Le travail littéraire de Denis Duclos peut se comprendre comme la traversée de l'autre côté du mur de l'écriture "sérieuse", académique en l'occurrence. La grande dessinatrice de bd Chantal Montellier, dans un commentaire de mon polar (Fra Diavolo, publié, celui-ci au Passage), me congratule : pour un anthropologue, vous n'écrivez pas si mal, dit-elle en substance. Me permettrais-je un léger désaccord ? Il existe un lien secret entre le travail intellectuel de l'anthropologue et l'immersion dans la fiction. Ce lien n'est pas artificiel, il ne se manifeste pas comme une "intellectualisation" de l'écriture, bien au contraire. Dans mon cas, c'est plutôt l'écrivain passionné de récits imaginaires, de sagas débridées, de voyages au cours long et sinueux, qui, de temps en temps, a besoin de considérer et de comprendre précisément les structures du mythe qu'il contribue à tisser. Et il se trouve que l'institution mécénale de l'Etat rémunère davantage l'analyse que la fiction, ou plutôt qu'elle semble davantage croire dans la fiction analytique que dans celle qui consiste à conter. Au fond, est-ce si important ? En tout cas, il existe probablement un lien très étroit entre ma pratique résolue de la fiction littéraire et l'affirmation "savante" que la pensée est toujours en partie une évocation, une métaphore poétique adressée à autrui, qu'elle ne peut jamais sans dépérir et disparaître se mécaniser par le chiffre ou le concept sec. Le fait même de travailler la pâte des histoires qu'on se raconte donne un point de vue sur la "vérité" de la structure symbolique et imaginaire autrement plus fiable et plus riche que le simple fait de "collectionner" les oeuvres d'art. Il faut passer de 'l'autre côté du miroir pour comprendre, intimement et pratiquement, comment l'auteur doit se plier à la loi du "fil narratif". Un ami me donnait un exemple à propos de l'archéologie : des archéologues patentés (du CNRS) se perdaient en conjectures devant le fait que des pierres ouvragées se trouvaient étrangement encastrées en plein milieu d'un mur médiéval. Ils n'auraient pas tant conjecturé s'ils avaient eu la pratique du maçon qui, la fatigue aidant, prend toujours la pierre à côté de lui sur l'échafaudage, quitte à se rendre compte ensuite et trop tard qu'il a placé une pièce taillée qui devait aller ailleurs. Il se fait sans doute rabrouer, mais on ne défait pas le mur pour autant. Le rapport avec la science et la littérature ? Eh bien, la pratique littéraire, puisqu'il faut mettre les points sur les i, ressemble à celle du maçon qui peut difficilement défaire un ouvrage avancé : les scories, les étrangetés, les tournures personnelles, les embranchements de l'intrigue, tout cela se produit comme monte un appareil de pierre, ou comme grandit un arbre en enveloppant la barrière.