’enfants couraient ici et là, jouant, portant des ballots ou vendant des babioles. La jeune fille m’expliqua qu’ils ne travaillaient pas vraiment, car la loi l’interdisait (décret Molineaux de 672). Mais nous étions Erman, jour du commerce, et le Villacope laissait les enfants vaquer aux occupations familiales. La plupart, au lieu d’aller à l’école (qui restait ouverte) préféraient aider leurs parents. On leur confiait de menues tâches : aller chercher la chiroine brûlante sur des plateaux d’argent (que les échoppiers aimaient boire avant la fin de la pause de Bimère, histoire de dégager leurs bronches pour reprendre leur boniment racoleur), ou rapporter à dos de chevirelle un objet commandé par un client exigeant, et qui n’était encore disponible que chez le grossiste voisin.
« De toutes façons, les enfants mangent très mal à l’école depuis l’administration d’Oriflan. Tenez, justement : une école ! Vous voyez que le Villacope limite les dépenses ! »
La bâtisse de blocs bleus aux larges fenêtres n’était guère entretenue, et peu d’élèves étaient assis dans les salles, à la lueur intime et vacillante de petites lampes à huile.
Un graffiti rageur gravé au couteau sur la porte écaillée en disait plus long qu’un grand discours. On pourrait le traduire ainsi :
« La soupe à la choulcave,
Je vous dis qu’on en bave.
Le phomard avarié,
il faut se faire prier.
Qu’est-ce qui est vraiment nul ?
La tarte à la glossule. »

La voiture roulait maintenant plus facilement sur une contre-allée bordée de canipores trop bien taillés.
—Voila notre maison, s'écria fièrement Mategloire, en désignant une façade aux hautes fenêtres à balustrades où se réfléchissait le soleil déclinant.






L’île-ville de Clotone










I.

La maison de Magnestrade



Après un léger souper servi dans le jardin du patio, nous étions étendus sur les divans du rez-de-chaussée, dégustant un verre de glône centenaire, tirée en notre honneur des fûts de la cave familiale. Jansène et Phial échangeaient des souvenirs du temps lointain.
Maintenant âgé de soixante-cinq années, Signour Fitrion était de vingt ans l'aîné de Phial. Un quart de siècle auparavant, sous le minusat de Phingel Magdaz, ils avaient fait campagne ensemble, au cours de la guerre dite "occidentale", qui permit de repousser une invasion de Zwölles. Rondement mené, le conflit avait duré moins d'un an (1857-58). Les troupes de l'Archipel, dirigées sur mer par l'Amiral Moudrelay et sur terre par les armées d'ombre de Savroun le Long, s'étaient hardiment portées au devant de l'armada ennemie, soigneusement espionnée par un nuage de volatiles dressés (des crocasters nains). La marine zwölle avait été surprise en pleine préparation logistique, et s'était repliée en catastrophe, non sans pertes. Par la suite, elle en fut réduite aux coups de main contre les côtes de Lario, de Draco et de Périache, opérations d’autant plus sanglantes que leur humiliation avait été cuisante.
Pour en finir, Moudrelay inventa un plan audacieux. Il s'engagea au milieu des courants dangereux, jamais explorés par les Guamaais, afin de prendre à revers les ennemis. La manoeuvre paya. Incapable de réagir face à des diables silencieux sortis de la brume, la flotte principale des Zwölles noirs fut éperonnée, prise d'assaut presque sans résistance par les fantassins de Savroun, et brûlée.
Mais les rescapés gagnèrent les hauteurs inexpugnables de Draco et s'y installèrent. Vingt-cinq ans après, ils s'étaient alliés avec les populations locales, et avaient pris le pouvoir sur toute l'île, obligeant les derniers réfractaires à se plier à leur loi implacable. Les rumeurs les moins contrôlables faisaient état de projets secrets de certains des seigneurs Zwölles : ils n’auraient point renoncé au but de leurs pères, bien qu’ils comptassent y parvenir par la ruse et le complot. Si c’était vrai, ils opéraient si discrètement que les veilleurs mandatés par les Villacopes sur cette île dangereuse ne distinguaient aucun motif d’alarme. Leur vigilance s’était assoupie depuis quelques années.

Jansène et Phial, le second sous les ordres du premier, avaient participé à la bataille navale que l'histoire Guamaaise avait retenu comme le "Combat des Courants". Jansène était alors capitaine élu de la Brigade municipale de La Mirande, qui opérait en voltige, à l’avant-garde des troupes de Savroun, pour lancer des grappins, monter à l'abordage, égorger les marins, et installer des pontons à croc, opérations délicates que les lourds soldats cuirassés des corps réguliers ne pouvaient pas aisément réaliser.
Phial venait de s'engager dans la brigade. Tout juste débarqué d'un traversier de Cap Charbin, il errait sur les quais de Clotone, en quête d'aventure, et l'officier enrôleur, bonimenteur talentueux, avait su enflammer son imagination. Il y avait montré d'autant plus de conviction que ce grand gaillard aux yeux vifs et aux traits taillés à la serpe, semblait bâti pour le métier de guerrier. Un peu d'exercice à l'arme blanche avait convaincu les recruteurs de la qualité de leur jugement. Celui-ci, toutefois, aurait été infléchi négativement par la verve insolente de notre ami, si Jansène, qui observait la scène à l'abri de la cabine d'un navire d'abordage, n'était intervenu en personne pour emporter la décision.
« Ha, ha ! j'en ris encore, s'exclama Jansène Fitrion, les larmes aux yeux. Pour un peu, ce jeune coq aurait tranché les bretelles de mes vieux soldats, tant était grand son désir de prouver qu'il était le meilleur au combat.
—Hélas, dit Phial en souriant, je suis désormais incapable de m'emporter pour si peu. La vie vous émousse comme un galet.
—Ne te déprécie pas ! Tu sembles encore assez fort pour expédier trois ou quatre Zwölles au cours d'une même querelle.
—Sans doute, mais les rôles moins exposés me conviennent mieux, et je ne cherche plus à harceler Dame Mort jusque dans son propre lit...
—Il faut vous dire, mes amis, que Phial était un épéiste exceptionnel. Rapide comme la foudre, il fonçait sur un rang d'ennemis et les perçait à la file comme autant de tonnelets de glône, avant qu'ils se fussent avisés de leur malheur. C'est ainsi qu'il fit des ravages dans la défense stupéfaite de plusieurs navires ennemis, et nous permit de préparer rapidement le débarquement de nos troupes.
—Ne soyez pas TROP modeste, capitaine, dit Phial. Vous m'obligeriez à rappeler que vous m'avez sauvé la vie, lors d'une de ces imprudentes sorties.
—Imprudente est le mot. Mais tu fus excusé, car la même fougue se révéla nécessaire en d'autres circonstances.
—Comment as-tu sauvé la vie de ce monsieur ? demanda Mategloire, les yeux grands comme des soucoupes.
» Tu ne m'avais JAMAIS raconté cela, ajouta-t-elle, sur un ton de reproche.
—C'est que, ma petite fille, l'affaire fut si rapide que j'en avais oublié l'existence. Mais, pour préserver ma modestie, il vaut mieux que Phial conte lui-même l'anecdote.
—La chose est simple, expliqua le signour de Michemin : je fonçais sur le pont ennemi, fou d'en découdre, massacrant d'estoc et de taille, sans m'apercevoir que je m'avançais trop vite pour que le reste de la brigade m’ait suivi. Ce qui devait arriver arriva : le flot des adversaires, mugissants de rage, se referma sur moi comme la trappe sur l’immogre, et bientôt cent lames me cernèrent, aux cris de : "Rends-toi!, bête sauvage". Je n'en fis rien. La fureur m'aveuglait. Je me transformai en un tourbillon acéré, et j'en tuai encore deux ou trois. A la fin, je plantai mon épée dans un géant. Celui-ci s'abattit comme une masse, entraînant la lame sous lui, malgré mes efforts pour l'arracher de sa panse épaisse. Je me trouvai désarmé, et j'aurais été mis en perce, si ton père, Mategloire, n'avait forcé le passage avec ses compagnons. Ils me firent rempart de leur propre corps, tandis que je battais en retraite les mains vides, assez penaud, je dois dire.
—Faute avouée est à demi-pardonnée, dit sentencieusement le vieil homme. Le mal était d'avoir trop fait reculer l'ennemi, mais une fois pris au piège, te battre comme un lion était l'unique recours. Si tu t'étais rendu, ils t'auraient tué à coup sûr, car les Zwölles ne font jamais aucun prisonnier.
—Mais Phial, demandai-je, qu'est-ce qui t’avait poussé à délaisser ta belle île, pour venir ainsi t‘engager ? Je suppose que La Majeure recelait alors —autant qu'aujourd'hui— des occasions de destin héroïque.
—Le désir de nouveauté est lié à l'état de jeunesse. Visiter la grande ville et côtoyer des trésors, dont on entend parler depuis l'enfance... que sais-je ? Faire des rencontres, entrevoir de jeunes beautés qui sachent nous séduire avec plus de subtilité que nos filles de la campagne... S'ajoutaient à ces motivations, une situation personnelle : mon vieil oncle Karool, le frère de ma mère, venait de mourir, et je trouvais l'ambiance du château bien pénible, après un deuil de plusieurs semaines au cours duquel nous avions vu défiler toute la noblesse de l'île.
Ma mère, esseulée, devenait accaparante et j'éprouvais un besoin urgent de respirer l'air du large, avant de revenir gouverner le château. J'aimais beaucoup Karool Jion de May, un grand savant. Il m'avait élevé dès ma deuxième année, quand mon père disparut, lors de la bataille de Dysme. Il se savait atteint d'un mal chronique, et m'avait incité à partir à l'aventure, lorsque surviendrait sa mort qu'il prévoyait prochaine, afin, disait-il “d'accorder confiance à toi-même et non pas à des objets familiers”.
Il avait prévu de placer auprès de ma mère des présences amicales et solides, et de confier les affaires courantes à son fidèle Pimlic, ici présent. Il m'avait enfin recommandé auprès de personnalités de Clotone. “Tu dois connaître le monde, me répétait-il. Sans cela, tu feras un bien médiocre Signour.”
Ma mère admettait le bien-fondé de son jugement, mais son coeur saignait à l'idée de me savoir exposé à des dangers mortels.
—Je la comprends, dit Fantige, qui se tourna vers son mari :
» Jansène, puisque nous en sommes aux confidences, peut-être pourrais-tu expliquer à nos hôtes quelle est ta position dans cette cité ?
—Mm, je dois en effet vous éclairer, répondit le vieux Bourgeois. Mais, dites-moi : comment trouvez-vous la boisson que nous dégustons en ce moment ? »
Chacun de renchérir sur la saveur d'un liquide "digne des dieux", ce qui produisit chez Jansène un rougissement inattendu pour un homme de cet âge.
« Je crois, observa Dame Fitrion, que vous contentez mon époux.
—Je ne le cache pas, reprit Jansène, levant son verre pour examiner la glône à la lumière des chandelles. Je suis assez satisfait de cette cuvée cinquantenaire, qui provient de notre propriété de Luciobar.
— Cinquante ans ! m’étonnai-je. Ce breuvage est-il comparable à un vin millésimé ?
—D'après ce que j'ai pu lire, expliqua Jansène, c'est un peu différent de votre fermentation du raisin. La glône est le jus distillé d'une fleur aquatique, la glunelle, qui pousse à la surface de certains étangs de la région de Cicéole. Cette fleur jaune possède des pétales charnues, gorgées d'une sève sucrée, qui sont cueillies à maturité, puis broyées et mises à fermenter. Plusieurs extractions ont lieu pour parvenir à la glône brute, laquelle est mélangée avec une part de distillat pour augmenter sa teneur en alcool. Ensuite, le précieux liquide est entreposé dans des fûts de fragan sauvage, avant d'être transféré dans les fioles.
—Pourquoi parle-t-on de la “glône de Canémo” ?
—La plupart des caves des négociants se situent à Canémo, dans des collines de craie à l'hygrométrie favorable. Mais c'est un abus de langage : toute la glunelle extraite sur Clotone provient des étangs de Cicéole, et la meilleure glône est mise en fûts sur place, près des étangs, comme celle que vous buvez, et qui fut entièrement fabriquée à Luciobar.
»Hélas, de moins en moins d'exploitants-négociants vivent sur les marais. La région de Cicéole est dominée par quelques fermiers-céréaliers, dont l'emprise ne cesse de s'étendre. Les plus puissants ont racheté des étangs à glunelle, qu'ils ont asséchés pour planter leur blé. Des paysans pauvres sont obligés de mettre en culture les rives des bras de mer et des étangs, laissant moins de place aux colonies de glunelle. Bien des gluneliers sont partis et se livrent à la culture en bassin, ce qui abaisse la qualité de la plante. Ils émigrent à Canémo, où ils font transporter les fleurs coupées, afin de les transformer près des serpentins de distillation.
»Bien sûr, soupira Jansène, quelques producteurs de Cicéole résistent à ces changements, mais c'est une bataille perdue : dans moins de cent ans, toute l'industrie de la glône aura déménagé sur Canémo, laissant les dernières glunelières aux Cicéoliens, qui leur en rétrocéderont l'usage pour des montants locatifs exorbitants.
—Vous connaissez donc, tout comme nous, les affres du progrès», commentai-je.
Jansène se pencha et prit un ton de conspirateur, nous obligeant à nous suspendre à ses lèvres.
« Mais tout cela a aussi rapport avec l'arrivée de Phial, que j’attendais avec impatience... »
L’intéressé haussa un sourcil, et alluma une pipe de choulcave, attendant que son hôte n’éclaircisse son propos.
« Voila : tu n'es pas sans savoir que la famille Fitrion pratique le négoce de la glône depuis six générations. Mon grand-père, Banfaron II, acheta une glunelière sur l'étang de Luciobar, afin de produire une glône de haute qualité. Il acquit ainsi le marché réservé des réfectoires de la Conque, dont nous sommes encore aujourd'hui les fournisseurs. D'autres familles de gluneliers servent le Villacopat, ou le Palais Sapientiel (les professeurs ont une réputation vérifiée de fines gueules). Nous sommes réunis au sein de la Société de la Bonne Glône, où nous discutons des moyens de continuer cette tradition.
—Quel est mon rôle dans tout cela, s’étonna Phial, si ce n'est que j'apprécie la glône ?
—Tu vas comprendre. Voici trois ans, notre groupe put constater, au vu de signaux inquiétants, que notre petit marché était convoité par une fédération de glôniers de Canémo, connue pour leur production de mauvaise qualité. Au début, nous n’y accordâmes aucune attention, sûrs que nos clients préféraient déguster nos merveilles plutôt que de détruire leurs papilles avec de l'alcool à décaper. Puis, nous-nous rendîmes compte que, soutenus par des puissances occultes, ces infâmes industriels parvenaient à prendre leur place.
Nous menâmes une enquête, dont le résultat nous consterna : les détaillants qui acceptaient désormais de vendre le liquide innommable sous le nom faramineux de “glône supérieure”, avaient été été soudoyés ou menacés. Le groupement des fournisseurs en question était la face visible de ramifications financières et politiques. Ce réseau disposait de méchants mercenaires, capables d’intimider les plus réfractaires.
—Et quel était le but de ces agissements ? demanda Phial.
—Nous nous perdions en conjectures ! continua Jansène. Nous ne comprenions pas qui pouvait prendre tant de risques judiciaires. Toutefois, nous en savions assez pour porter plainte devant les tribunaux de la Conque. Concurrence déloyale et usage de moyens d’influence criminels.
—Juste réaction, opinai-je.
—Certes, jeune homme. Mais quelle ne fut pas notre stupéfaction quand nous-nous aperçûmes que les avocats commis sur cette affaire n'avançaient pas, malgré une documentation précise, et des témoins sérieux. Que se passait-il ? La justice était-elle corrompue ? Nous embauchâmes deux détectives chevronnés pour remonter la filière. Leurs conclusions dépassèrent nos craintes : certaines chambres de commerce de la Conque, tout comme plusieurs milieux économiques et financiers étaient tenus sous la coupe d’un groupe de gens puissants, décidés à tout. Il y avait bien un complot à l’oeuvre, et...
—Vous avez donc fini par savoir qui en était l’auteur principal, le pressa Phial.
—Oui. Il s’agissait du clan des Braighcht.
—Les Braighcht ? fit le comte d’Atoy, se grattant le cuir chevelu avec élégance. Cela ne me dit rien.
—Cela ne m’étonne guère, étant donné ta légendaire capacité à ignorer les vicissitudes de la civilisation, persifla nôtre hôte. C’est pourtant la plus influente famille des Fariniers de Cicéole, unie sous la férule de son chef âgé, mais encore en exercice, Figear.
—Mais qu’est-ce que des Fariniers et autres meuniers viennent faire dans cette histoire, Bougretoche !
—Attends... Le motif des opérations inhabituelles chez ce clan d’ordinaire assez pacifique, apparut par bribes, au travers de rumeurs, ou de témoignages de gluneliers, désormais inféodés aux Braighcht, mais qui nous étaient restés amicaux : Wiril, le petit-fils de Figear, avait décidé de se porter candidat lors des prochaines élections pour le Grand Minusat ! Cette nouvelle nous apparut d’abord fantaisiste, pour la bonne raison qu’au moment de l’enquête, il n’était pas question d’élections, pas plus d'ailleurs qu'aujourd'hui... officiellement.
—Comment cela ? demanda Phial, le sourcil gauche relevé en signe d’intense perplexité.
—Voyons, mon cher Phial, tu n’es pas assez sauvage pour ignorer ce que tout Guamaais sait : Mulibron Oriflan, l’actuel Villacope au pouvoir depuis quinze ans a toujours essayé de reporter l’échéance d’une nouvelle course minusale. La loi l’oblige à le faire après dix ans de mandat, et sa position est donc illégale depuis cinq ans. Mais les avocats d’Oriflan ont si bien manoeuvré auprès de l’instance supérieure de la Conque, qu’il a toujours réussi à faire repousser l’échéance fatale.
Les citoyens semblent s’y être résignés. Il faut dire qu’Oriflan sait utiliser l’argument des tentatives catastrophiques de son prédécesseur Lucien Moutard, lesquelles se soldèrent, si tu t’en souviens, par le décès accidentel de tous les candidats.
—Bien-sûr que je m’en souviens ! Au moins quinze morts ! Mais, comme tous les Guamaais, je trouve scandaleux que nous ayons été expropriés de nos élections minusales depuis dix-sept ans, et que les actuelles générations ignorent jusqu’à la possibilité d’être dirigés par un grand Minus, c’est-à-dire par un homme vraiment responsable.
—En fait, dit le vieil homme, lissant sa barbe grise, les gens ne sont pas enclins à manifester par la violence leur désir de voir ouvrir des Minusales. Nous avons donc été très étonnés d’apprendre que Wiril Braighcht s’apprétait à se présenter, alors que Mulibron, accroché au pouvoir comme une glossule à son rocher, ne semblait pas avoir la moindre intention de déclarer ouverte l’élection des candidats.
—Mais, demandai-je, pourquoi ce Monsieur Braquette, Braikt...
—Braighcht.
—Oui, comme vous dites... aurait-il été conduit à des pressions illégales pour se faire élire ? Et pourquoi acheter toute l'économie de votre île dans ce but ?
—Parce que, sans une grande capacité de chantage, il n'avait aucune chance d'être admis comme candidat; nos lois écartent tout représentant de la Richesse.
—Je comprends mieux.
—Mais votre question n’était pas absurde, poursuivit Jansène : l’agressivité clandestine de Wiril Braighcht nous semblait exorbitante, dans la seule perspective d’être nommé Minus. A quoi pouvait bien rimer cette volonté d’obtenir à l’avance un contrôle quasi-total de la majorité des grands électeurs (négociants, paysans, artisans et industriels), alors que, de toutes façons, l’épreuve des Jeux et celle du voyage Initiatique suffiraient à l’éliminer, car cet homme n’est ni un sportif ni un héros, loin de là ?
C’est alors que l’un d’entre nous osa poser le problème : et si Wiril cherchait aussi à truquer en sa faveur les Jeux et le Voyage ? La plupart des membres de notre groupe se récrièrent : impensable ! Mais je soutins l’hypothèse mordicus, et les détectives repartirent, avec mission d’étudier les anomalies qui pourraient apparaître dans l’organisation des jeux, ou dans celle du voyage du Candidat.
Comme je le craignais, ils revinrent avec assez d’indices pour nous alarmer : Braighcht semblait non seulement être en train de préparer son élection comme candidat valide, mais également, d’aplanir d’avance toutes les difficultés des épreuves (jeux de la Conque, périple aux îles de l’Ouest, mariage devant les Magdes, etc.) .
—Comment a-t-il pu concevoir qu’il réussirait une chose pareille ? s’indigna Phial. S’attaquer à une tradition millénaire de l’archipel !
—En appliquant systématiquement la méthode d’intimidation et de corruption qui lui réussissait ailleurs. Ainsi ai-je appris que des arbitres des jeux de la Conque, avaient été contactés par ses agents. Je sais aussi qu’il communique avec le collège des Magdes, et ceci au plus haut niveau.
—Vous voulez dire... avec Lucilia ? osai-je.
—Chht, ne prononcez pas ce nom ici, fit Jansène, roulant de gros yeux. Mais, oui, c’est possible, ajouta-t-il. Je ne soupçonne pas la Sorteresse d’être sensible à la corruption, mais elle pourrait avoir décidé d’appuyer Wiril, pour d’obscures raisons de stratégie, dans la bataille éternelle qui l’oppose aux autres puissances de l’archipel. »


Jansène se tut, nous laissant ruminer les sombres informations qu'il nous avait révélées. Il but une dernière gorgée de la divine glône, et se leva pour contempler la ville dont les formes floues se devinaient à travers les hautes baies dépolies.
« Enfin, voila, reprit-il. Vous en savez presque autant que moi. Vous comprenez pourquoi je vous avertis de toutes ces choses désagréables : il nous faut agir et j’ai besoin de votre aide.
—Ah! dit Phial d’un ton circonspect, je reconnais bien là le capitaine et ses appels au branle-bas! Mais y-a-t-il urgence ?
—Sans aucun doute. Nos informateurs, proches de l’antichambre du Villacope, nous ont fait savoir que ce dernier s’apprête à annoncer l’ouverture solennelle des élections au Minusat. Il sait qu’il ne peut plus attendre : les gens s’impatientent et les rumeurs se multiplient, pouvant conduire à un mouvement d’humeur populaire, genre d’épreuve qu’Oriflan déteste au plus haut point. Sans que nous n’en ayons aucune preuve formelle, nous suspectons qu’il a obtenu le feu vert du clan des Braighcht.
—Vous pensez que le Villacope est complice ? demanda Phial, une nuance d’incrédulité dans la voix.
—Nous ne le saurons sans doute jamais, tant il est prudent, répondit Jansène, marchant de long en large d’un pas nerveux. Mais il a probablement passé avec le Cicéolien un accord tacite. Vous savez que la fille du Villacope en exercice doit toujours épouser le candidat vainqueur des jeux et du voyage. Un Villacope aussi détesté que Mulibron Oriflan a tout intérêt à allier sa famille avec l’un des clans les plus riches de l’île, car il ne trouvera aucune position honorable après sa démission, automatique en cas de nomination d’un Minus. Dans le cas où Wiril prend le pouvoir, sa descendance touchera des émoluments considérables. Dans le cas où il est rejeté par le jugement des Magdes, sa fille appartient désormais à la grande noblesse de l’archipel...
—De là à contribuer à la plus grossière fraude que notre tradition ait connue, il faut avoir un certain toupet ! s’écria le signour de Michemin.
—Mon cher Phial, j’apprécie ton attachement aux institutions. Mais, vois-tu, les gens de Clotone ont tendance, ces temps ci, à se décourager : il ne se passe pas un jour sans qu’un notable ne fasse une déclaration fracassante sur le caractère archaïque, de telle ou telle règle. Comme s’ils s’étaient donné le mot, journaux et conférences publiques insistent sur la nécessité de réformer l'État pour favoriser les intérêts économiques. Cette idée ne serait pas idiote s’il ne s’agissait, quand on regarde les propositions de cette campagne, de toujours avantager d'énormes fortunes, qui ont besoin de plus grandes possibilités d’influence, et de moins grands empêchements à l’arbitraire passible de justice.
—Je retrouve ici le même son de cloche que dans les réunions de Mungabor, constata Phial, hochant la tête. Je commence à comprendre .
—J’en suis ravi, dit Jansène Fitrion, un tremblement dans la voix, car je...
Le vieil homme s’était arrêté de marcher et avait ouvert les bras en direction de son ancien compagnon d’armes, dans une posture un peu théâtrale, forçant l’attention muette de l’assemblée des familiers .
—Voila, Phial. Je voulais te demander QUE TU TE PRESENTES aux élections du Minusat.
—Si vous voulez... commença Phial distrait, puis il se ressaisit, les yeux écarquillés : QUOI ? Ai-je bien entendu, vénérable capitaine ? Vous souhaitez que je...
—Au nom de tous mes amis, je te demande solennellement de te porter candidat pour le grand Minusat, aux élections qui ne vont pas tarder à être ouvertes.
Il était difficile de résister aux trémolos et aux regards attendrissants du patriarche clotonois.
—Mais c’est tout-à-fait impossible, Jansène ! Voyons... Je ne comprends rien aux arcanes de la politique. Et puis, et puis...
Phial ne trouvait plus d’argument et tirait sur sa bouffarde, manquant de s’étrangler.
—Tu as bien entendu, reprit plus calmement le vieux négociant, je te conjure de te présenter, car toi seul est en mesure de nous tirer d’affaire, et par la même occasion, de sauver la démocratie Guamaaise menacée par un complot, peut-être encore plus grave que ce que nous en connaissons déjà.
—Je vous remercie de votre confiance, Maître Jansène, mais cela n’est pas sérieux : je n’ai pas mis les pieds sur l’île-capitale depuis dix ans, et...
—Crois-tu que concourir à mon âge serait sérieux ? rétorqua Jansène d’une voix enrouée. Je n’aurais évidemment aucune chance pour la Course, fort peu pour le Voyage, et les Magdes, de toute façon, invalideraient un mariage conclu entre une jeune femme et un vieillard proche de la tombe.
—Tu exagères, Père dit Mategloire, tu es en excellente santé.
—Je te remercie, ma fille. Mais, imagines-tu un instant, Phial, que je divorce de ma chère épouse, pour m’unir avec la fille du Villacope, alors que, d’après ce que je sais, tu es... libre pour le moment. Car Misigraine de Sisipare ne reviendra pas, n‘est-ce pas ?
—Vous êtes au courant ? fit le signour de Michemin, surpris par la flèche inattendue.
—Mais tout le monde l’est, mon pauvre ami, et franchement, je ne te plains pas de t’en être débarrassé à si bon compte !
—Je vois que vous me voulez du bien, Capitaine, dit Phial mi-figue, mi-raisin : j’ai ouï-dire que la fille en question est tout bonnement... hideuse.
—Il est vrai que Chantenelle Oriflan n’est pas une beauté, à ce qu’on dit. Mais, tu sais aussi que la procédure de divorce peut-être engagée dès que l’héritier est conçu. Il n’y a qu’un an ou deux à attendre...
—De mieux en mieux, soupira Phial en secouant la tête désespérément, DEUX ANS d’enfer domestique !
—Je t’accorde que c’est pénible. Mais il existe d’autres arrangements. Tu peux convaincre d’avance ta future épouse de te quitter rapidement, moyennant des avantages sérieux que nous sommes prêts à mettre sur la table. D’ailleurs, il paraît que Chantenelle, à défaut d’être belle, est d’un caractère fort accommodant.
—Merci, Jansène, je n’en attendais pas moins de toi. Mais, Sacrefiole, il ne s’agit pas de ces... détails scabreux ! Je ne PEUX pas me présenter, c’est tout.
—Et pourquoi diable ? se récria le vieux marchand. M’as-tu caché quelque maladie secrète et incurable ?
—Non, sourit Phial, pas que je sache. »
Il se leva, les bras en signe d’impuissance exaspérée.
—Ce n’est pas cela, et ce n’est pas non plus de l’ordre des problèmes matrimoniaux. Non, c’est une question de principes. Je ne peux postuler pour de telles responsabilités, voila tout !
» Et puis... tu me prends à la gorge, mon vieux maître ! explosa le signour de Michemin, suscitant l’étonnement de l’entourage qui s’était habitué à son calme olympien en toutes circonstances.
« Pff, murmura dédaigneusement Mategloire en allant se promener sous les fougistrales du patio, les mains croisées derrière le dos, je savais bien qu’il se dégonflerait ! Les Jeux lui font peur...
—Toi, file dans ta chambre, siffla Jansène, le doigt vengeur, et la barbe soudain hérissée.
—Mais qu’est-ce que j’ai dit ? fit candidement Mategloire en s’asseyant à distance respectueuse, sur un banc de pierre.
—Ne t’inquiète pas, ta charmante progéniture n’entame pas la sérénité de mon jugement.
—Ecoute, Phial, soupira Jansène reprenant son empire sur lui-même, j’étais tellement sûr que tu accepterais, que j’ai convoqué ici, pas plus tard que demain, une réunion d’état-major pour organiser ta campagne électorale. Me concèderas-tu de suspendre ta réponse quelques heures, afin de me donner une chance de te convaincre, ou veux-tu que j’annule tout de suite la rencontre avec tes partisans ?
—Tu me prends par les sentiments , vieux Pirate ! Je veux bien laisser passer la nuit sur cette impression désagréable qu’on me force la main. Mais ne compte pas sur tes talents -d'ailleurs excellents- de séducteur ! Ma position est à peu près arrêtée : je ne suis pas fait pour la politique.
—Mon ami, je n’en attendais pas davantage... Je suis sûr qu’ayant réfléchi, tu comprendras l’urgence, que dis-je, la nécessité de ton choix !
—N’en sois pas si sûr.... Je vais me coucher.
—Landriot, Macapuze ! Vite, mes Petits, conduisez le signour Phial à sa chambre. »
Deux valets vêtus de la livrée verte au liseré rose se précipitèrent, le premier ouvrant le chemin avec un grand chandelier, le second portant la literie, propre et parfumée.
« Un instant ! » dit encore Jansène, la voix tonnante.
Tout le monde se figea, femmes de chambre et laquais, gouvernantes et pages.
« Je compte sur vous. Pas un mot ne doit filtrer au dehors de cette conversation, n’est-ce pas ?
—Bien sûr !
—Pour qui nous prenez-vous, Maître ? »
La maisonnée s’offusquait d’une telle défiance, presque insultante pour de fidèles serviteurs.
« Je vous sais tous dignes de notre entière confiance ! Mais vous devez savoir que nous sommes entrés dans une guerre impitoyable ! Vous ne devez plus même vous permettre de petites remarques avec vos intimes ! Il faut passer à une plus grande discrétion.
—Compris, Maître, dit le maigre Macapuze, qui portait le chandelier. Nous ne dirons plus un mot, même à nos conjoints ou à nos enfants ! D’accord vous-autres ?
—Oui. Vive la maison Fitrion !
—Eh bien, quel enthousiasme ! remarqua Phial.
—Nous en aurons besoin, dit Jansène... si toutefois tu es notre candidat ! »



Ce soir-là, je m’attardai sur les bancs de pierre du jardin intérieur, respirant les senteurs mêlées par la brise nocturne. La rumeur de la ville s’était atténuée. Le silence de la grande maison n'était ponctué que par les coups secs des pièces déplacées sur l’échiquier de Boc, au dessus duquel se penchaient la face rubiconde de Jean et le rond visage Pimlic, serti d’un collier de poils raides comme paille .
Je n'avais pas coutume de considérer Jean Latoile, mon compagnon de toujours, comme un intellectuel. Mais, force était de constater qu’il s’était pris de passion pour un jeu auprès duquel les Échecs semblaient un amusement primitif. A mon grand étonnement, ce géant débonnaire aux colères terribles (que l’entourage en venait parfois à nommer “Brute”) avait réussi à battre le jardinier de Phial, qui pratiquait le jeu depuis son enfance et avait remporté de nombreux tournois. Piqué au jeu, Pimlic se confrontait à Latoile, prenant le ton du mentor, pour conserver un peu de prestige et décider d’arrêter une partie quand une catastrophe trop déshonorante était en vue. Jean ne rechignait pas, ne disait rien, mais bougeait soudain une pièce, plongeant son partenaire dans une intense perplexité. J’étais moi-même assez surpris, connaissant par ailleurs la solide épaisseur du crâne de mon ex-métayer.
Après être montée se coucher officiellement, Mategloire était redescendue discrètement, un bougeoir et un livre en main, pour s’installer sous une tente de brocard, dont les fines colonnes d’albâtre torsadé se reflétaient dans le courant des bassins.
Je ne commis pas l’impair de m’approcher d’elle. Comme je l’avais prévu, ce fut elle qui laissa son livre, et vint s’asseoir sur le muret voisin de celui que j’occupais à califourchon.
—Est-ce bien convenable pour une jeune fille d’être debout si tard ? fis-je, gentiment gouailleur.
—Mon père me laisse libre. Il me sait digne de sa confiance. Et puis je n’ai pas sommeil... Il fait si lourd en ville. Ce n’est pas comme à Luciobar : les soirées y sont douces, l’air léger. Là-bas, je m’endors tout de suite et je rêve...
—Sans doute les soucis de votre père s’ajoutent-ils aux raisons de votre tension. Ils semblent mettre la maisonnée sens dessus-dessous.
—Ne m’en parlez pas ! Les choses empirent de jour en jour, et si Maman n’était pas si calme, j’ai bien peur que Père n’ait un malaise, à force d’angoisse. Pourvu que votre ami accepte sa proposition !
—Je n’en puis pas préjuger, hélas.
—Et, vous, Augustin, quels sont vos projets ?
—Ah, jeune fille, je n’en ai aucun de précis. Je me laisse guider par certaines impressions, et pour le moment, je ne reçois pas de message assez clair du destin. Dans les temps à venir, je me dirigerai vers les lieux où l'on exerce la grande magie, je veux dire, celle qui sous-tend ce monde et ses rapports avec le mien.
—Peut-être voulez vous parler de Périache et de l’ordre des Omen ?
—Je ne connais pas encore assez bien votre archipel, mais d’après ce qu’on m’en a raconté, je devrai peut-être m’orienter vers ces parages. Encore que le personnage de Lucilia, la grande sorteresse, soit fascinant.
—Je ne crois pas qu’il soit facile de voir Lucilia, à moins qu’elle ne décide de vous convoquer. Mais c’est une rencontre dangereuse, vous savez !
—J’en ai entendu parler. Elle préside aux cérémonies sinistres au cours desquelles on transforme des êtres humains en bêtes sauvages, ce qu’on appelle les Thrombes...
—Oui. C’est ce qu’on dit. Mais que cherchez-vous exactement Augustin ? »
Son regard clair me plaisait et m’aurait séduit en d’autres circonstances, n’eût été son jeune âge.
« Il m’est toujours difficile de répondre à ce genre de question, Mategloire. Ce que je cherche est étrange, et de toutes façons, trop intime pour que je puisse vous en parler comme cela.
—Je ne voulais pas être indiscrète.
—Ne vous inquiétez pas, vous êtes charmante.
Elle rougit, se frotta le nez et pouffa, détournant les yeux.
—Mais, j’y pense, Mategloire, j’ai, de mon côté, une question à vous poser .
—Faites, dit-elle ravie, je m’efforcerai d’y répondre.
—Voila : je dois remettre un objet à une personne qui vit à Clotone. Je connais son nom : Olivon Clinus. Vous serait-il familier ? »
La jeune fille secoua la tête, déçue de ne pouvoir m’aider.
« Cela ne me dit rien.
—Tant pis. Je vais mener mon enquête. »
Le petit visage intelligent s’éclaira :
« Attendez. Les terminaisons en “us”, sont souvent utilisées par des lettrés. Des gens qui ont reçu le titre de “Sapientissimes”...
—Est-ce que cela permet de les reconnaître ?
—Pas vraiment, parce qu'il y en a beaucoup.
—Peut-être existe-t-il des listes publiques de ces titres ?
—Ce serait interdit par la loi. Mais en allant voir les fonctionnaires qui s’occupent des professions sapientielles, peut-être peut-on tomber sur quelqu’un qui en sache davantage.
—Cela fait beaucoup de gens à consulter ?
—Une dizaine.
—Mategloire, vous devez savoir que le message que je dois remettre est confidentiel. C’est une affaire qui semble aussi entourée de danger que celle qui préoccupe votre père. Je ne voudrais pas que trop de fonctionnaires de Clotone soient avertis de ma recherche. Vous comprenez ?
—Très bien. Il y a peut-être une autre idée : si c’est quelqu’un qui est réputé pour ses publications, des libraires peuvent reconnaître son nom.
—C’est une piste, en effet.
—Oui, et celle-là, je veux bien l’explorer pour vous.
—Mategloire, je vous en prie ! Je ne veux pas vous mêler à...
—Cela me fait plaisir, et c’est mieux ainsi : je perdrai moins de temps que vous, car je fréquente presque toutes les librairies de Clotone. De vôtre côté, vous pourriez aller vous promener dans les universités, au palais sapientiel et dans les parloirs de la Conque. On vous prendra pour un visiteur en villégiature, ou pour un admirateur de l’architecture. Et il vous sera facile de lire les noms des professeurs sur les tableaux ou sur les portes.
—De longues promenades en perspective !
—Certes, car il y a huit universités et quatre parloirs, répartis sur les quatre îles principales, sans compter l’îlot de Thyrse. Mais si vous me dites que votre enquête doit rester discrète, il vaut mieux que vous-vous contentiez de lire les inscriptions des monuments d’honneur.
—C'est une façon de découvrir votre monde !
—Et quand je pourrai me libérer de mes cours, j’irai vous rejoindre pour vous guider.
—Mategloire, Ne vous faites pas trop de souci pour moi. Vous avez vos occupations, vos amis...
—Mes amis sont loin d’être aussi intéressants que...
Elle suspendit sa phrase, et resta là, regardant ses doigts de pieds en éventail.
—Bon, coupai-je, nous avons le temps de voir comment organiser tout cela. A demain, jeune Demoiselle. Dormez bien malgré la chaleur ! »







II.

Etrange attaque



Le lendemain, je me levai tard, réveillé par le brouhaha montant autour de la vaste maison, changée en île de quiétude précaire. La cité m'attendait. Il fallait l'explorer.
Je descendis dans le patio, où Macapuze m’intercepta, avec une gentillesse maniérée.
« Que Monsieur s’installe à l’ombre des fougistrales, je lui apporte sa collation matinale.
—Le signour Phial a-t-il déjà déjeuné ?
—Tout le monde est parti, Monsieur ! Mais attendez-moi. »
Il s’esquiva et revint, poussant devant lui deux marmitons joufflus, porteurs d’un grand plateau d’argent. Macapuze déplia un tripode de bois et y fit poser le plateau en équilibre, chargé de victuailles et de boissons chaudes et froides.
« Balipomme ! Jamais je ne mangerai tout çà !
—Monsieur oublie qu’il est Bimère passé, et qu’il faut ajouter le déjeûner à la collation matinale. Ah ! Avant que j’oublie, voici un mot que la jeune Mademoiselle vous adresse. »
Je pris le pli cacheté que me tendait Macapuze avec affectation.
« Merci. Y-a-t-il d’autres nouvelles pour moi ?
—Votre ami Phial est sorti, je crois, pour se rendre à la Conque et régler des affaires matrimoniales pendantes. C’est tout ce qu’il m’a dit. Il est accompagner de votre compagnon, le géant. Quant à notre maître, je suis inquiet de savoir qu’il se promène dans les labyrinthes du marché de Poularoy, tout cela pour converser avec quelques détaillants en glône.
—Pourquoi... inquiet ?
—Vous savez, dans les circonstances actuelles, on sent beaucoup de mouvement. Les familles se préparent à quelque chose. Et notre maître a déjà fait trop de bruit autour de ses projets, si vous voulez mon avis...
—D’après vous, risque-t-il une agression ?
—On ne sait jamais. Mais s’il lui arrivait quelque chose, je ne pourrais pas me le pardonner. »
Macapuze prit une mine dévastée, qu’il changea aussitôt en sourire avenant :
« Comment trouvez-vous la crème de mélisse ?
—Je ne l’ai pas encore goûtée.
—Dépêchez-vous de le faire, c’est un délice ! »
L’homme tourna les talons et fit signe aux garçons de déguerpir, se plaignant de leur maladresse, et les menaçant de ne jamais être pris dans cette maison s’ils continuaient d'être aussi embarrassés.
Je reportai mon attention sur le billet d’une demi-page, écrit d’une cursive ronde et fort sage, excepté les “t”, ornés de longues barres, jetées comme des coups de sabre.
« Originale, cette petite... Voyons. »

Cher Augustin,
je n’ai pu dormir longtemps ce matin, réveillée aux aurores par les poursuites de Matutins nichant sous les tuiles. Je suis partie faire le tour des librairies de La Ménile. Pourquoi ne pas se donner rendez-vous entre Bimère et l’Heure, disons, à l’angle du grand marché de Poularoy, devant la fontaine des Espoirs. Si vous vous perdez, demandez votre chemin à n’importe qui. L'itinéraire est simple : vous prenez Magnestrade sur votre gauche en sortant de la maison, et vous la suivez encore après qu'elle ait contourné l’entrée publique du Siège (de la Hanse). Vous doublez la grande tour des Fariniers (une chose blanche qu’on nomme parfois le Saint Silo), et vous voyez alors la fontaine, au milieu d’une grande place octogonale. Juste en arrière, commence le grand marché couvert. Il n'est pas visible de l'extérieur, mais n’importe quelle porte dans les façades grises qui forment le contour nord de la place, y pénètre. Je serai soit près de la margelle de la fontaine, soit devant la porte des Tapissiers, que vous repérerez facilement à cause des centaines de tapis qu’on entrevoit, suspendus à la voûte du couloir débouchant par cette issue. Voila, si je ne vous vois pas avant l’Heure, rendez-vous à la maison.
Profitez de Clotone, et laissez vous séduire par Macapuze... enfin, seulement sur le plan culinaire !
Votre attentionnée Mategloire Fitrion.

Après avoir dégusté la crème de mélisse (effectivement délicieuse), je sortis, et me laissai dériver au fil du trafic.
Sur les trottoirs de brique violacée, les gens semblaient flâner, et même les fonctionnaires —ou du moins ce que je supposai être des hommes vêtus de sombre et porteurs de lourdes sacoches emplies de paperasses épaisses— marchaient avec une digne lenteur, le nez levé pour mieux ignorer la bousculade, et éviter la capture de leur regard par les marchandises multicolores posés à même le sol.
Je passais inaperçu, ne sachant si je devais attribuer cet agréable anonymat à l’indifférence des Clotonois, ou à la banalité de la tenue que Mategloire et sa mère avaient été me chercher dans un coffre, précisément dans ce but.
« Il vaut mieux que vous ne vous fassiez pas remarquer, avait dit Fantige Fitrion, dont le regard modestement baissé cachait une intelligence avisée et un sens aigu de l’opportunité.
» Non que les Guamaais soient agressifs avec les étrangers, avait-elle ajouté. Bien au contraire ! Vous n’en finiriez plus d’avoir à raconter vos exploits et la vie dans Outremonde ! Essayez ce costume de secrétaire. Il n’a jamais été porté, car Fontrelon, pour qui je l’avais fait tailler, refusa toujours de le mettre, le Grand Equilibre sait pourquoi ! S’il est un peu ample, je vous en rétrécirai les manches... »

Mes pas rejoignirent le flux le plus dense, qui descendait vers le quai Moudrelay, sur le Grand Bassin. Sous un soleil terrible, pétacles et monucles se raréfiaient, mais des milliers d’hommes et d'adolescents occupés à la petite réparation navale transportaient des pièces de bois ou de métal, des éléments de moteurs, des flotteurs, des rouleaux de fibre de jusquarma, des troncs de palantais, entiers ou débités, des câbles de diverses tailles, des outillages, des bidons et des vasques, tout cela en un incessant va et vient entre le quai et la rue.
Par la suite, j’appris que l’activité industrielle était interdite sur place, sauf pour les arsenaux dûment grillagés et isolés. Les ouvriers et les marins devaient circuler entre les bateaux et les quartiers de métiers. L’interdiction avait été formulée par l’actuel Villacope. Elle suscitait bien des mécontentements, car, traditionnellement, m’apprit un épisseur de câbles, devant une glône prise au comptoir du "Matelot Penché", le Grand Bassin était sillonné de pontons où travaillaient les artisans de la réparation. Mais, seul le Grand Equilibre sachant pourquoi, ce crétin d’Oriflan (le mot Guamaais était plus dur) avait tout démoli, pour libérer la surface.
On avait d’abord cru que c’était pour y mouiller des vaisseaux militaires; mais non, rien. Le bassin était resté vide et son eau lisse comme un derrière de Villacope. Les petits bateaux de pêche et de transport s’étaient vus affectés une étroite bande, le long du quai Moudrelay, et les artisans étaient maintenant contraints à de stupides allers-retours. Sans parler des travaux de calfatage et de peinture qui s’exécutaient désormais à sec, dans de grands entrepôts abandonnés par la milice à Poularoy-Sud.
« Ridicule, vous ne trouvez pas ? »
Je me gardais de toute opinion tranchée, ce qui permit à l’ouvrier, buriné par l’air salé, de donner la sienne :
» Je crois que c’est le grand machin, là (son doigt visait le dignitaire honni habitant la masse sombre du Villacopat) qui était incommodé par les bruits du travail sur le bassin. Et aussi par la pollution de l’eau, qu’ils remontent avec des roues, pour les piscines du Villacope, là-haut. Avoir de l’huile de vidange dans le jardin, çà incommode les dames de la haute administration, vous comprenez ?
—Bien sûr, vous avez raison.
—Et comment, que j’ai raison ! Broulican, une tournée pour ce jeune homme qui a la grande gentillesse de ne pas me contredire !
—Oh, j’en ai déjà bu deux... protestai-je.
—Ce n’est pas fait pour les glossules ! D’ailleurs, c’est de la bonne, n’est-ce pas, mon Broulican ? »
Le patron interpellé se rapprocha, lavant un verre avec dextérité :
« Oh que oui, mon vieux Tarcolisse, ici, on n'achète pas aux bandits de Fariniers, hein ? »
Et il cligna si fortement de l’oeil que j’eus peur qu’il ne se déchausse une dent, endommageant un sourire déjà passablement avarié.
Je sortis perplexe de la ginguette. Si l’allusion du patron avait à voir avec ce dont Jansène nous avait entretenu la veille, l’affaire était loin d’être confidentielle. Tout était déjà sur la place publique.
J’aurais volontiers continué à chalouper sur les degrés de l’esplanade du Palais du Peuple, quand toutes les horloges, cloches, bourdons, carillons, sonnettes, clepsydres, timbres et trompes de mer des environs, sans parler des sirènes organiques du Villacopat se mirent à donner l’heure, dans une cacophonie infernale, à laquelle répondaient, en écho joyeux et assourdi, leurs homologues des trois autres îles de Clotone.
—Quelle heure est-il donc ? demandai-je à un porteur d’eau empressé. On n’entend pas le nombre de notes, avec tout ce tohu-bohu.
L’homme me regarda les yeux ronds, puis éclata de rire, ce qui faillit faire chuter son bandeau frontal et répandre deux pleines outres de quarante litres.
—Ecoutez, me dit-il en se ressaisissant, croyez-vous que l’on donne l’heure comme cela toute la journée ?
—Ah ! excusez mon ignorance d’étranger.
—Ne vous excusez pas, jeune Sanabillois, je sais que vous n’utilisez pas les timbres de Bimère, chez vous. Mon cousin me l’a dit.
—Donc, il est Bimère !
—Exactement... Enfin, Bimère est déjà passé d'une minute, maintenant, et je suis en retard.

J’étais assez content de moi : mon accent m’avait seulement fait prendre pour un Sanabillois, et pas pour un Ultramondain, ceci après moins de deux mois de pratique de cette langue difficile, aux assonances pourtant familières. Décidément, je devais reconnaître le bien-fondé du jugement de mon vieux maître Maalouf, même si ma modestie devait en souffrir : je manifestais un don certain pour les langues.
Mais ce n’était pas le moment de m’attribuer des éloges. Je ne savais pas combien de temps il me faudrait pour remonter vers la fontaine des Espoirs, où Mategloire m’avait donné rendez-vous. Courir était impensable à cause de la densité de la foule et de sa nonchalance, affirmée contre toute accélération.
Jouant des coudes, je parvins en vue du Saint Silo. Une question fugace me traversa l’esprit à la vue de cet immeuble en pain de sucre, siège des associations de Nourrisseurs. Ne servait-il pas d’état-major au fameux clan des... Braighcht ?
Je dépassai la bâtisse, pourchassé par une carriole sur rails sans mode de propulsion visible, et je me rabattis à temps sur le trottoir circulaire qui entourait une vaste fontaine d’eaux jaillissantes, au milieu d’un savant chaos de roches dégoulinantes.
Nulle Mategloire en vue sur la margelle, ni d’ailleurs sur toute la place ou à côté de l’ouverture de plein cintre, encadrée de longs tapis suspendus, par laquelle se déversait un flot de passants affairés.
J’attendis donc, en compagnie d’oiseaux bavards, d’enfants et de chiens venus se désaltérer, la langue pendant démesurément.
Puis je me lassai et je traversai la place recuite de chaleur vaporeuse, pour m’engager dans la porte des Tapissiers.

L’atmosphère souterraine était fraîche et odorante. Partout brûlaient de petits bâtons d’une matière parfumée, dont la fumée disparaissait par des orifices noircis, laissant un air agréable à respirer. Les échoppes étaient creusées dans les parois des couloirs. Elles étaient aussi emplies de richesses que de minuscules grottes d’Ali-Baba. Assez vite, cependant, la monotonie triomphait. Les marchandises disposées par genres semblaient les mêmes d’une boutique à l’autre, et cela dans un seul quartier qui pouvait compter plusieurs dizaines de ruelles transversales ou parallèles.
Je tournai plusieurs fois à droite et à gauche, et... je ne sus plus du tout m’orienter. Les cris des bateleurs m'épuisaient, tout comme le harcèlement des racoleurs qui s'empressaient à ma suite, même après avoir essuyé un vif refus. Je cherchai des ruelles tranquilles, vouées aux travaux plutôt qu’au commerce, mais là aussi, j’étais repéré, entrepris, invité à boire la glône ou la glunelle, et presque assis de force sur de petits tabourets de négoce.
Soudain on m’agrippa l’épaule, me tirant vers une encoignure. Déséquilibré, je me rattrapais à un pilier gluant de crasse accumulée. Ce n’était que Mategloire, le regard terrifié.
« Vite, venez, Augustin, mon père a de gros ennuis. »

Elle me prit par la manche et m'entraîna derrière elle, se faufilant par les couloirs, entre les passants, les tables, contournant les chevirelles hirsutes montées par des enfants, ou les minuscules véhicules à moteur, stationnés n’importe où. Nous dégringolâmes des escaliers en colimaçon qui semblaient descendre aux enfers, pour déboucher sur des placettes souterraines plus bondées que les unes que les autres.
« Plus vite, si vous pouvez ...
—Où allons -nous ?
—Au Temple des Glôniers. C’est encore un étage au dessous. »
Nous empruntâmes un autre escalier, droit cette fois, mais encombré d’objets tressés en paille, contre lesquels je m’écrasais, provoquant les cris indignés d’une dame de forte corpulence.
Enfin nous débouchâmes dans une salle à colonnes, un peu plus vide que les autres lieux du marché. A ceci près qu’une marée de chevirelles rousses et noires avait envahi l’espace, se pressant vers une ouverture située au fond, en poussant des clameurs à fendre l’âme.
« Où est ton père ? Je ne vois rien.
—Foutrepoile, ces sagoupiards ont réussi ! Il est tombé dans le puits ! Vite, par ici ! »
Sautant à pieds joints au dessus des échines maculées de poussière et de paille, comme tissées de milliers de ficelles grossières, nous parvînmes au mur opposé, le long duquel Mategloire courut à perdre haleine, frappant les chevirelles qui tournaient vers elle leurs faces placides et s’écartaient docilement.
« C’est là, plus vite... »
Nous nous penchâmes sur le rebord du muret semi-circulaire, et tentâmes de percer l’obscurité des profondeurs.
« Père ! Père ! cria Mategloire, au désespoir.
—Oui, ma petite fille, fit la voix tranquille de Jansène Fitrion, venue de nulle part.
—Tu vas bien ?
—Ma foi, aussi bien que çà puisse aller dans un conduit d'aération.
—Mais où es-tu, Tabirouette ! cria Mategloire entre le rire et les larmes.
—Mais ici ! Ne regarde pas DANS le puits, Mouribulle ! Vers le HAUT... »
Nou redressâmes la tête, et nous vîmes, à deux mètres au dessus de la margelle, deux larges pieds surmontés de mollets poilus, sortant d’une anfractuosité de la voûte sombre. Ils auraient été comme suspendus en l’air s’ils n’étaient soutenus du bout des orteils par un ferangle tordu planté un peu plus bas, dans la paroi latérale.
« Tu... tu es rentré DANS le puits d’aération ?
—Eh oui ! fit la voix grave de Jansène, étouffée par son propre corps obstruant le conduit. C’était çà, où plonger cinquante mètres plus bas et servir de repas à tous les rats du marché !
—Cornepipe ! Comment as-tu réussi à te hisser là-haut, et surtout à rentrer là-dedans avec... ta bedaine ? dit Mategloire, franchement stupéfaite.
—Je ne voudrais pas te déranger, ma petite fille, mais cette position est inconfortable... et cette ferraille est en train de casser sous mon poids. Je risque de tomber dans le puits, MAINTENANT. Si tu pouvais demander l’aide de quelqu’un, peut-être qu’à deux...
—Augustin est avec moi, Papa... On va te sortir de là.
—Mais comment ? chuchota-t-elle dans ma direction. Si ses pieds glissent du bout de fer, il plonge comme une masse... »
J’avisai une grosse pierre tombée de guingois au pied d’un pilier.
« S’il y en avait deux comme çà, on pourrait “ponter” la margelle.
—Oui, dit Mategloire, mais il n’y en a qu’une, et tu ne pourrais pas la bouger, de toutes manières. »
Je n’avais pas le temps d’expliquer à la jeune fille que j’avais travaillé avec mon oncle François à l’édification d’une maison, et que le roulement et le levage de lourds claveaux et d’énormes boutisses n’avaient pas de secrets pour moi. En quelques dizaines de secondes, je réussis à dresser la pierre sur son arête étroite et à la manipuler pour la faire avancer d’un angle sur l’autre, afin de venir la placer au contact de la margelle. Après quoi, un simple coup de poignet suffit à la soulever en suspension, légèrement de biais. Je l’installai solidement sur l’arase, un peu en surplomb mais pas trop, le nez soulevé au dessus de l’abîme, grâce à trois cailloux glissés en dessous (ah, le caillou : miraculeux outil du maçon !).
Il fallait maintenant trouver un second exemplaire, voire un troisième, en coinçage. Je revins à l’endroit où je soupçonnais que la voûte montrait des faiblesses, et, sans tergiverser, je secouai le parement de vieux stuc. Quand je le sentis céder, je m’écartai, espérant ne pas avoir déclenché un éboulis catastrophique. Finalement, trois blocs de grès émergèrent d’un nuage de poussière. Je transportai le plus gros, aux parois légèrement rentrantes, et le plaçai symétriquement au premier, sur le bord opposé de la margelle. Puis, alors que Jansène commençait visiblement à glisser dans le vide, j’eus le temps de pousser le troisième, plus léger, entre les deux premiers, et je hurlai :
« Laissez-vous aller en arrière dès que vous avez touché ! »
Je ne supposai pas que ma construction précaire supporterait longtemps la lourde carcasse du père Fitrion. Mais quelques instants devraient suffire, avant que la clef de pierres soit attirée vers le bas, et que les blocs qui la formaient ne s’inclinent l’un contre l’autre et ne chutent. Il s’agirait de saisir au vol le vieil homme aux épaules et à la taille, et de le tirer vigoureusement sur le sol, comme on retire un pain du four.
Les choses se passèrent mieux que je ne l’avais prévu : Jansène poussa un cri. Il s’écroula sur le pont provisoire et rebondit en déséquilibre. Il fut aussitôt happé par des mains anxieuses, et jeté sans ménagement sur les dalles, provoquant la fuite de chevirelles outragées.
Miracle ! Le “cantilever” avait tenu, et tenait toujours. Jansène se releva, frottant ses coudes endoloris. Il essuya la poussière grasse de son vêtement et regarda l’ouvrage, les yeux écarquillés :
« Comment avez-vous fait çà ?
—Il a apporté les pierres là-dessus, comme si elles étaient en carton!
—Vous êtes d’une force herculéenne, mon garçon !
—Pas du tout ! Juste un peu connaisseur des tours des tailleurs de pierre.
—Vous m’avez sauvé la vie. »
Il me prit entre ses bras, au risque de m’étouffer, le nez collé à la couche de crasse épaisse qu’il avait ramonée du torse et de la barbe dans le conduit d’aération.
Je me dégageai en riant et lui demandai ce qui s’était passé.
« C’est simple, j’étais assis sur la margelle, à méditer ce que venait de me dire un de mes amis, dans le temple voisin, quand une mer de chevirelles a englouti la salle. Un type, à califourchon sur une bête, est passé à côté de moi, et m’a poussé carrément dans le trou. J’ai essayé de me retenir, et, en basculant, j’ai attrapé le bout de fer, là-haut, grâces soient rendues à la divinité pour mes bras démesurés ! Mais le bonhomme est monté derrière moi, et a tenté de me faire lâcher prise. Je hurlais, j'appelais à l’aide, mais avec les beuglements des chevirelles, personne ne m’entendait. Finalement, j’ai rué comme un méyot, et l’infect triphonard a roulé dans la poussière, entre ses bêtes puantes.
»Animé par l’énergie du désespoir, j’ai réussi, je ne sais comment, à escalader la paroi, à mettre le pied sur le bout de fer et à m’engager dans le conduit. Mais l’homme s’est relevé, a contourné le puits, et a commencé à me tirer la jambe. Le laid sagoupiard riait ! ça m’a rendu fou, et j’ai donné un coup de talon au hasard. Je crois que je l’ai touché au visage. Je me demande même s’il n’est pas tombé tout droit dans la citerne, étant donné le long hurlement qu’il a soudain poussé.
—Vous avez mis votre agresseur dans le puits ?
—Je crois... Et dans ce cas, on pourrait avoir son identité, si on le fait fouiller.
—Tu plaisantes, Papa. On rentre immédiatement ! Imagine qu’il y ait d’autres enfutoncles qui te cherchent noise.
—Augustin est là, maintenant, dit Jansène en me gratifiant d’une grosse bise.
—Comment Mategloire s’est-elle aperçue de ce qui vous arrivait ?
—Je hurlais comme une chamolle enragée, mais j’ai tout à coup entendu, au dessus de moi, la voix de ma fille, qui était dans la galerie supérieure. Par chance, elle m’avait reconnu. J’ai pris le temps de lui expliquer calmement où je me trouvais et...
—Elle a couru chercher de l’aide.
—Oui, dit Mategloire. Je descendais vers la salle du temple, quand je vous ai vu, Augustin. Une bénédiction !
—Bien, mes enfants, les émotions sont terminées, dit Jansène en nous prenant sous ses aisselles. Nous allons rentrer, mais auparavant, je vais demander à Carital, le secrétaire du temple, de faire fouiller le puits.
—Comme tu voudras, Papa, mais dépêche-toi, je ne me sens pas du tout en sécurité dans ces souterrains. »
Jansène prit le temps de quelques ablutions dans le local annexe du temple, et donna ses instructions à son ami de toujours, Carital Fordon, un petit négociant de la rue des Écluses, et l’un des plus solides piliers de l’association de la Bonne Glône.


Je n’ose imaginer que Jansène ait pu monter une mise en scène pour obtenir l’accord -tant convoité- de Phial, mais force est de constater que l’effet de sa mésaventure fut bien celui-là. Je n’avais jamais vu mon Signour de Michemin dans un tel état de rage, quand il apprit ce qui était arrivé à son vieux Capitaine. La colère était d’ailleurs autant tournée contre lui-même (tant il était désolé de ne pas avoir pu venir en aide à Jansène) que contre des agresseurs, dont il ne doutait pas qu’il s’agissait de comploteurs politiques.
« Puisque c’est ainsi, ils l’auront voulu : je me présente !
—Redis-le, que nous y croyions vraiment, très cher Phial.
—Je le proclame, fit le Signour de Michemin, à voix forte. Je me présente comme candidat au Minusat, et je me ferai le porteur de vos espoirs. Le pourrissement des moeurs a trop duré ! Nous allons au chaos si les gens de bien ne se réveillent pas ! Le grand Equilibre sait si la politique m’est une idée pénible, et le militantisme un fardeau, mais trop, c’est trop ! Je rentre en lice et ces Cornufiaux n’ont qu’à bien se tenir ! Nous allons les renvoyer dans leurs silos, d’où ils n’auraient jamais dû sortir !
—Bien parlé ! Oui ! Encore ! Vive Phial, notre candidat ! Bravo et succès au comte d’Atoy de Parinofle ! »
Vivas et hourras se déchaînèrent dans la maisonnée, jusqu’à ce que Jansène, enlacé par Fantige, toute réconfortée, ne se ressaisisse, portant un doigt à ses lèvres, pour imposer le silence.
« Mes amis, n’oubliez pas... De la discrétion... »

Sur ces entrefaites, un homme en noir arriva, précédé de Macapuze :
« Ce signour nous vient de la part de la secrétairie de l’association. Il a des renseignements importants à communiquer.
—Venez dans mon bureau, dit Jansène. Phial et Augustin, venez aussi.
—Et moi ? demanda Mategloire.
—Et toi ? Hm... »
J'intercédai en sa faveur :
« Elle a participé à toute l’action, Jansène, il est juste qu’elle dispose d'informations.
—Bon, d’accord, mais nous n’en tirerons pas prétexte pour t’exposer au danger...
—Merci. » fit Mategloire, l’oeil brillant.

Il se trouva que l’homme, un officier d’entretien du marché de Poularoy, avait participé à la fouille du puits, où avait été trouvé, à peine une demi-heure auparavant, un corps fracassé par une chute très récente. C’était celui d’un être humain de sexe masculin, d’âge indéterminé, vêtu du sarrau de blin gris portés par les manutentionnaires du grand bassin. Son visage écrasé était méconnaissable, mais avant que la police villacopale ne vienne prendre livraison du cadavre, Carital Fordon avait pratiqué une fouille discrète, et il avait subtilisé un petit sac de cuir, attaché à la taille.
« Le voici, dit l’homme. Carital pense que vous pourrez peut-être en tirer quelque chose.
—En tout cas, soyez remercié pour la confiance que vous nous accordez, dit Jansène.
—J’ai toute confiance en Carital, dit l’homme en noir, et aucune dans les pougnards du Villacope. Il m’a été facile de vous rendre ce service. Mais je ne dois plus m’attarder. On va réclamer mon témoignage au Villacopat.
—Merci encore... »
Jansène le fit sortir par une petite porte ouvrant sur l’arrière du patio.
« Et maintenant, regardons le contenu. »
Il détendit la lanière et inclina la poche sur la table.
Deux dés en sortirent, l’un noir et l’autre rouge.
« C’est tout ? fit, impatiente, Mategloire.
—Oui... ou plutôt non, dit Jansène. Quelque chose est collé au fond. »
Il pinça l’objet résistant entre le pouce et l’index, et le dégagea avec soin, puis le sortit du sac.
C’était une masse bleu-gris, agglutinée, de consistance élastique.
« Qu'en pensez-vous, mes amis ?
—A vrai dire, absolument rien, dit Phial impassible.
—Moi, çà me dit quelque chose, dit Mategloire... Mais quoi ?
—Une sorte de drogue ? conjectura Jansène qui porta la chose à son nez pour la humer avec précaution.
—çà y est ! dit Mategoire en sautant en l’air, comme montée sur ressorts. Je sais.
—Eh bien, dis-le nous vite, ma Chérie...
—A condition que je puisse participer à la suite des opérations, dit fermement la jeune fille, les bras croisés.
—Du chantage ? Ce n’est pas beau, fit Jansène, secouant la tête, ses gros sourcils froncés. Mais enfin, je ne dois pas oublier que tu m’as pour ainsi dire... sauvé la vie. Bon, soupira-t-il, mais n’en parle pas à ta mère, elle en mourrait d’angoisse.
—Maman est plus solide que tu ne penses. J’ai ta promesse ?
—Oui, je t’ai dit oui, Tirofluste ! Que te faut-il de plus ? Que je me coupe la barbe ?
—Certainement pas, tu es trop beau avec, mon Papa. Alors voila : ce sont des gommes de blé que mâchent les fermiers de Cicéole, et rien qu’eux...
—Gommes de blé, que veux-tu dire ?
—Je le sais parce qu’à Luciobar, contrairement à certains ancêtres sectaires (suivez mon regard), moi, j’ai continué à parler avec les enfants de Fariniers, même de ceux qui avaient racheté les glunelières.
—Traîtresse jeunesse ! soupira Jansène sans trop de véhémence.
—J’avais même parmi eux des copains qui venaient pêcher aux étangs. Un jour, j’ai vu qu’ils mâchaient cette chose, et je leur ai demandé si c’était bon. Ils m’ont dit que cela ne me regardait pas et que c’était un privilège des Cicéoliens, etc... Mais finalement, un garçon qui m’aimait bien m’en a donné à mâcher en cachette.
—C’est vrai ?
—Bien sûr que c’est vrai...
—J’espère que tu n’as rien proposé de déshonorant en échange, dit Jansène, un peu sur la défensive.
—Et que veux-tu que je propose en échange de déshonorant ? dit sa fille, la mine naïve. Un gros bisou sur la bouche ? ou pire ? Mais enfin, nous ne vivons plus sous le Villacopat de Walpipe, qui voulait enfermer les filles dans des housses sans couture ! De toute façon, c’était juste par amitié que le garçon m’a laissée goûter la gomme.
—Et c’était bon ? demandai-je, intéressé.
—Non, pas vraiment, vaguement sucré. Mais çà se mâche éternellement, une sorte de coupe-faim, je suppose.
—Ce que je retiens, dit Jansène en se débarrassant de la chose avec un vague dégoût, c’est que cette substance n’est utilisée que par des Fariniers cicéoliens... Tu vois ce que cela sous-entend, Phial ?
—Bien sûr, mon ami, et cela me conforte encore dans mon choix. »
Le signour de Michemin fonça vers sa chambre, ses sourcils ébouriffés froncés comme jamais. La tempête se levait sous le crâne de notre noble ami : çà allait barder !





III.

Coup d’envoi



Le lendemain soir, hâtée par Jansène après la décision de Phial, la réunion se tint dans la maison Fitrion.
L'on monta en famille sur la terrasse qui surplombait le vaste patio, et, en prévision des invités, on installa des poufs d'où l'on pouvait agréablement regarder la ville, toute clignotante de feux et de lampes.
« Nous attendons cinq à six personnes, dit le vieux négociant d'un ton de conspirateur. Ce sont les chefs de file de notre mouvement. »
Nous étions convenus que je serais présenté comme l’aide de camp de Phial et que je ne parlerais pas de mon origine ultramondaine, qui pourrait indisposer certains partisans.
Fontrelon arriva le premier, en familier des lieux et des gens. Ce jeune homme brun longiligne au nez proéminent avait été quelques mois secrétaire particulier de Jansène, avant de se consacrer à des études de magie Omen, lubie soudaine que la plupart de ses amis désapprouvaient. Mais Jansène avait gardé goût pour les conseils stratégiques que l’astucieux Fontrelon était capable de dispenser. Dame Fantige, avait, par ailleurs, un faible pour lui.
Puis Ménion Paulinard se présenta. C'était un homme robuste au visage carré sous une toison de chaume gris. Ce vieux complice de Jansène -encore une amitié d’anciens soldats- avait été naguère un personnage fort important : Capitaine-général d’une flotte de la ligue des Hanséhards. Toujours influent parmi les marins, il avait immédiatement rallié l’initiative de son ami, car il pouvait constater les pressions de la famille Braighcht, sur son secteur d’activité.
« Ces gens sont incroyables ! Ils se comportent en dictateurs. Ils contrôlent déjà un bon tiers de nos flottes de céréaliers ! Il faut les arrêter ! Je suis avec toi ! » avait-il proclamé sans hésitation, quand Jansène était venu le voir dans son bureau des Amirautés.
Carital Fordon, le pâle secrétaire de la Bonne Glône, survint ensuite, longeant les murs, avant que Jansène ne lui entoure les épaules de son bras :
« Viens par ici, Carital, ne sois pas timide. »
Quand il leva sur moi ses yeux bleus étonnés, je compris que le maigre Carital, sans doute d’origine fort modeste, n’en était pas moins un rusé compère qui dirigeait de main de maître les diverses fédérations d’artisans liés à la corporation de la “divine boisson”.
Glavial Mollé (conseiller ordinaire du Jugement général), et Callengue Nistrogue (procureur), aussi ronds et lisses l’un que l’autre, arrivèrent ensemble, dans des toges froufroutantes. Mollé me déplut aussitôt, à cause d’une propension à la flagornerie sirupeuse, alors que ses petits yeux brillants demeuraient parfaitement froids. De Nistrogue, plus distant, émanait au contraire une certaine droiture distinguée.
Aremboys Parz, un jeune avocat de la chambre de commerce propulsa en haut des escaliers sa carrure athlétique et sa tignasse rousse ébouriffée.
« Je croyais que j’étais en retard, fit-il, les joues roses et pas même essoufflé. Mais j’ai doublé notre vieux Fur’hion, en montant les escaliers quatre à quatre. Il nous rejoindra bien dans une heure, à l’allure où il monte...
—Ne sois pas impertinent, Aremboys, la présence de Fur’hion nous est essentielle, tu le sais bien. »
Un très vieil homme émacié au visage crayeux sculpté d’une multitude de rides émergea enfin, drapé dans une tunique de soie jaune, se soutenant d’une grande canne.
« Eh, mes amis, vous en faites une tête... Vous croyez que je suis un Mort-Vivant sortant des enfers ! Eh bien non... Mais je ne vous garantis pas que je serai encore en vie à la fin de cette réunion... Surtout si je n’ai pas droit très vite à un petit verre de ta glône, mon cher Jansène.
—Vite, un siège et une fiole de glône pour le Vénérable ! », s’empressa Fantige. Elle ajouta, à mon adresse :
» Fur’hion est patriarche de la forêt des chênes cercopses de La Mirande. Les courses ne peuvent commencer que lorsque brûle le feu d’écorces sacrées qu’il allume sur l’autel des Départs.
—Et, renchérit Jansène, cette haute fonction met Fur’hion en rapport avec tous ceux qui veulent organiser des courses.
—Exactement, Signour Fitrion, confirma le vieux monsieur. Plusieurs émissaires du Villacope sont venus me demander de préparer une course extraordinaire. Cela signifie que je dois me fournir en écorces parfumées des trois plus grands chênes du jardin. Mon apprenti, Podius, s’est déjà foulé une cheville en grimpant trop vite sur Mahoney.
—Mahoney ? demandai-je.
—Oui, Jeune Homme. Vous savez qu’il y a Mahoney, Tahoney et Fahoney : ce sont nos trois Cercopses. Ils sont deux fois millénaires et dépassent les quarante-cinq mètres de hauteur. Leur feuillage forme trois immenses boules que l’on voit de loin, et où nichent à longueur d’année des colonies de Sophores bleus au chant polyphonique. Ils fournissent aussi ombre et fraîcheur aux foules d’étudiants de la Conque, ou aux spectateurs des courses. C’est un peu dangereux, car, à leur âge, ces arbres ne font guère attention aux branches mortes qui se détachent d’eux quand bon leur semble, même par temps calme.
Mais nous ne sommes pas là pour bavarder, Jansène. Engage la réunion, je te prie.

—Puisque tout le monde est là, dit l’intéressé, je propose que nous commencions sans façons. Pour ceux qui ne le connaissent encore que par ses exploits légendaires, je vous présente Phial d’Atoy de Parinofle, signour de Michemin, cette belle cité de La Majeure. Phial a accepté d’être notre héros en posant sa candidature au poste de grand Minus. Les élections, nous le savons de source sûre, ne vont pas tarder à être déclarées ouvertes par le Villacope. N’est-ce pas, Callengue ? »
Celui-ci approuva de la tête.
» Nous n’avons pas eu d’élections depuis dix-sept ans, poursuivit Jansène, et notre mémoire est émoussée sur la marche à suivre. D'ailleurs, Phial possède entre autres qualités, celle d’avoir résisté pendant des années à tout contact civilisé. Je crois donc qu’il serait utile pour tous, et pour notre candidat en particulier, de rappeler les grandes lignes de l’épreuve qui l'attend. Ensuite, nous parlerons de notre action. Cela vous semble-t-il une bonne façon de procéder , Messieurs ?
—Mesdames et Messieurs, fit, narquoise, Mategloire que tout le monde avait oubliée, et qui s’était perchée entre les deux tuyères d’une haute cheminée sculptée.
—Mategloire a raison, dit aussitôt Fantige.
—Cette petite a tout à fait raison, souligna Gavial Mollé, vous rendez-vous compte de l’importance de l’électorat féminin dans le choix du héros ? »
Jansène haussa le épaules et continua :
« Donc, voici, aussi simplement que possible ce que nous nommons "le jeu de Clotone". Il consiste à organiser un concours pour le meilleur gouvernement. Tout citoyen âgé de dix-huit ans peut se présenter devant le Conseil du Peuple, à condition de présenter un projet. Vous devrez donc élaborer un projet, mon cher Phial, avec notre aide, bien entendu.
—Aide qui me sera précieuse, car je vous avoue, chers Amis, que de projets pour Guama, je n’en ai que de parfaitement... vagues.
—Celui qui triomphe d’une suite d’épreuves, continua Jansène, accepte la lourde charge de Grand Minus. Il dispose des pleins pouvoirs, ce qui ne l’incite pas à tenir ses promesses. En revanche, sous peine d’invalidation, il doit épouser la fille aînée du Villacope en exercice. Ce qui vous explique, fit Jansène avec un clin d’oeil à la cantonade, qu’il n’y ait parfois aucun concurrent en lice, quand la fille est laide ou acariâtre. Il dispose aussi de la fortune gagée par les citoyens sur cette élection, augmentée du trésor accumulé lors des jeux précédents, quand personne n'a remporté la compétition. Le trésor minusal (actuellement géré par le Villacope) représente aujourd'hui l’accumulation de cinq élections avortées, si je ne me trompe pas, sans compter la présente : une véritable fortune de trois ou quatre milliards de Fufes !
—De quoi réparer le toit du château Karahuet, dit Phial sentencieusement.
—Sans parler de la dot de la fille du Villacope, susurra Glavial Mollé, les yeux luisants comme des olives dans l’ huile.
—Le Minus a une dernière obligation, continua Jansène : il est condamné à jouer le héros principal du NTM (Noble Théâtre de Masse), produit par l’atelier du spectacle des Savantissimes Artisards, et joué pendant une semaine entière.
—Cela, du moins, me convient parfaitement. J’adore jouer la comédie, admit Phial.
—Tout ceci n'est pas bien terrible, renchéris-je. C'est même assez agréable, non ?
—Certes, reconnut Jansène, mais les trois épreuves où il doit triompher de ses rivaux, sont loin d’être une sinécure.
—Parles-en nous donc, suggéra Phial, pipe au bec.
—Voici : les deux premières se déroulent à Clotone.
Il y a d’abord une course de chars suivie d’un exploit athlétique. Les rares candidats qui ne sont pas encore éliminés sont présentés à la fille du Villacope, qui remet à chacun un rameau d’or. Pour celui qui renonce à aller au delà, ce sera la plus belle des décorations, associée à une petite rente de l'État et à l’attribution de fonctions honorifiques. Mais pour ceux qui continuent, le rameau vaudra signe de fiançailles symboliques avec le vainqueur final, celui qui l’emportera dans la troisième épreuve, dite du Voyage. Les candidats encore en lice doivent se rendre à Périache, l’île des sorciers-omen, où ils subissent une initiation aux Pouvoirs (qui peut échouer). En cas de succès, ils sont conduits à l’îlot de Hirpan, une miette de rocher située à quelques centaine de mètres de Périache. C’est là que siègent le Conseil des Magdes et la très sage Lucilia qui en préside les délibérations.
Ce Conseil aura déjà entendu la fille du Villacope, arrivée plus tôt dans le vaisseau qui doit ramener les époux. Il décide de la validité de l’union avec un seul des candidats, union qui sera définitivement consacrée par le Patriarche, lors du retour à Clotone. Enfin le Villacope intronise lui-même le nouveau Minus.
—Et si les Magdes décident de n’accepter aucun candidat comme époux légitime pour la fille du Villacope ? demanda Mategloire, caressant la tête de Fouchi, le musilet apprivoisé qui venait de la rejoindre.
—Alors, dit Jansène, il demeure aux mains du Villacope en exercice. Même si le mariage est reconnu par les Magdes, le Minus virtuel doit encore revenir en vie (ainsi que sa femme), il prend alors son poste jusqu’à la fin de son existence et décide exactement ce qu’il lui plaît, même d’arrêter le grand Dragon, s’il le pouvait! »
Les Clotonois présents rirent un peu trop bruyamment à cette plaisanterie.
« Iiik ! approuva le musilet en hochant sa tête noire aux yeux en soucoupes.
—En revanche, s’il ne revient pas (ce qui est hélas le cas de la plupart des candidats), ou s’il revient seul, il est démissionnaire. Le Villacope assure l’intérim, comme par le passé, et peut attendre dix ans avant de déclencher de nouvelles élections.
—Alors le pouvoir demeure entre les mains de l’éminence grise » dit Phial. Et il hocha lentement la tête, mesurant le pétrin dans lequel il s’était plongé, par amitié pour son vieux compagnon d’armes.

« Pourquoi diable le Voyage est-il si périlleux ? demandai-je naïvement.
—Les causes naturelles sont évidentes, expliqua Jansène. Le candidat Minus doit se rendre à Périache sans passer par les passes du Nord où le Grand Dragon est affaibli, et qu'emprunte le trafic pour les îles occidentales. Il réalise l’exploit d’affronter le courant sauvage, symbole de notre archipel. S'il réussit la traversée grâce à des qualités sportives, il court encore le risque de perdre sa femme au retour, ce qui le disqualifierait... Vous me suivez ?
—Pour avoir subi le courant monstrueux que vous appelez le Dragon dis-je, je comprends trop bien pourquoi le taux d'échec est si élevé !
—Vous-vous méprenez, Jeune Homme. Le candidat minus dispose souvent de l'aide des Enfants de l'Eau , et, disons, quatre candidats sur cinq, parviennent de l'autre côté du Dragon.
—Mais alors ?
—Alors ? Les vrais ennuis commencent de l'autre côté. Le candidat, qui a effectué la traversée sur une coque de noix, se trouve pris en chasse par de corsaires stipendiés qui veulent le mettre à mort ou l'emprisonner. L’animosité des adversaires est décuplée au retour, contre le Grand Vaisseau où le Minus et son Épouse ont pris place.
—Qui sont ces gens si agressifs ?
—N'importe qui. En général, il s’agit de natifs des îles occidentales, soudoyés par les pouvoirs qui n'ont pas intérêt à ce que le Minus règne : ennemis de sa famille, adversaires de son programme... Que sais-je encore. Il y a ceux qui veulent le prendre en otage pour en tirer une rançon ou manifester leur opposition politique. Parfois ce sont des tueurs à gages du Villacope, dont on ne connaîtra jamais l’employeur véritable, car ils sont programmés pour se suicider en cas d’insuccès.
—Quelle barbarie ! s'écria Mategloire.
—Convenez, dit Jansène, que le Villacope n’a aucun intérêt à ce qu’un Minus soit élu : aussitôt intronisé, il nomme un nouveau Villacope, dont la fille (il doit en avoir une, âgée de dix ans au plus) épousera le Minus suivant. En revanche, si le candidat est éliminé pendant le voyage, le Villacope en exercice peut gagner une magistrature à vie, car, même s’il a une autre fille à marier, toute nouvelle élection au Minusat sera bloquée, s’il le souhaite, pendant dix ans .
—Et s’il n’a pas d’autre fille ? dis-je.
—Dans ce cas, le Villacope doit démissionner au bout de dix ans.
—En général, commenta Callengue Nistrogue, les magistrats de la Conque nomment souvent le Villacope parmi leurs pairs, et ils choisissent un homme bien pourvu en filles, pour éviter l’écourtement forcé des mandats. Un Villacope doté de trois ou quatre filles peut ainsi être successivement en deuil de toutes... et gouverner quarante ans.
—Est-ce arrivé ?
—Non, intervint Ménion Paulinard. Molineaux a duré quinze ans, je crois. Les autres sont morts avant. Mais avec Oriflan, nous avons un vrai problème : il est si habile dans sa négociation avec la justice qu’il est arrivé à tenir seize ou dix-sept ans sans élections !
—Le Villacope, continua Jansène, est aussi traditionnellement un ennemi de la Sorteresse, dont les prêtresses Magdes peuvent écarter sa fille de la course. Au début de la troisième république (instaurée depuis cent quarante ans), plusieurs Villacopes ont fomenté des complots pour l’éliminer, mais leur émissaires n’ont gagné qu’ à être lyophilisés, ou, au mieux, changés en Thrombes, en crapaudins ou en chiens hurleurs. »

Fontrelon, qui sirotait sa glône en silence depuis un moment, s’agita sur son banc :
« Il ne faudrait pas laisser croire que seuls les Villacopes sont d’étranges bonshommes ! La majeure partie de nos ennuis passés est venue du Minus, à qui le pouvoir est monté à la tête.
—C’est vrai, concéda le vieux Fur’hion. Les Clotonois aiment tellement le jeu politique qu’ils ont souvent pris le risque de nominer un jeune démagogue sportif (généralement issu de Canémo) qui raconte n’importe quoi, mais qui fait davantage rêver. Une fois au pouvoir, on doit déchanter.
—Oui, renchérit Carital Fordon d'une petite voix sourde. Ce choix est basé, il faut le dire, sur un désir pervers : on suppute les chances de retour du candidat nommé par la Sorteresse, à partir du moment où il annonce son programme. D’énormes paris clandestins sont alors pris dans les échoppes de la rue du Grand Bassin.
—Comment çà ? dit Phial, je l'ignorais.
—C’est vrai ? soupira Jansène, tu es trop simplet, mon ami !
—Donc, dit Fontrelon, imaginez qu’un Hercule l’emporte, pour la grande joie des parieurs. Il se peut que ses idées politiques soient aberrantes. Cette fois, ce sont les élites de Clotone qui ont intérêt à sa disparition, s’il affiche un programme trop délirant.
—Je conçois cela, dis-je, dubitatif.
—Une corporation secrète, composée de patriciens cicéoliens, essaie de le faire assassiner au plus vite, parfois avec l’appui du Villacope en place (c’est déjà arrivé deux fois en cent ans), car personne ne peut s’opposer à un programme du Premier Minus, même s’il doit faire coucher les gens dehors et installer chez eux une population de poulets...
—Vraiment ? s’exclama la jeune fille.
—... Même s’il veut empêcher la pêche par amour des poissons (comme Léonoros Dyocard, assassiné après avoir ordonné d’incendier la flotte du Bassin); même s’il décrète l’abolition des alliances matrimoniales pour éviter l’ennui généralisé (comme ce Premier Minus Hontard Sixtuffe, qui fut poursuivi par le peuple en colère jusque sur le Dragon, où sa pirogue disparut).
—C'était un humoriste, ironisa Mategloire.
— Iiik ! » approuva Fouchi. Le musilet, qui semblait comprendre que la conversation portait sur les clowneries, ouvrit une gueule démesurée, et l'ayant soigneusement refermée, grimpa aussitôt sur son épaule, la queue parfaitement spiralée.
« Le cas de Constantinos Praximard est resté célèbre, raconta Jansène. Le premier arrêt de ce Minus fut de faire tuer les Cicéoliens mâles de moins de 18 ans, pour ne pas être lui-même assassiné, selon une ancienne prédiction.
—Quelle horreur ! m’exclamai-je, cela me rappelle une légende du Nouveau Testament.
—Les pères voulurent détourner sur eux-même le sacrifice et Praximard, ému, accepta d’épargner la jeunesse à condition d’immoler à la place un millier de patriarches de haut lignage. Aussitôt Constantinos fit arrêter par sa garde tout le Conseil du peuple et le Villacope en personne (était-ce Berto Sigmarin ?). Il les installa sur un traversier, qu’on poussa vers le maleström de l’Emphale, après l’avoir béni. Il n’y eut pas un survivant.
»Praximard régna ensuite en solitaire pendant quinze ans, transformant Canémo en camp militaire. Il s'empara aussi de Malamè et de Sanabille pour y construire des fortins. Son frère et sa soeur y abritèrent leurs amours coupables.
»Plus tard, l’armada blindée que le Minus construisit pour conquérir les îles occidentales fut prise dans une tempête en arrivant sur Lario. Elle fut repoussée vers le Dragon et drossée sur les rochers, sans avoir tiré un coup de canon. Ayant échappé de peu à un attentat en traversant le pas de Dysme , Praximard alla se cacher à la Majeure, où l’on perd sa trace. Certains disent qu'il devint tenancier de bordeleau. Son frère Chrisdouiche Praximard et sa soeur Aniatelle prirent le pouvoir, mais une révolte de Canémiens, aidés par des corsaires de Draco en vint rapidement à bout. S’en suivit une période de joyeuse anarchie qui déboucha sur une guérilla entre Canémiens et Cicéoliens. Les premiers bombardèrent les fermes cicéoliennes de lourds pavés de poèmes compressés, jetés du haut de ballons dirigables en peau de chevirelle. Mais les seconds jouèrent du poignard et de la rétention de récoltes de blé, tactique cruelle qui leur permit de remporter la mise. Ils firent nommer le Villacope Léole Molineaux. Ce sage Malaméen ramena la paix et gouverna pendant seize ans. La chance le servit : pendant son mandat, aucun candidat Minus ne survécut au delà du jugement initiatique des Omen de Périache.
—On dit, commenta Fontrelon, que les sorciers de cette île, d’ordinaire indifférents à Clotone, avaient été échaudés par la période praximardienne. Jetaient-ils des sortilèges aux candidats ? En tout cas, la plupart furent retrouvés sur les côtes de La Majeure, changés en statues flottantes.
—Oiiik, s'indigna le musilet, qui grimpa sur un pilier et disparut sur le toit.
—Par la suite, reprit Jansène, il fallut compter huit ans pour qu’un candidat acceptât de se représenter. Bien que le Villacope Léole ait eu quatre filles (il n’osait s’en plaindre et les aimait fort), aucune n’était belle, contrairement à leur mère. Cela joua autant pour dissuader les concurrents, que la peur de disparaître à Périache, changé en poutache (un genre de navet, prisé pour la meilleure cuisine) ou en pierre à briquet.
Le vénérable Fur'hion se leva péniblement, et alla s’accouder à la balustrade extérieure, au dessus de la ville bruissante. Son doigt pointé indiquait, en attendant qu’il reprit souffle, qu’il souhaitait participer à l’édifiante rétrospective.
L’oeil rieur et la voix tremblotante, il s’exprima enfin :
« Bien d'autres Premiers Minus ont déclenché des tornades sur l’archipel ! Souvenez-vous... Mardon Supiard, qui voulait jouer au “jeu des îles musicales” ! Il désirait que chaque île déplace sa fonction sur celle située à sa gauche, et commença par trasnporter l’administration à La Ménile. Il en reste les Allées de la Hanse, ces immeubles pompeux, devenus de poussiéreux entrepôts. Ravis de l'aubaine, les Cicéoliens jouèrent si bien le jeu qu’ils s'emparèrent des postes-clés. Finalement, ils trucidèrent Supiard en l’engloutissant dans un silo à grains pendant une inauguration, et décrétèrent que le transfert s'arrêtait là.
Mais cela ne convenait pas à Canémo, qui voulait obtenir les bistros et les pétacles sur son territoire ! La guerre civile serait repartie de plus belle, si le Villacope Audoin Walpipe, un Larionais réputé pour son intelligence diplomatique, n’avait pas tout arrêté, et repris à la fois sa fille et son pouvoir.
—Puis, continua Fur’hion sur un ton sardonique, vint Alan Mockepetiot. Ce membre de la secte des Babourgeois, auprès duquel j’aurais passé pour obèse, prétendait quant à lui, incruster dans la peau de tous les citoyens un petit système provoquant près de l’anus deux heures de souffrance par jour, “pour avoir mieux conscience de la réalité extérieure”.
Se croyant populaire, il voulut imprudemment sortir du palais minusal, et fut aussitôt mis en pièce par une foule rugissante et hagarde, au premier rang de laquelle on comptait ses fonctionnaires les plus zélés.
—Je vous sais gré de m’indiquer les périls du métier, gouailla Phial.
—Enfin, Nilbard Utilon ne fut pas en reste. Il voulut construire une île artificielle au centre géométrique de l’archipel. Ce dément souhaitait créer une capitale administrative “éloignée des influences délétères”, et obliger les sorciers de Périache à ouvrir des boutiques de magie sanitaire dans chaque communauté de plus de vingt personnes.
Il n’en eut pas le loisir. Un de mes anciens maîtres périachiens, agacé, transforma Nilbard en cadran solaire. On le plaça respectueusement à côté de la porte Sud du mur de La Mirande, pour aider les gardiens de la porte à se souvenir du moment où ils pouvaient les ouvrir aux promeneurs en forêt. Mon maître fut vite amnistié et nommé directeur de la forêt sacrée des chênes cercopses. Je dois dire qu’il a toujours pris un grand plaisir à nous raconter son forfait.
—Savez-vous quel genre de sort il a utilisé, Sérénissime Fur’hion ? s’enquit Fontrelon, intéressé.
—Je vous dirai cela une autre fois, jeune homme. Ce ne serait pas très distingué en présence de ces dames.
Le patriarche cercopsaire émit un petit rire qu’il eût le plus grand mal à ne pas laisser dégénérer en affreuse quinte de toux, et rejoignit son fauteuil à pas comptés.

—Après cette rafale de cinglés, reprit Jansène, les choses revinrent à la normale. Clotone connut l’âge “classique” avec deux grands Minusats réguliers : celui de Sapient Trodon, et de Phingel Magdaz.
Ce dernier mourut d’une maladie imprévue, après neuf ans de sage gestion. Il laissa place au terne et hésitant Villacope Lucien Moutard, qui fut cause d’une crise sans précédent. Sous son administration une hécatombe de candidats malheureux au Minusat périrent en effet de façon plus horrible et bizarre les uns que les autres.
A la mort de Moutard, Mulibron Oriflan fut nommé sans élection, à la suite de tractations entre les instances de la Conque et du palais sapientiel. Les demandes des familles des candidats qui voulaient que toute la lumière soit faite sur leur décès, furent éconduites, puis étouffées. »
Le maître de maison se tourna vers Phial :
» Ce sera d’ailleurs l’un de tes premiers actes, si tu es nommé : ouvrir une enquête sur cette période, qui a choqué bien des contemporains, il n’y a de cela que vingt-trois ans, après tout.
—Ce ne sera sans doute pas la promesse la plus difficile à tenir » soupira le candidat à la candidature, le menton enfoui dans les deux mains, totalement accablé.



La discussion se prolongea dans la nuit, et je me familiarisai avec les données de la vie politique de Clotone.
Les élections seraient annoncées incessamment (peut-être le surlendemain). Phial aurait quatre jours pour déposer son projet, accompagné des signatures de son groupe de soutien. Ensuite, les grands électeurs se réuniraient pour le vote sur l’ancestrale plage de Fangouste, et ne retiendraient que douze noms, aussitôt proclamés par les gazettes de la ville ainsi que par les crieurs officiels.
Des héraults seraient dépêchés sur les autres îles de Guama, pour y répandre la nouvelle dans les lieux les plus reculés. Ainsi, nul -ou presque- ne pourrait se dire ignorant des événements à venir. Encore six jours à compter de la proclamation, et la grande course départagerait un nombre inconnu de participants. Les vainqueurs prendraient part, sans délai, au Voyage et à la Noce, au cours desquels serait choisi un unique Minus. Dans le meilleur des cas, Phial avait donc douze jours devant lui avant de quitter Clotone pour Périache.
Je me demandais comment je pourrais lui être utile.

« J’y pense, dit Phial, as-tu pu contacter la personne à qui tu devais remettre un paquet de la part de Nadja Benjou ?
—Eh bien, justement, à ce propos...
—Ecoute, Augustin, je pense que tu devrais trouver le destinataire. Cette affaire m’intéresse aussi, tu sais : Guama est plongé dans une atmosphère de complots croisés, et celui auquel Nadja est mêlée n’est sans doute pas étranger à ce qui me concerne. Je voudrais comprendre un peu mieux les tenants et les aboutissants, saisir les fils qui relient entre eux les agissements de Mungabor, les traîtrises qui infiltrent la Conque, les actes mégalomaniaques de la famille Braighcht, et les stratégies de Lucilia ou d’autres puissances. Est-ce qu’un poste d’informateur privilégié te conviendrait ?
—Tu veux dire, dis-je avec amertume, que tu ne souhaites pas recourir à mes conseils idéologiques, et que tu préfères m’utiliser comme espion, pour éclairer tes décisions dans ta campagne ?
Phial rit :
—En un sens oui, mais seulement pour les choses qui nous seraient d’intérêt commun. Si tu veux bien m’honorer de ton concours, la naïveté d’un étranger et le prestige d’un Ultramondain, s’ils ne peuvent être utilisés directement dans la campagne —les gens en nourriraient de la suspicion— peuvent être d’un grand secours. On se livre plus facilement en confidence à l’ami de passage, qui ne restera pas. Qu’en penses-tu ?
—Phial, je te dois beaucoup. Je puis bien distraire de ma quête —tellement incertaine— un mois ou même deux pour t’aider à ce défi. Je dois dire qu’il me passionne de savoir comment tu t’y prendras pour l’emporter. Tu peux donc compter sur moi : je te ferai part aussitôt des renseignements que je penserai utiles à ta cause. Mategloire m’a dit que j’avais des chances de trouver le correspondant de Nadja dans les milieux lettrés. Je vais donc m’y atteler.
—Je te remercie. Tenons-nous au courant... J’ai l’impression que la fille de Jansène sera pour toi un factotum empressé. Nous communiquerons à travers elle. Pimlic et Macapuze m’ont aussi assuré de leur aide pratique.
—Si tu le souhaites, Jean Latoile te proposera ses services comme garde du corps. Il assommerait sans bavure n’importe quel excité qui pourrait se mettre en travers de ton chemin.
—Mon cher Augustin, je ferai une campagne aussi pacifique que possible, dit Phial en joignant les mains comme pour un patenôtre.
» Mais, ajouta-t-il, si l'on peut se payer quelques bagarres, je ne refuse pas l’appui d’un joyeux et solide compère ! »


IV.

Thyrse



Le deuxième Mounan de Bellinocte, an 740. (Lundi 13 Août 1882.)



Les pressentiments de Jansène étaient justes : il y a deux jours, le Villacope est monté au balcon de la tour des messages, à l’heure du coucher du soleil. D’une voix terne, dont les tristes accents étaient aggravés par la résonance des immenses porte-voix, il a annoncé solennellement l’ouverture des quinzièmes Minusales. Mahoney et Tahoney débuteront dans moins de trois semaines, le cinquième Aran de Bellinocte (le 29 Août).
Il a fallu quelques heures à la ville, apparemment surprise, pour absorber l’information, et c’est seulement dans la nuit que les manifestations de joie sont apparues un peu partout, pétards et bagarres éclatant ici et là jusqu’au petit matin.
Dans la maison Fitrion, le branle-bas de combat avait été déclenché depuis longtemps. Une foule de gens affairés avait, dès la veille, envahi le rez-de-chaussée, transformant la salle en centre névralgique. J’y ai vu beaucoup de jeunes, amis de Mategloire, et pour nombre d’entre eux étudiants de la Conque, venir apporter leur soutien bénévole.
D’ici deux jours, notre héros devra avoir rédigé son programme, afin de le déposer auprès du secrétariat des Grands Électeurs, dont la tente aux oriflammes multicolores vient d’être montée à l’ombre des Canipores bleus de la plage de Fangouste.
Phial, barricadé dans sa chambre, est impossible à voir. Entrevues, audiences particulières, conférences, et réunions d’état-major lui prennent son temps, sans parler des conciliabules officieux tenus à voix basse au long des allées ombragées du cloître familial. Appelés en consultation ou venus de leur propre initiative, les visiteurs les plus divers et les plus étranges se succèdent et font antichambre : sombres groupes de moines-Omen, femmes aux tenues excitantes et splendides, processions de fonctionnaires à lunettes, juristes à la tiare ovale, militaires bottés et casqués, syndics corporatifs au gris de travail bien repassé, etc. Le peu de détente qu’il reste à notre candidat, il la consacre sur la terrasse, à l’entraînement intensif auquel Ménion Paulinard s’est chargé de le soumettre en vue des différentes épreuves de la Course.

Je me sens passablement inutile, et décide de vaquer à mes propres occupations. Les investigations de Mategloire dans les librairies et les bibliothèques de Clotone ont donné quelques indications intéressantes : Olivon Clinus est un auteur contemporain respectable, sinon connu. S’il s’agit bien de celui que je recherche pour le compte de Nadja, il a rédigé plusieurs ouvrages de philosophie politique, hélas, chez d’obscurs éditeurs dont l’adresse s’est révélée fausse ou obsolète. Comme les écrits ne mentionnent pas une institution à laquelle l’auteur serait attaché, il n’est guère aisé de le retrouver. Toutefois, le style des livres et leur érudition nous oriente, d’après Mategloire, vers le monde des Sapientissimes, c’est-à-dire des professeurs d’université. Elle croit même repérer dans le texte les manières délicates d’un institut d’élite.
« Vous devriez, me conseille-t-elle, visiter l’université Sylphienne. C’est la meilleure de tout l’archipel. Un monde un peu à part, où se forment les plus brillants de nos dirigeants.
—Bonne idée... Et où se trouve cette merveille ?
—Sur l’îlot de Thyrse, bien sûr. Il s’étend en face de la côte septentrionale de Canémo, en pleine mer des Dangers.
—Il est difficile d’y accéder ?
—Oh non, la baie qui sépare l’îlot de Canémo est calme. Les grandes vagues furieuses ne roulent que sur la façade Nord-Est de Thyrse, parmi des rochers chaotiques qui forment un zone déserte. Le domaine universitaire est tourné vers le sud-est, à l’abri de collines boisées. Seuls les fous, les amoureux déçus ou les grands sportifs se hasardent sur la côte sauvage de l’îlot, et la plupart des étudiants l’ignorent avec application. Ils préfèrent les canots qui effectuent la traversée de l’isthme, pour un zeston de fufe, et s’invitent à boire sur l’autre rive, aux terrasses des gargotes qui bordent la plage de Canémo. Car il n’y a aucun commerce sur Thyrse.
—Les étudiants vont-ils bambocher sur le “continent” avant de rentrer sagement à l’université ?
—C’est un peu çà. Mais les Grands-Frères veillent à ce que toute personne qui met le pied sur l’îlot de la haute science ne présente aucun signe d’ivresse...
—Les Grands-Frères ?
—Ce sont des étudiants plus âgés, élus par leurs pairs pour assurer l’ordre et la paix sur le domaine de l’université. Cela leur permet de payer des études chères. Ils sont redoutés, car ils peuvent témoigner de l’inconduite d’un étudiant et entraîner son renvoi. Ils surveillent aussi les bateliers malaméens qui font la navette. Ces derniers ne doivent jamais embarquer pour Thyrse de compagnie trop éméchée. Les étudiants qui ont le privilège de vivre dans une maison du domaine de la haute science doivent donc être sobres, ou bien rentrer au dortoir à la nage.
—La traversée n’est donc pas trop dangereuse...
—Sauf en un certain endroit, très peu large, où un courant rapide suce les eaux de la baie pour les rejeter dans l’océan. Les barques le franchissent aisément, mais les nageurs peuvent se laisser entraîner. C’est justement à cause de ce risque que beaucoup d’étudiants s’excitent les uns les autres à passer le “petit dragon” comme ils disent. C’est un rituel. Au moins une fois dans l’année, de préférence à la pleine lune, chaque résident de l’île se saoule dans une taverne de la côte, puis, devant ses amis qui l’accompagnent en barque, il traverse la baie à la nage.
—Il y a des accidents, je suppose.
—Très peu, à cause de la présence des barques. S’aventurer en solitaire serait, en revanche, folie, mais ceux qui le font gardent leurs exploits pour leur cercle d’intimes.
—Soyez sans souci, Mategloire, je ne compte pas boire la cave de votre père avant de m’embarquer pour Thyrse. La journée s’annonce belle et rafraîchie par la brise orientale. Je vais m’y rendre à pied. Me conseillez-vous un itinéraire ?
—Vous connaissez déjà Magnestrade. Vous pourriez emprunter la Chaussée Solaire qui part du fond du Grand Bassin, et remonte droit au nord vers le môle Zigmon Nardolé. Là, vous prenez un traversier pour la côte d’Obsidienne, c’est-à-dire pour l’extrémité nord-ouest de Canémo, la partie la plus sauvage de l’île. Vous empruntez de petites sentes au milieu des dunes et des chikruas salins, et sans doute verrez-vous des couples d’amoureux fuyant l’opprobre familiale. Si vous souhaitez un bain de foule, passez au contraire par la place du Villacopat, et prenez le traversier pour le siège de la Sapience.
—Je vais suivre votre premier conseil. J’ai eu mon comptant de foules, ces derniers jours.
—Il est vrai que vous êtes assez sauvage » remarqua pensivement Mategloire.



Parvenu au môle Zigmon Nardolé, j’avisai le modeste embarcadère où l’homme de service m’indiqua l’horaire du prochain bateau. J’avais une heure à perdre. Je me promenai sur la jetée surélevée, d’où l’on pouvait admirer, sortant des brumes du matin, le panorama de tout l’archipel, tel un vaste torque, ou un immense croissant de douces montagnes, dont les cornes venaient plonger dans l’océan, des deux côtés du spectateur. Non loin, à l’Ouest, les collines de La Ménile se pressaient comme des animaux dodus autour de leur mère plus altière : le morne de Cicéole.
« Dire que les ennuis de ces peuples viennent d'un clan habitant au flanc de cette montagnette. » me dis-je.
Je finis par pénétrer dans l’une des tavernes à haute devanture aveugle, sur la place du môle. Elle arborait une vénérable enseigne, mille fois canardée sans être tout-à-fait déchiquetée, où se lisait encore un morceau d’inscription gothique : “Au crocosophe qui f...”.
Méditant sur ce “f...”,je m’y fis servir une glunelle verte, légèrement pétillante et laissai vagabonder l’écoute et le regard.
Mon attention fut bientôt attirée par deux personnages en discussion animée près du comptoir.
« Non, Allastair, tu as tort ! » s’exclamait une grande femme blonde en robe de velours très courte, au bustier avantageux étincelant d’incrustations.
» le peuple des ports a aussi droit à son héros, et ceux qu’on nous a déjà annoncés sont des gens de la haute société !
—Ma pôvre Myza, il en vient toujours ainsi. Sans argent, comment veux-tu qu’un candidat soit crédible ? Même les électeurs du Peuple s’en défieraient.
—C’est faux, mon cher ! rétorqua la femme. Son altière queue de cheval balaya ses épaules et ses boucles d’oreilles en cascades dorées tintinnabulèrent.
—Toutes les légendes sur les grands Minus issus du peuple, ne peuvent pas être des mensonges absolus. Il faut avoir le courage d’y aller, c’est tout !
—Ce n’est pas le courage qui manque parmi nous.» répondit son interlocuteur, un homme très grand à la peau sombre, à la musculature impressionnante rehaussée par des bracelets de fer aux poignets. Sa large ceinture cloutée soutenait un court sabre d’abordage .
»...Ce qui manque, c’est plutôt l’information judicieuse pour ne pas être induits en erreur par les pinounets à lunettes du Villacopat. La dernière fois qu’un homme du port a voulu se présenter, il n’est même pas allé jusqu’au panneau des inscriptions, à ce qu’on dit. Il avait déjà été refoulé pour illettrisme : son programme était, paraît-il bourré de fautes d’orthographe. Serais-tu capable, toi, Myza, de rédiger un projet sans fautes ?
—Bien sûr, Allastair, en le donnant à corriger par Prudal Maghin, l’écrivain public de la rue de la Goyave.
—Ce sagoupiard mal embouché, qui se prend pour un prince déchu ? Jamais !
—Ce qui est ennuyeux avec vous autres Fulgur’ach en exil, c’est que vous considérez la moindre concession comme un déshonneur. Moi je trouve que pour deux Fufes et cinq Zestons, obtenir un programme rédigé correctement, ce n’est pas mal.
-—De toutes façons, tout est perdu : il ne reste que deux jours pour déposer l’intention et le projet.
—Deux jours ? Mais c’est bien assez !
—Admettons, dit Allastair. A condition que ce soit toi qui t’occupe de çà, ma belle Pétacle !
—Pliz , mon noir guerrier ?
—Pliz ! Par tous les crocasters de Wino ! »
Et les chopes de glunelle acide se heurtèrent violemment au dessus de comptoir.
Je n’en entendis pas davantage, car la corne d’appel retentit de l’autre côté de la place et je courus prendre mon bateau pour Canémo.


Sur la Lande d’Obsidienne, il n’y avait guère d’amoureux, sans doute à cause d’un vent à détacher les oreilles d’un cheval. Il soufflait en permanence au ras des dunes, obligeant les chikruas à s’allonger vers le Sud pour ne pas être déracinés.
Seuls, quelques convois de méyots sous la conduite d’hommes renfrognés se dirigeaient vers le bac de La Ménile. Sur le dos puissant des animaux, de lourdes grappes de sacs de toile brinquebalaient. Par la suite, j’appris qu’il s’agissait d’un trafic de champignons de Côte, très prisés par les Omen pour l’interprétation des rêves. Les Villacopes successifs en avaient interdit le commerce libre à cause de leur rareté, mais surtout pour les taxer au prix le plus élevé. Ils n’osaient cependant pas attaquer de front une corporation qui, en mettant en commun les compétences magiques de ses membres les plus éminents, était réputée capable de transformer le palais villacopal en énorme chou-fleur, et tous ses habitants en pucerons séniles (ce qui, au dire des mauvaises langues, ne les auraient guère changé de leur présente condition).

J’arrivai vers midi au ponton des rémones pour Thyrse, lieu désert à cette heure, et je dérangeai un batelier allongé pour la sieste dans sa gabarre. Pour quelques Zestons de plus, il confectionna un léger repas de lupifer fumé et de pain noir, qu’il me tendit dans une grande feuille de canipore. Puis, il me fit traverser le passage, en chantant à tue-tête, tandis que je mangeais de bon appétit.
L’îlôt de Thyrse est une petite étoile à trois pointes. Entre les deux branches qui font face à Canémo, se trouve le port universitaire. C’est un long quai de pierre concave auquel sont amarrés les milliers de petits bateaux à voile solaire des étudiants, dont la plupart vivent de l’autre côté du chenal à l’eau transparente, dans les ruelles chaleureuses de Canémo-du-Septentrion.
Un peu en arrière du débarcadère, les longues galeries de marbre rose de l’université se nichent sous des croupes rocheuses qui les préservent de la morsure du vent du nord et abritent également le parc universitaire .
Car Thyrse est aux deux-tiers couverte d’un maquis odoriférant de salges et de coucules, traversé de promenades que ponctuent des carrefours ombragés. Ici et là, en association avec des plantes ornementales, on y cultive expérimentalement toutes sortes de légumes, de graminées et de fruits, entrant dans l’alimentation choisie des Professeurs.
Sauf une poignée d’étudiants qui disposent du privilège de loger dans les longues bâtisses en retrait du port, seuls les professeurs titulaires vivent à Thyrse, sur la branche la plus avancée en mer, aux contrastes grandioses : la pointe de Mayonne. Leurs vastes villas tarabiscotées trônent sur des terrasses boisées, tournées vers le sud, sous un bouclier de petites falaises. Au delà, au nord, mugit le tumultueux mariage du vent et de la houle. Parfois des embruns, transportés au dessus des collines, retombent, tels des nuages de pluie salée, sur les mosaïques des dignes jardins professoraux.

Je trouvai facilement la maison d’Olivon Clinus, bien connu des étudiants. Il habitait la dernière villa du "doigt", et l’on voyait de sa terrasse, le déferlement majestueux des vagues brisant à la pointe occidentale de l’îlot. La maison elle-même, enfouie sous d’épaisses frondaisons bruissantes d’oiseaux, était différente de la plupart de ses voisines. Son mur de galets avait à peine la taille d’un homme, et elle semblait réduite à un immense toit.
La porte à l’épais chambranle de bois s’ouvrait sur le pignon opposé à la desserte, dans l’ombre de la falaise. J’actionnai une lourde main de bronze, qui résonna sèchement sur un socle creux. Rien n’y répondit. Alors que je m’apprétais à frapper à nouveau, une voix rocailleuse s'éleva dans mon dos :
« Il n'y a personne à cette heure, Signour. »
Je me retournai.
Un homme au large chapeau de paille se tenait au milieu des roses blanches du jardin.
« Le Professeur est à son cours. Revenez dans deux heures, vers Fraichin, ou l'Aurée. Il aura eu le temps de passer au Club et il sera de retour.
—Bien, je vous remercie. »





V.

Athiello


Où mieux assassiner le temps dans une université, que dans la bibliothèque ? Celle de l’université sylphienne était discrètement insérée entre deux mamelons boisés. C’était un long bâtiment opalescent d’un seul étage, entouré d’une colonnade sans fioritures. L'accès du temple du savoir était libre. J'y pénétrai, avec la vague intention de m’informer sur le mythe du “maître des Vannes”, évoqué devant moi à plusieurs reprises .
Je fis le tour de l’enfilade des vastes pièces blanches où les ouvrages, tous reliés de cuir, étaient placés sur des rayonnages de bois d'ogave, et rangés par disciplines. Le thème “Politique de l’Archipel” y occupait deux pièces pleines, que je commençai à explorer.
C’est ainsi que je rencontrai Athiello.

Elle était assise dans l’une des loges de lecture, et le soleil du soir tombait sur elle, de biais, dorant son abondante chevelure acajou, tirée en arrière sur ses tempes et son front. Elle se balançait sur sa chaise, le crayon sur l’oreille, absorbée par l’ouvrage qu’elle tenait verticalement devant elle. C’était un livre sur l’oeuvre de Lutel Mirgône, peintre et sculpteur dont je devais apprendre bientôt la célébrité sur tout l’archipel.

Je demeurai captivé par le visage d’ange boudeur, éclairé d’une vie intérieure. Son bras pâle enveloppait le livre en un arc gracieux, révélant la pratique de la danse. Le reste de son corps, pudiquement vêtu d’une tunique noire, laissait deviner une beauté capiteuse.
Dans mon trouble, je fis tomber un livre, m’attirant de sa part un regard curieux. Feignant l’indifférence, je ramassai le livre —un guide des mystères de Lario—, et je continuais mon inspection des rayonnages infinis. Mais je ne parvenais pas à détacher mon esprit de la jolie silhouette.
Parvenu au bord de la rangée suivante, je levai les yeux, aussi discrètement que possible, en direction de la loge où travaillait la jeune fille. A mon soulagement, elle était encore là, paisible, plus studieuse que jamais, nimbée de lumière dorée.
Je feuilletais (à l’envers) un gros livre écrit dans une langue inconnue, prétexte à la contempler.
Plus je la regardais, plus insistait le désir de la voir davantage. Ce n’était pas seulement l’attrait de “beaux appâts”, comme on dit dans les textes classiques.
« Augustin, mon garçon, tu n’es pas raisonnable ! » me tançai-je, et je refermai le livre assez bruyamment pour attirer à nouveau sur moi le regard de la jeune fille, sourcils froncés. J’ébauchai une mimique d’excuse qui la fit presque sourire, avant de replonger dans son étude.
Elle restait consciente de ma présence et je m’éloignai par respect. Idiot, me tançai-je aussitôt, pauvre mirouflet! Il fallait AU CONTRAIRE suivre mon élan. Au diable les conventions pusillanimes !
C’était quitte ou double. Je sortis de mon recoin sombre et m’avançai vers elle.
« Pardonnez-moi, Mademoiselle, fis-je de la voix chuchotée requise en bibliothèque, mais j’aimerais vous parler un moment... »
Elle me dévisagea vivement :
« Vous n’êtes pas des îles, n’est-ce pas ?
—Non. Comment l’avez-vous deviné ? »
(J’étais un peu vexé, après mes efforts vestimentaires accomplis avec l’aide de Dame Fitrion.)
Elle eut un rire silencieux qui découvrit d’adorables petites dents :
« çà se voit tout de suite, à votre façon de porter tout droit le bonnet étudiant...
—Ah, et comment devrais-je... ?
—Chut, pas ici... »
Elle se redressa et regarda l’horloge au dessus d’une porte.
» Ce que vous voulez me dire peut-il attendre une demi-heure ?
—Oh... à vrai dire, oui, très bien, dis-je, ravi de la tournure des événements, et soulagé de disposer d’un peu de temps pour échafauder un prétexte crédible à entrer en matière.
—Dans ce cas, retrouvons-nous tout à l’heure dans la halle d’entrée, d’accord ?
—Et comment ! » fis-je sans pouvoir complètement dissimuler mon plaisir.
Elle eut un léger sourire, et retourna à son livre.
Je ne pus continuer mes recherches tranquillement : son image se surimposait aux pages que j’ouvrais, ici ou là.
Je sortis de la bibliothèque et me promenai dans la forêt d’agras, vibrante des conversations intimes des oiseaux-sophores. Les jardiniers invisibles avaient su préserver des sous-bois naturels à l’abri des ombelles colossales, en les mariant à des espèces comestibles : des haricots grimpaient autour des longues ligres pelucheuses; des salges géantes dansaient la ronde autour des troncs; des coucules cramoisies jouaient les petits soldats. Il y avait encore de longues cannes de choulcave brune, des palmiers nains chargés d’énormes gousses de pâquerets encore verts, et de délicats parterres de phidianes ondoyantes, se relevant à peine de la pluie .
Partout, de minuscules musilets couraient à leurs affaires le long des lianes. Ils se croisaient la tête en bas, et se saluaient d’un craquètement aigu. En me voyant, ils s’arrêtaient et me fixaient de leurs yeux protubérants, frottant convulsivement leurs petites mains, avant de repartir dare-dare aussitôt que je m’éloignais, queue dressée en baguette de majong, la fourrure ébouriffée.
Je rejoignis les colonnes monumentales de la Bibliothèque, au moment même où la jeune fille sortait.
« Ah, voila notre étranger ! Je croyais que vous étiez parti !
—Non, non... sûrement pas. » bredouillai-je.
Elle s’arrêta, les poings sur les hanches, et me regarda dans les yeux :
« Je suis de plus en plus convaincue que ce que vous avez à me dire n’est pas très sérieux. Est-ce que je me trompe ?»
Devant l’offensive, je restai muet. Me voyant décontenancé, elle éclata de rire.
» Allons, venez, nous allons prendre une chiroine au marché étudiant. Et j’espère que votre conversation ne sera pas trop ... embarrassée.»
Elle se remit en marche, alerte et vive.
« Ecoutez, Mademoiselle, je... vous... enfin, je...
—Chut, n’en dites pas trop. J’ai bien compris, figurez-vous. Vous n’êtes pas le seul à éprouver ce genre de choses.
—Que voulez-vous dire ?
—Eh bien, qu’il n’est pas honteux d’éprouver un attrait pour quelqu’un, tout à fait inconnu de vous l’instant d’avant. »
Je ris, un peu nerveusement, pris de court par un dévoilement trop rapide .
Elle baissa les yeux, et poussa un caillou du pied.
« Moi aussi, je suis sensible à votre manière d’être. Je vous ai repéré tout de suite, quand vous êtes entré dans la bibliothèque.
—Avant que je ne vous voie ?
—Oui, bien sûr, je ne suis pas aveugle, figurez-vous !
—Est-ce que je peux en déduire que... je vous plais aussi ? »
La jeune fille se détourna, jouant du pied avec l’écorce d’une vieille souche.
« Je suis plutôt farouche d’habitude, vous savez. Je préfère travailler que subir les approches maladroites des étudiants, sympathiques, mais en général assez enfantines.
—Je ne sais pas si c’est flatteur pour moi.
—Cela joue en votre faveur, mais nous devons prendre le temps de faire connaissance.
—Je ne demande que cela. Mon nom est Augustin ... Puis-je savoir le vôtre ?
—Athiello.
—Athiello... Quel nom étrange.
—Vous n’aimez pas ?
—Oh si... Athiello, cela chante dans notre langue comme “ciel haut” (que je traduisis en Guamaais)
—Pas trop haut, j’espère, dit-elle. En réalité, cela signifie “miel d’airelle” en Phrisogeois antique... Allons, venez par ici. »
Nous nous glissâmes entre des buissons floconneux, suivant des sentiers furtifs sous des frondaisons lourdes de grappes d’un mauve intense, pour déboucher sur un carrefour où des tentes avaient été dressées. On y vendait de menus objets, devant lesquels des groupes d’étudiants passaient et repassaient en promeneurs, plus qu'en badauds. Sur une pelouse, des tables et des bancs de bois étaient installés et nous-nous y fîmes servir un thé de chiroine accompagné du traditionnel fakar glacé.
La conversation d’Athiello était intéressante. J’en oubliai complètement mon rendez-vous avec Olivon Clinus.

Elle était la fille unique d’un haut magistrat, Robos Pendalis, qui présidait une cour d’affaires criminelles à La Mirande. Sa mère, Autiphiane, une douce Sanabilloise, était morte trois ans auparavant d’une maladie du sang, et Robos était inconsolable. Une présence féminine à la maison atténuait sa peine, et il avait accédé à la demande d’Athiello de ne pas être unie au fiancé que les alliances de famille lui destinaient : le fils d’un Hanséhard, trop obsédé de commerce à son goût. Le juge se reposait de la sévérité de sa fonction et lui passait bien des caprices. Elle avait obtenu un sursis en poursuivant des études artistiques qui, certes, ne déboucheraient sur rien de concret au delà d’un parchemin signé du Docte Savantissime, président de l’université sylphienne. En attendant, elle jouissait d’une vie tranquille et libre, et pouvait s’adonner à sa guise à l’observation de ses contemporains. Elle écrivait à leur propos de petites saynètes, appréciées de quelques dramaturges amateurs de Fustelle.

« Mais vous, Augustin, qui êtes-vous ? »
Toujours désarçonné par la question, je lui parlai de la Guadeloupe et de ma quête initiatique, me faisant évasif sur le destin de mes affaires. J’éludai la question de ma situation matrimoniale, que je considérais appartenir à un passé révolu. D’aucuns pourront arguer que c’était là déshonnêteté de ma part : mais quel mal y-a-t-il à laisser une chance à la rencontre, sans l’encombrer d’informations qu’il sera toujours temps de donner avant des engagements sérieux, que... je n’avais aucune intention de promettre à cette charmante personne ? Elle-même, d’ailleurs, avait été fort discrète sur sa vie sentimentale, et tout était bien ainsi.
Athiello parut intéressée à ma recherche, quelque peu mystique, d’un passage spatio-temporel. Elle réagit assez intensément à ma mention du secret du Maître des Vannes.
Elle m’avoua alors que ses études sur les symbolismes artistiques ne poursuivaient pas seulement un but esthétique. Elle pensait que la vie des îles de Guama ne se déroulait pas de manière transparente. Certaines forces occultes étaient certainement à l’oeuvre derrière les apparences de la banalité. D’après elle, les sorciers Omen et le collège des Magdes appartenaient au folklore plus qu’ils ne relevaient de la manifestation de ces puissances. Plusieurs de ses amis s’étaient engagés dans des professions “noires”, et elle n’avait jamais été convaincue de l’efficacité des rituels magiques aux quels ils l’avaient introudite, ni de la vérité de ce qu’ils prétendaient lui cacher, par obéissance aux règles.
La soirée nous enveloppa de sa fraîcheur soudaine, et ce fut la jeune fille qui se leva la première.
« Je dois rentrer à Canémo maintenant. Les barques se font rares à cette heure, et... Vous restez ?
—Satrelotte, j’allais oublier Clinus !
—Comment cela, Clinus... Vous voulez parler du professeur ?
—Oui, je devais venir le voir... Je crains d’être bien en retard, mais vu l’importance de l’affaire, je vais tout de même me rendre chez lui. Nous reverrons-nous ? ajoutai-je, une légère anxiété dans la voix.
—Bien sûr... »
Elle réfléchit, le doigt sur le dessin un peu boudeur de ses lèvres.
» J’ai une idée... Après-demain matin, la grande cérémonie d’élection a lieu sur le champ de la plage de Fangouste... Aussitôt après, les candidats retenus prennent un bateau sacré qui les conduit à La Mirande, où ils doivent être bénis sous les trois chênes cercopses. C’est une cérémonie officielle mais privée. Comme fille d’un haut magistrat, je dispose d’un laissez-passer pour y assister, et je peux inviter qui me plaît. Voulez-vous venir avec moi ?
—Avec plaisir, dis-je (sans mentionner que je pourrais sans doute disposer d’une invitation par le canal de Jansène).
—Dans ce cas, retrouvons-nous au débarcadère de la Mirande, vers Bimère, après-demain.
—D’accord. Pourrons-nous nous retrouver facilement, s’il y a foule ?
—Soyez sans inquiétude... »
Elle disparut, svelte et légère, sous les frondaisons de l’allée qui descendait au port.






VI.

Le sapientissime Olivon mène l’enquête


Quand je poussai à nouveau le portail du jardin du professeur, la silhouette au chapeau de paille avait disparu, et les roses commençaient à s'ouvrir avec la fraîcheur.
Je laissai retomber le marteau de bronze. Cette fois, la porte s’ouvrit tout de suite, sans un bruit. Un petit homme très brun, la calvitie altière, apparut sur le seuil, et me fixa de ses yeux noirs brillants, par dessus des lunettes de fer circulaires. Puis le regard acéré s’adoucit et un sourire éclaira son visage.
« Entrez, dit-il d’une voix chaude. Vous n’avez pas l’air d’un dangereux chemineau. »
Je le suivis dans un lieu étrange. Le palier surplombait l’unique grande pièce creusée dans le sol sur deux étages, et entièrement tapissée de bibliothèques murales, auxquelles d’étroites fenêtres horizontales, situées très haut par rapport au sol intérieur, formaient un écrin de lumières croisées. Nous descendîmes au niveau inférieur par un colimaçon de palissandre sculpté. De somptueux tapis d’orient recouvraient un curieux carrelage de marbre translucide. Quelques reliefs de repas à même le sol, et un drap jeté sur un sofa, indiquaient qu’Olivon Clinus passait là le plus clair de son temps diurne et nocturne, quand il ne donnait pas de conférences à l’université. Nous nous installâmes sur des coussins chamarrés autour d’une fontaine de porphyre, à côté de laquelle trônait le bureau du professeur, chargé de piles d’articles, de dossiers et de livres en équilibre précaire.
«Vous venez de la part de Nadja. Avez-vous de ses nouvelles ? demanda Olivon abruptement.
—Comment savez-vous que je viens de...
—Plus tard, coupa-t-il, avec une tranquille autorité, répondez.
—Eh bien non, et j'espère qu’elle est encore en vie... car je ne l’ai pas revue depuis son enlèvement sous mes yeux par un gigantesque crocaster, il y a de cela près de deux mois...
—Avez vous vu son cadavre ? interrompit le professeur.
—Non, mais son écharpe, dans le nid de cet oiseau monstrueux.
—Les crocasters sont certes effrayants, mais ils sont souvent embarrassés par les proies humaines qu’il ont pris de loin pour de cabrasses ou des méyots, mais qui s’avèrent plus coriaces. Ils s’accrochent à leurs pattes quand les oiseaux veulent les laisser tomber, et, parvenus au nid, ils effrayent leurs petits par leurs gesticulation et leur cris. Bref, je doute que Nadja ait succombé à l’un de ces volatiles.
—Votre opinion, dis-je, m’a été heureusement confirmée : j’ai reçu de Nadja un message datant de plusieurs jours après sa capture par le crocaster, dans lequel elle m’annonçait qu’elle prenait la mer vers l’Ouest. Elle était donc saine et sauve à ce moment là. Mais pour tomber dans quel piège plus cruel encore ?
—Hm ! Eh bien, estima Clinus, Nadja a sans doute encore réussi à s’enfuir... Je n’ai jamais vu une âme aussi chevillée au corps, et croyez moi, je la connais depuis longtemps !
—Je voudrais partager votre optimisme. »

Je me levai et lui tendis ce que m’avait confié la jeune fille.
« Elle m’a remis ce colis, pour vous... »
Clinus s’empara fiévreusement du paquet de toile et se détourna pour l’ouvrir à l’abri de mon regard, sur une console au pied unique, appuyée contre un pilier.
Ayant inventorié le contenu, il eut l’air déçu et revint s’asseoir, avalant une grande gorgée de glône.
« Pardonnez-moi de vous presser : est-ce que Nadja vous a dit quelque chose ?
—Une vague histoire de complot, mais elle n’a pas eu le temps de détailler.
—Elle ne vous a parlé de rien ? poursuivit Olivon Clinus, elle n’a cité aucun nom ?
—Pas dont je me souvi... Ah, si, bien sûr ! Mais je dois d’abord vous raconter ce qui est arrivé avant l’épisode du crocaster. Un escogriffe lancé à sa poursuite à cheval l’a retrouvée alors que je venais à peine de la rencontrer. Fâché de me voir entre lui et sa proie enfin à portée de la main, il m’a agressé, et j’ai dû combattre et le mettre en déroute.
—Verte Glône ! Bravo, Jeune Homme ! Avez-vous identifié l’homme ?
—Nadja l’a désigné comme étant Nardor Botulis, un Zwölle noir. Son nom est gravé dans ma mémoire... un nom de microbe hautement toxique ! J’ai d’ailleurs eu l’occasion d’une seconde rencontre malheureuse avec ce gredin. Je lui dois désormais un traitement de faveur, car, lancé à mes trousses pour le compte du gouverneur Mungabor, il a tué l'un de mes excellents compagnons , sans lui laisser la moindre chance de se défendre. En vérité, je n’ai pas encore compris pour qui travaillait vraiment cette crapule sanguinaire.
—Attendez ! Est-ce que Nadja a dit quelque chose sur celui ou celle qui commandait l’action néfaste de ce Nardor Botulis ?
—Elle a mentionné la “Sorteresse”.
—Cornepipe ! s'écria le professeur en sautant sur ses pieds. Elle vous a dit : Sorteresse ?
—Oui. Je lui ai demandé ce que cela voulait dire, et elle a désigné la grande magicienne qui semble avoir beaucoup de puissance dans votre archipel.
—Lucilia, bien sûr ! Cela confirme ce que je pensais. » gronda Olivon, mangeant son poing. Puis revenant à moi :
» Essayez de vous souvenir d’autres détails... Par exemple, en parlant de la Grande Sorteresse, aurait-elle donné des noms comme “Chamilah” ou “Sapharx” ?
—Non, je crois que je m’en serais souvenu.
—Mm. Comment s’appelait donc cet homme de main de Mortone Trug, passé au service de Lucilia ? je me demande si ce n’était pas justement Botulis. »
Le professeur alla consulter fébrilement des almanachs et des piles de journaux. Plusieurs édifices de volumes s’effondrèrent autour de lui, avant qu’il ne réussisse à dénicher un grosse chemise cartonnée, couleur fraise. Il en tira une “Dépêche de Draco” vieille de plusieurs années, tourna les pages, et s’arrêta sur un titre qui l’intéressait.
« “Lâche défection de l’aide de camp du grand Mortone”, lut-il à mon intention. “Le hideux Nardor Botulis, traître à sa patrie, dont les noires intentions s’étaient depuis quelque temps laissé pressentir, est passé la semaine dernière au service de la grande Folle de Périache. Sous prétexte de porter un message de notre Maître, il a dérobé un vaisseau de ligne et, avec une cinquantaine de reîtres, s’est enfui vers les îles du Sud. C’est à un garde qu’il avait cruellement cloué par les paumes à la porte du quai de guerre, qu’il a dit en ricanant : “bons baisers de la part de Lucilia, la reine du Sud", etc.”
» Tout concorde, soupira Olivon la main sur le front et secouant la tête, c’est terrible.
—Quelque chose m’intrigue, Monsieur Clinus...
—Oui ?
—Vous semblez étonné de cette histoire, mais si je puis me permettre une question indiscrète, le paquet transmis par Nadja ne vous renseignerait-t-il pas suffisamment ?
Olivon hésitait à me répondre.
—Je me doute que si Nadja vous a confié un tel message, c’est qu’elle avait des raisons de s’en remettre à vous. Avant de vous mettre plus avant dans le secret, j’aimerais tout de même que vous me disiez quelle est votre position dans cette affaire. Car vous venez d’Outremonde, si je ne me trompe ?
—Vous ne vous trompez pas. Je vais essayer de satisfaire au mieux votre légitime demande. »
Et je fis à Olivon Clinus un résumé de mes aventures à Guama, évitant seulement de donner trop de détails sur la campagne engagée par le clan Fitrion.
« Bon... je vous fais confiance, dit Clinus, quand j’en eus fini. mais la chose est complexe. Il faut que je vous explique la situation dans son ensemble. »
Le petit homme chauve se carra dans son pouf, la fiole de glône dans une main et l’embout d’un narguilé de choulcave aromatique dans l’autre.

« Vous avez sans doute pris connaissance du jeu de l’île, cette étrange tradition, dit Olivon. Il a été quelque peu mis en veilleuse depuis une quinzaine d’années, parce qu’aucun candidat n’est entré en lice pour briguer le Minusat, ou bien en a démissionné, avant le Voyage.
—Je suis un peu au courant, acquiesçai-je, sans m’avancer outre-mesure.
—Alors vous devez savoir que ces défaillances successives ont fini par attirer l’attention, car elles ont laissé au pouvoir un même Villacope, Mulibron Oriflan, un bien médiocre administrateur, que tout le monde appelle, par dérision BBJ, pour "Bon Bébé Joufflu". BBJ a séduit tout le monde par son babil délicat et son regard bleu ciel, mais il a joué de son seul véritable pouvoir : interdire les dépenses publiques, par son veto au conseil du Peuple. Malgré le blocage de la vie qu’il produit dans tous les secteurs, il s’en est toujours tiré devant les instances d’évaluation.
Il a dû flatter une certaine lâcheté, car peu à peu la fibre héroïque s’est affaiblie dans les meilleures familles, dont les rejetons nubiles n’éprouvent, par ailleurs, pas le moindre désir d’épouser la fille quadragénaire de sire Oriflan... Quelques-uns, forcés de trop près par une administration tatillonne, préférèrent la révolte et l’exil sur Lario ou Draco. En l’absence de candidat assez crédible, certaines forces économiques ont alors décidé de recourir à d’autres voies. C’est là qu’entrent en scène les Braighcht...
—Les grands Fariniers cicéoliens.
—Eh ! s’exclama Olivon, vous êtes bien renseigné sur nos moeurs.
—Oh, tout le monde en ville parle des candidats potentiels... et Wiril Braighcht est celui qui fait le plus parler de lui.
—Je comprends, dit Olivon. Ne vous offusquez pas de mes remarques; une méfiance chronique m’incite à voir des espions partout. Mais je pense que vous êtes ce que vous prétendez : un jeune Ultramondain sentimental et rêveur, perdu par hasard dans notre petit univers, et disposé à rendre service à ceux qui lui agréent.
—Merci de votre appréciation, dis-je en riant, elle n’est pas dépourvue de justesse.
—Pour revenir aux Braighcht, c’est une ancienne famille de Cicéole, dont l’ascendance remonterait aux Charbiniots, ce qui explique ce patronyme. Comme beaucoup de Cicéoliens, les Braighcht sont des paysans céréaliers, propriétaires d’une grosse ferme. Les hasards du commerce les ont mis sur la voie de l’enrichissement, et ils sont parvenus au rang de de principaux fournisseurs de l’archipel. Par la suite, devant transporter le blé sur les îles, ils ont développé la construction en bois d’ogave (qui repousse les insectes et les parasites aquatiques), aussi bien pour les chariots que pour les bateaux-minotiers, passeurs de rivières et de lacs. Ils sont réputés construire des véhicules d’une robustesse à toute épreuve, étanches, et rapides.
Avec la maîtrise de ces techniques, leurs exigences se sont élevées : comme ils n’ont pas le droit d’armer des bateaux de mer, —privilège réservé aux Hanséhards—, ils ont, en revanche, proposé à ces derniers des plans de bâtiments permettant le transport de grandes quantités (deux à trois fois plus que la moyenne). Le recours généralisé des Hanséhards à ces bateaux ferait des Braighcht leurs interlocuteurs privilégiés. Ils s’empareraient ainsi des marchés céréaliers, et ruineraient leurs concurrents. Ils reprendraient en sous-main leurs fermes et deviendraient les uniques producteurs de blé de l’archipel.
Certains Hanséhards furent alléchés par ce projet des Braighcht : des bateaux à la capacité triplée sans perte de vitesse, voila qui est intéressant pour rafler la vente d’un village forestier, ne laissant rien aux petits caboteurs !
—Cela me rappelle notre monde, dis-je. En tenant compte de la différence d’échelle —car vos gros poissons seraient minuscules chez nous— c’est la même boulimie incoercible des puissants. Mais continuez, Professeur, je vous prie.
—Il existe une loi intangible à Clotone pour interdire les monopoles. Ainsi à Cicéole, toute ferme familiale est inaliénable... Les Braighcht laissent donc à la famille son bien, mais elle est si endettée qu’elle se vend corps et âme au clan le plus puissant. Cela ne se voit pas, car les Cicéoliens sont fiers, et leurs affaires restent secrètes.
C’est la même chose pour la construction de véhicules de transport terrestre et naval d’agrumes : s’ils avouaient qu’ils contrôlent aussi ce secteur, les Braighcht devraient rétrocèder de grandes parties de leurs avoirs à petits constructeurs. Mais, comme pour la production de blé, il est difficile de prouver qu’ils sont les maîtres de nombreuses corporations artisanales, car en apparence, les charrons et mécaniciens qui travaillent pour eux forment de petites sociétés libres. Ils sont en réalité tenus par l’endettement invisible, à cause des réseaux secrets de l’argent.
Toutefois, les juges de la Conque sont tenaces et remplissent peu à peu leurs dossiers sur le clan, au fil des enquètes administratives. Pour la famille Braighcht, perdre une partie de son empire serait une catastrophe. Elle essaie donc de soudoyer les magistrats et de comploter au Conseil du Peuple, pour faire entériner son monopole au nom de ses compétences dans des activités “vitales”.
Le vrai chef du clan actuel, Wiril Braighcht, mène une guerre secrète pour bloquer les procès où le traînent les petits fabriquants. Il cherche à obtenir des jugements ouvrant la voie au droit de monopole. Il tente de rallier tous les partis influents au Conseil du Peuple afin de faire voter une nouvelle loi en sa faveur. Et maintenant, s'il se présente, c'est pour porter carrément sa famille au pouvoir.
—Le Villacope ne réagit-il pas à cette menace ?
—Non, parce que Figear, le Padriole des Braighcht (l'aïeul respecté) est son ami intime, et qu’il ne veut rien tenter contre ce clan.
—Alors, c'est l’impasse, constatai-je. Le pouvoir réel va tomber dans les mains de la famille Braighcht.

—Mais ce serait une folie ! se récria Olivon. Notre histoire prouve que lorsque le pouvoir est rassemblé dans les mains d’un seul, des catastrophes en série se déclenchent.
—Ah oui, la fameuse malédiction de Dysme... dis-je, évoquant des propos dont je n’avais pas compris toutes les implications.
—Enfin, cela n’est qu’une version superstitieuse et populaire de mécanismes humains.
—Vous ne croyez donc pas au Maître des Vannes ? »
Clinus marqua un temps d’arrêt, enleva ses lunettes rondes et me regarda dans les yeux :
« Vous êtes aussi au courant de cette légende...
—Pas en détail, mais les gens semblent y accorder une grande importance. »
Olivon coupa court.
« Si vous le voulez bien, nous en parlerons une autre fois. Revenons à la situation : il m’est apparu, en croisant plusieurs informations, que Wiril a réussi à placer sous son influence le premier magistrat de l’archipel, le Maître Noduleur de la Conque de Guama. Si cela était confirmé, ce serait assez épouvantable pour nous tous. Car, si la justice se trouve corrompue, le Villacope sénile, et les Fariniers prêts à prendre le pouvoir à travers le Minusat, nous entrons dans une phase de déséquilibre majeur. Vous voyez ?
—Je crois comprendre. Cela coïncide avec les inquiétudes de mes amis clotonois, ajoutai-je, prenant sur moi de considérer Clinus comme un allié possible de la famille Fitrion et de son candidat .
—Alors vous comprendrez aussi pourquoi, lorsque j’ai obtenu des indices suffisants d’un tel complot, j’ai cru devoir m’engager pour tenter de le briser, bien que ma fonction soit normalement située hors de l’action.
—C’est une conduite digne de respect. Elle rejoint le combat de mes amis.
—Mais elle présente de nombreux risques, à commencer par celui de passer pour fou parmi les éminents collègues de cette université. C’est pourquoi, avant de déclencher le scandale, ou de prévenir les instances collégiales de la Conque, je dois construire un dossier irréfutable, trouver de preuves tangibles.
—Et c’est pour l’établir que vous avez demandé à des personnes de confiance comme Nadja Benjou d’enquêter pour vous.
—Oui, je connais cette étudiante depuis presque sept ans, et elle a toujours été pour moi un motif de satisfaction : brillante et active dans la vie politique de l’université. »


Le professeur se leva, l’air décidé.
« Eh bien ! Autant tout vous raconter.
Il alluma un brûleur portatif de choulcave mentholée, et, le tenant à la main, se mit à marcher de long en large, accompagnant son récit de grands gestes, au risque de semer des escarbilles sur les tapis somptueux.
« L’affaire débuta il y a trois mois. Nadja —qui est la curiosité incarnée— vint en coup de vent me prévenir qu’un de ses amis de Cicéole avait vu par hasard Wiril Braighcht embarquer sur une galéasse, près du port privé de la famille. Le bateau avait discrètement quitté son mouillage, pour s’orienter au sud-est. L’ami s’était rendu à cheval au port de Moludée, à l’extrémité occidentale de la Baie des Vents Propices, pour suivre le bateau en question, ou le voir passer vers le chenal. Quand il y arriva, la galéasse, de facture anonyme mais reconnaissable à sa proue peinte de trois oeils bleus, était effectivement embossée au quai de Moludée, déserte en apparence. Avertie, Nadja avait rejoint son compère, et ils s’étaient promenés aux alentours, cherchant à grapiller des renseignements. Les jeunes gens avaient lié connaissance avec le pêcheur qui réparait ses filets sur la pinasse voisine. Ils devisèrent avec lui, en l’aidant un peu dans son travail, comme l’auraient fait tant de jeunes cicéoliens désoeuvrés mais serviables.
Nos enquêteurs furent récompensés de leur attente quand trois rudes mariniers firent irruption, portant de lourdes caisses sur l’épaule, et montèrent à bord. L’on put entendre leurs voix fortes, chargées d’alcool. »

Clinus mima la scène :
« Notre Maître Wi..
—Chut, tais-toi, putredianche ! Tu sais qu’on ne doit pas prononcer son nom.
—Oui, z'avez raison... Donc notre Maître tout-court a-t-il l’intention de demeurer longtemps à la Majeure, pour emporter avec lui toutes ces fufes ?
—Veux-tu te taire, Ivrogne ! reprit la voix la plus autoritaire.
—Excuse-moi, Patron, mais c’est plus fort que moi... Je ne dirai plus rien maintenant.
—Cela vaut mieux pour toi, malputange ! Ou bien le Maître te fera couper le cou.
—Oh non ! dit l’autre portant son battoir de main à son menton velu, un si beau cou...
—Ouais. Les gars, remontez vite chercher le reste, je fais le guet ...
»Le plus patibulaire des mariniers, le bonnet noir enfoncé sur les sourcils, s’installa à l’avant de la barque, regardant autour de lui. Mais il ne préta pas attention aux trois silhouettes penchées sur les filets, sur le bateau voisin.
»Quelque temps après, Nadja et son ami s’esquivèrent. Mon étudiante me ramena le soir même l’information qui se déduisait des paroles imprudentes du marin éméché : Wiril Braighcht se préparait à un voyage secret à la Majeure, et emportait avec lui un coffre de quelques millions de Fufes.
» Je subodorais la grosse affaire, continua Olivon Clinus. Mais je ne pouvais m’absenter de l’université en plein mois d’examens. Je priai Nadja de se précipiter sur le prochain traversier en direction de Zigône, l’unique port de La Majeure accessible par de petits bâtiments solides. Mon étudiante pourrait reprendre la filature sur place, soit que la barque fût arrivée depuis peu, soit que le traversier la dépassât et que Nadja ait à l’attendre, en ayant pris une chambre dans une auberge de Zigône.
»Enthousiaste, elle voulut partir sur le champ. Sa détermination peut vous sembler déplacée chez une jeune fille...»
Je me rappelais en effet les doux yeux clairs de la fugitive, sans rapport avec le portrait d’une aventurière-née que me dressait l’énergique petit professeur.
«... Elle s’explique par l’histoire de la famille Benjou, une dynastie légendaire, assidue à la guerre contre l’injustice et l’arbitraire des pouvoirs. Bien souvent, j’avais dû freiner l’ardeur combative de Nadja, désireuse de ne pas déchoir du rang auquel ses parents et ses grands-parents s’étaient toujours situés. Cette mission venait à point pour satisfaire son ambition, sans pour autant l’offrir aux coups les plus violents. Du moins le pensai-je tout d’abord, avant de m’en repentir, au vu de ses dangereuses découvertes.
Par ailleurs, mon offre lui permettait de se débarrasser du long mémoire que je lui avais donné à rédiger pour obtenir son parchemin : je lui permis d’en reporter l’échéance. Je fournis à Nadja assez de Fufes pour se débrouiller plusieurs semaines et lui recommandai de ne prendre aucun risque de se démasquer. Je la suppliai de me tenir informé. Elle emportait deux gypons-pérégrins, qui nichent dans le gyponnier de cette maison. En cas d’urgence, elle me les renverrait, avec ou sans message.
L’un d’entre eux n’est jamais revenu à son perchoir, et comme vous ne l’avez pas vu en compagnie de la jeune fille, j’en conclus qu’il s’est perdu... »
» Cependant, poursuivit l’universitaire en remontant ses lunettes sur son front pour reposer ses yeux ardents, je ne suis pas resté tout à fait sans nouvelles, puisque une dizaine de jours avant que vous ne preniez possession du paquet, je reçus, attachée au cou de l’autre gypon, une missive cryptée de Nadja, m’annonçant qu’elle avait retrouvé la trace de Wiril dans une auberge proche du palais de Mungabor, le gouverneur de la Majeure. Le Cicéolien allait sans doute entrer en contact d’un jour à l’autre avec une très haute personnalité, cachée sous les traits d’un marchand zigônois.
En même temps, Nadja surveillait étroitement les déplacements d’un Acolyte, c’est-à-dire d’un magistrat subalterne de la Conque, en mission auprès de Mungabor, sous le prétexte de jouer le précepteur auprès de sa nullité de fils, Valien. Cette personne devait, d’après elle, présenter les protagonistes l’un à l’autre, tout en établissant un témoignage de la rencontre.
—Mm, fis-je, je crois savoir de qui il s’agit. Sauf erreur, cet homme est mort.
—Comment ?
—Il a été exécuté par Mungabor, ou il s'est tué en tentant de lui échapper, le gouverneur exigeant peut-être d’être mis au courant de la transaction. Il est tombé du haut de l’immense muraille du palais, alors qu’il était poursuivi par des gardes de Mungabor. La scène s’est déroulée pratiquement sous mes yeux !
—Information à retenir, commenta Olivon, impressionné, avant de reprendre :
» Quoi qu’il en soit, le pseudo-marchand, l’acolyte et Wiril Braighcht s’ignoraient royalement, mais Nadja comprit leur manège : l’acolyte et le garde du corps de Braighcht se croisaient et se recroisaient au marché de la forteresse de Trigône. Ils échangeaient des messages cachés dans des piles de potyglons, sans doute pour préciser les termes du rendez-vous. L’oeil et l’oreille aux aguets, mon étudiante n’était pas encore parvenue à saisir une seule bribe d’information concernant l’emplacement et le moment de la rencontre. Elle me promettait des nouvelles fraîches sous quarante-huit heures. Elle ne pouvait pas s’expliquer davantage, mais elle avait de bonnes raisons de suspecter que cela aurait lieu au palais, au beau milieu d’une fête donnée par le gouverneur Mungabor, sous la protection des masques anonymes des invités. Elle allait tenter, écrivait-elle, de pénétrer pour l’occasion dans les salons d’honneur.
Puis ce fut le silence, jusqu’à votre venue, Augustin.»

Tandis qu’Olivon Clinus méditait, les yeux au plafond, en tirant avidement de rondes volutes bleutées de l’embout élastique du brûleur, je me souvins à quel point le vieux Mungabor, le maître de la vaste île de la Majeure, semblait régner sur une ruche malsaine. Je me remémorai les événements obscurs survenus lors d’une fête à laquelle j’avais eu l’insigne et dangereux honneur de participer au palais gouvernoral : la rencontre furtive entre le capitaine de sa garde, Morhol, et un Zwölle noir à l’uniforme semblable à celui de l’ignoble Botulis; ou encore ces cavalcades de gens très en colère et parlant haut puis baissant le ton à mon approche, conciliabules dans les recoins les plus sombres, et pour parler de toute autre chose que d’amour. Il y avait eu aussi ces croisements d’ombres furtives sur les parapets et les tours de guet; ces voix en sourdine montant des salles à demi-enterrées, auxquelles répondaient des brouhahas tumultueux, et finalement, la chute fatale du précepteur de Valien.
Le complot était-il plus vaste que ne le soupçonnait le brave petit professeur ? Ou bien, étais-je en train de me laisser envahir par l’atmosphère d’intrigue endiablée où tout ce monde baignait, d’une île à l’autre ?

« Trois jours ayant passé, continua Olivon, je commençai à me morfondre. Je regrettais amèrement d’avoir peut-être envoyé la jeune fille téméraire à la mort. Je me rassurais en me disant que les conjurés ne se doutaient pas d’être surveillés. Certes, personne parmi les éventuels intrigants, ne pouvait savoir à quel point j’avais avancé ma reconstruction des affaires secrètes. Mais je me sentais coupable d’avoir laissé filer cette jeune enthousiaste, maligne comme un pinounet, mais si vulnérable. Mon attente se fit chaque jour plus angoissée. Je m'étais décidé à partir retrouver Nadja, quand votre arrivée m’a délivré d’une tension insupportable. Enfin, temporairement, car... »
Le Savantissime Clinus laissa le brûleur vide sur une tablette, et rejoignit l’encoignure baroque où il avait déposé les objets contenus dans le paquet de Nadja Benjou.
« Je ne sais pas ce qu’elle a pu vous dire, dit-il, mais les objets qu’elle m’a envoyés par votre entremise demeurent énigmatiques.»
» Regardez-donc ! ajouta-t-il, pensif. Peut-être serez-vous plus inspiré que moi. »

A côté de l’enveloppe grossière au sceau brisé reposait un petit sac de cuir ouvert, ainsi que les objets qu’il avait contenu : un morceau de papier beige froissé, de forme triangulaire, aux bords irréguliers, comme des pliures qu’on a tenté de suivre en découpant un article dans un mauvais papier-journal; et un long clou noir à tête carrée, aplati et replié.
« Cela ne me dit rien.
—Le morceau de papier ressemble à une nappe d’auberge, dit le professeur.
—Et le clou est semblable à ceux qui tendent une peau sur une selle ouvragée, comme j’en ai vu chez les Pathiolans, ajoutai-je.
—Hm... guère significatif car les peausseries pathiolanes équipent presque toutes les cavaleries de l’archipel, et les autres artisans les imitent. Ecoutez, jeune homme, je vais essayer d’analyser tout cela. »


Olivon prit les objets et l'enveloppe, et me précéda dans l’escalier d’une mezzanine suspendue au milieu de son vaste domaine. Là étaient disposés d’étranges instruments aux forme variées, sur des paillasses revêtues de céramique. Il mélangea diverses poudres qu'il répandit sur le papier, après l'avoir humecté d'un liquide transparent.
Il le plaça ensuite entre deux lames de verre tenues par un support de cuivre et joua longtemps avec la lumière diffractée d'une lampe bleue.
» Oui, grommela-t-il enfin. Il n'y a pas de doute !
—Qu’avez-vous découvert d’intéressant, professeur Clinus ?
—Je crois bien que nous avons fait un pas décisif.
—A ce point ?
—En étudiant le bout de papier à la lumière rasante, je reconnais l’empreinte de deux écritures que je connais, pour les avoir analysées maintes fois : celle du Juge Fatrepon Mirois, le Maître Noduleur de la Conque, et celle de Wiril Braighcht.
—En êtes-vous certain ?
—Aussi certain que de vous voir ici, à mes côtés.
—Et pouvez-vous déchiffrer les textes ? »
Clinus examina longuement l'objet.
« Les fragments lisibles sont courts, dit-il au bout d'un moment : ce sont probablement des phrases du genre que l’on inscrit avant de signer un contrat. Vous voyez, le mot : “soussigné”, par exemple, qui apparaît dans les deux écritures.
—Vous avez raison, c’est assez net.
—Et là encore, dans l’écriture de Braighcht, on peut lire “par la présente”, et dans celle de Mirois, cela correspond au fragment de mot : “prés”.
—Que pensez-vous pouvoir tirer de ces quelques éléments ?
—Mais beaucoup ! s’écria Clinus. Ne comprenez-vous pas ? La possibilité même d’un contrat privé passé entre ces deux personnalités pourrait être utilisé pour demander l’ouverture d’une Requête de Savoir, à partir du moment où Wiril a ouvertement déposé sa candidature à la course minusale.
—Comment cela ?
—La procédure prévoit que quiconque peut émettre des doutes fondés sur l’honnêteté d’une candidature, doit le faire avant l’ouverture de la Course, en exposant ses griefs au Patriarche de la forêt Cercopse, au moment de la bénédiction des candidats.
—Le vénérable Fur’hion ? »
Clinus eut un mouvement de surprise :
« Prouchelette ! vous êtes décidément bien renseigné sur notre vie politique.
—Olivon, je vous dois quelques explications... »
Désormais en confiance, je lui racontai la situation qui découlait de mon amitié pour Phial d’Atoy, l’intimité que nous partagions avec la famille Fitrion, l’engagement politique de Jansène et ses principales orientations.
« Eh bien, jeune homme, dit Olivon, les bras croisés, vous êtes une véritable bénédiction ! Je m’interrogeais justement sur la sympathique candidature de ce Phial d’Atoy. Pouvez-vous lui faire savoir, ainsi qu’à Jansène, qu’il dispose de mon appui sans réserve ?
—Je n’y manquerai pas et je pense qu’ils en seront fort heureux.
—Toutefois, je ne pourrai sans doute pas mieux leur être utile qu’en continuant mon travail secret, et en ayant recours à votre intermédiaire.
—Je crois que c’est, en effet, très sage.
—Je les tiendrai informés des résultats de mes investigations, et surtout des informations qui pourraient servir d’armes efficaces contre le candidat de l’arbitraire et de l’injustice, Wiril Braighcht.
—Soyez en remerciés, en leur nom.
—Bon. Mais revenons aux objets du paquet de Nadja. Le clou, je dois l’avouer, conserve une part de mystère : peut-être notre enquêtrice a-t-elle pensé que ce signe était évident pour moi, car elle semble nourrir à mon égard une confiance sans borne sur le plan des connaissances universelles.
—Puis-je examiner ce clou de plus près ? fis-je, mû par une soudaine impulsion.
—Je vous en prie ! »
Je me saisis du morceau de métal oblong et tordu et le fit pivoter en tous sens.
« Il y a quelque chose qui est resté plaqué sous la tête...
—Par le Grand Equilibre, je n’avais pas remarqué ! Donnez, je vais essayer de le détacher et de l’étudier sous une lunette inverse. »
A l’aide de pincettes d’horloger, Olivon Clinus décolla très délicatement une petite plaque brune et la plaça sur une coupelle de verre, traversée de rais lumineux que renvoyait un complexe appareillage de miroirs et de lentilles. Il plaça son oeil contre un objectif et observa un certain temps, avant de déclarer :
« Ce n’est pas du cuir, mais du bois, de l’ogave, je crois, coloré de parcelles de cuivre.
—Alors, dis-je, j’ai peut-être la clef de l’énigme.
—Dites vite...
—Oh, ce n’est qu’une hypothèse, mais la dernière fois que j’ai entendu parler d’ogave c’est par mon bon petit compagnon, Satius, un extraordinaire pilote de flèche volante.
—Une flèche volante ? Mais il n’y en existe pas sur La Majeure .
—Je peux témoigner du contraire, mon cher ami. J’ai moi-même voyagé sur l’une d’elles, à partir du palais de Mungabor à Trigône.
—Hm. Les flèches sont pourtant strictement réservées aux liaisons du Villacopat. Mais après tout, si vous le dites...
—Maintenant, le souvenir du bâti de l’aile volante me revient clairement. De tels clous sont utilisés pour attacher fermement les plaques de cuivre de la surface inférieure de l’engin à sa quille.
—Ce qui expliquerait la présence de traces de cuivre, bien visibles à la lunette. »
Il se redressa :
« Si cette interprétation est exacte, Nadja a peut-être voulu nous signifier que Mungabor a été, d’une façon ou d’une autre, impliqué dans la rencontre entre le chef du clan Braighcht, et la haute autorité juridique.
—A moins que ce ne soit pire...
—Que voulez-vous dire ?
—Eh bien : vous avez dit vous-même que les ailes volantes étaient le privilège des services du Villacopat. Ne peut-on penser que Nadja ait surpris un émissaire du Villacope, venu par voie aérienne, en conversation avec les deux compères ?
—Vous avez raison, Sacremiole ! C’est cela ! Cela confirmerait tous mes soupçons.
—Cela explique, entre autres, l’acharnement à faire assassiner au plus vite cette pauvre Nadja, et cela par la main d’un reître au service du gouverneur de la Majeure, lui-même aux ordres du Villacopat.
—San compter que le tueur, Nardor Botulis, agirait aussi au service de la grande sorteresse Lucilia et en même temps pour le Prince des Zwölles, Mortone Trug ! Ce qui implique une véritable coalition de toutes les élites de l’archipel contre la vie démocratique.

Découragé, le petit professeur alla s’affaler sur son pouf favori, et retira ses lunettes pour se frotter longuement les yeux.

« Peut-être associons-nous trop vite les indices, dis-je. Après tout, que Botulis serve plusieurs maîtres à la fois, et en particulier la grande sorcière -pardon, sorteresse- ne signifie pas d’emblée qu'il ait poursuivi votre étudiante pour le compte de Lucilia. D’ailleurs, rien ne nous dit qu’il ait décidé de la tuer parce qu’elle avait surpris la transaction secrète que vous a révélé le bout de nappe. N’aurait-elle pas pu encourir la colère de ce sombre spadassin pour maintes autres raisons ?
—Ne prenez pas Nadja pour plus sotte qu’elle n’est, je vous en prie, Signour Augustin. Aussitôt que Nardor s’en est pris à elle, et dès qu’elle a pu identifier son agresseur, le schéma logique s’est illuminé pour elle. Non, la scène peut être reconstituée : Botulis a surpris une inconnue espionnant la réunion qu’il protégeait pour le compte de toutes les partie-prenante. Il lui a couru sus, d’abord pour savoir à qui il avait affaire, ET PUIS pour supprimer tout risque d’ébruitement.




VII.
Qui est Lucilia ?


«Je conçois votre inquiétude. Mais revenons à la Grande Sorteresse. Je me doute qu’elle est fort redoutable, mais je ne saisis pas son intérêt à s’immiscer dans les affaires publiques de Clotone en soutenant le complot de banals intrigants.
—Je vous arrête net, Augustin ! s’exclama Clinus, Wiril Braighcht n’est pas un comploteur banal. Il a l’ambition non déguisée d’être consacré empereur des îles, projet que je sais appuyé par de nombreuses forces sur tout l’archipel.
—Cela se tient, admis-je. Mais, pardonnez-moi, je ne vois toujours pas l’intérêt de Lucilia là-dedans... »
Olivon Clinus joignit les mains.
« Vous avez sans doute appris que son pouvoir équilibre celui des Omen (ou Maîtres de magie), parce qu’elle peut bloquer la pluie diluvienne nécessaire à leurs exercices sacrés. Elle est la maîtresse de la vapeur d’Ardamont, une colonne sous pression qui monte dans la montagne de Périache. Personne ne sait à Clotone comment elle procède : peut-être en contrôlant une sorte de geyser très sensible. Mais son pouvoir est tout à fait réel, car sans cette vapeur, les Omen ne peuvent pas transformer les Thrombes.
Lucilia peut aussi empêcher l’élection d’un grand Minus, invalider son mariage, ou, à de tous autres moments, réduire à néant les tentatives des Sorciers pour influer sur tel ou tel aspect de la vie des îles. Ordinairement, la Sorteresse est d’autant plus raisonnable sur le plan de la politique qu’elle semble être cruelle et arbitraire dans son petit monde de l’îlot d’Hirpan. Mais, elle entend aujourd’hui beaucoup parler de machines préparées dans le plus grand secret par les Sorciers, ses pairs et concurrents, pour tenter d’échapper à son influence régulatrice. Alors, elle sort de sa réserve. A défaut de pouvoir empêcher un complot dont elle ignore les arcanes, elle peut décider de contribuer à établir une tyrannie ouverte, qu’elle contrôlerait facilement. D’où sa décision —plausible— de soutenir la candidature de Wiril Braighcht. En même temps, elle agit pour déjouer toute conjuration qui l'excluerait. Elle mobilise à cet effet son vaste réseau de Magdes infiltrées sur toutes les îles.
—J’ai déjà entendu Phial parler des Magdes, dont il suppose d’ailleurs que j’ai rencontré, à mon insu, plusieurs membres .
—Je les soupçonne d’en venir à croire à un complot pour se saisir des fameuses “vannes” qui sont supposées empêcher le gonflement monstrueux du Grand Dragon...
—Corrigez-moi si je me trompe : selon la rumeur ou l’affabulation, le puissant courant qui divise l’archipel entre îles orientales et îles occidentales peut s’amplifier de telle façon que les relations Est-Ouest soient interrompues.
—Oui.
—Cela donne alors loisir aux bandes armées de Draco et de Lario de s’organiser, et de préparer impunément des armadas pour réaliser leur rêve de toujours : envahir Clotone et les îles orientales, dès le moment de la décrue.
—C’est à peu près cela, confirma Clinus.
—Or une croyance solidement établie veut que le gonflement du courant soit déclenché par la venue au pouvoir à Clotone d’une dictature aux prétentions impériales. Un personnage mystérieux, un “maître des Vannes” activerait alors le mécanisme du courant.
—Oui. Et tout le monde le recherche, pour mettre la main sur les leviers du courant. Il est possible que Lucilia envisage, en soutenant Wiril, de provoquer le Maître des Vannes, de le contraindre à agir, et donc à se dévoiler. Surveillant chaque pouce carré des îles, la Sorteresse surprendrait son activité. Elle s’assurerait de lui et s’emparerait ensuite des machines du Grand Equilibre.
—Le mythe du maître des Vannes joue donc réellement un rôle politique ?
—Tant que des gens croient qu’il est possible d’infléchir volontairement le régime des courants qui sillonnent l’archipel ! Comme leur variation peut réellement couper -ou accroître- les communications entre les îles, il y a une course fébrile pour mettre la main sur ce supposé pouvoir et sur l’homme qui est censé en disposer secrètement...
—Passionnant !
—Ce que je vous dis là n’est pas sorti de mon imagination, poursuivit le professeur. Il y a quelques années, un journaliste de La Ménile avait défrayé la chronique en rapportant les propos d’un Thrombe fait prisonnier. Un hypnothérapeute avait eu la chance de l’écouter avant qu’il ne se mette à fondre, littéralement, comme il arrive à certains Thrombes détenus, en mourant. Le Mort-Vivant avait eu le temps de proférer quelques étranges invocations. En parlant de lui à la troisième personne, raconte le journaliste, il avait décrit une scène qui l’avait impressionné.
Mais attendez... je dois encore avoir la coupure dans les parages, si ce n’est pas trop enfoui.
—Je vous crois sur parole, ce n’est pas la peine de...»

Mais Olivon Clinus avait déjà sauté sur ses courtes et nerveuses jambes. Les lorgnons ronds rabattus sur le nez en position de bataille, il me fit signe de le suivre par les sentiers formés entre des montagnes de livres branlants.
Après un parcours erratique dans le labyrinthe des thèses impubliables, il reconnut, à gauche, derrière le bloc des manuscits inachevables, un amoncellement en équilibre précaire, où il trouva ce qu’il cherchait, au prix d’une avalanche couronnée d’un ouragan de poussière volatile.
Toussant à s’arracher les poumons, Olivon s’assit sur trois gros dictionnaires de cuisine Guamaaise et défroissa la coupure sur son genou.
« Ecoutez donc :
“Molor —c'est le nom du Thrombe, enfin celui dont il s'affuble— Molor a très peur, il marche dans le souterrain à demi-rempli d’eau qui court. Molor va être noyé. Il s’accroche à la roche friable, à tout ce qu’il trouve pour ne pas être emporté. Et voila un anneau de bronze, que Molor attrape. Voila Molor sauvé. Mais tout de suite, il sent que l’anneau tourne, et il y a une fenêtre noire qui s’ouvre dans la paroi à côté de Molor. Il ne veut pas regarder. Il doit s’appuyer sur un muret, et il voit, de l’autre côté une galerie bleue où la Grande Dame marche, et avec elle le très puissant Sapharx. Oh Maîtres bien-aimés ! Molor veut appeler ses Parents. Il veut, il veut gémir... Rien ne sort de sa bouche et il les voit passer dans la douleur impuissante. Il les entend qui parlent du maître des Vannes, et que tout est prêt pour se saisir de lui... ”
—Mm, fis-je, Le passage est évocateur...
—Mais bien-sûr, le thérapeute a été mis sur la sellette. Il a changé sa version des faits et avoué qu’il avait ajouté la référence au maître des Vannes de son propre chef.
—Ah...
—La rétractation peut être due à des menaces. Personnellement, j’ai tendance à croire le témoignage tel qu’il est exposé, et qui implique Lucilia dans une recherche sur les Vannes du Grand Equilibre.

—Résumons, dis-je, la cervelle en feu : si les Braighcht s’érigent en dictateurs de Clotone, l’activation du mécanisme des vannes devient une perspective réaliste, puisque tout accaparement du pouvoir a coïncidé avec un changement du courant. Sans exception.
—C’est cela.
—Grâce à son réseau de Magdes, Lucilia se saisit du Maître des Vannes, pris la main dans le sac. Elle contrôle ainsi définitivement l’ensemble du “panthéon” des pouvoirs de l’archipel.
—Exact.
—Mais ne risque-t-elle pas alors de perdre son rôle de contrepoids aux autres pouvoirs ? S’il n’ y a plus de course minusale, elle n’aura plus de mariages à bénir.
—Certes.
—Il y aurait là une contradiction dans sa politique...
—Eh oui ! Mais elle ne peut attendre que les nouvelles techniques des sorciers d’Ardamont, ou de puissances plus noires encore, ne la déclassent au rang d’une simple illusionniste de foire. C’est une course de vitesse. Lucilia ne veut pas la perte du Minusat, mais elle en profitera pour donner au complot son effet maximum.
Je hochai la tête, soudain épuisé.
—Tout ceci est assez convaincant, mais compliqué. »
Le mince petit professeur me fixa de son regard noir-de-dessus-les-lunettes :
« Vous trouvez ? La vie est-elle plus simple dans le Grand Monde ? »


VIII.

Avant la tempête


Canémo, le troisième Jiovalan de Bellinocte (Jeudi 16 Août 1882.)

Hier, comme convenu, j’ai pris le bac de La Mirande pour me rendre à l’invitation d’Athiello.
Mategloire m’a souhaité bonne chance, le sourire un peu pincé, ce qui m'amuse, venant d’une fillette. Quelques minutes après, son humeur était revenue au beau fixe, et, en sortant de la maison des Fitrion, je l’entendis chanter comme un Purpuril, en vaquant aux tâches que l’équipe électorale lui avait attribuées.
Au moment où je montais sur la navette entre La Mirande et la baie des vents propices, personne ne connaissait encore les résultats de l’élection sur la plage de Fangouste.
Mais pourquoi ce regroupement des passagers à la proue, malgré les adjurations de l’équipage de ne pas déséquilibrer l’embarcation, remuée par une mer agitée ? La raison m’en apparut bientôt. L’élection se déroulait moins de deux kilomètres en avant, et l’on attendait, d’une minute à l’autre que soient hissées les bannières des candidats retenus, sur des mâts visibles de loin.
Je ne me joignis pas à la foule. Je ne connaissais pas la couleur réservée à Phial, et je n’étais pas sûr de distinguer les drapeaux flottant à bonne distance, dans le soleil levant. Toutefois, je prêtais l’oreille aux commentaires de propriétaires de lunettes d’observation, dont ils avaient vissé les pieds au flanc du rouffle, et qui semblaient, eux, très au courant de la signification des pavillons qu’on commençait à hisser.
J’entendis un homme prononcer distinctement :
« Violet, parement jaune : c’est le Signour de Parinofle, le candidat de La Majeure.
—Vous êtes sûr ? le pressai-je aussitôt.
—Pas le moindre doute, dit l’homme. Regardez vous-même sur la gazette... »
Je vérifiai la liste portée sur la page qu’il me tendait, et à laquelle était associée la description du drapeau.
« Puis-je emprunter votre appareil un instant ?
—Faites, Signour. »
Dans l’objectif, les douze hampes étaient visibles. Quatre d’entre elles étaient maintenant pourvues, dont celle qui arborait une longue écharpe mauve ornée d’une barre jaune.
Un cinquième drapeau se déployait, noir orné d’un cercle d’étoiles, et j’en informai mon voisin.
« Hm, voyons. Ah, oui, Wiril Braighcht... C’est cela : velours d’ombre à l’étoilée...
—Voila donc la bataille engagée... »
Dans mon for intérieur, je souhaitai bonne chance à Phial.


La Mirande était une île étrange, de gloire et de misère. Le siège de la Conque, miracle de l’architecture Guamaaise, se dressait comme une ombrelle de pierre au dessus des bâtiments plus massifs de l’école de Justice et des maisons fortifiées des juges, ainsi que du vaste jardin suspendu qui abritait le Champ de Course. Pour le rejoindre, il fallait d’abord traverser les denses faubourgs de Mirandol, entassés presque verticalement, et qui commençaient dès l’embarcadère.
J’y retrouvai Athiello, perchée sur la grosse branche d’un agra tout en circonvolutions, les racines prises dans la pierre d’une fontaine.
« Salut fit-elle gaiement, je suis contente de vous voir. »
Je l’embrassai sur les deux joues. Mais un courant passa entre les duvets de nos visages. Athiello se laissa glisser dans me bras, et moi la portant, elle se suspendant, nos bouches s’unirent, s’ouvrant sur leur miel. Le baiser dura longtemps, au risque de tomber ensemble dans la fontaine clapotant à nos pieds.
Nous nous ressaisîmes, ne serait-ce que pour respirer.
« Eh bien, dit-elle en haletant, qu’est-ce qui nous a pris ?
—Je n’en sais rien... Peut-être l’influence de cette source. Ecoutez : elle semble rire du tour qu’elle nous a joué.
—Vous pourriez avoir raison : c’est la fontaine Castiopyge. Elle est réputée servir aux philtres d’amour.
—Mais nous n’en avons pas bu.
—Peut-être quelques gouttes échappées sur nos visages ont-elles suffi. Qui s’en soucie ? »
Elle me prit le bras, et m’entraîna vers une ruelle sombre qui se transformait vite en escalier abrupt.
« Passons par là. C’est pittoresque et nous ne risquons pas de tomber sur la foule qui suit les candidats.
—Ont-ils débarqué ?
—On m’a dit que la grande simière d’or vient d’être arrimée, de l’autre côté de la Porte d’Orient. »
Nous grimpions au milieu de maisons-tours serrées les unes contre les autres, de bric et de broc. Elles étaient habitées par une population de pêcheurs et de constructeurs de bateaux. Ces derniers occupaient une grande partie des berges surélevées, où ils fabriquaient les coques des navettes qui sillonneraient les canaux et les bras de mer entre les îles. Pour en former les armatures, ils sciaient des chevrons d’agra rouge, souples et solides (sauf l’étrave de palantais) et les assemblaient avec des chevilles d'ogave, sans plans ni instruments de mesure, d’après des connaissances transmises de pères en fils. Les enfants, les poules, les moutons vaquaient au milieu des chantiers en terrasses, sans paraître déranger les artisans.
« Les petits garçons, dit Athiello, apprennent ainsi le métier, sans avoir besoin de cours, simplement en regardant leurs pères, au fil des années. »
Ceux-ci, sans aucun souci éducatif, découpaient des traverses, les assemblaient le long d’une étrave taillée dans un unique tronc de palantais du Wino, les consolidaient de plats-bords épais, puis les fermaient de planches à clains, soigneusement courbées, contraintes, calfatées, et enfin enduites et peintes. Ensuite, les coques étaient amenées au bord des surplombs rocheux. On les suspendait à des cordes, puis on les descendait sur la plage étroite, plusieurs dizaines de mètres plus bas, avant de les équiper et de les mettre à flot.
Athiello m’amena sur une courtine vertigineuse qui reliait deux quartiers du village séparés par une falaise.
« Il faut revenir ici le soir, quand le soleil vient à la pointe occidentale de l’île. Il rosit les dunes du cap Ocre et transforme en pierres précieuses ces énormes blocs d’anciens murs à demi-engloutis que tu vois là-bas. Les mères appellent les petits au repas, puis les confinent dans la chambre d’enfants pendant que les adultes soupent ensemble. Ensuite, ils se rassemblent sur les terrasses en jouant de la musique ancestrale et en fumant de hautes pipes de choulcave parfumée à la salge. Les grands-pères se promènent en tenant fièrement leurs petits-fils dans leurs bras, affirmant face à tous la continuité de leur lignée. La lumière dorée s’apaise, derrière l’ombre des bateaux de pêche qui rentrent au port...
Plus tard, les jolies filles passent ensemble, paupières baissées, prunelles en coulisse, et les regards des garçons assis sur les blocs du rempart démoli, font vibrer autour d’elles les ondes du désir. Peux-tu te douter de ce que c’est d’être ainsi le foyer d’une tempête de regards silencieux ? »
Elle voulut s’élancer à nouveau, mais je retins son corps frémissant contre le mien.
« Attends...
—Nous n’avons pas le temps, Augustin. » chuchota-t-elle en se laissant lutiner.
Avant que je devienne trop sauvage, elle s’échappa, me rattrapant par la main.
Nous montions dans un labyrinthe toujours plus empli d’enfants et d’animaux. Nous débouchâmes enfin sur le terre-plein d’une poterne inquiétante. Ses panneaux de fer noircis étaient ornés de cercles concentriques effilés en pointes. Des têtes de serpents en bronze décoraient le pourtour du chambranle. Du faîte en tuiles vernies du mur qu’elle perçait, s‘échappaient des branchages chargés de feuilles et de lianes, certaines retombant mollement de nôtre côté, comme pour chercher, en tâtonnant, un moyen de continuer leur croissance en ville .
« A Clotone, on adore la nature, dit Athiello. Peut-être parce qu’on en manque si cruellement ! Les Villacopes ont naguère décidé que dans certains lieux sacrés, des murs seraient construits non pour défendre la ville contre les incursions des ennemis, mais pour l’empêcher de croître indéfiniment. »
Je l’écoutai, pressé contre la courbe de ses reins, les mains croisées sur la boucle de sa ceinture, elle m’effleurant les bras, et continuant imperturbablement.
« La seule façon d’arrêter Mirandol avant qu’il n’atteigne la forêt de Chênes à très gros fruits (Quercus Gigacarpa) rares sous ces latitudes, a été d’encercler la colline d’une forte muraille de pierres de taille, haute de près de huit mètres. Elle décrit un fer à cheval de douze kilomètres depuis le bastion occidental que tu vois ici, et qui s’appuie sur les enrochements dominant le chenal Rouffiac, jusqu’à la poterne d’Orient, installée sur un môle, en plein chenal, à six kilomètres plus à l’est. Personne n’a le droit de bâtir contre le mur, d’où cette ruelle circulaire qui le sépare des maisons grimpantes de Mirandol. Si l’on n’y voit pas d’enfants, c’est à cause de la patrouille de la Conque chargée de sa surveillance. Son apparence sévère intimide les jeunes esprits. Et puis il y a cette porte : elle s’ouvre sur les jardins. Mais on y entre aussi pour y être menés aux geôles de la tour de Roc. On ne la voit pas d’ici; elle est un peu plus haut, dans l’enfilade du bastion, et elle tombe directement dans l’eau.
—Brr... Je préfère n’en rien savoir. »
Athiello s’approcha sans hésiter de la poterne et en frappa le marteau. Aussitôt l’un des quatre panneaux décorés s’ouvrit, et la jeune fille montra à l’homme de service, une médaille qu’il examina longuement. Il me dévisagea ensuite avec une méfiance extrême.
« Ce jeune homme est avec moi.
—Bien, fit le garde en semblant regretter la chose. Entrez vite, maintenant; il ne faudrait pas que se crée un attroupement. »
Tout de suite, nous eûmes l’impression d’avoir pénétré dans une jungle, à mille lieues de toute région civilisée. Oiseaux et singes, cachés dans la trame enchevêtrée des ombrages avaient remplacé les enfants et les chiens des faubourgs ouvriers. Leurs piaillements stridulents l’emportaient sur le tapage de ces derniers. Gagnés par le charme du lieu, nous nous étreignîmes enfin. Mes baisers explorant son cou, elle, sans se dérober, m’effleurant la nuque d’une main encore timide. Tout était plein de promesses, mais je ne pouvais pas encore libérer les vannes d’un désir que trop d’abstention avait transformé en plasma brûlant. Mes gestes impatients me valurent de recevoir sur la tête la tiède rosée d’une géante digitale, à la grande joie de mon amie. Son rire fut aussitôt repris par le craquètement endiablé de cent musilets sauvages, qui nous observaient, perchés sur les lianes, pour la plupart la tête en bas.
La pente du chemin, traversé d’énormes racines, s’atténuait en vue du sommet de la colline. Bientôt, nous redescendîmes sur l’autre versant qui s’incurvait en un large entonnoir peu profond, couvert de pelouse. Dressés en son centre, trois gigantesques arbres formaient un geyser de tons plus sombres.
« C’est là que les choses se passent, je crois, descendons... »
Au centre géométrique du triangle formé par les trois arbres —les fameux chênes cercopses, conjecturai-je— se tenait un petit autel de pierre entouré d’une galerie de colonnes roses. Sur le plan de marbre, deux objets seulement : une coupelle d’or et un foyer de fer, où des braises se consumaient lentement. Des personnages barbus en longues tuniques s’affairaient alentour, tandis qu’une foule de gens aux costumes bigarrés se formait peu à peu au pourtour de la pelouse. Les uns s’asseyaient sans façons sur l’herbe, les autres demeuraient debout, mais personne ne descendait au delà d’une limite marquée par une corde tricolore, soutenue de loin en loin par des piquets de métal.
Je cherchai du regard le patriarche Fur’hion. Peut-être le protocole voulait-il qu’il soit parti à la rencontre des candidats reçus. A moins que...
« Les voila !» s’écria Athiello, grimpée sur un banc.
Une procession bigarrée émergeait de l’autre bord de l’entonnoir, bourdonnante d’un curieux chant à bouche fermée. La foule recueillie suivit la crête jusqu’au droit de l’autel, puis descendit à pas lents sur la pelouse, guidée par des personnages vêtus de somptueux atours aux armes de la Conque. Parvenus devant les arbres, les héraults se retournèrent solennellement vers le cortège qui les suivait et le divisèrent en deux lignes qu’il orientèrent à gauche et à droite. La pente se remplit peu à peu de groupes qui semblaient connaître la position qu’ils devaient y occuper.
Le chant s’était tu, et un bruissement discret s’éleva parmi les personnalités chamarrées. Chacune se penchait vers l’autre, qui pour commenter la présence ou l’absence d’untel, qui pour régler des affaires en cours, saluer une connaissance perdue de vue depuis longtemps, ou se donner rendez-vous après la cérémonie .

Athiello me fit quelques descriptions succinctes :
« Les grands bonnets rouge sombre, un peu comme des haricots velus, ce sont les dignitaires de la Conque. Mon père devrait être parmi eux... bien que je ne le voie pas. Les gens en cuir avec les casquettes carrées, ce sont les marins, les Hanséhards. Tiens, voici les Cicéoliens de la Farine ! Les Nourrisseurs sont en blanc, évidemment, avec ce drôle de cordage enroulé, en guise de coiffure. Ah, mais voila les Omen..
—Ils ressemblent à nos moines bénédictins, dis-je, mais leur capuche est plus longue. On ne voit pas leur visage. Comment font-ils pour marcher sans se cogner ?
—Ne sois pas irrespectueux, Augustin, le plus néophyte d’entre eux pourrait très bien te transformer séance tenante en musilet... »
J’imitai aussitôt le craquêtement ironique de ces animaux des lianes, m’attirant les regards sévères de quelques spectatrices âgées.
«Voici les Magdes, en bleu océan... Je les trouve assez belles. » dit Athiello, pensive. Je dus reconnaître que la longue tunique flottante et les chevelures déployées des Magdes ne rappelaient en rien l’uniforme sinistre des nonnes d’Outremonde.
« Regarde ces gens tout chatoyants, en mi-parti bleu et rose à paillettes...
—Qui sont-ils ?
—Les représentants des pétacles et des monucles...
—Ce sont donc des ordres officiels ?
—Tout-à-fait.
—En tout cas, ils semblent vouloir qu’on les remarque.
—C’est la base de leur métier.
—Quant à ces femmes vêtues de peaux de chevirelle.... elles ne sont guère élégantes.
—Ne commets pas l'erreur de le leur dire, tu te ferais tordre le cou. Ce sont des ruloxanes de Lario. Je pense qu'elles représentent leur maîtresse, la sauvage Mina Termina, qui s'est emparée de cette île voici quelques années. »
Les nuances de feutre gris et de lin pâle, qui composaient les ingrédients variés du fonctionnariat villacopal comblèrent peu à peu les derniers rangs de l’espace officiel. Tous les ordres et corps de l’archipel étaient maintenant installés.
Précédés par des applaudissements et des cris d’impatience, les candidats finirent par apparaître. Les héros marchaient en file indienne, sous un dais de soie légère porté par une douzaine de pages, et chacun arborait sur un collant noir, un pectoral reprenant le motif du drapeau qui lui avait été attribué. Phial, grand et osseux, les cheveux toujours aussi peu soignés, était donc en violet, col et manches jaune d’or, tandis que Wiril Braighcht, gros et court, le nez fort et busqué, la tignasse blonde coupée en bol, portait seulement du noir, sauf la roue d’étoiles qui ornait son vaste bedon.
Nous nous rapprochâmes pour mieux voir. J’eus la surprise de reconnaître dans le géant vêtu de pourpre barrée de bleu l’homme athlétique à la peau sombre qui, deux jours auparavant, s’était entretenu dans une taverne avec une pétacle nommée Myza, sur la nécessité d’une candidature populaire représentant les “gens du port”.
« J'ai rencontré cet homme, dis-je à Athiello : il n’était pas encore candidat...
—C’est un Fulgur’ach, un guerrier de Lario, sans doute en exil. Il aura trouvé un emploi dans nos bas-fonds. Lorsque ce genre d’homme est décidé, rien ne l’arrête. Il a dû passer jour et nuit à se préparer pour rédiger son projet.
—Avec de l’aide, sans doute » dis-je en remarquant Myza, radieuse, qui, seule dans la foule, applaudissait son héros à tout rompre.
Aucun des autres candidats ne m’était encore connu, et Athiello, contre moi, se tenait prête au commentaire lorsqu’on appellerait chaque homme à la bénédiction.

Tous les prétendants s’étaient alignés devant l’autel, et le dais avait été replié derrière eux. Fur'hion apparut, comme s’il sortait de l’arbre central, au foyer de l’espace cérémoniel. Le patriarche passa sous le portique de stuc, accompagné de deux assistants à la barbe également majestueuse (mais plus jeunes que lui). Revêtu d’une ample chasuble grège, le noble vieillard me semblait plus grand que lors de notre rencontre dans l’intimité de la maison Fitrion. Sa présence fragile imposa immédiatement le silence. Il s’avança vers l’autel et, les mains tendues vers les frondaisons, murmura une série d’incantations incompréhensibles, suivies de ululements du plus bel effet. Puis il s’en fut détacher quelques parcelles d’écorce des trois troncs massifs, les déposant dans la coupelle dorée. Il versa ensuite le tout dans le foyer où rougeoyaient des charbons. Dès que les flammes jaillirent, il souffla pour les éteindre et prit la coupe par son pied, la brandissant au vent dans les quatre directions cardinales. Enfin, il reposa l’objet sur l’autel, plongea la main dans les brandons sans paraître incommodé par la brûlure, et se prépara à oindre de cendre le front du premier candidat.
Un hérault hurla le nom dans un porte-voix de terre cuite : « Wiril Braighcht !» Et le répéta deux fois.
« Est-ce que l’ordre d’appel indique une prééminence quelconque ? demandai-je à Athiello.
—Je crois que cela indique plus ou moins le nombre de voix qu’ont obtenu les gens au conseil du peuple.
—Wiril part donc favori.
—C’est étrange, car il est très impopulaire.
—Il aura acheté des voix au conseil.
—Non ! » s’écria Athiello, me regardant, scandalisée.

Le second candidat était un tout jeune homme blond et bouclé comme un angelot, sanglé dans un justaucorps à carreaux blancs et verts. Il s’avança, manifestant une prestance un peu hautaine.
« Homer Benjou !» annonça le hérault. Des ovations s’élevèrent aussitôt de la périphérie, en provenance d’une foule de jeunes gens, sautant et agitant les bras.
« Benjou ? Est-ce quelqu’un de la même famille que Nadja Benjou ?
— Tu le connais ? s’étonna Athiello. Mais oui : c’est son frère. Une famille de nobles résistants... Homer a le soutien de la jeunesse de Canémo.
—Qui le lui manifeste avec ferveur, à en juger par la réaction...
—Mais les plus âgés sont méfiants. Regarde, la plupart des notables sont restés les bras croisés.
—Et les visages fermés... »

« Saputride Bertram ! » s’égosilla le hérault.
L’homme qui s’avançait maintenant était étrange : trapu et solide, la démarche élastique, il portait un poncho camaïeu rose et son visage était caché par un masque couleur chair, modelé selon les traits d’un poupon géant.
« Qui est celui-là ?
—Oh, ce type là ne compte pas ! C’est sans doute un acolyte de Wiril. On appelle çà des “marionnettes”. Ils peuvent servir à se sacrifier à la place de leurs chefs, ou à faire diversion.
—Mais comment obtiennent-ils la moindre voix ?
—Par la discipline de vote des membres du conseil. Ne sois pas naïf, après avoir été cynique, Augustin. »

« Phial d’Atoy de Parinofle ! »
A ma grande surprise, des sifflets et des lazzis s’élevèrent de la foule des officiels, demeurée calme jusque là.
« Qu’est-ce que cela signifie ?
—Je ne sais pas. D’après le chroniques, c’est très rare. Peut-être que çà va obliger Fur'hion à interrompre la cérémonie. »
En effet le patriarche, après une consultation entre barbes blanches, s’était avancé d’un pas, face à l’assemblée.
« Quelqu’un souhaite t-il faire opposition formelle à la candidature du dénommé Phial d’Atoy ? Si tel est le cas, qu’il vienne à mes côtés exposer à voix haute et intelligible son objection et ses raisons... Nul ne lui en tiendra grief, au nom de la loi...
—Moi ! » dit une voix sonore.
Je reconnus immédiatement l’homme qui s’était avancé : Glavial Mollé.
« ça alors ! Le sale traître... fis-je, médusé.
—Sagoupiard ! hurla quelqu’un dans la foule, presqu’en même temps que moi. C’était Aremboys Parz, furieux, que tentaient de retenir Callengue Nistrogue, Fontrelon et Carital Fordon.
—Arrête, Aremboys ! Tu t’en doutais un peu, non ? disait Carital.
—S’il y a du scandale, on risque l’invalidation de Phial, ajouta Callengue, ce qui calma le jeune et bouillant avocat.
—Il ne perd rien à attendre, grommela ce dernier en rajustant ses vêtements.
—Certainement, ajouta Fontrelon sur un ton si froid que même Aremboys en frémit.
—Mais pourquoi, un traître ? me demanda Athiello à mi-voix, étonnée par l’esclandre.
—Je t’expliquerai tout à l’heure...
—Qu’avez-vous à dire contre le candidat ? interrogea le vieux Fur’hion d’un ton monocorde.
—J’accuse cet homme, dit Mollé avec force effets de manches, d’être... bigame. Et pire encore, de ne pas l’avoir déclaré avant de présenter sa candidature !
—Comment cela ? demanda calmement Fur’hion, explicitez votre accusation.
—A tout le moins, Phial d’Atoy de Parinofle en a-t-il le ferme projet, s’exclama Glavial Mollé en pointant vers notre ami un doigt dénonciateur. Puisqu'il n’est pas encore divorcé de sa femme légitime, Misigraine de Sisipare, et qu’il prétend à la main de la fille de notre Villacope, conformément aux droits et devoirs de tout candidat au Minusat.
Il y eut des remous et des exclamations que Fur’hion fit taire d’un geste impérieux. Puis il se tourna vers Phial :
« Est-il vrai, Signour de Parinofle que vous êtes encore marié légitimement à Dame Misigraine de Sisipare ?
—Il est vrai, dit Phial, que la procédure de divorce, demandée par mon épouse, n’est pas encore conclue. Toutefois, j’ai donné mon accord et nous sommes convoqués cet après-midi à la Conque pour prononcer la séparation définitive.
—Vous n’en n’avez pas informé le Conseil du Peuple, en sa délibération fondamentale...
—Vous êtes mal renseigné, Messire Glavial, répondit calmement mon ami. Le Conseil du Peuple m’a auditionné, il n’y a guère plus de deux heures et, comme son secrétaire ici présent peut en témoigner, j’ai délivré toute information utile au Conseil. Le président m’a remercié de ma collaboration et m’a déclaré que, si j’étais élu, ce serait sous la condition suspensive d’être divorcé à la tombée du jour. Et cela sera chose faite à moins que Madame Misigraine de Sisipare ne change d’avis ou ne tombe malade.
—Je n’en ai aucune intention, dit une voix acerbe provenant de l’arrière du cercle.
Tout le monde se retourna.
—J'ai assez vécu avec un hobereau batailleur pour demeurer l’épouse d’un candidat Minus. J’aspire à la paix et celle-ci me sera, je l’espère, définitivement acquise dans un moment !
Je compris les raisons qui avaient poussé Phial à laisser partir son épouse : elle avait certes de l’allure, avec son port altier, sa haute stature et ses longues tresses couleur acier, mais quelque chose de buté figeait son visage régulier et majestueux, et la raideur de son maintien témoignait d’une dureté de caractère qui avait dû empirer avec l’âge et l’absence d’enfant. Elevée pour régner sur une horde d’esclaves domestiques, Misigraine ne pouvait certainement pas être apte à partager le sort d’un aventurier, ni même d’un homme d’Etat à la carrière mouvementée.
Je devais toutefois reconnaître qu’elle venait de rendre un fieffé service à son mari (pour quelques heures encore), à en juger par la bouche béante et les yeux écarquillés du sieur Mollé.
« Le candidat exprime la vérité, confirma le secrétaire du Conseil du Peuple, un petit bonhomme frêle, debout dans l’ombre du patriarche de la forêt cercopse.
—Bien, dit ce dernier. Dans ce cas, attendu la jurisprudence, je déclare recevable la candidature de Phial, sous réserve de bonne fin de la clause suspensive. Quelqu’un d’autre veut-il faire objection pour un autre motif ? » continua Fur’hion, s’adressant à la cantonnade.
Cette fois, personne n’osa se déclarer, et le remue-ménage s’éteignit de lui-même.
« Bizarre, chuchota Athiello.
—Encore une opération stipendiée par Wiril, supposai-je, mais ils n’ont pas dû avoir le temps de trouver quelque chose de solide contre lui. Et ils ont brûlé leur agent Glavial Mollé dans l’affaire... »
Voyant son initiative se retourner, le juriste replet avait enfoncé la tête dans les épaules, et tentait de se fondre dans la foule. Aremboys se dégagea énergiquement de la vigilance de ses amis et lui emboîta le pas, aussi discrètement que le permettait le panache de sa tignasse rousse.
Glavial s’en rendit compte. Il poussa un cri de goret, et fila de toute la vitesse de ses jambes torses, en direction des jardins de la Conque, où il disparut derrière un mur en ruines, aussitôt suivi d’Aremboys.
« Mais qui sont ces gens que tu sembles si bien connaître ? chuchota Athiello.
—Un peu de patience, dis-je, lui caressant le bras. Je te jure que je t’explique tout à la fin de la cérémonie... »
Elle me serra la main contre elle en signe de confiance, et je sentis la naissance de sa poitrine palpiter contre ma paume.
« Allastair Jovial-Bonheur, soldat Fulgur’ach, candidat du grand Bassin.» annonça le hérault, la voix de plus en plus éraillée.
« Joli nom pour une brute vouée aux combats d’arène et aux bagarres de gargottes !» dit Athiello, dédaigneuse.
Ce sentiment devait être partagé, car l’homme sombre fut adoubé par Furh’ion dans un silence méprisant, excepté les hourras lancés par sa seule admiratrice, Myza.
« Il ne doit pas y avoir beaucoup de représentants du grand Bassin dans la foule , commentai-je.
—Bien sûr que non, dit Athiello, un peu sêchement, il faudrait beau voir que la pègre soit agréée dans ces murs sacrés...»
Le contact de nos mains se perdit un peu à l’occasion de ces considérations de classe.
« Phoster Doster, Hanséhard de son état ! »
Le candidat au gros visage grêlé, vêtu de bleu, arborait une rose noire sur son torse bombé.
« Il a l’air fier comme Artaban, celui-ci...
—Et pourtant, dit Athiello avec une petite moue, c’est sans doute aussi une “marionnette”.
—Au service de qui ?
—Je l’ignore. »


Une montagne humaine s’avançait maintenant devant l’autel, vêtue d’une courte toge de cuir sombre portant deux cercles d’argent gravés sous les clavicules. Même un genou en terre, l’homme était deux fois grand comme Fur'hion. Il dut baisser son front plissé de taureau pour recevoir la marque de cendres sacrées entre les deux yeux.
« Zaharo, Thrombe repenti ! »
Un tonnerre d’applaudissements roula sur la colline.
A mon interrogation muette, Athiello répondit qu’un Thrombe était libéré des mines de fer du Villacope, à chaque élection. Il représentait les enfers, et tout le peuple des maudits, des morts-vivants. Il portait aussi l’honneur des ancêtres tombés au champ d’honneur sans avoir été vengés.
« Il faut que les autres candidats s’en méfient comme de la peste, ajouta-t-elle, car il est toujours soupçonné de travailler pour le compte du Villacope qui l’a libéré, et de rechercher la mort de ses concurrents plutôt que sa propre victoire.
—Brrr... il ne doit pas faire bon se trouver sur son chemin quand il charge », estimai-je en rapportant la largeur de chaque biceps à celle du tronc d’un chêne cinquantenaire.

« Pierre Jacques Gonflamond, candidat d’honneur de la Conque ! » annonça-t-on.
Les trompes retentirent pour ce candidat un peu spécial.
L’homme, vêtu d’une chasuble en biparti noir et blanc, portait la trentaine juvénile, un visage fin au nez retroussé et des cheveux cuivrés en boule drue. Son port était assez hautain, mais les plis autour de sa bouche et de ses yeux pétillants de malice trahissaient un certain sens de l’humour. Il me fut immédiatement sympathique.
« On dirait un nom français... Aurait-il des ascendances ultramondaines connues ? demandai-je.
—Je ne puis répondre à ta question. C’est néanmoins une famille réputée dans la noblesse de robe. Mon père pourrait certainement t’en dire plus.
—A propos, ton père est-il là, maintenant ?
—Hélas pour lui, oui. C’est cet homme à la barbe poivre-et-sel qui contemple les oiseaux-sophores.
—Je ne vois pas.
—Mais si ! Au beau milieu du groupe des Juges, en face de nous sur les gradins.
—Ah oui ! Comme il a l’air de s’ennuyer, le pauvre.
—Ne t’inquiète pas pour lui. Tel que tu le vois, le nez dans les nuages, il est sans doute en train de calculer l’addition la plus salée possible pour l’un de nos pires criminels. »

« Myriapodis Situs, Sapientissime excellence de la Sylphe ! »
Une longue silhouette à la maigreur extrême replia les bambous qui lui tenaient lieu de jambes et inclina vers Fur’hion un bulbe aux tempes bleutées, dépourvu du moindre cheveu.
« Comment ce personnage... cérébral pense-t-il triompher des épreuves physiques ?
—Les gens d’université ont plus d’un tour dans leur sac, chuchota Athiello. Il est peut-être bourré d’une drogue d’exaltation qui décuple la vitesse de sa pensée et transforme ses maigres muscles en cordes d’arc à gros gibier. »

« Bacalourd Novion ! Misapoul Treck, Fonjul Pit!... »
Je ne m’intéressai guère aux trois derniers appelés, qui paraissaient avoir été déplacés là de force, et je me coulai au bas des gradins d’herbe. J’espérais saisir Phial au vol pour une conversation en apparté, mais cela s’avéra impossible. Les candidats adoubés étaient enlevés par les écuyers chargés de les préparer à la course, et conduits aux loges souterraines qui devaient les abriter pendant cinq jours, les soustrayant à tout contact profane.
En revanche, je fus intercepté par Ménion Paulinard, cheveux gris au vent.
« Je vous cherchais, Augustin, j’ai un message pour vous de la part de Phial.
—Est-ce qu’il est prêt, d’après-vous ? »
Le Hanséard trapu fit une moue :
« Question combats, je crois que çà ira. Mais pour la souplesse, je suis inquiet... Votre ami accuse son âge.
—Et que pensez-vous de Glavial Mollé ?
Paulinard eut un rire débonnaire.
—Ce n’est pas une surprise pour moi, vous savez. Nous l’avons vu venir de loin, quand il a proposé ses services pour l’équipe électorale. C’est moi-même qui ai conseillé de l’embaucher...
—Pourquoi cela ?
—Mais pour pouvoir diffuser des fausses nouvelles dans le camp adverse ! Nos réunions stratégiques, faut-il le dire, se sont déroulées hors de sa présence.
—Habile, mais dangereux...
—En fait, inévitable. Mais les Braighcht ont commis une erreur en demandant à ce traître de se dévoiler si tôt. Avec son intelligence, il aurait tout de même pu grignoter chez nous de meilleurs renseignements, et surtout, il n’aurait pas entaché dès le départ la réputation de ses maîtres : car croyez moi, la rumeur va aller bon train; et si elle ne se répand pas assez vite, nous allons l’aider un peu.
—Quelle rumeur ?
Paulinard leva les yeux au ciel pour signifier son désarroi devant la naîveté des Ultramondains :
—Mais celle selon laquelle Phial d’Atoy est LE principal ennemi de Wiril, et que ce dernier a tenté de le faire invalider d’entrée de jeu par une manoeuvre déloyale.
»J’en viens au message de votre ami : il a besoin de vous comme acolyte de course...
—Qu’est ce que cela implique ?
—Vous avez remarqué sans doute que certains candidats sont des “fantoches”. Leur rôle sera d’aider le candidat réel pour lequel ils travaillent. Ils peuvent les protéger des coups et même se sacrifier pour eux, par exemple en tentant d’explorer des passages dangereux qu’il faut neutraliser.
—Un service de déminage, si l’on veut. Mais, que je sache, je n’ai pas été moi-même nommé candidat, même fantoche.
—Non, et nous n’avions pas les appuis ni les moyens nécessaires pour susciter ce type de candidature. En revanche, un codicille du réglement des courses nous autorise à disposer d’un acolyte de course.
—Je suppose que les autres en auront donc aussi, en plus de leurs assistants-candidats.
—Bien sûr, il y aura de véritables petites armées de valets au service des quatre ou cinq véritables compétiteurs. Mais il vaut mieux parfois, disposer de l’appui d’une seule personne avisée et fidèle, plutôt que d’une troupe d’incapables, même bien aguerris.
De plus, officiellement, les coureurs ne doivent pas se porter assistance entre eux, ni donc les troupes d’acolytes entre elles. Cela corse le jeu : ils devront se porter appui de façon invisible...
—Sauf s’ils disposent de la complicité d’arbitres placés aux emplacements stratégiques, et disposés à fermer les yeux sur les infractions.
—Vous êtes perspicace, Augustin, mais nous avons aussi nos observateurs autorisés à porter plainte. Cela veut dire qu’à tout le moins l’entre-aide des Héros devra être discrète. Mais elle peut se révéler encore assez efficace comme cela : par exemple lorsque les “armées” de trois ou quatre candidats s’opposent chacune à son tour à la progression de leur ennemi commun. On ne peut pas dire qu’elles travaillent ensemble, mais le résultat est le même.
—Eh bien, dis-je un peu accablé, Phial attend de moi l’impossible si je comprends bien.
—Exactement, dit Paulinard en souriant. Vous acceptez donc, je suppose.
—Oui, évidemment.
—Vous pourriez nourrir des doutes légitimes...
—J ’en ai.
—Merci de tout coeur, je vais le faire prévenir.
—Il est donc joignable ?
—Non... même par écrit. Personne ne doit désormais s’adresser au candidat sauf son entraîneur officiel, et il ne pourra recevoir d’acolyte que vingt-quatre heures avant le départ, soit Mounan prochain.
—Bien.
—Mais je peux communiquer par l’intermédiaire des Vigiles Cercopsaires, et comme nous avons un code...
—Vous voulez dire que vous pouvez transmettre à Phial des informations sans que les officiels ne s’en rendent compte ?
—Oui...
Paulinard, à en juger par son large sourire, était très fier de son coup.
» C’est même la première chose que j’ai enseigné à Phial pendant l’entraînement.
—Bon, alors, faites-lui dire ceci : “soupçons de Nadja entièrement confimés.”
—“Soupçons de Nadja entièrement confirmés”... répéta Ménion consciencieusement. C’est tout ?
—Oui.
—Il sera au courant dans un quart-d’heure.»
Je m’apprétai à rejoindre Athiello mais le robuste marchand de mer me retint encore :
« Augustin, nous disposons de cinq jours pour procéder à l’entraînement de l’acolyte. Pourrez-vous me réserver vos matinées ?
—D’accord. Quand commençons nous ?
—Dès demain-matin à l’aube, dans la salle d’armes de l’hôtel Fitrion. Je dois d’abord vous expliquer les difficultés du jeu...
—J ’y serai. »



IX.

Un drôle de pétrin


Pour tout dire, je n’avais pas l’esprit à la préparation militaire. J’aspirais à la compagnie de la charmante Athiello, dont j’espérais qu’elle serait, cette nuit-là, aussi prolongée que possible.
Je la trouvai, par bonheur, dans les mêmes dispositions.
Elle m’attendait, un peu inquiète, assise sur un gradin d’herbe. Elle avait eu le temps, me dit-elle, de saluer de loin son père : l’une des pâles silhouettes surmontées d’une cosse brune, dont la foule compacte était en train de disparaître dans les profondeurs du palais conquorial, tandis qu’autour de nous de petits groupes en conversation animée, se dispersaient sous les arbres.
« Et nous, où allons-nous, si toutefois nous ne suivons pas votre père ? demandai-je de mon air le plus innocent. Elle rit :
—A Canémo-du-septentrion, chez moi...
—Tu veux dire TON chez-toi ?
Elle rit encore, et m’enlaça la taille.
—Ne t’inquiète pas... »
Nous roulâmes dans l’herbe et nous-nous dévorâmes de baisers, jusqu’à ce qu’Athiello me chevauchant, la robe froissée, essouflée et les cheveux défaits, ne relève la tête pour situer l’origine d’un grognement désapprobateur. Un petit homme, jardinier de son état à en juger par le grand rateau sur lequel il s’appuyait, semblait déplorer notre comportement, sans oser pour autant nous le reprocher.
« Je crois que nous dérangeons... Ils doivent préparer les jardins pour la cérémonie de la course, dit Athiello.
—Ah bon, je croyais que l’on désapprouvait l’expression de nos émois.
—Oh, je ne crois pas. Faire l’amour sous les chênes cercopses n’est pas interdit, et c’est même censé porter bonheur et rendre fertile. Mais les amants attendent tout de même la nuit pour leurs ébats. Viens... »

Nous contournâmes le champ de courses, et nous descendîmes quatre à quatre la prairie du flanc-sud de l’île. L’espace d’un instant, je vis dans le lointain la courbe bleutée du mont Wino, la principale éminence de La Majeure. J’en ressentis un pinçon au coeur. Sans doute, un peu de nostalgie pour des lieux où j’avais vécu des aventures d’une densité exceptionnelle, et des rencontres inoubliables, que, pour l’une d’entre elles au moins, je ne souhaitais pas sans lendemain...
Nous-nous enfonçâmes sous les hautes fûtaies, à la recherche du sentier de la poterne-sud, et, dix minutes plus tard, nous franchissions cette dernière sans encombre, pour nous retrouver sur une plateforme de grands blocs, dominant les flots de quelques mètres.
Deux rémones peintes en rouge dansaient dans la houle, au pied de l’embarcadère de grosses poutres. L’une d’elles accueillait encore, pour un départ immédiat, des voyageurs à destination de Fustelle. L’autre ne prenait le large qu’une heure après, en direction de La Ménile.
« S’il nous reste un peu de patience, dit Athiello, je voudrais d’abord te montrer quelque chose...
—A ta guise. » dis-je, flottant sur un petit nuage.




Ce qu’Athiello voulait me montrer dans le village de Fustelle était une fontaine en tout point semblable à celle du port de Mirandol, mais sans arbre enroulé autour de son promontoire. Une simple pierre rectangulaire aux bords polis était scellée dans une rocaille. Elle était percée à mi-hauteur d’un robinet en forme de dragon stylisé. Une eau pure en jaillissait, et son jet spiralé tombait dans une vasque circulaire au milieu de laquelle émergeait un coquillage sculpté, qui semblait posé sur la surface liquide. Par ses échancrures, il absorbait le trop-plein.
Sur la pierre étaient gravés des signes en langue ancienne. Je ressentis une impression de déja-vu : n’étaient-ils pas analogues à ceux de la source de La Majeure ? Mais cette fois, ils s’accompagnaient d’une translation phonétique :

∏◊†¬•n!, π≠r!dunßmz◊
Pythoni, péridunamzy
πhu•nß! st•m!n!ss◊!ß
Vrßc•n◊ cßl•v•s◊
t• tetrß𕆬!c•sm!ß Phuonai stominissyia
Vracony calovosy
To tetrapothicosmia
ßπ•gl◊sm• †¬! fer!s◊ Apoglysmo thi ferisy
†¬en !nnunc πelßsg•uf!rß Then innunc pelasgoufira





Ce qu’Athiello me traduisit en Guamaais, et qui donne à peu près ceci en Français :

De Fontan, le va-et-vient
féconde le ventre des îles.
Du Dragon Veille-au-bien
le monde aux quatre piles
en haut du gouffre se soutient
et jamais ne sombrera.

« Dans les temps anciens de notre monde, remarquai-je, la Pythie de Delphes interprétait l’écoulement des sources.
—Ah ? Raconte ! implora Athiello, instantanément retournée à l’état d’enfance, avide de contes et de mythes.
—Py-théa, c’est-à-dire “celle qui regarde dans l’onde”, lisait l’avenir dans une source sacrée de la montagne. La croyance en court encore dans maintes îles grecques, mais ce sont désormais des prêtres qui font parler les résurgences.
—Ici, personne ne lit dans les sources. Sauf peut-être Lucilia, mais je n’en suis pas sûre.
—Plus curieux est le “Fontan”. Si c’est un serpent, cela évoque le “Py-thon”, serpent grec archaïque fécondateur de Gé, la Terre.
—Je crois que c’est plutôt le Grand Dragon, ce courant monstrueux dont le flux protège le secret de Guama, et assure l’équilibre entre ses îles.
— Chez les Grecs anciens, le serpent primitif associé à l’eau douce des grottes était aussi symbole d’unité secrête de la culture des îles. Les terres mystérieusement émergées de la même mer, recélaient en leurs flancs les ressources d’une même eau douce, fécondant les mêmes essences végétales, sous le même ciel étoilé.
—Ces Grecs nous ressemblaient, dit Athiello songeuse.
—Existe-t-il d’autres fontaines de ce genre ?
—D’après ce que je sais, il en existe une par île ou par îlot. Celle de Canémo est cachée dans une cour de maison privée, et celle de La Ménile serait prisonnière du château du Villacopat. En as-tu rencontré une sur la Majeure ? En général, elle se trouve au pied d’une élévation assez grande pour produire des eaux souterraines très pures.
—Oui. Il y a une source, près du chemin, sur le flanc occidental du mont Wino, avec une inscription qui parle aussi de Grand Dragon et de quatre piliers, d’après ce qu’on m’en a dit.
—Alors, c’est probablement une petite soeur de celle-ci...
—Les bâtisseurs de ces sources sont-ils connus ?
—Non, c’est très ancien. Mais elles sont entretenues, je ne sais trop par qui. Certains croient qu’il existe encore un culte secret, dispersé sur tout l’archipel. J’ai engagé quelques recherches en ce sens, mais cela ne m’a pas conduit bien loin.
—J’aimerais t’aider. D’autant que cela peut avoir affaire avec la légende du Maître des Vannes.
—Je le crois aussi, dit Athiello.
—Une chose m’intrigue : cette histoire d’un monde à “quatre piles”... alors qu’il existe sept îles principales, ou dix, si l’on compte les îlots de Clotone.
—A ce compte-là, il y a même treize terres.
—Ah ? Comment comptes-tu ?
—Thyrse pour Clotone, et Hirpan pour Périache, et naturellement le pas de Dysme, qui n’est qu’un petit atoll à trente miles à l’Est de Canémo.
—Treize, fis-je, songeur... C’est le nombre de lunaisons.
—Ou celui des menstruations féminines. » dit Athiello.


Nous avions pris la rémone pour La Ménile sur un chenal changé en miroir du ciel. Autour de nous, les menues silhouettes des navires étaient épinglées à la rencontre de deux plans d'or en fusion. Main dans la main, nous nous étions tus devant le spectacle.
Avant que la barque ne se colle à l’appontement, Athiello y sauta.
«Vite, la traversier de Canémo ne nous attendra pas ! »
C'était le sort de la plupart des Clotonois de passer ainsi d'un bateau à l'autre, comme dans l’autre monde, celui des Vénitiens.
Nous courûmes le long du boulevard qui contournait l'extrémité orientale de la Ménile, laissant à notre gauche les somptueuses villas des notables du Villacopat, aux jardins protégés d'imposants murs crépis.
Nous nous approchions de la petite gare maritime quand je retins Athiello.
« Attends !
—Tu as vu quelque chose ?
—Ce bonhomme, là...
—Le docker avec une grosse tête ?
—Oui. Je l'ai déjà vu quelque part. »
Nous restâmes un peu en retrait d'un immense agra, et l'homme passa sans nous voir.
« J'en suis sûr, maintenant : c'est l'ivrogne qui est monté sur le char des Fitrion, le jour de notre arrivée.
—Il n'a pas l'air d'un ivrogne.
—C'est cela qui m'intrigue. Suivons-le.
—Mais... »
Chemin faisant, je fis part de mes soupçons à Athiello. L'homme avait probablement tenté de jeter dans le carrosse un insecte dangereux, un liècle...
Athiello s'arrêta sur place :
« Tu es sûr ? Un liècle ?
—C'est bien le mot qu'ont employé Jansène et Phial pour parler d'une espèce de larve grise, enfermée dans un oeuf gros comme une fève.
—Je ne savais pas que ces monstruosités existaient encore.»
Nous avions pénétré LongueRue, qui prolongeait Magnestrade à l'Est, et nous rasions les murs pour ne pas être repérés par l'homme, dont la démarche rapide n'avait décidément rien de celle d'un alcoolique. Des pyramides de sacs et de caisses le dérobèrent bientôt à notre vue, mais il ne réapparut pas.
Nous-nous approchâmes de l'endroit où il s'était évaporé. Deux édifices seulement présentaient des entrées en cet endroit : une petite église Omen devant laquelle se pressait un attroupement de néophytes, et un dépôt de pain, derrière lequel s'élevait un silo à farine.
J'optai pour la seconde solution.
« Occupe le vendeur de pain, je vais essayer de passer dans l'arrière-boutique, dis-je.
—Mais comment...
—Débrouille-toi, charmante enfant. »
Il régnait dans le vaste local au plafond bas une chaleur suffocante, et une puissante odeur de froment cuit. Les miches étaient sorties d'un four massif et aussitôt placées dans de hauts casiers montés sur roues. Une fois pleins, ils étaient poussés vers un comptoir où deux hommes en tunique blanche les emballaient pour être livrés. Un troisième procédait à la vente sur place des pains encore chauds.
Je profitai du moment où leur attention était détournée par la vue d'Athiello, qui se dirigeait vers eux, tout sourire, pour me glisser derrière les rangées de casiers vides. De là, je gagnai la cour, emplie de charrettes que déchargeaient des ouvriers souillés de farine des pieds à la tête. D'autres prenaient les sacs sur leur dos et escaladaient un échafaudage installé le long du silo. Parvenus au sommet, ils ouvraient le sac et le déversaient dans un grand cylindre de bois. Une hélice éolienne reliée à sa base entraînait un mécanisme répartissant la farine entre plusieurs canalisations. Elle tombait dans autant de grandes pétrisseuses devant lesquelles s'activaient une armée de boulangers.
Une véritable petite usine.
Je remarquai alors que tous les employés arboraient une grande lettre sur leur poitrine : B, comme Braighcht ?
L'homme que je suivais n'était pas là. Je m'apprêtais à revenir sur mes pas, quand je vis sa tête massive se découper derrière la vitre de la loge du contremaître, construite sur pilotis pour disposer d’une vue plongeante sur tout le processus.
Ma conviction se renforça : c'était un agent du clan le plus agressif de Clotone, et il avait probablement tenté d'assassiner Jansène, avant qu'un autre acolyte n'essaie à son tour de le pousser dans le puits du marché de Poularoy.
Il ne servait à rien d’être arrêté par des salariés aux ordres du puissant Farinier. Je décidai de me retirer, et de prévenir Jansène de ma découverte. Peut-être serait-il possible d'utiliser mon témoignage et de faire invalider à temps la candidature de Wiril Braighcht.
« Qu'est-ce que vous cherchez ? »
Deux "ouvriers", un peu trop massifs pour le seul travail manuel, barraient le passage entre la boulangerie et la cour.
—Excusez-moi, je me suis trompé. Je croyais qu'on pouvait rejoindre l'église-Omen par la cour.
—Non, çà ne passe pas, dit l'un.
—De toute façon, vous n'avez pas l'air d'un néophyte, dit l'autre, soupçonneux. On va vous emmener voir le contremaître. Vous-vous expliquerez avec lui.
—Non, je vous assure. Je me retire...
Les hommes s'avancèrent, me coupant toute possibilité de sortir. Leur attitude ne laissaient place à aucun doute : ils me repoussaient vers la loge, et la grosse clé que tenait l'un des deux hommes semblait prête à un usage qui n'était pas seulement technique.
Une porte claqua derrière moi et le regard des hommes se leva :
« Ah, Padrione ! On a trouvé ce type fouinant dans les parages.»
Je me retournai. Le "Padrione" en question était l'homme à la grosse tête, qui secoua le doigt dans ma direction.
« Je l'ai déjà vu quelque part... Mm... »
Et soudain, il cria.
« Attrapez-le ! C'est un agent des Fitrion... »
Je dégainai et fonçai sur les deux culturophiles, misant sur un recul de leur part, pour me faufiler entre eux. C'était compter sans leur entraînement. Ils me cueillirent au vol, et un coup de pied inattendu fit voler ma dague dans les airs. Elle vint heurter une tôle pliée sur un madrier, où elle cassa net.
Une main d’acier m’empoigna l’épaule, et je fus propulsé en avant, aux pieds de "l'ivrogne".
« Il paraît qu'il voulait se rendre à l'église Omen.»
L'homme se pencha sur moi, souriant.
« Vraiment ? Le bon plaisir du client nous oblige.... Nous allons t'y emmener tout droit. »
Sous le regard indifférent des ouvriers emplissant la chaîne des sacs, je fus soulevé et, dûment encadré par les trois molosses, poussé sans ménagement vers la mauvaise palissade qui bordait l'église. Le "Padrione" glissa ses doigts entre deux planches et activa une clenche. Une ouverture apparut, et l’on me transbahuta vers l'escalier latéral qui descendait aux sous-sols du bâtiment sacré.
Nous étions dans une sorte de sacristie, emplie d'objets de culte. On me força à m'asseoir dans un curieux fauteuil gothique. Les gorilles me maintinrent, tandis que l'homme au front proéminent disparaissait dans un complexe de salles dallées. Il revint peu après en compagnie d'un maigre sire au crâne aussi glabre que son menton affaissé, vêtu d'une chasuble de tissu épais.
« Voici le candidat à la transformation.
—Hm, fit le prêtre Omen. C'est ennuyeux, je n'ai pas d'instruction de ma hiérarchie, et...
—Tu n'as pas besoin d'instruction, aboya le Padrione. C'est à moi que tu obéis, dans ce secteur. Transforme ce type, c'est tout ce que je te demande.
—Il faut au moins que je prévienne notre Médiat local.
—Tu le préviendras après. »
L'Omen avait peur, mais il avait peut-être des raisons d'être encore plus effrayé de la réaction de sa hiérarchie à une initiative personnelle.
« B...bien. Mais vous me signerez une décharge...
—Si tu veux, concéda le Padrione, méprisant. Mais dépêche-toi.
—Le temps de réunir les instruments. Il y a des cours, en haut, et il nous faut être discrets...
—Je sais.
—Faites attacher le patient, les jambes aussi. Je ne veux pas qu'il rue et qu'il casse tout.
—Si ce n'est que cela, c'est accordé. » dit le Padrione.

Une journée si bien commencée ! pensai-je. Elle allait finir très mal si je ne trouvais pas une idée excellente, et dans un délai très bref.
Les montagnes de muscles me lièrent les mains au dossier, puis se baissèrent pour me ficeler les chevilles aux pieds du meuble, assez haut pour que mes chaussures ne touchent pas le sol. Elles allèrent ensuite se placer un peu en retrait, se réjouissant d'avance du spectacle gratuit.
Le prêtre revint, accompagné d'un jeune moine au crâne également rasé, qui poussait une table roulante emplie d'outillages, d'apparence moins innocente que des ustensiles de cuisine. Ce n'était pas le moment de se laisser aller à la panique, mais peut-être des cris assez forts attireraient-ils l'attention des néophytes, à l'étage supérieur ? L'Omen lut dans mon esprit car, au moment précis où j'ouvrais la bouche, il m'enfonça entre les dents un chiffon épais, qui étouffa mes velléités.
Les choses empiraient. Que faire ?
Un moment de répit me fut laissé. L'Omen remua un liquide brûlant dans une petite casserolle, puis l'étendit sur un coussin de gaze. Il le prit ensuite à deux mains et je compris qu'il avait l'intention de l'appuyer sur mon visage.
Il se plaça derrière moi et je vis la compresse fumante s'approcher de mon nez. Je me cambrai brusquement, projetant la tête en arrière, en y mettant toute ma force.
Atteint au plexus, l'officiant lâcha la chose qui alla s'écraser mollement sur le carrelage aux armes de Périache. Furieux, le Padrione me gifla férocement et je sentis le sang goutter de mes paupières.
Patiemment, l'Omen prit une nouvelle compresse et la gorgea du reste de la casserolle. Cette fois, mon compte était bon.
L'odeur du liquide chaud était étrange : un mélange d'éther et de rhum. Pas désagréable, à vrai dire. Tout se mit à tourner. Les contours des personnages devinrent flous. Leur voix résonnait longuement, distordue vers les graves. Leurs phrases me semblaient détenir un sens mystérieux, de plus en plus difficile à déchiffrer. Je sentis qu'on me posait quelque chose de froid sur les tempes. Cela se mit à vibrer comme un diapason. Une lente pulsation s'installa, me traversant de part en part.
Soudain des cris de porc qu'on égorge retentirent autour de moi. Une danse débuta, en accéléré. Des corps tournoyaient, sautaient, tombaient, se relevaient, tandis qu'une brume jaune, rougissante, emplissait la pièce. Quelque chose de lourd tomba sur moi, et resta coincée dans mon giron, puis glissa sur le sol.
Je recevai toutes ces impressions avec un détachement céleste, une sorte d’amusement tranquille.

L'impression suivante fut bien moins agréable : de grandes claques froides attaquèrent ma douce carapace floue, et m'atteignirent au vif. On me pinça, on me frotta, et à nouveau, le froid, par grandes giclées. En fait, quelqu'un m'aspergeait de grands seaux d'eau glacée.
« Il revient à lui, fit une voix perchée.
—Il était temps. Un moment de plus, et nous n'avions plus qu'un légume... »
Bougrioule, je connaissais cette voix chaleureuse ! Mais à qui donc appartenait-elle ?
Encore quelques minutes et je pus rassembler quelques syllabes : Phial... Athiello.
C'étaient eux en effet. Je repris peu à peu mes esprits et, mon cristallin redevenant capable de s'adapter, les formes doubles ou triples devinrent simples. Je clignai encore des yeux. Et le spectacle fut net.
Cette fois, Phial n'avait pas été prévenu trop tard. J’ignorai comment il avait pu se libérer de sa “quarantaine”, mais il avait pris sa revanche avec une efficacité redoutable, je dois l’avouer. Sur les trois couteaux de lancer qu'il avait utilisés, l’un s’était planté dans l'oeil droit d'un malabar, et l’autre en travers de la gorge d’un second, lui tranchant le larynx et les deux carotides avec une belle symétrie, augmentée d’un double geyser sanglant décorant murs et plafond. La troisième lame s'était brisée dans le bois d’une porte.
Phial avait ensuite rattrapé l'Omen et l’avait tout bonnement pendu avec sa propre cordelière à une poutre, bavant une glaire jaunâtre. Il avait laissé s'enfuir le moinillon.
Une épaisse traînée de sang sur mes pantalons me fit croire un moment que j’avais été blessé.
—Non, me rassura Phial, c’est le gorille égorgé. Il s’est malencontreusement couché sur toi, avant de s’abattre.
—Il manque un... »
Ma langue empâtée renonça à l'effort trop grand.
Athiello acheva de défaire mes liens, et se pencha sur moi, me caressant le front. Puis elle m'embrassa dans le cou.
« Grand Equilibre, ce que j'ai eu peur!
—Et moi, donc, fis-je, chevrotant d’une voix que j'avais du mal à reconnaître pour mienne. Qu'est-ce qu'ils voulaient me faire ?
—Te transformer en Thrombe, tout simplement.
—Le... le Padrione ... fis-je, en montrant la porte.
—Le quoi ? Tu veux parler au bonhomme à la tête en forme de noix de blave ?
—Ou... Oui.
—Il s'est esquivé par l'escalier de service.
—Il est allé chez les Fariniers... »
Je tentai de me lever.
—Attends, j'y vais, ne bouge pas. » dit Phial.
Mais la rage était plus forte que la douleur.
Je me redressai, me dégageai des tendres mains d'Athiello, et je suivis Phial, titubant.
« Il a dû partir sans demander son reste, dit mon ami.
— A moins que... »
Une migraine formidable enserrait mes tempes comme un étau, mais j'étais lucide et mes membres répondaient. Sans questionner mon intuition, j'avançai droit vers le silo et grimpai les étages en courant. Je bousculai au passage un manutentionnaire, abruti de fatigue, qui lâcha son sac. Le nuage se répandit sur ses compagnons qui continuèrent leur manège comme si de rien n’était.
Sur la plate-forme, trois hommes travaillaient, complètement enduits de farine, chacun exécutant une tâche précise : ouvrir un sac plein, le disposer sur un entonnoir, l’y vider.
Un quatrième, en retrait d’un pilier, surveillait l’opération, le visage caché par une casquette au large rabat, qui ne me leurra pas une seconde. Par une chance inespérée, il ne semblait pas sur ses gardes, et je ne lui laissai aucun répit. Je l'empoignai par le collet et le poussai violemment au dessus du vide. Tétanisé par ma résurrection (qu’il devait penser impossible), le “padrione” se laissa renverser en hurlant. L’une de ses chaussures se prit une seconde dans la rembarde, puis les lacets lâchèrent. Il plongea tête la première et disparut dans la farine, quinze mètres au dessous.
Une main surgit, comme celle d'un noyé, puis retomba dans la poudre ondoyante. Un râle étouffé, atroce, se fit entendre, et les os du corps englouti craquèrent comme fêtus dans la vis sans fin qui emportait le froment vers les pétrisseuses.
Je me préparai au combat, mais les ouvriers continuaient leurs gestes mécaniques. Leur regard terne était exactement celui de l'homme-bête que les Mortanglars poursuivaient dans les marais.
Des Thrombes ! Wiril Braighcht exploitait des Thrombes dans ses industries.

Je rejoignis mes amis au niveau du sol, d’où l’on pouvait suivre à travers de larges soupiraux, le chemin gluant de la masse de chair et de tissu en charpie qui roulait, mêlée de gros grumeaux rosés, vers un bac à pâte.
«Je préfère le pain aux olives » commentai-je, en guise d’éloge funéraire.
«Dommage, dit Phial, un air de cruauté répandu sur ses traits, on aurait pu le faire parler.
—Ne restons pas ici, supplia Athiello, il a peut-être eu le temps de prévenir quelqu’un avant de se cacher là haut.
—Improbable, répondis-je, car nous aurions maintenant une armée sur le dos... Il devait plutôt attendre que nous partions du secteur pour aller tranquillement donner nos signalements à ses patrons.
—En tout cas, je vous ramène à La Ménile, décida Phial. Nous y serons plus en sûreté que dans ces quartiers industriels, où des milices peuvent être vite rassemblées. »


Un peu plus tard, nous faisions halte au "Matelot Penché". Broulican nous accueillit sans poser aucune question sur nos tenues imprégnées de farine, mais il trinqua d’un air entendu avec Tarcolisse, son unique client permanent.
Je remerciai encore mes amis de leur intervention salvatrice.
« Comment avez-vous réussi à venir aussi vite ?
—Dès que j'ai vu que les deux paldiguots s'en prenaient à toi, j'ai filé, dit Athiello, et j'ai repris un coche d’eau pour Mirandol, dans l’espoir de prévenir Ménion Paulinard, en supposant qu’il ait commencé à entraîner son candidat. Par chance, je connaissais un passage vers la salle d’armes de la Conque et, lorsque je mentionnai ton nom, Signour Phial vint lui-même me parler à travers la grille. Dès qu’il comprit de quoi il retournait, il convainquit son mentor, en dépit de ses mises en garde, de lui ouvri,r afin qu’il puisse voler à ton secours. La chance nous sourit à nouveau puisque le coche était encore à quai, se préparant au retour vers Canémo. Nous l’obligeâmes à lever l’ancre immédiatement, moyennant quelques fufes de plus.
—Mais... tu ne pouvais pas savoir qu'ils m'avaient emmené dans l'église Omen !
—Non, mais Phial a vite repéré l'embrasure dans la barricade, et la porte de l'hypogée était restée ouverte. Nous avons entendu tes gémissements.
—Encore mille mercis. »
Athiello sortit de sa poche la guenille utilisée par l’Omen et la renifla avec précaution.
« Qu'est-ce que c'est que ce produit ?
—Je ne sais pas, dit Phial. Donne-moi çà, je vais en emporter un échantillon.
—Je ne savais pas qu'ils pouvaient accomplir une Thrombification ici, avec d'aussi petits moyens, dit Athiello.
—Ils ne procèdent qu'à la première phase, une sorte de mise en état de narcose. Elle facilite le transfert des prisonniers sur Périache, où le traitement est réellement effectué.
—Oui, dis-je, je me souviens maintenant que Arcomo avait assisté à Michemin au transport d'un grand nombre de personnes qui avaient l'air drogué.
—Les sagoupiards ! siffla Phial en serrant les poings. Je n'ai jamais pu les arrêter à temps. Mungabor ne me tenait pas au courant des déplacements suspects. Et pour cause : il les organisait lui-même !
» Eh bien, mon pauvre Augustin, ajouta-t-il avec amertume, toi qui te posais des questions sur l'origine des Thrombes, je crois que tu as été informé de première main !
—Je m'en serais bien passé. En tout cas, je ne me doutais pas que des dizaines de Thrombes puissent être ainsi utilisés comme esclaves, au vu et au su de tout le monde.
—Hélas, dit Phial, l'emploi des Thrombes n'est pas illégal, à condition qu'il ne crée pas du chômage, et comme le clan Braighcht est un des plus gros employeurs de la ville, tu penses bien qu'on ne peut pas l'accuser de cela.
—Mais c'est inhumain ! D’autant qu'il semble les transformer lui-même en recourant aux services d’Omen corrompus. A quels pauvres hères sans défense s'attaque-t-il ?
—Nous pourrions le dénoncer. Mais il faudrait prouver qu'il y a collusion entre lui et les colonies locales d'Omen de Périache. Ce serait très difficile à prouver, et cela retarderait les élections. Y avons-nous intérêt ? Ce n'est pas sûr. Plus nous tardons, et plus les puissants auront les moyens de corrompre le système légal. »
Le signour de Michemin rongeait son frein. Mais il ne voyait pas de solution immédiate et, par ailleurs, il devait retourner immédiatement au champ de course sous peine d’être radié. Il avait déjà pris des risques excessifs en se montrant en public avec moi, son acolyte, bravant ainsi une accusation de “préparation collective illégale”. Par chance, aucun partisan d’un autre candidat ne fréquentait la taverne à cette heure.
« Nous verrons cela après l’Epreuve. » m’assura Phial en s’esquivant de toute urgence pour retourner au champ de course.

Sachant sous quels violents auspices avait commencé ma rencontre avec Athiello, on comprendra que nous devions nous remettre de nos émotions, avant que le désir des tourtereaux ne pointe à nouveau le bec. Trop épuisés pour reprendre un bateau, nous dormîmes cette nuit-là chez les Fitrion, et la décence bourgeoise de cette vieille famille nous obligea à demeurer séparés, chacun dans sa soupente. Je ne m'en formalisai pas trop, car la douleur s'atténuait lentement et je n'avais plus vraiment le coeur aux ébats amoureux.
Cela n'empêcha pas Athiello de me rejoindre à la pleine lune, ni de se glisser contre moi, entourant tendrement mon sexe de sa main. Mais l'oiseau n'avait pas l'intention de battre des ailes tout de suite.
Le lendemain matin, Ménion Paulinard me dispensa d'exercices matinaux, et nous rejoignîmes paisiblement Canémo. Je me sentais encore faible. De temps en temps, de brêves visions de mort traversaient mon esprit, accompagnées de douleurs fulgurantes. Tout se tordait en spirale, et se déroulait à nouveau. Les crises s'espacèrent ensuite, et disparurent au bout de deux jours.


X.

Farniente







Nous sommes le troisième Mounan de Bellinocte (Lundi 20 Août 1882), et la nuit est tombée depuis quelques heures déjà. Je m’extrais à grand peine de la délicieuse torpeur où je baigne depuis quelque temps. Hormis les dures matinées d’entraînement avec Paulinard, j’ai passé la fin de cette semaine dans un état proche de la béatitude. J’ai l’esprit si diverti par cette douceur inattendue que j’en oublie les dures péripéties qui la précédèrent comme la grèle avant l’été, et faillirent bien nous en priver à tout jamais.
La petite maison d’Athiello —presque une cellule monastique— est dotée de matelas de plumes de purpurils, très aptes à soutenir les nombreux et furieux assauts d’amoureux en délire, dont l’imagination érotique insatiable ne laisse rien indemne autour d’eux.
J’adore la courbe en liane de son corps brun, et son oeil étincelant de plaisir, sous un grand front étonné de résistante. Parfois, je lui saisis sauvagement la masse des cheveux d’une seule poignée, pour mieux la sentir palpiter dans les spasmes. Fort charnelle pour une intellectuelle, Athiello n’aime rien tant que de me griffer les reins à l’acmé de nos chevauchées fantastiques, ce qui a l’immanquable effet de me faire exploser en elle comme une fusée chinoise, et puis encore scintiller longuement, tel un feu de bengale qui ne veut pas mourir.
Entre deux orages de volupté, nous nous rassasions des fruits du palantais, et nous désaltérons de mysane à la puissance aphrodisiaque partout vantée (adjuvant au reste peu nécessaire après une longue privation, dont j’ai cru comprendre qu’elle est aussi le fait de mon amante, à l’issue d’une bien malheureuse histoire de coeur ) .

Après la canicule et la pluie, nous pointons le museau hors de la tanière, et nous errons dans les rues bohèmes de Canémo, parlant des choses de la vie. Le soir, nous allons reconstituer nos forces dans les tavernicules de Canémo-du-Septentrion, où de délicieux repas légers, confectionnés à partir des produits des paysans du quartier, sont servis aux foules étudiantes. Enfin revigorés, nous sombrons dans les pires et les plus merveilleux errements, parfois sans prendre le temps de remonter dans le nid d’Athiello. A défaut de four à pain désaffecté (d’où vient, je crois, le mot de fornication : s’envoyer en l’air à l’ombre des “forni”), le flanc d’un bateau sur la plage y pourvoit, à moins, bien sûr, d’être occupé par un autre couple d’usagers éphémères.

Pour nous reposer de l’amour, nous bavardons sous les étoiles, et la conversation revient insensiblement à notre marotte commune : les phénomènes inexpliqués et les influences cachées.

Athiello est fort sceptique sur l'existence d'un "passage dans le temps" sur Guama. Je lui ais raconté l'histoire de la carte ancienne, mentionnée par la tradition ésotérique de mes ancêtres comme indiquant l'emplacement d'une porte temporelle . Or la carte, marquée du chevreau sacré d’une secte millénaire, désigne sans conteste possible Guama et ses îles.
« Peux-tu me montrer cette carte ?
—Bien sûr. Je l’ai toujours avec moi. »
Je la déroule devant elle, la manipulant en objet précieux, mais elle fait la moue.
« A supposer que ta carte soit vraiment celle dont parle la secte en question, il faudrait qu'elle désigne un emplacement précis. »
Je lui accorde qu'aucune marque ne désigne un tel lieu. C'est la raison pour laquelle je parcours les îles à la découverte d'un indice.
« En as-tu découvert ?
—Non, avouai-je, mais une chose m'intrigue : Guama a l'air d'être tissée dans des morceaux de temps différents. C'est très curieux : certains aspects de la vie sont ceux de la période que nous appelons “moyen-âge”. D'autres rappellent un passé plus antique, et d'autres encore un futur que nous ignorons, comme en témoignent certaines machines perfectionnées.
—C'est un effet de point de vue. Pour nous, tout ce que tu dit appartient bien au présent ! Et d'ailleurs, Grand fou, ajoute-t-elle, pourquoi veux-tu absolument revenir avant la naissance de tes ancêtres ? »
Sur ce, elle m'insére le bout de la langue dans l'oreille, provoquant un frisson incoercible.
« Parce que... parce que, balbutiai-je, je voudrais savoir s'il est possible d'empêcher certains actes.
—Il est complètement dément ! »
Elle se lève et, toute nue sur le toit chaud, va hurler à la lune en imitant l'immogre.

A l’aube d’une nuit blanche où, sur la terrasse d’Athiello, nous avons comparé l’alchimie avec la magie noire des Omen de Périache, je m’exclame subitement :
« Ah, mais bougretoche, j’y pense ! J’ai, moi aussi, quelque chose à te montrer.
—Mais tu n’as pas cessé... à mon grand intérêt, d’ailleurs !
—Veux-tu cesser, infernale coquine, c’est d’autre chose que je veux parler... »
Nu comme un ver, je file dans la petite cuisine où j’ai laissé mon increvable sac de peau de phoque, et je fouille fébrilement dans une certaine poche dissimulée, d’où je sors un tout petit livre grossièrement relié de cuirs cousus. Je le tends à Athiello, qui approche la lampe.
« A ton avis, quel est le sujet de cet opuscule ? Les seules choses que j’ai pu traduire de ces caractères anciens sont le nom de l’auteur : Karool Jion de May, c’est un oncle très lettré de Phial; et le titre sur la couverture : La régulation des courants à LW. Je suppose que LW veut dire Guama. Mais le reste est écrit en cursives manuscrites, que je ne parviens pas à déchiffrer.
» Il y a aussi quatre dessins à la plume. C’est à cause d’eux que j’ai emprunté le livre dans la bibliothèque du château de Phial à Michemin, car ils m’ont fort intrigué. J’aimerais que tu me dises ce qu’ils t’inspirent.
—Mm, fait Athiello après une observation circonspecte, je crois que ce sont des notes de Jion de May sur le maître des Vannes. »
Elle relève la tête, les yeux brillants :
« Tu sais que ce texte, s’il est authentique, a beaucoup de valeur ?
—Mais tu ne l’as pas lu...
—Quel que soit le contenu, c’est une rareté, et les oeuvres de Jion de May commencent à être reconnues. Je connais un professeur qui a voué sa vie à les colliger. Il donnerait sa maison, que dis-je, sa femme ou même son musilet, pour posséder ce livre.
—Raison de plus pour que je le rende à Phial. Mais auparavant, si tu n’es pas trop fatiguée, j’aimerais que tu m’en traduises ce que tu peux. Il n’a que treize pages, au demeurant.
—Bon d’accord. Mais alors prépare-moi un bon thé de chiroine...
—Tu ne dormiras pas, mon amour.
Et elle d’hausser les épaules :
—Il faut savoir ce que tu veux. »



XI.

Expériences de pensée



Athiello s’attelle fort studieusement à la tâche. Pendant une heure, son visage se penche sur la petite table à trois pieds qui lui sert de lutrin, caché par la vague flamboyante de sa chevelure, agitée de brusques secousses. De temps en temps émerge le crayon qu’elle mâchonne avec ferveur, puis elle griffonne quelques notes. Je berce mon attente en admirant la finesse de sa taille et la générosité de ses hanches, délicatement dérobés à la concupiscence trop avide par un joli tissu brodé de Malamè. Enfin, elle se redresse et m’adresse un grand sourire :
« çà y est ! Je crois savoir de quoi il retourne... »
Elle vient se coucher sur le ventre, à côté de moi.
« Ecoute !
—Je serais tout-ouïe si la vue de ta gorge reposant sur le drap ne me divertissait un tantinet, fis-je, d’humeur badine.
—Mais peux-tu donc être sérieux un moment, libidineuse créature ?
—J’essaie, je t’assure.
—Alors, voila dit Athiello : le texte est écrit en vieux-Guamaais, ou “purelangue”. Il est rédigé d’une main tremblante, irrégulière, comme celle d’un vieillard qui n’y verrait plus goutte, mais se hâterait de transcrire quelque chose d’important pour la postérité, avant que la mort ne l’emporte. Il n’a pas eu le temps d’écrire grand chose, et ce qu’il a écrit me semble très sybillin.
—Est-ce que tu peux me traduire ?
—Je vais essayer. Sur la première page, on lit : “Pour les plus sages de ma descendance qui sauront voir et comprendre. Que les autres s’abstiennent, par le Grand Equilibre !” Et l'on peut admettre que ce paraphe, ici, ressemble à un K mèlé d’un J, suivi de “de M.” Ce que confirme le “Karool Jion de May” de la page de garde.
» Sur la deuxième, le texte est plus long et serré, et il renvoie dans cette parenthèse là, au premier dessin.
—Ah oui, “vilepograppho iène... ” : voir graphique 1, je suppose.
—C’est cela.


—Et que dit-il ?
— “Une force exercée régulièrement de haut en bas au point A peut entretenir le... attends, je lis mal... Le remplissage de B.”
—Remplissage ?
— “Yémisil”, oui, c’est çà : remplissage.




—Le dessin sur la page en vis-à-vis est assez explicite, remarquai-je. Il y a des grains noir qui sont expulsés de A et qui, tassés par le poing serré, s’accumulent dans le bol “B”. Mais Karool dit-il avec quelle matière ce poing remplit B à partir de l’espèce d’entonnoir A ?
—Non. Il écrit seulement : “ le contenu ne se dilue pas. S’il est assez dense, il tombe vers le fond et vient boucher la partie de B qui est proche du canal de sortie. Alors rien ne passe plus à travers B dans la direction de Delta (∆), et cela pour notre plus grand bonheur...”
—Il a vraiment écrit cette dernière phrase ?
—Oui.
—Etrange.
—Pas tant que cela, objecte Athiello. On estime généralement que si nos îles ne sont pas submergées par les courants monstreux, c’est parce qu’il se produit un mécanisme régulateur, “pour notre plus grand bonheur”, selon l’expression consacrée. Que Jion ait employé celle-ci m’incline à penser que son opuscule traite bien de ce problème mythique sur l’archipel : l’hypothétique “maîtrise des vannes”.
—Et où est le ∆ qu’il mentionne ?
— Attends... il y a une sorte de delta sur le second dessin...

—Résumons : la régulation serait due, selon Jion de May, à un “bouchon” de matière qui se mettrait en travers d’un flux. A supposer que ce flux soit le grand Dragon, quelque chose viendrait donc en encombrer le lit, entraînant son ralentissement...
—En tout cas, les petites vagues qu’il a dessinées au dessus du point B symboliseraient fort bien la surface de l’eau, la cavité se situant alors sous le niveau de la mer.
—Il resterait à comprendre ce que représente cet entonnoir et la main qui appuie dessus...
—Et aussi les trois flèches de biais, à l’arrière de la main...
—Voyons la page suivante. »
Athiello reprit lentement la lecture de sa traduction :
« “La matière laisse toujours le flux latéral libre de s’écouler , sauf si la force qui l’enfonce en A n’est plus assez forte ou continue : alors, on peut supposer qu’elle est éliminée peu à peu de tous les orifices de B, laissant revenir le flux à sa puissance originelle. C’est pourquoi, il faut toujours alimenter A. Ce qui se produit ordinairement, grâce aux habitudes acquises par les peuples...”
—C’est là que je ne comprends plus, l’interrompis-je. Si A désigne l’Emphale, ce tourbillon géant placé au milieu du grand Dragon, on ne peut pas dire qu’il est alimenté en matériau “grâce aux habitudes acquises par les peuples”...
—D’autant, renchérit Athiello, que les peuples font tout pour éviter soigneusement ses parages !
—Et de toutes façons, de quelle matière se nourrirait le tourbillon ? de plancton ? de vase ?
—De sable, affirma Athiello. Il dévore le sable qui lui est fourni par le “banc de la mort”, à l’Est.
—Cette phrase pourrait donc avoir du sens. Mais il resterait encore des points obscurs : par exemple, qui pourrait influer sur l’émission de sable de ce “banc de la mort” ? Je vois déjà de foules de Thrombes peinant dans des mines sous-marines, pour le compte de Lucilia, et rejetant dans l’océan des millions de tonnes de sable qui viendraient gonfler le banc, grignoté sur son autre bord par le tourbillon...
—Quelle imagination ! Mais je dois reconnaître que ta théorie est compatible avec le dessin », note Athiello mâchant son crayon de plus belle.

Elle se penche à en loucher sur le second graphique, puis se redresse, triomphante :
« Je te propose la bonne interprétation ! Le matériau vient d’un point A (disons, le tourbillon). Normalement, il est soulevé par la flèche plus grosse indiquée par ce signe, un Delta (∆) —qui symbolise, supposons, le courant le plus fort. Mais en s’accumulant dans cette cheminée, ∆ se trouve très ralenti. Il est alors obligé de ramper le long du sol, tandis que le courant en surface demeure faible ! »



—C’est difficilement imaginable en grandeur réelle, mais peut-être devrait-on garder l’idée en mémoire. »
Je me tiraille l’oreille, symptôme personnel de réflexion intense.
—Cependant, chère enfant, qui te rend si sûre d’être en présence d’une coupe verticale ? Il pourrait aussi s’agir d’un plan, d’une carte sous-marine par exemple.
—Certes, mon bel étalon pensant. Mais qu’est-ce cela nous apporte ?
—Eh bien, imagine que dans une île située plus au sud —comme Malamè, je crois—, on passe son temps à rejeter d’énormes quantités de sable à la mer... sur le passage du courant. On expliquerait alors facilement ce dessin : A symboliserait un courant latéral, très chargé en limon sablonneux, qui viendrait interdire au Dragon de poursuivre son cours habituel vers le nord et l’obligerait à se détourner en partie vers l’est, tout cela bien avant le tourbillon qui n’aurait plus aucune importance.
—j’entends bien, dit Athiello dubitative, mais ce n’est pas très pertinent. Les Malaméens passent pour des hédonistes qui ne travaillent jamais plus qu’il n’est strictement nécessaire. D’autre part, la façade Sud de leur île est une succession de falaises de basalte, qui ne se décomposent guère en matériau sablonneux, à part, bien sûr, l’estuaire du Mourranche...
—Tant pis, c’est la mort d’une belle hypothèse ! Revenons donc à la théorie du banc de sable A qui nourrit un tourbillon B, comme on gave une oie, lequel tourbillon interdirait de libérer ∆, c’est à dire le grand courant central... Nous n’en sommes pas avancés pour autant, car en supposant que des pouvoirs magiques entretiennent la formation du bouchon de sable, nous sommes tentés d’incriminer la seule force proche capable de maîtriser de fantastiques techniques de projection sous-marine, à savoir la Grande Sorteresse dont l’antre se situe, je crois, tout près de l’Emphale, à l’extrémité orientale de Périache.
—Voila, c’est bien plus logique, Ultramondain d’amour.
—Oui, mon choupinet céleste, mais c’est là justement que le bât blesse : ce ne peut pas être Lucilia...
—Pourquoi donc ?
—Parce qu’elle semble comploter pour savoir qui contrôle les vannes. Il me paraît simple d’en déduire qu’elle n’en a pas actuellement la maîtrise.
—A moins que ce soit une diversion, suggère Athiello.
—Si c’était le cas, elle agirait plus ouvertement, et non pas dans cette angoisse nerveuse et secrête qui caractérise son style, d’après ce qu’on a pu m’expliquer.
—Exit Lucilia. Mais qui alors ?
—Probablement... personne. En tout cas pas une force instituée...
—Comment le sais-tu ?
—Pure conjecture ! avouai-je. Il existe cependant un indice : Jion de May ne parlerait pas des “habitudes acquises par les peuples”, s’il s’agissait d’une manipulation occulte de la puissance.
—Un point pour toi, mon chéri... » soupire Athiello qui se remet à suçoter pensivement son crayon.

Nous demeurons ainsi longtemps fascinés par les petites pages jaunies où semblent danser sous la lampe à huile les énigmatiques tracés du vieux savant.
« Bon, dit Athiello, nous n’en tirerons rien de plus maintenant. Passons aux pages suivantes. Elles sont consacrées aux deux croquis suivants, qui me paraissent assez explicites. Je pense que Jion de May a voulu dire que la différence entre la situation décrite par la page de gauche, et celle de la page de droite, c’est que le Dragon (toujours ∆) s’affaiblit quand il n’est plus soutenu par un flux en profondeur -par exemple, celui qui lui revient du tourbillon), cet accès de faiblesse étant induit par ce qui se passe en B... Confère les dessins précédents . »






Je considère longuement les croquis en question par dessus l’épaule d’Athiello.
« Quelque chose me chiffonne dans ces figures, dis-je. Je ne saurais pas dire quoi...
—Tu ne trouves pas drôle ce petit sac de flèches qui s’affaisse ?
—Oui, et l’espèce de serpent ou d’anguille qui prend le sac sur la tête...
— Et hop... Cela le fait disparaître en pointillés !
—Tu as raison, çà donne un très bon Dragon qui s’endort.
—Voila, dit mon amie, c’est presque tout, sinon cet étrange dessin de l’avant-dernière page. Une sorte de trident de pêcheur avec certaines de ses branches tordues. Je ne sais même pas si cela a un rapport avec ce qui précède. Regarde : on dirait un graffiti, gribouillé sur un coin de table quand on s‘ennuie. »




«En conclusion de l’opuscule, il y a cette poésie. Tout aussi hermétique, me prévient-elle :

“La jambe danse,
le vaisseau passe
L’onde aspire,
l’éclair éveille,
le vaisseau repasse
la mine résonne du pic
le poisson saute dans le filet.”

—Joli... Mais çà ne dit pas grand chose.
—Le seul symbole du dessin précédent qui a peut-être un rapport avec le texte, c’est l’éclair, là, entre les deux pointes tordues.
—Si c’est bien un éclair...
—Oh, et puis prouchelette ! Je suis fatiguée des énigmes, déclare soudain Athiello en jetant le petit livre sur le tapis. Si nous déchiffrions autre chose ? »
J’essaie de rattraper le précieux carnet, mais elle s’interpose. A chaque mouvement de mon bras au dessus d’elle, elle oppose sa présence ardente, toujours un peu moins habillée. Quand son chemisier remonte —trop aisément— au dessus de ses seins, j’abandonne la lutte inégale.

Avant-hier, la nuit a été lourde et poisseuse.
« Comme toujours, me dit Athiello, quand souffle le vent du Nord. »
Nous sortons. Elle m’entraîne loin des maisons, sur les collines pelées de l’est de Canémo. Nous laissons le bruit et la fureur derrière nous. Le sentier monte entre des vallons aux arbres lourds de fruits. Ils sont soigneusement plantés sur des terrasses aux murs inlassablement reconstruits.
Nous sommes totalement seuls dans le silence, au milieu d’une plaine près d’un sommet. C’est un replat de blé ras, creusé sous le talon d’un géant ayant pris appui à cet endroit précis, avant de marcher droit dans la mer, éboulant quelques rochers de crête au passage. Athiello déboutonne ma chemise et se dévêt également. Blancs sous la demi-lune, nous avançons dans les buissons d’épineux, main dans la main, faisant taire la scie des insectes. Le vent plus frais des courants de l’Est nous enveloppe soudain. Nous demeurons ainsi, à l’aplomb de la grêve déchiquetée qui vient de s’ouvrir devant nous.
Athiello chantonne d’une petite voix changée.
« Notre mère la Lune
venue au marché,
distribue ses morceaux.
Puis elle reprend le tout,
Mère Lune, Lune
N’as tu rien oublié ? »

Nous nous baignons dans une eau laiteuse en surface, obscure en dessous.
Cette nuit-là, chose bizarre, nous n’avons pas pensé à faire l’amour.
Mais hier, à la nuit tombée, nous avons brûlé de nos dernières flammes sur la petite terrasse à ciel ouvert, face à Thyrse, vaguement éclairée par les lampadaires de l’université. Athiello jouit comme une folle et déchire le traversin de ses dents. Je n’accorde pas pour autant le repos à cette cavale sans frein que je chevauche longtemps.
Recrus de plaisir, nous glissons l’un de l’autre sur le marbre frais où nous restons étendus jusqu’à une heure avancée de la matinée.
J’ai renoncé cette fois à me lever à l’aurore pour me rendre à La Ménile. Le brave Ménion Paulinard doit encore fulminer, mais tant pis .

Athiello vient de partir à l’université. Nous nous sommes passionnément embrassés, inquiets de ce que réserve l’avenir. Il n’est pas sûr que nous nous revoyions demain ni les jours suivants.
Je dois me rendre avant l’aube (autant dire dans deux heures au plus, en comptant la traversée du chenal) au champ de course, pour m’entretenir avec Phial avant le grand départ qui aura lieu au lever du soleil.
Avant de nous séparer, j’ai convenu avec mon amie d’un véritable code clandestin pour nous retrouver en cas de coup dur, dans des endroits publics (places, grandes tavernes, marchés, etc.) .
J’ai aussi décidé avec elle d’une adresse où déposer les messages qui lui seraient destinés, car je ne veux mettre en danger ni elle ni ses parents, par des correspondances destinées à leurs domiciles respectifs. L’adresse sera la bibliothèque universitaire où elle se rend tous les jours. Nous mettrons les messages à l’intérieur d’un gros livre d’incantations phrisogeoises, rangé en face de sa place habituelle de lecture. Ainsi pourra-t-elle vérifier que personne ne la surveille lorsqu’elle ouvrira le livre. En cas de danger, elle pourra aussi le tirer en arrière depuis la rangée voisine, en déplaçant quelques ouvrages situés au dos.
Athiello se prête avec amusement à ces trucs de conspirateurs, qui lui semblent un peu enfantins.
« D’après ce que je sais des intrigues en cours, nous pouvons avoir vraiment besoin de ces trucs enfantins.
—Tu as peut-être raison », répond-elle en m’enlaçant tendrement. Et elle me dépose dans le cou un ultime baiser mouillé .








Deuxième Partie



Une épreuve mortelle





XII.

Règles du jeu




Premier Aran de Belliore (Mardi 5 septembre 1882).



Mal abrité par le plat-bord d’une épave, dans les rochers éboulés de la pointe Norne, à l’extrémité occidentale de La Ménile, je reprends haleine, espérant encore qu’Athiello a pu convaincre Jean Latoile de me rejoindre dans ces parages désolés et fort dangereux.
Je suis encore sous le coup d’un cyclone de folie. Il a soufflé toute la semaine, balayant des vies comme fétus, blessant et humiliant héros et traîtres, grands hommes et vils sujets, éparpillant enfin les protagonistes loin de son oeil monstrueux : le champ de courses.
Lieu maudit, que j’espère ne jamais revoir !
Au moins cet écrit, rédigé d’une main tremblante, me permettra-t-il de rassembler quelques bribes de raison, avant d’affronter des épreuves plus terribles encore.
Mais par où commencer ?
Par le commencement, sans doute.

Quand je me rendis à La Mirande pour retrouver Phial, je ne me sentais pas prêt pour cette fichue course, mais Paulinard m’avait expliqué la veille tout ce que j’avais besoin de savoir, en théorie.
Nous avions aussi travaillé plusieurs points de pratique. Ma maîtrise des arts martiaux, et spécialement de la “savate”, tout-à-fait ignorée de l’archipel, impressionna et réjouit mon Mentor. A ses propres dires, ces compétences inattendues rehaussaient substantiellement sa confiance dans nos chances de succès.
Dans la grande salle voûtée du sous-sol de la maison Fitrion, le Hanséhart avait installé une maquette du champ de courses. Un beau travail, tout en détails réalistes. Un jeune artisan souhaitant accéder à la maîtrise de son art, avait autrefois proposé en chef d’oeuvre cette remarquable miniature. Devenu Maître, il en avait fait don à Jansène.
Le Champ était une longue piste rectangulaire, orientée est-ouest, entouré de hauts murs de pierres emboîtées, aux angles arrondis. Muni d'une canne de bambou, Ménion m'avait expliqué la course en ces termes :
« Vois-tu, mon petit, elle comprend trois moments, placés sous le nom de chacun des grands chênes cercopses :
La course de Mahoney est une compétition presque classique entre cavaliers armés, et sans l’appui d’aucun acolyte.
Tahoney, l’épreuve la plus aléatoire, est celle du “choix de destinée” : les concurrents ayant survécu à Mahoney pénètrent, le long de la piste, dans des portes qui ouvrent sur des expériences très variées, ou même sur des destins indéterminés.
Fahoney, enfin, se déroule en pleine nature, entre ici et Périache. Elle peut avoir une durée très différente selon les candidats. On a vu des candidats empêtrés dans des directions qui ne les ont ramenés à Guama que plusieurs années plus tard. Inutile de préciser qu’ils avaient été considérés comme éliminés.»

Le Hanséhard avait pointé sa canne vers le milieu de la maquette .
« Le départ de Mahoney est donné par le Patriarche en présence du Villacope. Il a lieu, ici, au mitan du petit côté de la piste situé à l’Est. La tête tournée vers le Nord, douze chevaux braques, dont tu vois là les miniature en plomb, sont retenus par un long foulard de soie tendu entre les treize piliers d’un fronton symbolisant la “maison Civile de Guama”, l’emblème de Clotone. Ils s’élancent donc vers le nord dès que le foulard, détaché par Fur'hion et par Oriflan s’abaisse au dessous de leur poitrail, aussitôt déchiré en mille lambeaux. Puis ils prennent de la vitesse sur la grande longueur du côté nord. »

» A l’angle nord-Est, tu peux voir un portique placé de biais. C’est l’issue réservée à un treizième protagoniste, monté sur un char argenté, qui sera “lâché” un certain temps après que le dernier participant soit passé devant lui. Cette étrange statue de fer articulé brandit des épées tourbillonnantes, animées par un mécanisme relié aux roues. C’est le Chevalier Aléatoire. Son char est emporté à grande vitesse par un cheval rendu fou par l’ingestion d’un stupéfiant. Projeté dans la course à quelques minutes d’intervalle du départ, il rattrape les coureurs et circule au milieu d’eux en zigzaguant, proposant à chacun —et à chacune de leurs montures— le baiser mortel de ses lames effilées. »
» Les concurrents peuvent se lancer au visage une balle de cuir, retenue au poignet du lanceur par une courroie. Le coureur tombé se relève et court vers la barrière latérale où il trouve refuge. Ensuite, il repart à pied, dans la même direction.
» Si le coureur parvient, par n’importe quel moyen, à boucler deux tours sans être écrasé sous les sabots d’un équipage concurrent, ou sans être coupé en morceaux par le chevalier aléatoire, il doit pénétrer l’une des portes des parois intérieures ou extérieures de la piste.
» Il commence alorsTahoney, et son sort diffère selon l’endroit où il trouve abri.
» Les portes situées en vis-à-vis, de chaque côté de la piste débouchent sur le même secteur ou “loggia”. Il vaut mieux entrer du côté intérieur, car on pénètre alors directement sous le bâtiment central, dans l’espace réellement attribué à l’épreuve.
—Et la porte extérieure ?
—Elle correspond simplement à un couloir qui passe sous la piste et rejoint la véritable entrée.
» Il y a donc douze secteurs, dont cinq sur chaque grand côté, et deux sur les petits-côtés, et chaque porte est surmontée de sculptures qui symbolise le genre d’affrontement qui attend le héros.
» Sous le jubé du départ, dit de la Maison civile (donc, au milieu du côté oriental), se trouve également une porte pénétrant dans cette maison.
—Peut-on y entrer ?
—Oui, concéda Ménion, mais cela n’a aucun intérêt. Pendant Mahoney, un coureur qui a perdu sa monture s’y voit gratifié par le Patriarche d’un verre de boisson chaude et on lui remet un nouveau cheval. Il repart aussitôt dans la course, mais avec deux tours de retard, et cela autant de fois que l’occurrence se présente. Entrer dans la maison civile pour Tahoney équivaut à démissionner.
—Bon, j’ai compris.
—Et maintenant Augustin, écoute bien, car votre survie à tous deux peut dépendre de ce que vous saurez du symbolisme de Tahoney.
—Je suis tout ouïe.
—Alors, voila. »
Ménion posa l’extrémité de sa baguette sur la porte située à l’angle Nord-Est de la piste.
« En partant de la Maison civile, au milieu du petit côté Nord, et en tournant dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, tu trouves d’abord la loggia de la Dague. C’est la plus terrible, puisque le coureur n’en est libéré qu’après avoir tué trois esclaves condamnés à mort, offerts sans combat, attachés au sacrifice comme des animaux.
—Ceci convient à un boucher ...
—Oui, et ceux qui choisissent cette solution cruelle et facile provoquent un tel dégoût qu’ils sont souvent refusés par les Magdes, à l’étape ultérieure.
La loge suivante, (loge de l’ODEUR) se situe au tiers de la paroi Nord, ici. Celui qui y pénètre doit fumer une herbe hallucinogène aux effets puissants, avant d’emprunter un couloir pour la Maison Civile. L’herbe le rend très fort et très habile, mais au risque d’une crise furieuse.
—Il suffit de se droguer pour gagner ?
—En un sens, oui. Mais que vaut un gagnant, s’il est devenu dément ? »

« La loge du REGARD, immédiatement contiguë (située plein Nord) est occupée par le Panopse, un monstre anthropophage que le coureur doit combattre. Ce monstre a la particularité de posséder une longue antenne sur le front, qu’il balance devant lui comme un fouet. Si l’adversaire est touché, il est immédiatement localisé, enlacé et étouffé par l’antenne contractile. Ensuite, le Panopse lui injecte dans le ventre un liquide dissolvant, et lui suce l’intérieur, comme avec une paille.
—Quel manque de tact !
—Mais, tant qu’il n’est pas touché, il peut se mouvoir en liberté, et ruser pour tenter d’atteindre le visage fragile du Monstre. Alors, d’un geste brutal, il saisit l’antenne à sa racine, plantée au milieu du front, et l’arrache d’un coup. Hurlant de douleur et désamparé, le monstre tournoie dans la loge de façon erratique, ce qui laisse au coureur la possibilité de sortir par une porte arrière. En général celui qui a choisi cette loge s’en tire, avec un entraînement normal. Ceux qui se laissent prendre sont ceux qui ont péché par excès d’optimisme, en méprisant la bêtise légendaire du Panopse (le monstre à l’antenne).
—Je suppose qu’il faut tout de même être un athlète.»

« La loggia suivante (loge de l’EGAREMENT) se situe encore plus à l’ouest, sur le même côté nord. C’est une salle circulaire entourée de douze alvéoles dont seulement six, situées en face de celle par laquelle le coureur s’y introduit correspondent à des sorties, trois à des fausses issues bloquées par des siphons au débit rapide, et deux encore à des culs de basse fosses peuplées d’énormes crocosophes. Un vent constant draine l’air, la brassant de courants violents et la couvrant de nuées mouvantes. Une brume mousseuse réduit la visibilité et le marcheur désorienté peut être dérouté par rapport aux alvéoles qu’il vise. Il peut alors pénétrer dans l’une des fausses-sorties, ou pire, être entraîné le long de chutes glissantes qui le conduisent irrémédiablement à la gueule des sauriens.
—Cette loggia semble offrir moins de possibilités que les précédentes. J’espère que Phial l’évitera.
—Il y a pire, mon pauvre ami ! La loge suivante (maison du CHAOS) se trouve donc à l’angle Nord-Ouest. Elle est occupée par douze Thrombes spécialement dressés au combat, les “horryfurs” (ou lysstrogs en ancien phrisogeois, dont ils rappellent la terrible civilisation guerrière). Il est très rare qu’un coureur tombé dans la loggia des horryfurs y survive, car, bien que morts-vivants, les Thrombes choisis pour lutter contre les candidats sont extrêmement rusés, puissants et décidés. Le coureur qui a l’extrême bonheur de triompher d’eux, même sans tous les tuer, est porté immédiatement en triomphe à la loge de la maison civile et assiste à la suite de la course à la droite du Villacope (ou de son représentant).
—Intéressant. Et ensuite ?
—La loge des CHANGEMENTS occupe le petit côté occidental de la piste. Elle est habitée par un Omen de Périache et par une Magde, déléguée de Lucilia. Ce qui s’y passe est obscur, car les coureurs qui en sortent sains et saufs ne disent rien. Mais environ un sur quatre ressort fou. Il se prend pour une bête ou un objet et, s’il ne revient pas à lui dans la semaine qui suit, il est livré aux marchands de Thrombes.
—Il faudrait connaître les critères de ces magiciens...
—C’est là tout le problème. Ceux qui se sont essayés à surprendre leurs secrets sont conservés, statufiés, dans l’antichambre du champ de course.
La loge qui suit est celle du MESSAGE à l’angle Sud-Ouest. Un vieil Omen y apparaît, assis sur une pierre. Il s’adresse par signe au candidat. Si celui-ci parvient à décrypter un premier message, il peut apprendre des informations importantes sur son destin proche, et il pénètre dans une deuxième salle où lui est posée une deuxième énigme.
—C’est une épreuve pour un candidat érudit. Qu’arrive-t-il en cas d’échec ?
—Très simple : le malheureux ne sortira jamais du bâtiment qui sera son tombeau.
—Simple, en effet.
—Mais continuons... La loggia du VORTEX présente une profonde combe au creux de laquelle un violent courant entraîne le nageur sur la droite, vers une chute d’eau généralement mortelle. Vers la gauche, en revanche, le courant s’affaiblit et porte le candidat vers une jolie plage miniature, Charme trompeur : s’il s’y attarde, des émanations éthyliques le saoulent à mort, à moins qu’il ne tente de traverser un labyrinthe obscurci d’une brume épaisse. Rares sont ceux qui parviennent à s’aggriper à l’éperon rocheux situé entre les deux versants du flux, et au dessus duquel, après une escalade de quelques mètres, se trouve la sortie la plus directe.
—Encore un endroit à éviter pour les vacances !
—On ne choisit pas toujours, mon garçon. Mais il reste encore trois possibilités. La loggia SUBLIME, ou loggia-Ouest donne sur une échelle s’élevant vers le ciel. Elle est invisible de l’extérieur du bâtiment où elle est enfermée, mais de l’intérieur, elle semble monter indéfiniment, au delà des nuages. La plupart des coureurs grimpant à cette “escalier céleste” s’arrêtent sur un palier situé à quelques dizaines de mètres et se retrouvent subitement dehors, non sans avoir éprouvé une impression d’intense chaleur. D’autres prennent le risque, et continuent plus haut... et disparaissent à jamais. Selon la rumeur, ils sont emportés par un fluide cosmique donne accès au Grand Monde : les voyageurs se retrouveraient dans un grotte située au nord du lac Titicaca, au sommet de la cordillère andine.
—ça par exemple ! Une belle façon de s’évader de Guama !
—A ta place, je ne m’y risquerais pas. La rumeur n’a pas été contrôlée, et la poussière grise qui retombe en pluie sur le sol de la loge après les visites possède une composition chimique curieusement proche de celle des os humains.
—Ah !
—L’avant-dernière loge, dite de la DOUCEUR, est habitée par une jeune femme noble qui désire ardemment épouser un héros. Le candidat malheureux est contraint devant notaire à contracter mariage, en échange d’une parfaite soumission domestique et d’une satisfaction de toutes ses menues envies.
—Je ne crois pas que cette loge plaise à Phial...
—Quant à la dernière loge, au Sud-Est, c’ est la plus prisée.
—Tiens, et pourquoi ?
—C’est La loge D’AMOUR. Sur une placette sont assises de ravissantes et spirituelles jeunes filles d’excellente famille que le coureur doit tenter de séduire. Il peut en choisir trois qui deviennent ses fiancées. Elles lui apportent en outre des dots au montant mirifique. La seule condition pour emporter l’épreuve est d’être capable de faire pleinement l’amour trois fois par jour à chacune des trois, ceci pendant neuf jours, performance dûment constatée par les suivantes des trois fiancées. S’il réussit cette gageure sans dépérir, le héros devra d’une part rattraper son retard par rapport à ses concurrents, et d’autre part affronter le jugement des Magdes, résolument hostiles à la polygynie.
—A-t-on droit aux trufelles aphrodisiaques ? » ironisais-je, pensif.
—Non, répondit très sérieusement Ménion, seulement à trois cruches de jus de plachise, riches en vitamines. »

Le hanséhart continua longtemps ses explications, répondant patiemment à toutes mes questions. Peu à peu, je me pénétrai du symbolisme qui imprégnait l'épreuve, et qui représentait l’archipel lui-même, son essence visible et invisible. Décidément, cela n'avait plus rien à voir avec la course joyeusement échevelée des chevaux de Pathiol . Il y aurait des morts, des égarés, des disparus, et un grand massacre de montures. Puis, des combats sanglants se dérouleraient dans des bâtiments fermés, et enfin, la course éjecterait vers la mer ou le ciel ses meilleurs candidats, tel un champignon ses spores.
Nous serions, dans le meilleur des cas, relâchés, tels des fauves, dans un monde ouvert, mais peut-être plus malveillant encore.



L’aube du lendemain rougissait à peine lorsque j’entrai dans le bâtiment construit en arrière de “la maison civile”, du côté oriental de la piste, et qui contenait les appartements des Héros.
Je me fis indiquer la chambre réservée à Phial.
Mon ami était assis sur le large bord de la fenêtre, en position du lotus. Recueilli en lui-même, il ne perçut ma présence que quelques minutes plus tard.
Il ouvrit les yeux, me gratifia de son sourire chaleureux, toujours un peu sardonique.
« Bonjour, Augustin. Merci d’avoir répondu à mon offre. J’admets que ce n’est pas un cadeau. Mais je sais que tu encaisses bien les coups. Paulinard m’a renforcé dans l’opinion que je ne pouvais pas mieux choisir. Au reste, ajouta-t-il en sautant prestement de son perchoir, je n’avais pas le choix. »
Il désigna un vêtement plié sur le dos d’une haute chaise :
« Le plus désagréable pour ta fierté sera d’enfiler cette tenue violette, destinée à ce que les juges de course ne te confondent pas avec un musilet.
—Superbe. L’amitié véritable exige ces petits sacrifices. »
Nous nous embrassâmes, retenant un peu d’émotion virile.

« Passons aux choses sérieuses, dit Phial, frottant ses grandes mains noueuses. Voici mon plan : j’essayerai de rejoindre la loggia de l’Egarement.
—Quoi ! Mais c’est de la folie ! C’est une des plus difficiles !
—J’ai bien réfléchi : tout d’abord j’élimine les portes qui sont des démissions déguisées (Amour, Douceur). Tu es d’accord ?
—Admettons... Quoi que je te trouve bien rigoriste.
—Quant au Sublime, c’est un pur pari sur le bonheur du hasard, ce que mon âme de joueur est déjà trop tentée de goûter.
—Je te suivrai dans cette restriction.
—Ensuite, le Message me semble trop... intellectuel, dans mon état mental actuel.
—C’est au contraire la seule loge qui m’aurait personnellement un peu excité, en dehors de l’Amour, bien entendu.
—Ne parlons pas non plus de l’Odeur : je n’ai de goût que pour la choulcave corsée, et la narcose n’est pas un état qui me convient.
—D’accord.
—Il reste donc six choix (puisque la Maison Civile n’en offre aucun, sauf à vouloir indéfiniment recommencer). J’exclus d’office La Dague : tuer des esclaves sans défense est au dessous de ma dignité.
Le Vortex ressemble par trop à l’Odeur, et je veux me sentir l’esprit libre face aux épreuves. Le Regard et le Chaos me tenteraient bien car ils s’apparentent au pur combat, soit en solitaire, soit dans le mêlée. Mais le chasseur que je suis apprécie également les difficultés liées au milieu, à l’ombre et à la clarté, aux objets. Le seul affrontement à un adversaire me semble insuffisant.
—Il te reste encore le Changement.
—Hélas ! Mon oncle Karool, qui a tenté de m’apprendre le maniement de sorts mineurs, m’a toujours dit que j’étais dépourvu de talents dans ce domaine. J’ai l’esprit trop réaliste. Non, je crois que l’Egarement, malgré son nom inquiétant, est un composé assez amusant de hasard et de combat.
—De toutes manières, soupirai-je, je suppose ton choix irrévocable.
—Bient entendu, dit doucement le signour de Michemin. Même si les avatars de la course semblent en décider autrement, j’essayerai de me tenir à ce repère, et je compte sur toi pour m’aider dès que j’aurais rejoint la porte de la loge correspondante.
—Tu peux compter sur moi, Phial, mais n’oublie pas que le dernier coureur présent sur la piste de Mahoney est éliminé d’office.
—J ’en tiens compte, mon garçon... J’en tiens compte. »

Nous évoquâmes donc ce qui pouvait arriver au cours de l’épreuve de l’Egarement. Nous convînmes de numéroter les alvéoles intérieures de la “salle des vents” comme si elles symbolisaient des heures en partant de notre entrée, nommée “six heures”, ou “la demie”, afin de pouvoir nous informer réciproquement. Je me proposai d’utiliser les deux poignards-crampons autorisés, afin de ramper dans le vent en avant-garde de Phial, et de l’avertir des fausses issues que je pourrais repérer, sans pour autant y être aspiré moi-même.
« Et si des acolytes des adversaires se présentent, que faisons-nous ? demandai-je.
—La question m’étonne de ta part, Augustin. Nous nous battons, Sacrefiole !
—Ce n’est pas ce que je veux dire. D’après ce que notre maître d’armes hanséhart a expliqué, le vent est assez fort pour soulever un homme de cent kilos et l’emporter comme une feuille morte. Le combat, dans ces conditions, risque d’être assez spécial... pour ne pas dire spatial.
—La tactique me semble simple : je pousse l’adversaire à se redresser jusqu’à ce que le vent ait assez de prise sur lui et l’emporte.
—Mais le vent pourrait avoir la mauvaise idée de te choisir, toi !
—C’est pourquoi, je compte sur ces petites choses... »
Phial fouilla dans sa poche et en sortit un curieux arceau de métal, que je reconnus bientôt pour un fer à cheval aux bouts limés en pointe.
« Aussitôt entré dans la salle, j’enfonce ce fer dans une paroi et je m’y attache par une corde. Après cela, le vent peut bien m’enlever, je saurai bien combattre, même tête en bas.
—Ce subterfuge est-il légal ?
—Parfaitement : tout ce que tu peux transporter sur toi dans un vêtement est légal. J’ai ouï dire que des candidats se sont enveloppés de cailloux ou de poids de plomb. Mal leur en prit, d’ailleurs : cloués au sol, ils furent transpercés par leurs adversaires, comme de vulgaires outres d’huile. »


Plan des stations du champ de courses de la Conque
(avec mention de leurs correspondances symboliques)




XII

MAHONEY




La course commença on ne peut plus mal.
Aussitôt le départ donné, les chevaux des candidats s’élancèrent avec puissance, sauf celui de Phial qui se cabra, fit plusieurs pas de côté, s’empêtra les jambes dans les restes de la corde qui tendait le voile, et s’effondra sur le flanc en hennissant désespérément. Habitué aux incartades parfois dangereuses de sa fidèle Taradelle (sagement restée à l’écurie, chez les Fitrion), Phial ne sembla pas ému outre mesure par les déboires de cette monture étrangère. Il se contenta de bondir en arrière sur la croupe en train de chavirer, puis, d’un saut élégant, se retrouva debout sur le sable.
Il se mit en marche comme pour la promenade, et sa décontraction déclencha une tempête de rire dans les gradins.
Ceux-ci étaient installés à la surface d’une haute pyramide tronquée, occupant tout l’intérieur de la piste. Au sommet de cette pyramide, un grillage de fer aux tubulures grosses comme le poing séparait le public des acolytes, vêtus aux couleurs de leur héros, parmi lesquels, votre serviteur, sanglé dans un superbe collant mauve aux parements bouton d’or.
Tant que les candidats n’avaient pas pénétré dans les portes des loggias situées sous le vaste bâtiment, les bandes d’acolytes n’avaient pas le droit de s’agresser mutuellement. Nous n’en n’avions d‘ailleurs pas le temps, trop occupés à suivre du regard nos candidats respectifs, tournant au galop sur la piste, en contrebas des têtes innombrables du public. A peine mes futurs adversaires se bousculaient-ils un peu brutalement, lorsqu’ils changeaient de place sur la terrasse d’où nous dominions le panorama. Certains avaient escaladé la grille pour mieux voir, mais leurs compagnons les tiraient par les jambes pour les ramener sur le sol.
Un grand cri fusa de dix mille poitrines : à l’angle Nord-Est, le chevalier aléatoire avait jailli de sa boîte comme un diable enrubanné. Il prit immédiatement en chasse les douze coureurs, laissant au moins un tour de répit à mon pauvre Phial, lequel s’était mis à courir en petite foulée, comme pour une mise en forme matinale.
Les naseaux mousseux, tout brillant de sueur, le cheval noir du chevalier aléatoire avançait furieusement, et aurait rattrapé le dernier coureur s’il n’avait pas changé plusieurs fois de direction, passant du côté gauche au côté droit de la piste sans raison apparente. Le danger ne viendrait pas immédiatement de lui, et mes yeux se reportèrent sur le peloton où se passaient des choses prometteuses.
Wiril Braightcht se trouvait peu près au milieu de l’essaim, assez raide sur sa monture. Il m’apparut vite évident qu’il était protégé par trois cavaliers, dont un (Bacalourd Novion) lui ouvrait la route et les deux autres consolidaient ses flancs : Misapoul Treck et Fonjul Pit, d’après leurs couleurs.
Ces hommes de paille ne se contentaient pas d’un rôle défensif. Ils montaient à l’assaut de tout coureur à leur portée, à grands coups de leurs balles enchaînées.
Un quatrième cavalier était carrément parti à la chasse aux concurrents de Braighcht : je reconnus Saputride Bertram, à son poncho camaïeu et son étrange masque de chair poupine. Ce spectacle me scandalisa : comment était-il possible de valider une course dans laquelle un candidat se faisait aussi grossièrement aider par un escadron de faux-héros ? Il fallait qu’il y eut des complicités au plus haut niveau, et qu’elles soient aussi largement répandues dans la foule des notables invités au spectacle, pour que la protestation générale ne conduise pas à l’arrêt immédiat de la manifestation.
Mais non : tout le monde avait l’air de trouver son déroulement parfaitement normal. Les lazzis ou les rires semblaient dirigés contre tel ou tel, et jamais contre le clan Braighcht.
A mi-parcours du premier tour, je commençai à saisir le jeu de ce Bertram. Il ne cherchait pas tant à bousculer des cavaliers qu’à impressionner leurs chevaux pour que, freinant leur foulée, ils s’offrent en premières pâtures au chevalier aléatoire, lequel se rapprochait de plus en plus, en dépit de ses écarts erratiques. Sa balle frappa soudain la monture de Phoster Doster en pleine face, et le cheval du Héros hanséhard pila des quatre fers au beau milieu de la piste.
Ce qui advint ensuite est si cruel que je doute encore de l’avoir vu : le char du chevalier aléatoire sembla rebondir contre la rampe intérieure et se dirigea vers la cible immobile et titubante. Avec une précision de scalpel, il passa à sa droite, et le cheval de Phoster s’assit simplement, les deux jarrets coupés net. Il poussa un hennissement de mort et se renversa sur le dos. Deux jets de sang épais se dressèrent à la place de ses pattes. L’animal se tordit de douleur, écrasant son cavalier sous son poids comme on écrase un mégot en tortillant le talon. La foule se dressa unanimement et... applaudit.
Bertram s’activait maintenant autour du jeune Benjou dont le fougueux cheval bai semblait vouloir à toute force dépasser sur la gauche le groupe compact des hommes de Braighcht. Mais il dut abandonner cette proie quand, rebondissant encore sur la rampe, cette fois à droite, le chevalier aléatoire tira une rapide diagonale vers le peloton central. Le moulinet de son bras mécanique effleura les queues des chevaux de Treck et de Pit, dont les panaches de crin s’éparpillèrent en l’air. Du coup, les deux pseudo-chevaliers ne purent empêcher leurs montures affolées de s’emballer, laissant vulnérable la grosse croupe noire du cheval de Wiril. Mais l’Aléatoire, décidément très inconstant, n’en profita pas, et alla se perdre en arrière de la troupe.
Benjou utilisa l’ouverture. Il se porta en tête, dépassant rapidement Pit et Treck qui tentaient de ralentir leurs chevaux affolés.
Au virage sud-ouest, Benjou menait toujours, suivi, loin sur sa droite de Zaharo, les pieds traînant presque à terre, du Furlgur’ach Jovial-Bonheur, fantassin musclé guère à l’aise sur un coursier, de l’élégant Pierre-Jacques Gonflamond, et du longiligne Myriapodis Situs, couché sur sa jument jaune comme une mante religieuse sur un criquet.
Nettement en arrière, le bloc compact du clan cicéolien se reformait, sous la menace constante du cheval drogué et de sa machine folle.
Soudain, je perçus distinctement un long coup de sifflet, et, comme en réponse à un ordre, le groupe de Braighcht s’aligna le long de la paroi extérieure. Le char aléatoire dépassa les cinq hommes comme une bombe, passant le plus à gauche possible comme si une main invisible l’avait plaqué contre l’intérieur de la piste. La force magnétique se dissipa d’un coup et le mannequin aux multiples lames sifflantes prit Benjou comme objectif.
A l’évidence, quelque chose d’anormal se produisait. Le jeune frère de Nadja avait beau faire godiller son fringant Arabe avec la virtuosité d’un cavalier de grande classe, le cheval noir aux yeux déments le poursuivait désormais comme le faucon la tourterelle. Il n’y avait plus rien là d’aléatoire. D’autant que Saputride Bertram, cravache au flanc, revenait à toute allure pour tenter de limiter la marge de manoeuvre du Benjamin de la course.
Les trois chevaux de tête se détachèrent progressivement, et un équilibre instable entre Benjou et ses deux enemis perdura jusqu’au passage sous la Maison Civile, inaugurant le deuxième tour. Insensiblement, le char aléatoire s’approchait d’Homer Benjou, et Saputride Bertram collait toujours davantage le flanc de ce dernier, dans l’intention visible de le coincer contre la paroi intérieure.
Mon attention revint alors à Phial, qui à quelques centaines de mètres au devant, vers l’extérieur de la piste, courait toujours de sa foulée tranquille. La vision de cette anomalie dut exaspérer le cheval du char démoniaque, qui se déporta soudain sur la droite, dans le but évident de couper mon ami en deux. J’arrétai de respirer devant ce sort inéluctable, quand, de la manière la plus improbable qui soit, la monture de Saputride Bertram exécuta —par peur ?— un véritable saut de tigre qui le porta à hauteur du malheureux signour de Michemin. Parvenue là, la cavale pila et se déséquilibra vers l’avant. Saputride fut projeté autour de son cou comme un cerceau. Il fit un tour complet de la tête de l’animal avant de rebondir et remonter en selle, laissant tomber au passage de ses fontes une lance et son bouclier. Il s’enfuit ensuite bride abattue, sans demander son reste.
Phial ne perdit pas de temps. Il ramassa l’arme et le bouclier, puis il fit face au char aléatoire, un genou en terre comme le chasseur antique face au sanglier solitaire. Il visa calmement et rabattit son bras. La lance partit tout droit se ficher à la base du châssis, entre les rayons de la roue gauche qui éclata en menus morceaux. Le moyeu libéré se transforma en météore, finissant sa course au milieu de spectateurs qu’il faillit réduire en charpie. Débalancé, le cheval fou fut dérouté sur un trajet circulaire et le char tournoya plusieurs fois en cercles concentriques de plus en plus larges, jusqu’à ce que, rendue stupide, la bête vint donner du front sur le mur, y déversant par les naseaux son cerveau instantanément liquéfié. Ses fesses massives furent rapidement découpées en lamelles parallèles par son propre conducteur, avant que la mécanique du Chevalier Aléatoire ne s’enraye, en mordant les os plus massifs des hanches chevalines.
Aucunement impressionné par cette spectaculaire boucherie, Phial avait ramassé le bouclier de Bertram et continuait à courir, d’une foulée maintenant plus vive. Tous les autres coureurs le dépassèrent en soulevant une tempête de sable, mais personne ne tenta de le frapper : les associés de Braighcht étaient bien trop occupés à maintenir en selle leur gros héros vacillant, dont la face avait pris, sous la frange blonde, une belle couleur excrémentielle.
Bertram reprit peu à peu le contrôle de sa monture et revint à son obsession : abattre Homer Benjou, qui, menant la ronde, semblait être devenu l’ennemi principal du clan des Fariniers. Toutefois, l’homme à la tête de poupon ne s’en rapprochait que lentement et le troisième tour serait bientôt engagé, toujours conduit par le jeune candidat des “résistants”, très acclamé.
Autour de moi, les acolytes se préparaient, et des regards de haine s’allumaient entre groupes. Bien entendu, les porteurs de tuniques noires à la couronne d’étoiles étaient beaucoup plus nombreux que les autres, et plus agressifs. Je ressentis de la compassion -et de la proximité morale- envers l’unique acolyte de Situs, un maigre garçon de bibliothèque, chauve comme un galet. La troupe de jeunes et solides employés de Benjou m’inspirait moins de pitié, mais ces gens-là ne manifestaient envers moi aucune hostilité. Au delà des différences apparentes, je sentis qu’il n’y avait au fond que deux camps réels : celui, compact et résolu, de Braighcht, et celui des Benjou; le reste ne comptait pas.
Sur la piste, toutefois, le destin se modifiait peu à peu. Saputride Bertram semblait renoncer à poursuivre Homer Benjou qui avait pris trop d’avance pour qu’il le rejoigne, avant qu’il ne franchisse à nouveau la maison civile, et puisse choisir sa porte de sortie. L’homme au masque de chair s’arrêta au beau milieu de la route de sable et avisa le grands bas-reliefs qui signalaient les différentes entrées des loges, puis il se dirigea au petit trot vers le panneau gravé d’une échelle de cordes stylisées : la loge “Sublime”. Un mouvement d’étonnement traversa la foule : en n’allant pas au troisième tour, un cavalier renonçait à la victoire, et donnait des chances supplémentaires à un retardataire. Que tentait donc de faire celui-là ? Allait-il attendre Phial et chercher à récupérer ses armes, ou voulait-il le blesser, avant de reprendre lui-même la course (il en avait le droit, tant qu’un concurrentvivant était sur la piste) ?
Ce n’était pas la bonne interprétation. Quand Phial arriva à sa hauteur, Bertram ne lui accorda pas un regard. Il se contenta de tourner devant la porte “Sublime”, comme au manège. Son attitude changea quand il vit apparaître Benjou, filant comme le vent. Sa masse d’arme commença à tournoyer, émettant un sifflement sinistre, et il s’avança à sa rencontre. Mais il fut immédiatement déçu dans son attente, car le jeune concurrent freina des quatre fers dès le début de la ligne droite, et mit pied à terre devant la loge du Message (symbolisée par des mains en porte-voix autour d’une bouche), dans laquelle il disparut sans hésitation, abandonnant sa monture au dehors. De dépit, Bertram poussa un hurlement de rage, et sa masse s’envola dans les airs pour retomber sur un gradin heureusement déserté. Il remit alors son cheval dans la direction de l’Est, et chemina, tête basse, comme si tout était fini, se désintéressant complètement du groupe des supporters de Braighcht qui approchaient à leur tour de la porte Sublime.
Wiril descendit de sa monture les jambes flageolantes, accompagné par Misapoul Treck et Fonjul Pit. Les trois hommes pénétrèrent avec circonspection sous la grande arcade richement sculptée, tandis que Bacalourd Novion se postait en défense, barrant l’entrée à tout postulant téméraire.
Autour de moi, les acolytes en collants à carreaux blancs et verts de Benjou, puis les gens en noir de Braighcht, ainsi que les aides de ses hommes de paille, avaient disparu comme par enchantement, plongeant dans les profondeurs de Tahoney pour se porter au secours de leurs maîtres respectifs. Ne restaient sur la terrasse que les rares associés de Situs, de Gonflamond, et de Phial (Zaharo et Allastair Jovial-Bonheur couraient seuls), cherchant à comprendre ce qui arrivait à leurs héros, trop serrés contre la haute rampe intérieure qui succédait à la Maison Civile, pour qu’on puisse déjà les voir distinctement.
Plutôt que de chercher Phial des yeux (il devait encore courir un tour complet avant de plonger dans “l’Egarement”), j’avais gardé un oeil sur l’homme qui bloquait la “porte Sublime”. Cette inspiration se révéla utile : Novion ne demeura en garde que le temps nécessaire à protéger le départ de ses amis. Maintenant il avait une autre mission : nettoyer la piste. Il se mit lourdement en route, et accéléra l’allure. Je me portais de l’autre côté de la terrasse, pour suivre ses agissements que je pressentais de bien mauvais aloi.

Les segments Est et Nord de la piste contrastaient par leur animation avec les deux autres côtés du champ de course, maintenant déserts, hormis quelques chevaux et cadavres. Phial courait tout droit, solitaire, et passait son deuxième tour, applaudi par quelques jeunes spectateurs que l’on fit aussitôt taire. Presque à l’aplomb de la maison civile, le grand Myriapodis avait lâché sa monture fourbue et marchait d’un pas raide vers la loge du “Regard”, (symbolisée par un grand oeil ouvert). Jovial-Bonheur avait rebroussé chemin, sitôt passé la ligne du tour, pour se diriger d’une allure décidée vers la “Dague”, tandis que l’énorme Zaharo avait continué vers le “Chaos”, représenté sur la pierre par des étoiles en collision. Gonflamond, quant à lui, s’était arrêté un pas après la ligne du tour, et paraissait méditer, tenant dans la main sa barbe en fine brosse.
Dès que Novion eut analysé la scène, il piqua des deux à la poursuite de Phial, agonisant d’injures au passage le misérable Bertram, qui avait visiblement failli à sa mission et marchait devant son cheval, l’air profondément abattu. Novion contourna Gonflamond qui ne bougea pas, mais il se mit en route derrière lui, tandis que Bertram, loin derrière, remontait en selle, l’air accablé.
Tout se passait au ralenti, rendant d’abord difficile la lisibilité des événements. Puis tout à coup, les choses prirent sens : Novion chargeait Phial, mais il était lui-même poursuivi par un Bertram ressuscité qui venait de doubler comme un éclair Gonflamond, reparti à son tour dans une course rapide. Sur les gradins, des gens se levèrent pour mieux suivre ce rebondissement inattendu.
Au moment où, au milieu de la piste sud, Novion allait se jeter sur Phial l’écrasant sous le poitrail de son destrier lancé à pleine vitesse, Bertram fonça sur lui, à la manière d’un nouveau chevalier aléatoire et le bouscula, l’envoyant comme une boule de pétanque vers l’orifice béant du Vortex où il fut avalé, le hurlement de l’homme se mélant au hennissement terrifié de la bête. La patte cassée, le cheval de Bertram roula dans la poussière et tenta désespérément de se relever.
Gonflamond arriva sur ces entrefaites et trouva Phial prêt à lui jeter le lourd bouclier en travers du corps, dans une ultime défensive. Mais l’élégant cavalier retint aussitôt sa monture et lui adressa un geste de paix, avant de descendre sur la piste, mains vides et ouvertes. Bertram avait fait demi-tour, mettant également pied à terre. Puis il arracha son masque, ce qui laissa Phial un instant interdit, et... contre toute attente, les deux hommes tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Je n’entendis pas ce qui se dit entre les trois coureurs mais Gonflamond, après avoir serré la main de Phial, remonta rapidement en selle et mit le cap vers la porte de “l’Amour”. Bertram fit un geste d’adieu affectueux à Phial et le regarda repartir de sa foulée puissante et régulière, tandis qu’il s’agenouillait près de la tête de son cheval blessé, le caressant pour le rassurer.
Je n’avais rien compris, mais je retenais au moins une chose : tout stipendié qu’il fût par Braighcht, ce Bertram avait rivalisé de maladresses, qui avaient toutes aidé ses ennemis ! Il y avait de l’entourloupe dans l’air.
Il y eût bien quelques cris pour annuler la course de Phial à cause de l’aide évidente que lui avait apportée Bertram en restant sur la piste, mais je suppose que Fur’hion, au vu des manifestations inqualifiables multipliées chez l’autre partie, parvint à empêcher le Villacope d’éliminer le signour de Michemin.
Demeuré seul sur la terrasse de la pyramide, je ne regardai pas mon ami terminer son parcours, et je descendis quatre à quatre d’interminables escaliers obscurs, pour aller l’attendre directement dans l’antichambre de la salle de l’Egarement, une petite plateforme précairement abritée des tornades mugissantes où nous devrions bientôt plonger.

Phial arriva, à peine essouflé, je l’interrogeais :
« Bertram ? »
Et il répondit en riant :
« C’était Jostique !
—Quoi ?
—Oui, Bertram Saputride... c’était en réalité ton jeune ami pathiolan... Le gouverneur Mungabor -en cheville avec les Braighcht- lui a proposé un travail dans la course, à cause de ses talents de cavalier-acrobate... Il a accepté sans savoir exactement de quoi il retournait, mais quand il a vu que j’étais en cause, il a décidé de lâcher son employeur.
—Il l’a fait avec discrétion, au moins au début... Le coup de la lance tombant à tes pieds, c’était génial !
—Mais il n’a pas eu le temps de m’en dire davantage. Nous en saurons plus en le retrouvant, après Tahoney... Si toutefois il échappe au mauvais sort que lui réservent certainement ses employeurs rancuniers... et si nous nous en sortons.
—Ou si nous y entrons... Regarde ! »
Une grille à mécanisme hydaulique s’abaissait lentement entre nous et la salle des Vents : il nous fallait nous lancer tout de suite, si nous ne voulions pas admettre la défaite avant d’avoir commencé.
« Et Gonflamond ? demandai-je en me glissant sous la grille.
—Je crois qu’il était outré du sort qui m’avait été réservé. Il voulait me témoigner son estime, et il m’aurait défendu contre Bertram et Novion...
—Un candidat au grand sens de l’honneur... »
Chuintant comme une meule contre du sable, l’air devint subitement une toile solide. Nous attirant dans sa trame rapeuse, il nous décolla presque la peau du visage et nous happa les mots de la bouche.


XIII.

La bataille du dedans


Pour autant que nous puissions garder les yeux ouverts, protégés de la visière de nos mains, le vestibule de l’Egarement paraissait être une salle dix foix plus haute que large, telle l’intérieur évidé d’un obus géant.
Dans la muraille qui nous faisait face, trois portes attendaient notre choix. Mais nous en étions séparés, dans l’axe vertical de la pièce, par une colonne d’air, que la poussière brassée en permanence rendait palpable. Elle jaillissait d’un trou rond dans le sol pour s’éjecter quarante mètres plus haut par un orifice obscur situé au sommet du cône.
Je fis un pas en avant et faillis être aussitôt emporté comme une balle de chiffons dans le cyclone. La main d’acier de Phial me plaqua contre la paroi à ses côtés. Le projet que je lui servisse d’éclaireur était bien compromis : j’étais beaucoup trop léger !
« Tiens le fer à cheval entre deux pierres ! me hurla-t-il à l’oreille, je taperai dessus avec le pommeau de mon épée.»
J’obéis, sans bien comprendre quel était son dessein, puisque nous ne disposions d’aucune corde à nouer à l’arceau qu’il voulait planter dan le mur. Phial enveloppa la lame dans sa chemise pour ne pas se couper les mains en la serrant, et frappa de toute sa force au milieu du fer, l’enfonçant peu à peu dans le mortier très dur, jusqu’à ce que l’acier de son arme cassât net au ras de la hampe. Médusé, je vis le pommeau brisé tourbillonner vers le centre de la salle. Aspiré dans la vive spirale ascendante, il métamorphosa brièvement la colonne d’air -nimbée des rayons obliques de dizaines de minuscules lucarnes- en tronc d’arbre magique aux mille reflets d’or, de topaze et d’améthyste.
La féérie cessa aussitôt, nous laissant dans la pénombre emplie d’un souffle assourdissant, giflés, bousculés et assommés en permanence par un invisible et monstrueux boxeur.
« Pauvre Jasius ! Triste fin pour une vieille épée de famille...» dit tranquillement Phial, et il posa sa lame cassée sur le sol, la bloquant sous un pied. Puis il défit une maille de la fine côte argentée qu’il avait cachée sous sa chemise.
« C’est un truc du vieux Ménion Paulinard, me cria-t-il, rieur. C’est passé au contrôle de la course comme une lettre à la poste. Regarde... »
D’un habile mouvement de navette, Phial libéra peu à peu de son torse transformé en bobine une longueur appréciable de filin métallique, qu’il réenroula autour de son poignet, tandis qu’il gardait en main les mailles forcées, pour les glisser par poignées dans le sac attaché à sa ceinture. Le dévidage se bloqua entre ses omoplates, laissant en place une sorte de harnais qui le retiendrait solidement sans le blesser. Il attacha la bride à cliquet de l’autre extrémité au fer à cheval bien ancré, puis il ramassa la lame enveloppée de la boule de tissu protecteur et, de ses bras pliés, me fit signe de monter à califourchon contre son dos.
« Nous pèserons plus lourd dans le vent...
—Oui, mais nous présenterons aussi plus de surface à la traction.
—Nons verrons. Cache-toi derrière moi autant que tu le peux. »
Je m’installai sur lui, les cuisses serrées autour de sa taille, rentrant la tête dans les épaules.
Lentement, il se mit en marche dans la tourmente, laissant son poignet dérouler un peu de câble à chaque pas. Parvenu en un point où il sentait qu’il ne pourrait plus résister au vent, il obliqua vers la droite du jet d’air, visant la première des trois anfractuosités qui pouvaient, de loin passer pour des portes encadrées de pilastres grossiers.
La première n’était qu’un renfoncement aveugle.
Pour parvenir à la seconde, il faudrait approcher dangereusement notre câble de la base du courant aspirant, au risque d’être déstabilisés par les saccades. Phial se rabattit sur la fausse porte et je sautai à terre, essayant comme lui de me retenir au bord irrégulier de la porte, épais de quelques centimètres .
En tâtonnant le long de la saillie, Phial finit par trouver une encoche presque parallèle à la paroi et assez profonde pour y glisser une bonne longueur de la lame cassée, qui formait ainsi un piton solide. Il l’enveloppa prestement de trois tours de filin, laissant du jeu entre la boucle dorsale du harnais et la bobine qu’il avait constituée autour de son poignet droit.
Je compris son intention et criai :
« A moi d’y aller maintenant, je pense que je m’accrocherai plus facilement à la paroi que toi ! »
Il me signala son assentiment et se sépara du harnais qu’il me tendit. Je l’enfilai, bouclai étroitement ses sangles sur ma poitrine et, adhérant à la paroi comme un insecte, je me lançai vers la porte obscure située à trois mètres sur notre gauche. Mes doigts aggripaient la moindre déclivité et l’invisible génie qui gémissait lugubrement pour m’arracher à la muraille ne parvenait qu’à souffler mes vêtements comme la tempête torche une voilure. Je progressai lentement. Phial me donnait du mou, puis rembobinait au plus vite deux tours sur la lame que j’espérais assez émoussée pour ne pas trancher le filin, si je lâchais prise.
Ma main parvint enfin au bord de l’issue mystérieuse, et je cherchai le retour d’une surface opposée. Je la découvris à une dizaine de centimètres seulement de l’angle. J’y pris fermement appui, malgré le froid intense où je plongeais le bras. L’autre main pouvait maintenant se libérer, le temps de trouver des prises plus proches et plus sûres. Mon but était de risquer un oeil par l’ouverture, sans abandonner ma position, aussi inconfortable fût-elle.
Assailli par les bourrasques, je parvins à m’installer précairement, embrassant le chambranle de pierre, penchant lentement la tête sur le côté. Une exhalaison de glacière me saisit, jusque là masquée par l’apiration centrale. Le courant d’air semblait y être moins fort, et une vague lueur jaunâtre parvenait d’assez loin en avant, comme celle d’un puits de jour indirect. J’en voyais trop peu, cependant, pour me risquer sans un minimum de précautions. Coinçant l’angle de la porte entre mes cuisses, je libérai ma main droite, la plongeai dans ma poche et la refermai sur une poignée du sable blanc soustrait à la piste de course, que je jetai dans l’obscure clarté. Rien; sauf... un cri étouffé de Phial, derrière moi.
Je me retournai vers lui, me plaquant sur l’autre épaule, et l’interrogeai du regard. Ses signes véhéments n’étaient pas très explicites, mais je finis par voir qu’il désignait la troisième porte : oui, quelque chose était sorti par la troisième porte. Quelque chose qui s’était... éparpillé ? pulvérisé ? J’eus une soudaine intuition, et je rééditai le lancement de sable, cette fois sans quitter des yeux la troisième porte. C’était cela : un vent de sable, aussitôt dispersé qu’apparu, fut projeté vers la salle à l’instant où j’avais ouvert la main dans le second passage. Une dernière expérience confirma les deux premières.
Il existait, devant moi, un mécanisme qui renvoyait automatiquement vers la salle tout objet qui s’y trouvait propulsé, et la vitesse instantanée à laquelle le phénomène se réalisait m’inclinait à penser qu’il s’agissait d’une machine produisant un mouvement d’une violence extrême. Il fallait en avoir le coeur net. J’enlevai l’écharpe violette de ma tenue d’acolyte, la remplis de sable et en fis, à force de noeuds, une balle grosse comme un melon, que je jetais à son tour. Instantanément des dizaines de fragments mauve voletèrent dans la pièce, au milieu d’une explosion de sable, quelques mètres vers ma gauche, avant d’être aspirés dans la colonne d’air en mouvement.
L’expérience était concluante : il n’était pas question de passer par là !
Je revins lentement au rapport, toujours agrippé à la paroi, et Phial convint que les deux portes réelles, apparamment communicantes, étaient sans doute reliées par une machine capable de détruire sans effort un objet tant soit peu massif.
Il ne restait qu’une possibilité : trouver le levier qui permettait à la fausse porte de s’ouvrir. Nous cherchâmes assez longtemps, nous épuisant dans des postures acrobatiques, toujours menacées par l’aquilon déchaîné, l’esprit peu à peu atteint par le souffle brutal qui nous enveloppait de son hurlement sans fin.
Phial me toucha enfin l’épaule :
« Ce n’est pas le bon moyen...
—Bon... que suggère-tu ? »
Il pointa le doigt vers le sommet du plafond en cloche.
« Là...
—Je ne vois rien.
—Si, le trou par lequel s’échappe l’air...
—Tu veux que nous sortions par là ?
—C’est la sortie, je le sens...
—Tu es fou !
—Mais non, tout nous entraîne par là, et nous faisons donc tout pour y résister... C’est cela qui tue les gens... Résister. Ils finissent par atterrir dans la broyeuse... qui est peut-être la machine à brasser l’air, d’ailleurs...
—Oui, mais là-haut, qui te prouve qu’on n’est pas aussi envoyé ... ad patres ?
—Rien... Il faut y aller prudemment.
—Comment veux-tu t’envoyer en l’air prudemment sur un souffle d’air de 40 mètres de hauteur ?
—Viens, dit-il, remonte en selle. On retourne près de l’entrée... »
Trop exténué pour réfléchir, j’obéis, et nous nous retrouvâmes, titubant sous les rafales, sous le précaire abri de l’entrée, accrochés aux barreaux de la grille fermée sur notre malheur.
« Voila mon idée : tu vas t’envoler.
—Merci ! Toi le premier...
—Attends. Je te retiendrai avec le câble, comme un cerf-volant. Et tu essaieras de planer, d’abord près du sol, et puis, si tu y arrives, plus haut, plus haut, jusqu’à ce que tu parviennes au rebord du trou, là haut...
—Mais je peux retomber à tout moment, au moindre vent orienté vers le bas par la convection...
—Sauf si tu as des ailes...
—çà me rappelle quelque chose . Décidément, ce pays est obsédé par le complexe d’Icare... Pourquoi faut-il que çà tombe toujours sur moi, qui ai le vertige en montant sur un banc !
—Tu as le vertige ?
—Hélas, non ! » fus-je obligé de reconnaître.
Phial tira de son sac ventral plusieurs petits objets métalliques et un drap qu’il fendit en deux. Le objets se révélèrent être les anneaux inutiles de la cotte de maille, qu’il avait précieusement conservés, ainsi qu’une pince serrante en bec de perroquet. A une vitesse sidérante, il me fixa un pan de drap sur l’épaule, le long du bras, du flanc, de la hanche et de la cuisse. Puis il se releva pour fixer l’autre pièce de tissu.
« Encore un truc du vieux Paulinard, je parie ? ironisai-je.
—Exactement ! Il a rassemblé tous le témoignages de vaincus survivants de cette épreuve et en a déduit quelques tactiques possibles ...
—Ils avaient donc parlé du trou de la voûte ?
—Non, aucun n’a osé cela, mais certains ont essayé de passer de l’autre côté du jet d’air en planant... d’où cette idée.
—Et çà marchait ? »
Phial me gratifia d’une splendide grimace. J’en déduisis que j’étais bon pour jouer les boulets de canon vivants.
Je m’attendais à ce que mes “ailes” se décrochent immédiatement, mais le travail de Phial était solide.
« Bon, en imaginant que tu arrives là-haut à peu près conscient...
—Tu es toujours rassurant, mon ami.
—Essaie d’accrocher le filin à quelque chose. Il me servira de tuteur.
—Pour qui le grand confort ? Pour sa future excellence minusale ! fis-je, amer.
—C’est seulement une question de poids, Augustin, tu le sais bien.
—Pas de problème, j’aime bien les courants d’air, j’ai pris de mauvaises habitudes avec ton ami Satius qui était encore plus léger que moi, le pauvret.
—Vas-y plutôt en rampant, tu auras moins d’appréhension. »
Je me plaquai au sol et commençai à progresser vers l’affreuse colonne hullulante, espérant qu’elle ne m’arracherait pas le scalp avant de me soulever de terre.

Le décollage se fit très doucement, en partant des pieds et des jambes, ce qui me donna un certain temps pour contrôler ma position et sentir les effets de petits déplacements sur la prise au vent. Longtemps, j’hésitai à laisser mes doigts quitter le sol, mais quand cela fut fait, l’appréhension me quitta pour laisser la place à une certaine jubilation sportive.
En tenant les membres assez écartés du corps, la sollicitation puissante de l’ascendance sur mon corps “ailé” semblait assez stable. Elle pardonnait de petites erreurs mineures comme le mouvement d’une main, mais je sentais que cela pourrait se tranformer en catastrophe, si j’en jouais trop. Peu à peu je m’habituai à la quasi-solidité du fluide qui m’entraînait irrémédiablement vers le haut, comme une cascade inversée. Sans jeter un coup d’oeil vers le sol qui s’éloignait dans l’ombre, je fixai l’objectif du débarquement : le trou rond et noir qui m’attendait plus haut, maintenant à moins de dix mètres, de cinq... de trois... de deux.
La peur me rattrapa quand je fus saisi dans les vifs remous du refoulement créé à la périphérie du goulot, mais je n’autorisai pas la panique à m’inspirer un geste inconsidéré. L’instant d’après, j’avais pénétré le puits sombre.
Je tirai un coup bref sur le filin pour signifier à Phial d’arrêter de le laisser courir, et je restai suspendu dans l’ouverture céleste, tel un bouchon en équilibre sur un geyser, dans un état proche de la terreur. Le temps que mon oeil s’accoutume, je distinguai, à portée de main, de grands échelons de fonte plantés tout autour du passage circulaire. Je m’y accrochai, tentai un rétablissement sur les genoux, et voyant qu’ils se prolongeaient par la main-courante d’un chemin de ronde, je basculai en avant et me laissai tomber sur le pavement de celui-ci.
Le courant d’air m’avait brusquement abandonné, comme la marée délaisse un crabe mort sur la plage. Il faisait froid, mais sans excès. Je me relevai, et réprimant un tremblement, je me séparai du harnachement et de son filin que je nouai solidement autour de la main-courante. Puis j’exerçai trois tractions longues et une courte : signal convenu pour dire que j’avais attaché le câble, et que Phial pouvait à son tour tenter l’ascension. Le devoir accompli, je m’affalai à nouveau sur le sol de l’étroit couloir circulaire, et fermai les yeux.
Pour Phial, grimper le long du câble, son poids réduit à celui d’une plume par la poussée du geyser aérien, fut un jeu d’enfant. Je le sentis atterrir près de moi quelques minutes après mon signal. Il s’écroula lui aussi -moins de fatigue, que de tension nerveuse-. Mais il se releva aussitôt pour explorer les environs.
Je résistai à l’envie de prendre un peu de repos, et j’examinai le lieu à mon tour : nous nous trouvions sur une passerelle en anneau, suspendue à un mètre-cinquante en dessous de la clef de voûte du bâtiment, et au dessus du plafond de la salle de vents. La colonne d’air verticale fusait entre les hautes rembardes du goulot et continuait à se propager jusqu’à la large pierre octogonale scellant le toit, où elle disparaissait par une myriade de trous, donnant sans doute sur des tuyauteries fixées sur la face extérieure, et ramenant l’air vers une pompe géante.
Penché pour ne pas toucher de la tête la surface rugueuse, Phial avait décrit un demi-tour et s’était arrêté de l’autre côté de la rotonde, dans l’expectative. Il se retourna vers moi et me fit signe de le rejoindre.
Une petite porte au battant d’acier était creusée dans la courbe du plafond. Phial saisit la haute poignée de sa main gantée et la tira vers lui. Elle bougea, mais ne céda pas à des efforts renouvelés. Nous additionnâmes nos forces, et elle s’entr’ouvrit en résistant, ses gonds rouillés produisant un grincement sonore, qui se répercuta en écho multiple autour de nous.
Aucun courant d’air autour de l’issue... Nous y passâmes prudemment la tête. Elle s’ouvrait sur un petit palier accroché au flanc d’une pente convexe. Un escalier rudimentaire de marches de pierre polie, scellées dans la paroi extérieure du dôme, le prolongeait et, suivant une large spirale inclinée, se perdait dans la pénombre des niveaux inférieurs.
Je levai la tête. Ce que je pris tout d’abord pour un ciel nocturne prématuré se révéla être l’intérieur évidé de l’immense pyramide allongée qui servait à la fois de support des gradins des spectateurs de la course, et d’enclos aux divers bâtiments des loges. Ce jour interne n’était pas complètement impénétrable : une pâle lueur grise provenait des panneaux diaphanes et irréguliers qui semblaient former des éléments de plafond, une dizaine de mètres au dessus de nous. J’y reconnus l’envers du pavage translucide de la grande terrasse carrée où je me trouvais une heure plutôt, en compagnie des autres acolytes.
Je distinguai enfin d’autres structures prisonnières de la boîte géante, également élevées, aux formes variées, certaines dissymétriques ou carrément biscornues, mais toujours aveugles, hermétiquement closes sur les mystères de leur propre univers intérieur.
« Crois-tu qu’il soit judicieux d’emprunter cette espèce d’issue de service ? demandai-je. Si ce n’est pas le parcours officiel, nous risquons de perdre l’épreuve, même si nous sortons sains et saufs.
—Pas du tout dit Phial, la règle du jeu est bien plus simple : est valable toute sortie trouvée par un candidat et qui le conduit sain et sauf au podium de la maison civile. Personne ne nous demandera comment nous y sommes parvenus !
—Alors n’y a t-il pas un moyen de nous élever encore davantage, au niveau de ce toit cimenté ? Si nous cassons un carreau, nous-nous retrouverons sur la terrasse des acolytes.
—Je ne suis pas sûr que ce soit avisé, dit Phial. Le domaine des acolytes n’est ouvert que sur les loges, et pas sur l’extérieur. Nous risquerions, au mieux, de nous retrouver au point de départ, et au pire d’avoir à choisir l’épreuve d’une autre loge.
—Nous pouvons au moins essayer de descendre ces marches et voir où elles nous mènent, mais nous n’avons plus de corde pour nous assurer.
—Comment cela, plus de corde ? Mais bien sûr que si. Viens voir... »
Phial me ramena à l’endroit où j’avais enroulé le harnais autour de la main courante et désigna, tout près, le noeud qu’il avait fait avec un fil de pêche, beaucoup plus ténu.
« J’ai attaché le mousqueton du câble à ce petit fil. En tirant dessus, -comme ceci- le fermail du bas s’ouvre et je vais simplement ramener l’autre extrémité à notre hauteur.
—Génial... encore Paulinard ?
—Paulinard, toujours ! Et note que nous pourrons répéter le coup autant que de besoin. »
Il eût à peine tiré sur le fil que tout le câble, lancé par une main géante, remonta vers nous en une pelote désordonnée qui s’emmêla autour de la rambarde. Phial réaccrocha l’anneau sur la barre d’appui qui entourait le palier extérieur et me présenta le harnais.
« A toi l’honneur, cette fois encore...
—Et pourquoi moi ? protestai-je.
—Toujours pour la même raison, mon ami : tu es le plus léger. Si tu plonges dans le vide, il me sera bien plus aisé de te récupérer, que l’inverse. »
La logique était impeccable et ne souffrait guère objection.
Là encore, la précaution de Phial se révéla opportune. J’avais descendu une cinquantaine de marches, la main droite crispée sur les menues aspérités du dôme, et je venais de gratifier mon ami d’un : “tout va bien, je vois une porte !” lorsque un roulement rocailleux se fit entendre. Toutes les dalles qui formaient l’escalier changèrent en même temps de position sur leur axe, venant s’ajuster à leurs voisines pour former un plan incliné parfaitement lisse. Assis sur les talons, je me mis à glisser en hurlant, m’attendant chaque seconde à dépasser le bord courbe sans pouvoir m’y retenir, et à continuer ma course dans le vide. Mais le câble joua aussitôt son office : fermement retenu par les épaules, ma vitesse acquise diminua, et je pus contrôler le virage de la rampe, me maintenant contre le vaste bulbe cimenté. Finalement, Phial arrêta complètement mon mouvement.
De très loin, comme du sommet d’un immeuble, je l’entendis crier :
« La porte... Va voir... »
J’enlevais mes chaussures, la plante des pieds toujours moite ayant plus de prise sur la pierre lisse, et je continuai à descendre très lentement sur le plan fortement déclive jusqu’au palier inférieur, en espérant de tout coeur que la rampe ne subisse pas d’autres transformations qui me projetteraient immanquablement dans le gouffre.
Parvenu à la plate-forme, je regardai par le guichet aménagé dans le blindage à gros clous : faiblement éclairés, d’énormes capots cuivrés vibraient dans un sifflement infernal. C’était sans doute la pompe qui produisait les vents de l’Egarement. A en juger par la forte aspiration d’air produite à hauteur du judas, je doutais que cette issue soit utile pour nous : sauf erreur, nous y serions avalés et centrifugés, exactement comme par les portes de la grande salle, qui donnaient sûrement sur le même appareil.
Je m’attardai toutefois à regarder la machine, me demandant d’où elle tenait son énergie primaire. Probablement de la même source que tous les engins qui servaient au fonctionnement de l’ensemble de Tahoney : de la vapeur produite par des émanations souterraines et captée par des turbines ? De l’eau sous pression ? Je ne pouvais me garder d’admirer la perfection technique d’objets grandioses créés, disait-on, par la fine fleur des Omen de Périache, plus de cent ans auparavant, en des temps où la superstition n’avait pas encore triomphé de la science.
Un coup bref sur la corde me rappela à l’ordre. Je rebroussai chemin et remontai laborieusement sur les dalles inclinées. J’expliquai ce que j’avais vu à mon ami qui se rendit à mes arguments.
« Mais alors, par où passer ? ajouta-t-il. On ne peut plus retourner dans la salle, maintenant.
—Il y aurait bien une solution un peu absurde, dis-je.
—Voyons toujours...
—Nous pourrions tenter de circuler dans la pyramide, mais entre les loges, en empruntant les espaces de service qu’on voit autour de nous. C’est bien le diable si nous ne parvenons pas à découvrir une sortie faite pour les techniciens qui entretiennent Tahoney.
—C’est une idée, mais les chemins peuvent être piégés comme l’escalier, et les sorties peuvent nous renvoyer dans le circuit des acolytes, entièrement clôturé d’énormes grilles.
—Nous pouvons aussi tenter de pénétrer dans l’un des autres bâtiments » suggérai-je.
Je tentai de m’orienter par rapport à la direction que j’attribuai à l’entrée de la loge.
« Si on estime que l’entrée est derrière nous par rapport à la porte des machines, alors ce gros immeuble aveugle sur notre gauche devrait être celui du Regard, et la cloche de béton géante plus à gauche encore devrait contenir le Chaos.
—Tu as bonne mémoire...
—La maquette de Paulinard s’est gravée dans mon esprit dans les détails. Par conséquent, continuais-je, l’espèce de bouteille au goulot démesuré, face à nous est le Vortex, et les deux bâtiments informes qui l’encadrent sont respectivement le Sublime et le Message. Là-bas, plus loin à droite, l’immense boîte à fromage grise, c’est certainement l’enclos du “Changement”... Nous avons l’embarras du choix. Lequel préfères-tu ?
—Je te l’ai dit ce matin : c’est précisément l’Egarement. Et je pense que le décor que nous voyons fait entièrement partie de notre épreuve.
—Je ne crois pas, il est difficile de truquer à ce point l’impression de distance et de masse...
—Tu ne connais pas les techniques d’illusion Omen.
—D’après toi, tout cet immense hangar n’existe pas ?
—Il est possible que ce ne soit qu’une image en relief projetée sur des miroirs autour de nous. Mais, bon, je t’accorde qu’il vaut tout de même la peine d’explorer l’environnement. Nous disposons de deux alternatives : soit la voie aérienne, soit la voie terrestre. Pour l’aérien (je sais que tu l’apprécies follement), je darde ma tirapelle sur l’un des bâtiments de notre choix, en accrochant au carreau notre inusable filin. Le projectile ira se planter dans le ciment et il nous suffira ensuite d’un peu d’équilibrisme au dessus du vide. Tu adoreras cela !
—Mais s’il s’agit d’un miroir ?
—En ce cas, nous le saurons immédiatement. Il se brisera ou montrera une éraflure, la flèche disparaîtra à l’intérieur du mirage et le filin retombera... Que sais-je ?
—Il reste la voie terrestre : tu préfères que nous nous laissions descendre sur le sol à partir du palier des machines ?
—Je ne sais pas. Nous avons assez de filin pour atteindre le fond d’une douve profonde autour de notre bâtiment.
—Tu crois qu’il y a une douve ?
—On peut s’y attendre : c’est le moyen le plus simple d’empêcher les gens de sortir de leur épreuve. Il vaut peut-être mieux tenter le saut vers un autre immeuble, d’autant que nous n’avons rien à manger, et qu’escalader de grandes hauteurs après en avoir descendu d’autres nous prendrait une énergie considérable. Nous avons eu la chance d’être portés aux cieux par une énergie gratuite... Essayons d’en conserver le bénéfice ausi longtemp que possible.
—Ce n’est pas insensé » reconnut Phial après s’être consulté lui-même.
Il replia soigneusement le câble en cercles concentriques et ouvrit son sac ventral. Il en sortit cette fois une petite arbalète de métal noir sur laquelle il ajusta posément un carreau à la hampe épaisse, terminée par un anneau. Il y enfila l’extrémité libre de notre corde à tout faire, laissant l’autre solidement attachée à la rambarde, et se prépara à tirer.
« Quel bâtiment préfère-tu ?
—Vu mon penchant pour les tâches intellectuelles, essayons le Message... C’est probablement cet entassement de cubes, là, sur ta droite. »
Un pan de mur en surplomb, au crépi sombre et taché, se présentait presque perpendiculairement à notre position, à environ trente mètres. Phial mit en joue, visant un point proche de son sommet, et tira.
Le carreau partit comme le harpon vers le rorqual et -miraculeusement- se planta dans le mur à l’endroit voulu, émettant une détonation sêche qui se répercuta en échos multiples.
« Bon, dis-je, ce n’est pas un mirage.
—Un point pour toi, mon ami » dit Phial. Il sauta sur la rembarde, et sans autre préliminaire, se suspendit dans le vide au filin. Sans s’assurer avec les jambes, il avança d’une main sur l’autre, avec une sûreté de geste qui me donna -prospectivement- la chair de poule.
« Tu as pratiqué cela toute ta vie ? lançai-je.
—Les lianes de la forêt de Wino me sont familières ... »
Notre grand singe fut bientôt de l’autre côté. Un simple rétablissement acrobatique utilisant la barre enfoncée dans le mur comme échelon, et sa main gauche vint prendre un appui solide sur le faîte du mur. Avec autant d’aisance, il s’éleva à la force des épaules au dessus du rebord, et se retrouva debout, m’adressant en souriant un signe de victoire.
Je lui rendis son sourire avec avarice, et déglutis quand il m’invita à emprunter la même route.
Tout se révéla évidemment bien plus difficile pour moi, mais —je ne veux pas savoir comment— je me retrouvai suspendu, pieds et mains crispés sur le filin qui m’apparut soudain ridiculement fin, et bien éraflé par les épreuves précédentes. A peu-près au milieu du trajet, je constatai du doigt, avec une angoisse absolue, qu’un brin avait cassé.
Je me préparai à réfléchir intensément sur le moyen d’aborder le mur et de me hisser sur la ligne de faîte quand je sentis la poigne de Phial attraper le col du harnais que j’avais gardé sur moi, et m’enlever en l’air, tel un prestidigitateur sort de son chapeau un lapin en le tenant par les oreilles. Il me déposa en douceur à côté de lui.
« Si j’avais une poignée, tu pourrais me prendre comme valise », plaisantai-je, la voix mal assurée.
Mais Phial plaisantait rarement. Il était déjà en train d’examiner le sinistre sol de ciment poussiéreux où nous avions atterri, sillonné de longues blessures blafardes calfatées de goudron. Le toit était carré et ne présentait aucune trace de trappe ou de sortie de conduit d’aération.
« Sapituile de chancrepouisse ! » grommela le Signour de Michemin, ramenant derrière ses oreilles ses longs cheveux noirs un peu graisseux.
J’observai avec attention les fissures qui couraient dans la surface, formant des tracés erratiques, qui se croisaient parfois.
« Curieux, ces marques d’usure, alors qu’il n’y a ni vent ni pluie. On dirait les séquelles d’un séisme...
—Cela se pourrait. Il y en a, rarement, mais assez régulièrement dans notre région, dit Phial.
—Elles sont d’ailleurs réparées à la va-vite...
—C’est une preuve supplémentaire de la détérioration de l’institution des jeux. Sans doute que, pris par surprise par la décision subite du Villacope, les employés de Fur’hion n’ont pas eu le temps de procéder aux réfections nécessaires, après des années d’arrêt.
—Dans ce cas, si tu avais un piolet parmi tes merveilleux outils, nous pourrions tenter de creuser à la jonction de deux failles...
—Hélas, mon sac n’est pas une poche marsupiale, répondit Phial sans la moindre trace d’humour. Je n’ai que la pince pliante en guise de grattoir.
—Oh non ! Nous en aurions pour dix ans, et nous ne diposons pas de l’éternité, comme ce héros d’un roman, qui s’évada des oubliettes à l’aide d’une cuiller à café.
—En revanche, dit Phial, nous pouvons tester la résistance d’un point faible du toit. »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Il choisit un endroit où les fissures formaient un réseau croisé plus dense, et où certains pans de terrasse semblaient s’être légèrement affaissés. Et il sauta sur place à pieds joints, y mettant tout son poids.
Tout le sol résonna comme un gong assourdi au milieu du silence sépulcral de l’immense hangar.
« çà a l’air solide, bien que çà vibre un peu, dit Phial, qui recommença trois fois ce curieux saut à la corde sans corde.
—Non, décidément çà tient. Ce n’est pas la bonne solu... »
Dans un grand bruit d’arrachement, il s’enfonça brusquement, sans avoir le temps de se retenir aux bords irréguliers de la crevasse qui s’était ouverte sous lui, et son cri étonné fut englouti dans les profondeurs.
Je courus au bord du trou et me couchai, essayant désespérément de voir dans l’obscurité.
« Phial ? tu vas bien ?» hurlai-je.
Une voix très proche me répondit tranquillement :
« Parfaitement. Je suis dans une sorte de grenier. Tu peux sauter aussi, il y a à peine deux mètres de hauteur; nous pourrons facilement remonter, s’il n’y a pas d’issue. »
Je le suivis en me suspendant à une poutre qui semblait solide, et me lâchai sur un plancher plein de gravats. Le local était plongé dans une nuit d’encre. Mes yeux s’habituèrent peu à peu, et, je distinguai vaguement la silhouette de Sire d’Atoy qui avançait, telle un bas-relief égyptien, le long d’une paroi d’ombre.
« C’est une cloison, dit-il. Je reconnais l’odeur de l’ogave. C’est un bois rare maintenant, mais il était très usité jadis, car il repousse les insectes foreurs.
—Si on allumait la bougie que tu caches sûrement parmi tes richesses ?
—Je n’aime pas beaucoup les flammes...
—Tu as peur que cela nous fasse repérer ? De toutes façons, nous le sommes déjà, avec tout le vacarme du toit effondré.
—Non, mais je n’ai que très peu d’huile et de mèche, et je préfère les économiser pour le cas où nous tomberions dans une obscurité totale ...
—Car pour toi, ce n’est pas l’obscurité ?
—Non, j’y vois assez bien... »
Un bruit mat suivi d’une exclamation de douleur et d’un juron épouvantable démentirent aussitôt cette affirmation. Phial s’était cogné la jambe à une sorte de colonne de bois inclinée.
« Bon, si tu insistes vraiment, nous pouvons allumer la lampe... »
Phial craqua son briquet d’étoupe, l’approcha de sa petite lampe portable et la lumière jaune se fit, minuscule d’abord, puis plus haute, prolongée d’une corolle bleutée.
Nous regardâme autour de nous.
Je réprimai un éclat de rire : la chevelure de Phial était maintenant poudrée d’un beau blanc crayeux, tout comme ses sourcils et ses épaules, ainsi que ses pectoraux. Quelques gravats couronnaient encore le tout, petits icebergs soulevés par un énorme Poséidon sorti, mal réveillé, des abysses.
« Il me semble, fis-je avec componction, que tu as essuyé les plâtres... »
San répondre, il s’épousseta tout en dardant sur les recoins sombres son regard perçant.
Le grenier était vide, et son plancher couvert d’une épaisse poussière, capable de rivaliser en virginité avec les neiges les plus éternelles, sauf les quelques traces de pas que nous avions laissées derrière nous depuis l’étoilement de plâtras qui signalait notre atterrissage. La pièce mesurait la longueur de l’immeuble, mais seulement la moitié de sa largeur, l’autre moitié se trouvant au delà d’une cloison de planches bien jointoyées, courant d’un bord à l’autre. Au devant de la paroi un certain nombre de pieux de taille inégale, s’enfonçaient de biais dans le plancher découpé assez largement autour de chacun. Phial venait de buter dans le premier et le plus petit de ces chevrons. Il essaya de le remuer, mais la barre était solidement ancrée.
« Qu’est-ce que c’est que ces mâts, d’après toi ?
—Des éléments de soutien de mobiliers de l’étage inférieur, probablement, dis-je, toujours sûr de moi (mais pas vraiment, au fond).
—Mm. »
Nous arpentâmes la surface sans rien découvrir d’intéressant. Nous en étions à envisager la tâche excitante de balayer à la main pour découvrir une anomalie dans le plancher, quand je butai sur un renflement. Je me baissai et identifiai un gros verrou complètement rouillé. Lorsque je voulus le desceller de son support, il s’effrita littéralement. Je dégageai alors la rainure de la trappe, et la soulevai, la laissant retomber en arrière, chassant une nuée poudreuse .
Un escalier de bois en colimaçon étroit et raide se présenta, dans lequel Phial s’engagea sans hésiter, lampe à la main.
Je lui emboîtai le pas et nous descendîmes l’équivalent de trois étages normaux, toujours contre la même palissade massive. Puis les marches s’arrêtèrent net, au droit de la cloison.
« Saputraille ! maugréa mon compagnon, toujours ces portes fermées. »
Et, de colère, il donna un coup de pied sauvage dans le mur de bois... qui vola en éclats, sans présenter la moindre résistance.
Des cris d’alerte accueillirent immédiatement ce geste, et mon belliqueux ami sauta en avant, leur répondant par son hurlement de guerre, prêt à toutes éventualités. Je le suivis les yeux fermés, m’égosillant également, par solidarité.

Nous avions atterri dans une sorte d’amphithéâtre, à la gauche de la place du conférencier, et sur les gradins devant nous s’était levée une foule de gens, aussi stupéfaits que nous. Je reconnus Benjou, au premier rang, qui se dressa pour calmer ses troupes en vêtements à carreaux, et à sa droite, j’eus la surprise de voir le grand Myriapodis.
« Je croyais vous avoir vu prendre la loge du Vortex, Sire Situs ?
—A qui ais-je l’honneur ? s’informa d’un ton glacé la grande araignée chauve.
—C’est mon acolyte, dit Phial. Quant à moi-même, dois-je me présenter ?
—Non, Signour Phial, dit Homer, nous vous avons tous reconnu, malgré votre déguisement de vieillard blanchi. Mais, permettez-moi de retourner la question : comment vous trouvez-vous dans “Le Message”, alors que, si je ne me trompe, vous vous dirigiez vers une autre loge ?
—Je crois que nous sommes entrés ici par effraction, si ce mot convient dans un jeu où tout est permis à l’intérieur de l’enceinte de Tahoney.
—Eh bien, plus on est de cerveaux, plus on est intelligents ! s’exclama Homer en calmant ses troupes parmi lesquelles du mécontentement se manifestait. Voici deux heures que nous séchons devant notre troisième et dernière énigme... Peut-être pouvez-vous nous aider à en venir à bout.
—Mais ce n’est pas légal, fit la voix de fausset d’un acolyte, et de plus, à qui attribuera-t-on le mérite de la victoire, si nous sommes tous ensembles ?
—Monsieur Fourret, je me demande si j’ai bien fait de vous accepter dans nos rangs, car votre remarque n’est pas brillante. Vous savez très bien que peu importe le nombre de candidats victorieux dans Tahoney, car c’est Fahoney, le grand Voyage, qui nous départagera vraiment.
—Certes, Maître Homer, mais il n’en reste pas moins que toute aide est interdite entre candidats...
—Est-ce donc vous qui nous trahirez face aux instances du jeu, Monsieur Fourret ?
—Certes non, bredouilla le petit homme à la face jaunâtre. Certes non.
—Alors considérez l’autre aspect de la chose : une entr’aide loyale favorise l’amitié. Et les amitiés nouées pendant l’épreuve sont souvent les plus solides. En disconvenez-vous ?
—Au contraire...
—Bien. Lorsque je serai Minus, désormais seul au pouvoir contre une myriade de jaloux et de haineux, j’aurai le plus grand besoin de compter sur des amitiés impavides et des intelligences fermes. Alors, je me souviendrai des expériences de la course, et je tendrai la main à d’anciens concurrents loyaux.
—Très noble de votre part, dit Phial, mais je ne suis pas encore battu, et je me refuse à interpréter vos paroles comme une tentative de soudoiement.
—Ce n’en est pas une, cher Phial, soyez-en convaincu.
—J’aimerais donc savoir, ne vous en déplaise, ce que Myriapodis Situs et son acolyte font ici, visiblement de plein accord avec vous, au lieu de combattre les flots du Vortex...
—Je vais vous répondre, dit l’homme longiligne d’une voix grave. Je suis arrivé ici par un circuit tout à fait officiel, bien que totalement imprévu par moi. J’ai très vite triomphé du Vortex grâce à un plan mûri de longue date, et aussi, je dois le dire, grâce à la taille de mes bras et à la vigueur de mes doigts qui m’on permis de m’élever au dessus du mortel remous. Toutefois, je n’avais pas considéré avec assez de méfiance le hublot qui se trouvait dans le sas de sortie. J’y risquai un oeil et y fus aussitôt aspiré sur un tobbogan qui me conduisit ici, bientôt suivi de mon fidèle adjoint.
—Et je dois dire, dit Homer Benjou, que j’ai eu jusqu’ici des raisons de me réjouir de la présence de Situs, sans lequel nous serions encore coincés au premier étage devant un horrible casse-tête à mille et une pièces différentes.
—Je comprends mieux, dit Phial. Et bien, ajouta-t-il en se frottant joyeusement les mains, quel est maintenant votre problème ?
—Si vous voulez bien vous donner la peine de regarder à votre droite, vous en aurez un aperçu. »
Nous nous retournâmes vers le mur que nous venions de franchir, et nous y vîmes un grand carré de plaques blanches sur lesquelles étaient gravées, sur cinq rangées, les lettres de l’alphabet. Une sixième rangée n’était occupée que par la lettre z placée dans la colonne médiane, pour la symétrie de l’ensemble.




« Eh bien, dis-je, quelle est l’épreuve ? »
Une voix tremblante et très enrouée, venue du fond des âges, s’éleva d’une niche située au dessus de la plaque :
« Je vais vous le dire, mes enfants... encore une fois. »
Nous levâmes les yeux pour voir une silhouette assise en lotus, recourbée sur elle-même. Un vieil homme enveloppé dans la tenue des Omen se tenait là, tel un bibelot précieux sur une étagère.
« Autant de fois qu’il le faudra... jusqu’à ce que vous fassiez l’erreur ultime... ou que vous ne l’emportiez sur le destin, pour cette fois. »
Une touffe de longs poils blancs émergeait de la capuche rabattue sur le visage invisible, et remuait aun rythme des paroles prononcées d’une voix éraillée -et pourtant douce-.
« Vous devez former un certain mot avec cinq de ces lettres, dans l’ordre ou dans le désordre. A chaque fois que vous toucherez du bout de la grande canne une lettre qui existe dans le mot, vous entendrez la clochette de la vérité. Il ne se passera rien si vous touchez une lettre fausse. Vous avez trois droits à l’erreur. A la troisième, je disparaîtrai et vous devrez vous en retourner par où vous êtes venus. Je rappelle que vous en avez déjà commis UNE, avant que votre compagnie ne devienne aussi nombreuse. »
L’étrange personnage se tut, et je ne pus m’empêcher de crier :
« Mais c’est impossible ! à moins que vous ne nous donniez quelques indications sur le mot !
—C’est vrai, jeune Augustin...
—Comment savez-vous mon nom ? »
Un rire silencieux secoua la silhouette tassée, se transformant en toux catharreuse. Puis le vieillard reprit son souffle, et continua:
« Voici l’aide convenue. Cette phrase contient la clef du Message :
“Bord sur bord, tu fuis à tire d’aile
Le plus grand des rois,
Mais quel que soit le sort
Vers l’amour tu reviens.”»

Le vieil Omen répéta la sentence plus lentement, puis se tut et devint immobile comme une statue, sauf la barbiche, agitée de tremblements spasmodiques.

« Quelle est l’erreur que vous avez déjà commise ? » demandais-je.
Myriapodis soupira.
« J ’ai cru que la phrase faisait allusion à l’histoire connue -trop connue- du héros Fantainbrelon, pourchassé sans trêve par le Minus Praximard, et qui, dans chaque île où il débarquait, connut une aventure amoureuse intense. J’ai donc proposé F. Mais ce n’est pas cela.
—Les erreurs sont instructives, dans ce type de jeu, fis-je. Avez-vous d’autres idées ?
—Oui, mais il ne reste que deux chances... et personne ne veut les gâcher.
—Bien, puis-je soumettre une proposition ?
—A condition que vous la justifiiez suffisamment, approuva Benjou. Nous ne pouvons nous permettre de marcher au hasard...
—Ecoutez, je crois avoir un système fiable, dis-je. Mais je ne peux pas le révéler.
—Alors taisez-vous, dit la voix aigre de Fourret.
—Je crois que nous pouvons avoir confiance dans Augustin, dit Phial. Il m’a souvent étonné pour un freluchet d’ultramondain.
—Merci de ce qualificatif sûrement élogieux, mon cher Michemin.
—Bon, décida Benjou, je marche. Et vous, Situs ?
—Pourquoi pas, je suis en faveur de toute expérience intéressante. Tentez de ne pas nous décevoir. »
Je m’emparai de la canne et en cinglai la lettre A, tout en haut et à gauche du tableau. Aussitôt la clochette retentit .
« Comment avez-vous fait ? dit Fourret, blême de stupeur.
—Eh bien, le fait que F soit une erreur m’a aidé...
—C’est tout ? Vous avez tout risqué sur ce paralogisme ? fit Myriapodis avec irritation.
—Oui et non...
—Mais encore, jeune homme ? Nous avons peu de temps. »
Homer intervint encore :
« Du calme ! nous n’allons tout de même pas réprimander Augustin pour avoir trouvé une réponse juste. Je propose au contraire qu’on lui fasse confiance pour la suivante. »
Ayant obtenu l’accord tacite de la majorité et le silence attentif des autres, Benjou me donna la parole.
« Eh bien, pour la suivante, je vous demande un droit à l’erreur, en vous certifiant, que, quelle que soit la réponse, l’information me sera utile et nous conduira à la victoire...
—C’est beaucoup demander, dit Situs, le sourcil fronçé.
—En effet. Mais, allez-y... » trancha Homer.
Je désignai la lettre G qui demeura silencieuse.
« Je vous l’avais bien dit, c’était du hasard, du pur hasard. Ce jeune monsieur est un frimeur, déclara Fourret avec grandiloquence.
—Et maintenant, enchaînai-je , bon pour la lettre T ! »
Le T était effectivement bon, et tout le monde poussa un hourra, sauf le petit bonhomme renfrogné, et la longue perche au regard distant.
« Maintenant, dis-je, j’ai besoin de votre aide pour donner un sens à tout cela, car, jusqu’ici, je peux bien vous le dire, j’ai procédé formellement... Pourriez-vous me proposer des mots de cinq lettres qui contiennent A et T, dans n’importe quel ordre, et qui, surtout, ne contiennent ni B, ni G, ni L, ni Q, ni V, et bien sûr, excluent F ? »
La proposition excédait les possibilités mentales de la plupart des acolytes, et Phial qui me regardait, les yeux écarquillés, un vague sourire admiratif aux lèvres, se souciait peu d’appliquer son esprit à la question. Au bout d’un certain temps, Myriapodis avait noté sur un carnet une dizaine de noms, dont certains que j’ignorais, car en langue savante, issue du Guamaais ancien.
« Pouvez-vous m’indiquer le sens de “Pratè” ?
— “L’affaire”.
—çà ne convient pas du tout. Il faut un nom d’acteur humain ou divin...
—Antho ? suggéra le petit acolyte acerbe, ouvrant brusquement les yeux qu’il plissait très fort jusque là.
—Que veut dire “Antho” ?
—Broussaille, petite plante pour chevirelle, dit Situs. Par dérivation, cela voulait dire “homme,” au sens de l’espèce humaine, qui pousse comme le chiendent.
—C’est cela, dis-je, sans hésitation, il ne reste qu’à placer N, H et O.
—Prudence... Allez-y lettre par lettre, dit Benjou.
—Bien sûr, mais il n’y a aucun doute, faites-moi confiance. »
Quand toutes les lettres eurent déclenché la sonnette, tout le monde se dressa, s’embrassant et poussant des cris de joie. Puis chacun se tut pour entendre la réaction du vieil Omen.
La voix plus éraillée que jamais, celui-ci proclama le succès, et le tableau se coucha silencieusement en arrière, ouvrant une porte sur le vaste couloir central qui formait l'épine dorsale du bâtiment des gradins. Au fond, nous pouvions voir l'escalier de marbre monumental monter vers la lumière mordorée de l’après midi.

« Je crois que nous avons gagné, fit Homer, un peu ému. Mais attention, il peut encore y avoir des pièges.
—Prenons tout de même le temps de remercier monsieur Fourret, dit Phial. Il a très mauvais caractère mais il ne semble pas aussi stupide qu’il voudrait parfois en avoir l’air.»
Fourret ricana, son long nez fixant ses pieds, très content de lui.
« Je vous revaudrai cela, dit Homer. N’oublions pas non plus le mérite d’Augustin. C’est à lui que revient l’essentiel du déchiffrage.
—C’est vrai, dis-je modestement, mais nous n’avons pas le temps de nous congratuler... Chaque minute laissée à Wiril Braighcht augmente ses chances de filer.
—Miséricorde ! s’écria Phial, je l’avais presque oublié, celui-là.
» Il faudra tout de même que tu m’expliques comment tu as réussi ce coup, ajouta-t-il à voix basse à mon adresse. Je n’ai rien compris.
—Pourtant, observai-je,tu avais tous les éléments en main, exactement comme moi.
—Que veux-tu dire par “exactement comme toi”, espèce de crapaudin à vapeur ?
—Réfléchis... Et ce faisant, je te conseille de nettoyer ta parure de plâtre pour te présenter devant le Patriarche et le Villacope...
—M’expliqueras-tu, jeune animal ?
—Plus tard. J’ai l’impression que nous n’en avons pas terminé avec les émotions fortes. »



XIV.

Un ciel se déchire

Je ne me trompai pas. Cette fois, l’instrument du destin fut le gigantesque Zaharo, la montagne humaine.
Nous étions réunis dans l’élégante nacelle de pierre qui enjambe le départ de la course, l’espèce de jubé qu’on nomme “maison civile”. Homer, Myriapodis et Phial étaient debout sur la petite estrade de la victoire, écoutant (avec une fierté plus ou moins dissimulée selon leur personnalité) le discours traditionnel prononcé par Fur’hion, quand la porte de bronze fermant la salle du côté extérieur du champ de course fut soudainement frappée d’un choc monstrueux, qui descella d’un coup ses quatre gonds massifs.
Nous sursautâmes tous, figés de stupeur. Le coup suivant souffla les battants de bronze sur le sol, et Zaharo fit son entrée, couvert de sang et de débris organiques, sa masse d’arme retenant des lambeaux de peau et de cheveux.
Sans perdre une once de sang-froid, le Patriarche, qui en avait vu d’autres, se tourna vers lui :
« Mon fils! Reçois les félicitations de la présidence de la course, au nom de... »
Ce fut sa dernière parole. Zaharo, le regard vide, avança comme une machine et projeta Fur’hion hors de son chemin. Il se dirigea sur le Villacope qui poussa un cri strident et se réfugia derrière l’estrade.
« Gardes, tuez cette bête sauvage, hurla-t-il, il a osé toucher le Patriarche de la forêt Cercopse. Détruisez ce sacrilège ! »
Les héros sortirent de leur torpeur et tentèrent de remparder le Villacope de leur corps contre le géant mafflu, qui les balaya comme brins d’herbe, et sauta par dessus le podium. Anticipant son mouvement, Mulibron Oriflan s’échappa et courut à l’abri de la colonne de gardes qui avaient mis genou à terre, leurs arcs bandés.
« Tout le monde au sol, cria le commandant du peloton, nous allons tirer. »
Il respecta néanmoins les règles de son art, et accorda deux avertissements -inutiles- au monstre dément, avant d’ordonner le tir. L’instant d’après, l’énorme masse marchait vers eux, tranformée en pelote d’épingles vivante. Une flèche avait pénétré sa tempe droite, ressortant par la nuque, mais il avançait toujours, les bras en croix, prêt à ramasser la matière ennemie dans les vastes pelles de ses mains. Les soldats, n’en croyant pas leurs yeux, n’avaient pas engagé de repli stratégique et le commandant, statufié, se trouva soudain à portée de la chose, sans la bien faible protection de ses troupes, accroupies dans l’encoignure.
Zaharo embrassa le commandant. Presque tendrement, il le roula contre sa poitrine hérissée de traits, l’écrasant contre sa cuirasse comme on se passe un baume. Eponge de chair, l’homme exhala ses jus vitaux qui coulèrent sur les jambes du guerrier fou. Celui-ci continua à se frotter avec la dépouille du soldat, réduite à l’état de froissis, avant d’être jeté comme une serpillière.
Puis il reprit sa marche, prêt à massacrer les gardes. A ce moment, on entendit, venant du coin opposé de la pièce, une étrange modulation de contre-alto. Zaharo s’arrondit et se tassa sur lui-même, tel un personnage de pâte à modeler que son créateur a décidé d’aplatir sous le plat de la main. Ses bras s’agitèrent en tous sens, mais ils se racourcissaient très vite, jusqu’à n’être que de moignons griffus. Il poussa un couinement aigu, et tomba à quatre pattes, roulant et déroulant sa hure aux longs dards rougeâtres. Dans un ultime soubresaut, il se retourna vers les héros, les lorgnant de ses petits yeux absents, puis se dirigea, de toute la vitesse possible de minuscules jarrets, vers la porte qu’il avait défoncée un moment plus tôt.
Homer Benjou bondit sur lui et serra sa gorge entre ses mains nerveuses. Le Thrombe -qui n’avait plus maintenant que la taille d’un gros blaireau- se mit sur le dos, labourant le torse et le cuisses du garçon, mais c’était trop tard : les cartilages de son cou émirent un bruit de mica, et, au bout de quelques convulsions, il ouvrit la gueule et mourut.
On se releva, hagards et on tenta de reprendre ses esprits. Un soldat se pencha sur Furh’ion, allongé contre le pilastre qu’il avait heurté de la tête.
« Le patriarche est mort ! La bête l’a tué... »
Incrédules, chacun s’approcha, pour constater, hélas, la vérité. Le pauvre homme semblait n’avoir pas souffert. Un sourire paisible flottait sur ses trait amaigris et seul un peu de sang sur sa capuche blanche dénonçait l’accident fatal qui lui avait défoncé l’arrière du crâne.
Le Villacope ne perdait pas son temps. A peine remis de son intense frayeur, il monta sur le podium et réclama l’attention.
« Mes amis, mes amis, déclara le gros homme d’une voix encore rauque de terreur, je suis dans l’affliction. Le malheur nous arrive par l’entremise de ce Thrombe immonde, sans doute rendu fou par trop de combats avec les siens, dans la loge du Chaos. Il vient d’assassiner notre bon Fur’hion, notre Patriarche... Prions le Grand Equilibre que cela n’entraîne pas une catastrophe cosmique !
—Pardonnez-moi de vous interrompre, dit Phial, mais avant les discours de deuil, je voudrais comprendre une chose : comment Zaharo a-t-il été transformé en crochonnart ? »
Tout le monde se regarda, sans que personne ne réponde.
« Ce peut être simplement l’effet des flèches, supposa Mulibron, réajustant les manches de sa chasuble cramoisie. Un Thrombe n’existe que sous l’effet d’un sort et l’on dit que certains ont une origine animale. En mourant, il aura rejoint son état primitif.
—Oui, dit Phial, mais j’ai nettement entendu ce chant omen, avant qu’il ne se transforme... Je me demande s’il n’y a pas un sorcier de Périache dans la salle... »
Tout le monde regarda tout le monde, mais il n’y avait personne en dehors des héros et de leurs acolytes, et des soldats de la garde cercopsaire.
« Curieux, dit Phial, il faudra élucider cela... Maintenant, prenons les bracelets qui nous reviennent, comme candidats reçus, et que notre ami Furh’ion s’apprétait à nous remettre, avant que d’autres avatars ne viennent troubler le déroulement du rite de la course minusale.
—Vous avez raison, dit Homer Benjou. Il ne faut pas nous laisser divertir de l’essentiel : Fur’hion ne l’aurait pas permis...
—Halte, Attendez ! fit le Villacope, plissant le visage comme un bébé rageur, ne touchez pas aux bracelets !
—Il y en a un qui a déjà disparu, remarqua Benjou : son écrin de velours est vide. Nous expliquerez-vous cela, Villacope ?
—Aisément, mon garçon. Le candidat Wiril Braighcht a triomphé de l’épreuve Sublime, il y a environ une heure, et nous l’avons adoubé pour le Grand Voyage. Il est aussitôt parti prendre le vaisseau préparé pour lui.
—Vous nous permettrez donc de prendre aussi congé de vous, Mulibron, vous laissant la charge d’organiser en grandes pompes les funérailles de notre Patriarche. Quand je serai Minus, je ferai transférer à mes frais ses cendres au pas de Dysme, comme le veut la tradition millénaire. Venez, me amis, adoubons-nous réciproquement, comme la loi nous y autorise.
—Arrêtez, s’écria le Villacope d’une voix de tonnerre, qui rompait avec la mollesse infantile de ses traits . Vous n’avez pas le droit ! La Course est interrompue ! L’assassinat du Saint patriarche est un sacrilège qui brise par soi-même la continuité de l’action.
» Si vous touchez aux bracelets des Elus, vous êtes en état d’arrestation. Que le soldat le plus haut gradé prenne la relève du commandant, et qu’il s’apprête à obéir à mes ordres...
—Ah, je te reconnais bien là, Mulibron ! fit la voix froide et tranchante de Myriapodis. Je vois que tu as trouvé un autre prétexte pour rester Villacope une dizaine d’années encore ! Et la rapidité de ta réaction, malgré ta poltronnerie légendaire m’interroge : n’est-ce pas toi qui a manigancé la mort du Patriarche ?
—Retire immédiatement tes paroles, ou je te fais jeter dans la tour de Roc, sans autre forme de procès, pour insulte à la plus haute autorité ! fulmina le gros enfant aux bajoues tremblantes. Toi, ajouta le Villacope en désignant un soldat au hasard, tu es désormais capitaine... Fais boucler les issues !
—Oui, votre excellence, bredouilla l’homme. Vous avez entendu, vous autres ? » ajouta-t-il d’un ton où l’autorité nouvelle se heurtait encore aux habitudes anciennes de passivité.
La petite troupe se déploya lentement et comme à contre-coeur, se souvenant du rôle des héros dans l’épisode qui venait d’épargner leur vie.
« Soldats, dit Homer Benjou d’une voix de fer, vous savez que la Course est une institution sacrée, qui dépasse l’autorité villacopale. Pendant le déroulement de la Course, le Villacope est un simple témoin. En l’absence, d’ailleurs étrange, de tout arbitre de la Conque, il n’a plus aucun pouvoir, et certainement pas celui de tout arrêter. Le terrible événement que nous avons vécu a peut-être été un accident. Il est peut-être aussi le résultat d’une sournoise combinaison dont le but est d’interrompre une fois de plus le mouvement électif dont doit naître une alternance vitale au pouvoir bureaucratique.
—Il a raison, dirent plusieurs voix parmi les soldats. Ne nous mêlons pas de cela... Appelons plutôt des Magistrats.
—Cette suggestion me semble juste, poursuivit Benjou. Mais un magistrat, dont l’existence dépend lui-même d’instances nommées par le pouvoir ancien, ne peut avoir à décider de l’interruption de la course. Seul, à l’extrême rigueur, un membre du patriarcat pourrait nous éclairer d’une opinion compétente.
—Je vous l’accorde, dit un soldat qui semblait recueillir l’assentiment de plusieurs de ses camarades. Bunio, vas chercher les adjoints de notre Père...
—Mais ils sont enfermés dans la loge Sublime, et ne peuvent en sortir qu’une fois la phase Tahoney déclarée terminée... par le Patriarche.
—Tu as raison, il y a un problème ! dit le soldat en se grattant la tête. Un sérieux problème, même...
—Il n’y en a pas, rétorqua Mulibron s’efforçant au calme et à la dignité, il n’y a aucun problème. Je, autorité suprême de l’archipel, décide souverainement de suspendre le cours de l’épreuve minusale, en présence d’événements criminels qui lui retirent toute légitimité. Bien entendu, je m’engage à faire reprendre immédiatement la course, aussitôt que les éléments néfastes auronté été identifiés, jugés et éliminés...
—Ce plan est encore pire que celui d’attendre dix ans, dit Myriapodis tranquillement. Tu vas simplement nous faire mettre en cellule, le temps que Braighcht l’emporte définitivement. »
Mulibron Oriflan se recueillit et se composa une attitude de victime modeste et benoîte, ruse qui lui avait permis de franchir, par le passé, bien des difficultés :
« Je ne tiens pas compte de propos insultants qui mériteraient à son auteur d’être déféré à la Conque, et j’ajoute même, tant est grande mon affection pour la vraie justice, que je suis prêt à libérer le patriarche en second de ses obligations dans la loge sublime, pour venir ici, trancher de la légalité de l’interruption de la course.
—Il y a glossule sous roche ! explosa Phial. Qui ne voit que ce sagouinard a aussi soudoyé les arbitres de la loge Sublime, ceux-là même qui ont permis la réussite prématurée de Braighcht, dans une épreuve où le taux d’échec habituel s’approche des neuf cas sur dix ? Tes manoeuvres sont transparentes comme du jus de glunelle, vieil autocrate !
—De toutes façons, ajouta Benjou, le Villacope n’a aucun mandat pour libérer, comme il dit, un dignitaire de la course de ses obligations sacrées. La course doit continuer. Aucune autre solution n’est possible...

La troupe des soldats de la garde était maintenant fort hésitante, et même Buino, parti comme une flèche, s’était arrêté sur le seuil. Puis il était revenu discuter avec les autres. Sentant que sa prise sur eux n’était plus assurée, Mulibron s’était insensiblement rapproché d’une colonnette, que je soupçonnai soudain de cacher une issue secrète.
« Attention, criai-je lorsque sa main fit basculer la crête d’un volute de pierre. Il va s’enfuir, ou... »
Le mécanisme qu’il avait déclenché n’était pas l’ouverture d’une porte, mais un signal d’appel. L’ouverture béante par laquelle le Thrombe avait entré se remplit de silhouettes silencieuses. Je reconnus immédiatement le sinistre uniforme noir des Zwölles, accompagnés d’un personnage massif et familier.
« Mungabor ! s’écria Phial, franchement étonné, que fais-tu ici ?
—Et toi, noblaillon perfide, pourquoi n’es-tu pas à ta tâche, sur mes terres, à comptabiliser mes crocasters et à poursuive mes maraudeurs ?
—Ton orgueil va te rendre malade un de ces jours, commenta placidement Phial en haussant les épaules.
—Je suis ici sur l’ordre de Monsignour le Villacope, afin de faire respecter ses justes décisions...
—Qui sont ? interrogea Benjou.
—Quoi ? Que veux-tu dire, mon jeune ami ?
—Oui, quelles, sont, d’après toi, les décisions du Villacope...
—Celles que... me dicte ma conscience et qui, en l’occurrence, m’oblige à arrêter la course, et à arrêter à titre préventif tous les suspects de l’horrible meurtre de son excellence notre Patriarche, le grand équilibre ait son âme... dit rapidement Mulibron.
—Oh, je sais donc ce que je voulais savoir ! dit Benjou. Le gouverneur Mungabor n’a pas voulu nous dire qu’il savait d’avance quelles étaient tes décisions. Il est venu, prévenu par toi, pour te seconder en cas de difficulté. Comme par un hasard extraordinaire, il est sorti du même couloir que Zaharo, sans avoir, apparemment, souffert des brutalités coutumières de ce pauvre être sauvage. Tout ceci ne relève-t-il pas d’un hasard merveilleux ?
—Arrêtez cette petite vipère, siffla Mulibron.
—A moi, les hommes d’honneur ! cria Benjou, grimpant sur la tribune en dégainant. Tandis que les acolytes et les autres héros se massaient derrière lui, il exhorta les soldats de la garde :
—N’acceptez pas que les Zwölles viennent faire la loi dans cette enceinte sacrée. Ne collaborez pas avec l’envahisseur !
—Il a raison » affirma frénétiquement Buino, aussi enthousiaste à soutenir Homer qu’il l’avait été en sens inverse quelque moment auparavant.
Toute la troupe se rallia à Benjou et à ses amis, et le Villacope, crachant des imprécations, alla se cacher derrière le premier rang des silhouettes noires.

Hélas, il n’y avait pas qu’une seule rangée de féroces soldats de l’ombre. Sur un ordre bref de Mungabor, ils commencèrent à avancer, masse compacte et toujours plus nombreuse, terriblement impressionnants par leur discipline, leur silence, l’invisibilité de leur regard sous la fente oblongue de leurs casques aux reflets violets.
Leur tactique m’apparut, lumineuse : ils voulaient nous repousser pour empêcher les héros de s’emparer des bracelets. Je bondis en avant, et avant qu’ils soient revenus de leur surprise, je raflai la tablette portant les écrins. Je ne pouvais la transporter sans le perdre : je l’utilisai comme une raquette pour propulser les précieux objets au dessus de mes amis, vers l’escalier monumental par lequel nous étions arrivés. Un épouvantable tonnerre de rage fit trembler tout le bâtiment, et les Zwölles chargèrent.
Le premier choc fut courageusement encaissé par les soldats de la garde, vite débordés. Ils moururent transpercés ou égorgés, certains seulement désarmés et momentanément épargnés (les Zwölles ne faisaient jamais de prisonniers). Leur défense héroïque permit aux héros de refluer vers l’escalier et de ramasser les bracelets qu’ils fermèrent sur leur poignet droit. Il faudrait désormais leur couper le bras pour récupérer le bijou, dont seule Lucilia les délivrerait le jour de l’épreuve finale. Je ramassai un bracelet en excédent, que je mis dans ma poche, sans ôter la protection le maintenant déverrouillé.
Nous dévalâmes en désordre les marches de marbre et courûmes à perdre haleine dans le couloir central. Enfin, nous prîmes position autour du tableau-porte qui ramenait à la salle du Message. C’était là que les acolytes devraient retenir l’ennemi pour protéger la fuite des héros, mais il fallait aussi encadrer ces jeunes gens guère habitués à la bataille rangée. Phial montra l’exemple : il plaça un carreau dans son épiarque et visa Mungabor, pourtant bien caché derrière le rideau de ses troupes couleur d’encre. La flèche traversa la cuirasse du gouverneur à l’épaule et le cloua contre un mur. Eructant, le gros homme leva le poing dans la direction de mon ami.
« C’est la guerre à mort entre nous maintenant ! Et si tu t’en tires aujourd’hui, noblaillon crasseux, reviens vite à Michemin, sinon tu trouveras ton château en ruines et tes gens écorchés pendus à tes plus beaux Agras.
—Je croyais que tous les agras de la Majeure étaient à toi, Mungabor ?
—Oui, ils seront donc pendus à mes agras .
—Mais je pensais que mes gens aussi étaient à toi », renchérit Phial, en épaulant à nouveau.
Mungabor, bavant de haine, se démena tant qu’il se décrocha du mur et roula au sol. Debout derrière lui, le Villacope éclata de rire, sa voix grimpant jusqu’au soprano le plus hystérique .
« Si vous ne mourrez pas, bande d’aventuriers pouilleux, sachez que vous êtes collectivement nommés criminels et pourchassés comme tels. Personne ne pourra vous aider sans être jetés en prison. Une forte somme sera au contraire donnée à qui vous ramènera vifs, ou bien seulement vos têtes ! Cela vous apprendra à vous opposer à la seule autorité légale de ce pays... » ajouta-t-il avec componction.
«Quel gâchis », soupira-t-il, en remuant tristement la tête. Puis il se retourna lentement et disparut, laissant la bataille suivre son cours.

La position autour de la porte était forte, et les acolytes utilisaient maintenant avec efficacité de petits arcs au tir rapproché très puissant. Ils se révélaient encore plus habiles au corps-à-corps à la dague et au couteau. Les deux premières rangées de Zwölles furent décimées, ce qui obligea Mungabor à ordonner un repli tactique en haut des marches de l’escalier. Mais les grands arcs de la garde les débusquèrent encore, et les guerriers noirs durent repasser dans la Maison civile, cherchant des débris de table et de sièges en guise de boucliers.

Nous mîmes à profit ce répit. Le plan suivant, proposé par Benjou, fut immédiatement adopté par tous : les héros, véritables enjeux de toute l’affaire, partiraient le premiers, laissant les gardes et les acolytes en défense. Ceux-ci, pour autant, ne devraient pas se laisser tuer sur place, car il y aurait besoin du plus grand nombre possible de témoins pour diffuser une information différente de celle que le Villacope n’allait pas tarder à répandre. Ils ne tiendraient donc que quelques minutes chaque position de repli, tandis que deux soldats iraient ouvrir un passage secret donnant sur l’extérieur. Je proposai que les héros n’empruntent pas celui-ci. Nous emprunterions plutôt en sens inverse l’itinéraire qui nous avait conduit du bâtiment de l’Egarement à la salle du Message, en utilisant notre filin magique (plût au ciel ou à toute autre instance compétence, qu’il ne casse pas sous notre poids !). Je me faisais fort de trouver un moyen de bloquer la machine à vent, afin que nous puissions tous descendre dans la salle cônique sans être emportés et broyés. De là, nous forcerions la grille donnant sur l’arène, et nous n’aurions plus qu’à emprunter des chevaux aux gardes nettoyant la piste (nos bracelets rendraient nos ordres obligatoires), et à sortir triomphalement du champ de course, à condition que les contre-ordres du Villacope ne nous aient déjà rendues toutes les issues impraticables.

Le plan se déroula au delà de nos espérances. Phial, Homer, Myriapodis et moi-même passèrent sans problème l’épreuve du câble suspendu entre le Message et l’Egarement. Nous n’étions pas encore talonnés : apparemment occupés à poursuivre les gardes et les acolytes dans une autre direction, aucun des Zwölles n’avait eu l’idée de jeter un oeil entre les planches disjointes et mal refermées, à la gauche de la porte-tableau.
Attaché au filin tenu à bout de bras par Phial, je jouai cette fois, non plus à l’oiseau mais à l’araignée, et descendis sur la plate-forme extérieure dont je forçai la porte avec le pied de biche. J’observai la machine pour en saisir le défaut, sans être happé par le vent aspirant, d’une force inouie. Puis j’introduisis la longue barre d’acier entre les orifices verticaux de ce qui semblait être le capot d’une turbine. Avec un bruit déchirant, suivi d’une série d’explosions internes, la machine se boursoufla, se cintra, oscilla sur son axe. Enfin, elle se déboîta, et s’arrêta dans un grincement atroce, tandis que les pales pulvérisées projetaient leur grenaille contre les parois, heureusement solides, du capot de cuivre. Prudent, j’attendis le démantèlement complet de la casserolle au dehors du bâtiment, puis je choisis parmi les débris un grand morceau de fer robuste, et je pénétrai dans la “salle des vents”, maintenant tranquille, hormis quelques boulons achevant de tournoyer sur le sol.
Je hélai mes compagnons, qui attendaient sur la coursive circulaire au dessus du plafond, et j’accueillis l’extrémité du câble qu’ils m’envoyèrent, pour la fixer à nouveau au fer à cheval, toujours planté près de la porte donnant sur la piste de Mahoney. Tandis que mes amis descendaient l’un après l’autre, je tentai de fausser les barreaux de la grille à l’aide de mon grossier levier de métal, mais je ne parvins qu’à écarter deux tiges de quelques centimètres. Phial vint à mon aide en souriant, et saisissant une barre à deux mains, il la tordit en arrière avec autant de facilité qu’on rabat une rame dans l’eau, ménageant ainsi un passage suffisant.
Trouver des chevaux parmi ceux qu’on ramenait aux écuries fut aisé. Nous n’eûmes pas besoin d’affronter les gardes du Villacope, certainement postés à toutes les issues du champ de course, car nous suivîmes la rampe où le flot de déchets glissait lentement hors de la piste, lavée à grand eau. L’immense tunnel d’égoût, toutes grilles relevée, nous conduisit à hauteur du chemin des douaniers, à mi-pente d’une petite falaise rouge, battue par la houle du sud.
Un peu plus tard, nous nous reposions sous les canépores de la miniscule plage de Boutophane, cachée entre deux replis de falaise. Les acolytes de Benjou y avaient caché trois barques chargées de vivres.

« Nos voies se séparent maintenant, dit Homer Benjou, car nous avons sans doute chacun un moyen de transport de prédilection pour nous rendre sur Périache... Et nous devons être loyaux envers l’esprit de la course. Voyager de conserve n’aurait pas de sens. D’ailleurs, nous avons deux pleines lunaisons pour nous y rendre, avant que la Sorteresse ne décrète la fin du jeu. C’est bien assez pour permettre à chacun de parvenir à Hirpan selon son rythme propre et son itinéraire préféré.
—D’accord... » dit Phial.
Les héros s’embrassèrent et se préparèrent à embarquer, quand survint un dernier coup de théâtre.

Un homme arrivait en courant le long de la falaise, suivi d’un autre, bien plus menu. Nous reconnûmes bientôt l’athlétique Allastair Jovial-Bonheur, à la tenue toute lacérée, suivi de l’acolyte au long nez, nommé Fourret.
Ce dernier reprit son souffle, et nous tint ce discours d’une traite, en plissant les yeux :
« Je témoigne pour ce héros Fulgur’hach. Nous l’avons trouvé dans un cachot, où un soldat de la garde de Furh’ion l’avait placé en dépôt, en attendant de le conduire à la forteresse du Roc. D’après les dires du soldat, Allastair a triomphé des épreuves très rapidement et s’est présenté à la maison civile, où Fur’hion aurait dû l’adouber. Mais, à l’instant où le Fulgur’hach est arrivé, Fur’hion s’était absenté quelques minutes. Le Villacope a immédiatement invalidé sa candidature, prétextant qu’il était arrivé trop tôt et qu’il avait dû tricher. Signour Jovial-Bonheur s’est mis en colère et a voulu le gifler. Sur ces entrefaites, Mulibron l’a envoyé en geôle. Quand Fur’hion est revenu, il a fait comme si rien ne s’était passé, ce qui en a choqué plus d’un, mais personne n’a osé rien dire.
—Tout me semble correct, et vous êtes donc reconnu par nous comme loyal rival, dit Homer Benjou en tendant la main à Allastair. Malheureusement, vous ne pourrez pas concourir sans posséder le bracelet des Elus... Que faire ? Nous pouvons nous engager à vous cautionner, mais qui nous croira ?
—J’ai la solution, dis-je.
—Encore, sagace Acolyte ! Et qu’allez-vous donc nous inventer cette fois ?
—Rien que ceci » noble Homer.
J’exhibai le bracelet que j’avais subtilisé dans la bataille de l’escalier, et je le remis au “candidat du peuple du port”.
« Eh bien voila, tout s’arrange, dit Homer. Considérez-vous comme adoubé. »
Le grand homme à la peau sombre fut embrassé par tous et il décida, n’ayant aucun plan de transport particulier, de choisir l’embarcation que je partageais avec Phial.
Les trois navires prirent chacun un azimut différent, et bientôt les vagues crénelées d’une forte mer nous cachèrent les uns aux autres.



XV.

L’ermite de la pointe Norne

En route, nous nous concertâmes.
Phial, désormais hors-la-loi sur Clotone, ne rejoindrait pas la baie des vents propices pour embarquer dans la rémone équipée par Jansène Fitrion. Pour tenter le passage du Grand Dragon, son plan était désormais de rallier directement La Majeure et d’aller voir le vieux Huimror pour obtenir l’aide des Danseurs Aquatiques, lesquels pourraient peut-être lui faire traverser le courant.
Mais pourrait-il seulement parvenir à La Majeure sur cette coque de noix ? Il le pensait, étant assez bon marin. En revanche, il me laisserait à la côte, sur Clotone, car il avait d’autres projets pour moi.
Je passais plus inaperçu que lui. Je devrais donc rallier Lario par la voie commerciale normale, puis Draco, et enfin Périache. Au long du parcours, je collecterais des informations sur la situation économique et politique, je décelerais les ralliements et les complots, et compterais les partisans de l’un ou l’autre candidat. Que lui ou moi arrivât le premier à Périache, chacun devait attendre l’autre, puis échanger ses savoirs. Environnés de malveillance, nous nous protégerions ainsi mutuellement, avant d’affronter l’ épreuve des Sorciers.
Je poursuivrais aussi mon enquête sur Nadja Benjou. Sans parler de l’étrange nostalgie qui me liait à elle, ce serait une tâche d’honneur à accomplir, au regard de la noble attitude que son frère avait manifestée envers nous pendant les épreuves précédentes.
« Puisque tu vas passer par Lario, ajouta Phial, puis-je te demander un service précis ?
—Dites seulement une parole, Père, et...
—Voila. J’aurai besoin de tous les appuis possibles lors de mon éventuel retour. Inutile de vouloir séduire les gens de Draco, pour lequelle je me réserve la possibilité d’une intervention militaire, s’il le faut. Mais à Lario, je voudrais que tu négocies pour moi un ferme appui des dirigeants. Je souhaite en premier lieu qu’ils m’accueillent favorablement quand le vaisseau officiel du grand Minus remontera vers Clotone en passant par leur île. Et je veux qu’à l’occasion, ils me soumettent un plan d’évolution démocratique de leur régime.
—J ’ai donc rang d’ambassadeur plénipotentiaire ?
—En quelque sorte, mon garçon. J’ai entendu dire qu’une certaine dame Mina Termina préside actuellement aux destinées de Lario, avec des méthodes... parfois autoritaires. Je voudrais que tu la rencontres et que tu négocies son clair ralliement à mes côtés.
—Mina Termina... Quel nom charmant !
—Et sa propriétaire l’est encore davantage. Je te souhaite bien du plaisir, tandis que je résouds d’autres problèmes.
—A vos ordres, votre Majesté...
—Ah, un point encore. Le sud de l’île est habité par deux peuples, les Hatrobates et les Penthérites, qui résistent farouchement à Mina Termina. Contacte-les et assure les de notre soutien, mais sans vexer la dame, je t’en supplie !
—Je tenterai de mériter le titre de champion de diplomatie...
—Je sais que tu t’en tireras à merveille... »

Phial décida de me laisser à la pointe Norne, l’extrémité occidentale de Clotone, avant de mettre cap sur La Majeure. Allastair Jovial-Bonheur demanda à être déposé avec moi. Ses contacts et ses appuis étaient surtout ici, sur Clotone, et c’est de là qu’il continuerait la course. Il nous devait quelque chose, mais ne voyait pas comment rembourser sa dette maintenant. Au moins accepterais-je qu’il transmette de messages à qui je le souhaiterais ?
J’hésitai un peu. Je décidai finalement m’en remettre à lui, gageant ma croyance en son honnêteté sur la conversation surprise entre Myza et le Fulgur’hach, avant même qu’il sache qu’il allait devenir candidat, ainsi que sur sa rectitude pendant la course.

« Il y a une dernière chose que je brûle de savoir avant que nous nous séparions, Augustin, dit encore Phial, tendant l’amure pour que la barque, trop paresseuse à son goût, remonte droit au vent.
—Oui, Camarade ?
—Je t’en prie, livre-moi le secret de ta découverte du mot correct, dans l’épreuve du Message ...
—Mais c’est Signour Fourret qui a trouvé le mot “Antho”...
—Ne me fais pas rire, Augustin. Fourret a dit cela au hasard. Tu as d’abord trouvé le A, puis tu as pris sur toi de confirmer la proposition de Fourret, parmi beaucoup d’autres... Comment as-tu donc réussi ce coup, jeune musilet ?
—Je t’ai déja dit que toi seul disposais exactement des mêmes données que moi...
—Ne me fais pas languir, Putrediantre!, ou je me fâche.
—Bon. Alors voila : te souviens-tu des piquets qui dépassaient dans le grenier au dessus de la salle du message ?
—Eh oui, sacripoile! Je me suis donné un coup fort douloureux sur la cheville contre l’un de ces chevrons inutiles ...
—Alors, tu as peut-être remarqué qu’ils étaient de taille différente, en longeur comme en épaisseur.
—Oui, mais je ne vois toujours pas...
—Et bien c’est pourtant simple : quand nous avons commencé à jouer devant le tableau, l’image des piquets s’est juxtaposée dans mon esprit à la configuration de ce dernier. Quand je réfléchis à la lettre Z, ce fut l’illumination.
—Pourquoi la lettre Z ? Tu n’en as pas parlé au cours du jeu...
—La lettre Z, tu t’en souviens, était disposée toute seule, au milieu d’une sixième rangée vide.
—Oui... De cela, je me souviens.
—Bon. Mais tu n’as peut-être pas remarqué que, dans le “grenier” situé au dessus du tableau, la barre la plus grosse et la plus longue, allongée sur le sol poussiéreux, avait été enlevée d’un trou qui se situait exactement au milieu, dans la rangée de piquets.
—Non, mais le rapport, mon ami ?
—Tu ne devines pas ?
—Je subodore quelque chose. Tu veux dire qu’il existait un rapport entre la position de la barre la plus haute, et celle de la lettre Z, un étage plus bas ?
—Exactement. Je me suis tenu le raisonnement suivant : sauf erreur de ma mémoire visuelle -souvent assez fidèle-, il existe le même nombre de barres que de lettres justes (soit cinq). Plus la barre est massive, plus elle correspond à une taille plus longue, c’est-à-dire qu’elle descend plus bas vers l’étage au dessous.
»Je suppose que toutes ces barres appuient simplement sur la face arrière des cases de chaque bonne lettre, et transmettent la vibration du choc exercé contre elles par le joueur heureux, à un jeu de sonnettes caché quelque part.
»Or, la lettre Z est la plus basse et elle est située au milieu de la rangée; la poutre la plus grosse aurait dû être située (si elle avait été maintenue en place) au milieu de la rangée de pieux du grenier, donc la barre la plus grosse correspond au Z. Donc, la barre la plus petite contre laquelle tu t’es cogné et qui était située à l’extrême gauche pour un observateur du tableau, correspond à la lettre A. Mais si la barre du Z a été enlevée, c’est que la lettre Z n’est pas gagnante. Je n ‘en ai donc pas parlé. »
Phial glissa le bout de l’amure entre ses dents et compta rapidement sur ses phalanges.
« Mais pourquoi A, plutôt que F, par exemple, située juste en dessous dans la même colonne, si je compte bien. Tu aurais pu te méprendre sur la notion de “plus petite barre”, par exemple au cas où aucune des cases de la première rangée horizontale n’aurait été utilisée... ?
—Excellent argument... qui oublie cependant que, lorsque nous sommes arrivés, l’erreur avait déjà été annoncée à propos de la lettre F, commise par Myriapodis Situs, je crois. La taille relative de la “plus petite” barre était ainsi déjà donnée.
—Quel fûté pinounet ! Mais, si tu te souvenais de la taille de toutes les barres et de leur emplacement, pourquoi as-tu demandé le droit à l’erreur à propos de la lettre G, je crois ? »
Allastair, médusé, nous regardait sucessivement l’un et l’autre, comme si nous parlions Mandarin.
« La raison en est simple, répondis-je. Pour fidèle qu’elle soit, ma mémoire n’en est pas pour autant l’une de ces plaques émulsives inventées il y a trente ou quarante ans dans nos contrées lointaines, par un Monsieur de Châlons sur Saône, et qui permettent de conserver pour la postérité l’exactitude des traits de l’aïeule la plus détestée. Je gardais un doute sur l’emplacement de la deuxième barre. Se trouvait-elle à l’aplomb de la seconde rangée, ou était-elle située un peu en arriere de l’orifice évidé pour la plus massive, comme j’avais cru le remarquer ? En tout cas, j’étais à peu près sûr qu’elle n’était que légèrement plus longue que celle du A. Elle ne pouvait donc être que G ou H. N’étant pas G, elle était H.
—Je comprends... Mais tu ne disposais alors que d’un A et d’un H. Il te restait à déchiffrer le N, le O et le T.
—Pour ces lettres-là, j’avoue que j’ai davantage misé sur le hasard. Pas complètement cependant, car je me souvenais que deux des chevrons les plus à droite étaient parmi les plus grands, et que celui, situé immédiatement à leur gauche, était de taille moyenne.
—Cela te laissait une marge encore très importante.
—En effet, et c’est pourquoi j’en ai alors appelé aux compétences de l’auditoire, quant au sens possible d’une réponse à l’énigme... C’est ce que les archéologues décrypteurs de langues mortes appellent le “contexte”.
—Quelle science, Augustin ! railla Phial. Au moins ne pèches-tu guère par excès de modestie... Mais pourquoi as-tu retenu “Antho” ?
—J’ai d’abord demandé la signification de ce mot ancien. Quand on m’a répondu que cela signifiait “homme”, je n’ai plus hésité. Non seulement cela collait avec les possibilités matérielles que j’avais repérées, mais surtout, cela s’accordait parfaitement avec le “contexte” symbolique.
—Je ne te suis pas. Explicite ton point de vue, mon ami.
—Te rappelles-tu du message proposé par le vieil Omen ?
—Attends, dit Phial... Voyons. C’est quelque chose comme çà : “En zigzaguant, tu fuis comme une flèche un grand monarque
mais de toutes façons, tu vas rencontrer l’amour.”
—Le sens y est, à peu près.
—Qu’est ce qui te fais penser à “homme” là-dedans, mon jeune gars ?
—Je vais devoir encore recourir à certains savoirs, dis-je. J’espère que tu ne t’en offusqueras pas...
—Non, dit le plus sérieusement du monde Allastair, le savoir mis au service du peuple, c’est un bien.
—Eh bien, dans des traditions fort anciennes, le Grand Roi, ou Grand Monarque désigne la nuit noire de la mort.
—C’est étrange.
—Pas tant que cela. La mort peut être assimilée à un sommeil profond, sans rêves, et cette inconscience absolue fut parfois considérée comme le comble du bonheur.
—Tu veux dire, une absence parfaite de tracas, de troubles, de préoccupations ?
—Exactement, la plus haute félicité dont peut rêver l’homme accablé de soucis, transpercé de peines, harassé de malheurs, écrasé de charges, entouré de malveillance...
—C’est un point de vue, dit placidement Jovial-Bonheur, les yeux fixés sur l’horizon.
—Or, pour les mêmes Anciens, le comble de la félicité était incarné sur terre par l’empereur, le roi des rois, supposé nager dans l’insouciance totale, les plaisirs les plus délicats et le luxe le plus inouï.
—Pour ces gens, le sommeil sans rêve de la mort et la jouissance du roi des rois étaient une même chose ?
—Oui...
—Cela me rappelle, dit Phial, que mon grand oncle Karool me racontait, quand j’étais enfant, les légendes de Sanabille et du vieux Roi de la Mort...
—Tu vois ! Ce sont des choses répandues parmi tous les peuples de l’humanité, dès que les gens se mettent à penser...
—Mais cela ne me dit toujours pas quel lien tu peux établir entre la fuite de la mort assimilée au bonheur, et la rencontre de l’amour, qui est aussi un bonheur, du moins le dit-on. Et pourquoi l’homme en serait-il l’acteur ?
—Cela, je puis le concevoir, affirma Allastair avec un grand sérieux, puis il se tut.
—Eh bien, dis-nous ton opinion sur ce point, noble Fulgur’ach, soupira Phial, un peu agacé.
—Seul l’homme, parmi tous les animaux, fuit ce qu’il aime, parce qu’il en a peur.
—C’est une idée contestable, mais passons...
—Seul également, l’homme se porte vers ce qu’il aime, au risque de s’y brûler vif.
—Cela, je l’entends déjà mieux...
—Autrement dit, tout en fuyant la mort, ce plaisir excessif qui risque de nous engloutir dans l’éternité de la durée, nous courons après l’amour, qui n’en est qu’une autre figure. Plus nous croyons échapper à la mort par l’amour, et plus nous nous en rapprochons... continua doucement Jovial-Bonheur, ses grands yeux vides reflètant la masse orageuse alourdissant le ciel.
—C’est cela, approuvai-je. Et cette folie est bien réservée à l’homme.
—Tout ceci est un peu tiré par les poils des jambes, dit Phial. Et de plus, cela me rend mélancolique... »
Il se mit debout, indifférent au fort roulis, et adressa une prière au ciel :
« Grand Equilibre ! Serais-je moins qu’un idiot de village, pour n’avoir pas saisi toute cette subtilité ? Qu’ont donc de plus un jeune ultramondain pétri d’orgueil et un grand Fulgur’ach morose pour accéder à des secrets dont je ne perçois pas même l’existence ? »
Il se rassit et se rencogna sur le plat-bord, tirant de sa pipe de choulcave des anneaux verts qui grimpaient à la queue-leu-leu, semblant gonfler dans le sillage de la barque, pour alimenter le courroux du ciel.
L’orage n’éclata pas et Phial, profitant de l’étale, nous abandonna à l’extrémité la plus désolée de La Ménile, à quelques dizaines de kilomètres au sud des collines de Cicéole. Nous rejoignîmes, pour la nuit, une grotte assez sèche, creusée dans une falaise.


Dès l’aube, je m’assis devant une table naturelle, retaillée par des bergers ou des ermites. Je me fis chauffer un thé de chiroine bien corsé, et je rédigeai trois missives, que je plaçai sous enveloppe cachetée et scellée à la cire : la première était adressée à Jean Latoile, logé chez la famille Fitrion (à remettre en mains propres). Je lui décrivais en français (car je n’avais qu’une confiance limitée dans certains valets de la maison, tel Macapuze) les grandes lignes de nos aventures précédentes, ainsi que le choix de Phial, au cas où les braves gens n’auraient pas de nouvelles de lui par d’autres canaux. Je lui demandai d’acheter —avec nos ultimes ressources monétaires— une embarcation de bonne tenue, dotée de deux semaines de provisions. Il y embarquerait aussi rapidement que possible, mais sans avertir personne, afin de me rejoindre. Pour savoir où me retrouver avec ce bateau, il devrait s’adresser (seul, et dans des conditions de parfaite sécurité) à une amie de confiance, qui entrerait en contact avec lui.
—La seconde missive était destinée à Athiello. Entièrement codée , cette lettre devait être placée dans un certain livre de la bibliothèque de l’université sylphienne à Thyrse. J’indiquai à mon amie les coordonnées secrètes de ma cachette (++47.32), et lui demandai de contacter discrètement Jean Latoile (que je transcrivis : Lat, soit : Décembre, Janvier, Août2). Elle pourrait lui dire en clair de me rejoindre, aussitôt la barque armée, à la pointe de Norne (Nor : Février2, Mars2, Juin2), devant la grotte de la falaise de basalte, où il devrait manoeuvrer délicatement pour découvrir le petit chenal à l’abri des vagues. Je lui donnai enfin l’itinéraire probable que je suivrais par la suite, en compagnie de Latoile (destination : Lario : Lar, soit, en code : Décembre, Janvier, Juin2).
—La troisième lettre concernait Olivon Clinus, à qui j’expliquais le détails les plus crus de la course, et l’état des candidats qui avaient réchappé jusqu’ici à la vindicte du Villacope. J’espérais qu’il pourrait, l’indignation aidant, fomenter un début de résistance. Je lui dis que j’allais à la recherche de Nadja. Je lui demandai en outre d’écrire à la famille de Benjou pour tout leur expliquer, car je n’avais pas eu la moindre chance de parler à Homer de sa soeur.

Je donnai les trois lettres à Allastair.
« Bonne chance, Augustin. Elles seront remises avant ce soir ! » me dit le grand bonhomme au visage grave. Et il démarra au pas de course, pieds-nus sur les sentiers taraudés par le vent. L’inexplicable confiance que je lui portais pouvait sembler naïve, j’en conviens. Cependant, j’ai remarqué, au fil de mes aventures, que mes jugements sur les personnes étaient rarement erronés.

-Je relis ce qui précède, et avant de laisser ces mémoires glisser vers l’océan de l’oubli ou trouver le chemin d’un réveil improbable, je dois avouer sur ce point avoir péché par orgueil. On verra plus loin que la leçon en fut cuisante.
(Note rajoutée à l’encre rouge, et datée du troisième Herman de Belliore, -le 20 septembre 1882-.)



° °

°


Depuis trois jours, j’attends, niché dans la grotte minuscule environnée par les flots sombres qui battent inlassablement sa base. Je mange un biscuit ou une sique, ou encore, je sors décrocher quelques glossules baveuses de leur rocher pour les gober avidement, usant parcimonieusement du tonnelet d’eau douce que Phial m’a laissé.
Le seul vrai désagrément est la mouche à chevirelle, qui infeste ces lieux, visiblement privée de ses proies favorites, dont l’abondance de crottes sèches témoigne des passages.
Ce matin, il fait grand beau temps, mais la mer est toujours forte. Je suis descendu au pied de mon nid d’aigle, et j’ai grimpé à bord d’une épave de barcasse, échouée depuis longtemps, sur un amoncellement de roches. Je me repose au soleil du tillac, endroit libre de mouches, et plus confortable par ce temps que la lugubre noirceur de mon antre aérien. Je rattrape aussi le temps en confiant à ces mémoires la trop rapide évolution de la dernière semaine.
Très loin, les voiles vont et viennent, petites pointes rabotant lentement le cul du ciel.
Sauf cette voile-là : grise, de forme carrée, qui vient droit sur moi. Jean : c’est certain !

C’est un côtre ponté, peint à neuf, bien mâté et large sur l’eau, mais, plus il s’approche, et plus il me semble peu de chose au milieu des éléments. Les longs doigts immergés de la presqu’île Norne ne sortent de l’écume que pour se refermer sur la malheureuse coque de noix, qui, par miracle, leur échappe toujours, plongeant de cuvette en geyser dégorgeant, grimpant à flanc de vague, se retenant aux cheveux des hautes déferlantes, glissant de lame de fond en montagne de mer.
Elle semble voler au ras des flots comme la mouette habile, indifférente aux éperons déchiquetés qui attendent l’imprudent pour l’incorporer au chaos minéral, et recracher par mille bouches le sang dissous, et quelques esquilles d’os et de bois.
Mais... je m’arrête d’écrire. Il faut aller au devant du secouriste qui pourrait bien devoir être secouru dans quelques instants. Je dois, à tout le moins, lui montrer l’entrée de l’étroit chenal, si je ne veux pas jouer au naufrageur.



XVI.

Le Passage du Dragon



Quand le côtre s’est insinué dans la crique aux bords coupants de la pointe Norne, j’ai d’abord cru que la haute silhouette qui se tenait aux haubans, enveloppée d’une ample capote en peaux de phomard était celle de mon fidèle Jean. Puis j’ai entrevu, recroquevillée à l’arrière une seconde forme humaine emmitouflée de toiles de mer, et j’ai eu un instant de panique : j’avais été trahi par mes missives imprudentes.
Je me raisonnai aussitôt. Des ennemis ne seraient jamais venus par une voie aussi périlleuse. Ils m’auraient traqué à partir de la falaise.
La grande silhouette sauta sur les rochers. Elle me tendit l’amarre arrière et chercha une anfractuosité pour y glisser l’ancre et tendre la chaîne du nez du petit vaisseau. La forme mince sortit de sa torpeur et bondit à son tour sur le sol ferme. Puis, les deux personnages dégagèrent leurs visages des capuchons resserrés jusqu’aux yeux : Allastair ! Athiello !
« Que faites-vous là ? » m’écriai-je, stupéfait. Je pris mon amie dans mes bras. Nous nous étreignîmes à satiété, au risque de glisser dans les vagues démentes harcelant le rempart précaire des rochers.
Je me libérai enfin, légèrement ivre comme si j’avais englouti une pinte de glône.
« Montons dans la grotte... Il y fait sec, vous vous remettrez de vos émotions, et puis vous me raconterez tout.
—Tout » promit Athiello, claquant des dents. Je tentai de la réchauffer contre moi.
Les nuages noirs défilaient au ras de la falaise et j’estimai possible, sans être repérés par la fumée, d’allumer un feu dans la grotte avec des morceaux de bois ramassés ici et là. Je préparai une soupe de glossules, ainsi que deux gros lupifers pêchés à la ligne (tirée d'un vieux filet enfoui entre sable et roc).
Je posai quelques questions, mais l’état des deux voyageurs était proche de la confusion. Je devais ronger mon frein jusqu’au matin.
Ils s’assoupirent comme des souches béates, sur des roches dont j’avais adouci la surface à l’aide de sacs de toile vides. Je les rejoignis, et me serrai contre le corps d’Athiello.

Le concert des pélaques hurleurs nous fit ouvrir un oeil au plein soleil de onze heures. Un thé de chiroine bien noir et deux siques mûres par personne convainquirent mes hôtes de s’éveiller, et je pus enfin collecter les précieuses informations dont ils étaient porteurs.
« Maintenant, dites-moi comment vous êtes ici, ce dont, certes, je me réjouis fort, et non pas Latoile, que j’attendais ? Je suppose que vous vous êtes croisés chez les Fitrion ?
—Oui, dit Athiello. Le truc de la lettre cachée dans le livre de la bibliothèque a marché. Quand j’ai lu qu’il fallait que je donne tes coordonnées à Jean Latoile, je me suis précipitée à La Ménile et Jansène m’a appris son départ. Il m’a présentée à Allastair qui m’a fait part de son désir de t’accompagner à Lario. Et j’ai décidé de te rejoindre.
—Ton père n’a pas bronché devant ce départ impromptu ?
—Il n’en sait rien. Officiellement, je suis en vacances chez une tante, avec qui je suis en connivence. Et puis, tu sais, je suis majeure.
—Pour ce qui me concerne, intervint Allastair Jovial-Bonheur, je pense avoir plus de chances de succès avec toi qu’avec la lie du grand bassin. J’ai compris que je n’aurais aucun appui imédiat des gens du Port, dont je suis pourtant l’élu officiel. Quels froussards ! ajouta-t-il, avec une moue dédaigneuse. Ils ont dit “non” à mes demandes d’aide, mais ils m’ont félicité et m’ont souhaité bonne chance. Tas de rupiards visqueux ! C’est à peine s’ils ne nous ont pas vendu trois fois le prix ce vieux côtre, tout spongieux sous sa peinture neuve !
—J’avais cru remarquer qu’il y avait au moins une personne qui te soutenait sans réserve...
—Ah (le visage d’Allastair s’éclaira), tu veux parler de Myza la pétacle ?
—Oui, sans doute.
—Elle est aussi désespérée que moi, et ne sait pas comment m’aider, maintenant. Je lui ai dit que la meilleure chose à faire était d’organiser un comité d’accueil quand je rentrerai, nommé ou pas, car c’est à ce moment-là que les ennemis des pauvres deviennent les plus virulents. On te tue pour t’empêcher de régner, si tu es élu. On te tue si tu n’as pas triomphé, par esprit de vengeance, pour donner une leçon à tous ceux qui oseraient tenter de s’élever au dessus de leur condition. Tu ne t’imagines pas combien de candidats du Port ont été assassiné au retour de Périache !
—Et en attendant, Allastair, quels sont tes projets ?
—Je vais avec toi à Lario...
—Ah !
—Je peux obtenir là-bas un appui que je n’aurai jamais ailleurs. Celui de la communauté des Fulgur’ach, qui, tu le sais peut-être, vit sur un ilôt au nord de cette île.
—Je l’ignorais. Mais j’ignore encore tellement de choses de votre monde... Tu m’expliqueras tout cela pendant le voyage, puisque nous allons traverser le Dragon ensemble, si je comprends bien. Maintenant, peux-tu m’éclairer sur l’absence de mon ami Latoile ?
—Jean Latoile n’était déjà plus chez les Fitrion quand j’y suis arrivé avec ton message. Il avait été réquisitionné par le Signour d’Atoy de Parinofle. La veille, ils étaient partis pour s’embarquer, et j’en eus des nouvelles par Paulinard, un grand Hanséhard costaud qui conseille Jansène Fitrion.
—Je le connais. Mais que faisait Phial sur La Ménile ? m’étonnai-je. Je croyais qu’il devait filer sur La Majeure, avant de mettre le cap sur Périache.
—C’était son intention, mais sa petite rémone a pris l’eau après nous avoir déposés ici. Elle insistait pour sombrer au beau milieu de la mer de Clotone ! Il vira de bord et se dirigea vers la ville, en écopant comme un malheureux. Il finit par laisser l’épave couler à une centaine de mètres de la plage des Vents Propices, qu’il rejoignit à la nage. Une agitation populaire indescriptible régnait partout, et il rallia la maison des Fitrion, où il serait davantage en sécurité qu’ailleurs. Il pensait que le Villacope et le clan de Braighcht n’oseraient pas s’attaquer ouvertement aux chefs de l’opposition, au moins pendant les funérailles du Patriarche. C’est là qu’il retrouva Jean Latoile, accaparé, m’a-t-on dit, par le Boc, un certain jeu de pions dont Phial eût grand mal à l’arracher. Il éprouva également toutes les peines du monde à empêcher Mategloire, la jeune fille de Jansène...
—Je la connais aussi.
—... de les suivre pour s’embarquer avec eux. Paulinard, de qui je tiens ces informations, n’était pas sûr qu’ils soient parvenus à l’en dissuader. Aux dernières nouvelles, Mategloire était manquante au bataillon, malgré les battues qu’organisait sa mère au désespoir, jusqu’aux recoins les plus obscurs du grenier familial.
—Je ne suis pas loin de partager les doutes de Ménion. Cette gamine ne rêvait que plaies et bosses. Si Phial la retrouve dans le coffre de la cambuse, ou cachée en haut du mât de misaine, cela ne m’étonnerait pas outre mesure, dis-je.
—Quel âge a-t-elle ? s’informa Athiello.
—Seize ans, je crois. »
Allastair continua.
« Phial et Latoile se sont dirigés vers Luciobar, la villégiature d’hiver des Fitrion, près de laquelle était gardée l’embarcation secrète, armée par Ménion pour leur candidat. Le bateau les attendait sur un étang qui s’ouvre à la mer par de petites rivières.
»Ils ne s’attardèrent pas à ramasser les glunelles, car les Zwölles de Mungabor avaient décidé une descente sur l’embarcadère. Par bonheur, ils furent aperçus par des voisins des Fitrion qui informèrent nos amis, à temps pour leur permettre de s’enfuir. Enragés de ne pas les saisir vifs, les soldats noirs mirent le feu à la cale sêche qui abritait encore le vaisseau dix minutes auparavant. Mais les gluneliers battaient le rappel contre eux. Ils ne restèrent pas sur les lieux de leur méfait, et disparurent comme par enchantement.
—Je me demande comment ces reîtres peuvent ainsi surgir et se fondre dans le décor sans laisser de traces, partout où ils le veulent. Il faudra approfondir la question. Mais tu parlais d’une agitation populaire ?
—Oui, dit Allastair, j’ai pu la constater moi-même. Le peuple a été instruit des agissements du Villacope par les dizaines de témoignages vécus, colportés par la garde du patriarche et par les acolytes de Homer Benjou. La colère, soulevée par l’indignation, est devenue chaque jour plus forte. Inquiets de la rumeur hostile, vacillants, les notables de la Conque ont décrété l’Etat Suspensif.
—Qu’est-ce que cela veut dire ?
—Que Mulibron Oriflan est consigné dans ses appartements du palais villacopal, sans pouvoir ordonner la poursuite des “meurtriers présumés de Furhion, notre bon patriarche”. La course a finalement été déclarée valide, après le tollé qu’a provoqué l’évocation de sa suspension par une éminence de la Conque, suspectée de collusion avec le Villacope.
Les coureurs n’en sont pas sauvés pour autant. Mulibron a continué à dépécher en secret des spadassins pour mettre à mal les fuyards, c’est-à-dire Benjou, Phial et toi, Augustin, ainsi que moi, pour avoir osé quitter la prison du champ de course. Mais les hommes de main doivent se montrer prudents, pour éviter le lynchage.
—Il y a tout de même une nouvelle assez drôle, dit Athiello. Pierre-Jacques Gonflamond a enfin triomphé des épreuves de “l’Amour”. Il a émergé hier, hagard et amaigri, sur le jubé de la Maison Civile, et a été adoubé régulièrement par des fonctionnaires intérimaires.
—D’après mes informateurs du Grand Bassin, dit Allastair, Gonflamond a pris la mer, sur un dicoque rapide.
— J’espère qu’il a engagé de bons marins, dit Athiello, car le fringant étalon doit manquer de vitamines. Faire l’amour neuf fois par jour, neuf jours de suite, en concluant et en satisfaisant à chaque fois une dame qui sait qu’elle est trompée avec deux autres collègues, cette épreuve n’est pas à la portée de tout le monde...
—Et Homer ?
—Homer Benjou et Mayriapodis Situs ont entouré leurs projets d’un grand mystère, et tout le monde en ville se demande où ils ont bien pu passer. Le somptueux bateau de Benjou est toujours à quai, en baie des Vents propices. Il est vide et n’est plus gardé contre les saboteurs omniprésents. Je crois que Situs l’a poussé à choisir un meilleur moyen de rejoindre Périache.

—L’avenir nous en dira plus. Maintenant, Allastair, as-tu réussi à voir Olivon Clinus ?
—Cela ne s’est pas passé comme prévu. La maison du professeur est fermée, et un fonctionnaire de l’université m’a informé qu'il avait pris des vacances de longue durée.
—Mm... fis-je, dubitatif.
—Athiello a été formidable, reprit le Fulgur’ach. Quand je lui ai dit que je n’avais aucun moyen d’acheter le côtre, elle m’a offert ses économies.
—C’est Jansène qui a avancé la plus grosse somme », dit modestement Athiello, sa longue frange tombant sur les amandes de ses yeux pers.

Il ne fallait plus rester à la pointe Norne. Malgré la colère du peuple qui retenait Mulibron, le Villacope pouvait nous dénicher et nous assassiner dans la plus grande discrétion. Déjà, nous avions décelé des mouvements suspects sur le chemin de bergers qui contournait la falaise.
C’était décidé. Nous lèverions l’ancre le soir même, en profitant du répit qui survient sur nombre de côtes du monde, lorsque les vents de terre contrebalancent, pour quelque temps, la brise de mer. Le vent tomba. La vague acharnée s’effondra, tel un chien fou se couche au pied de son maître, et nous sortîmes du précaire canal, comme des princes s’avancent sur un tapis.
Au large, la lourde houle demeura débonnaire toute la nuit, et nous passâmes le fanal de la route de la Hanse sans le moindre signe d’intempérie.
Athiello se rapprocha de moi, arrondissant les épaules sous mon aile protectrice. Elle mit ses lèvres près de mon oreille, que je laissai à sa disposition, m’attendant à être doucement mâchonné. Mais elle voulait seulement chuchoter quelques mots :
« J’attends que Jovial-Bonheur soit bien endormi... J’ai quelque chose à te dire... »
Un peu plus tard, la grande forme couchée sur le tillac s’immobilisa, pour le compte.
« Vas-y, dis-je à voix basse. De quoi s’agit-il ? Pourquoi tout ce mystère ?
—Non, rien, dit Athiello, ce n’est pas que je n’ai pas confiance, mais ce sont nos histoires à nous... Tu te souviens du dernier dessin du carnet de Jion de May ?
—Bien sûr, l’espèce de trident ?
—Oui, et bien, çà me disait quelque chose. J’ai fait des recherches, et j’ai retrouvé la copie d’une petite aquarelle de notre grand peintre Lutel Mirgône...
—L’artiste sur lequel tu fais ta thèse ?
—Oui. Je te la monterai quand nous serons à terre, mais sache que la ressemblance est frappante avec le dessin de Karool Jion de May.
—Ah ? Et qu’en déduis-tu ? »
Le corps enmitoufflé dans une voilure remua et se retourna.
« Chut, fit Athiello, je t’en parlerai plus tard...
—Comme tu veux, brune comploteuse !»

Sous notre coque ronronnait le flot du dragon assagi. Nous atteindrions les passes au zénith de la pleine lune.
Tenant la barre et le boutte avec nonchalance, je pensai à tout autre chose qu’à l’océan et à ses caprices insondables. Une question lancinante et un peu absurde revenait en moi, berçant ma somnolence :
« Par quelle magie, et sous l’ordre de quel magicien, le Thrombe Zaharo avait-il été transformé sous mes yeux en crochonnard ?
—Zaharooo... magiiiie... crochonnaaard ? » s’interrogeait aussi le vent morose en rasant les flots obscurs.

A dire vrai, la traversée du Grand Dragon ne présente aucune difficulté à la hauteur des passes. La navigation ne devient problématique que lorsqu’on met cap au sud pour rejoindre le seul lieu réellement abordable sur Lario. Alors, on entre dans la bande de turbulences permanentes qui accompagnent le majestueux courant pris à rebrousse-poil. Tirer de longs bords y est nécessaire mais laborieux, puisqu’on a contre soi le vent et le flot, et qu’il ne faut pas venir donner du ventre sur les brisants sournois de l’îlot Chevirelle.
Nous relayant au gouvernail, nous mîmes la journée entière et la nuit suivante pour doubler le cap qui annonçait la baie des Simagrées. Je suppose -mais c’est là pure spéculation- que ce nom bizarre provient de l’impression d’hésitation infinie que donnent toutes les voiles qui veulent y mouiller, avant de pouvoir pénétrer dans la lagune claire de la baie. De plus, les risées répétées au ras des courtes vagues se plaisent à souffler sur le marin un embrun sans pitié, qui imbibe tout, jusqu’à la pointe des chaussettes, et au tréfonds des pipes.

C’est dire combien je jouis en ce moment de la tranquillité de cette étape, les pieds au chaud sur une bouillotte de cuivre.




XVII.

Wiril Braigchcht prend le large

(NdE : les cinq pages suivantes du manuscrit consacrées à des comptes, ont été rayées en travers, d'une ligne continue. Le verso a été réutilisé pour des commentaires tardifs, datés du deuxième Toutan d’Azulonne, an 741, -le 12 Octobre 1883-, et rédigés à l’encre rouge. Nous en donnons ci-dessous le texte intégral, pour respecter l’ordre d’exposition choisie par le narrateur).

Je constate que , dans ma hâte de retracer les événements au fur et à mesure que je les ai vécus, j’ai omis de rappeler plusieurs éléments importants, survenus en parallèle, et dont je ne pris connaissance qu’ensuite, et parfois longtemps après.
Ainsi, alors que Phial me déposait à la pointe de Norne en compagnie d’Allastair Jovial-Bonheur, Wiril Braighcht voguait depuis déjà vingt-quatre heures en direction de Périache, sa route ouverte et balayée par une foule de gens à sa solde. Le récit m’en fut tenu, bien plus tard, par un témoin oculaire : Braho Nohé, le capitaine de l’équipage du bateau spécial affrêté par les Hanséhards pour le compte de la compagnie des Nourrisseurs.
Cette dernière avait entièrement supervisé la conception et la fabrication de ce vaisseau révolutionnaire, construit pour traverser le Grand Dragon en quelques heures. Elle en avait confié la réalisation à Braho Nohé, un ancien héros de la course minusale, qui avait échoué pendant la traversée. Cet échec l’avait traumatisé, et réussir le passage du Dragon à l’endroit le plus difficile était devenu pour ce vieux marin une véritable obsession, l’unique intérêt de toute sa vie. Plus de dix fois, il avait confectionné de ses mains des embarcations étranges, aux formes variées, pour parvenir enfin à surmonter l’obstacle infernal. Et autant de fois, il avait échoué : la grande bête d’eau refusait de se laisser chevaucher, recrachant l’esquif brisé, ou simplement dérouté de centaines de miles vers le nord-ouest.
Braho n’avait pas renoncé, et malgré ces échecs, il avait peu à peu acquis la réputation d’un spécialiste du courant. Le seul fait qu’il soit resté en vie après autant de tentatives malheureuses, le désignait aux éloges, desquelles il n’avait cure.
Acharné à l’invention et au travail, il avait fini par fabriquer un modèle qui réussit une traversée, moyennant une dérive de cinquante miles. Ce grand succès installa définitivement son prestige dans les milieux maritimes et bien au delà. Il fut nommé Sapientissime en arts de la mer, et lauréat d’une subvention villacopale qui aurait pu satisfaire ses besoins jusqu’à la fin de sa vie sans offrir autre chose en retour que des conférences. Nohé continua cependant à bricoler nuit et jour au fond d’un vieux garage, pour produire, enfin, la merveille des merveilles.
Un jour, il reçut la visite de deux bonhommes désagréables, Misapoul Treck et Fonjul Pit, qui se dirent chargés par les Nourrissiers, de soutenir ses efforts sans limites de fonds. D’abord, il fut indifférent et plutôt hostile à la présence inutile -voire nuisible- de ces deux clowns sinistres parmi ses précieuses ébauches. Il finit par se laisser tenter lorsqu’ayant pesté contre la cherté du canépore jaune, seul capable de plier sans rompre sous la tornade, il eut la bonne surprise d’en trouver le lendemain un lot de plusieurs tonnes, déposé par miracle devant son entrepôt. Liant les effets aux causes probables, Braho se dit que les deux types assis sur les belles tranches de bois devaient être pour quelque chose dans leur miraculeuse arrivée. Ce raisonnement fut confirmé lorsqu’il s’interrogea, songeusement, -et à voix haute- sur l’avantage remarquable qu’il y aurait à acquérir quelques centaines de litres de ce latex onctueux, seulement produit par une sous-espèce d’agras de la forêt sous-winolle, à La Majeure. Trois jours après, une dizaine de gros tonneaux, bien cerclés, attendait devant son logis, et l’apparence de leur contenu confirma l’inscription qui y était imprimée au pochoir : latex de la forêt sous-winolle. Braho se retourna et vit Treck et Pit qui musardaient non loin, volant des siques dans la friche du voisin du capitaine.
« Bien, se dit celui-ci, c’est le moment de rédiger une liste d’achats... »
Il réfléchit intensément, coucha sur le papier les noms et les quantités de centaines d’éléments rares, essentiels, voire superflus, et se dirigea vers la carriole où les compères Nourrisseurs avaient élu domicile, dans une clairière proche.
« Si vous me ramenez tout çà, vos employeurs seront ruinés, mais le bateau trans-dragon, le rêve de tout Guama, sera enfin réalisé.
—Vous en resterez même le propriétaire, dit Misapoul Treck, dont les traits simiesques et l’ossature déformée par le culturisme dissimulaient un agent efficace et intelligent, mais à une condition ...
—Laquelle ? fit Braho, la moustache frémissante, et repoussant sa toque sur son grand front dégarni.
—Vous en serez également le capitaine lors de la première traversée...
—Cela me semble une condition acceptable, dit Braho Nohé, d’autant qu’il me semble difficile qu’il en soit autrement !
—Attendez, dit Pit, une sorte de phoque humanoïde au poil rare, ce n’est pas si simple : nos employeurs vous demandent de vous tenir prêt pour une certaine traversée, dont nous vous dirons la date plus tard, et au cours de laquelle vous transporterez un passager de marque.
—Pourquoi pas, soupira Braho, du moment qu’il ne vient pas me vomir sur les chausses.
—Vous construirez pour lui un appartement convenant à son rang.
—Quoi ? s’exclama Braho, Et quoi encore ? Une salle de jeux flottante, peut-être ? C’est impossible : il y aura à peine la place pour trois hommes d’équipage. Tout le reste sera occupé par la machinerie de cordages, et...
—C’est à prendre ou à laisser, dit Pit, sa voix atone sortant de lui comme une bulle flasque.
—Prenez cela comme un défi technique supplémentaire, suggéra Treck en laissant jouer ses muscles sous sa chemise noire. Faites preuve d’imagination !
—Bon, dit le capitaine Nohé après avoir mûrement réfléchi; c’est d’accord...
—Je savais que vous seriez raisonnable, dit Misapoul Treck.
—A deux conditions, cependant.
—Voyons toujours, soupira son massif interlocuteur.
—D’abord, cela vous coûtera encore bien plus cher, pour le luxe.. Le palissandre, le marocal, les tapis de Malamè, les verres imbrisables de Sanabille, les bois odorants de Siconel pour l’intérieur des coffres, les lames de marbre pour la salle d’eau, toutes les huisseries en pur métal trempé, etc...
—Ne marchandez pas là dessus, dit Pit, ses yeux clignant comme ceux d’un batracien, notre maî... nos employeurs désirent ce qu’il y a de plus beau.
—En ce cas, comptez sur moi.
—Et quelle est la seconde condition ? coassa Pit.
—Je ne veux pas de vous dans mes pattes pendant la construction du navire.
—Condition refusée... » dit calmement Treck, et il se leva, le dos de ses mains puissantes venant presque toucher le sol devant l’arc de ses jambes torses.
—Bon... bien, euh... je crois que je m’y ferai après tout.
—Oui, vous vous y ferez, susurra Pit, et nous saurons ne pas vous déranger. Mais voyez-vous... si, par le plus grand des hasards, quelques matériaux nobles par vous commandés, devaient être soustraits à la fabrication du bateau, nous...
—Nous aimerions le savoir, finit Treck.
—Et par ailleurs, dit Pit, ses globes oculaires disparaissant dans la masse lisse de sa tête, nous ne souhaitons pas que trop de curieux viennent circuler par ici... »

Braho Nohé travailla d’arrache-pied tout un mois pour réaliser des plans détaillés, que les deux hommes de main demandèrent à voir. Ils les emportèrent dans de grands cartons cylindriques et revinrent quelques jours plus tard.
« Vous avez l’accord de nos employeurs... dit Treck, à quelques détails près...
—Lesquels ? demanda Braho, s’attendant au pire.
—Vous devez fabriquer une couchette pour le garde, devant la porte de l’appartement du passager; vous devez aussi pratiquer pour ce dernier une sortie personnelle -et réservée- vers l’arrière du bateau.
—Mm, ce n’est pas impossible, mais cela diminuera d’autant le local sanitaire et la taille des couchettes de l’équipage...
—Faites au mieux.
—Une solution serait qu’il y ait une toilette collective escamotable, sous l’une des couchettes.
—Pas celle du garde : il y mettra des armes, et personne ne doit venir le déranger, sauf urgence.
—Bien.
—Un dernier point, dit Treck, vous n’embaucherez qu’une seule personne.
—Comment ? Mais il me faut un navigateur et un homme de manoeuvre...
—Le navigateur... ce sera moi, dit l’orang-outang au regard clair.
—Mais... Y connaissez-vous quelque chose ?
—J ’apprendrai, dit Treck. »

Braho commença la construction de son navire, et oublia toutes les autres contingences.
Six mois après, il était terminé, et le capitaine lui fit prendre la mer pour tester ses réactions, qui lui semblèrent parfaites. Le “Protopse” avait la forme d’une amande géante, très plat sur l’eau. Complètement étanche et insubmersible, sa superstructure formait un miroir de sa coque, étroitement scellée à elle par des joints de latex cousus et enrobés de résine. Une quille courte, mais très pesante assurait invariablement le retour à l’équilibre, même en cas de basculement complet. A l’avant, une protubérance formait un gros oeil dont la partie transparente était une énorme lentille de cristal de roche, évidée de l’intérieur pour ne pas trop déformer le champ de vision. A l’intérieur de l’oeil (à l’arrière duquel l’équipage pouvait pénétrer) se tenait une passerelle circulaire sur laquelle trônait la grande roue verticale du gouvernail. Sur les deux flancs, de part et d‘autre de l’oeil, se trouvaient les places du navigateur et du manoeuvrier. La table du premier était encombré de cartes, de compas, d’astrolabes et de lunettes. Celle du second ressemblait à un orgue complexe, sur lequel on “jouait” l’orientation et la tension de la voilure, étroitement tenue par de courts mâts obliques et mobiles. Toute la poupe était occupée par le salon du “passager”, prolongée par une chambre équipée d’un cabinet de toilette petit mais somptueux.

Braho ne connut pas l’identité du fameux passager avant le départ. Quand il apprit que celui-ci aurait probablement lieu le jour de la course minusale, il se douta de quelque chose. L’embarquement se fit au môle de la Hanse, à l’Ouest de la baie de vents propices, à l’abri des regards. L’équipage était réduit : le capitaine recruta l’homme des manoeuvres de voile, un ami intime qu’il initia longuement au maniement des leviers, des poussoirs, des pédales et des manivelles qui commandaient tous les mouvements de voilure, par l’intermédiaire de filages courant dans la carrosserie supérieure du bateau. Le navigateur était Treck, et le garde du corps était Fonjul Pit.
Wiril Braighcht fut introduit immédiatement par la porte de son appartement, et ne se montra pas avant que le Protopse ait pris la mer depuis plusieurs heures.
Pit vint alors voir Braho qui tenait le cap sud-sud ouest, dans le travers de la grosse houle des eaux qui s’écartaient lentement du Courant.
« Le maître désire vous rencontrer, Capitaine. Est-ce possible maintenant ?
—Pas d’objection si Treck vient à la barre. »

Wiril Braighcht, portant une tunique de soie noire ornée de la roue d’étoiles, avait enfoncé sa masse plus large que haute dans les sofas semi-circulaires qui matelassaient l’arrière du navire. Arborant fièrement le bracelet des Elus à son poignet, il buvait un verre de glône et invita Braho à en prendre un, que lui servit Fonjul Pit.
«A la santé du futur Minus, dit Braighcht en entraînant ses interlocuteurs à porter un toast. Ses cheveux blonds en bol étaient rabattus sur ses petits yeux durs, mettant en évidence le fort nez busqué et le menton volontaire, tirant sur les plis de la bouche, lui donnait un air à la fois amer et décidé.
—Je n’ai pas eu le temps de vous féliciter, Monsieur Nohé, pour votre collaboration active à notre succès. Il faut dire que la course Mahoney m’a fort éprouvé... Le cheval est une monture qui ne me convient pas, et à laquelle je préfère de loin le bateau. »
Wiril Braighcht ne s’attarda pas sur les circonstances de sa course, ni, a fortiori sur l’épreuve de Tahoney. J’appris par la suite que le candidat des Fariniers avait soudoyé des prêtres omen chargés de la loge du Sublime. Presque porté par Treck et Pit, il avait escaladé l’escalier au delà du point de non-retour, mais un peu plus haut, la nuée s’était soudain dissipée et, des structures de bois qu’elle recélait, les prêtres étaient sortis pour l’aider à emprunter un pont de cordes qui le conduisirent du ventre de la pyramide à une coulisse de la maison civile, réservée ordinairement aux cercopsaires. On divertit un moment l’attention de Fur’hion, et l’instant d’après, Wiril était présenté à celui-ci sans qu’il sût d’où il était venu. Comme la tradition l’exigeait, il ne lui posa aucune question et l’adouba, puis lui remit le bracelet, mais en s’abstenant de tout commentaire élogieux. Le candidat cicéolien avait plus de deux heures d’avance sur le plus avancé de ses concurrents -Jovial-Bonheur- écart qui grandit ensuite avec le dénouement tragique que l’on sait.
«Monsieur Nohé, dit Wiril d’un ton d’arrogance naturelle, vous savez sans doute que votre mission est de nous conduire à Périache dans les plus brefs délais.
—Oui, je me doute de...
—Il ne s’agit pas de doute mais de certitude, trancha le gros homme, comme agacé par un moustique. Vous devez me faire parvenir au port de l’Anse Jaune, au pied du mont Ardamont, d’ici demain au plus tard. Nous sommes bien d’accord ?
—Monsieur...
—Maître, dites Maître...
—Si vous voulez, Maître Braigchcht, donc, je ne puis en aucun cas vous garantir ce que vous demandez, car le Protopse en est à son coup d’essai. C’est, vous le savez, un vaisseau expérimental, dont le comportement dans le courant ne peut être entièrement prévu.
—Voyons, Pit... Est-ce que tout cela est bien sérieux ? Cet homme travaille-t-il bien pour nous ? dit Wiril en parlant de Braho comme d’une huître à la fraîcheur douteuse.
—Oui Maître, c’est le meilleur dans sa partie, cela ne fait aucun doute.
—Mais alors, OÙ est le problème ? Qu’est-ce qui pourrait bien nous empêcher d’être rendus demain à Périache ? Après tout, l’île n’est distante que de soixante miles de Clotone, n’est-ce pas ?
—Oui, Maître, mais vous n’êtes pas sans ignorer que le courant, le grand dragon...
—Bien sûr que je n’ignore pas le Dragon... Me prenez-vous pour un débile ? Que nous risquions l’accident, voire le naufrage, est une idée à laquelle je suis accoutumé. Dans ce cas, et si nous y survivons, nous trouverons un autre moyen. Non, ce que je ne comprends pas, Monsieur Braho Nohé, c’est que nous puissions passer et prendre du retard. Voyez-vous la nuance ?
—Vous savez que le courant peut aussi nous déporter sur de vastes distances...
—Oui, je le sais, et c’est exactement ce que je refuse. »
Il se leva, arpentant la pièce confortable à grandes enjambées.
«Je le refuse, Monsieur Nohé, parce que je sais pertinemment que si nous tentons le passage du Dragon près du remous appelé l’Emphale, nous ne pouvons pas être emportés par la dérive : ou bien nous y serons noyés comme des chatons, ou bien nous serons propulsés à la vitesse de l’éclair dans la direction même de notre objectif : plein sud.
—Mais... euh Maître, c’est de la folie. L’Emphale est un tourbillon large comme un lac et haut comme une montagne. Il n’a jamais laissé passer un navire. Il engloutit et se demande après ce qu’il a avalé.
—Etes-vous un lâche, Monsieur Nohé ?
—Je ne crois pas, mais ...
—Mais vous n’estimez pas raisonnable de tenter ce qui n’a jamais été tenté ?
—Euh..
—Et pourtant vous avez construit là un navire tel qu’il n’en avait jamais été construit, n’est-ce pas ?
—Certes... mais je ne l’ai pas conçu pour l’Emphale, seulement pour les portions “normales” du dos du grand Dragon, des collines d’eau en mouvement rapide mais régulier...
—Avez-vous déjà vu ces documents, monsieur Nohé ? »
Wiril claqua dans ses doigts et Fonjul Pit apporta un rouleau qu’il déplia sur la table de marmol rouge.
« C’est une carte marine... dit Nohé en ajustant ses lunettes. Voyons... »
Il s’absorba dans l’étude attentive de la carte et se redressa.
« Je ne sais pas comment cette carte a été confectionnée ni par qui, mais c’est la représentation la plus précise que j’ai jamais vue des abords de l’Emphale.
—Très juste , Capitaine. Et votre grande compétence vous aura sûrement incliné à remarquer certains éléments intéressants, au bord Est de l’Emphale. »
Braho se pencha à nouveau, tripotant nerveusement sa moustache en brosse de balai d’affichage. Il regarda l’endroit indiqué, prit des mesures, fit des calculs et se releva enfin, fixant Wiril des grosses olives noires lui tenant lieu d’organe de la vue.
« Je vois ce que vous voulez dire, monsieur...
—Maître, dites Maître, s’il vous plaît.
—Oui, et bien Maître, si le relevé cartographique est juste, il existe effectivement un couloir situé entre le tourbillon et le banc submergé, appelé justement “banc de la mort”, où le Grand Dragon est très atténué, presque épuisé, avant de venir se livrer aux joies du siphon géant.
—Bien vu.
—Mais ce passage n’a que quelques dizaines de mètres, et il se déplace selon des cycles imprévisibles ! De plus, à supposer que nous puissions nous y engager, à quoi nous servirait d’emprunter une zone lente, alors que notre vitesse à la voile n’est pas formidable, tant que nous ne nous appuyons pas sur le courant lui-même ?
—Mais qui vous dit que nous emprunterons la zone morte ?
—Dans ce cas, je ne comprends pas vos intentions...
—Eh bien, jeune homme (Braho était plus âgé que Wiril, mais on a tendance à rajeunir ses subordonnés), regardez mieux. L’origine de l’Emphale n’est-elle pas le partage des eaux du dragon par le banc de la mort ?
—Oui.
—Le bras inférieur du courant est détourné vers le sud, et vient alors rencontrer le “banc du retour”, dont la forme en cuiller le renvoie vers le nord.
—C’est cela.
—Rencontrant alors le bras supérieur demeuré inchangé, il s’incurve en une spirale qui le renvoie successivement à l’est, au sud, etc...
—Oui. Je n’en disconviens pas.
—Donc, au moment où la spirale touche la zone morte protégée à l’est du banc de la mort, elle se dirige vers le sud...
—Oui, c’est-à-dire vers Périache... Mais...
—Il n’y a pas de mais, monsieur Nohé. Si votre bateau réussit à traverser le bras supérieur dans la zone où il est troublé par l’approche de l’emphale, et qu’ensuite il emprunte le bord occidental de la zone calme, il sera entraîné à toute vitesse vers le sud...
—A condition de ne pas être attiré vers le coeur du tourbillon.
—Pour cela, je compte sur vous et sur le Protopse.
—Vous voulez dire que nous devons nous tenir sur un couloir de quelques mètres, entre le gouffre circulaire et la mare immobile ?
—Exactement. »
Les deux calots brillants des yeux de Braho semblèrent près de tomber sur l’épaisse moquette, puis il se ressaisit .
« Bien, dit-il laconiquement, nous essayerons. »
Wiril s’attendait à plus de résistance et fut un peu décontenancé. Mais il avait entendu parler de l’originalité de l’ancien héros, obsédé de traversée du Dragon, et il accepta sa réaction comme un témoignage supplémentaire de sa folie de l’exploit. Exactement ce qu’il attendait de lui.

La suite de la traversée fut marquée par un épisode qui choqua profondément Braho Nohé, et transforma le respect naissant qu’il éprouvait pour l’incontestable courage de Wiril Braighcht en un dégoût définitif, et une haine irrémissible.

Nohé avait remonté le courant vers l’Est, assez loin pour pouvoir traverser son bras supérieur sans forcer, et en se laissant dériver de biais, jusqu’au point où il pourrait l’engager au point précis qui en ferait un projectile lancé vers le Sud. Il entra dans les remous précurseurs du Dragon à quelques kilomètres seulement de la vaste “plaine” où il paressait avant de se réanimer, et où nous l’avions quitté au début de notre aventure dans l’archipel . Travaillé par la peur de ne pas traverser assez vite le bras supérieur et de manquer le “rendez-vous”, le capitaine fit mettre toute la voile, et le Protopse fila vers le sud-ouest, tel un caillou sorti des doigts d’un amateur de ricochets. Il prenait son élan sur les plus larges vagues, et grimpait à l’assaut des crêtes liquides. Parfois , il demeurait de longues secondes suspendu dans le vide, avant de pénétrer le flot, frappant durement la surface du plat de sa coque rigide.
Braho s’aperçut trop tard, lors d’une de ces envolées, qu’ils retombaient sur un haut-fond, l’extrémité d’une comête de sable en perpétuel effilochement : la queue du Banc de la Mort !
Malgré le courant très faible à cet endroit, le vent fit pivoter la coque, et, une fois au droit du bateau, le souleva pour le rouler sur le sable immergé.
Par bonheur, tout le monde était arrimé à son poste et tous les objets du bord avaient été rangés dans des meubles scellés aux parois. Le vaisseau exécuta plusieurs tonneaux sans que rien ne bouge à l’intérieur (sauf un compas baladeur et une bouteille de glône) et sans que les mâts -fortement inclinés et assez souples- ne se brisent sur le fond. La quille de fonte joua lentement son rôle et le bateau se redressa enfin.
C’est alors que l’homme à la manoeuvre avertit Braho que le foc refusait de sortir de sa rainure, vraisemblablement emplie de sable ou de vase.
Il fallait sortir, pour le dégager, car le bateau avait maintenant besoin de toute sa vitesse pour se tenir sur l’étroit créneau qui le séparerait du tourbillon monstrueux. Misapoul Treck sortit du kiosque minuscule, referma la porte pour éviter que des paquets de mer n’investissent les lieux, et se porta à la proue, se tenant difficilement sur des parois glissantes aux prises peu nombreuses. Les doigts gourds, il parvint enfin à déclencher le jeu de poulies coincées , et le foc se gonfla. Le petit navire prit son essor et se coula bientôt dans le sillon lisse et continu qui fonçait vers le sud, perpendiculairement aux vagues. Toute l’attention de Braho Nohé était fixée sur la trajectoire, prêt à en sortir au moment nécessaire, et il oublia un instantTreck, dont on voyait les membres énormes, le long des vitres latérales, progresser péniblement vers l’arrière.
Encore quelques minutes, et le danger principal (être avalés par l’Emphale) serait écarté. Il y aurait un peu de répit, et il resterait à franchir une vingtaine de mètres de bras sud du grand Dragon, avant de retrouver des eaux agitées, mais sûres.
Treck s’était hissé derrière le kiosque en forme d’oeil, et frappait à la porte étanche. En se retournant, Nohé vit son visage dans le hublot : ses arcades sourcilières de grand singe étaient couvertes d’une sorte de givre. Ses biceps énormes formaient des pinces solides qui le retenaient contre la porte, mais il ne tiendrait pas très longtemps. On parvint enfin dans la partie périphérique du courant. Le seul risque y était d’y subir une dérive retardatrice, et le capitaine décida de le courir. Il ordonna à son homme de manoeuvre de monter ouvrir la porte à Treck. Pendant quelques instants, le bateau filerait vers l’ouest.
Mais Wiril en avait décidé autrement : PAS de dérive, avait-il ordonné. Fonjul Pit se leva, dégaîna et visa le matelot au milieu du front.
«Tu reviens à ta place, ou tu es mort » dit-il, sa voix sifflante recouvrant celle de la tempête environnante.
L’homme obéit. Braho agonit Pit d’injures, sans oser lui même quitter la barre, ce qui aurait, de toutes façons, été la pire des solutions pour tout le monde.
Le bateau sortit à ce moment-là du grand Dragon, pour entrer aussitôt dans l’épouvantable zone des déferlantes qui l’accompagnait sur tout son parcours. Roulant et tanguant comme une toupie déchaînée, le Protopse cherchait son cap. Il n’était même plus question de dérive. Le retard éventuel ne pouvait être dès lors attribué qu’au chaos des éléments.
Malgré cela, Wiril Braighcht, sorti de sa cabine luxueuse, hurla à Pit d’abattre quiconque quitterait son poste. On entendit un bruit sourd et des râclements sur le toit : Treck avait lâché prise et tentait désespérément de se rattraper à n’importe quel objet sur son passage. Il saisit un moment la barre d’appui d’un échelon, mais celle-ci céda. Enfin, ses deux grosses poignes agrippèrent le rebord de la poupe, à la jointure de la coque et de la superstructure, et il resta là, transformé en drapeau flottant, sous les yeux mêmes de son Maître, qui le regardait froidement, avant de se retourner pour surveiller son équipage réticent.
Personne ne sut exactement quand Misapoul Treck ouvrit les doigts et disparut dans les flots verts battus en neige qui se creusaient en puits derrière l’esquif, comme pour l’inviter à venir s’y fondre. Une chose est certaine : quand le Protopse entra dans les eaux placides de l’Anse jaune (nommée ainsi pour la couleur des algues qui s’élevaient du fond en guirlandes pâles), le garde du corps athlétique n’était plus là depuis longtemps.
Deux longues rémones blanches vinrent encadrer le bateau et le guidèrent à l’abri d’une jetée en grosses roches équarries. Wiril sortit aussi vite que le lui permettait un estomac prêt à se retourner, et fut aussitôt entouré d’uniformes écarlates et de hautes silhouettes en capuchons blancs, dont une, particulièrement altière. Ils s’éloignèrent sur un quai démesuré, et disparurent à la vue de Braho et de son homme d’équipage, toujours tenus en jeu par le visqueux Fonjul Pit.
« Que.. que faisons-nons maintenant ? fit le capitaine.
—Vous ne bougez pas. Vous attendez les ordres.
—Vous m’avez dit vous-même que je serai propriétaire de mon bateau après cette mission.
—Je pense que le patron tient ses promesses. Mais la mission n’est pas terminée. »
Braho cacha ses sentiments du mieux qu’il put, mais au milieu de la nuit, alors que Pit donnait de signes évidents de somnolence, il se fit discrètement tendre un maillet par son compagnon et, au moment propice, en asséna un grand coup entre les yeux bulbeux du sinistre personnage. Celui-ci s’effondra comme un sac, exhalant quelques borborygmes pestilentiels. Braho glissa entre les chicots torses le goulôt d’une bouteille de glône entamée par Wiril, et la vida dans le bonhomme. Puis on le tira au dehors et on le laissa cuver, allongé sur le quai.
Braho Nohé ne s’attarda pas. Il détacha les amarres et le Protopse gagna silencieusement le large, pour une destination inconnue.

(Fin du passage rédigé à l’encre rouge.)




Troisième Partie



L’île Triste



Carte de l’île de Lario




XVIII.

Une auberge-fossile



Lario, Baie des Simagrées, Auberge le Saint-Mascoléon. DeuxièmeThecuman de Belliore -vendredi 8 septembre 1882-.

Lario est un plancher de scories et de galets. Un dieu maladroit y a trébuché laissant tomber un plein seau de rochers vert de gris. Ils se sont lentement fondus en une masse grumeleuse, culminant au nord, au point dénudé qu’on appelle le mont Tristor.
La façade sud-est de “l’île triste” (ce que veut dire “Lario”) est plus amène et moins venteuse. La large baie des Simagrées s’y échancre.
Au fond, un petit port est formé d’un môle naturel, recouvert de planches mal équarries. L'agitation humaine (lors d’arrivée d’équipages) y rassemble au mieux quelques dizaines d’individus. Un grand entrepôt de bois goudronné, les pieds dans la vase, est le seul bâtiment digne de ce nom. Une partie s’en trouve occupée par le tenancier du magasin général, qui répond au nom de Chiffion. Ce dernier est aussi propriétaire de l’épave du Saint-Mascoléon, un clipper des temps anciens, que le corail a pétrifié à quelques encâblures de la berge, et dans le château-arrière duquel il a fait aménager une auberge.

C’est là, dans la cabine d’officier qui me sert de chambre, que je déplie la toile cirée où ce journal est soigneusement enveloppé. Il n’a pas souffert de l’humidité saline où nous nous dissolvions depuis deux jours et deux nuits : il est bien le seul.
Figé dans une gîte mélancolique, le bâtiment est propre, bien chauffé. La nourriture est correcte, les hôtes on ne peut plus calmes. Le ressac est si discret qu’on l’oublie. C’est que la baie des Simagrées (étrange nom) est soustraite au vent et à la houle, sa servante éternelle.
Je profite de la longue soirée pour récapituler les événements qui ont jalonné le périple depuis mes dernières annotations, rédigées en hâte à la pointe Norne.

Jovial-Bonheur est parti ce matin, par le chemin du Nord, après nous avoir fait ses adieux. Il doit rejoindre les siens qui vivent, paraît-il, dans un immense château perché sur un vertigineux promontoire rocheux, et tenter de s’en obtenir aide pour la poursuite de sa course. Il nous a souhaité bonne chance et ajouté qu’ il nous donnerait de ses nouvelles d’une façon ou d’une autre.
J’apprécie cet homme taciturne, parfois philosophe. Mais j’avoue que je ne suis pas mécontent de disposer enfin d’un peu d’intimité avec mon amie. La résistance d’Athiello ne cesse de m’étonner. Pour elle, l’aventure coule de source, et elle s’adapte aux situations les plus variées comme si elle changeait d’estaminet ou de place de bibliothèque.

Tout-à l’heure, elle a sorti de la cachette aménagée au dos d’un petit miroir la copie de l’aquarelle de Lutel Mirgône, et me l’a donnée. Je la dessine ci-dessous, sans le talent de l’artiste, et en me contentant des symboles essentiels. Il présente deux ou trois objets énigmatiques : est-ce une écharpe rose que perce la pointe supérieure du trident ? ou bien... un pied ? Et qu’est donc la chose en bas, qui ressemble à une éponge hors- d’âge ? Quand à l’objet spiraloïde planté au milieu, je suppose que c’est un coquillage...



En tout cas, c’est vrai que cela ressemble au gribouillage du carnet de Jion de May...
« Une bonne façon d’être éclairés, m’a dit Athiello, c’est de nous rendre auprès de Lutel Mirgône.
—Il vit encore ?
—Oui, mais il est extrêmement âgé. On dit qu’il vit en réprouvé, dans les montagnes les plus inaccessibles de Draco, entouré d’une secte de partisans.
—Encore de la gymnastique en perspective, observai-je, peu enthousiaste.
—As-tu peur, Augustin ?
—Moi ? non. Plutôt passablement paresseux, ces derniers temps. Et puis, Amore mio, il y a ma mission auprès de Mina Termina, n’oublie-pas.
—Je ne l’oublie pas, Chéri, et je pense même pouvoir t’y aider. Après tout, je suis une femme, et tu sais que Mina a un faible pour ce genre...
—Nous verrons. De toutes façons, je ne sais pas si j’ai le droit de te confronter aux dangers manifestes de Draco : enlèvement, rançonnement, viol, ou pire...
—Je ne suis pas une enfant... Je sais me défendre… »
Vexée, elle est sortie de la toute petite chambre, en claquant la porte de bois ciré. La gîte aidant, celle-ci s’est rouverte en grinçant.

Athiello m’attend au salon du rez-de chaussée, devant une cheminée où flambent de bons morceaux de pitêche. Elle lit sans doute un ouvrage sur les symboles antiques, ou sur les pratiques occultes des mages de Périache.
Je n’ai plus guère le coeur à écrire. Je crois que je vais aller la rejoindre.


Dans cette carcasse fossile aménagée, on reçoit le plus souvent les voyageurs pour moins de quatre nuits. L’une des raisons de cette limite est que, l’odorat incommodé par la décomposition des algues étendues sur les vasières, la plupart des hôtes fuient l’endroit au plus vite. Mais -sommes-nous moins délicats que d’autres ? -nous avons complètement oublié cette incommodité.
Une autre raison, plus convaincante peut-être, est que l’Etat de Lario offre gracieusement à chaque voyageur deux nuits, quatre repas et deux bains, accompagnés d’un vigoureux brossage sous les aisselles. Par la suite, l’invité doit lui-même payer la pension, pour un prix qui met les bouchées doubles. De plus, il doit supporter la présence insistante d’un sage mentor, délégué par une haute institution de l’île (le Conseil des Groupustétons) pour lui expliquer les rudiments de la loi larionaise. L’incrustation de ce représentant de la puissance invitante (incarné par un membre de l’Académamie) est d’autant plus douloureuse que les repas et les nombreux apéritifs dont il ponctue ses conversations édifiantes sont également portés sur la note du nouveau venu.

Cette présence, chèrement acquise, ne nous décourage pas, car elle m’évite de me déplacer pour obtenir d’utiles renseignements, avant de me lancer à la conquête de Mina Termina, la grande autorité de l’île triste.

Le vieil académamicien qui nous a été envoyé, répond au doux nom d’Amzalgon. Il est d’une exquise politesse, et se montre, somme toute, assez modeste dans les commandes de grumelots vivants à la crème qu’il passe en notre nom auprès de Chiffion, l’hôtelier. Il arbore une superbe barbe ocelée, grise et jaune, bien posée sur sa tunique brune, sauf lorsqu’il écoute nos questions, le menton curieusement pointé vers le plafond de bois.
Amzalgon nous a déjà appris une foule de détails sur Lario. Il se lève souvent pour nous montrer des paysages, visibles de la passerelle arrière du vieux vaisseau pétrifié.
Entre Mascoléon (le nom du bateau a été conservé pour nommer le lieu) et les montagnes moussues qui le surplombent, on peut voir, entre les lacets d’une vilaine route de caillasses, de grandes tentes rectangulaires, isolées sur de vagues promontoires.
«On en trouve encore d’autres, presque jusqu’au sommet du Tristor, vers le nord, avant les plateaux où la battue des vents devient trop dure à supporter. » nous informe Amzalgon.
Sous des sommets ras et crevassés, une oasis d’arbres décharnés se laisse entrevoir.
« Eh bien, c’est Morionde, nous déclare notre mentor avec fierté, la capitale de L’île. Enfin, ce qui en tient lieu : quelques dizaines de vastes tentes cousues de cuir noir sont plantées sur une épaisseur de sable alluvial. Chacune est abritée par un repli de terrain et entourée de quelques arpents cultivés, au milieu de filets d’eau issue de sources tièdes. Dans ce qui aurait été ailleurs un hameau de toile, habitent quatre ou cinq cents personnes convaincues de résider au centre d’un monde.
—Est-ce là que vit Mina Termina ? s’enquiert ingénuement Athiello.
—Seulement en été, répond notre guide officiel. Sa résidence ordinaire est maintenant le château Furieux, sur l’îlot du même nom...
—Mais n’est-ce pas le séjour de la tribu des Fulgur’ach ? demandai-je à mon tour.
—Si fait, confirme Amzalgon. Mais Dame Termina règne désormais sur toute l’île depuis ce lieu sauvage. Elle est entourée des Fulgur’ach qui constituent depuis quelques années sa garde d’honneur, et le noyau de l’armée nationale.
—Ah.»
Je glisse à ma compagne un regard en biais qu’elle ne semble pas surprendre (la nouvelle est préoccupante, car nos relations avec Allastair Jovial-Bonheur pourraient être affectées, si sa loyauté envers sa famille l’obligeait aussi envers Mina Termina). Je change prudemment de sujet :
—La population de Lario passe-t-elle vraiment toutes les saisons sous des tentes ?
—Ne vous méprenez pas, nous avertit Amzalgon, le doigt doctement dressé, cet habitat provisoire et mobile est en réalité durable et fixe. Les tentes sont couvertes de la peau coriace des Caprins de l’ilôt Chevirelle situé à l’ouest de Lario, et elles résistent aux intempéries et à la durée, d’autant qu’elles sont constamment réparées, à grosses coutures de crin. Il faut vous dire que Lario connaît un climat plutôt... exécrable. La tente de chevirelle y est mieux adaptée que la plupart des habitats en dur.
—Pourtant, il fait assez bon, ces jours-ci.
—C’est que vous arrivez au début de l’Accalmie ! En cette période bénie, qui survient le plus souvent vers la fin du mois d’Azulonne (Octobre), tout s’apaise sur l’île. Même les humains arrêtent leurs fébriles quête, pour flâner sur l’herbe tendre. Des bébés naissent au mois de Chalouse suivant (Juin).
» Mais Lario ne connait qu’un mois de franc soleil par an continue Amzalgon, maussade, en se resservant un verre de glône. Le reste du temps, ce ne sont que tempêtes, rafales et coups de grêle, bruines, grains et trombes d’eau. C’est pourquoi les hommes, à l’abri des pluies sous les tentes, s’affrontent en d’interminables joutes politiques.
—Curieux, ce climat turbulent, alors que les autres îles jouissent d’ un temps clément.
—Nos savants disent qu’il est dû à la conjonction, au nord de Lario, entre un courant froid venant du nord-ouest, et un bras du grand Dragon, plutôt chaud.
—De quoi vivent les gens ? demande Athiello.
—La vie est assurée, mais assez précairement, dit le vieil homme. Les jardins suffisent à peine aux besoins, mais la mer est poissonneuse. Quelques hameçons lancés dans l’eau d’une crique suffisent à ramener de gros lupifers, et à nourrir une famille pendant deux ou trois jours... »
Et l’Académamicien d’aspirer le contenu de trois gros grumelots.
« Il faut encore les écailler et les écorcher, poursuit-il en se pourléchant les doigts. Les enfants s’y amusent à l’aide de râpes de métal dur qu’ils portent à la hanche, comme de petits poignards. Quand ils en ont terminé avec les poissons, on les envoie dans les calanques ramasser du bois apporté par les vagues. Les gamins les plus audacieux jouent entre les lames à qui ira chercher le fagot retenu par le récif le plus avancé. Il n’est, hélas, pas rare que l’un d’eux soit emporté et manque le soir à l’appel de la soupe. Je dois admettre à ma grande honte que personne, sinon les mères et en secret, n’en porte longtemps le deuil. »

Au bout de plusieurs conversations fort civiles (mais coûteusement arrosées) avec le vieil homme, j’apprends ainsique la plupart des habitants de Lario ne sont pas originaires de l’île.
« Beaucoup se sont jurés, nous confie Amzalgon, de n’y être que de passage, bien que la plupart soient destinés à y mourir, pas nécessairement de vieillesse, d’ailleurs.
—Et pourquoi cela ?
L’académamicien se lève, mains éloquentes :
—Ah, Jeunes Gens, sous les flancs agités mais imperméables des tentes, vivent de petites communautés d’hommes et de femmes animés de sentiments volontiers emportés. Ils consacrent à leurs passions tant d’énergie et de temps qu’ils entretiennent à peine les potagers, dont le précieux terreau est retenu par des claies de chikrua tressé.
» Et la grande passion des Larionais, continue Amzalgon, c’est la po-li-tique. Enfin ce qu’ils pensent devoir être cet art : un complot incessant de tous contre tous.
» Ces gens n’ont rien des doux rêveurs que l’on dit peupler Logatrou, le village des conteurs sur La Majeure. Leurs propos sont durs et conspiratoires : toujours, l’on cherche à convaincre pour rameuter, à persuader d’adhérer à une troupe, à intriguer contre les rivaux et les ennemis. Pour cela, il faut d’abord se rassembler autour d’une opinion.
» Voila, mes amis, le spectacle auquel vous serez confrontés, en visitant notre belle île : partout de petites foules assemblées écoutent des orateurs s’enflammer ou exiger, dénoncer ou mobiliser, tandis que les femmes tressent et que les enfants courent en tous sens. Une ou deux tables déploient les symboles du clan : prospectus et drapeaux, brochures et paniers de souscription. Derrière les orateurs, une banderolle flotte au vent, portant en lettres d’or les initiales du groupe.
—Est-il difficile d’entrer en contact avec le gens ? interroge Athiello.
—Pas du tout ! Rien n’est fait pour protéger les abords de la communauté, et tout passant peut venir s’agréger ou s’éloigner. Cette liberté est essentielle, car le tri des opinions peut ainsi s’opérer. Et peu à peu, par affinité, les gens choisissent leur groupe d’affiliation. »

Le vieil homme se nettoie les dents avec une baguette effilée, produisant de discrets bruits de succion.
«Prenons un exemple qui pourrait vous concerner, Damoisielle, reprend-il. Si une étudiante arrivée de Clotone, lève le doigt pour dire qu’il est insupportable que les hommes battent leurs femmes, on lui suggère qu’elle devrait rejoindre le groupe de Marion La Faël dont les assemblées ont lieu dans une clairière de la forêt de Giraise, et qui s’est dédiée à la noble cause des femmes moulues comme plâtre.
—Intéressant, fait Athiello en se tenant la mâchoire et en fermant un oeil.
—Dis tout de suite que je te bats !
—Hélas, non ! soupire mon amie... Mais continuez, je vous prie, cher Amzalgon.
Celui-ci, les yeux ronds, marque un temps d’arrêt devant ce qu’il interpréta finalement comme une plaisanterie de mauvais goût, puis reprit.
« Il y a d’autres groupes étranges. Lorsqu’un jeune homme, rescapé du naufrage d’un vaisseau de plaisance, soutient l’argument que les “taribulateurs” sont par trop dénigrés (taribuler consiste à remuer le doigt dans l’oreille, ce qui procure d’indicibles sensations à certains Guamaais), il s’entend répondre : “tu devrais voir Maxence le Fourré, grand défenseur de la taribulation devant l’Equilibre.” Maxence, que j’ai bien connu avant qu’il ne tombe malade, a écrit un savant opuscule sur l’origine de la faculté taribulatoire, apportée selon lui par un cuisinier malais, qui pouvait aussi creuser la langue en forme de biscuit. On retrace l’ascendance de cet homme, d’une part du côté des “langues de chat” et de l’autre des oreilles taribulantes, mais il est fort rare que l’on puisse à la fois languedechatter et taribuler, sauf Maxence lui-même.
—Curieuses moeurs, susurre Athiello, rétrécissant ses jolies lêvres en une petite moue.
—Si une personne, flottant de groupe en groupe sans pouvoir se décider, comprend que sa mission est la défense des artistes déchus, victimes de la crampe définitive, un Ancien lui annonce la bonne nouvelle : seul Morfon le grand, qui tient sa tente au cap Nord, au pied du Tristor et de l’îlot furieux, dans les embruns de vagues formidables, peut accueillir sa vocation et réchauffer sa solitude. Il doit alors la partager avec une douzaine de tristes mines, se présentant pour un genre ou un autre d’artistes brisés par la vie.
» Au fil des jours, chacun rejoint cahin-caha sa “famille”, comme on dit, bien qu’il existe un volant de sympathisants circulant entre les tentes.
—Il existe donc des non-adhérents ? observai-je avec soulagement.
—Si l’on veut, dit Amzalgon en hochant la tête. Ce sont plutôt des réprouvés. Selon l’humeur, on les appelle thrombies, bouffes-soupe ou comètes froides. Nous mettons en garde les nouveaux-venus contre ces personnages éteints, à la consistance sentimentale des scories métalliques. On dit d’eux qu’à force d’indécision, ils sont morts debout. Une mystérieuse force magnétique émanant du sol les maintient encore dans l’apparence de la vie. On dit aussi -mais rien ne semble en fonder la rumeur- qu’ils deviennent de proies faciles pour les trafiquants à la recherche de recrues pour l’armée des Thrombes de la grande Sorteresse Lucilia. Pour échapper à ce sort funeste, les immigrés sont anxieux de s’intégrer à une famille.
Chacun doit en venir à choisir “et sa crique et sa tente” selon l’adage, et devenir membre régulier d’un parti, conclut Amzalgon, nous regardant avec insistance.
» Bien sûr, ajoute-t-il très vite, vous serez entièrement libres de circuler de groupe en groupe... pour vous informer sur les opinions courantes et choisir la famille d’accueil qui s’apparenterait le plus à vos propres idées. »
J’insiste :
—Pourrions-nous ne nous affilier à aucun groupe ?
Le vieillard se met à tousser violemment.
« En principe, oui, finit par répondre pour lui Chiffion, le gros hôtelier (en rechargeant l’âtre de briques de mousse sêche) mais je ne vous le conseille pas en pratique... C’est très mal vu.
—Ah bon, dis-je, sans m’appesantir outre mesure, nous verrons bien. »


Au bout de cinq jours affreusement longs, Amzalgon nous a laissépresque endoctrinés.
« Que le Grand Equilibre vous accompagne » déclare-t-il, sa mission remplie (tout autant que sa panse).
En partant, il me tapote la main, et retient un soupir (ou un rôt). Puis il disparait, barbe en avant, en oscillant sur la planche étroite qui decendait du bateau.
« Bravo, dit Chiffion. Il vous a pris en affection. Cela pourra vous être utile... »




XIX.

La Ruloxane suprême

Ce n’est pas d’Amzalgon ni de Chiffion, mais de commentaires chuchotés, le soir, par des mariniers ou des marchands de passage, que nous en apprîmes davantage sur la face cachée de Lario : son système de pouvoir.
D’un parti à l’autre, les choses allaient semblablement. Les chefs de clan (le “rulox” ou la “ruloxane”) étaient des personnages altiers, entourés d’une admiration sans borne de la part de quelques fidèles, et de respect mitigé de crainte, du reste du groupe. Il (elle) occupait souvent un grand fauteuil de bois tendu de cuir près du feu, sous le trou d’échappée des fumées entre le poteaux centraux de la tente. On lui servait des portions de lupifer baigné dans une atroce sauce fermentée appelée gnagrache (prononcer niagratchi). Il (elle) caressait avec douceur la tête de ses mignons ou ses mignelles, confits en obséquiosité, et accessoirement se nettoyait les doigts dans leurs chevelures crasseuses. Parfois, tard dans la soirée, on condescendait à se faire faire une pipe ou une léchouillette.
Longtemps drapées d’un digne silence, ces hautes personnalités toussotaient, vers la fin du repas, signalant leur intention de prononcer un discours. Les mignons imposaient aussitôt le silence à l’assemblée. On avait alors droit, pour aider la digestion, à un prône agressif ou apaisant, toujours édifiant, rarement amusant.
Les opposants de leurs majestés y étaient épinglés et tancés, mais il était de tradition qu’une opinion contraire puisse s’exprimer au moins une fois par soirée, sans se voir réprimer. Les adjoints veillaient toutefois à ce qu’aucune épidémie d’objections ne vinsse briser la chaude harmonie du groupe.
On passait ensuite aux jeux de société autour de petites tables de fer, avant que les feux s’éteignissent, mouchés par les responsables du couvre-feu. Chacun s’endormait enfin, à même d’épais tapis de lianes marines, dans une moiteur torpide traversée de brises salées. La chefferie se retirait dans la tente intérieure, cousue de tissus plus fins et l’on pouvait surprendre les ébats des maîtres sur les fourrures de brenèle, s’inscrivant en ombres chinoises. Et tout devenait bloc d’ombre, tandis que la myrrhe et le musc suintaient à travers les panneaux de soie. Seule restait allumée la flamme accrochée au mât.

L’ensemble de l’île était dirigée par une fédération de partis : le conseil des groupes, renommé plus tard Conseil des Groupuscules. Ce terme fut enfin déclaré politiquement vétuste et cacophonique, pour être remplacé par celui de Conseil des Groupustétons. Mina Termina en était la ruloxane incontestée.

J’ai rassemblé quelques bribes d’information sur la maîtresse de Lario. En voici la teneur : il y a dix ans, cette géante sévère aux cheveux en casque de fer, avait débarqué d’un rafiot de latex. Elle venait de La Ménile, en compagnie de deux camarades du même groupe sidéro-révolutionnaire, fameux en son temps : l’ACHAF (Association Caritative des Harnacheuses de Foi).
Celles que les gazettes n’avaient pas hésité à nommer les “arracheuses de foie” s’en étaient prises au Villacope Lucien Moutard, qui avait eu l’obscur mérite de soumettre, puis de retirer une proposition de loi ouvrant le concours du Minusat aux femmes. Devant l’opposition farouche manifestée par ces peuples conservateurs, Moutard avait en effet reculé, s’attirant la haine définitive de Mina Termina qui avait caressé, plus qu’un moment, l’idée de se présenter.
Le jour de la fête du Villacopat, la géante avait brisé les barrières de la place d’armes, foncé sur l’estrade officielle, broyé la nuque de deux gardes, et avant qu’on ait eu le temps de l’arrêter en projetant sur elle un filet de laiton, elle avait soulevé le cheval du Villacope dans ses bras, et l’avait bonnement jeté au bas de la plateforme d’apparat, quinze mètres au dessous.
La pauvre bête avait péri sur le pavé, les os en poudre, mais Lucien Moutard, réputé pour sa chance insigne, était tombé dans une vasque d’eau profonde, s’en tirant sans une bosse. Mais sa lenteur déjà proverbiale s’aggrava considérablement, et il fut remplacé -pour le pire- par l’actuel Mulibron Oriflan.
On fit aussitôt juger et condamner la furie. Mais une nuit, elle écarta les barreaux de sa cellule et, d’un bond prodigieux, sauta sur la courtine de la forteresse, d’où elle s’ échappa, dit-on, avec quelques complicités de haut niveau (l’épouse de Lucien Moutard, elle-même n’aurait pas été blanche dans cette affaire).

L’arrivée de Mina sur Lario ne passa pas inaperçue. Elle se querellait pour des prétextes futiles et semait la zizanie. A telle enseigne que le sages du Conseil des Groupuscules décidèrent de lui donner une leçon. Ils dépéchèrent un émissaire secret auprès de la féroce tribu des Fulgurac'h, afin de leur commander une petite leçon pour la terrible femme.
Installé sur le rocher en forme de tremplin qui surplombe une mer déchaînée, le château de l’îlot Furieux abritait dans ses vastes flancs une quinzaine de guerriers farouches, venus d’on ne sait où, bien des années auparavant. On disait que les Fulgur’ach avaient refusé de jouer les corsaires sur Draco, et opté pour une vie monacale et pacifique. Ils vivaient de pêche au lupifer géant et de méditation transcendantale sur leur balcon suspendu au dessus de gouffres affreux, et harcelé par des vents de cent cinquante kilomètre à l’heure.
Toutefois, ils n’étaient pas insensibles à la saveur de la choulcave verte qu’ils aimaient fumer dans la tourmente, en réfléchissant sur la phrase que leur proposait leur chef, une fois par semaine. « Qu’est ce qui est fou, goulu, joueur et rêveur ? » Réponse : « l’éponge mâle de Grimoli »; ou bien : « Faut-il toujours... ? » Réponse : « Hélas, oui ! »; ou encore : « quelle est la différence entre un méchant philosophe et un philosophe méchant ? »; ou enfin : « qui suis-je, d’où viens-je, ou vais-je, et qui va repasser mon pantalon ? »

C’est avec un peu de racine choulcavique que le sage délégué convainquit les terribles guerriers de ramener Mina à la raison commune.
« Par exemple, suggéra-t-il, une humiliante fessée publique, ou la chute malencontreuse dans une fosse de guano. »
Par un bel après midi doré de l’Accalmie, les Fulgurac'h attendirent la gente dame sur la route de Tristor et l’entraînèrent dans les fourrés. Nul ne sait ce qui s’y passa, mais une heure après, Mina surgit à nouveau, portant sur son front altier le casque d’or ouvragé de Kryalîche (Ragefroide), le chef des Fulgurac'h, qu’elle tirait derrière elle, le visage rêveur.
« Aïe, aïe ! » fit le serviteur de l’émissaire, envoyé en observation, çà ne se passe pas du tout comme prévu. Peut-être avaient-ils besoin d’une femme à la maison, finalement” se dit le valet, avant de filer prévenir ses patrons.
Une fois à la tête de la tribu la plus redoutée de l’île, Mina Termina transforma ses querelles en étapes d’une conquête du pouvoir. Elle exigeait que la parole fût donnée aux femmes dans chaque Groupuscule, (pardon, Groupustéton) puis elle demandait qu’on en élisît une ou deux au comité de direction. S’il y avait des remous dans l’assemblée, l’ombre des Fulgurac'h se profilait par hasard derrière la tente.
Enfin Mina fit campagne sur un programme de réforme complète des institutions de l’île.
En six mois, elle devint la reine de Lario, la ruloxane suprême. Son autorité se fit sans réplique aux assemblées du conseil groupustétonique et même à l’académamie.
Les rancoeurs de certains mâles anciennement au pouvoir s’exhalèrent longtemps. Par deux fois, Mina Termina échappa de peu à des éboulements, en revenant vers l’ilôt Furieux où elle avait élu domicile.
Mais la vie continuait, et les Fulgurac'h s’intéressaient moins à la police. Ils travaillaient désormais comme entraîneurs de la nouvelle armée du Peuple, composée d’hommes et de femmes, sous la direction de leur chef Kryalîche. Pour remplacer ses noirs guerriers dans les assemblées politiques, Mina s’entoura d’une garde personnelle de douze Pertuzilles, conduites par Hirza Urchlod (ColèreAveugle), une ancienne amie de pensionnat. Ces jeunes géantes musclées, vêtues de cuir et armées de rapes à lupifers devançaient leur maîtresse pendant ses déplacements, et s’assuraient de tout personnage suspect. Plus d’un berger fut soumis à une râpure peu agréable, pour s’être attardé sur le passage de la Ruloxane.
Par la suite, les attentats devinrent rarissimes, mais la garde de Pertuzilles continua de surveiller, le sourcil froncé et le menton en avant, la tente de voyage de leur patronne. Pendant la sieste de Madame, tout le monde se tenait tranquille à trois lieues à la ronde. Même les Obsecs, sous-groupe transpartisan de spécialistes en servilité, avaient rompu le contact, leur penchant pour l’humiliation s’étant trouvétrop satisfait par la garde de Mina. Quand ils lui apportaient sur un plateau d’argent des diamants noirs de Tristor ou des pignons de palmiers des calanques, non seulement ils n’obtenaient qu’un regard méprisant en guise de remerciement, mais encore les plus lents à évacuer la place avaient eu droit, à plusieurs reprises, à des frictions qui les avaient rendus incapables de marcher pendant plusieurs douloureuses semaines.

° °

°

Dans l’auberge-fossile, l’ambiance s’alourdissait. Elle finissait par déteindre sur Athiello et moi. Nous nous échappions de plus en plus souvent pour de longues promenades autour de la baie, évitant comme la peste les prosélytes ambulants de tous bords.
Nous finîmes par arrêter le plan suivant : nous partirions pour l’îlot Furieux, où nous demanderions l’entremise de notre ami Jovial-Bonheur, pour rencontrer Mina. Certes, nous prenions-là un risque, si Allastair avait décidé de demander à celle-ci son appui pour sa propre candidature : l’irascible dame pourrait fort bien refuser de soutenir deux candidats.
—C’est supposer d’office que Jovial-Bonheur agit en harmonie avec les autres Fulgur’ach, dit Athiello, ce qui n’est pas sûr.
—Raison de plus de tenter le contact... Nous partons demain : l’auberge du Saint-Mascoléon est en train d’assêcher nos maigres ressources.

Avoir décidé une ligne d’action m’a ragaillardi. Je me sens plein d’énergie et prêt pour l’aventure. J’ai proposé à Chiffion notre côtre, car nous avons besoin de Fufes. L’aubergiste a mégoté, et il nous l’a acheté pour le prix même de notre ardoise... à quatre zestons près ! Quelle crapule !
—N’insiste pas, dit Athiello, nous pêcherons des lupifers.



XX.

Miguardin, le hordihou



Le matin du départ (le troisième Chronian de Belliore, s’il m’en souvient bien), la femme du gargotier nous a servi un ultime petit-déjeûner de pain noir et de mûres, et nous a offert, en viatique, un panier de poissons frits à la mode larionaise, dans une laque de citron.

Au Nord de la baie des Simagrées, le chemin de la côte orientale longe une succession de collines couleur saumure. Elles lancent de longues bandes dentelées dans une mer de plomb, auréolée d’écume. A cette époque et cette heure, le ciel est gris-blanc, plus rose vers l’est, où une brume impondérable s’élève du dos du Dragon invisible.
Droit devant nous, au delà des fortes pentes dénudées du Tristor, un amoncellement de nuages noirs traversés d’éclairs silencieux se tient immobile, comme une armée prête à la charge.
« La fameuse zone des tempêtes, murmurai-je. C’est là que nous allons...
—Cela ne rassure pas, dit Athiello d’un ton léger.
—Mais nous n’y sommes pas encore... Il y a au moins vingt kilomètres de plus par la route de crêtes qu’en ligne droite.
—Ce qui nous donne tout le temps pour des mauvaises rencontres », fit la jeune fille, encore plus enjouée.
Je la réchauffai de baisers, mais cela ne suffit pas à la rassurer. Sa main était froide dans la mienne, et ses jointures pâles.

L’île elle-même est encore plus noire, torturée, crevassée, éboulée, bouleversée, que tout ce que nous avons pu inférer des descriptions de nos interlocuteurs, Chiffion, Amzalgon, ou d’autres. Nous suivons le bord d’une falaise surplombant parfois des criques de sable gris, chacune occupée par deux ou trois pêcheurs à la ligne, emmitouflés dans des manteaux à capuchon. Des taches vertes annoncent les jardins et les prairies cultivées aux abords des habitats. L’oeil exercé d’Athiello ne tarde pas à découvrir des tentes, agglutinées en troupeaux sombres, généralement non loin du fond des anses.
Nous sommes parvenus à un groupe de chapiteaux, éparpillés dans un petit vallon d’herbes rases. Les peaux cousues, épaisses et laineuses, semblent respirer sous le vent. Des oriflammes de soie noire et pourpre claquent au sommet des poteaux les plus élevés. D’autres drapeaux, plus grands, flottent sur des pieux qui marquent vaguement l’entrée du camp, mais nous ne voyons personne dans les alentours.
Je ressens un malaise indéfinissable : sommes-nous observés ? Des enfants embusqués nous guettent-ils, prêts à courir alerter les adultes de la présence d’importuns ?
Nous continuons au milieu des tentes désertées, mais la fumée des foyers rappelle, de loin en loin, que le site est habité.
Ici, les arbres poussent en largeur et non en hauteur, tels de grosses langues plates tirées à hauteur du vent, pour le moment très doux. Nos pas nous conduisent vers une pente raide qui se hausse vers un plateau. Le chemin dallé est soigné. Il s’étage en longues marches de marbre rosé, bordé de pierres dressées, vers une grotte à flanc de vallon devant laquelle un terre-plein a été aplani et ratissé. Des mâts s’alignent en demi-cercle à la périphérie du replat, et leurs drapeaux rouges grands, cette fois, comme des houppelandes, giflent lourdement le vent.
Nous prenons soudain conscience que toute la population des tentes est rassemblée là, muette et immobile, captivée par un vieil homme à la moustache gauloise, dressé sur un rocher. Son recueillement préface sans doute une allocution religieuse .
Il est trop tard pour nous esquiver. Des regards se tournent vers nous, sans s’attarder. C’est bon signe. Ces gens ne sont pas étonnés par la présence d’étrangers.



Nous nous serions bien passés de l’échantillon de la vie politique larionaise qui nous fut alors donné. Mais à la réflexion, ce que nous y perdîmes (trois jours, et les Fufes qu’Athiello avait cachées dans ses chaussures) ne fût pas supérieur à ce que nous y gagnâmes : de précieuses lumières sur le jeu des forces de l’île, et une amitié solide qui nous soutiendrait dans l’adversité.

La foule écoutait respectueusement l'homme à la moustache tachée de goudron, qui s’exprimait en un Guamaais chantant, dont je ne saisissais pas tous les mots. Il ne cessait de désigner les sources qui coulaient d’anfractuosités de la grotte, et se rassemblaient dans une cuvette monumentale.
Peu à peu, ses propos prirent sens pour moi.
« Cette fois, c’est certain, mes amis, quelqu’un est passé à l’acte... La preuve est là. Nos sources, ce matin encore regorgeantes d’alevins, sont désormais d’une transparence fatale. Il y a eu em-poi-sonne-ment !
—Mais Goudo, mon chien, en a bu il y a une heure, et il se porte très bien !, s’exclama un jeune homme brun, vêtu de peaux de bêtes grossièrement cousues.
—Ne m’interromps pas, Miguardin, reprit le vieillard d’un ton aigre. Nous ne parlons pas de poison pour les chiens, mais pour les andrelles. Comment, sans cela, expliques-tu la disparition de tout l’alevinage de cette source, ainsi que de celle du Tapois, et de l'Ombre du Pied ? Enfin, Voyons ! Jamais un tel phénomène ne s’est déjà produit.
—Si, il y a deux...
—Tais-toi, Miguardin ! grondèrent en même temps plusieurs personnes. Ecoute le Rulox, espèce d’impertinent valet de bouc !
—Laissez le dire, fit ce dernier, la voix sirupeuse. Ses propos n’ont aucune vraisemblance, et ne peuvent entraîner la déviance. Ce jeune gaillard fruste n’a ni l’âge ni l’expérience requises pour juger l’ensemble des choses. Une disparition aussi complète n’a jamais eu lieu, de mémoire de Hordihous. L’explication, hélas, s’impose : une ou des personnes mal avisées ont versé dans ces eaux une substance capable d‘exterminer nos précieuses ressources halieutiques. Or, je vous le demande, quel esprit pourrait vouloir, ou même penser une telle malfaisance, si ce n’est un ennemi irréductible, assoiffé de vengeance ?
—Bien raisonné, l’Ancien, dirent des voix dans la foule. Ton jugement est avisé. Encore un coup des Talarons, c’est évident ! Tas de Sapituards ! Quand allons-nous donner une leçon à ces sauvages ?
—Allons mes amis, allons. Pas d’emportement inutile ni de jugement hâtif, s’empressa d’ajouter le vénérable moustachu avec onction. Nous ne savons encore rien des véritables auteurs de cet acte innommable, et il faut établir quelque preuve avant d’accuser.
—C’est inutile, coupa un homme blond aux traits mafflus, et aux grosses boucles d'oreilles en fer, c’est signé. Ne nous ont-ils pas menacé plusieurs fois ?
—Il est vrai, Beaufinet Pagrin, que des Talarons ont proféré des allusions à l’empoisonnement de nos sources, mais c’est là une injure banale et ancienne, et jusqu’ici personne n’avait osé...
—Non !» aboya Beaufinet Pagrin.
Il grimpa sur le rocher où se tenait l'Ancien, face à la horde.
« Pardonne-moi, Rulox, de te couper la parole, mais en cas d'urgence, chaque citoyen peut, tu le sais, user de son droit d'interruption. Je propose un vote à main levée : êtes-vous, oui ou non, d'accord pour organiser une expédition punitive contre les criminels Talarons ? »
Toutes les mains se levèrent, sauf la mienne et celle d'Athiello.
« Adopté à l'unanimité, fit Pagrin, en se frottant les mains, je vais à la boutique pour distribuer les armes.
—Attendez, dit Miguardin : il y a deux personnes, là, qui n'ont pas levé la main. Il n'y a donc pas unanimité et la proposition de Pagrin doit être repoussée...
—Comment, fit Pagrin furieux, qui a osé voter contre ? »
Les regards se tournèrent vers nous, dans un silence insistant.
« Hm, dis-je d'une voix blanche, si c'est de nous qu'il s'agit, il y a erreur, nous ne sommes que de passage... »
L'hilarité se propagea dans la foule, jusqu'à ce que tout le monde se tienne les côtes. Le vieux dignitaire, littéralement plié en deux, était obligé de se soutenir sur l'épaule de Pagrin, qui, lui, ne riait pas.
J’essayai de garder mon calme.
« M'expliquera-t-on la raison de cette hilarité ?
—Eh bien, voyageur, dit le jeune Miguardin avec le plus grand sérieux, c'est que tu ne semble pas au courant des règles universelles de Lario : toute personne qui passe sur le territoire d'un Groupustéton, (mais nous disons encore Groupuscule, par ici) est censée en partager la vie politique. Vous devez donc voter...
—Eh bien dans ce cas, dit Athiello contenant sa colère, nous votons “Non”...
—Comment cela ! mais vous n'avez aucune raison, s'étrangla Beaufinet Pagrin. Non, aucune raison de vous opposer à l'unanimité.
—Bien sûr que si ! renchérit Athiello, les bras fièrement croisés sur la poitrine.
—Nous expliquerez-vous vos motifs, étrangers ? dit Miguardin, une lueur de malice dans le regard.
—Voila, dit Athiello : la question n'est pas claire... Je ne sais pas à quoi je réponds quand vous dites "les criminels Talarons".
—C'est pourtant évident, ma petite fille, dit Pagrin, paternel.
—Eh non, mon gros monsieur, persista Athiello : ou bien la proposition est de poursuivre des Criminels, et dans ce cas j'aurais peut-être voté oui. Ou bien, il est de poursuivre les Talarons, et dans ce cas, je m'informerai d'abord pour m'assurer de la culpabilité collective de ce peuple. »
Une tempête de rires secoua de nouveau l'assemblée, laissant Miguardin, Athiello et moi de marbre.
Je commençai à m'échauffer :
« Qui êtes-vous donc pour vous moquer ainsi d'Etrangers peu au courant de vos moeurs ?
—Mais nous ne nous moquons pas de vous, dit l'Ancien les yeux pleins de larmes. Vous dites des choses si naïves, voila tout... »
Et de s’esclaffer de plus belle.
« Et en quoi ce que dit mon amie vous semble-t-il naïf ? » demandai-je.
Miguardin se dévoua une fois de plus :
« Pour nous-autres, Hordihous, expliqua-t-il, si un seul Talaron est coupable, tous les Talarons sont coupables...
—Et trouvez-vous ce raisonnement juste, monsieur, vous qui semblez ne pas partager l'unanimité de vos concitoyens ?
—Hélas, sur ce point, dit Miguardin, je suis obligé d'admettre qu'ils ont raison, car, voyez-vous, les Talarons sont très disciplinés et très solidaires. On ne peut imaginer que l'un d'entre eux commette un tel crime sans que leur conseil soit immédiatement au courant. Si un tel cas s'était produit avec le désaccord des Talarons, alors nous aurions eu la visite d'une délégation, qui nous aurait apporté la tête du coupable pour donner à manger à nos poissons...
—Ce qui les aurait empoisonnés d'une façon plus sûre encore ! rugit Pagrin, les oreilles tintinabullantes, entraînant encore une fois derrière lui une masse de rieurs.
—Donc, poursuivit imperturbablement Miguardin : ou bien tous les Talarons sont innocents, ou bien tous les Talarons sont coupables... Or j'imagine mal, dans la situation actuelle, les Talarons vouloir nous provoquer.
—Et pourquoi donc s'en abstiendraient-ils, alors qu'ils nous haïssent depuis toujours ? demanda Beaufinet Pagrin.
—Parce que tu sais très bien, digne Ferronnier, que si la moindre bagarre entre nous provoque des morts ou des blessés, les Fulgur'ach seront sur nous en moins de deux jours pour "rétablir l'ordre". Ils mettront nos tribus en coupe réglée, organiseront de fausses élections, et la semaine suivante, nous aurons une Ruloxane aux ordres directs de Mina. »
A l'évocation de ce nom, tout le monde se tut et un flottement se fit sentir.
Mais Pagrin revint à la charge, encore et encore, usant d'arguments grossiers qui, pourtant, firent leur effet .
« La loi nous autorise à isoler des étrangers, si eux-mêmes se reconnaissent comme tels... conclut-il de sa voix rauque et obsédante. Alors nous pouvons recommencer le vote sans eux... Etes-vous étrangers, Etrangers ?
—Oui, bien sûr, dit sans réfléchir Athiello.
—Bon, dans ce cas, votons entre nous maintenant.
Hypnotisée, la foule vota, cette fois sans exception, sauf Miguardin qui s'était retiré, découragé.
—Unanimité des présents, conclut Pagrin, un sourire plein d'or jusqu'aux oreilles. Je répète donc, comme je le disais avant ce ridicule contre-temps, que je tiens boutique ouverte en permanence, et que j’accorde tiers de prix sur tous les articles de défense légitime : bourdons, glaives, poings armés, scies volantes, scalpels à pattes, insectes mangeurs de chair, etc...
—Tiers de prix ! s'exclamèrent plusieurs voix admiratives, quel sens de la patrie ! »

Profitant de l'affairement belliqueux qui s'était emparé de l'assemblée, nous nous faufilâmes vers le Nord, par un sentier qui rejoignait la route, au dessus la petite falaise de la source sacrée. Mais Miguardin jaillit, tel un diablotin costaud, de derrière un muret :
« Vite, Amis, suivez-moi, avant qu'ils vous envoient la milice... »
Nous hésitâmes une fraction de seconde, et nous enjambâmes les pierres sêches, pour le suivre sur un causse aride où erraient des chevirelles, surveillées très professionnellement par un grand chien noir (Goudo, probablement).
Nous-nous accroupîmes comme lui, à l'abri d'une grotte à demi-fermée par des petites-pierres entassées, et dont le sol était constitué de couches de crottin et d’ossements effrités.
« Croyez-vous que ces gens puissent nous en vouloir ?
—Ce n'est pas une supposition gratuite, dit Miguardin, nous tendant un fromage et un couteau. C'est une certitude. Ils se préparent à vous poursuivre. Vous serez rattrapés, jugés, et fort probablement sacrifiés comme espions des Talarons.
—C’est insensé ! s’exclama mon amie.
—Vous prenez un risque en nous protégeant, n'est-ce pas ?
—Oui, mais moins que vous... Moi, je ne serai pas tué... Seulement châtré, dit tranquillement le berger.
—Grand Equilibre, quelle horreur !
—A condition qu’ils disent publiquement que je vous ai protégés; ce qu'ils n'ont pas intérêt à faire.
—Pourquoi donc ?
—Parce que je sais trop de choses sur eux... sur Beaufinet Pagrin et le Rulox, en particulier.
—Désirez-vous nous en parler ?
—Bien sûr, cela me soulagera, fit le jeune homme avec un tremblement dans la voix. Je les ai vu, ensemble, avec Kryalîche...
—Kryalîche, qui est-ce déjà ?
—C'est le lieutenant Fulgur'hach de Mina Termina, dit Athiello. On nous en a parlé plusieurs fois à la taverne du Saint Mascoléon, tu ne te souviens pas ?
—Pintesangre! Mais bien sûr !
—Il est très connu, dit Miguardin. C'est un guerrier brave, un officier supérieur de valeur, mais c'est aussi un redoutable intrigant. Jusqu'à ce qu'il tombe amoureux de Mina, il mettait ses qualités au service de sa tribu, protégeant sa retraite de l'îlot Furieux. Mais depuis qu'il a eu la révélation des appâts de cette dame, il a changé d’attitude. Il s’efforce de réduire les moindres poches de résistance envers la Ruloxane suprême. Quand son regard est tombé sur les Hordihous et les Talarons, il a compris qu'en envenimant notre vieille haine, il nous inciterait à commettre l'erreur fatale qui justifie l'intervention militaire et la mise au pas. C'est pourquoi il a payé notre Rulox pour qu'il se retire et il a promis un poste important à Pagrin, en plus de la garantie de profits fabuleux sur la vente d'armes aux deux parties.
Je le sais, ajouta-t-il en montrant le maquis, parce qu'ils étaient là-bàs, sous le chikrua géant que vous voyez sur le mamelon en face, il y a une semaine de cela.
—Comment les avez-vous entendus ? dit Athiello.
—Parce que je suis sourd, Damoisielle... sourit le jeune homme.
—Que voulez-vous dire ?
—Etant sourd de naissance, je lis sur les lèvres.
—En ce moment, vous lisez sur nos lêvres ?
—Exactement... Et je peux comprendre des gens qui chuchotent à trente mètres de moi. Les trois compères se croyaient tranquilles, loin du village. Ils se sont tout raconté sans précaution. Kryalîche a demandé à Pagrin comment déclencher un affrontement avce les Talarons, et c'est le Ferronnier lui-même qui a suggéré l'idée d'empoisonner les alevins... Chose que mes compatriotes ne lui pardonneraient pas, s'ils le savaient...
—Ouichougras ! s'exclama Athiello, Drôle de bonhomme que ce Pagrin !
—Tout est donc programmé, dis-je, la guerre avec les Talarons, le choix d'un futur Rulox aux ordres de Mina.
—A ceci près que ce sera une Ruloxane...
—Savez-vous qui a été pressenti dans ce rôle par les Fugur'ach ?
—Kryalîche a laissé les deux autres proposer des noms. Finalement, ils se sont rabattus sur la prêtresse de la source de l'Ombre du Pied, Grizlone, une terrible femelle Talaron qui a épuisé sous elle trois maris hordihous, jetés après usage. Grizlone pratique la prédiction des destins matrimoniaux qu’elle lit dans l’eau de sa source. De plus, elle contrôle les oracles de la plupart des sources de la région, qu'elles soient Hordihousses ou Talaronnes. Pour finir, elle règne sur un trafic des baguettes de sourcier bénies, célèbres sur tout Lario. Une centaine d'esclaves sourciers travaillent pour elle, appartenant aux deux nations.
—Elle sera donc acceptée plus facilement des deux côtés, dit songeusement Athiello.
—Hélas, oui. La servilité est de règle d'un côté comme de l'autre, et la pénurie d'emplois sévit dans toute la région.
—C'est curieux, fis-je, cette île semble imprégnée d'humidité : elle ne doit pas manquer de sources visibles.
—Vous avez raison, dit Miguardin, mais les sources n'arrêtent pas de bouger. Une année, l'eau surgit sous un rocher, et l'année suivante, elle migre cent mètres plus loin, dans le creux d'une combe moussue. Croyez-moi, c'est désagréable ! Certains sont prêts à payer très cher pour anticiper l'emplacement des nouvelles sorgues. Ils y attendent ensuite les Bergers et les contraignent au péage pour abreuver leurs bêtes.
—La vie doit être difficile pour vous, dit Athiello.
—Pas trop. Etant sourd, j'ai développé un odorat sensible à la moindre variation d'humidité. Je "vois" quand l'eau commence à cheminer sous une pierre. Elle se couvre d'une fine pellicule de rosée. mais personne ne le sait... sauf Miguardin.
—Et vous ne négociez pas vos talents ?
—Non, mais j'en partage les avantages avec quelques vrais amis... en échange d'une protection minimale. C'est la raison pour laquelle ma tête n'est pas déjà en train de nourrir les poissons de Pagrin. »

Comme l’avait prévu Miguardin, le Ferronnier promu chef des armées Hordihous avait organisé une battue pour nous retrouver. Deux jours après, elle continuait, se rapprochant dangereusement des pâtures alpestres où se nichiat notre abri .
Miguardin sortait souvent -moins pour surveiller ses bêtes, ce que Goudo exécutait avec un brio et une opiniâtreté remarquables- que pour s'informer sur le progrès des recherches.
Hier soir, notre ami est revenu, soucieux.
« J'ai été interpelé par Pagrin dans la Tente Tavernicole. Il sait parfaitement que vous êtes ici...
—Mais pourquoi ne lance-t-il pas ses fauves contre nous ?
—Il a peur de moi. Il se doute de quelque chose. Il ne veut pas qu’un scandale interfère avec les préparatifs de la guerre avec les Talarons. Ou bien, il a des ordres de Kryalîche...
—Comment Kryalîche pourrait-il nous connaître ? demanda Athiello.
—Pagrin lui a rendu compte de l'élection où ton intervention a failli démolir son plan.
—Il est aussi possible, hasardai-je, que Allastair Jovial-Bonheur lui ait parlé de notre présence et de notre quête sur cette île. N'oublie-pas qu'il est un Fulgura’ch, et fier de l’être.
—Je ne sais pas qui est cet Adasté Joviabomeur dont vous parlez, dit Miguardin qui suivait attentivement nos paroles sur nos lèvres...
—Al-lastair Jovi-al-Bon-heur, dit Athiello détachant les syllabes.
—... Mais si vous souhaitez rencontrer Mina, Kryalîche n'est pas le meilleur intercesseur possible : il est jaloux comme une chamolle, et prétend régenter toute la diplomatie de l'île.
—C'est justement l'homme à contacter, si je prétends jouer l'ambassadeur pour Phial. Je me demande si je ne devrai pas lui faire passer un message par Pagrin. »
Miguardin réfléchit. Puis il se leva et siffla sévèrement Goudo. Tout à sa sieste tardive, le chien avait oublié une petite chevirelle curieuse, qui escaladait la pente, sa langue râpeuse à la recherche de délicieuses frielles cachées dans les anfractuosités, plus haut, toujours plus haut...
Goudo fila comme une flèche. D'un bref jappement, il fit revenir l'audacieuse dans le pré carré de broussailles sêches.
« Votre proposition n'est pas sotte, dit Miguardin. C'est un peu quitte ou double. Ecrivez un mot à Pagrin, je le lui remettrai à la Tavernicole, si vous voulez. »

Beaufinet Pagrin ne souhaitait pas que les deux "traîtres" contre lesquels il avait lancé la populace soient aperçus en sa compagnie, comme s’ils étaient les meilleurs amis du monde. Et il ne pouvait pas nous introduire officiellement auprès du lieutenant de Mina Termina, dont le seul nom hérissait le poil de tous les Hordihous. Il nous proposa, via Miguardin, un compromis : il simulerait nous avoir faits prisonniers, puis maquillerait notre départ en évasion. Enfin, il ménagerait, de nuit, une rencontre avec Kryalîche, qui s'était engagé, pour sa part, à nous conduire sains et saufs auprès de sa patronne et amante.

Tout marchait trop bien pour être vrai, mais nous n’imaginions pas d'autre solution, à moins d'être lynchés par des brigades surexcitées quadrillant toute la région.
Nous acceptâmes. Pagrin vint nous chercher lui-même avec une carriole couverte de peaux. Nous mijotâmes une demi-heure dans la puanteur suffocante, avant de nous retrouver au pied de la source sacrée. Là, Pagrin nous fit entrer dans une faille verticale, et nous descendîmes des degrés grossiers vers une hypogée, taillée dans le roc.
« Pas d'armes ! grommela Pagrin. Kryalîche a dit : pas d'armes. »
A contre-coeur, je lui tendis ma dague de vieil acier, ma plus fidèle amie.
« Elle vous sera rendue en sortant, assura Beaufinet avec un grand sourire, Entrez, maintenant. Vous serez à l'abri, en attendant que l'on vienne vous chercher... »
Nous entrâmes.
Faute impardonnable : une grille aux gonds massifs se referma sur nous, aussitôt verrouillée.
—Eh ! Pourquoi nous enfermez-vous ?
« Pour que la juste vindicte de mon peuple ne puisse vous atteindre... dit le ferronnier onctueusement. Et pour que je puisse réfléchir tranquillement à votre sort » ajouta-t-il.
« Vous n'avez pas l'intention de nous présenter Kryalîche ! dis-je très fort.
—Ha ha ! égosillez-vous, jeune étranger. Personne ne vient ici, sauf votre serviteur. En fait, j'ai déjà décidé de votre sort... Je veux une lettre de votre part m'attribuant l'entière propriété de tous vos biens, et surtout de vos fufes, en contribution à notre effort de guerre. Je vous en ferai un reçu, conformément à la loi.
—Et vous nous laisserez sortir ?
—Oui, fit le gros bonhomme, bien entendu. Je n'ai qu'une parole...
—Sans laisser la foule nous mettre en pièces ?
—Qui aurait une idée aussi méprisable ? Je ne veux pas souiller le parvis de la grotte sacrée de votre sang.
—Bien, alors, allez chercher une plume et du papier.
—Ah, je savais que vous étiez des étrangers de bonne composition, avec qui le commerce est un plaisir. »
Pagrin disparut dans les profondeurs et nous laissa dans l'obscurité totale, seulement agrémentée des clapotis insistants de quelques stalactites.
Il revint une demi-heure après, accompagné d'un molosse hargneux, dont il attacha soigneusement la laisse de façon qu'il puisse sauter à la gorge de qui voudrait sortir de l'antichambre de la cellule. Il me tendit une mauvaise plume d'oie et un parchemin, où étaient déjà rédigées les formules qui nous dépossédaient le plus légalement du monde.
« Signez-vite, dit-il, l'encre va sêcher dans la plume... »

Nous signâmes et Pagrin déplaça sa masse pour nous ouvrir.
« Laissez vos sacs, qui m’appartiennent maintenant... La Damoisielle d'abord. »
Je ne me méfiai pas, et manquai recevoir en pleine face la grille qu'il avait repoussée d'un coup de pied en arrière, me séparant de mon amie. Rapidement, il s'était avancé dans le couloir, tenant Athiello devant lui. Le chien les laissa passer mais quand je voulus rejeter la grille qui ne s'était pas enclanchée, il bondit sur moi.
Je n'eus que le temps de sauter en arrière pour ne pas avoir le visage emporté par les crocs monstrueux.
Pagrin s'était jeté sur Athiello et cherchait à la faire plier sous lui, lui arrachant veste et chemise. Dénouer la ceinture de son pantalon de marin était plus difficile. Elle se défendait comme une diablesse, toutes griffes dehors et Beaufinet faillit plus d'une fois avoir les paupières lacérées. Ajoutant tout son poids à sa force, il en vint peu à peu à bout, riant sauvagement et s'allongea sur elle, à demi-débraillé.
Pour se déboutonner, il lui tint les deux poignets d'une seule main, plaquée au sol. Le geste était risqué car il présentait son coude à la mignonne qui n'hésita pas à y planter les quenottes.
Le ferronnier hurla de rage et de douleur. Le chien lui fit aussitôt écho, sa furie bavante tantôt tournée contre Athiello se tortillant au sol à sa gauche, tantôt contre moi, sur sa droite.
Il était hors de question que je laisse cet enfutoncle violer mon amie, mais être dévorer cru n'aurait guère servi à la sauver. Je devais agir vite : l'homme en colère avait presque assommé Athiello de deux gifles retentissantes et s'attaquait maintenant aux culottes de la jeune fille, heureusement solidement tissées .
Je découvrir dans un coin sombre la perche ferrée qui servait à ouvrir les lampes du corridor pour y placer des bougies. Je m'emparai de la hampe et me dirigeai vers le chien.
L'animal défaillit de joie à la vue de cette victime consentante. Il s'élança, ouvrant la herse acérée de sa vaste mâchoire. Mais, au moment de m'engloutir, sa chaîne bloqua son cou et la gueule s'ouvrit encore plus, comme pour vomir tout un sac de haine. Dans ce bref instant, il ne pouvait plus dévier la pique de ses dents, ni, a fortiori, la briser entre ses crocs. Je la lui enfonçai donc dans la gorge, plongeant l'embout ferré dans son estomac. Sans m'intéresser aux éructations et aux soubresauts, je continuai à enfoncer la perche dans le corps puissant, jusqu'à ce que quelque chose cède dans le chien, et que ses viscères molles se laissent traverser par le pal sans résistance. Il lui ressortit sous la queue, entre ses pattes battant la chamade. Je lâchai la barre et fonçai sur Pagrin.
Celui-ci n'avait pas demandé son reste. Dès qu'il avait vu le sort de son sympathique compagnon, il, avait décampé vers la sortie. J’enjambai Athiello pour le poursuivre, le regard obscurci par la rage, et il n'eût que le temps de rabattre derrière lui la massive portière de bois qui séparait l'entrée de la caverne de la plateforme ouverte.
Je la rouvris d'un violent coup de pied : dehors, il n'y avait plus personne. Seulement la forme de goutte noire et lisse d'un coche privé, comme j'en avais vu quelques exemplaires passer discrètement lors de certains arrivages en rade de St Mascoléon.




XXI.

Kryalîche

Un homme, enveloppé dans une houppelande descendit du noir véhicule, déployant une haute stature aux épaules tombantes. Sous la lune, sa toison coupée à ras semblait argentée. Je ne vis pas son visage, mais une voix métallique s'éleva dans le silence :
« Augustin Coriac, je présume ?
—Oui... Etes-vous Kryalîche ?
—Je suis quelqu'un qui peut vous conduire auprès de lui...
—M'accorderez-vous un instant ? Mon amie vient d'être agressée par une sombre brute, et je dois m'enquérir de son état et la réconforter...
—çà va, dit Athiello d'un ton las, derrière moi. Il n'a pas eu le temps de me faire grand chose, sauf de me retourner deux claques, plus sonores que douloureuses.
—Je suis heureux que ce méchant drôle n'ait pas eu le loisir d'exécuter ses projets, dit la voix métallique. Soyez sûrs qu'il lui en sera demandé compte...
—Est-il monté dans votre voiture ? fis-je abruptement.
—Bien raisonné, jeune homme. Je vous demande de maîtriser vos sentiments légitimes.
—Vous protégez cette crapule immonde ? Je...
—Surtout, calmez-vous. Ce joli signour n'a aucune importance, même s'il doit encore travailler pour nous.
—Vous êtes Kryalîche... n'est-ce pas ?
—Pour ne rien vous cacher... peut-être. dit le grand homme. Encore une fois, ne vous inquiétez pas, il sera obtenu réparation de cette conduite inqualifiable. »
Dans l’ovale de la vitre arrière du coche, le visage couturé de Beaufinet Pagrin apparut un instant au clair de lune, pétri d’une terreur sans nom. Je me dis alors que son sort aurait sans doute été plus doux s'il avait subi ma colère.
« Bien, dis-je. Je compte sur vous...
—Vous le pouvez. Maintenant, que diriez-vous d'une petite promenade à pied, vers les hauteurs de Tristor ? C'est splendide avec cette lune .
—Je suppose que vous garantissez ma sécurité ainsi que celle de Madame.
—Bien entendu, je n'ai pas coutume de mettre à mal les ambassadeurs. Surtout ceux qui s'offrent à reconnaître l'autorité de notre grande souveraine. De votre côté, ne vous formalisez pas si mes gardes nous suivent de loin...
—Puis-je m'y opposer ? »
Le rire soyeux qui me répondit pouvait passer pour une légère rafale de vent dans les branches acérées des fragans.

Nous marchâmes en silence assez longtemps. Nous nous élevions au dessus des collines, énormes vagues obscures et pétrifiées, couronnées de brumes tièdes. Loin derrière nous, se mouvaient lentement deux silhouettes armées.
« Mettons cartes sur table, dit soudain l'homme, dont les bottes semblaient glisser sans toucher les cailloux irréguliers du sentier.
»Mina connaît votre présence et votre but. Elle connaît aussi le projet de mon compatriote Allastair. Soyez assuré qu'elle respecte votre courage et celui de votre maître, Phial d'Atoy de Parinofle, dont elle a entendu parler depuis de nombreuses années. »
Nous-nous taisions prudemment.
« Mais, dit Kryalîche, elle ne peut apporter un soutien officiel au seigneur de Michemin dès lors qu'un membre de notre communauté s'est présenté dans cette épreuve éminente. Je dois dire que je n'ai pas approuvé le choix de mon frère...
—Votre frère ?
—Oui, Allastair est mon frère; enfin, mon demi-frère : nous sommes issus de la même mère.
-çà alors, dit Athiello, il ne nous en avait rien dit. C'est vrai que vous lui ressemblez un peu... en moins athlétique.
—Ne vous fiez pas trop aux apparences jeune damoisielle » fit Kryalîche, doucereux. Il reprit :
« Le silence de mon frère à mon propos ne m'étonne pas. La communauté Fulgurac'h est discrète. Toutefois, je ne vous cacherai pas que j’ai désapprouvé Allastair, car cette épreuve est trop lourde pour lui. Non pas le côté sportif qui n'est qu'un jeu d'enfant, mais le pouvoir lui-même. C'est un solitaire et un physique. L’exercice de l’autorité l'ennuie.
—Vous semblez moins enthousiaste que Madame Termina.
—Mina n'a pas de sentiment particulier dans cette affaire : elle se doit simplement de soutenir le candidat de Lario.
—Je comprends.
—Ce qui ne lui interdit pas, sur mon conseil, de nuancer ses jugements.
—Voulez-vous dire que vous ne misez pas tout sur Allastair ?
—Je n'ai pas dit cela, jeune homme. Bref, après consultation avec Mina, et avec mon frère —qui vous aime beaucoup— il a été décidé de vous accorder libre circulation sur Lario, pour le temps que vous souhaiterez...
—Ah, fit Athiello, déçue, c'est tout ?
—Et que voudriez-vous de plus, chère damoisielle, une pension à vie ?
—Attendez, dis-je. Je vous remercie de cette attention qui nous sera fort utile dans ces parages mouvementés.
—Bien sûr. Nous nous engageons à s’opposer à quiconque oserait se mettre en travers de votre route.
—Grâce vous soit rendue de cette offre généreuse. Cependant, mon ami Phial souhaite connaître les intentions de votre maîtresse, et...
—... De la Ruloxane, fit Kryalîche avec hauteur.
—De la Ruloxane, oui, dans le cas où le Signour d'Atoy serait élu Minus. C'est aussi dans la perspective de l'informer de ses propres orientations pour l'avenir, qu'il m'a demandé de rencontrer la Ruloxane.
—J'entends bien, jeune homme et je suis favorable à une telle rencontre. Car, même si nous aidons mon frère à gagner Périache dans les meilleurs conditions, et même s'il remporte les épreuves de sorcellerie, les Magdes chercheront à l’éliminer...
—Ah, et pourquoi donc ? demanda Athiello.
—Ce serait long à expliquer, Damoisielle, mais les Magdes ne choisissent pas des hommes qui, comme les Fulgur'ach, font voeu de célibat.
—Les Fulgurac'h, voeu de célibat ! s’exclama Athiello les bras croisés, première nouvelle !
—Je n'ai pas dit que nous n'avons pas de relations avec des femmes. Mais nous ne nous marions pas. Jamais !
—Alors, votre peuple n'est-il pas en voie de disparition ?
—Eh, soupira Kryalîche avec une certaine tristesse, c'est bien ce qui nous guette... car normalement, nous "adoptons" les enfants mâles de nos compagnes accasionnelles, mais depuis que nous vivons sur Lario, peu de femmes acceptent ce genre de contrat, malgré la gloire et la richesse que nous assurons à nos héritiers adoptifs.
—Adopter ? Mais ce sont pourtant vos vrais enfants...
—En un sens biologique, oui. Mais, symboliquement, nous les adoptons, et seulement si nous reconnaissons en eux la flamme Fulgurac'h...
» Revenons à la course Minusale : je crois que Phial est un bon candidat et qu'il faut envisager tranquillement sa victoire, même si nous ne l'aidons pas. Ceci dit, comprenez la position de Mina : elle ne peut à la fois soutenir Allastair, et vous recevoir en ambassadeurs d'un futur Minus qui serait... Phial. En tout cas, elle ne peut le faire officiellement, et tout se sait au château.
» Nous organiserons sans doute quelque chose de discret au cours de votre voyage vers le sud... Car vous allez sûrement aller vers le sud pour trouver une embarcation vers Périache ?
—Hm, dis-je, cela change nos plans... et nous venons de vendre notre bateau à Saint Mascoléon !
—Vente imprudente, mon jeune ami. Les chantiers sont rares sur l'île, et le moindre canot atteint des sommes astronomiques.
—Peut-être devrions nous le racheter à Chiffion ? suggéra Athiello, il ne pourrait pas nous en offrir un prix très supérieur à ce que nous en lui avons proposé.
—Trop tard, jeune Clotonoise ! Si vous avez cédé votre embarcation à ce vieux bandit, elle a déjà été revendue trois fois.
—Et notre réserve de fufes est presque à sec.
—J'ai peut-être le moyen de vous tirer d'affaire, dit Kryalîche. Il se trouve que je dispose d'un bateau, actuellement au radoub, près du phare du Boscaud. C'est une simière à huit rameurs, qui a été très endommagée, mais le charpentier qui la répare est capable de la remettre à neuf. Je puis vous la prêter, au moins pour une traversée vers Draco, où vous pourriez la remettre à notre consul à qui elle sera de bon usage pour nous renvoyer des marchandises.
—Huit rameurs ? Mais nous ne sommes que deux ! fit Athiello.
—II va sans dire qu'un équipage de six matelots vous accompagneraient et vous protègeraient le cas échéant contre la flibuste dracoise. Un sauf-conduit vous mettrait en règle avec la garde zwölle.
—C'est une proposition fort intéressante. Il me semble improbable qu'elle soit formulée sans contrepartie, avançai-je.
—Vous avez raison, Signour Coriac, dit Kryalîche, son absence de lèvres subitement étirée en un froid sourire. Il vous sera demandé de me rendre un petit service en échange.
—Parlez.
—Je souhaite remettre un paquet à la chefferie de certaines populations voisines du phare, et votre entremise me serait précieuse.
—Je ne vois pas d'objection majeure à cela. Mais puis-je vous demander pourquoi vous ne procédez pas vous-même à cette mission ?
—Question légitime, jeune Signour, et qui mérite réponse. Comme vous le savez probablement, Lario n'est pas entièrement acquise à Mina Termina. Certaines peuplades, parfois assez primitives, éprouvent quelques réticences à admettre qu'une Ruloxane unique préside aux destinées de toute l'île. C'est la cas de deux tribus du Sud : les Hatrobates et les Penthérites. La discussion avec ces gens, assez butés, est difficile et ils n'acceptent guère de recevoir des plénipotentiaires. Or, tant qu'ils ignorent nos intentions réelles, ils ne peuvent qu'éprouver de la méfiance. C'est la raison pour laquelle nous tentons de leur faire parvenir des informations honnêtes sur nos projets, afin que négocier les conditions d'un accord de bonne foi entre la Ruloxane, qui ne leur veut aucun mal, et ces citoyens farouches. Ces derniers ne sauraient maltraiter de simples voyageurs comme vous, d'autant que vous ne saurez pas le contenu des missives.
—Vous nous demandez de faire la poste, dit Athiello.
—Exactement. Rien de plus. Et vous n'aurez pas à attendre la lecture des lettres par leurs récipiendaires. Je vous demande seulement de remettre le paquet aux patrouilles —communes aux deux tribus— qui arpentent les rocailles du cap Bougmée, à l'est de Boscaud. Depuis le phare, il s'agit, pour l'aller et retour, d'une demi-journée de marche dans des prairies battues de vents tièdes, et parfois sur des pistes bien balisées au dessus des falaises. Une simple promenade pour vous ! Une volée de flèche assurée pour nos soldats ! La chose vous semble-t-elle...
—Signour Kryalîche ! pardonnez -moi, interrompit l'un des gardes, nous avons trouvé quelque chose... »
Les hommes poussaient entre eux eux une forme qui se révéla être le berger Miguardin.
« Ne faites pas de mal à cette personne, s'écria Athiello, elle est de nos amis.
—Le bonhomme a tenté de s'enfuir quand nous l'avons débusqué derrière un buisson... Il ne doit pas avoir la conscience tranquille.
—Oh si ! dit Miguardin, mais je n'avais pas envie que vous me transperciez de votre lance, c'est tout.
—Sentiment compréhensible, railla Kryalîche. Qui êtes-vous donc et que faites-vous en ces lieux ?
—Mon nom est Miguardin. Je suis berger de chevirelles de mon état et j'appartiens à la nation Hordihoue. Enfin, je lui appartenais jusqu'à ce que je me lie avec ces étrangers, ce qui me place maintenant dans la position du traître.
—Ne t'inquiète pas, Miguardin, dit Athiello, Signour Kryalîche s'est occupé de Pagrin. Tu n'as plus raison d'avoir peur.
—C'est votre opinion, gente Damoisielle de Clotone, et je réserve la mienne, car cette crapule de Beaufinet a plus d'un tour dans son sac. De toutes façons, je ne désire plus faire le berger pour cette communauté trop avilie. J'ai bien envie de venir avec vous... avec Goudo. Vous verrez, nous pouvons être des compagnons aux ressources utiles, sur cette terre pleine d'imprévus.
Il siffla. Aussitôt le gros chien noir sortit de la nuit, et s'assit devant son maître, langue pendante et casquette de poils sur les yeux.
—Sapristocle ! s'écria le soldat, je ne l'avais pas vu venir celui-là. Je suis sûr qu'il s'apprétait à nous sauter dessus !
—Il ne l'aurait jamais fait, si je ne le lui avais commandé expressément, affirma le jeune homme, le regard aussi placide que celui du chien.
—Bon, n'épiloguons pas, fit Kryalîche agacé. Si vous garantissez la bonne foi de ce berger, tout va bien. En cas contraire, il sera exécuté sur la champ.
—Non, dis-je, ce ne sera pas nécessaire. Miguardin est notre ami et voyage avec nous.
—L'incident est clos. Soldat, laissez-nous et rejoignez votre poste ! »
L'homme obtempéra et Miguardin, souriant, se joignit à nous, suivi de son chien, la queue battante.
« Je n'ai plus beaucoup de temps à vous consacrer, fit le Fulgurac'h, l'acier affleurant dans sa voix. Acceptez-vous ma proposition ?
—Je crois qu'elle est, à tout prendre, assez intéressante, dis-je. Qu'en pense-tu Athiello ?
—Je ne sais pas... Mais il faut se décider.
—Eh bien, jouons le jeu. Si vous me promettez que le paquet ne contient rien qui puisse nuire aux gens à qui nous le remettrons.
Kryalîche partit d'un rire de scie à métaux :
—Je vous le promets. Aucun poison, ni aucune bombe. Vous pouvez d'ailleurs le vérifier à l'instant. »
Le lieutenant de la Ruloxane suprême avisa un gros rocher plat en contrebas du chemin. Il l'utilisa comme table, pour y déposer un sac de toile rugueuse. Il en sortit un rouleau de papier et un nécessaire à écrire. A la lueur tremblante de la lampe d'un garde, il trempa la plume dans la fiole d'encre et rédigea rapidement, à la suite du texte déjà paraphé, une ligne d'une écriture ample et penchée. Puis il saupoudra la feuille de sable, attendit que l'encre ait sêché, et nous la présenta.
« Vérifiez, s'il vous plaît, que la lettre n'est pas un monceau d'insultes ou que sais-je. »
«Nous, Mina Termina, disait le texte, informons Mrs Budain et Geroy, chefs des communautés Hatrobate et Penthérite, de notre volonté de paix et de respect. S'il sied à vos excellences, nous sommes prête, à tout moment et toutes affaires cessantes, à une rencontre pour préparer les conditions de la tranquillité commune, sans autre condition que le désir d'une collaboration.
Les troubles d'un passé récent ne doivent pas nous détourner, les uns et les autres de la tâche d'assurer paix et prospérité à nos peuples, ni nous incliner à subordonner ces objectifs supérieurs aux questions contingentes du régime de souveraineté. De cela, nous devons parler en évitant la passion. Signé : Mina, Ruloxane de Lario.»
La ligne qu'avait rajouté Kryalîche à l'encre violette disait simplement : «Pour contreseing, aux ordres de la Ruloxane suprême, Kryalîche, fils de Fulgur.»
L'homme replia la lettre en quatre, avant de la glisser dans une enveloppe qu'il cacheta de trois gouttes de cire, fondues à la flamme de son briquet.
Enfin il écrivit sur l'enveloppe le nom des destinataires :
«Trémis Dendron Budain, chef des Penthérites, et Harno Geroy, chef des Hatrobates.»
« C'est à eux que vous devrez remettre cette missive en mains propres. Ce sont des noms que vous entendrez dans le sud, parfois évoqués comme ceux de héros... Ilest vrai qu'ils se sont bien battus au cours d'antiques guerres contre les envahisseurs de l'Ouest.
—Vous voulez dire : les Zwölles ?
—Oui, c'est le nom qu'on leur donne aussi. Mais, du point de vue de Mina Termina, le statut d'anciens combattants de Geroy et Budain ne leur donne pas le droit de s’écarter de la destinée commune. Nous leur proposons un ralliement honnête, et aussi... ceci : le sceau de Mina...
Kryalîche sortit de sa houppelande un morceau d'écorce sêche, dont émanait une étrange odeur de poudre à canon trempée dans de l'huile d'amande.
Il emballa lettre et écorce dans un carré de toile qu'il replia, ferma, et cacheta de cire molle.
—Qu'est-ce que cette écorce est censée apporter de plus que le message ? demanda Athiello, méfiante.
—C'est l'écorce sacrée d'un de nos arbres de justice. Elle témoigne de l'authenticité de la lettre, car seule Mina a le droit de s'en approcher et de les toucher. Elle signifie aussi un engagement symbolique de la Ruloxane, dont les chefs du sud pourraient se prévaloir, en cas de controverse. C'est un geste de trêve, si vous voulez.
—Je suppose que nous sommes obligés de vous croire, dis-je.
—Vous êtes fort prudent, étranger, et c’est à votre honneur. Mais puisque vous semblez avoir besoin d'un témoignage impartial, demandez l'avis de votre ami larionais sur ce point, je vous prie. »
Miguardin, gêné, dut convenir que l'écorce sacrée de certains arbres du bois de Giraise avait valeur de sceau pour le représentant de Lario, et cela de tout temps. On pouvait reconnaître l'écorce, ajouta-t-il, à son odeur caractéristique, inimitable, de "poudre de velours".
« La métaphore semble assez proche de ce que j'ai humé, en effet. Je crois qu'il nous faut nous engager, décidai-je. Nous nous chargeons du colis et nous mettons le cap au sud. Miguardin, vous êtes le bienvenu parmi nous.
—Merci, étrangers, dit le jeune homme, l'oeil brillant de joie. Son chien jappa de plaisir et bondit sur le chemin, se retournant pour nous demander du regard si nous allions nous mettre en route à l'instant.
—Je vous suis reconnaissant de votre décision, fit Kryalîche me tendant le paquet. Prenez en soin, et, je vous le répète, ne le délivrez qu'entre les mains des chefs des tribus. Dès mon retour au château, je ferai dépêcher un message au gardien du phare du Boscaud, qui vous tiendra pour les locataires légitimes de la simière en radoub. Je vous recommande par ailleurs de suivre l'itinéraire des crêtes, qui évite Morionde par l'ouest. C'est une route plus sûre, et elle passe par le carrefour de Jocre, où l'auberge est agréable et bon marché. Si vous vous y trouvez dans la journée et la soirée d'après-demain, il est possible que vous y receviez la visite incognito d'une certaine dame. Si, au matin du jour suivant, cela ne s'est pas produit, continuez néanmoins votre route. Nous trouverons d'autres occasions de ménager une rencontre avec qui vous savez. »
Kryalîche sortit une bourse de son ample vêtement.
« je vous prie d’accepter ces quelques pièces, qui pourvoieront à la table et au toit. Qu’il ne soit pas dit que nous laissons mourir de faim nos hôtes de marque.
—Grâces vous soient rendues pour cette attention.
—Elle vient de la Ruloxane. Mais le moment est venu, jeunes étrangers, de prendre congé. Marchez de l'avant sur cette pente. Une fois parvenus au col, vous ne prendrez pas le large chemin qui va vers Morionde, sur la gauche, mais la sentine serpentant au flanc gauche des dentelles de pierre qui vous feront face. Elle mène à la route de Giraise jusqu'où vous devrez aller pour obliquer ensuite vers le sud afin de rallier le carrefour de Jocre. C’est un détour que je vous conseille chaudement, pour éviter les foules de la capitale, et tous ceux qui y vivent -parfois malhonnêtement- du prélèvement du superflu. Mais n’entrez pas au coeur de la forêt de Giraise, vous vous y perdriez à coup sûr. Dès que vous verrez le panneau indiquant Jocre, tournez vers le sud-ouest... »
Kryalîche nous gratifia du plus polaire de ses sourires sans lèvres et d'un geste de vague bénédiction. Il rabaissa son capuchon sur son visage, et rebroussa chemin, s’estompant comme un fantôme dans le monde astral des collines.
—Maintenant que nous sommes seuls, demandai-je à Miguardin, dites-nous ce que vous pensez de cette affaire.
—Je ne sais pas, dit le berger. Il peut y avoir un piège, ou non. Nous sommes condamnés, je crois, à l'incertain. En attendant, cherchons un abri pour la nuit qui sera froide, dès que les vents auront repris.




XXII.

Les hôtes de la forêt de Giraise

Peut-être aurions-nous dû rester sourds aux conseils de Kryalîche et passer par Morionde, où nous aurions pu entendre différentes opinions sur la situation au Sud. Mais l’homme avait compté sur notre méfiance des intrigues locales, qui avaient déjà failli nous coûter la liberté et peut-être la vie.
Le lendemain en fin d'après-midi, nous étions en vue de la grande forêt de Giraise qui commençait au bas de la côte calcaire où nous nous trouvions, et montait en pente douce vers l'est, l'ouest et le nord, surmontée d’écharpes de vapeur bleutée.
Bientôt, nous marchions sous d’immenses palantais et des agras plus hauts encore, dont le front altier laissait percevoir les profondeurs émeraude du bois. Chaque tronc d'âge immémorial avait libéré l'espace autour de lui, ne tolérant qu'une sorte d'avoine gracile, formant au pied des mastodontes chevelus une prairie de pailles translucides, où la progression était facile. Ici et là, un champignon géant déployait sur une souche ses gorges luisantes, et une espèce de digitale recourbait son long cou, alourdi de mille clochetons pourpres devant lesquels de grosses abeilles se bousculaient pour y quérir le pollen.
« C'est presque aussi sauvage que la forêt du mont Wino, sur la Majeure remarquai-je.
—Il ne faut pas s'y fier, dit Miguardin, c'est une région habitée.
—Oui, répondit en écho une voix cristalline, c'est vrai.
—Athiello, c'est toi qui a parlé ?
—Non, je...
—Non, ce n'est pas elle », reprit la voix.
Je levais le nez et aperçus, assise sur une branche, aussi confortablement que sur la chaise à bascule d'une aïeule, une jeune femme aux cheveux tressés, en robe de pièces muticolores. Elle paraissait tricoter un fil invisible.
« Chupiotte ! dit le berger, une marionnelle ! »
Et il dut faire taire son chien, dont les aboiements rageurs se perdaient dans la forêt.
« Oui, une marionnelle, fit en écho la tricoteuse. C'est encore vrai. Quoi que... quoi que, ajouta-t-elle en rengainant ses aiguilles dans son chignon, je trouve que le terme soit un peu dépréciatif. Il est vrai que Marion La Faël est notre Ruloxane, mais nous n'en avons pas moins chacune notre personnalité. »
Elle quitta sa branche et sa robe déployée en parachute, elle atterrit sur la mousse.
« Le bonjour à vous, Signourine et Signours. Puis-je savoir ce qui vous amène en forêt de Giraise ?
—Oui, dit Miguardin. Je conduis ces gentils étrangers à Jocre, et je crois que nous avons dépassé le carrefour du chemin du sud-ouest.
—En effet, jeune homme, le chaume pousse avec les fortes pluies. Il a encore recouvert le panneau... Je peux vous y reconduire, si vous voulez.
—Nous ne voulons pas vous déranger dit Athiello.
—Vous ne me dérangez pas du tout. Je m'ennuyais un peu, et chemin faisant, vous me divertirez de quelques histoires de lointaines contrées.
—Volontiers, dis-je, s'il vous agrée d'être ainsi dédommagée.
—En vérité, dit la jeune femme aux yeux en feuilles de chinolette, je voudrais que votre amie ...
—Athiello.
—Athiello, me fasse le récit de certaines choses... qu'il ne sied pas aux hommes d'écouter.
—Comme vous voudrez. Viens, Miguardin, restons en arrière et laissons ces dames bavarder entre elles.
—Du moment qu'elles ne nous égarent pas.
—Oh mon pauvre berger, mais c'est déjà le cas depuis longtemps.
—Non, dit Miguardin, farouche. Les fées ne m'ont pas encore ensorcellé.
—Qui sait ? »

Athiello et Yasminou Libel (tel était le nom de notre guide) semblaient se réjouir de leur mutuelle compagnie, à en juger par les éclats de rire qui fusaient de temps en temps. Quand elles n'avançaient pas, si vite que nous avions du mal à les suivre sans courir dans l'avoine doré, elles s’arrêtaient pour de longues pauses, l'une écoutant l'autre avec un intérêt passionné, nous obligeant à piaffer en arrière.
« Hm... Ah ! Hein ? Ho ! commentait Miguardin tantôt sceptique, tantôt rieur, et je me souvins brusquement qu'il pouvait lire sur les lèvres à bonne distance.
—Comprends-tu ce qu'elles disent ? »
Le berger ne me répondit pas, et pour cause : il ne me regardait pas, tout accaparé par la conversation des femmes.

« Regardez, voila le panneau » s'écria Yasminou. Elle écarta les pailles et fit apparaître une flèche en bois gravée d'un "Jocre" en caractères troglothiques auxquels des parcelles d'or demeuraient attachées .
La Marionnelle nous embrassa tous, se haussant sur la pointe des pieds pour atteindre les joues hirsutes du berger, qui rougit jusqu'au front.
Elle nous adressa un dernier geste d'adieu et attendit notre départ, se confondant déjà avec la ramure.
« Athiello ! Ne m'oubliez pas...
—Bien sûr que non. »


XXIII.

Une histoire du Sud

La route de Jocre suivait l'épine dorsale de l'île, sur de gros rochers cristallins émergeant de collines pentues, qui dévalaient aussi bien vers l'Ouest, avant de se précipiter dans l'océan en falaises abruptes, que vers l'Est, où elles se perdaient dans les méandres annonçant la baie des Simagrées, lointaine coulée de plomb. A mi-pente, de vagues rougeoiements dans la brume signalaient les environs de Morionde, que nous ne verrions probablement jamais de près.
Je brûlais qu'Athiello me révèle quelques-unes des confidences que l'habitante de la forêt lui avait confiées. Mais je n'osais le lui demander.
Ce fut elle, en fin de compte, qui me proposa de partager certains des secrets que la Marionnelle lui avait appris sur la vie de l'île, et surtout sur la grande Ruloxane.
D’après ce que Yasminou m'a dit, Mina Termina ne rassemble pas l'unanimité sur l'île. La révolte gronde encore un peu partout, et la ruloxane de la forêt, Marion La Faël, manifeste son indépendance avec énergie. Elle le peut, car Mina est beaucoup plus clémente avec les femmes qu'avec les hommes. Elle cherche avant tout à circonvenir l'opposition la plus indomptable à son régime, celle des Penthérites et des Hatrobates, deux petites tribus du Sud, jamais très bien intégrées au “Grand Débat".
Elles vivent loin de Morionde, protégés par les volcans dormants, qui commencent à trente kilomètres au sud de Jocre, entre le cap Bougmée et la péninsule de Boscaud. Une délégation lourdement armée a vite fait de disparaître dans une crevasse de lave chaude subitement ouverte sous ses pas. La rumeur court que l'accident (qui s'est déjà produit plusieurs fois) n'est pas totalement naturel, et que les gens du Sud disposent de savoirs secret sur le tellurisme.
Mina, exaspérée, est aussi fascinée. Elle aurait bien voulu trouver un moyen d'infiltrer des agents, mais la côte Sud, riante de loin, est peu accessible : des tourbillons s’y propagent d’est en ouest, tels des messages envoyés par le grand Dragon au Courant Froid.
Abrités des intrusions, les deux groupes réfractaires vivent dans le petit paradis des Escalèdes. On ne connait pas grand chose d’eux, avait dit Yasminou, sinon qu’ils sont experts, tant sur mer que sur terre, en passages difficiles. Ils ne pêchent pas, sinon des glossules amères des rochers, et cultivent des céréales sur de menues terrasses, irriguées par des résurgences.
Trémis Dendron Budain est président du "Parti du Changement Global, PCG" au pouvoir chez les Penthérites. C’est l'ami intime de Harno Geroy (chef du parti de la Démocratie Future Absolue, DFU”) qui conduit les destinées des Hatrobates. Ces deux pères tranquilles aiment se retrouver sur un banc situé sous un pin pignon, à la frontière entre les territoires des deux villages, pour discuter, à la larionaise, de tout et de rien, et plutôt de rien que de tout, devant une bouteille de glône millésimée.
« Et cette amitié, dis-je, ne fait pas l’affaire de Mina Termina, qui ne désire rien tant que de semer la discorde entre ses opposants, pour pouvoir intervenir en pacificatrice.
—Exactement. Mais jusqu’ici sans succès. La Marionnelle m'a d'ailleurs narré à ce propos une stupéfiante histoire.
—Raconte ! »

Athiello ralentit la marche.
« Et bien voila : il y a quelques années, Harno Geroy s'est pris d'un respect affectueux pour un jeune homme que ses compatriotes avaient sauvé des eaux, et dont le jugement lui sembla si avisé qu'il en fit son conseiller. Il avait le privilège d'assister aux sacro-saintes rencontres du Pin Pignon, à condition de se taire pendant la sieste. Ce jeune homme, nommé Hottor Niktamutti avait été recueilli par les Hatrobates lors d’un naufrage près du tourbillon de l’Emphale. Longtemps resté entre la vie et la mort, il croyait, dans son délire, avoir été arrêté par les soldats de Mungabor.
—Mungabor ? Le gouverneur de La Majeure ?
—A l’époque de cette histoire, il n’était encore qu’un courtisan du vieux gouverneur Trompher, bientôt à la retraite. Hottor Niktamutti, alors avocat, et jeune dignitaire de la Conque, revenait d'une retraite intellectuelle dans le hameau célèbre de Logatrou, lorsqu’il assista par hasard à la mise à sac de la ferme d'un opposant, par Mungabor en personne. Révolté, Hottor avait demandé la mise en accusation de l'ambitieux et cruel gentilhomme, mais celui-ci était déjà puissamment protégé.
»Afin de ne pas retrouver l’avocat sur son chemin pendant sa campagne pour le gouvernorat, Mungabor passa à l'attaque. Un matin, la milice zigonoise fit irruption dans la taverne où dormait Niktamutti et, fouillant sous son lit, mit à jour un sac de pièces d’or qu’accompagnait d’une lettre convenant d’un attentat à la vie de Mungabor, signé : “les forces de l’ombre”. Le procès se déroula sur l’île même, sous le regard indifférent du vieux Trompher. Condamné, malgré ses protestations d'innocence, le jeune homme eut à choisir entre la prison à vie et la déchéance conquoriale. La mort dans l’âme, Niktamutti choisit la seconde solution. Sa carrière brisée, il jura de se venger. On l’avait accusé de comploter pour assassiner le candidat- gouverneur ? Eh bien, celui-ci s’était fait un ennemi mortel. Mais la revanche prendrait du temps et de l’argent. Il commença par changer de nom. Et devine, dit Athiello, quel nom d'emprunt il choisit ?
—Comment veux-tu que je le sache !
—C'est qu'il ne t'est pas inconnu... »
J'eus beau me creuser la cervelle, aucun nom ne me vint à l'esprit.
« Pourtant, tu connaissais un certain... Fontrelon, membre de l'équipe électorale de ton ami Phial ?
—Fontrelon... Oui, un grand homme dans la trentaine, au long nez... Mais c'était un étudiant en magie, pas un juriste...
—Eh bien, c'est lui ! dit triomphalement Athiello, c'est Hottor Niktamutti !
—Non !
—Et attends... ce n'est pas la seule surprise !
—Comment ton amie de la forêt savait-elle cela ?
—Je crois que tous ceux qui passent par Giraise doivent raconter ce qu'ils savent aux Marionnelles, qui raboutent les détails disparates, comme elles cousent les pièces de leurs robes. Elles n'aiment rien tant que de reconstituer les menus fragments des récits.
—Admettons. Mais comment a-t-elle su le vrai nom de Fontrelon, s'il avait décidé de rester anonyme ?
—Se sentant en sécurité chez ses amis hatrobates, il a parlé de ses diverses identités. Bref : Fontrelon-Niktamutti s’ embarqua pour Lario, où son projet se serait brisé sur les rochers de la côte sud, s’il n’avait été sauvé par la tribu sudiste. La suite, tu vas le voir, intéresse notre mission.
—Comment cela ? »
Athiello sourit de mon impatience.
« Sur "L’île triste", Hottor se tint d’abord tranquille. Il éprouvait une reconnaissance émue envers ses sauveurs, et ne ménageait pas ses efforts pour se rendre utile. Son intelligence et son sens du droit attirèrent les faveurs du chef des Hatrobates. On prit régulièrement conseil auprès de lui. Le jeune homme mit en ordre la comptabilité des céréales échangées avec les tribus de Morionde, et ses concitoyens d’accueil n’étaient plus aussi facilement dupés par les émissaires de la capitale. Maintenant, grâce à Niktamutti, ils faisaient des affaires et pouvaient s’acheter les perles de Frluch, dont ils adoraient décorer le tour de leurs fenêtres.
» Par la suite, Hottor estima qu’il avait mérité de sa patrie d’accueil, et il s’offrit des vacances prolongées. On ne savait plus très bien où il était (et je soupçonne qu'il revenait à Clotone sous le nom de Fontrelon, pour suivre des cours de magie). Mais il réapparaissait pour les comptes saisonniers et pour préparer avec Harno Geroy, les séances du conseil des Hatrobates. Quand on l’interrogeait sur ses absences, il répondait par un doux sourire. On n’insistait pas : Hottor était trop utile à la communauté, pour qu’on risquât de le froisser...

»C'est alors que Mina Termina voulut affirmer son autorité sur le Sud de l’île. Les chefs des Hatrobates et des Penthérites, Geroy et Trémis Dendron Budain eurent une rencontre au sommet, aussi tranquille que leurs colloques habituels. Assis sous leur pin pignon, ils convinrent d’opposer la résistance passive aux menées arrogantes des ambassadeurs moriondais, qui prétendaient exiger des élections “libres” auxquelles Mina déléguerait des candidats. Devant le silence poli des Sudistes, l’embassade se lassa.
» Mina fut prise d’une épouvantable colère. Elle envoya un oiseau messager à ses Fulgurac'h stationnés à la caserne de Morionde, pour qu’ils montent une expédition punitive contre ces rebelles.
“ Mais voila, ou je me trompe, une occasion de remettre cette gironde dame à sa place ! avait déclaré Hottor.
—Comment ? demanda Harno Geroy.
—Vous le saurez bientôt...”

» Quelque temps après, le Signour Kryalîche s'installa au Saint Mascoléon. Il recherchait un guide capable de louvoyer entre les tourbillons de la passe-sud. Il mangeait un pâté de lupifer à l’auberge du bateau-fossile, quand un marin entra, sombre et barbu, le visage fleuri des pustules dues aux mouches marinières, et portant le bonnet de laine des gens du sud.
» Kryalîche offrit à payer la tournée, et, habilement, (du moins le croyait-il) entra en conversation amicale avec l’individu au visage repoussant. Celui-ci prétendit être un pêcheur solitaire du Cap Bougmée, indépendant des tribus du Sud, mais vivant en intelligence avec eux.
“Les tenez-vous en estime ? demanda Kryalîche, sur le ton de l’indifférence.
—Mm, ils sont paresseux et assez voleurs. Chaque année, ils me paient un peu moins cher les glossules douces que je vais chercher en plein courant froid. Mais ils sont pacifiques, ce qui est appréciable, car sur cette côte difficile, nous avons besoin de nous entre-aider pour ceci ou pour cela. Comprenez-vous ?
—Bien-sûr, fit Kriâlyche indisposé par les effluves puissants qu’émettaient les haillons du bonhomme. Voila : nous organisons une petite sortie en mer pour des visiteurs malaméens... Peut-être accepteriez vous de nous diriger entre les périls du passage sud ? Ce serait bien payé.
—Il faut voir, dit l’homme après avoir mastiqué d’un air songeur un morceau de poisson, mais il ne faut pas que je rate la saison des miniges.
—Loin de moi l’intention de gâcher votre saison. Quand a-t-elle lieu, d’ailleurs ?
—Les miniges commencent à arriver au large du cap Ouest dans quinze ou vingt jours, tout au plus, et cela dure un mois.
—Bon, et bien, nous pourrions organiser notre visite d’ici une semaine.”
» Le vieux marin se gratta le cuir chevelu, laissant tomber une pluie de cristaux verdâtres sur la table de marocal.
“ çà fait vraiment court. Je ne crois pas que cela sera possible, Signour, sauf votre respect.
—Il n’y en aurait que pour une journée.
—Et le retour, Signour ? Les tourbillons, une journée pleine de fatigue et de périls...
—Que non pas ! Nous rentrerons par l’intérieur des terres.
—Et votre bateau ? fit l’autre en haussant un sourcil étonné.
—Eh bien, nous pourrions vous le laisser en cadeau.”
L’oeil terne de l’homme scintilla, puis il se ravisa:
“ Bon, mais quel bateau ?
—Une simière à huit rames... du genre qu’on construit à Morionde, vous voyez ?”
L’homme fit la moue.
“C’est certes un bateau solide, bien fait pour la zone des tempètes, mais il se dirige assez mal dans les courants du sud.”
Il soupira. “Enfin, ce ne serait pas trop mal, car j’ai cassé ma barque à miniges et la réparation est longue. Au moins puis-je compter que votre simière sera neuve, que le bois n’en sera pas trop éprouvé par les écueils ?
—Je vous le promets, et vous pourrez l’inspecter tout à loisir avant le départ.”
Le marin se décida :
“ Dans ces conditions... Je crois que je vais dire oui.”
Et il tendit une large main rongée d’ulcères.
“Patron, cria Kryalîche en évitant de serrer l’organe qui lui était tendu, servez un repas à ce monsieur, nous venons de conclure une affaire...” »

L’histoire d’Athiello avait accéléré le temps. Nous étions maintenant sortis des collines sèches, pour redescendre vers une croisée de vallées boisées, quoique moins touffues que Giraise. Nous marchions d’un si bon pas que nous avions laissé Miguardin et Goudo loin derrière nous.

« Je crois savoir où tu veux en venir, Athiello.
—Ne sois pas trop présomptueux, Augustin. C’est une bien curieuse affaire.
—Je suis tout ouïe.
—Eh bien, une semaine après l’accord passé entre le marin scrofuleux et Kryalîche, une longue simière de peaux cousues fendait les eaux tourmentées qui doublent Boscaud, chargée de son plein d’hommes. Le factionnaire du Phare, un nommé Nysan Gron, tira un coup de canon pour prévenir les imprudents, mais en vain.
»Assis en tailleur à la proue, le matelot pustuleux indiquait par gestes au barreur comment orienter le navire. En plus des huit rameurs, une dizaine de “touristes” vêtus de noir formait une masse compacte et silencieuse, que dominait Kryalîche, casqué et botté, le regard souverain.
“Je ne savais pas que les Malaméens ressemblaient à des guerriers zwölles”, dit le vieux marin. Kryalîche ne remarqua pas l’ironie et lui répondit de se mêler de ses affaires.
“ Je disais cela pour la conversation.
—Pouvez-vous nous faire débarquer au village des Penthérites ? demanda le chef de l’armée de Mina Termina.
—Rien de plus facile , Chef... Il suffit de virer cap nord-nord ouest.
—Il n’y a pas de danger maintenant ?
—Bien sûr que si. Le tourbillon du Gorgeon Avide, le plus vaste gouffre liquide du secteur après l’Emphale. Il a avalé des paquebots et des cuirassés.
—Ah ? On ne voit rien...
—Regardez sur votre gauche... la grande tache sombre, vous voyez ?”
Tous les regards se tournèrent vers le point indiqué, puis, dérouté, Kryalîche reporta son regard vers le guide :
“Alors , c’est çà le tourbill...”
Il s’arrêta net : le marin avait disparu de sa planche d’observation. Il n’était nulle part, ni sous les rouleaux de cordages, ni derrière les vivres. Il avait plongé sans un bruit.
Le guerrier poussa un hurlement sauvage :
“Croutoboule ! Nous avons été dupes.”
Décontenancés, les hommes suspendirent leurs rames en désordre, et les Fulgurac'h s’entre-regardèrent.
“En arrière-toute, vers le Sud, commanda leur chef de sa voix d’acier.
—Trop tard, fit la petite voix d’un rameur. Regardez, l’eau file comme une flèche.
—Saputille ! Faites quelque chose” s’égosilla Kryalîche, fouettant le rameur au visage.
» La simière entraînée par des rapides insaisissables piqua du nez une fois, deux fois. Puis elle plongea carrément, aspirée entre des vagues violettes hautes comme des murailles, dans un horrible bruit de succion.

» Six heures plus tard, une barque de pêcheurs penthérites, pipes au bec et barbes au vent, vint secourir les sept guerriers qui avaient réussi à rejoindre un écueil à demi-submergé. Ils s’y aggripaient, congelés, les doigts meurtris par les essaims de glossules crachant leur eau à découvert.
» Kryalîche, accroché à un tonneau, avait réussi à rejoindre la côte, où des femmes le retrouvèrent évanoui. Les huit rameurs avaient sans doute péri, empêtrés dans les structures de la coque. Charmants mais très légèrement narquois, les Penthérites offrirent le coucher et le couvert aux survivants épuisés. Le surlendemain, on les raccompagna jusqu’au col des Volcans Endormis, avec quelques provisions.
» La simière, recrachée comme un pépin par le tourbillon, fut retrouvée en mauvais état sur une petite grève. Du pilote pustuleux, on n’entendit jamais plus parler, mais il est peu probable qu’il se soit noyé.
» D’après Yasminou, le pilote ressemblait beaucoup, en plus âgé... à Hottor Niktamutti (ou Fontrelon, comme tu préfères), les abcès en moins. Il paraît d’ailleurs que rien ne ressemble plus à un affreux prurit que des écailles de miniges astucieusement encollées sur une peau humaine, jeu auquel les enfants penthérites passent leur temps, afin de faire sursauter leurs grand-mères. Certains disent encore que seul Hottor connaissait assez bien les passes pour rentrer à la nage sans problèmes, au voisinage du Gorgeon Avide.
—Putredianche ! m’exclamai-je. Curieux bonhomme que cet Hottor-Fontrelon-là ! Ces aventures rocambolesques contredisent la nonchalance de son maintien.
—Par la suite conclut Athiello, Mina reporta son projet de mise au pas des gens du Sud (promis à une affreuse vengeance future). Elle s’est vouée à civiliser à sa manière le reste de l’île .
—Mais... Peut-on croire les intentions pacifiques qu’elle exprime dans sa lettre ? Peut-on faire confiance à Kryalîche, quand il nous dit vouloir négocier avec ceux qui l'ont humilié ? Qui nous dit que la rencontre qu’il nous a demandée n’est pas un traquenard ?
—Tu as vu comme moi le paquet : il ne contient qu'une lettre et un sceau d'écorce inoffensive.
—Certes, mais la bombe peut être un détail inaperçu, une partie du message lui-même ...
—Te sens-tu le courage de décacheter la lettre ? »
Je ne répondis pas.
« En tout cas, si j'ai bien compris, le bateau qui nous est destiné par Kryalîche est justement la simière avec laquelle il a chaviré dans le tourbillon du Gorgeon Avide...
—Supposition pertinente, ma foi. »

Nous attendîmes le berger, qui arriva au pas du flâneur, le regard perdu sur l'horizon de collines pâles qui se bousculaient vers Morionde.
« Athiello...
—Oui, Signour Miguardin ?
—Vous n'avez pas tout raconté à Augustin, de votre conversation avec la Marionnelle, n'est-ce pas ?
—Grand Equilibre ! J'oubliais que vous lisiez sur les lèvres à distance, dit Athiello en rougissant. Et bien, Signour Berger, puis-je vous demander de garder le secret ?
—Si vous le souhaitez, Damoisielle. Après tout, la chose n'est pas bien importante.
—Si Athiello ne veut point parler, je respecte son souhait, dis-je, un peu agacé.
—Ne t'inquiète pas, dit elle en se serrant tendrement contre moi, ce n'est vraiment pas important.
—Mais si c'est si peu important, pourquoi ne pas me le dire ? »
Athiello éclata d’un rire flûté, et se remit en marche, donnant des coups de pied dans les cailloux.


° °

°

C'est à Jocre, dans la jolie paillote qui nous a été attribuée à quelques mètres de l'auberge forestière, que je termine le récit qui précède.
Demain, ici-même, nous rencontrons peut-être la plus grande puissance de l'île, en voyage incognita.


XXIV.

La passante du chemin de Jocre



Le réduit de bois, humide et puant où je suis contraint à la station penchée, les pieds dans une saumure clapotante, n'est pas idéal pour la rédaction de mémoires.
C'est une façon de voir les choses. Une autre est de considérer que sans cette occupation qui me distrait de l'horreur ambiante, je mourrais assez vite de fièvre, de froid, de l'incessante crampe qui me pousse à vomir, aggravée par l’incertain balancement du bâtiment qui contient notre habitacle aveugle. Athiello ne vaut guère mieux, mais se replie dans une sorte d’hibernation. J’ai perdu la notion exacte du temps, et je ne saurais dire si nous sommes le quatrième Chronian ou le quatrième Toutan de Belliore.
Comment sommes-nous arrivés à cette situation si inconfortable, aux perspectives si précaires ?

Il y a de cela environ quatre jours, (une éternité, déjà !) nous mangions, confortablement assis dans la salle aux poutres basses du corps principal de l'auberge de Jocre. Une voiture arriva, tout éclaboussée. La bulle noire que tiraient des chevaux fourbus, renâclant devant l'auberge, ressemblait à celle de Kryalîche au hameau des Hordihous. Le cocher sauta à bas de son perchoir pour ouvrir la portière. Il en sortit trois personnages, emmitouflés dans des capes de laine sombre. Un homme —un Fulgurac'h— le visage caché par la visière du casque de guerre, dominait le trio dont les deux autres membres étaient aussi d'une taille plus élevée que la moyenne. A la démarche et aux rondeurs que le tissu épais ne parvenait pas à gommer, on soupçonnait qu'il s'agissait de femmes, quoi que d'allure martiale.
« L'une d’elles est Mina Termina, chuchota Athiello, tandis que les trois voyageurs montaient rapidement à l'étage, précédés d'un hôtelier tout en courbettes. »
Au dehors, les feuillages retenaient encore le flamboiement du couchant. Un valet vint nous prévenir qu'une dame désirait s'entretenir avec nous dans le cabinet attenant au cloître, en arrière de l'auberge.
« Allez-y, dit Miguardin, je vous attends au salon de lecture. »

Une grande femme, vêtue d'un pentalon de velours noir, se tenait face à la porte fermée du cabinet, bras croisés sur son imposante poitrine, une dague retenue au côté par une ceinture de fines plaques métalliques. Son visage blême à la mâchoire trop large était encadré par un casque court de cheveux pâles. Ses yeux aux prunelles couleur de flaque nous fixaient sans qu'il fût possible d'y lire le moindre sentiment.
« Vous n'avez pas d'armes ? s'enquit-elle d’un ton rogue.
—Non, bien sûr, dis-je. »
L'oeil exercé de la géante nous déshabilla, mais ne repéra aucun renflement suspect.
« On vous attend. Entrez-vite. »

Près du foyer irradiant de charbons de pitèche, Mina Termina était assise, penchée à la table, rédigeant rapidement un texte à la lueur rougeoyante.
Elle se redressa, ôta ses lunettes de fer et nous observa quelque temps avec perplexité. Elle était aussi grande que sa gardienne-du-corps, et aussi athlétiquement découplée. Mais son visage était plus ovale, ses cheveux également courts mélaient le noir et le gris, et ses yeux verts respiraient une intelligence inquiète, effet qu'accentuaient ses sourcils arqués, dissymétriques. Elle avait fait une concession à la féminité conventionnelle en portant une robe grise sur des bas de laine épais.
« Asseyez-vous, dit-elle enfin, désignant un banc au dossier sculpté contre le mur qui lui faisait face.
—Votre nom est bien Athiello Pendalis ?
—Oui...
—Je crois que j'ai connu votre grand-père dans une affaire ancienne, le juge Siebelo Pendalis...
—Oui, c'est bien lui... Il nous a quittés il y a trois ans.
—Le diable a sûrement eu son âme, dit Mina en riant : c'était une sacrée crapule... et il m'a aidée, dans un contexte difficile pour une femme d'action. Mais, trêve de nostalgie, nous sommes ici pour autre chose. »
Elle tourna vers moi la flamme verte de son regard.
« Je suis vos aventures depuis que vous avez mis le pied sur Clotone, Signour Augustin Coriac, vous et votre ami Phial d'Atoy de Parinofle. L'activité du clan des Fitrion ne m'est pas inconnue, et je dois dire qu'elle ne me dérange guère, même si le vieux Jansène fut dans le passé un adversaire résolu de la candidature féminine au minusat.
» Je ne suis pas indifférente au fait que Phial d'Atoy vous ait demandé de me rencontrer, ce qui le distingue des autres candidats, et devrait me prédisposer en sa faveur. Mais vous savez que je dois soutenir celui qui concourt pour Lario, puisqu’il est membre de la tribu qui soutient mon influence, et dont la loyauté à mon égard est... décisive.
» Toutefois ajouta-t-elle d'une voix plus sourde (nous obligeant à nous pencher pour l'entendre), je tiens à indiquer à Phial d'Atoy que ma légitimité est loin d'être aussi assurée sur Lario qu'il me fait l'honneur de le penser en m'adressant votre ambassade. La force même n'est pas toujours ni tout le temps l’instrument d'un pouvoir politique qui prétend durer.
» On vous aura sans doute prévenu contre mon goût pour la domination. Il est vrai que j'aime diriger, entraîner dans l'action. (Elle eut un sourire inattendu, qui la rajeunissait subitement). Mais que Phial ne se méprenne pas : rien de cela n'aurait de sens pour moi s'il ne s'agissait pas de permettre aux femmes de cette île d'accéder à la vie politique, peut-être parce que c'est la seule solution pour faire cesser la stupide fragmentation de ce peuple en dizaines de sectes misérables.
» Ce sera fort long, et j'ai besoin, pour cela, que Clotone ne cherche pas à me déstabiliser, en utilisant comme fer de lance les petites tribus du sud...
—Les Hatrobates et les Penthérites, dis-je .
—Ah , je vois que la traversée de la forêt de Giraise vous a été profitable. Mon ennemie intime, Marion La Faël, vous a fait discrètement informer.
» Si elle n'existait pas, il faudrait l'inventer, ajouta-t-elle dans un éclat de rire. Quel dommage que ses fées ne me soutiennent pas... Je n'aurais peut-être pas besoin de m'appuyer sur des forces aussi... sombres que celles que vous savez. »
Elle se tut, nous laissant le temps de saisir les implications de ses propos.

—Mais les Sylvicoles sont méfiantes. Héritières de l'ancienne population forestière de Lario, elles pensent que tout changement risque d'aggraver leur existence, et déboucher un jour ou l'autre sur l'abattage de leurs fûtaies sacrées.
» Pourtant, elles trouvent en moi la protectrice résolue d’une merveille, au coeur de ce caillou ingrat. Personne ne sait mieux que moi que la forêt humide de Giraise est un joyau unique.
—La porte-parole de Marion La Faël nous a informés que les peuples du sud avaient beaucoup à redouter de votre politique... avançai-je.
—Cela ne m'étonne pas. Toute évolution les effraie. Il est vrai que je n'ai guère apprécié le traitement que les compères Geroy et Budain ont infligé à mon plénipotentiaire, sans parler des rameurs qui ont trouvé la mort dans cette affaire... dont vous avez sans doute entendu parler.
—En effet.
—Mais sachez que je n'éprouve aucune animosité particulière envers les Hatrobates et les Penthérites. Leur volonté d'indépendance —que je n'approuve pas pour autant— est certainement plus légitime que celle affichée par de méprisables bandes, conduites par d'encore plus méprisables escrocs de la politique, qui sévissent hélas un peu partout ailleurs sur l'île.
» Bien sûr, je ne peux témoigner à Budain et Geroy d’une bienveillance dont d'autres profiteraient pour me nuire. Et comme ils n'acceptent aucune de mes ambassades, j'en suis réduite à l'expédient dont vous a parlé Kryalîche.
—C’est-à dire le message que nous leur portons de votre part, auquel votre lieutenant a rajouté son paraphe.
—L'idée est de moi. Je ne vois pas d'autre façon de récupérer la simière dans une zone hostile (bien que Nysan Gron soit un allié), ni surtout de faire savoir aux Sudistes la teneur exacte de notre position à leur égard.
Kryalîche m'a assuré de votre accord, n'est-ce pas ?
—Oui, nous nous acquitterons de cette mission, contre le voyage-aller vers Draco, et la garantie d'un sauf-conduit dans cette île dangereuse.
—Le sauf-conduit vous met sous la protection de notre consul à Draco. Il vous sera remis par Nysan Gron, le gardien du phare du Boscaud... ainsi qu'une autre petite somme en fufes de Clotone. En contrepartie, j'aimerais que vous fassiez un peu plus que ce que vous a demandé Kryalîche.
—Ah, fis-je, sur mes gardes.
—Ne vous inquiétez-pas. Il s'agit seulement d'ajouter ce que vous pourrez -ou jugerez utile- au contenu de la lettre. Essayez de donner aux deux vieux bonshommes l'impression aussi honnête que possible de cette rencontre de ce soir. Bien sûr, vous pouvez penser que je suis une excellente comédienne et que je dissimule mes sentiments. Mais savoir dissimuler, c'est dèjà être capable de s'éloigner de la colère spontanée. Or c'est la seule chose que je désire que vous leur transmettiez : le sentiment que je ne suis pas une bête enragée, et que je suis disposée, quand j'y suis obligée, à la négociation sérieuse et patiente.
—Je ne peux pas vous garantir, avouai-je, que je saurai bien rendre les dispositions que vous me suggérez, connaissant par ailleurs l'épisode dont Kryalîche a été victime...
—Kryalîche est Kryalîche; Mina est Mina.» dit la Ruloxane d'un ton sans réplique.
Elle se leva pour frotter ses grandes mains au dessus du feu de pitèches.
—Il vaut mieux nous séparer maintenant, dit-elle, les yeux dans les flammes. Je vais partir. La région est soumise et calme, mais l'isolement peut aussi être propice à l'organisation de guet-apens. J'ai pour principe de ne pas tenter mes ennemis. »
Elle sourit à Athiello :
« Bravo pour l'esprit d'aventure, ma petite ! Ne vous laissez tout de même pas emporter par son ivresse. La vie d'une femme a d'autres plaisirs.
—Oui, dit Athiello, répondant à son sourire, je...
—Partez maintenant, les enfants !
—Pardonnez mon audace, Signoura Mina, dis-je, mais je voudais m'assurer qu'une grave insulte envers mon amie Athiello avait bien été portée à votre connaissance, pour réparation...
—De quoi s'agit-il ? dit Mina en haussant le sourcil. On ne m'a rien dit de semblable.
— Voila : un individu dénommé Beaufinet Pagrain, exerçant la profession de ferronnier auprès de la communauté Hordidoue a voulu nous retenir en otages contre argent. Et surtout, il a tenté de violenter Athiello.
—C'est fâcheux, dit Mina, mais je ne réponds pas des actes de tous mes administrés.
—Le problème réside dans le fait que votre Lieutenant Kryalîche m'a empêché de punir ce répugnant personnage, au motif qu'il travaillait pour lui. Il m'a néanmoins promis de sévir.
—Un agent de Kryalîche ? Mm, je ne vous garantis rien, dit Mina, mais je me renseignerai. Maintenant disparaissez de ma vue ! »

La femme-cerbère n'était plus de l'autre côté de la porte, et nous n'eûmes que le temps de revenir à la salle principale pour apercevoir le coche noir s'enlever sur la pelouse et faire demi-tour en direction du nord.

« Effrayante, cette Hirza Hurchlod... dit Miguardin. Je n'aimerais pas tomber entre ses mains. Il paraît qu'elle étrangle un homme en quelques secondes...
—Tu veux parler de la femme garde-du-corps ? Tu l'as vue ?
—Oui, dès que vous avez été en conférence, elle est revenue règler l'aubergiste et a rejoint son compère près de la voiture...
—Tu as pu voir qui était cet homme ?
—Non, il n'a pas quitté son casque... »

La route était longue entre Jocre et les cols volcaniques qui nous séparaient du cap Bougmée et du Boscaud. Nous partîmes dès potron-minet, non sans avoir applaudi la bonne nouvelle que nous apprit l'aubergiste : tout avait été payé pour nous par la mystérieuse visiteuse en calèche.
C'est de bonne humeur que nous nous engageâmes sur la pente tortueuse qui s'élevait des creux humides, à la rencontre des nuées sulfureuses courant par dessus les montagnes du sud.

Je me retournai plusieurs fois, sans voir personne sur le chemin désert. Et pourtant je ne parvenais pas à chasser l'impression absurde que nous étions suivis... de très près.





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Annexe

Code secret entre Athiello et Augustin


Voici le code : chaque île de Clotone est symbolisée selon son emplacement par des signes “moins” et des signes “plus”. Ainsi, située au nord-ouest La Mésnile est ++. Canémo, au nord-est +-. La Mirande est -+, et Fustelle est --. Pour Thyrse, nous avons le signe I. Dans chaque île, le système de repérage est celui de cercles concentriques des vingt-quatre heures, espacés de quatre cent mètres, ce qui délimite des zones où nous pouvons nous chercher avec des chances raisonnables de nous retrouver. Par exemple, l’information codée ++012 signifie : La Ménisle, cercle central, direction nord. Ce qui ne laisse pas beaucoup d’autre choix que la rue Magnestrade à hauteur de la maison Fitrion (mais pas DANS la maison, car nous nous donnons pour règle de ne jamais nous donner un rendez-vous dans un lieu privé : trop dangereux). ++112 serait toujours à La Mesnile, mais au nord d’un cercle plus large, qui nous conduit... au bord du grand bassin. ++212 n’est pas possible, sauf à se rencontrer à la nage, en plein milieu du bassin en question. -+0 est possible mais guère discret : il est situé au milieu des faubourgs les plus populaires de Mirandol. -+112 est plus difficile d’accès : il est au pied de la grande coupole de la Conque, réservée aux étudiants en droit de cinquième année. Expérimenté entre nous sur deux cartes, pareillement percées pour les points zéro de chaque île, le code semble fonctionner assez bien avec un compas et un crayon. Une fois la bonne échelle trouvée, et les cercles esquissés, le récepteur de l’information trouve très vite le lieu public le plus vraisemblable appartenant à la zone numéyotée. Bien sûr, chacun gardera précieusement sur soi sa carte de référence.
—Je vais la coudre dans le boléro de cuir que je ne quitte jamais, m’assure Athiello, enthousiaste.
Par ailleurs, pour tous les noms cités, nous utilisons seulement les trois premières lettres (comptant sur la sagacité du correspondant, pour deviner l’identité de la personne ou du lieu en question). Mais les choses sont corsées : à chaque lettre correspond les douze mois de l’année solaire en vigueur à Guama, recommencés à partir dela treizième lettre (et distingués de la première série à l’aide d’un indice “2”. Les deux dernières lettres -X et Y- sont symbolisées par les mots “soleil” et “lune” .
Par exemple, Guama sera dit Lon, et transcrit Décembre,Mars2, Février2. Athiello sera nommée Ath, mais transcrite : janvier, Août2, Août, etc...
Avec un peu d’entraînement, cela marche parfaitement.


Le Cycle de l’ancien futur
Tome II, Le Jeu de Clotone
par Denis Duclos
Préambule au Journal d'Augustin Coriac 3
Première Partie : L’île-Capitale 10
I. La maison de Magnestrade 26
II. Etrange attaque 46
III. Coup d’envoi 62
IV. Thyrse 78
V. Athiello 88
VI. Le sapientissime Olivon mène l’enquête 97
VII. Qui est Lucilia ? 116
VIII. Avant la tempête 121
IX. Un drôle de pétrin 141
X. Farniente 158
XI. Expériences de pensée 163
Deuxième Partie: Une épreuve mortelle 174
XII. Règles du jeu 175
XIII. La bataille du dedans 199
XIV. Un ciel se déchire 226
XV. L’ermite de la pointe Norne 240
XVI. Le Passage du Dragon 251
XVII. Wiril Braigchcht prend le large 260
Troisième Partie : L’île Triste 275
XVIII. Une auberge-fossile 277
XIX. La Ruloxane suprême 288
XX. Miguardin, le hordihou 294
XXI. Kryalîche 310
XXII. Les hôtes de la forêt de Giraise 322
XXIII. Une histoire du Sud 326
XXIV. La passante du chemin de Jocre 337

Annexe : Code secret entre Athiello et Augustin 345



Samedi 20 Juin 2009 - 18:09
Jeudi 2 Juillet 2009 - 21:05