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Qu'est ce que la Géo-Anthropologie ? Qu'est-ce que l'anthropologie pluraliste ?


La catastrophe de la productivité

Une version enrichie de ce texte est publiée dans le n° 40 de la revue Ecologie et Politique : "Les écologies politiques aujourd'hui", Juin 2010



Une version enrichie de ce texte est publiée dans le n° 40 de la revue Ecologie et Politique : "Les écologies politiques aujourd'hui", Juin 2010

Apologue des mille personnes : ou : comment passer de la guerre de tous contre tous à la société pluraliste.
Soit une société qui comprend mille personnes, et qui, comme la Tikopia mythique (1), entend en rester à ce nombre, ce qui nous permet opportunément de raisonner sur un état simple, petit et stable quant à la démographie. Ce raisonnement n'aura pas pour but d'imaginer une utopie, mais de montrer que des effets adverses, voire catastrophiques, n'ont nul besoin, pour être expliqués, d'avoir pour conditions des grands nombres et des augmentations constantes, soit de population soit de richesses réelles, ou encore une grande complexité sociale et de profonds antagonismes de classes. Il suffit, par exemple, d'augmenter la productivité du travail, et de faire travailler davantage les « improductifs », c'est-à-dire ceux qui ne subviennent pas à la subsistance de soi et d'autrui, pour obtenir inéluctablement un état de guerre de tous contre tous, c'est-à-dire, d'enfer absolu.

Dans un deuxième temps, nous envisagerons des solutions pour éviter dans l'avenir d'être entraînés vers cet état, ceci en faisant encore varier le plus petit nombre possible d'éléments, suivant ainsi le précepte favori attribué à Guillaume d'Occam, bien qu'il remonte à Empédocle (2).

Soit donc, dans cette société tikopienne imaginaire, une force de travail de 500 personnes, nécessaire et suffisante pour couvrir les besoins essentiels de ces mille. Les cinq cent autres sont les enfants, les vieillards, les malades, les femmes occupées à l'élevage de leur enfants. Dans cette société (vraiment très peu productive !), une personne subvient au besoin de deux, à égalité : elle-même et une autre. Par exemple, un enfant dans une famille où les deux adultes travaillent et ont deux enfants. Ou encore, un vieillard et un handicapé dans une famille de deux adultes travailleurs sans enfants.

Soit maintenant une innovation technologique importante qui, en augmentant considérablement la productivité du travail, réduit à 250 la force de travail nécessaire et suffisante. Dans ce cas, une personne subvient aux besoins de quatre personnes : elle peut prendre en charge, outre elle-même et un enfant, ses deux parents âgés. Mais l'innovation ne s'arrête pas là : la force de travail nécessaire et suffisante est réduite bientôt à 100 : une personne prend désormais en charge non seulement elle-même, un enfant, voire deux, deux parents âgés, mais six ou sept autres personnes.

Dès lors, il devient très probable qu'une partie au moins de ces six ou sept personnes ne seront pas des "incapables" irréductibles, mais des adultes en bonne santé et désireux de travailler. Pour autant, nous ne sommes pas en présence du "chômeur", tant que ces personnes, exclues de l'utilité de base, revendiquent et obtiennent une activité rémunérée. Nous les appellerons les "improductifs-actifs" (i.a.). Notons que toute l'ancienne discussion interne aux partis communistes ou marxistes sur la validité des domaines appelés à être dénommé "productifs" ou "improductifs" n'a aucun intérêt ici : on nommera actifs productifs (a.p.) ceux qui, dans une société donnée, sont considérés comme capables de faire vivre normalement et dignement eux-mêmes et les personnes qui sont à leur charge directement ou indirectement. Quels que soient les critères (étroits ou larges) retenus pour la réalisation de cette "base de vie", il existera toujours, en cas d'augmentation significative de la productivité, l'apparition d'une catégorie prétendant agir sans que cette action puisse être reconnue comme productive, ou sans que cette capacité soit incontestable. Tout argument concernant les "vrais" ou les "faux" besoins est donc ici irrecevable, ou plus précisément, il fait partie du problème car toute discussion portant sur la « réalité » du besoin témoigne en soi du fait qu'une partie au moins des productions deviennent contestables (même au cas où le marché les absorbe sans difficulté) au nom de l'utilité possible d'autres .

Une société de mille personne dont seulement cent subviennent aux besoins de tous, est donc probablement une société en cours de déséquilibre, car le besoin d'action reconnue par autrui est une nécessité humaine aussi irréductible que ceux de se nourrir, d'avoir des vêtements et un toit,et de disposer d'objets et d'instruments qui facilitent la vie sans exagération. Plus généralement, l'être vivant « doit » dépenser de l'énergie pour rester vivant, notamment sous forme de mouvement. Toute immobilisation est, de ce point de vue, une dysfonction.

Dans notre société tikopienne, le déséquilibre -et le danger qui en résulte- se présentent sous deux modalités :
-Celle concernant la perception de leur rôle social par les travailleurs « producteurs » (a.p.) ; celle concernant la revendication d'activité par les membres d'une force de travail excédentaire (i.a.).
D'une part, les cent personnes qui assurent toujours la satisfaction de la totalité des besoins premiers (quelle que soit leur définition, même extensive) ont conscience que leur revenu réel (de cent) est devenu cinq fois plus faible relativement à la masse de revenus qui va aux "non productifs". Même, toutes choses égales par ailleurs, s'ils ont le même pouvoir d'achat, et même s'ils doivent leur productivité accrue aux machines qui travaillent pour eux, ils ne peuvent que se sentir "diminués" dans la reconnaissance matérielle proportionnelle qui leur est accordée. Dans ce cas, ils peuvent soit exiger davantage de reconnaissance symbolique, comme soutiens et protecteurs d'une majorité désormais non active, soit demander des rémunérations plus élevées. Soit encore les deux à la fois.

Or, les deux solutions à leur mécontentement légitime sont structurellement défaillantes : pour la première, nous verrons plus loin que le fait d'étendre la reconnaissance de la valeur de l'activité à tous les membres actifs d'une société, même si leur travail ne correspond pas à l'utilité nécessaire et suffisante, dévalue d'emblée le travail spécifique des "producteurs" de biens essentiels. Plus on valorise l'activité rémunérée en général, et moins on maintient une perception du rôle spécifique de ceux qui "permettent de vivre" (on le voit bien, par exemple, à l'irritation grandissante de l'opinion vis-à-vis des agriculteurs, en contraste avec l'affection autrefois portée aux « paysans »). Pour la seconde solution, retenir des revenus plus élevés revient à refuser d'entretenir une partie de la société prise en charge, soit en la laissant mourir de faim, soit en l'appauvrissant : par exemple, si une rémunération de 100 permet à cent travailleurs d'accorder la même rémunération individuelle à 900 "non actifs", une rémunération de 120, obligera 20 de ces non actifs... à mourir, (s'ils ne trouvent pas des ressources extérieures au travail social) ou en obligera seulement 10 à se supprimer, tandis que 10 vivraient avec un revenu de moitié inférieur aux autres.

Bien qu'un tel comportement "accapareur" soit paradoxal à terme (parce que, réduisant par exemple de 1000 à 980 la population de consommateurs, il réduit d'autant la demande exercée sur les cent producteurs, dont certains devront à leur tour quitter leur activité), il a lieu simplement parce qu'il est difficile à chaque participant de ne pas subir la fascination par la relativité de la richesse, et de sa relation au travail. N'entendons-nous pas encore fréquemment (dans nos sociétés très nombreuses) qu'il est injuste que le fruit de mon travail soit accaparé par l'Etat ? (ce raisonnement est la cause principale de la faillite de l'Etat californien, par exemple). Notons ici qu'objecter que l'Etat rend des services collectifs, des biens sociaux qui profitent aussi aux p.a., ne suffit pas et devient même un argument fallacieux pour autant qu'il cache que c'est la plus grande partie des revenus ne retournant pas au travail qui sert effectivement à faire vivre autrui, et non pas « l'activité collective » dont l'Etat se targue d'avoir le monopole. En ce sens, le travailleur dont le salaire reste bloqué par ponction fiscale (pour subventionner l'action « collective ») a raison de se plaindre. Mais, une fois enfermé dans la certitude que son travail "doit" lui rapporter non pas une somme socialement juste, mais une somme supplémentaire à celle que touche le non-actif, il n'est plus en état de percevoir qu'en réalité, sa rémunération n'a jamais été basée sur cela, mais sur sa capacité à faire vivre toute la société, ou à y contribuer. Il finit par croire avec Karl Marx, - ce qui constitue le « fétichisme du travail »- que le revenu de celui-ci contribue seulement à « reconstituer sa force », alors qu'il s'agit de tout temps d'entretenir toute la société.

-La deuxième source de déséquilibre de cette société tikopienne atteinte du virus de la productivité toujours accrue découle du fait que le marché ne distingue pas entre les activités productives essentielles et les autres, sauf dans certains moments de pénurie. Or, comme les improductifs-actifs adultes sont de plus en plus nombreux à mesure que la productivité du travail augmente, ils deviennent capables de plus en plus de faire valoir leur volonté d'être reconnus comme actifs rémunérés. Ainsi sont-ils capables d'une part de séduire la masse des mille habitants, pour les inciter à consommer beaucoup plus, et à se porter acquéreurs de marchandises produites par eux (et non plus seulement par les "producteurs d'essentiel"). Cette augmentation de la masse de marchandises et de la masse monétaire qui lui correspond est rendue possible dans certaines limites par 1) la capacité de séduction des mille par les deux ou trois cent "improductifs-actifs". 2) par la capacité technique et financière qui donne aux consommateurs et aux producteurs les moyens d'exporter dans le monde de la "non-utilité" les revenus et les processus productifs en vigueur. Ainsi, par exemple, pour que deux cent "improductifs-actifs" touchent la valeur de cent (comme s'ils étaient productifs, et non pas à partir d'un revenu d'assistance), il est nécessaire que la valeur globale produite soit non plus de mille, mais de trois mille ! En effet, si leur productivité est la même que celle des "vrais productifs" (les a.p.), -et il faut qu'elle le soit pour produire une apparence d'homogénéité entre les différents secteurs de l'activité rémunérée- deux cent "i-a" doivent produire une somme de deux mille, ce qui revient à tripler le revenu global de la société, jusque là limitée à 1000. Désormais, les deux-tiers de "l'économie" résultent d'une activité non nécessaire, du fait de gens, qui, devenus plus nombreux que les producteurs "de base", peuvent imposer leurs vues d’autant plus facilement, et cela, notons-le, même si aucune distance de classe n'apparaît entre « propriétaires des moyens de production et d'échange » et travailleurs.

De ce point de vue d'ailleurs, apparaît un ferment de désolidarisation : les i.a vont-ils toucher deux fois plus par unité de valeur que les actifs- producteurs (les a.p.) ? En effet, ils peuvent tenter d'exiger, du fait de leur force politique plus grande, de toucher d'une part leur revenu d'assistance maintenu (200) et d'autre part celui de leur production non nécessaire mais commercialisée (200). On peut supposer que cette injustice en leur faveur sera finalement réparée mais qu'il y faudra du temps, et qu'ils y perdront en plus la réputation d'être de bons citoyens, en y gagnant celle d'être des accapareurs sans scrupules. Admettons néanmoins qu'ils finissent par ne gagner que 200 en tout, où passent les 200 précédemment destinés à l'assistance, en provenance des a.p. ? Dans la logique de simple redistribution communiste qui règne jusqu'ici dans notre Tikopia, on admettra qu'elle est redéployée sur toute la société : 100 a.p. : +20 : 120; 200 i.a. : +40 : 140; 700 ii :+140 : 840. Le revenu nouveau issu de la répartition est bien de 1200. Le revenu global de toute la société, après répartition de l'assistance précédemment due aux i.a., devient donc 3200.
Ce n'est pas fini : il est clair que la mise en activité des i.a. crée un appel à la production réelle supplémentaire, pour aider à fabriquer la partie matérielle des biens inutiles. Par exemple, imaginons que pour créer 200 unités de biens inutiles, il faut une part supplémentaire de 100 unités de biens utiles. Comme Tikopia est communiste depuis toujours, les p.a. fournissent simplement ces biens gratuitement aux i.a. qui ne les intègrent pas à leur revenu ni à la valeur des biens inutiles produits (puisqu'ils ne les ont pas payé aux p.a.). Cependant, les p.a. ont travaillé un dixième de temps social supplémentaire (100 étant égale au dixième de la production sociale utile globale, et toutes choses égales par ailleurs), et la société leur doit ce supplément, mais celui-ci impliquera à son tour un nouveau tour de répartition des "restes" pour maintenir le principe d'égalité des revenus individuels. Bref, la société semble gagner dans son ensemble à la production inutile, puisqu'elle engendre à son tour produits utiles et nouveaux revenus qui en sont issus.

Nous obtenons donc un résultat étrange : toute société démographiquement stable qui, comme cette Tikopia imaginaire, diviserait par 5 le nombre de ses producteurs réels (par rapport à des besoins constants), finirait par être obligée de plus que tripler son revenu et sa consommation pour maintenir ce qu'on appelle aujourd'hui le "plein emploi" !

Si nous étudions maintenant la sphère des activités "improductives-actives" (i.a.), nous allons nous rendre compte qu'elle comporte deux tendances intrinsèques :
-A. Elles tendent à se dilater (et à dilater la masse monétaire qui leur correspond automatiquement) et cela toujours plus que proportionnellement que celles des p.a., bien que ceux-ci soient invités à produire davantage pour soutenir « l'activité non utile". Ainsi, un apport de travail utile supplémentaire de 3% (ou de 30 pour mille) permet au travail « socialement inutile » de passer de 200 à 600 unités.

Cette dilatation a pour moteur essentiel la capacité de séduction de l'i.a. sur toute la société : nous somme dans une logique walrasienne de l'infinité des désirs, ceux-ci étant néanmoins hiérarchisés en fonction de la base utile. L'une de limites est la capacité de travail des a.p. et des i.a., mais si nous introduisons régulièrement des gains de productivité, nous reculons cette limite. Une autre limite est l'environnement naturel où l'activité puisse ses ressources. Cette seconde limite peut être aussi repoussée dans une certaine mesure par un détour d'une part des gains de productivité sous forme de diminution de l'intensité énergétique, de la limitation des pollutions et du recyclage. Bien que ces palliatifs ne permettent pas une "durabilité" éternelle du développement, nous pouvons néanmoins considérer temporairement, que si Tikopia se maintient à mille habitants, la dilatation de sa consommation peut se produire sur une durée assez longue.

-B. Le problème principal de la sphère de l'i.a., tendant à devenir en nombre le secteur principal de la société et à "phagociter" le secteur proprement productif, c' est "la guerre de tous contre tous" qu'il va étendre à toute la société : tant du côté des autres « improductifs » en concurrence acharnée pour faire valoir improbablement leur propre valeur sociale, que de celui des producteurs, dont la valeur « incontestable » les gêne. Alexandre Zinoviev avait compris, dans "Les hauteurs béantes", que ce problème n'est pas spécialement celui du capitalisme, mais de toute société, même parfaitement égalitaire (comme la Tikopia que nous réinventons pour l'occasion). En effet, d'une part, l'augmentation des revenus de la société dépendant de celle des i.a., ceux-ci doivent faire assaut de séduction pour convaincre cette société de reconnaître la valeur des prestations qu'ils proposent, alors même que celles-ci sont moyennement, peu ou pas utiles. Si elle est trop individualisée, cette lutte de prestance se déchaîne en rendant la vie impossible à chacun, écrasé entre publicités et contre-publicités, « coups tordus » et franches agressions, mais si elle tend à s'organiser hiérarchiquement, militairement et par sous-secteurs, selon leur accès direct ou indirect au marché, elle produit un enfer bien ordonné... à peine plus supportable.

D'autre part, même en l'absence de classes possédantes et/ou dirigeantes (absence qui reste fondamentale dans cet apologue), il suffit que la catégorie majoritaire des i.a. ait besoin d'une stratégie autoritaire pour forcer la société à accepter leur valeur propre d'activité, pour pouvoir l'imposer du même coup aux producteurs, en déclassant leur apport essentiel, et en généralisant sa « sous- reconnaissance ». Ainsi l'idéologie régnante se déploie selon deux volets : elle devient d'un part celle du « marché » qui justifie n'importe quelle activité du moment qu'elle « se vend », et d'autre part celle de « l'utilité publique » qui entend s'imposer comme valeur de solidarité suprême, en cas d'échec ou de limite du marché.


Comme ces deux volets ont en commun de promouvoir l''ensemble de l'activité éloignée de « l'utilité » de base, ils donnent lieu à un style général selon lequel l'accent est mis sur la discipline collective, la « société » comme enrôlement privé ou public. Le modèle général de cet autoritarisme devient celui de la « gestion » qui organise l'égalisation des prétentions individuelles à la valeur, et ordonne la nécessaire hiérarchisation et classement au sein d'ensembles plus vastes.

La tendance à égaliser et à hiérarchiser (l'un n'allant pas sans l'autre) n'est en effet aucunement spontanée, surtout dans une petite société à la population stable et qui a rôdé ses institutions depuis des centaines d'années. Cette tendance doit être imposée de force et dans le mensonge. L'objectif consensuel et constant de la prétendue « gestion des risques », sa « boussole », est en effet d'écarter constamment le risque pour la majorité… d'être reconnue comme improductive et inutile. L'autorité de cette soit-disant rationalité est entièrement due à la revendication de chaque i.a. à être reconnu pour son oeuvre, et à la limitation des possibilités de valoriser ces travaux en même temps pour l'ensemble du public possible. Ainsi "l'université" tikopienne ressemble-t-elle à la nôtre : c'est une usine à savoirs taylorisés non en vue d'augmenter encore la productivité (ce qui finirait par être périlleux pour la masse même des i.a.), mais en vue d'égaliser les valeurs produites (les "spécialités", les « terrains », les « disciplines », etc.) et d'en ordonner la présentation à la société supposée les consommer, via la médiation des étudiants ou des publics cultivés.

La technicisation de la gestion, qui, dans le secteur productif, est utilisée pour augmenter la productivité et pour diminuer la force de travail employée, se trouve ici orientée pour organiser préférentiellement la circulation la plus rapide et la plus efficace des oeuvres des i.a. ainsi que leur mise sur le marché. Leur contrepartie n'est donc pas l'élimination des actifs, qu'elle est au contraire chargée d'entretenir, mais l'élimination progressive du désir d'agir, lié à l'illusion de pouvoir séduire plus que le semblable. La guerre de tous contre tous est certes apaisée, mais au prix de dissoudre toute envie d'agir de soi-même, cette envie étant remplacée par celle de "participer" à une activité totale et collective, qui gomme complètement la vérité cachée : la différence entre producteurs et improductifs.

Or comme l'activité totale et collective concerne essentiellement la gestion, seul l'acte de gérer finit par représenter l'action de valeur. C'est le fétichisme de la gestion qui remplace à la fois le fétichisme de la marchandise et celui du travail. La finalité de cette perspective est l'insignifiance, y compris de la gestion elle-même qui est vouée à ne trouver son sens qu'en elle-même, en cachant soigneusement son objectif réel. Les valeurs propres de la gestion : mesure, comptabilité, notation, diffusion, etc... sont si abstraites qu'elles finissent par se détacher de tout contenu (dans la poursuite de l'idéal calviniste décrit par Weber) et de préconiser l'accumulation pour elle-même. Nous entrons alors dans une phase sénile de la société tikopienne, puisque la logique gestionnaire (technobureaucratique) envahit tout le tissu social, y compris la production, et annihile à terme toute innovation , sans parler de l'interdit qu'elle fait peser sur toutes les tentatives de créer des domaines où la société échapperait à la domination contrôleuse des i.a. sur la totalité du corps social (dictature du parasitariat).

Existe-t-il une alternative à la technogestion et à la dictature du parasitariat qu'elle entretient ?
N'oublions pas que, jusque-là, la seule forme d'organisation qui lui soit opposable est l'insupportable et horrible guerre de tous contre tous, laquelle n'est en aucune façon un état stable, mais tend de lui-même, par successions de ralliements et de concentrations, à retourner à la technogestion.

La question devient donc plutôt : peut-on échapper au cercle vicieux entre guerre de tous contre tous et technogestion ?

Il existe en fait plusieurs solutions, qui ne sont pas nécessairement toutes exclusives les unes les des autres.

Une solution consiste à découper et à découpler les différentes dimensions constituant nécessairement le"monde de l'i.a.". Si l'on tente de trouver les critères les plus simples et les plus universels d'un tel découpage, on peut, par exemple, mettre à jour les dimensions suivantes :
-La dimension de la "volonté d'agir". Dans cette dimension, on peut opposer ceux qui se contentent d'une pure passivité assistée, et ceux qui revendiquent le droit à agir avec une extrême énergie : dans le premier cas, la technogestion est inutile, car il n'y a pas de guerre de tous contre tous, tandis que dans le second, la technogestion trouve son emploi plénier. Entre ces deux extrêmes, on peut supposer que la technogestion entre en concurrence avec d'autres modes de régulation du conflit, du fait que la guerre n'est pas très virulente, et laisse place à des lieux et moments de paix relative, sans pour autant faire disparaître l'action. Dans cette dimension du désir d'agir, les modes alternatifs à la technogestion ne valent ainsi qu'en situation relativement pacifique. On peut d'ailleurs les en déduire : par exemple, de petits collectifs peuvent se fonder sans ambitions démesurées ni compétition exacerbée entre leurs membres, soudés par une "philia". L'extension corporative de ces groupes peut survivre tant que la concurrence extérieure n'est pas trop vive. Elle consiste à former de plus grandes familles à partir de petites, en conservant la force d'une métaphore familiale, conviviale, « philergique » (3) et familière. Ce qui différencie la « philergie » des autres régimes de travail, c'est que, comme dans l'idéal du « Small is beautiful » développé par E.F. Schumacher, il n'existe pas de compétition entre les i.a. et les p.a., pour la simple raison que la coupure entre production et « assistance » n'existe pas ou est conservée à un très bas niveau. Par exemple, même un vieillard contribue à la « production » par des menus travaux, non considérés dans les sociétés plus vastes, parce que non commercialisables. Ou bien encore, la femme qui élève son enfant est aussi celle qui pratique la cueillette en bavardant avec ses compagnes, tandis que les enfants ramassent le bois de chauffage. Ces exemples, multipliables à l'infini, indiquent que la communauté conviviale tend à rendre impossible l'attribution d'une valeur de production distincte des autres activités, sans pour autant créer de l'appel à l'acte inutile ». De même les temps sociaux consacrés à l'imaginaire et au symbolique ne peuvent être affectés à un domaine « non productif » par essence. Considérer que ces traits sont « primitifs » serait une erreur de jugement : il est simplement de la nature d'une communauté (par définition intérieure à une société plus vaste qui en forme le champ de rencontres contraintes) de dissoudre toute distinction entre i.a. et p.a. dans le concept de « philergie ». Celui-ci, observons-le, résout la contradiction entre la prise en charge collective des besoins des non-actifs, et l'idée que le travail doit satisfaire d'abord ses propres besoins : la communauté devenant le véritable « sujet » du travail, elle est aussi en même temps très largement autonome, et sans poids sur la société globale. Il reste alors à organiser le champ politique des rapports entre communautés, non pas d'abord comme marché, mais comme initiative visant au bon voisinage, ou encore pour une coopération exceptionnelle ou partielle.

-Une deuxième dimension concerne l'atténuation possible de l'envie de consommer des produits du secteur "inutile" et donc une limitation. Là encore, on pourrait distinguer un type qui récuserait très largement les produits des i.a., qu'ils soient "presque utiles", ou complètement inutiles. Sur cette limite, point besoin de technogestion, puisque les consommateurs restent de fait dans le système "classique" des besoins. Et l'amplification éventuelle de la frange de consommateurs "hypervertueux" peut grandir, notamment en période de crise, diminuant d'autant la possibilité d'action pour la totalité des i.a. Cette solution n'apporte pas réellement la paix, car elle est très frustrante pour eux, puisqu'un même nombre a accès à un nombre beaucoup plus restreint d'opportunités d'actions solvables. Nous sommes dans le cas d'un grand nombre de « chômeurs », reconnus comme tels ou pas. La guerre sociale n'est plus celle de tous contre tous, mais plutôt des « employables » contre les « non employables ».

A l'autre extrémité du spectre, les consommateurs peuvent se porter en masse aux achats de biens le plus inutiles possibles, faisant "flamber" l'activité la plus susceptible de d'aggraver la guerre de tous contre tous et donc d'en appeler finalement au technogestionnaire.

Entre les deux, se situe un domaine hybride d'amplitude plus ou moins grande autour de la moyenne, et comprenant une proportion variable de produits plus utiles (mais toujours hors secteur des p.a.) et de produits plus inutiles. Peut-on en figurer le dispositif ? Sans doute, comme il se fonde sur des évaluations subjectives, peut-il être tracé de façons très différentes. Mais certains critères simples, cohérents avec notre mythe, peuvent être avancés : on peut ainsi considérer qu'un produit très proche de l'utilité, et parfois même inclus en elle, concerne l'apprentissage de pratiques permettant la prise en charge de soi et d'autrui pour garantir la vie normale et digne. Si l'on parvient à extraire de l'énorme nébuleuse éducationnelle -essentiellement conçue aujourd'hui pour « gardienner » une partie de la force de travail jeune inutilisable- un sous-secteur consacré à cette activité nécessaire à la production sans y appartenir, nous tenons le maillon d'une chaîne logique qui pourrait, par exemple, placer les « transmetteurs de culture de production » au plus haut du podium des i.a. , tandis que les « chercheurs et innovateurs » se tiendraient un peu au dessous (du fait du risque qu'ils représentent d'enclancher un processus dangereux de hausse des productivités), ensuite on trouverait les « diffuseurs, vulgarisateurs, publicistes et médiatisateurs » de la même culture. Enfin, seraient reconnus, mais à un rang plus modeste, les artistes, en tant qu'ils expriment les sentiments associés à la culture. Dans les niveaux inférieurs et souterrains, se rencontreraient les charlatans, manipulateurs, illusionnistes et autres imposteurs...
Il n'est pas interdit de penser qu'une société ainsi hiérarchisée serait fort ennuyeuse. Mais on se doit de remarquer qu'elle serait très proche... de celle que nous connaissons réellement à l'échelle mondiale, à quelques rééquilibrages près. Cette ressemblance est révélatrice : il est ainsi de fait que, malgré les propos lénifiants ou enthousiastes, chercheurs et artistes sont nettement aujourd'hui subordonnés à la « science de la gestion » qui n'est elle-même que le discours académique appliqué
aux cultures de la production et de l'activité improductive.

Nous pourrions certes imaginer toutes sortes d'autres hiérarchisations des valeurs, comme par exemple, un système structuré autour de l'ordre et de la police. Toutefois, les fonctions en question ne peuvent être comparées à la production : leurs valeurs impliquent plutôt un état de désordre virtuel permanent suggérant qu'aucune solution ne peut être trouvée du côté d'un étayage des emplois moins productifs sur ceux qui sont considérés tels. Pour éviter la guerre de tous contre tous, il est clair que les impératifs comme ceux de la « transmission des connaissances entre générations » peuvent avoir, dans tous les cas, une prééminence pour ainsi dire naturelle, suivis par ceux de la propagande (diffusion, etc.). Pour résumer : la solution qui consiste à ordonner les i.a. en fonction de valeurs partagées dans la société, ne peut conduire (en dehors de l'hypothèse de la tyrannie policière) qu'à une société de pédagogisme académique et médiatique, dont l'ennui mortel et l'infantilisme ne peuvent que nous interroger.

Sommes-nous donc condamnés, même dans la radieuse petite île de Tikopia, à osciller entre guerre civile générale, tyrannie, gestion et infantilisation pédagogique ? La seule possibilité logique accordée à nôtre petit modèle suppose d'enrayer radicalement à la racine la « contagion productivitaire ». Mais comment faire, sans pour autant fossiliser Tikopia dans une éternité toujours semblable, d'où tout changement serait éliminé ?

Je crois qu'on n'échappe pas, alors, à cette « pluralitas » que craignait Occam. Encore peut-on l'envisager avec parcimonie et prudence. Il s'agirait en effet en premier lieu de diviser la production entre un secteur « normal », consacré à une vie quotidienne dont on n'envisage pas réellement la modification (autour des impératifs du familier et du naturel, par exemple), et un secteur dédié entièrement à l'innovation. Ce second secteur n'est pas porté par le premier : il en est indépendant, hors marché et fonctionne sur un principe autarcique. La seule chose qui change réellement entre premier et second secteur de la production, est que le second n'aide pas les non-productifs à survivre. Sa contribution se manifeste dans la seule quête de l'innovation et aux conditions de son insertion sans dommage dans la société en général. Par exemple, il peut se fonder sur le principe -la loi- selon lequel aucune recherche de gain de productivité ne sera tentée en direction du secteur « normal ». Quant aux gains de productivité qui se déroulent en son sein, il est possible d'en contrôler l'effet de la manière suivante : elle ne donne lieu à aucun « reversement » de la force d'innovation excédentaire créée dans le « secteur normal ». L'autarcie permettant à tous les membres du secteur « innovateur » de survivre qu'ils travaillent ou non, la répartition entre les deux
s'établit seulement « politiquement ». On peut retrouver alors un phénomène « d'académisation », avec superposition de catégories « moins innovantes », et « très innovantes », mais il est aussi possible de parvenir à le contrôler par des règles assez simples. Par exemple, si nous « pluralisons » à son tour le secteur innovant en « innovations non productivistes », et en « innovations productivistes, on peut instaurer le principe selon lequel tout « gain de productivité » dans la communauté du secteur « innovant » donne lieu au reversement correspondant des actifs du sous-secteur « innovations productivistes » vers le sous-secteur « innovations non-productivistes ». Ainsi, l'on peut supposer que l'élan vers la productivité accrue soit pour ainsi dire « annulé » par le transfert de son gain vers la recherche non productiviste (un peu comme une taxe sur l'essence peut-être utilisée à développer les moteurs électriques).
Mais que pourrait concrètement donner l'idée de « sous-secteur non productiviste » appliquée à des innovations diffusables sur la société ? Il suffit de soulever la question pour entrevoir des réponses intéressantes et inédites (du fait même qu'elles sont suggérées par une question peu posée jusqu'ici) : Une innovation non productiviste apporte une amélioration dans la vie sans pour autant
induire -au bout du processus- une diminution relative du nombre de producteurs. Par exemple, des améliorations de la qualité des maisons, peuvent très bien impliquer l'appel à une plus grande professionnalisation des fabricants, sans pour autant éliminer certains des professionnels. Le remplacement d'une filière de chauffage par une autre, plus performante et moins coûteuse en énergie, peut parfaitement utiliser le même nombre de travailleurs, au prix d'un apprentissage des nouvelles techniques. Etc. Conserver cet objectif en tête peut dès lors très bien suffire à enrayer un mécanisme autrement inéluctable. Mais la condition sine qua non pour préserver cet objectif est la partition de la production en secteurs consacrés à des buts différents.

La division de la production entre secteur normal et secteur innovant (elle-même subdivisée) suffit-elle ? Probablement non : il faut sans doute aussi structurer tout le domaine éventuellement toxique de l'i.a. En lui-même, ce dernier domaine recèle des possibilités intéressantes mais sa dérive est presque inéluctable, dès-lors que, même sans croissance continue, il tend à confondre force de travail disponible et jeu de pouvoir politique visant à l'hégémonie. Il s'agit bien d'un cas où l'otium, loin d'être un loisir studieux et innocent propre à rendre sages les honnêtes hommes, peut devenir ferment de la guerre de tous contre tous. Comment contrôler ces diverses possibilités ?
Il semble, que là encore, une « pluralitas » réaliste soit une solution plausible : par exemple, on ne saurait confondre les « gens de loi », calculateurs, grammairiens, gestionnaires, normalisateurs, police, etc, avec « les gens de l'art ». Cette antique division, pour être parfois mouvante et floue, n'en constitue pas moins un repère assez solide, moyennant quelques serrages de boulons conceptuels. Par exemple, si nous alignons l'art (ou culture au sens étroit) sur le « sentiment » (et ses diverses expressions), nous comprenons que ce domaine est plutôt celui de l'engagement subjectif, la « loi » (ou toutes formes de règles traitant des rapports qu'on veut mesurables) venant du côté objectif du fait, de l'acte, de la chose. Or, on constate que l'un et l'autre ne peuvent s'absorber ou se hiérarchiser : il n'existe pas de commensurabilité entre l'importance du sentiment et du point de vue subjectif, et l'importance de la règle collective. C'est pourquoi vouloir à tout prix faire régner l'un sur l'autre (comme lorsque la religion imposait le sentiment de la foi aux vérités mathématiques), ou l'autre sur l'un (comme lorsque la technoscience prétend régenter les sentiments et les croyances) ne peut aboutir qu'à une forme de tyrannie.
En revanche, si nous acceptons que ces domaines soient « incommensurables » les uns aux autres, nous sommes (paradoxalement ?) conduits à imposer que leurs ressources, prélevées sur la production normale, soient « égales », car seule l'égalité peut exprimer le fait qu'une inégalité de traitement soit illégitime, même s'il n'existe en fait aucun critère substantiel d'égalité comptable. L'égalité des ressources attribuées à l'un et l'autre domaine signifie seulement qu'en réalité, puisqu'on ne peut les comparer en termes de mérites supérieurs ou inférieurs, il est juste de les doter
également. Dans ce cas, « égalité » devient synonyme d '« équité » et de « respect réciproque ».
Cependant, rien n'interdit aussi d'introduire une part d'autonomie de subsistance dans chacun des domaines, ce qui permet de soulager la demande de ressources de la production « normale », et dégager des excédents, par exemple pour mieux s'occuper des « incapables » réels.

Nous n'approfondirons pas davantage notre petit apologue, ce qui risquerait de nous entraîner dans une multitude de détails techniques. Il nous faut seulement conclure en soulignant qu'une certaine partition de la société, même si celle-ci est seulement nombreuse de quelques milliers d'individus et réputée stable, peut être un rempart efficace contre des dérives inéluctables, transformant tout paradis en une horreur intolérable. Et si cette protection par la division interne de la société en domaines irréductibles vaut pour une petite société simple, ne vaudrait-elle pas infiniment davantage pour nos gigantesques populations organisées ?

Notes

1. L'une des îles orientales de l'archipel de Salomon au nord de Vanuatu, avec les îlots des Duff, des Reef, et de Santa Cruz . L'ethnologue fonctionnaliste Raymond Firth (mort à 101 ans en 2002) lui a consacrées plusieurs études (dont Rank and Religion in Tikopia, 1970). Voir surtout le chapitre sur Tikopia, dans "Effondrements" (Gallimard, 2007) où Jared Diamond rappelle que cette société a su limiter sa population et sa production sur de vastes périodes de temps : ce qui a motivé notre adoption de cette île comme référence imaginaire.

2. « Il vaut mieux prendre des principes moins nombreux et de nombre limité », comme fait Empédocle » (Aristote, Physique, 1, 4, 188a17. )

3. Ce néologisme tente de distinguer du travail en général et de l'activité orientée par les disciplines politiques, le « travail en régime d'amitié », (un peu comme la zététique est -originellement- la dispute pour la vérité générée entre amis, et non entre adversaires) caractérisant selon nous le fait d'agir dans l'intérêt d'une communauté (et non plus d'une société).


Denis Duclos, novembre 2009

Samedi 25 Février 2012 - 16:48
Mercredi 7 Mars 2012 - 20:48
Denis Duclos
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