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Qu'est ce que la Géo-Anthropologie ? Qu'est-ce que l'anthropologie pluraliste ?


Les individus construisent ensemble les édifices du pouvoir : les oligarques ne sont que les effets de leur masse. (à propos de la montée des petits oligarques youtubistes).



De temps en temps, la masse s’insurge et coupe les têtes de ses dirigeants. Elle élit alors un tyran encore pire qui coupera des millions de têtes dans la masse. Ce phénomène récurrent s’est passé et se passera à toutes les échelles de socialité (ou de sociétalité).

La théorie de la Boétie, selon laquelle il existe une servitude volontaire, est ici insuffisante. Elle est, au fond, trop facile. Je ne crois pas qu’il existe dans le cerveau des Humains un homoncule voué à l’esclavage. Le problème n’est pas là, bien que le résultat de la massification soit effectivement un « esclavage », fût-il salarié ou consumériste, voire celui d’une population concentrationnaire.

Le problème, c’est que, dès que nous disposons de « média » grâce auxquels une personne peut parler à plusieurs, voire à beaucoup (ce qui commence avec la table sur laquelle un orateur peut grimper), la parole peut être utilisée pour faire résonner en chacun une image identique pour tous, ou presque.
Or, si cette parole est habile et agréable, elle érige presque inévitablement son porteur en auteur sacré : la table ou le tabouret se transforme en chaire ou en trône.

On en voudra pour preuve contemporaine l’incroyable aventure des plus sympathiques « youtubistes ». Voila des gamins fûtés et drôles qui passent leur temps à décliner tous les petits événements « marrants » de la vie quotidienne des pré-adolescents de leur génération.
Ils le font avec une santé, une bonne humeur potache, une vivacité morale, un humour pétillant, qui ne peuvent avoir qu’un résultat : des dizaines de millions de leurs congénères sont collés à longueur de journée devant l’I-Pad pour assister à leurs séances de grimaces, de pets, d’allusions sexuelles rigolotes, etc. Des millions de « copains » tentent non seulement de les « suivre », mais de les imiter, tandis que des centaines trouvent de nouveaux créneaux d’expression.
Les parents ferment les yeux devant ces gentilles impolitesses, toujours bien cadrées par un sens aigu de la « political correctness », parfois bien plus que dans les BD type « Pilote » ou « Charlie » des générations anciennes.
Or, derrière ces potacheries innocentes et au fond bien plus « éducatives » que l’harassant travail des « maîtres » (de plus en plus contrôlés et humiliés par la risée issue desdits youtubes, voire par les films à la Kev Adams -que j'adore dans Alladin- cultivés en pots à partir de la même « culture tubiste »), ont pourtant un effet massif, dont « tous » veulent rester inconscients le plus longtemps possible : les « vedettes » ainsi poussées spontanément sur ce terreau « autogéré » sont très vite prises en charge par les puissances classiques. Dans le cas contraire, elles deviennent elles-mêmes des « puissances », organisant leur pouvoir avec toujours plus d’effets techniques, d’argent et de « political correctness ». Elles font la morale au peuple des « Jeunes » avec d’autant plus d’efficacité que leur aura de « bébé-télévangélistes » les y aide.
Bien entendu, des scandales commencent à éclater, des querelles entre vedettes, des combats de coquelets. Mais les Pré-ado, nourris de jeux vidéos sanglants, en sont friands.
Ce développement attendu ne doit pas, cependant, cacher un « progrès » beaucoup plus insidieux, et lié à la nouveauté du phénomène lui-même : ces charmants bambins, très méthodiques, soumettent en effet à la critique rongeuse, pratiquement tous les détails de la vie quotidienne de chacun d’entre eux, et par extension, de chaque Humain aujourd’hui prisonnier d’une caméra, d’un micro, d’un ordinateur, d’un living de béton, c’est-à-dire d’une bonne partie de l’humanité actuelle.
Il en découle un fait inattendu : non seulement nous ne sommes plus chez nous dans nos HLM (dont les rideaux nous protégeaient encore des drones, et les interminables cages d’escaliers des fumeurs de pétards aux poumons épuisés), mais les féroces humoristes -en herbe- viennent jusque dans nos chiottes et nos douches, étudier nos vices et nos compagnes !
Une manie ordinaire du pré-ado -la moquerie - qui était non seulement « saine », mais indispensable à l’équilibre mental de ces marmots à la veille d’entrer dans la guerre de la vie réelle- devient ainsi une sorte d’encyclopédie publique de nos intimités, une mise en transparence de nos colocacations, un strip-tease permanent de nos sentiments, bref une réduction de l’intime à la futilité sociale.

Dans ce monde où l’on n'arrête pas de dire « c’est clair », la glasnost organisée par les post-boutonneux pourrait même passer pour de la dénonciation systématique (style nazi, stalinien ou révolution culturelle), si l’intelligence politique de ces petits renards ne les faisait s’interdire de souligner trop les frasques de leurs parents. En gros, ils ne s’attaquent pas aux adultes.

Malgré cette prudence salutaire, et plutôt grâce à elle, une révolution dans la culture survient donc bien à partir du youtubisme, consistant à sortir du silence tout ce qui pouvait y être celé, par honte, « coinçage », timidité, fermeture caractérielle sur soi, etc.
Qui pourrait s’opposer à un tel effet, qui plus est obtenu sans Nanny McPhee ni Comtesse de Ségur, par les bons petits diables eux-mêmes ! Un miracle sociétal !
Certes, certes, mais on oublie une chose en l’affaire : tomber tous sous le projecteur de la critique des mœurs, c’est, drôle ou pas, gamin ou pas, burlesque ou pas, devenir tous de petits Chinois du maoïsme ! On remplace les stupidités, voire les « comportements anti-sociaux » d’individus réfractaires, silencieux et donc potentiellement dangereux, par une joviale police des sujets, une juvénile garde-chiourme « fun » de l’âge ingrat.

Or donc, que les youtubistes les plus endiablés pensent, au moment de mettre leur nez rouge, comment le renversement culturel s’opère entre le sourire du clown et la balafre du Joker. Qu’ils se souviennent comment celle-ci est reprise par la succession des ados hystériques qui tirent sur leurs « copains » dans les écoles américaines, et en tuent des dizaines à chaque fois avant de se suicider.

Bien sûr, une telle mise en garde est ridicule, et il serait absurde de vouloir moucher la bonne humeur et la plaisanterie salutaire, lesquelles peuvent justement être des contrepoisons vitaux à l’esprit chagrin et de catastrophe. Un rappel aussi que, oui, la jeunesse est aussi une façon de ne pas vouloir envisager sénilité et mort. Un état de l’Humain qui doit défendre sa propre vitalité, contre la tristesse de ceux qui sont confrontés à la disparition prochaine (et ont tendance à y engloutir leur monde imaginaire, comme pour le punir de leur propre extinction).
Mais, au-delà de cette cruauté intergénérationnelle toujours recommencée, ce à quoi nous devons prêter attention, c’est à la possibilité pour le sujet -jeune ou pas- d’échapper aussi au bombardement de suggestions de sa propre génération ; à son droit d’être seul, de ne pas être soumis chaque minute au recodage de ses attitudes, de ses pensées, de ses actes, par la cohorte attentive et rigolarde de ses semblables.

Hélas, un tel sermon fait encore irrésistiblement penser à celui de Bryan dans le film des Monty Python : « soyez libres ! » , dit-il à sa foule de suiveurs, qui répète avec adoration : « soyons libres ! ».
Je ne cite pas à nouveau les Monty Python au hasard : l’absurdité me semble en effet, un ressort de l’humour et un travail de l’humoriste qui sont beaucoup plus forts que la déclinaison potachiste des petits grains de quotidienneté au défaut des normes, normes que, finalement, elle soutient.
(Cela dit, j'aime bien Cyprien, mais je redoute sa métamorphose !!)

Mardi 28 Juin 2016 - 09:49
Mercredi 20 Juillet 2016 - 11:57
Denis Duclos
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