Jeudi 23 Février 2012
7:47


Anthropologie de la société-monde (Geo-Anthropology)

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Commencement

Depuis "Malevil" de Robert Merle ou "The Stand", le gros (et grand) roman de Stephen King, chacun attend fébrilement (dans l'angoisse, la honte ou la joie secrète) la destruction de notre société folle par l'épidémie libératrice. Nous en proposons une version presque optimiste. Si vous toussez, c'est trop tard. Mais peut-être votre voisin survivra-t-il ...



Préambule :

Chers lecteurs, ce roman s'écrit un peu comme au XIXe siècle le Petit Journal ou, en Grande Bretagne All the year round pouvaient publier des morceaux feuilletonnés de ce qui devint ensuite des oeuvres, prenant le large et parcourant la mer du temps pour leur propre compte. Certes, l'auteur de ces lignes n'est ni Alexandre Dumas, ni Charles Dickens. Mais, tout nain qu'il soit, il a sur ces géants l'avantage de disposer librement de l'extraordinaire technique du site internet. Chaque semaine donc, en totale liberté, il vous propose d'assister à la naissance et au cours d'une histoire.

Tout commentaire est favorablement accueilli, mais nous nous réservons bien sûr le droit de ne pas répondre aux questions sur la suite ou sur la fin, ne sachant pas nous-mêmes -sauf peut-être en un tréfonds ignoré de notre conscience- ce qui surviendra la semaine suivante. Nous vous demandons enfin de ne pas modifier ni utiliser le manuscrit sauf pour le lire (ou le faire lire), et de considérer, en tout état de cause, que le seul texte pouvant s'autoriser de la signature de Denis Duclos est celui qui est (ou a été) entreposé sur le présent site, ou celui qui en est la copie intégrale. Par ailleurs, seule sera proposée à la publication la version finale, qui emportera tous les droits.
Tout encouragement (moral ou matériel) sera également bienvenu. Bonne lecture.
Denis Duclos

Avertissement

Personnellement, je ne crois pas qu'une épidémie, une guerre atomique voire une planète inconnue frôlant la Terre soient absolument nécessaires pour que nous entreprenions la seule révolution qui vaille aujourd'hui : l'abandon du système mondial technocapitaliste pour une société de pluralité et d'autonomie. Bien au contraire, je pense qu'il s'agit d'expédients imaginaires -dont la réalisation, au moins des deux premiers, est hélas possible et même plausible- qui rendraient beaucoup plus difficile le passage à une phase plus "adulte" de notre expérience collective. Il s'agirait plutôt d'un "recommencement" dont le romantisme de robinsonnade ne doit pas cacher l'extrême régression à laquelle ces catastrophes nous conduiraient.
C'est d'ailleurs parce que les auteurs du film inspiré de l'oeuvre de Robert Merle étaient en désaccord avec ce dernier quant à la possibilité même de la renaissance d'une culture agrarienne idéale, qu'ils concluent leur scénario par une "reprise en main" des survivants de Malevil dans le cadre d"une société militarisée et technicisée. Un véritable contresens -qui fâcha fort Merle, se considérant à juste raison trahi -. Pourtant , même s'il a - à l'évidence- mésusé de la référence au seul "vrai" Malevil -le roman- Christian de Chalonge n'a pas eu entièrement tort sur le fond : il est en effet improbable que des survivants disséminés puissent résister à des conflits issus de la constitution de bandes armées, visant à plus ou moins long terme, non seulement à rançonner d'éventuelles communautés,mais à instaurer l'esclavage indispensable pour remettre en fonction des entités agricoles ou industrielles (ce qu'ont bien aussi compris les auteurs de la bande dessinée Jeremiah).

En conséquence, si je propose d'envisager une situation post-apocalypse (en excluant toutefois le nucléaire, trop invalidant pour tous les êtres vivants et pour la nature), ce n'est pas pour inciter le lecteur à "se préparer". Ce serait plutôt pour imaginer avec lui à quelles épreuves nous nous destinons si nous voulions, malgré tout, ne pas perdre espoir, et tenter de continuer quelque chose, plutôt que de tout reprendre à zéro. Non pas continuer nos actuels errements, mais continuer cette lente prise de conscience qui nous traverse, que nous le voulions ou non, de ce que la toute puissance technologique conduit principalement au malheur et à la souffrance de la vie sur Terre. Le message que je souhaite en tout cas laisser courir n'est pas : "vive la catastrophe !", mais plutôt :
"voyez combien serait plus facile d'aller de l'avant sans la cata !" Ne cherchons donc pas à la provoquer en augmentant la pression de haine en quête d'un bouc émissaire, car nous finirions bien par réussir à obtenir notre apocalypse. Et alors, justement parce que les survivants seraient peu nombreux, TOUT deviendrait plus compliqué.

Denis Duclos

(Chapitre I disponible ci dessous)

Commencement

Commencement





1. La Borderie, Novembre 2012

En un sens, il vaut mieux que ces choses-là commencent en famille.
Je me souviens d’un roman de Stephen King, -le Fléau, je crois- dans lequel le mari déboule la nuit chez lui et secoue sa femme et sa petite gamine de quatre ans, prenant à peine le temps de ramasser quelques fringues avant de prendre la route. On se doute vite qu’il est peut-être déjà trop tard, au fait que l’homme a la goutte au nez.
Mais, pour ce qui me concerne, il y avait beaucoup de différences avec le roman. D’abord, j’étais là depuis une semaine, et il n’était pas question de prendre la route. Ensuite, je ne toussais pas. Du moins pas encore.

Nous étions le 17 Novembre 2012. Ce soir-là, je restai au salon plus tard que de coutume, lisotant les œuvres complètes de Lévi-Strauss. Les monstres s’étaient allongés pour le compte devant l’écran du lecteur de CD qui répétait pour la troisième fois à la suite un très bon dessin animé de Myazaki sur un bébé poisson transformé en petite fille pendant un genre de tsunami gluant et très ami. Ma femme les emporta comme des paquets dans leur chambre à l’étage, avant de redescendre m’annoncer en bâillant qu’elle allait se coucher.
J’hésitais. Non pas que j’entretîns le moindre doute à propos de ce qu’il fallait faire, ni sur la réalité des faits qui m’y conduisaient. Mais c’était le premier acte, l’acte par excellence qui allait tout faire basculer, ou signifier pour nous le basculement inéluctable du monde. J’avais beau m’y être préparé depuis longtemps, au point d’être entré dans une sorte de délire à bas bruit mais chronique, que j’avais eu de plus en plus de mal à cacher à mon entourage ; j’avais beau avoir prévu les détails les plus infimes de ce qui allait arriver, et de ce qu’il allait falloir faire… je ne pouvais me résoudre à entrer en scène, à lever le rideau sur un théâtre de l’horreur, de la colère et de la peine. Toujours me revenait la scène du vieux film anglais -La Bombe- où l'on voit un petit garçon juste quand il est aveuglé, les yeux instantanément grillés par le flash de l'explosion nucléaire dans sa région, conséquence d'une attaque soviétique « préventive ». Ce qui était le plus horrible –et permit sans doute au film de ne pas vieillir- n'était pas la mutilation du gosse, mais le passage instantané qu'elle illustrait de la vie normale à l'impensable (qui ne faisait que commencer, un ouragan brûlant et destructeur se levant quelques dizaines de secondes après).
Je restais là dans mon fauteuil, pieds croisés, la grosse Pléiade froissée sur mon ventre, le regard dans le vague, tandis que quelque part dans mon cerveau, le décompte fatal avait commencé.
Ce qui me déclencha fut justement... le vent. Des rafales encore bien innocentes qui faisaient chanter la cheminée, et dehors meugler les vaches du voisin. Les chiens s’y mirent aussi, par groupes mitoyens, de plus en plus loin, jusqu’aux gros molosses qui habitaient de l’autre côté de la vallée.
Je me levai enfin, montai à pas lourds l’escalier de pierre, et me dirigeai plein de lassitude vers la chambre. Je m’arrêtai un instant dans l’encadrement de la porte et regardai dormir Donatella. Je ne doutais pas qu’elle fût profondément endormie : elle avait bu d’un trait la choppe de bière brune qu’elle s’autorisait tous les soirs, sans même en remarquer l’amertume particulière. Je savais que c’était amer parce que je l’avais testé sur moi une semaine auparavant. Et je savais que la trisodiazépine faisait roupiller comme une souche, pour la même raison : rien ni personne n’avait été capable de me réveiller jusqu'à midi le lendemain.
Je rabattis le drap d’un coup, et ne pus m’empêcher d’admirer encore une fois ce corps nu aux proportions parfaites, dont l’habitude conjugale ne m’avait pourtant pas lassé. Je me penchais sur elle, passant une main derrière sa nuque. Elle grogna un peu quand je parvins à l’asseoir, sa tête retombant sur sa poitrine. Je réussis sans trop de mal à la caler sur mes épaules comme le mouton sur celles du berger. Elle était petite et mince mais dense, et la cinquantaine bien frappée avait commencé à réduire mes muscles. Je flageolai en descendant les marches raides, me retenant d’une main à la rampe de fer tremblante. J’avais surtout peur que les petits, qui ont un sixième sens en ce qui concerne leur mère, ne se réveillent, et sautant à bas de leur lit, ne découvrent la scène : hurlements garantis !
Il y avait deux étages et demi entre le palier de la chambre et le deuxième sous-sol ; le colimaçon qui terminait la descente était étroit et ses marches de pierre glissantes. Je réussis néanmoins à ne pas m’effondrer, mais les cheveux de Donatella s'étaient chargés de salpêtre. Je la déposai aussi doucement que possible sur le divan noir qui faisait face à l’écran de notre « cinéma familial ». Il était d’ailleurs vraiment familial, car que très peu de nos amis supportaient d’y rester pour la durée d’une projection par 10° maximum, hiver comme été. Mais, avec Donatella et les enfants, cela nous amusait bien de nous serrer les uns contre les autres sous une couette, même si de la vapeur nous sortait de la bouche quand nous commentions le film.
Une ouverture voûtée, du côté opposé à l’entrée du « cinéma », donnait sur une petite pièce aveugle. J’y pénétrai, m’approchai du mur du fond, tout suintant d’humidité, et j’empoignai un bout de tuyau qui dépassait du plafond. Je le tirai vers moi vivement, et une machinerie bruyante se mit en branle. Tout un pan du mur s’avança, puis se releva comme une porte de garage, avant de disparaître, avalé le long du plafond. J’avais passé presque un an à mettre au point ce dispositif. Il cachait un espace connu de moi seul : une salle souterraine, entièrement bétonnée, de 80 m2 environ, au plafond de dalles renforcé par des poutrelles armées, et découpée en plusieurs espaces séparés par des cloisons de siporex doublés de placoplâtre peint.

L’ouverture occultée par le faux mur n’était au départ qu’une brèche dans le flanc d’un mur de gros parpaings par laquelle les maçons accédaient à la salle, projetant sans doute de la murer définitivement en repartant, ce qu’ils n’avaient pas fait. Ladite « salle » n'était à l'origine qu'une vaste fosse aux parois couvertes d'un grillage noyé dans le ciment. Un des anciens propriétaires avait probablement eu le projet d’en faire un vaste réservoir d’eaux usées, exactement en dessous de l’étable que j’avais transformée en salon. Heureusement, il n’avait pas donné suite, sans quoi les miasmes et les larves de mouches s’y seraient accumulés pour un bon millénaire.

Quand nous avions acheté la maison, je ne savais pas que cette extension de la cave existait, car elle n'était mentionnée sur aucun plan. La brèche était cachée par plusieurs rangées de vieux placards pourris, emplis d’une montagne de bocaux vides, ou pleins de choses indéfinissables. Personne n’avait mis son nez là-dedans, et je n’avais parlé à personne de ma découverte. J’avais déjà quelques raisons d’être discret, même si ce n’était pas exactement celles qui me poussaient à agir maintenant. Donatella ne venait jamais par là, car elle pensait être allergique aux champignons qui prospéraient sur les murs.
J’avais aussi tenu momentanément les enfants à l’écart –grâce à leur crainte de l’obscurité-, et je ne travaillais à l’aménagement de l’espace secret que dans les périodes où j’étais seul : c’est-à-dire parfois un ou deux mois d’affilée, lorsque Donatella était en poste à l’étranger, et que je rentrais pour m’occuper d’affaires professionnelles.
J'avais d’abord imaginé un camouflage robuste et crédible. Il n’avait pas été difficile de trouver un mécanisme de fermeture de box pour voitures dans une décharge spécialisée. Ce qui avait été dur, c’était de l’ajuster à l’ouverture irrégulière, et surtout de mettre en place un leurre qui résistât à la curiosité insatiable des enfants. J’avais pour cela doublé la porte d’une épaisse couche de résine synthétique qui rendait un son sourd aux chocs les plus violents. Et puis de l’autre côté, au recto si l’on peut dire, j’avais travaillé un enduit collant jusqu’à ce qu’il ait la texture du mauvais béton du reste de la pièce. L’ensemble était très alourdi et le mécanisme grinçait et peinait… mais fonctionnait. Comble de précaution, j’avais organisé de petites fuites d’eau qui donnaient à la fausse muraille un aspect humide et repoussant, plus vrai que si le chemin de l’eau était réellement passé par là, créant des rigoles noirâtres aux jointures irrégulières qui, sans cela, auraient pu paraître suspectes.
Puis je m'attaquai à la « salle » elle-même. En deux ans, j’avais terminé. C’était maintenant un appartement complet, et même pimpant, parfait si l’on négligeait qu’il ne comportât aucune ouverture sur le jour. Pour moi c’était une qualité.
Pour dire vrai, il existait deux prises d’air, pratiquement invisibles entre les grosses pierres apparentes de la façade sud de la maison. Des tuyaux de PVC prenaient en charge l’aération dans l’épaisseur de pierres et de béton, et débouchaient plus bas sur un système sophistiqué de filtrage. Sable, osmose inverse, et ozone additionnaient leurs efficacités propres pour purifier complètement l’air finalement aspiré vers l’intérieur par une pompe solaire. Tout le système m’avait été vendu par un petit entrepreneur sous-traitant la maintenance des centrales nucléaires, et qui était responsable du démantèlement de ce type d’installation. Bien sûr, officiellement tous les matériels obsolètes, toujours chargés d’une certaine radioactivité capturée au fil des années, auraient dû être « tracés », répertoriés et regroupés par l’autorité de sûreté afin d’être détruits. Mais tout le monde savait qu’il existait un trafic. Les ouvriers et les techniciens convenaient qu’il était désolant que d’aussi belles machines soient destinées à la casse, surtout s’ils pouvaient se faire un peu d’argent en les soustrayant au circuit normal. On appelait cela la ficelle. En réalité, il n’y avait aucun risque car les objets qui partaient dans les « circuits parallèles » étaient, pour la quasi-totalité, des équipements périphériques qui n’avaient pas accumulé plus de radioactivité que la douche dans les pavillons voisins.
L’entrepreneur en question, légèrement manouche sur les bords, m’en avait d’ailleurs fait la démonstration en passant un superbe compteur Geiger à la surface de l’engin : effectivement, celui-ci n’avait gloussé que quelques bips lascifs -correspondant à une poignée de millisieverts-, contrairement au frigo de son bureau, qui l’avait mis en état de surexcitation (le compteur, pas l’entrepreneur qui réagit plutôt lorsque je lui glissai 50 billets de 50 euros sous le nez, n’ayant pas le coeur à lui révéler son avenir de doses radioactives accumulées).

Je mis en marche l’éclairage, dont j’étais encore plus fier : un système entièrement autonome fonctionnant grâce à une vingtaine de grosses batteries lithium-fer-phosphate en série. Ces piles, encore à demi-expérimentales il y a deux ans, avaient été « prêtées » par le MIT à un labo de recherches en énergies propres où travaillait un de mes copains. Quand elles avaient été « dépassées » par un modèle plus récent, j’étais intervenu dans la procédure de mise au rebut. En fait, je les avais simplement subtilisées entre cinq et six heures du matin, alors qu’elles attendaient sagement la cammionnette de l’entreprise de recyclage sur le parking universitaire. Mon copain m’avait prévenu de l’aubaine. De toute façon, tout le monde s’en foutait.

Les piles –qui se rechargeaient en permanence- étaient reliées à une toiture de la ferme couverte de cellules photovoltaïques. Officiellement, ces dernières devaient nous permettre (avec l’accord du maire et même de l’architecte très ronchon des bâtiments de France) de revendre de l’électricité à EDF. Mais je n’avais pas encore engagé la démarche pour installer le compteur spécial déduisant notre apport de la dépense générale de la maison. Et pour l’eau ? Pas de problème : la résurgence qui coulait vraiment derrière les murs de la salle en provenance de nappes sous la colline avait été facile à capter et à recueillir dans un véritable réservoir –en parpaings enduits de bitume- de quelques milliers de litres. Bref : l’appartement souterrain était autonome, et si les vivres y étaient entreposés en quantité suffisante (surtout sous la forme réduite de packs de survie de 3 mois, payés la peau ds fesses par internet à un fournisseur spécialisé dans l'intendance des explorateurs !), il pouvait pratiquement être éclairé, chauffé d’une dizaine de degrés (ce qui suffisait étant donné la température constante de la cave et la chaleur « animale » qui y serait conservée) et alimenté en air de manière illimitée. Un vrai Bunker.
Ayant délicatement épousseté les paillettes de salpêtre qui ornaient sa chevelure comme un sapin de Noël flamboyant, je rechargeai Donatella sur mes épaules, pénétrai dans le bunker et l’étendis doucement sur le lit d’une des deux chambres aveugles.
La paire de menottes de police était d’un modèle d’acier poli un peu ancien, mais tout aussi efficaces que leurs homologues actuelles en fibre de carbone, bien que moins confortables pour le (ou la) menotté(e). Je refermai l’une d’elle sur le poignet gauche de ma femme, et l’autre sur le gros tuyau d’eau chaude qui courait à un mètre du sol. Elle ne s’en rendrait pas compte avant au moins une dizaine d’heures, et le plus pénible serait le réveil avec la sensation de gêne, des fourmis dans son bras maintenu levé puis le vague sentiment d’être prisonnière, et enfin la certitude qu’il lui arrivait quelque chose. Quelque chose de fou.
J’aurais voulu lui épargner cette souffrance et ce traumatisme, cette détresse, mais c’était impossible. Avec son caractère, il n’y avait aucune autre solution, j’en étais certain.

La plus grande chambre était destinée aux enfants. Ce fut trop facile. Ils se laissèrent transporter en geignant, puis s’abandonnèrent sans ouvrir les yeux sur deux petites couches assez semblables à leurs lits deux étages et demi plus haut, avec les draps bleus imprimés des mêmes Donalds et des mêmes Mickeys.
Je les aurais sur le dos demain matin à six heures et demi tapantes. Je devrais leur expliquer où ils étaient et pourquoi ils étaient là, et surtout leur mettre leur choix de DVD sur le lecteur « local ». C’était à Marianne de choisir son film, et Lulu ne serait pas d’accord, c’était sûr. Je leur ferais des tartines -à la confiture pour l’une, au miel pour l’autre- et je serais tranquille une demi-heure, avant qu’ils ne demandent… où était leur mère.
Çà, c’était le gros problème !


° °
°

Effectivement, le réveil de Donatella fut très pénible. Dans une demi-torpeur, Elle n’arrêtait pas de me traiter de pervers.
Il y eut une phase de demi-sourires. Puis des plaintes, puis des cris de colère et des insultes, mais pas autant que je l’avais envisagé, la connaissant bien. Il y eu pas mal de « connard !», «çà, tu me le payeras ! », etc. Je l’exhortai à se calmer et à écouter mes explications. J’avais préparé un scénario :
-Voilà, me lançai-je, à ton avis, qu’est-ce qui pourrait m’obliger à t’attacher comme cela ?
-- Ce n’est pas drôle comme jeu. Enlève çà tout de suite, tu sais que je suis claustrophobe !
-- Je sais, je vais les enlever mais je voudrais que tu me répondes. Qu’est-ce qui pourrait m’obliger à t’attacher ?
-- Je ne sais pas moi, fit-elle exaspérée. Quelque chose que tu ne voudrais pas que je fasse. Ou un jeu pervers, mais je n’aime pas çà, tu sais bien. Bon, tu me libères maintenant ?
-- Attends un peu. Et, selon toi, qu’est-ce que je ne voudrais pas que tu fasses ?
--Tu me fais chier ! je ne sais pas.Tu ne veux pas que je voie quelque chose..
-- Quoi ?
-- Une autre femme avec des enfants de toi qui viennent de débarquer, et à qui tu as dit aussi qu’ils étaient ta seule famille.
-- Bien imaginé, mais ce n’est pas cela.
--Arrête ce jeu stupide ! Enlève-moi ces machins immédiatement ! Tu ne vois pas que ça me fait mal aux poignets ? Si tu ne m’enlèves pas ça tout de suite, je vais crier et les gens de l’hôtel vont venir.
--Chérie, je t’ai déjà dit, mais tu étais encore dans les vapes, qu’on n’était pas à l’hôtel. On est à la maison ; à la cave, à côté du home cinema ! il y avait une autre pièce : je l’ai aménagée quand j’étais en France.
-- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Faut que j’aille voir si les gosses vont bien…Où est-ce qu’ils sont ? Tu ne les as tout de même pas laissés tout seuls, père dégénéré !

Je ne voulais pas lui dire encore qu’ils étaient juste à côté, non pas qu’elle pourrait entendre leurs cris, car les doubles murs de parpaings ne laissaient pas passer le son, pas plus que les portes que j’avais choisies dans la qualité supérieure, spécialement fabriquées pour les musiciens et autres chanteuses pratiquant leurs gammes à domicile. Mais elle se serait excitée peut-être jusqu’au point de se fracturer les poignets. J’avais un mensonge tout prêt :
-- Ecoute, ils sont chez la nounou comme d’habitude. Je les ai emmenés pendant que tu ronflais comme un loir.

C’est à ce moment-là qu’elle réalisa que j’avais mis quelque chose dans sa bière la veille :
-- Mais tu es un fou dangereux ! Tu empoisonnes ta femme ! Qu’est-ce qui t’arrive, pauvre type ?
La question pouvait passer vaguement pour une ouverture, et j’en profitai :
-Ce qui m’arrive ? C’est justement ce que je voudrais t’expliquer mais tu ne me laisses pas le temps de le faire. Tu cries, tu tempêtes, tu insultes, mais tu ne cherches pas à comprendre, et tu ne m’écoutes absolument pas..
Elle respira un grand coup, puis un deuxième, ferma les yeux et prit une grande résolution :
--Bon, je t’écoute.
--Je te préviens : cela ne sera pas facile, il faut que tu sois patiente.
-- D’accord, d’accord ! dit-elle les dents serrées, en plissant les yeux comme lorsque l’on subit une crise de forte migraine.

Finalement je décidai d’abandonner mon plan, et de tout lui dire, quitte à me faire bombarder d’insultes cinglantes une bonne dizaine de fois dans l’heure. Je pris les devants :
--Je suis certain que tu vas me traiter de dingue. Mais je pense que si je ne réussis pas à te persuader de ce qui se passe dehors, dès que je t’aurai libérée, tu sortiras d’ici en en trombe, et tu courras à une mort certaine. Tu veux ou tu veux pas savoir pourquoi ?

Comme je m’y attendais, elle haussa les épaules, prête à endurer mon délire, puisque cela semblait la condition pour sortir de cette situation cauchemardesque. Impavide, je continuai très vite, et d’une seule traite :
--J’ai la certitude absolue que dehors se diffuse en ce moment un peu partout un petit virus du rhume – un adénovirus-qui a été manipulé pour tuer des millions de gens. La seule possibilité d’en réchapper est de s’enfermer dans un local étanche et d’y rester jusqu’à l’extinction de l’épidémie. Voilà ce dont il faut que je te persuade très vite, avant de te libérer.
-- Putain, dit-elle en me regardant dans les yeux, je ne croyais pas que ta parano pourrait atteindre ce niveau ! J’aurais dû me méfier : cela fait au moins six mois que tu ne m’avais pas parlé de scénario catastrophe ! C’est que tu étais en train de concocter cette folie ! Un gros passage à l’acte, quoi ! Tu me diras, c’est moins grave qu’Althusser : il avait commencé par acheter un sous-marin atomique, et il a fini par tuer vraiment sa femme, pour son bien en plus ! Mais tu ne vas peut-être pas tarder à en arriver là ! Et les mômes, en plus, genre Durand de Pigeonnesse! Et elle éclata dans un sanglot pitoyable.
Je ne sais pas si je préférais ce persiflage à la violence. Mais en tout cas, je pouvais continuer de parler, en lui tapotant la main libre.
--Je serais à ta place, je serais aussi sceptique. Je ne te reproche rien, et d’ailleurs ce n’est pas moi qui va te convaincre, c’est la télé. Mais avant de zapper sur les chaînes, je voudrais t’en dire un peu plus. En fait, il n’est pas évident qu’il y ait quelque chose à cette heure aux infos, car la maladie est si rapide qu’elle déjoue toutes les stratégies médiatiques. Par contre, je suis sûr qu’ils sont déjà en train d’en discuter dans des réunions internationales.
Je sentis que Donatella était un peu ébranlée. Elle se replia en position fœtale la tête entre les genoux, avant de me fixer en crachant l’argument décisif :
--Si ce que tu dis est vrai, pourquoi as-tu laissé les enfants dehors ?
Merde, je n’avais pas prévu cet argument, pourtant vraiment basique. Je devais changer de stratégie.
--Bon, les enfants ne sont pas avec la nounou, ils sont en sécurité.
--Mais où çà, espèce de fou ? hurla-t-elle, la chevelure dressée comme par la foudre.
-- Calme-toi ! Ils sont ici, dans la pièce à côté. Ils dorment comme des anges. Il est à peine quatre heures du matin. Même si tu cries, ils ne pourront pas entendre, c’est très bien isolé. Ils vont sûrement se réveiller dans deux ou trois heures, ce qui me donne à peu près ce temps-là pour te convaincre que je ne suis pas fou du tout, et malheureusement, en un sens. Si j’y parviens, tu iras retrouver tes marmots. Evidemment.
-- Qui sont aussi les tiens jusqu’à plus ample informé !
Donatella respira encore très fort. Et puis, avec une espèce de lassitude, elle me demanda de continuer.
--Remarque que c’est contradictoire, ajouta-t-elle passant instantanément de la passion la plus brûlante au froid le plus intense : d’un côté, tu veux me convaincre maintenant, et d’un autre, tu me dis que la télé n’en parlera que demain.
--Je sais, tout ça n’est pas très cohérent, mais tu dois comprendre la situation : imagine une minute seulement que j’aie raison, et que je ne sois pas zinzin, que je détienne des informations sérieuses, que j’en aie disposé avant la plupart des gens, mais néanmoins trop tard pour prévenir les autorités. Imagine une minute que j’ai été dans la situation de prévoir les choses depuis longtemps, sans pouvoir vraiment en parler à personne, et surtout pas à toi. Alors, tu pourrais peut-être comprendre pourquoi je ne peux pas te laisser sortir avant d’être sûr que tu ne vas pas aller te faire tuer avec les enfants, ne serait-ce que pour fuir un mari devenu complètement cinoque.

Donatella changea elle aussi de tactique, et réussit à étirer un sourire forcé :
--D’accord, fit-elle, faussement joviale, je reste avec toi et les enfants dans cette cave. Tu n’as pas besoin de me laisser ces menottes. Allez, enlève-moi çà !
--Ecoute, c’est non. Pas encore : tu vas immédiatement chercher à prendre les enfants et t’en aller. Et la poignée pour ouvrir la porte sur l’extérieur n’est pas barrée. Je n’ai pas envie de me battre avec toi pour t’empêcher d’y toucher, et en plus avec les enfants qui vont hurler à la mort. Je suis désolé, Chérie, mais je dois d’abord te convaincre.
Et en plus, même si tu réalises qu’il y a une vraie maladie dehors, il faudra que je t’empêche d’aller prévenir les gens ou d’aller voir ta famille à l’autre bout de la France. Ce que j’ai déjà fait, c’est de programmer un envoi de mails aux familles et aux amis pour leur dire ce qui allait se passer, et ce qu’il fallait faire s’ils voulaient survivre. L’ordi est en train d’envoyer tout ça. Le résultat ne fait aucun doute : tout le monde dira que Loïc est devenu cinglé, qu’il nous fait un petit délire bien dans son genre.
Et après il y aura des coups de téléphone discrets de tes copines, ou des mèles qui prendront cela à la rigolade. J’entends déjà Chantal qui te conseillera de me quitter sur l’heure, et Francine te proposera de m’accueillir dans son service. Malgré tout, j’ai pris le risque, et dès que tu seras réellement convaincue, c’est-à-dire malheureusement pas avant demain avec les infos, ou peut-être par chance s’il y a déjà un blog assez convaincant mais ça m’étonnerait, tu pourras prendre ton téléphone et essayer de sauver les gens que tu aimes en priorité. Mais je suis très sceptique sur leur réaction : dans ces cas-là les gens croient se protéger en ignorant la mauvaise nouvelle. C’est toi qui passeras pour une dingue, à une ou deux exceptions près. C’est une règle générale.
Ensuite, par contre, dans deux ou trois jours, il y aura une panique totale. Et ce sera trop tard, et si les gens n’ont pas déjà pris certaines mesures d’isolement, ils auront été contaminés. A ce moment-là, tout ce que l’on pourra faire c’est de recueillir leur désespoir, et surtout de ne pas leur dire de venir se pointer ici… Plus tard de toute façon, tous les systèmes de communication commenceront à déconner. Dans dix jours au plus, on sera tous coupés les uns des autres.4.


Ces considérations, qui lui montraient surtout jusqu’à quel détail prospectif pouvait aller mon discours paranoïaque, impressionnèrent tout de même Donatella, qui n’en était pas pour autant à envisager l’hypothèse que ce que je pouvais dire reflétât une possible vérité.
Elle hocha la tête, fuyant mon regard, ce qui en disait plus long que tout autre chose.
-Bon, admettons. Il n’y a qu’à allumer la télé. Elle est aussi branchée sur le câble ? La CNN devrait déjà avoir quelque chose, s’il y a un grain de vérité dans ce que tu racontes…
J’obtempérai, mais il n’y avait rien que des conneries sur un type d’Al Qaïda monté dans un avion avec des lunettes en substance supposée explosive, et ensuite une starlette californienne qui était en prison pour avoir posé nue dans le O de Hollywood, sur la fameuse colline, et surtout pour avoir fait pipi sur l’étoile de Gregory Peck, sur le Walk of Fame à Los Angeles .
-Je crois, dis-je, que çà commencera demain ou après demain par un blocus de certains aéroports, et ils ne diront pas pourquoi, ce qui fera penser au terrorisme.
-Qu’est-ce qui te fait croire çà ? Le scénario de l’Armée des Douze singes que t’arrête pas de regarder en cachette ?
-Oui. Et tu sais pourquoi ? Parce que les gens qui ont déclenché tout çà ont décidé que c’était la meilleure méthode, finalement, bien plus simple que de passer par des oiseaux migrateurs, ou de refiler le virus à des cochons.
-Comment tu le sais ?

Çà commençait à devenir intéressant : elle avait mis le nez dans l’engrenage, ou, si vous préférez la métaphore du poisson, elle avait mordu à l’hameçon, et je n’avais plus qu’à ramener doucement la ligne.

-Je le sais parce qu’ils s’en sont expliqués franchement et froidement sur un blog.
-Tu veux me faire croire que si des criminels totalement crazy se lancent dans un truc pareil, ils vont le crier sur les toits et sur internet surtout, avant de passer à l’action ?
-çà dépend comment tu utilises internet. Il y a des sites qui ne sont que des entrées cachées pour des réseaux intranet. Il faut des codes, et des codes…
-Et tu veux encore me faire croire que tous les services secrets du monde ne sont pas justement acharnés à craquer ces codes, surtout si les sites ont à voir avec des sujets sensibles comme les virus ?
-D’accord, Chérie, mais imagine par exemple un site consacré au golf. Tu crois que les services secrets ont assez de budget pour surveiller en plus de leurs millions de cibles, les 350 sites d’amis du Golf en 200 langues ?
Elle haussa encore les épaules :
-Toi qui a la pratique des ordis et du web, c’est toi qui me dis, là, qu’il n’y a pas un robot genre Google, ou même plusieurs, mais militaires, et qui passent son temps à récupérer les mots sensibles, même sur les sites de golf ?
-Tu as encore raison, Amour, mais vois-tu, quand les gens ne s’échangent que des messages à propos de cannes, de balles, de terrains, de trous, de putting green, et du confort de voiturettes électriques, quand les seuls noms qu’ils citent sont David Love III, Phil Mickelson, ou Tsukasa Watanabe, pour ne rien dire de Padraig Harrington ou de Stewart Cink, tu crois qu’ils vont perdre leur temps à çà ? A moins qu’il ne s’agisse de services fiscaux …

Cette fois-ci elle garda le silence un moment, se renversa en arrière pour soulager sa main prisonnière, puis remonta très vite le drap sur ses seins : on a beau être mariés depuis sept ans, on n’en est pas moins nécessairement prude quand on est à poil sous le regard d’un mari branque qu’il va falloir faire enfermer dans les plus brefs délais.

-Tu sous-entends que tout leur langage est codé : balle, canne, champion, etc…
-Absolument…
-Et que tu es le seul, en dehors d’eux, à connaître ce code ?
-Je ne prétendrais pas cela, je n’en sais rien, mais oui, j’ai craqué leur code, et il n’y a aucun doute sur la sémantique.
-Absurde, de toute façon un parano est parfaitement capable de décoder les message que s’adressent les étoiles filantes… alors il peut aussi comprendre ce que se disent des ballesde golf !
-Non, non, me défendis-je. Ce n’est pas moi qui imagine du sens et des liens, là où il n’y en a pas. C’est un logiciel emprunté sans qu’il le sache à un copain travaillant pour les « services », qui décrypte systématiquement et te sort des phrases en clair qui n’ont aucune ambiguïté.
-Oui, bon, mais, objecta-t-elle, si les « services » les plus hargneux et parano des grands pays n’ont pas mis le doigt là-dessus, pourquoi toi, tu le peux ? Parano, d’accord, mais tout de même limité dans les moyens, non ?
-Bonne question, fis-je en m’asseyant sur le lit à distance respectueuse. Ma réponse est prête : parce que j’avais repéré un certain nombre de types avant même que je m’aperçoive qu’ils communiquaient par ce biais, en intervenant sur le forum.
Donatella secoua la tête, gentiment pédago :
-Pas convaincant ; çà se ramène à ma question précédente… : Pourquoi as-tu pu faire ce boulot de rapprochement et pas eux ?
-Je ne suis pas dans leurs bureaucraties, et je ne peux pas te répondre. Peut-être qu’un individu « incontrôlable » comme moi, peut justement se permettre des requêtes que personne ne financera par ailleurs. Mais tu veux que je te dise pourquoi je soupçonnais un certain nombre de gens ?
-Vas-y !
-çà fait plusieurs années que je suis tous les gens qui ont tourné autour de l’affaire des « savants morts » au début des années 2000.
-C’est quoi ce truc ?
-On n’a pas le temps de rentrer dans les détails, mais il y a eu une série d’assassinats de biologistes de premier plan en quelques années, et surtout dans certains pays anglo-saxons. Beaucoup travaillaient sur les virus, les épidémies, la manipulation génétique.
-Et alors ?
-En gros, j’en suis venu à la conviction, solidement et patiemment étayée, qu’au moins un groupe d'entre eux ont été exécutés par les services américains et anglais, parce qu’ils préparaient un virus exterminateur, afin de « réguler » la population humaine.
Elle ne cilla pas à cette révélation, pourtant sensationnelle.
-Bon, eh bien ils sont morts… Plus de problème !
-Oui, mais moi, je me suis dit que même si ce réseau là était cuit, il y avait certainement d’autres savants fous qui avaient la même idée : se débarrasser des Pauvres proliférant sans le dire, un peu comme André, tu sais, s’est débarrassé du chat de la fille de son amie avec de la strychnine, parce qu’il n’était pas question qu’ils l’emmènent à Dubaï.
-Accusation gratuite…
-Pas tout à fait, j’ai tout de même vu André sortir de la boutique spécialisée dans les produits contre les « pests » la semaine d’avant « le crime »…
-Tu ne me l’avais pas dit.
-Non, je ne te dis pas tout, comme tu peux le constater… Tout n’est pas bon à dire si on veut conserver ses amis et même sa femme.
-Bon, alors accouche ! s’énerva-t-elle, j’en ai marre de tout çà !
-Bien entendu, les services secrets et les polices ont dû éplucher tous les environnements de ces gens, avant de les liquider, et après, pour qu’il n’y ait aucun surgeon. Mais ils n’ont pas tellement pensé aux badauds internautes qui étaient fascinés par leur mort, et qui se répandaient sur plusieurs blogs consacrés à ce « mystère ». Ils n’y ont pas pensé cinq ans après et encore moins sept ans. Et ils n’ont pas pensé interroger tous les gens –des milliers- qui consultaient ces forums sans jamais intervenir.
-Et toi oui ? Comment ?
-C’est simple, là encore, il existe depuis longtemps des petits logiciels robots qui te permettent de suivre la popularité d’un site, et notamment d’avoir accès aux adresses IP.
-Ce qui permet donc de remonter jusqu’à toi, direct… ! railla-t-elle.
-Bien joué ! Mais là encore, les hackers ont une longueur d‘avance sur les pouvoirs. N’oublie pas que j’ai eu une vie mouvementée avant de te connaître . J’ai beaucoup d’amis, même si je ne te les ai pas tous présentés, loin s’en faut. J’ai pu disposer par un fondu d’informatique qui l’avait fait lui-même, d’un « stealth code » qui permet de ne pas être repéré quand on consulte les fichiers d’un site : aucun « hit » n’est déclenché, parce que l’on se confond avec le passage d’autres visiteurs ! Giniette, non ?
-J’y crois pas, soupira-t-elle, consternée, en s’adressant à un témoin absent, peut-être son ange gardien. Il a tout blindé ! Mais çà ne te rend pas plus convaincant, ajouta-t-elle en me regardant tristement. Au contraire. Çà montre à quel point tu es fou, mon pauvre ami.
Sa patience angélique atteignit soudain sa limite, et elle éclata en un sanglot nerveux mais cette fois authentique qui me désola. Qu’y faire ?
-J’espère que tu ne vas pas aller jusqu’à nous flinguer par altruisme, ajouta-telle d’une voix enrouée et flageolante, comme ces mélancoliques délirants qui séquestrent toute leur famille et les tuent ensuite pour leur éviter de souffrir !

La chose était hélas assez fréquente ces temps-ci, et j’encaissai. Mais comment pouvais-je la persuader dans ces circonstances déconcertantes que je serais absolument incapable de toucher à un cheveu de mes petis chéris, elle incluse ?
-Ne t’inquiète pas, dis-je, je n’en suis pas encore là. Je te promets que si rien ne se passe dehors d’ici une semaine, je vous libère, et bien sûr, j’envisagerai stoïquement le divorce.
-Quoi ?
-Je suppose que c’est ce que tu me proposeras : on ne reste pas avec un mari qui touffotte de la yotte.
Elle ne répondit pas et repartit en pleurs.
-Mais d’ici là, mon amour, je t’en supplie, laisse-moi tenter de te convaincre.
-Mais comment veux-tu y arriver, cria-t-elle désespérée, plus tu en rajoutes, plus çà ressemble à un gros délire bien organisé ?

Je décidai de ne pas me décourager : elle finirait bien par avoir au moins un doute, sous l’accumulation des évidences.
-Et Bourdeau, le même vieux copain que tu ne connais pas, un gars avec qui j’avais monté des colloques internationaux sur « le risque » il y a une éternité, m’a aussi aidé à bricoler une vraie-fausse adresse internet. Tu vois que j’ai pris mes précautions.
-çà aurait pu se retourner contre toi…
-Non, car je ne la consulte jamais sur l’ordi de la maison. Bref, j’ai tranquillement collecté les noms de tous les types qui avaient visité les forums sur les morts suspectes de biologistes, et j’ai enquêté sur eux. Comme il y en avait plus de quatre mille, çà m’a pris à peu près trois ans.
-Dis-donc, je ne te connaissais pas si patient !
-Tu ne t’intéresses jamais à mon boulot ! Tu ne lis jamais mes articles !Ne t’étonne pas si tu n’as pas pu capter certains traits de ma personnalité. L’obstination, par exemple, dont les Freudiens disent que çà va avec la constipation. J’aimerais qu’ils se trompent…
-Tu vas pas nous bassiner avec tes trucs freudiens, alors que tu emprisonnes ta famille dans tes délires…
-Là-dessus, continuai-je imperturbablement, j’en ai récupéré une centaine qui partageaient un certain profil : biologistes de près ou de loin, travaillant sur des pathogènes, adhérant plus ou moins à des groupes protestants fondamentalistes, proches de Bush ou totalement apolitiques, très rarement démocrates. Bizarrement, ces types ne donnaient jamais leur opinion sur certains sujets qui passionnaient le tout venant, comme la manipulabilité des virus, etc. JAMAIS. C’était bien cela qui était suspect, mais je ne crois pas que les mecs les plus malins des services aient eu la possibilité ou l’idée de suivre cette piste. Moi, j’avais tout le temps : j’ai donc creusé, et à un moment donné, j’ai vu qu’une trentaine de ces gusses, sans jamais communiquer entre eux, faisaient varier leurs activités « en même temps »…
Donatella essayait maintenant de rester calme, de réfréner des railleries amères du genre : « tiens, c’est justement parce que les gens ne font rien qu’ils sont suspects ! », de m’écouter attentivement et de jouer le jeu.
-Qu’est-ce que tu veux dire ?
-Eh bien qu’ils obéissaient, sur le long terme, à des changements d’orientations ou à des agendas qui correspondaient aux inflexions des autres. Comme s’ils se donnaient le mot sur ce qu’il fallait faire…
-Mais je suppose que c’est la fonction des colloques et manifestations scientifiques que de coordonner ou de réorienter les recherches de chacun.
-Vrai. Mais ces types - autre constante, allaient le moins possible aux colloques- publiaient chichement et sur des trucs anodins, alors qu’ils étaient qualifiés au plus haut niveau, et étaient des virtuoses de l’ingéniérie génétique. J’ai tout de même pu coincer quelques imprudences, par exemple lorsque certains d’entre eux se retrouvaient dans un comité sur le rhume, alors qu’officiellement ils n’étaient pas spécialistes. En plus, je les reconnaissais pour avoir étudié leurs photos en long et en large, mais ils ne laissaient pas de trace, pas de noms sur les listes de présence ou des faux noms. Finalement, ces gens se rencontraient assez souvent, à l’ancienne, toujours sans utiliser des moyens de communication électronique. Je ne suis jamais tombé sur une de leurs «boîtes aux lettres », mais quand on voit des gens bien précis, officiellement étrangers lesuns aux autres, assis sur un même banc public dans un parc situé à deux minutes d’un labo universitaire, et que çà se reproduit plusieurs fois dans plusieurs villes, pendant plusieurs années, on ne peut pas s’empêcher de penser que c’est un réseau et qu’il fonctionne !
-Tu as fait des filatures ? s’étonna Donatella.
-Pas vraiment, mais j’ai effectué des rondes autour de certains lieux pendant certaines manifestations scientifiques. Je te passe maintenant les infinis détails de l’affaire, mais j’ai réussi, avec très peu de possibilité de me tromper, à reconstituer l'essentiel d’un réseau ayant l’intention de flinguer la planète avec un rhume provoquant une réaction auto-immune très violente et mortelle dans 99% des cas.
-Parfaitement absurde ! ne put s’empêcher de soupirer Donatella en levant les yeux au plafond.
-Si, si, je t’assure ! m’écriai-je ridiculement. Cela fait environ 3 ans que je suis leurs moindres mouvements et que chaque fait supplémentaire m’a confirmé dans cette certitude. Et puis j’avais aussi depuis assez longtemps une preuve directe.
-Quoi ?
- Oui, une discussion entre deux de ces cinglés à laquelle j’ai assisté.
-Et tu es encore vivant ?
Je fis mine d’ignorer sa lourdingue ironie.
-Ben oui, ils ne m’ont pas repéré. Mais çà m’a permis de centrer et d’accélérer considérablement l’enquête. C’est tout cela qui m’a incité à construire l’abri anti-bio dans lequel nous sommes maintenant enfermés.
-Dans lequel tu nous as enfermés… Nuance ! C’est toi le cinglé !
-Mais le plus important finalement, c’est quand j’ai découvert qu’ils communiquaient pour les choses urgentes par le biais du blog sur le golf. J’ai fini par comprendre, il y a seulement quelques semaines que la menace se précisait en termes de jour et d’heure. Je t’épargne la version « Golf » de leur dernier message, mais cela donne en clair ceci.
Et je citai de mémoire :
« L’opération 12 singes sera déclenchée le 14 Décembre 2012 à 12 heures GMT. Chacun doit entrer dans l’aéroport qui lui est assigné à cette heure précise et laisser l’aérosol se répandre dans les grandes salles de circulation du public, puis dans les salles réservées aux passagers. Seul le conditionnement prévu (un bandeau frontal humide soumis à l’évaporation naturelle) doit être utilisé par les frères et les sœurs. La même action doit être répétée à l’atterrissage sur le lieu prescrit pour chacun. Bonne chance pour un nouveau monde ! »
-Ah bon, railla-t-elle encore, mais sur un ton plus hésitant, ils disaient tous çà en langue Baballe ?
-Exactement, et quand tu veux je te montre comment, ajoutai-je en lui tendant le bout de papier où j’avais retranscrit le message et sa « traduction ».
-Et, rajoutai-je pour l’envoyer symboliquement au tapis pour le compte, je peux aussi te donner tout le dossier sur le groupe.
Joignant le geste à la parole, j’extirpai d’un placard une énorme chemise cartonnée, bourrée à ras la gueule de documents et d’articles de journaux, et je la jetai sur le lit, si bien que la bande de tissu qui la fermait cassa, répandant son contenu aux pieds de Donatella qui n’en demandait pas tant.
-Et maintenant, je te laisse pour une heure ou deux méditer là-dessus. Il faut que je dorme.
-Noon ! hurla Donatella. Ne me laisse pas comme çà !
-Il le faut, Chérie, de toute façon tu en apprendras bien plus que tout ce que je pourrai te dire. Je suis à côté…
Implacable, je refermai la porte sur une épouse en pleine tempête intérieure, mais qui n’osait pas trop remuer les jambes pour que la précieuse doc ne s’éparpille pas hors de sa portée.

2. Paris, le 19 Novembre 2012





Mon blase est Marc Gerodeau, dit « Gros Dos » pour les intimes, même si je suis plutôt osseux et musclé. J’écris sur ce cahier pour ne pas devenir cinglé. Et pour ceux qui retrouveront peut-être mon cadavre.
Pour l’instant, je suis relativement vivant, je ne sais pas comment ni pourquoi, vu que tout le monde claque autour de moi. Enfin ! C’est peut-être parce que je suis enfermé dans l’aquarium depuis six jours. Il n’est pas question que j’ouvre de toute façon, même aux ayant-droit. Mais jusqu’ici personne ne s’est pointé.
Bon, récapitulons. Samedi dernier au soir, le 17, on est sortis avec ma copine en boîte, un nouveau machin teknopup qui s’est ouvert dans le quartier et que j’avais repéré la veille dans un journal d’annonces dans la boîte aux lettres. Très bruyant, alcoolisé, paillettes et lumières strobo, je me suis même mis des boules Quiès pour danser. En sortant, je ne trouve plus mes clefs de bagnole, et Aliane me rappelle qu’on est arrivés à pied depuis mon boulot, et que peut-être je les ai oubliées au bureau. –Géniale, Mamoure, je lui fais, çà m’était parti de la tête. Çà t’embête pas qu’on refasse la route dans l’autre sens ? Y en a pour dix minutes.
Çà l’embêtait, elle préféra rentrer en tacos, et m’attendre au lit.
-OK, je lui dis, et sois sage avec le taximan…
-Si tu crois que tu vas faire des prouesses après, bourré comme t’es…
Là je suis un peu vexé, mais c’est vrai que l’alcool ne me réussit pas trop question redressement du popaul. Je décide de piquer un petit sprint nocturne pour me remettre en forme, et j’arrive bientôt au grand escalier de bois qui forme une pyramide tronquée au pied de la Bibliothèque de France. Et là, en jetant un coup d’œil en arrière, je vois que des flics stationnés ont décidé qu’il y avait un mec bizarre qui voulait faire le con avec la bibliothèque, peut-être aller pisser sur les vitres ou quoi que ce soit, et que ce mec, c’était moi.
Ils me hèlent en grimpant quatre à quatre, et moi, très con, je me dis que j’arriverai avant eux aux portes du personnel, parce que je cours au moins aussi vite qu’eux. Résultat : je ne trouve pas la carte magnétique et quand je la découvre dans ma poche de poitrine, il est presque trop tard, les cognes arrivent à l’angle du bâtiment.
Je passe la carte dans la rainure, mais, merde je fais un faux geste, et en même temps que le battant s’ouvre, le porte-carte se détache de la carte, me glisse des doigts et floc, plouch, choisit une rainure large entre deux planches et disparaît dans les espaces parallèles avec toutes mes cartes de crédit, de sécu et de fnac. Bon, pas de temps à perdre, je rentre tout de même et vais me cacher dans les profondeurs semi-obscures, d’où j’épie les poulets qui n’ont certainement aucun passe.
Et puis je m’esclaffe : ces cons filent tout droit, sans s’imaginer une seconde que je suis rentré. Normal : ils poursuivent un pochard vaguement épris d’envie de saloper un monument national -fût-ce une espèce de moche grand sucre en verre teinté-, pas un fonctionnaire de la République, et pratiquement un collègue.
Ils reviennent sur leurs pas une minute après, et éclairent la façade, mais plutôt comme pour vérifier que leur bonhomme n’aurait pas grimpé le long d’une poutrelle extérieure. Ils palabrent un moment, s’engueulent, et finalement se barrent. J’attends encore bien dix minutes, puis je rouvre la porte avec le bouton de l’intérieur et je me mets à chercher mon porte-cartes. Finalement la demi-lune se montre complaisante, et j’entrevois quelque chose qui luit.
Re-zut merde chiotte, le truc s’est enfoncé à plus d’un mètre de moi sous un caillebottis écroué avec des boulons de 14. A ce moment, je me rappelle que j’ai peut-être des clefs pour vélo dans mon bunker au 3eme sous-sol, et que je peux très bien ouvrir toutes les portes avec ma carte de Sécurité top niveau.
Donc, puisque j’ai gardé la carte sécu en main, je descends dans ma caverne, et rentre dans mon chez-moi, nommé l’aquarium, la boîte à grolles, ou aussi la taupinière, et, dans la pièce arrière, je me mets à fouiller mon bordel. Vous le croirez pas mais juste à ce moment, la soufflerie du couloir se met en route pour maintenir la température exactement à huit degrés, pour les livres rares, les incunables et autres enluminures rangées à ce niveau. Et clac, ma porte se ferme derrière moi, ce qui ne serait pas grave en soi, si je n’avais pas, comme un vrai con de chez ducon, laissé la chiotte de carte dans la fente extérieure !
Je me tape la tête contre un mur : il va falloir que j’attende lundi pour être libéré, prendre un savon du conservateur, et en plus je ne peux même pas téléphoner à Aliane, parce que le fixe est installé dans le bureau de l’entrée, de l’autre côté de la porte, et que le signal des portables ne passe pas dans ce sous-sol quasiment blindé.
J’en suis là à me morfondre quand je songe que, tout de même, d’ici demain midi, ma Douce va certainement ouvrir son ordi pour chatter avec deux trois copines. Elle ne pourra pas rater mon mail de détresse ! Je me mets à l’écran et je tapinote un tas de trucs, jusqu’à ce que je me rende compte qu’elle ne pourra pas rentrer dans la tour, ni passer les 5 portes automatiques des trois étages, et que si elle prévient la sécurité générale de la Bibliothèque, ce n’est pas seulement mon chef de service qui va m’étriller, c’est la haute direction de l’institution qui me fera mettre en dispo sans salaire pour l’exemple.
J’efface mon message et je retombe dans une léthargie fataliste, avant de m’éveiller à nouveau plein d’espoir : avec un peu de chance, ce sera Doudou Mopti qui ouvrira le local la première pour nettoyer les chiottes, et elle m’aime bien. Je pense qu’elle me libérera sans problème, et à ce moment là, je pourrai l’embobiner pour qu'elle n'en réfère pas. Elle est bonne fille : lui payer un café suffira à lui faire fermer le bec.
Mais il faut tout de même que je rassure Aliane, et je lui envoie un message un peu tiré par les cheveux, comme quoi il y a une urgence-sécurité et que j’ai été réquisitionné jusqu’au matin. Elle ne me croira pas et j’aurai droit à une massive attack de jalousie, mais tant pis.

Je m’organise une couchette approximative sur des rames de vieux papier et plusieurs couches de serviettes et autres vêtements de jogging usagés, et je m’endors comme un ange, bercé par la musique de l’air conditionné.
Quand je me réveille en sursaut, il fait toujours aussi sombre, et pour cause, mais à ma montre il est sept-heures et demi. Doudou devrait être là. Elle n’est pas là et ne viendra pas. Et personne ne vient, ce qui est assez normal un dimanche, même si la sécurité est censée passer partout sans arrêt. Je me prépare psychologiquement à rester là jusqu’à lundi.
En attendant, je cherche à télécharger des jeux sur mon ordi. J’aime bien Serial Killer II, où on peut même violer les personnages et les chiens (mais pas les enfants), avant de les éclater. De temps en temps, je consulte la boîte à mails, et j’ai un mot d’Aliane à 14 heures. Elle vient de se réveiller avec une gueule de bois pas possible, et ne comprend pas comment je me laisse faire pour travailler le dimanche. Pas trace de jalousie. Pas la peine de lui répondre tout de suite : elle me dit qu’elle a rendez vous avec Fifi au Balzard, et qu’elles vont aller au cinoche voir un vieux film, Zardoz, je crois, de Boorman, et qu’on se donne rancard à la Closerie des Lilas vers 20 heures, D’acc petit chou ? Ton Aliane chérie (elle a écrit Alaine à la place d’Aliane, et je lis « fraîche » à la place de Chérie). Curieux. Et on dit que Freud est un vieux taré !
Je retourne dormir comme un loir, on dit que çà empêche d’avoir faim. Il y a seulement un gros bidon d’eau glacée avec des cornets en papier, et des vitamines de complément quelque part dans un placard. Et en plus, pour pisser, pas de problème, il y a un petit chiotte personnel au fond de la deuxième pièce, avec une douche : les installateurs ont pensé à tout, même qu’un garde de sécurité pouvait être incontinent d’urine et sale comme un peigne.

« Coin ! » fait l’ordi. Je saute sur mes pieds et le rallume :
Aliane s’impatiente.
-OK, OK, je serai là, lui écris-je pour temporiser. C’était bien, Nardol ?
-Zardoz, ignard, un des meilleurs Boormann. Une anticipation très réaliste. L’élite qui régnera demain sur le monde dans des paradis fermés…
-Ah oui, je me souviens, lui réponds-je, avec Sean Connery qui bande pour , zut, comment elle s’appelle déjà ?
-Charlotte Rampling, espèce d’absurde ! et je suis sûr que tu en aurais fait autant…gros dégoûtant…
-Bon, on va pas s’énerver pour si peu, Chérie, on se voit tout à l’heure ?
-Ya intérêt. Bizous.
Sur cette conclusion aux lèvres un peu sèches, je me repieute, mais l’engin cancanne à nouveau impérativement.
-Tu as vu ce truc ?
En pièce jointe il y a une série de dépèches de Reuters qui parlent d’une épidémie de rhume très agressif en train de traverser l’Europe.
-Et ils ne parlent pas non plus d’un tsunami à Penmac’h ?
(C’est là où habitent ses parents, un trou perdu près de Qimper).
Silence mailo. Elle est repartie avec sa copine. Et çà me laisse environ 4 heures pour trouver une solution.
Soudain, j’ai une idée. Il y a un mec, un universitaire africain qui fait des recherches sur la comptabilité des vendeurs d’esclaves à Gorée au XVIII e siècle. Il a un box exactement à côté de nos locaux, et il vient souvent le dimanche, pour tuer le temps vu que toute sa petite famille est à Dakar. Si par chance, ce type a un mail, il doit sûrement aussi avoir une de ces bestioles à caresser du doigt, où on reçoit son courrier comme ses coups de fil. Je peux lui demander un coup de main, car je lui ai souvent ouvert des couloirs d’archives un peu limites, par solidarité avec sa cause. Çà m’aurait amusé qu’il trouve quelque chose de bien saignant sur ces salopards qui firent la fortune de Nantes, de Bordeaux, de Morlaix ou de La Rochelle.
Bingo, il y a au moins trois références Google où le professeur Anda Dior Neki est cité, avec son adresse mail. Je lui tapote un message bien clair, et… zut, je n’attends pas assez : il y a une réponse automatique. Ce n’est pas un bon mail. Si ! l’adresse est bonne, mais le message pas enthousiasmant, bien que rédigé dans les termes de la plus exquise urbanité : « Cher Correspondant, je suis obligé de me mettre à la disposition de l’Académie, pour très peu de temps sans doute. Ne vous inquiétez donc pas, je vous réponds dès que mon état de santé le permettra. » Signé : A.D.N. 
(Drôle d’initiales) Date : ce jour !

Le prof a attendu exactement aujourd’hui pour tomber malade. Y’en a, je vous jure ! C’est un complot !
Maintenant, je suis à court d’idées et je commence à me résigner. Quelques heures plus tard, je réveille l’ordi pour voir, par acquis de conscience, si Aliane s’énerve. Mais elle n’écrira pas. En fait, elle ne m’a pas ré-écrit jusqu’à lundi après midi, mais là, je n’en crois pas mes yeux.
-Chéri, je ne sais pas où tu es, mais si tu es à l’abri, restes-y je t’en prie. C’est un tel bordel partout ! J’ai essayé d’aller à Lariboisière mais il y avait des flics devant qui empêchaient tout passage : il paraît qu’ils sont déjà bourrés à quatre fois leurs capacités de lits. Je suis rentrée à la maison, je me barricade et je t’attendrai le temps qu’il faudra. J’ai fait des courses pour quinze jours. Ne prends pas la bagnole, çà ne sert à rien : dans le centre toutes les rues sont encombrées de tires abandonnées. J’ai cru que j’étais malade, mais finalement je me suis réveillée ce matin sans fièvre. J’ai appelée Marine, mais çà répond pas, sur les deux téléphones. Je t’aime. Essaie de ne pas te mettre en danger.
-Mais qu’est ce que c’est que cette histoire de fous ?
lui mailai-je. Pas de réponse.
-Donne des nouvelles, c'est quoi ce bordel ? On me cache tout ! Lui écrivis-je une heure après. Rien.

En fait, j’ai commencé à me douter que quelque chose ne tournait vraiment pas rond quand personne n’est venu lundi matin.
Je me suis demandé d’abord si je n’avais pas oublié une date de vacances, un pont, je ne m’occupe jamais de cela et c’est Sylvie, la secrétaire de l’étage des cartes maritimes qui me rappelle le calendrier des réjouissances… Je me demande si elle n’a pas des vues sur moi, cette petite joufflue.
Mais il n’y avait aucun congé particulier avant la Pentecôte, d’ailleurs plus ou moins supprimée. J’ai conjecturé dans tous les sens, jusqu’à avoir mal au cerveau. Il y avait bien un papier écrit en gros caractères sur le babillard de l’entrée, mais il y avait les reflets du verre de la porte et j’avais beau me tordre le cou, je ne parvenais pas à lire, en plus, à l’envers… De sorte qu’à force d’imagination, je finis par supposer que le texte annonçait un stage pour tout le personnel, afin de faire face à l’installation de la nouvelle procédure électronique de classification. Et je parvins si bien à me convaincre, que je me rassis, finalement prêt à endurer au moins encore une demi-journée de solitude. Ou bien même une journée entière !, me dis-je quand la porte du secteur demeura fermée l’après midi du lundi.
C’est mardi matin, en errant sur Internet à la recherche d’une explication quelconque, que j’ai vu qu’il y avait effectivement une épidémie de rhume assez méchant et que les pharmacies étaient prises d’assaut pour les antitussifs, étant donnée les quintes violentes qu’il occasionnait. Je trouvai cela curieux, mais pas vraiment affolant, étant donné le ton ordinairement alarmant des nouvelles quotidiennes, qu’il se passe quelque chose ou pas. L’affaire était un peu ridicule : se précipiter à la pharmacie pour un rhume…
Je relus le mail d’Aliane. Il impliquait décidément autre chose de plus grave. Par exemple le mot « abri »... Une vraie panique collective, des comportements fous…
Je lui redemandai pour la dixième fois de m’expliquer exactement ce qui arrivait, parce que je n’étais au courant de rien… Mais elle ne me répondit pas davantage. Je n’eus plus de message de sa part, et, en fait, son mail inquiétant fut aussi notre dernière communication. Elle s’était peut-être barrée quelque part où il n’y avait pas de mail.

Les nouvelles commençaient, poussivement, à parler de victimes, d’abord comme si elles étaient la conséquence des paniques, mouvements de foules et autres répressions policières. Et puis les blogs explosèrent sur la maladie, décrivant le processus implacable. La vérité suivait la réalité avec retard, mais elle en amplifiait l’horreur.

La seule chose que je sais, c’est que, mardi soir, quand j’entendis du bruit dans la cage d’escalier, je ne voulais absolument plus ouvrir. A personne.
C’était Doudou, qui apparut, hagarde, du sang sur sa blouse de travail, mais elle ne jeta pas un regard vers ma porte, avec la carte fichée dedans, pourtant bien en évidence. Elle se cogna à un mur et à un autre, puis disparut vers les toilettes des dames où elle alla se vider de tous les orifices dans un bel ensemble de bruits incongrus plus horribles les uns que les autres. Je compris, au bout d’un long silence, qu’elle avait perdu connaissance au milieu de ses déjections. Plus tard, n’entendant toujours rien sauf l’écoulement continu de la chasse d’eau, je crus comprendre qu’elle était morte, probablement la main crispée sur la poignée de vidange.
La semaine passa pour moi dans une atroce et immobile intensité. Je naviguai fébrilement de sites en site, guettant les messages nouveaux, aussi bien des gens que des institutions, mais c’était une cacophonie dont on ne pouvait rien tirer, sinon que l’on voyait les gens tomber autour de soi comme des mouches, et que l’agonie ressemblait à une sorte d’asthme, limitant de plus en plus la capacité d’expirer l’air, après une série de toux convulsives arrachant les entrailles, et injectant les yeux de sang.
Selon les spécialistes, il y avait à l’évidence un virus mutant qui avait changé un rhume banal en maladie mortelle en quelques jours, ou plutôt quelques heures. On ne savait pas encore de quel virus il s’agissait, mais cela ne saurait tarder, et le vaccin pourrait alors être rapidement mis au point. En attendant, la principale mesure prophylactique était de rester chez soi, en calfeutrant au maximum portes et fenêtres, car il s’agissait probablement d’un pathogène de très petite taille, que les aérosols les plus ténus pouvaient transporter, au gré du moindre courant d’air.
L’estimation du nombre de malades et de décédés était encore impossible, mais cela se comptait probablement par milliers…
En suivant, sans dormir, les infos données sur les sites les plus variés, j’eus progressivement le sentiment que la mort frappait tellement vite et partout qu’il devenait impossible à aucune institution de déployer une stratégie quelconque, car les gens qui en prenaient l’initiative faisaient bientôt défaut. C’était le grand scénario, celui que chacun attendait, je le comprenais maintenant, depuis plusieurs années, et dont la prescience avait motivé les mobilisations de l’OMS contre les diverses « grippes atypiques », qui se voulaient être des répétitions générales, pour habituer les gens aux disciplines nécessaires. Mais cette maladie là semblait avoir pris tout le monde par surprise. Le plus extraordinaire était le quasi-silence des responsables politiques, murés dans des discours systématiquement lénifiants. Aucun appel viril et menaçant à la « résistance collective », aucun thème avançant l’autorité de l’Etat. Aucune annonce d’une répression résolue contre des pillages, qui étaient d’ailleurs présumés inexistants. Tout semblait fondre comme de la bougie, du sommet à la base, paroles, sons, images, gestes, hommes, femmes, enfants, chefs, subalternes, PDG, clowns médiatiques ou prolétaires, bourgeois et banlieusards, vieux et jeunes, tous semblaient balbutier, faiblir et s’estomper, diminuer de taille comme dans un dessin animé, pour finir par disparaître sans bruit de la scène. Seuls des individus s’exprimaient, follement, poétiquement, tragiquement, et appelaient au pardon, à la rédemption, à la fin, tout simplement.

Je m’appelle Marc Gerodeau, Gros Dos pour les intimes, mais apparemment, des intimes, il n’y en a plus guère. Je ne leur ouvrirais pas la porte, de toute manière, même si c’était ma mère.
Mais si je ne suis pas mort d’ici quelques jours, quand il n’y aura plus d’eau et de vitamines, je crois que je sais ce que je vais faire : casser la porte de verre blindé en précipitant dessus le coffre-fort du local de sécurité suspendu au rail du plafond comme un énorme bélier, et sortir de ce caveau avant que tout s’éteigne parce que même les groupes électrogènes de la BN se seront tus, faute de fuel, et qu'en conséquence les portes pare-feu ne s’ouvriront plus. Et sortir, même pour mourir au grand air et à la vraie lumière.

Lundi 4 Avril 2011 - 16:23
Mercredi 25 Janvier 2012 - 16:15
Denis Duclos
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