Retour sur l'affaire Sokal : comment l'intelligenztia américaine se suicida en commanditant la "décrédibilisation" des intellectuels français
On peut rétroactivement reprocher ce que l'on veut aux grands intellectuels français des années soixante-dix/quatre-vingt (de Lacan à Derrida en passant par Foucault), au moins évoquaient-ils en profondeur de grands problèmes comme le pouvoir, l'idéologie, la culture, la politique; toutes choses irréductibles à l'économisme primaire et à la technophilie infantile. S'ils étaient demeurés respectés -sinon encensés-, peut-être aurait on vu l'un de leurs émules américains mettre à temps le doigt sur le folie spéculative, la passion des nombres qui allait emporter tout un peuple dans la ruine, "prime" comme "subprime". Mais il aurait fallu qu'au moins ne soit pas orchestré un dénigrement global et définitif, portant sur toute la classe intellectuelle française d'un coup, et dont l'objet était d'en finir avec une certaine capacité critique de l'intellectuel en général dans les sociétés avancées. Depuis l'affaire, puissamment agencée à l'aide des médias, tel un bombardement bien préparé et bien ciblé, l'influence intellectuelle du petit hexagone a été effectivement ramenée à sa taille physique. Rien n'a surnagé du naufrage du navire intello. Chacun et chacune a péri dans sa notoriété, désormais entachée de charlatanisme ou d'inconséquence.
On se souvient que la bombe qui servit à amorcer ce génocide moral fut mise au point par un professeur américain "de gauche" nommé Alan Sokal : il s'agissait d'un "canular" monté par celui-ci, et consistant à proposer à une fameuse revue "post-moderniste" de la côte est, toute frémissante de citations françaises un article bourré d'erreurs scientifiques grossières, en comptant ainsi démontrer que ces "charlatans", incapables de distinguer la vérité de la sottise, publiaient n'importe quoi. Et tout le monde, à commencer par le New York Times de s'esclaffer et de se plier de rire devant ces benêts, pris la main dans le sac de leur propre ignorance patente... Monstrueusement amplifié par une opération mondiale (dont les mêmes services secrets qui avaient aidé à l'installation d'une intelligentsia anticommuniste après guerre n'étaient aient probablement pas totalement absents) le charivari assourdit tout le monde et la charrette des gens visés, à nouveau étiquetés et rassemblés dans le livre que Sokal publia ensuite, assisté d'un exécuteur belge, dut faire le tour de Paris, sous les quolibets des cheffaillons ingénieurs et les aboiements de cadors journalistiques rassemblés sur leur passage. la chose était dite, l'intello enterré. La victoire toute récente du libéralisme allait pouvoir couvrir le monde sans emmerdeurs. La pensée allait pouvoir enfin être remisée, du moins pour ce qui ne pouvait être informatisé.
Oui, mais, quelques vingt ans après, le libéralisme étant devenu l'unique doxa, l'industrialisation des pensées ayant été parachevée mondialement, il s'avère brusquement que la haute classe dirigeante (dénommée "financière" par ceux qui craignent le mot de "voleurs")... marche sur la tête.
Pour marcher sur la tête, il est possible que celle-ci ne donne pas les bons ordres au système sensori-moteur. Il est possible que ce soit à force d'encenser la stupidité que la nouvelle société-monde ait fini par engendrer aussi rapidement sa propre déliquescence. Notre hypothèse est qu'en visant explicitement la notion d'intellectuel, que la France exportait à l'époque, il s'est organisé une auto-destruction de l'intelligence collective des sociétés avancées. L'affaire Sokal n'en a été qu'un épisode, probablement au fond mineur, mais révélateur. C'est le silence encore plus assourdissant qui a suivi qui a réellement constitué l'événement central : industrialiser l'université et dissoudre la pensée dans les procédures, formater en masse des "infoanthropes" parfaitement étrangers à l'idée même de juger, happés chaque seconde disponible de leur cerveau par une succession de "quiz", voila qui devait conduire à l'accomplissement du rêve américain devenu mondial, voire révolutionnaire si l'on en croit Negri. Désormais la charrette de la honte serait, si elle devait circuler, surtout emplie ras-bord de Prix Nobel d'économie américains, mais curieusement, personne ne semble avoir envie en Europe ou ailleurs de produire un canular pour les ridiculiser. La réalité historique de la crise financière la pire depuis 1929 devrait suffire, mais visiblement l'avidité stupide est plus difficile à dénigrer que l'intelligence aventurière.
Et bizarrement, le cognitivisme et le scientisme qui, en arrière garde, sont largement responsables de la croyance parfaitement absurde dans la martingale infinie (du moment qu'elle serait calculée précisément) ne sont absolument pas mis en question.
Reprendre le contenu du fameux "hoax" de Sokal n'est donc pas inutile, même si le but n'est pas de "laver l'honneur" d'intellectuels français qui, après tout, n'en ont pas besoin. Ce n'est pas inutile, parce qu' à reprendre les choses en détail, on se rend compte que ce fameux canular en disait bien plus long sur la bêtise de son auteur que sur la naïveté des "post-modernes". Son projet, consistant à produire des énoncés soit disant "non scientifiques" qu'il s'agissait de prendre au piège d'une évidence bien entendue était en effet d'emblée absurde : comment pouvait-il penser que des formules philosophiques ou littéraires, des métaphores qui visaient la culture humaine seraient utilisables comme propositions opposables à des équations ? Cette parfaite absurdité se retournait en fait -sans que l'on ait eu le temps de le souligner dans un contexte polémique trop violent en défaveur des intellectuels- contre sa propre méthode. Pire pour Sokal, les énoncés qu'il avait soumis comme caricatures et comme impostures, se révélaient être des engagements philosophiques pouvant parfaitement être discutés comme tels.
Voyons d'ailleurs ce que donne cet exercice "post mortem", non pour ressusciter des combattants éteints, mais pour observer dans quelle mesure ces énoncés ne peuvent pas encore aujourd'hui servir dans un combat qui lui, est loin d'être terminé, pour autant que les êtres humains ne sont pas encore complètement acéphales et luttent encore pour conserver leur tête sur leurs épaules.
Télécharger le document suivant
pour accès direct à quelques textes d'époque sur le "sokal hoax" suivez le lien :
http://books.google.com/books?id=C0_aEYb07PkC&pg=PA122&dq=denis+duclos&lr=&hl=fr
Dans un registre proche de mon article, on lira avec profit l'enquête très intéressante menée par
Daniel Fixari, et parue dans la revue Alliages :
: http://www.tribunes.com/tribune/alliage/35-36/11fixari.htm#1
affaire sokal.doc
(126.5 Ko)
Vendredi 26 Juin 2009 - 12:34
Dimanche 31 Janvier 2010 - 05:16
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